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Revue française de science politique

2003/4 (Vol. 53)


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Avant l’élection présidentielle de 2002, le vote d’extrême droite a souvent été présenté comme un vote essentiellement urbain [1][1] Les analyses de l’élection présidentielle de 2002,.... Cette dimension principalement urbaine d’un tel vote ressortait, d’une part, des études portant sur sa répartition spatiale qui permettent d’opposer une France située à l’Est d’une ligne imaginaire reliant Le Havre à Perpignan, de tradition urbaine et industrielle, ayant une forte proportion de résidents étrangers et accordant à l’extrême droite des scores élevés, à une France de l’Ouest, davantage rurale, avec une faible proportion de résidents étrangers et correspondant aux zones de faiblesse électorale de l’extrême droite [2][2] Cf., par exemple, Pascal Perrineau, « Le vote Front.... D’autre part, elle ressortait également des études menées au niveau national et portant sur les scores de l’extrême droite calculés par tranches de communes constituées selon leur importance démographique, les communes de moins de 2 000 habitants ayant en général des scores pour l’extrême droite plus faibles que les autres catégories de communes [3][3] Cf., par exemple, les études CEVIPOF 1988 et 1995.....

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Lorsqu’un vote rural pour le Front national pouvait être constaté, celui-ci était en général expliqué par la proximité des agglomérations urbaines et il apparaissait comme un vote de zones périurbaines contaminées par le comportement électoral des zones urbaines [4][4] Cf. Pascal Perrineau, « Le Front national 95 : une.... Mais, dans ce cas également, le cadre explicatif central reste le fait urbain et ses caractéristiques sociales, démographiques et économiques.

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À côté de ce vote urbain existe cependant également un vote rural pour l’extrême droite [5][5] L’expression de « rural » telle qu’elle est utilisée.... Ce vote rural a pu être constaté dès l’élection présidentielle de 1988 en Alsace. Il a pris des proportions importantes dans l’ensemble du Nord-Est de la France à l’élection présidentielle de 1995 et il s’est encore accru au premier tour de l’élection présidentielle de 2002. L’existence de ce vote rural d’extrême droite, qui se traduit par des scores fleuves dans certaines communes rurales du Nord-Est de la France, est certes relevé, dans les régions concernées, au lendemain de chaque consultation électorale, notamment par les quotidiens régionaux, mais il demeure peu étudié. Alors que les analyses électorales se rapportant au vote d’extrême droite s’orientent de façon fréquente vers les zones urbaines, elles délaissent les zones rurales [6][6] Les études portant sur le vote urbain d’extrême droite....

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L’existence, la permanence ainsi que l’ampleur de ce vote rural pour l’extrême droite dans le Nord-Est de la France constituent un paradoxe par rapport au modèle dominant d’interprétation du vote d’extrême droite qui s’est constitué autour du phénomène du vote urbain pour l’extrême droite, paradoxe dont il convient pourtant de rendre compte. Les lignes qui suivent ont deux objectifs. Il s’agit, d’une part, de présenter l’existence, l’ampleur et la permanence de ce vote en milieu rural et, d’autre part, de proposer une interprétation qui permette d’en rendre compte. À cet égard, deux hypothèses méritent d’être envisagées : le vote rural pour l’extrême droite dans la France du Nord-Est est-il à mettre sur le compte de comportements électoraux qui seraient spécifiques à ces régions ? Cette thèse fut défendue en Alsace au lendemain de l’élection présidentielle de 1995 [7][7] Cf. Saisons d’Alsace, 129, automne 1995.. Ou, au contraire, doit-il être mis en relation avec des variables sociales, économiques et démographiques qui correspondent aux variables généralement invoquées pour rendre compte du vote d’extrême droite dans la France dans son ensemble depuis le début des années 1990 ?

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Pour effectuer cette étude, nous utilisons les résultats électoraux du premier tour des élections présidentielles de 1988, 1995 et 2002, en nous fondant sur différents niveaux d’analyse – le département, le canton, la commune – que nous mettons en relation avec des variables sociales (la composition socioprofessionnelle) et démographiques (le pourcentage de résidents étrangers). Par ailleurs, nous nous servons également d’entretiens effectués auprès d’électeurs d’extrême droite habitant en zone rurale.

Un vote élevé pour l’extrême droite dans les zones rurales du Nord-Est de la France

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Il est possible de présenter la réalité du vote rural pour l’extrême droite dans le Nord-Est de la France à partir des trois perspectives suivantes : une étude comparative entre groupes de communes réparties en fonction de leur importance démographique, la présentation du vote d’extrême droite dans certaines communes rurales prises individuellement, l’étude globale d’un espace rural pris dans son ensemble, laquelle permet, dans un second temps, la mise en relation entre des variables sociales et démographiques et le vote d’extrême droite.

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Le tableau 1 présente les scores de J.-M. Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 1995 dans six départements du Nord-Est de la France, dans les catégories de communes constituées en fonction de leur importance démographique : communes de moins de 2 000 habitants, de 2 000 à 10 000 habitants, de 10 001 à 25 000 habitants, de 25 001 à 100 000 habitants et communes de plus de 100 000 habitants [8][8] Dans ce tableau, ainsi que dans celui qui suit, la....

Tableau 1 - Scores de J.-M. Le Pen à la présidentielle de 1995 (en pourcentage des suffrages exprimés) Tableau 1
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Au-delà des spécificités propres à chaque département, les résultats électoraux de l’élection présidentielle de 1995 révélaient un vote pour J.-M. Le Pen particulièrement élevé en zone rurale. En Meurthe-et-Moselle et dans les Vosges, les scores de J.-M. Le Pen ont été d’autant plus élevés que les communes sont des communes rurales. Dans le Bas-Rhin et dans la Meuse, c’est le groupe des communes de 2 000 à 10 000 habitants qui a accordé à J.-M. Le Pen les scores les plus élevés, mais ce groupe de communes a été suivi de près par les communes de moins de 2 000 habitants. Dans le Haut-Rhin et en Haute-Marne, le vote d’extrême droite a été davantage urbain que rural, mais le vote rural pour l’extrême droite a été également élevé.

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Comparé au vote d’extrême droite de la présidentielle de 1995 tel qu’il ressortait de l’enquête par sondage CEVIPOF 1995 menée pour la France dans son ensemble, le vote d’extrême droite dans ces départements présentait une structure nettement plus rurale que le vote d’extrême droite étudié du point de vue de la moyenne nationale [9][9] Selon l’enquête CEVIPOF 1995 menée au niveau national,....

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L’analyse des résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2002 permet de constater une accentuation de la dimension rurale du vote d’extrême droite, ainsi que le montre le tableau 2 :

Tableau 2 - Scores de l’extrême droite (J.-M. Le Pen + Bruno Mégret) à la présidentielle de 2002 (en pourcentage des suffrages exprimés) Tableau 2
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Alors que l’extrême droite enregistre un certain recul dans les villes de plus de 100 000 habitants (à Strasbourg dans le Bas-Rhin et à Mulhouse dans le Haut-Rhin), elle progresse dans l’ensemble des autres catégories de communes et notamment dans les communes de moins de 2 000 habitants, où elle effectue des gains de voix importants (un gain de 5,2 points dans le Haut-Rhin, de 4,1 points dans les Vosges, de 3,6 points dans la Meuse et de 3,5 points dans le Bas-Rhin). À la différence de la présidentielle de 1995, le vote rural d’extrême droite n’est cependant plus spécifique à ces départements du Nord-Est de la France, car ce vote ressort également de l’enquête « PEF » (panel électoral français) menée au niveau national [10][10] Cf. Nonna Mayer, « Les hauts et les bas du vote Le....

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Ce vote rural pour l’extrême droite dans la France du Nord-Est apparaît de façon plus nette et plus massive à partir d’une étude menée au niveau des communes prises individuellement. Les tableaux 3 et 4 indiquent, parmi l’ensemble des communes des départements de la Meuse et des Vosges, les 10 communes de chacun de ces départements dont le vote pour l’extrême droite est le plus élevé au premier tour de l’élection présidentielle de 2002 :

Tableau 3 - Les dix communes de la Meuse présentant les scores les plus élevés pour l’extrême droite et les deux plus grosses communes 1er tour des élections présidentielles de 2002 et de 1995 (résultats en pourcentage des suffrages exprimés) Tableau 3
Tableau 4 - Les dix communes des Vosges présentant les scores les plus élevés pour l’extrême droite et les deux plus grosses communes 1er tour des élections présidentielles de 2002 et de 1995 (résultats en pourcentage des suffrages exprimés) Tableau 4
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Aussi bien dans la Meuse que dans les Vosges, les communes qui accordent à l’extrême droite les scores les plus élevés sont des communes de quelques centaines et parfois de quelques dizaines d’habitants, le score le plus élevé étant celui de la commune de Gignéville dans les Vosges, peuplée de 59 habitants et qui a voté à 64,8 % pour l’extrême droite à la présidentielle de 2002 (51,3 % pour J.-M. Le Pen et 13,5 % pour B. Mégret) et qui avait déjà voté à 63,4 % pour J.-M. Le Pen à la présidentielle de 1995. Ces communes, qui accordent des scores-fleuves à l’extrême droite, sont des communes situées à l’écart des principales agglomérations ainsi que des principaux axes de communication de ces départements. Par ailleurs, ces scores élevés pour l’extrême droite ne datent pas de la présidentielle de 2002, mais ils pouvaient déjà être constatés, pour certaines de ces communes, à la présidentielle de 1995.

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Quant aux deux principales villes des deux départements, Bar-le-Duc et Verdun dans la Meuse et Épinal et Saint-Dié dans les Vosges, elles présentent des scores pour l’extrême droite non seulement nettement inférieurs à l’ensemble de ces dix communes rurales, mais également inférieurs à la moyenne départementale et ceci, aussi bien à l’élection présidentielle de 2002 qu’à celle de 1995.

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Ce vote rural pour l’extrême droite peut enfin être mis en évidence à partir de l’étude d’un espace territorial rural pris dans son ensemble. Le tableau 5 présente le vote d’extrême droite aux élections présidentielles de 2002, de 1995 et de 1988 dans la région rurale constituée par « l’Alsace bossue » et le « Sud-Est mosellan ». Cette région rurale, située en partie dans le massif vosgien et en partie sur le plateau lorrain, à cheval entre le département du Bas-Rhin, d’une part, et de la Moselle, d’autre part, est constituée de 5 cantons, les cantons de Sarre-Union, Drulingen et la Petite-Pierre dans le Bas-Rhin et les cantons de Phalsbourg et Fénétrange en Moselle.

Tableau 5 - Scores de l’extrême droite aux premiers tours des élections présidentielles de 1988, 1995 et 2002 dans les 5 cantons « de l’Alsace bossue » et du « Sud-Est mosellan » comparés aux moyennes départementales de la Moselle et du Bas-Rhin, ainsi qu’à la moyenne nationale (en %) Tableau 5
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Dans ces cantons ruraux d’Alsace et de Moselle, c’est près d’un électeur sur trois qui a voté pour un candidat d’extrême droite au premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Parmi les 44 cantons bas-rhinois, le canton de Sarre-Union est en seconde position pour le vote d’extrême droite, les cantons de Drulingen et de la Petite-Pierre étant respectivement en 5e et en 6e position. Parmi les 51 cantons mosellans, le canton de Fénétrange est également en seconde position pour le vote d’extrême droite alors que le canton de Phalsbourg est en 7e position.

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Par ailleurs, ce vote élevé pour l’extrême droite aux scrutins présidentiels constitue une constante du comportement électoral de ces cantons depuis l’élection présidentielle de 1988. Depuis cette date, le vote d’extrême droite de ces cantons ruraux est supérieur aux scores moyens du Bas-Rhin et de la Moselle – qui, parmi l’ensemble des départements français, se caractérisent pourtant par des scores élevés pour l’extrême droite – et il augmente à chaque élection présidentielle parallèlement au vote d’extrême droite de ces deux départements.

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Les 113 communes de cette région, prises de façon individuelle, se répartissent de la façon suivante en fonction des résultats obtenus par l’extrême droite : l’extrême droite obtient plus que 40 % des suffrages exprimés dans 16 communes ; elle réalise un score situé entre 30 et 39,9 % des suffrages exprimés dans 65 communes ; elle réalise un score situé entre 20 et 29,9 % des suffrages exprimés dans 26 communes ; elle réalise un score inférieur à 20 % des suffrages exprimés dans 6 communes.

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Cette région, qui se caractérise par un vote massif pour l’extrême droite, est une région rurale. La commune la plus peuplée est la commune de Phalsbourg, qui compte 4 499 habitants, suivie des communes de Sarre-Union (3 356 habitants) et de Dabo (2 780 habitants). La totalité des autres communes qui la composent sont des communes de moins de 2 000 habitants. Ces communes se répartissent de la façon suivante en fonction de leur population :

Cette région rurale n’est pas située dans la zone d’influence directe de grands centres urbains. Les agglomérations urbaines d’une certaine importance les plus proches sont, d’une part, Strasbourg, située à 50 kilomètres à l’Est de Phalsbourg, et, d’autre part, Metz, située à 80 kilomètres à l’Ouest de Sarre-Union. Même si l’autoroute reliant Metz à Strasbourg traverse cette région et comporte des échangeurs à Sarre-Union et à Phalsbourg, cette région reste relativement éloignée des principaux centres urbains de l’Est de la France : le secteur de Sarre-Union constitue la partie du Bas-Rhin la plus éloignée de Strasbourg et la région de Phalsbourg est la partie de la Moselle la plus éloignée de Metz.

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Au-delà du fait que ce vote rural pour l’extrême droite en zone rurale de la France du Nord-Est ait été peu analysé, il est possible de regrouper les commentaires qui ont été effectués à son sujet dans les deux catégories suivantes : un premier type de commentaires se contente de relever l’existence de ce vote rural en soulignant son caractère « étonnant » et « paradoxal » par rapport au vote urbain qui sert de paradigme explicatif dominant. Ce type de commentaires ne s’accompagne pas d’une tentative d’explication et laisse un tel phénomène dans le domaine de l’inexpliqué et du surprenant [12][12] Cf., par exemple, le commentaire de L’Est républicain.... Un second type de commentaires avance la thèse d’une spécificité régionale pour rendre compte d’un vote rural qui ne cadre pas avec le phénomène du vote urbain pour l’extrême droite. Le recours à cette thèse eut lieu au lendemain de l’élection présidentielle de 1995 en Alsace [13][13] Les commentaires du vote Front national en Alsace au.... Cette façon de raisonner revient à mettre sur le compte d’un « particularisme alsacien » un comportement électoral qui apparaît comme paradoxal par rapport au modèle du vote urbain pour l’extrême droite. Sans vouloir nier le caractère fécond que la thèse du « particularisme alsacien » peut revêtir dans le cadre d’une analyse électorale pour une région qui, dans maints domaines sociaux, culturels et politiques, se singularise par rapport à d’autres régions de France, cette thèse semble inadéquate pour rendre compte du phénomène du vote rural pour l’extrême droite. En effet, l’espace territorial dans lequel on peut constater l’existence du vote rural pour l’extrême droite ne coïncide avec aucun des éléments qui sont en général invoqués dans le cadre de la thèse sur le « particularisme alsacien ». Le phénomène du vote rural pour l’extrême droite ne se limite ni à la région administrative « Alsace », ni à l’entité « Alsace-Lorraine » qui naquit du rattachement des trois départements du Bas-Rhin, du Haut-Rhin et de la Moselle à l’Allemagne en 1871 et qui fut à nouveau rattachée à l’Allemagne nazie de 1940 à 1944. Il ne coïncide pas non plus avec la partie dialectophone de cette Alsace-Lorraine et enfin, il ne correspond pas au clivage religieux qui oppose les régions catholiques aux régions protestantes [14][14] Pour l’étude de la vie politique alsacienne selon une.... Le phénomène du vote rural pour l’extrême droite dépasse, dans son extension géographique, le cadre spécifiquement alsacien ou alsacien-lorrain et il concerne l’ensemble du Nord-Est de la France, c’est-à-dire également la Lorraine ainsi que la Champagne-Ardennes [15][15] Nous ne disposons pas de données électorales aussi.... Sauf à vouloir invoquer un improbable particularisme politique du Nord-Est par rapport au reste de la France, avec le risque d’instituer la catégorie du « particularisme régional ou suprarégional » en deus ex machina qui permettrait de rendre compte de façon quasi automatique des phénomènes en apparence paradoxaux, il semble qu’il convient en priorité de rechercher des facteurs explicatifs généraux pour rendre compte de ce vote rural pour l’extrême droite.

L’interprétation du vote rural pour l’extrême droite

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C’est la composition socioprofessionnelle de ces zones rurales qui fournit un premier élément d’explication. Il est courant d’assimiler zone rurale à monde agricole et, par conséquent, le comportement électoral des zones rurales à celui des agriculteurs [16][16] Cf., par exemple, François Georges Dreyfus, « Les élections.... Du fait cependant du déclin général du nombre des exploitants agricoles, déclin qui concerne également les zones rurales, le comportement électoral des exploitants agricoles a une influence de plus en plus faible sur celui des zones rurales. En fait, il convient d’effectuer des distinctions selon les terrains d’étude. Bernard Hervieu et Jean Viard font remarquer que, dans la France qui se dépeuple – que les géographes appellent la « diagonale du vide » – et qui s’étend des Ardennes au Cantal, les agriculteurs continuent à représenter un pourcentage élevé de la population active du fait de l’exode rural de la part des autres catégories socioprofessionnelles [17][17] Bertrand Hervieu, Jean Viard, « L’archipel paysan..... La forte progression du vote d’extrême droite, constatée par Pascal Perrineau dans les régions rurales de la « diagonale du vide » à l’élection présidentielle de 2002 par rapport à la présidentielle de 1995, peut correspondre à l’augmentation du vote des agriculteurs pour l’extrême droite intervenue à l’élection présidentielle de 2002 [18][18] Pascal Perrineau, « Le vote d’extrême droite en France :....

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En revanche, une telle assimilation n’est pas possible pour la totalité des zones rurales. Dans la région rurale constituée par l’Alsace bossue et le Sud-Est mosellan, les agriculteurs exploitants représentent moins de 5 % des actifs et, même en tenant compte du poids électoral des retraités qui sont en partie d’anciens agriculteurs, le comportement électoral de ces cantons ne peut pas être expliqué par celui des exploitants agricoles. Ces 5 cantons ne sont pas atteints par le phénomène de désertification des campagnes. Leur densité moyenne est de 62 habitants au kilomètre-carré, soit une densité certes plus faible que les moyennes bas-rhinoises (216 h/km2) et mosellanes (165 h/km2), mais nettement plus élevée que de nombreuses zones rurales d’autres régions françaises. Ces cantons sont en fait des cantons ouvriers avec une tradition industrielle qui remonte au 19e siècle, avec l’apparition des ouvriers-paysans qui cumulaient une activité agricole et une activité industrielle et qui ont marqué ces zones rurales jusqu’à leur disparition progressive à partir des Trente Glorieuses. Dans cette région, le passage de la société paysanne à la société industrielle ne s’est pas traduit par un exode rural mais par des mutations sectorielles internes à cette région.

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Le tableau 6 présente la composition socioprofessionnelle de ces 5 cantons ruraux comparée à celle des cantons urbains strasbourgeois et des moyennes départementales bas-rhinoises et haut-rhinoises, parallèlement aux scores de l’extrême droite au premier tour de la présidentielle de 2002 :

Tableau 6 - Composition socioprofessionnelle des cantons ruraux et des cantons urbains (recensement de 1999) et vote d’extrême droite (1er tour de la présidentielle de 2002 en %) Tableau 6
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Alors que la proportion d’agriculteurs est très faible dans les cantons ruraux de l’Alsace bossue et du Sud-Est mosellan, la proportion d’ouvriers avoisine ou dépasse les 40 % de la population active et elle est nettement supérieure à la moyenne départementale aussi bien en Moselle que dans le Bas-Rhin, moyenne qui se situe aux alentours de 33 %, et, à plus forte raison, à la proportion d’ouvriers dans la commune de Strasbourg, qui est de 25,4 % de la population active.

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À l’inverse, ces cinq cantons se caractérisent par une proportion de cadres et professions intellectuelles supérieures beaucoup plus faible que les moyennes départementales bas-rhinoises et mosellanes et, à plus forte raison, que la moyenne strasbourgeoise.

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Une différenciation menée à l’intérieur de la commune de Strasbourg entre, d’une part, les cantons du centre-ville (Strasbourg 1, 2, 3 et 4) et, d’autre part, les cantons de la banlieue (Strasbourg 6, 9 et 10) permet de constater une très grande proximité, en terme de composition socioprofessionnelle, entre, d’une part, les cantons ruraux de l’Alsace bossue et du Sud-Est mosellan et, d’autre part, les cantons de la banlieue strasbourgeoise. Dans les deux cas, il s’agit de cantons fortement ouvriers dont la composition socioprofessionnelle s’oppose à celle des cantons de Strasbourg-centre, qui sont faiblement ouvriers et peuplés majoritairement de cadres et professions intellectuelles supérieures. Par rapport à l’ensemble des 44 cantons bas-rhinois, les cantons de la Petite-Pierre et de Drulingen se situent respectivement en 5e et 6e position pour la proportion d’ouvriers et le canton de Sarre-Union se situe en 10e position.

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La dernière colonne de ce tableau indique les scores obtenus par l’extrême droite au premier tour de l’élection présidentielle de 2002. Il existe une très forte relation entre la composition socioprofessionnelle et le vote d’extrême droite dans le cadre d’un clivage entre les cantons ruraux ouvriers et les cantons ouvriers de la banlieue strasbourgeoise qui accordent à l’extrême droite des scores élevés, et les cantons urbains du centre ville, qui sont constitués en majorité de cadres et professions intellectuelles supérieures et de professions intermédiaires, et qui accordent des scores relativement modestes à l’extrême droite.

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Par ailleurs, les zones rurales ayant une composition socioprofessionnelle moins ouvrière offrent des scores électoraux moins élevés pour l’extrême droite. Le tableau 7 présente une comparaison en terme de composition socioprofessionnelle et de vote d’extrême droite entre les cantons ruraux fortement ouvriers de l’Alsace bossue et du Sud-Est mosellan, d’une part, et des cantons ruraux du Bas-Rhin à moindre composition ouvrière, d’autre part.

Tableau 7 - Composition socioprofessionnelle des cantons ruraux ouvriers et des cantons ruraux moins ouvriers (recensement de 1999) et vote d’extrême droite (1er tour de la présidentielle de 2002 en %) Tableau 7
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Les sept cantons à moindre composition ouvrière se trouvent à une distance située entre 20 et 40 kilomètres de l’agglomération strasbourgeoise. Ce sont des cantons ruraux de par la taille des communes qui les constituent, qui, dans leur grande majorité, sont des communes peuplées de quelques centaines d’habitants. Du point de vue de leur activité socioprofessionnelle, en revanche, ils se situent dans la zone d’influence de Strasbourg et ils constituent des cantons périurbains [19][19] L’INSEE classe ces cantons dans la catégorie des cantons... : une partie importante des actifs occupés résidant dans ces cantons exercent leur activité professionnelle à Strasbourg et la composition socioprofessionnelle de ces cantons, comparée à celle des cantons ruraux de l’Alsace bossue et du Sud-Est mosellan, est moins ouvrière et davantage constituée de cadres et professions intellectuelles supérieures. C’est le canton de Truchtersheim, situé à une vingtaine de kilomètres au Nord-Ouest de Strasbourg, qui constitue l’exemple le plus caractéristique d’un canton qui est resté rural du point de vue de la population des communes qui le constituent (parmi ces 24 communes, seule la commune de Truchtersheim dépasse les 2 000 habitants avec 2 373 habitants) et qui, du point de vue de la composition socioprofessionnelle, subit l’influence de Strasbourg (le canton de Truchtersheim est constitué de 17,6 % de cadres et professions intellectuelles supérieures, qui exercent leur activité professionnelle principalement à Strasbourg, et seulement de 19 % d’ouvriers).

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Les cantons ruraux à moindre structuration ouvrière présente un vote d’extrême droite moins marqué que les cantons ruraux fortement ouvriers de l’Alsace bossue et du Sud-Est mosellan et, parmi ceux-là, c’est le canton de Truchtersheim qui se caractérise par le vote d’extrême droite le plus faible.

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Ainsi, le clivage discriminant en matière de vote d’extrême droite n’est pas le clivage urbain-rural mais un clivage de type socioprofessionnel. Les cantons fortement ouvriers, qu’ils soient ruraux (Alsace bossue et Sud-Est mosellan) ou urbains (Strasbourg banlieue) accordent des scores très élevés à l’extrême droite. Parmi l’ensemble des cantons ruraux, les cantons fortement ouvriers votent davantage pour l’extrême droite que les cantons qui le sont moins.

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Les ouvriers ruraux présentent certes des particularités par rapport aux ouvriers urbains. Ils habitent dans un espace rural qui, en terme d’occupation de l’espace, est principalement consacré à des activités agricoles et ils conservent de nombreuses attaches avec le monde agricole. Ils proviennent souvent de familles d’ouvriers-paysans et certains d’entre eux effectuent une autoproduction agricole personnelle en plus de leur activité d’ouvrier. Il est possible de cerner le type d’activité de ces ouvriers ruraux à partir d’une étude des entreprises implantées en zone rurale. Dans la région rurale de l’Alsace bossue (et qui correspond aux cantons de Sarre-Union, Drulingen et La Petite Pierre) existe un réseau dense d’entreprises situées soit dans les chefs-lieux de canton Sarre-Union et Drulingen, soit dans des communes plus modestes, et qui développent des activités industrielles dans des branches telles l’industrie mécanique, l’industrie du verre, la métallurgie, les bâtiments et travaux publics ou l’agroalimentaire. Le tableau 8 présente les entreprises situées en Alsace bossue qui emploient plus de 100 salariés :

Tableau 8 - Entreprises situées en Alsace bossue ayant plus de 100 salariés (année 2001) Tableau 8
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La grande majorité des entreprises implantées en Alsace bossue sont de petites entreprises de moins de 10 salariés, mais la proportion de salariés travaillant dans des entreprises de plus de 50 salariés est relativement élevée dans cette région [20][20] Le fichier « entreprises » de la Chambre de commerce.... Par ailleurs, l’Alsace bossue étant globalement déficitaire en emplois par rapport au nombre d’actifs occupés qui y résident, nombre d’entre eux exercent leur activité professionnelle dans les régions voisines, telles la région de Sarrebourg et de Sarreguemines en Moselle, la région de Saverne et de Haguenau dans le Bas-Rhin ou la région de Sarrebruck en Allemagne [21][21] Il s’agit d’activités dans des entreprises, telle,....

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D’un point de vue électoral, les ouvriers ruraux ont coutume de voter massivement pour la droite traditionnelle alors que les ouvriers urbains ont un comportement électoral plus équilibré en ce qui concerne le rapport de force entre la gauche et la droite. Le tableau 9 présente une comparaison entre le vote des cantons ouvriers ruraux et celui des cantons ouvriers urbains à l’élection présidentielle de 1981, avant l’émergence électorale du Front national, qui date des élections européennes de 1984.

Tableau 9 - Élection présidentielle de 1981 (1er tour) Tableau 9
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Alors que les cantons ouvriers ruraux de l’Alsace bossue et du Sud-Est mosellan se sont caractérisés par un vote massif pour la droite au détriment des candidats de gauche, qui n’ont obtenu que des scores très faibles, et ont accentué par là une tendance générale au vote à droite observable dans l’ensemble du Bas-Rhin, les cantons ouvriers urbains de la banlieue de Strasbourg ont manifesté une propension à voter à gauche plus forte que la moyenne départementale bas-rhinoise et, à plus forte raison, nettement plus forte que les cantons ouvriers ruraux. L’écart de vote entre ces deux types de cantons était de l’ordre de 13 points (en faveur de la gauche du point de vue des cantons urbains et en faveur de la droite du point de vue des cantons ruraux).

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Depuis l’élection présidentielle de 1988, le vote d’extrême droite a tendance à rapprocher ces deux types de cantons sur une base socioprofessionnelle [22][22] Le vote Front national est devenu un vote ouvrier en..., mais du point de vue des résultats globaux, les cantons ouvriers urbains restent davantage orientés à gauche que les cantons ouvriers ruraux, ainsi que le montre le tableau 10 :

Tableau 10 - Le vote d’un canton ouvrier urbain (Strasbourg 10) et d’un canton ouvrier rural (Sarre-Union) au 1er tour de l’élection présidentielle de 2002 (en pourcentage des suffrages exprimés) [*] Tableau 10
[*]

Dans ce tableau, les différentes orientations correspondent aux candidats suivants :

Extrême droite (Le Pen, Mégret)

Droite (Lepage, Bayrou, Chirac, Boutin et Madelin)

Gauche plurielle (Taubira, Mamère, Jospin, Hue)

Extrême gauche (Gluckstein, Laguiller, Besancenot)

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Comparés à la moyenne bas-rhinoise, les cantons de Strasbourg 10 et de Sarre-Union se rejoignent du point de vue des scores élevés pour l’extrême droite, mais Strasbourg 10 reste davantage orienté à gauche et à l’extrême gauche que la moyenne bas-rhinoise, à l’inverse de Sarre-Union, qui vote davantage pour la droite traditionnelle que Strasbourg 10.

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Une telle analyse concernant le vote ouvrier pour l’extrême droite peut être étendue aux départements de la Meurthe-et-Moselle, de la Meuse et de la Haute-Marne, même si, par ailleurs, la proportion d’agriculteurs exploitants dans les zones rurales de la Meuse et de la Haute-Marne est plus élevée que dans les zones rurales alsaciennes. Le tableau 11 indique pour ces départements la proportion d’agriculteurs exploitants, de cadres et professions intellectuelles supérieures et d’ouvriers pour les différentes catégories de communes classées en fonction de leur importance démographique.

Tableau 11 - Composition socioprofessionnelle selon la taille des communes dans les départements de Meurthe-et-Moselle, Meuse et Haute-Marne (recensement de 1990) [*] Tableau 11
[*]

Nous utilisons les données du recensement de 1990 car, en ce qui concerne le recensement de 1999, l’INSEE n’a publié les résultats de la composition socioprofessionnelle ni au niveau des communes ni au niveau des cantons. Pour 1999, nous ne disposons par conséquent que de la composition socioprofessionnelle des cantons alsaciens et du Sud-Est mosellan, qui nous a été transmise par la direction régionale de l’INSEE de Strasbourg.

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Avec le recul du nombre d’exploitants agricoles, les communes rurales tendent à devenir surtout ouvrières et le principal clivage en terme de composition socioprofessionnelle oppose les communes rurales, fortement ouvrières, et les communes urbaines, à moindre composition socioprofessionnelle ouvrière et davantage constituées de cadres et professions intellectuelles supérieures.

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La prise en compte de la forte composition ouvrière de ces zones rurales permet de rendre compte de l’ancienneté de leur vote élevé pour l’extrême droite dans la mesure où l’importance du vote ouvrier pour l’extrême droite est constatée pour la France dans son ensemble depuis l’élection présidentielle de 1995 [23][23] Cf. Nonna Mayer, Ces Français qui votent Front national,.... En ce qui concerne l’Alsace, la composition ouvrière du vote Front national apparaît depuis l’élection présidentielle de 1988 et elle s’accentue avec le temps [24][24] Cf. Olivier Duhamel, Jérôme Jaffré, Philippe Méchet,....

41

L’autre variable qui permet de rendre compte du phénomène en question est constituée de la proportion de résidents étrangers par rapport à la population totale. Le fait que l’ensemble des enquêtes d’opinion atteste que l’immigration constitue, avec l’insécurité, la préoccupation principale des électeurs de l’extrême droite et le fait que la population étrangère réside principalement en zone urbaine a pour conséquence que le vote rural d’extrême droite est a priori considéré comme paradoxal. Mais là également, il convient d’effectuer des distinctions en fonction des terrains d’étude. Les régions rurales de la « diagonale du vide », atteintes par un exode rural important, ne sont quasiment pas concernées par l’implantation de résidents étrangers. Il en va de façon différente dans certaines régions rurales du Nord-Est de la France, dont, par exemple, l’Alsace bossue et le Sud-Est mosellan. Certes, dans cette région, le pourcentage de résidents étrangers est faible comparativement à la moyenne départementale aussi bien bas-rhinoise que haut-rhinoise et, à plus forte raison, comparativement aux cantons urbains des agglomérations de Strasbourg, de Metz et de Mulhouse, ainsi que le montre le tableau 12 :

Tableau 12 - Proportions de résidents étrangers en Alsace bossue et dans le Sud-Est mosellan comparativement aux communes urbaines de Strasbourg, Metz et Mulhouse Tableau 12
42

Par ailleurs, il semble difficile d’invoquer l’existence d’un « effet de halo » [25][25] Pour l’effet de halo, cf. Nonna Mayer, « De Passy à... entre l’Alsace bossue et le Sud-Est mosellan, d’une part, et les agglomérations de Strasbourg et de Metz, d’autre part, du fait des distances importantes et du fait également que les régions situées à distance intermédiaire et se trouvant dans les zones d’attraction de Strasbourg et de Metz connaissent un vote d’extrême droite plus faible que l’Alsace bossue et le Sud-Est mosellan. Si l’effet de halo devait se produire sur des distances de plus de 50 kilomètres, il devrait à plus forte raison être observable sur des distances plus courtes. Or, dans le Bas-Rhin, si l’on excepte les cantons ouvriers de la banlieue strasbourgeoise (Strasbourg 6, 9 et 10), les scores de l’extrême droite ont tendance à augmenter au fur et à mesure que l’on s’éloigne de Strasbourg et ils atteignent leurs niveaux les plus élevés dans les cantons les plus éloignés de Strasbourg.

43

En revanche, il est possible d’invoquer l’effet de halo comme facteur explicatif dans le cadre d’une analyse interne à l’Alsace bossue et au Sud-Est mosellan. En effet, la quasi-totalité de la population étrangère résidant dans cette région est concentrée dans les chefs-lieux de canton Phalsbourg, Sarre-Union et Drulingen, où elle représente respectivement 5,3 %, 10,1 % et 9,7 % de la population totale, alors que, dans l’ensemble des autres communes, la proportion de résidents étrangers oscille entre 1 et 2 % de la population totale. On retrouve par conséquent en zone rurale un phénomène qui a pu être analysé par ailleurs à l’intérieur des zones urbaines ou dans le cadre d’une relation de proximité zone urbaine-zone rurale périurbaine, selon lequel l’hétérophobie et le vote d’extrême droite se développent chez des personnes qui ne sont pas en contact direct avec une population étrangère dans leur commune ou dans leur quartier de résidence, mais qui la côtoient de façon intermittente et occasionnelle lors de leurs déplacements vers d’autres quartiers ou d’autres communes.

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L’étude du phénomène des migrations pendulaires entre le lieu d’habitation et le lieu de travail permet de renforcer cette thèse. En effet, le pourcentage d’actifs occupés qui exercent leur activité professionnelle dans une commune autre que leur commune d’habitation est de 72,7 % en Alsace bossue et dans le Sud-Est mosellan. Il s’agit d’un pourcentage supérieur aux moyennes départementales aussi bien bas-rhinoises que mosellanes, qui sont respectivement de 63,3 % et de 70,2 %. Parmi l’ensemble des communes de cette région, seuls les chefs-lieux de canton Phalsbourg, Sarre-Union et Drulingen ont un pourcentage d’actifs occupés travaillant dans leur commune de résidence supérieur à 50 % – respectivement 52 %, 59 % et 54 %.

45

C’est également dans ces trois communes que sont installée la quasi-totalité des résidents étrangers habitant en Alsace bossue et dans le Sud-Est mosellan, dont la majorité est de nationalité turque et qui, du point de vue de l’activité socioprofessionnelle, sont principalement ouvriers [26][26] Cf. Suzanne Thave, « L’emploi des immigrés en 1999 »,....

46

Dans presque toutes les autres communes, le pourcentage d’actifs occupés travaillant dans leur commune de résidence se situe entre 10 et 25 %, ce qui signifie donc que les migrations pendulaires, constituées des personnes qui quittent leur commune de résidence chaque matin pour rejoindre leur lieu d’activité professionnelle, concernent entre 75 et 90 % des actifs occupés de ces communes.

47

Une partie importante des actifs occupés résidant en Alsace bossue et dans le Sud-Est mosellan travaillent soit dans un des trois chefs-lieux de canton Phalsbourg, Sarre-Union et Drulingen, soit dans les régions voisines [27][27] La comparaison entre le nombre d’emplois répartis selon.... Ces déplacements domicile-lieu de travail ont augmenté du recensement de 1990 à celui de 1999 et ce sont les régions du Nord-Est de la France qui sont les plus concernées parmi l’ensemble des régions de France [28][28] Cf. Julien Talbot, « Les déplacements domicile-travail.....

48

À ces migrations pendulaires occasionnées par des raisons d’ordre professionnel s’ajoutent les déplacements vers les centres commerciaux. En effet, la plupart des commerces de proximité situés dans les communes rurales ont fermé en même temps que se sont développées des grandes surfaces dans les trois chefs-lieux de canton sus-nommés, qui attirent une clientèle venue de l’ensemble du secteur considéré.

49

Les contacts avec la population étrangère ne s’effectuent donc pas de façon principale dans la commune de résidence des électeurs de l’extrême droite, mais lors des migrations pendulaires qu’ils effectuent lorsqu’ils se rendent sur leur lieu de travail ou dans les chefs-lieux de canton pour y effectuer leurs achats. Du fait que les actifs étrangers sont eux-mêmes majoritairement ouvriers, le lieu de travail constitue un endroit privilégié où se côtoient les électeurs d’extrême droite et les résidents étrangers et où se construisent et se propagent les sentiments hétérophobes [29][29] Cf. Philippe Bataille, Le racisme au travail, Paris,....

50

Enfin, le vote pour l’extrême droite de l’Alsace bossue et du Sud-Est mosellan correspond à un vote de crise et il peut être mis sur le compte de la crise du monde ouvrier [30][30] Cf. Alain Bihr, « Le vote Front national en Alsace »,.... Parmi l’ensemble des salariés, ce sont les ouvriers qui ressentent le plus directement les effets de la crise économique et sociale qui affecte les pays développés à économie de marché depuis les années 1970. D’un point de vue quantitatif, cette crise peut, tout d’abord, être constatée par la diminution des effectifs ouvriers depuis les années 1970, alors que les effectifs des autres catégories socioprofessionnelles de salariés sont en augmentation. Elle peut également être observée par la quasi-stagnation du pouvoir d’achat ouvrier depuis les années 1980 et enfin, par le taux de chômage élevé qui caractérise les ouvriers par rapport aux autres catégories socioprofessionnelles [31][31] En mars 1998, le taux de chômage chez les ouvriers....

51

Ce qui distingue le monde ouvrier, c’est l’absence de perspectives positives et la remise en cause des acquis sociaux obtenus pendant les années de forte croissance des « Trente Glorieuses » au profit de la précarité, des licenciements, des restructurations et de la stagnation du pouvoir d’achat. Cela ne signifie certes pas que l’ensemble des ouvriers soit directement ou personnellement concerné par les restructurations, les licenciements ou le chômage, mais c’est la perception de ce qui est ressenti comme un ensemble de périls socio-économiques frappant soit eux-mêmes, soit leur entourage, accompagné d’un sentiment d’impuissance, qui entretient le désarroi et nourrit le vote d’extrême droite [32][32] Cf. les analyses de Jacques Capdevielle à ce sujet,....

52

L’analyse des entretiens effectués auprès d’ouvriers ruraux électeurs de l’extrême droite permet de cerner les ressorts du vote d’extrême droite chez ceux-ci et l’influence de l’environnement socioprofessionnel sur un tel vote [33][33] Ces entretiens ont été effectués à l’occasion de notre....

53

C’est ainsi que E8, qui réside dans le canton de Sarre-Union et exerce son activité professionnelle comme ouvrier chez De Dietrich (fabrication de chaudières) à Niederbronn, indique que la presque totalité de ses collègues d’atelier votent pour le Front national :

54

«… Et ça, ça vient de plus en plus, sur l’équipe où je travaille, il y a 78 personnes, et sur les 78, il y en a 70 qui ont voté Le Pen, et les gens le disent, moi j’ai voté Le Pen, j’ai pas peur de le dire, je vote Le Pen, j’ai voté Le Pen… »

55

Une telle déclaration témoigne de l’existence, chez ces ouvriers, d’un vote quasi communautaire pour l’extrême droite, vote qui se constitue à partir d’échanges et de discussions effectués sur le lieu de travail. Les raisons invoquées par E8 pour justifier son vote font une place importante à des considérations liées aux contacts avec la population étrangère sur le lieu de travail :

56

« À l’heure actuelle, vu qu’on est en pleine charge, on a beaucoup d’intérims, c’est la fin des haricots, avec les jeunes Turcs qui viennent, c’est la catastrophe, non, ça va pas, ils ne veulent pas travailler, ils ne veulent pas travailler, c’est pas qu’ils ne peuvent pas, ils ne veulent pas travailler, c’est ça le grand problème, ils ne veulent pas travailler… mais il dit, ça ne l’intéresse pas de travailler ici, il veut même pas travailler, il vient travailler deux mois, alors il aura x heures, et il touche pendant un an le chômage, c’est tout ce qu’il veut, il veut pas plus que ça… »

57

Le discours hétérophobe des électeurs d’extrême droite se construit autour d’un sentiment de déclassement ressenti par les ouvriers, dont le travail ne serait ni valorisé sur le plan social ni récompensé sur le plan matériel, et il se traduit par l’expression d’un ressentiment et la recherche de boucs émissaires du côté de la population étrangère, accusée de bénéficier d’avantages matériels indus (sous forme de prestations sociales), qui ne seraient pas la contrepartie d’un travail effectué :

58

« … Parce que moi… Je me lève demain matin à trois heures pour aller au travail, les autres ils rentrent, ils rentrent à trois heures, ils me rigolent au nez quand je travaille, c’est ça le grand problème, c’est ça, et c’est ce qui bourgeonne dans le peuple… »

59

Et E8 poursuit :

60

« … Ma grande politique à moi, c’est la feuille de paie, autrement ça s’arrête là, et si là, ça va pas, alors on discutera plus, et si la feuille de paie n’est plus correcte, il faudra prendre les sanctions qu’il faut, et ça… Et il y a bien quelques trucs qui commencent à coincer, ça coince, ça coince, si c’est pas financier, ça ne peut être que financier, on nous retire ça, on retire ça, on retire ci, ils enlèvent… Mais, écoutez, c’est bien nos sous à nous, ils ont descendu… »

61

Avant de mettre la population étrangère en accusation à la fois sur la question du travail et de la rémunération :

62

« … Ben ils travaillent rien du tout, ils travaillent pas, mais ils roulent en Mercedes, BMW, mais d’où c’est qu’ils ont le fric ? C’est ça que je me pose. Bon, ils ont 8-9 gosses, les allocations, c’est nous qui les payons, parce qu’ils ont jamais payé les caisses, jamais, donc c’est bien nos sous à nous qu’ils prennent pour vivre, et puis notre assistante sociale, qui court dans les coins, mais pour moi elle n’a jamais couru, jamais… »

63

De même, E2 (ouvrier à la retraite, ayant voté extrême droite en 2002) déplore la faiblesse de son pouvoir d’achat :

64

« … Avec ma retraite, et la différence de salaire était à peu près… Je crois… Je ne sais plus de combien. Enfin bref, une petite différence. Vous savez, petite catégorie. Du moment que vous n’êtes pas ingénieur… Ou bien… Vous restez… Vous gagnez un peu plus que le SMIC, n’est-ce pas… On se fout de nous… Enfin… (silence)… »

65

E10 (Ouvrier en activité, ayant voté extrême droite en 2002), quant à lui, s’émeut des fermetures d’usines et du chômage sur un ton de lassitude :

66

« … Je comprends pas, je comprends pas comment c’est calculé, et surtout maintenant avec les jeunes pauvres qu’on dit, moi je suis encore riche parce que j’ai un boulot, mais quand je vois des copains, qui ont plus de 50 ans, l’usine elle ferme et tout ça. Moi j’ai un copain, il s’est suicidé à cause de ça, il était honteux, c’est pas sa faute si l’usine elle ferme… »

67

Et il poursuit sur le thème de la perte des repères politiques, du recul des classes moyennes, de la déqualification, de l’allongement de la durée des études et de l’absence de perspectives professionnelles :

68

« … Il travaillait dans une scierie, vers… Xbach, là, en bas. Les petites entreprises… comme maintenant nous, on a depuis sept, huit ans, on travaille 35 heures par semaine… On travaille plus même, on travaille 8 heures et demi maintenant, parce qu’on a trop de boulot, mais une petite usine, elle pourrait jamais se permettre ça, une petite entreprise de trois- quatre ouvriers, il faut que l’ouvrier aujourd’hui… Il y a l’ouvrier a ses conditions et le patronat a ses conditions, donc… C’est que maintenant… La gauche, elle est plus à droite que la droite, la droite, elle est plus à gauche que la gauche, alors eux… Je comprends pas, je comprends pas du tout, comme la gauche, normalement, elle devrait être pour les ouvriers, disons les conditions moyennes, et dans trois, quatre ans, ça va être… disons, des petits et des grands, mais plus de classes moyennes, plus rien du tout, même dans les usines ça se voit déjà, avant il y avait… disons, les mains-d’œuvre, disons les OP2, OP3, et les chefs d’équipes et les contremaîtres, aujourd’hui il y a que des mains-d’œuvre et des cadres…. Et au milieu… Et ces ouvriers-là qui manquent, ceux qui apprennent le métier à d’autres, c’est ça qui manque… Et, mais, les jeunes, avant j’ai des copains, ils en ont ras le bol, ils vont à l’école jusqu’à 22-23 ans, pour faire quoi, pour faire chômeur après… »

69

Ce désarroi entraîne un ressentiment et la recherche de boucs émissaires du côté de groupes sociaux dont la situation économique et sociale est plus précaire que la leur. L’hétérophobie de ces électeurs se nourrit d’une valorisation de soi par la dévalorisation des ressortissants étrangers.

70

**

71

Le vote d’extrême droite des zones rurales du Nord-Est de la France, qui remonte à l’élection présidentielle de 1995 et, en ce qui concerne l’Alsace, à l’élection présidentielle de 1988, constitue un paradoxe apparent par rapport au phénomène du vote urbain, et notamment du vote des banlieues, phénomène qui s’est imposé comme la référence centrale en matière d’analyse du vote d’extrême droite. Ce vote rural ne peut cependant pas être simplement mis sur le compte d’un comportement électoral particulariste, qui serait spécifique à ces régions, du fait de sa forte extension géographique et parce qu’il concerne des régions différentes entre elles.

72

En revanche, ce vote rural peut être mis en relation avec la composition socioprofessionnelle fortement ouvrière de certaines régions rurales du Nord-Est de la France qui connaissent une tradition industrielle depuis le 19e siècle. À cet égard, le véritable clivage en matière de scores en faveur de l’extrême droite n’est pas un clivage de type urbain-rural, mais il se rapporte à la composition socioprofessionnelle des régions étudiées, les régions ouvrières, qu’elles soient rurales ou urbaines, se caractérisant par un vote très élevé pour l’extrême droite et s’opposant aux régions ou quartiers davantage constitués de cadres et professions intellectuelles supérieures et de professions intermédiaires, qui accordent à l’extrême droite des scores plus modestes.

73

Ce vote d’extrême droite s’accompagne de l’expression de sentiments hétérophobes à l’encontre d’une population étrangère fortement ouvrière elle aussi et que les électeurs d’extrême droite côtoient non pas dans leur commune de résidence, mais à l’occasion des migrations pendulaires qu’ils effectuent, notamment vers leur lieu de travail.

74

À cet égard, le vote rural du Nord-Est de la France pour l’extrême droite n’est paradoxal qu’en apparence. Il peut être interprété à l’aide des variables socioprofessionnelles et démographiques habituellement utilisées pour rendre compte du vote d’extrême droite dans la France dans son ensemble depuis le début des années 1990. Le vote rural du Nord-Est de la France pour l’extrême droite correspond à un vote ouvrier et il constitue la traduction politique de la crise économique et sociale du monde ouvrier.

Notes

[1]

Les analyses de l’élection présidentielle de 2002, quant à elles, font état de l’apparition d’un vote également rural pour l’extrême droite. Cf., par exemple, Nonna Mayer, « Les hauts et les bas du vote Le Pen 2002 », Revue française de science politique, 52 (5-6), octobre-décembre 2002.

[2]

Cf., par exemple, Pascal Perrineau, « Le vote Front national : l’écho politique de l’anomie urbaine », Esprit, mars 1988 ; Pascal Perrineau, « Le vote Le Pen », Commentaire, 14 (55), automne 1991 ; Pascal Perrineau, « La dynamique du vote Le Pen. Le poids du “gaucho-lepénisme” », dans L’élection présidentielle de 1995. Le vote de crise, Paris, Presses de Sciences Po, 1995 ; Serge Etchebarne, « Le Front national dans le Nord ou les logiques d’une implantation électorale », dans Nonna Mayer, Pascal Perrineau (dir.), Le Front national à découvert, Paris, Presses de Sciences Po, 1996.

[3]

Cf., par exemple, les études CEVIPOF 1988 et 1995. Elles sont présentées dans Nonna Mayer, « Les hauts et les bas du vote Le Pen 2002 », art. cité.

[4]

Cf. Pascal Perrineau, « Le Front national 95 : une question de droite posée à la gauche », dans Jean Viard (dir.), Aux sources du populisme nationaliste, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1996.

[5]

L’expression de « rural » telle qu’elle est utilisée dans cet article se rapporte à l’importance démographique des communes. Une commune est considérée comme rurale lorsque sa population est inférieure à 2 000 habitants et une région est considérée comme rurale lorsqu’une partie importante de sa population habite dans des communes de moins de 2 000 habitants. Une telle définition est une définition globale qui utilise la dénomination de « rural » pour des situations qui peuvent être très différentes du point de vue de paramètres tels que l’activité socioprofessionnelle des personnes résidentes, du lieu d’exercice de l’activité socioprofessionnelle ou de la plus ou moindre grande proximité avec des zones urbaines. Ces différents paramètres sont envisagés dans le présent article en tant que caractéristiques des régions rurales étudiées.

[6]

Les études portant sur le vote urbain d’extrême droite sont nombreuses. On peut citer, à titre d’exemple, les analyses suivantes : Jean Chiche, Henri Rey, « Le vote des banlieues », Politis, dossier : « Vivre banlieues », juin 1995 ; Nonna Mayer, « De Passy à Barbès : deux visages du vote Le Pen à Paris », Revue française de science politique, 37 (6), décembre 1987 ; Bernard Morel, Philippe Sanmarco, « Marseille sous la menace », Hérodote, 50-51, juillet-décembre 1988 ; Cécile Péchu, « Le Front national à Aulnay-sous-bois. Du vote protestataire au parti des militants », Cahiers du CEVIPOF, 8, décembre 1992 ; Michel Sanson, « Tactiques de conquête et de défense à Marseille (juin 1988) », Hérodote, 50-51, juillet-décembre 1988 ; Jean Viard, « Marseille : quand Le Pen occupe toute la ville », Le journal des élections, 1, avril-mai 1988 ; Christophe Nadaud, « Le vote Front national à Vénissieux : les mécanismes d’un enracinement », dans Olivier Duhamel, Jérôme Jaffré, Philippe Méchet (dir.), L’état de l’opinion, Paris, SOFRES/Le Seuil, 1996. En revanche, nous n’avons recensé qu’une étude portant sur le vote d’extrême droite en milieu rural. Il s’agit de Olivier Hirsch, « Le vote Front national en Alsace rurale : l’exemple de la circonscription de Saverne », mémoire de troisième année à l’Institut d’études politiques de Strasbourg, 1998.

[7]

Cf. Saisons d’Alsace, 129, automne 1995.

[8]

Dans ce tableau, ainsi que dans celui qui suit, la population des communes correspond au résultat du recensement de 1990.

[9]

Selon l’enquête CEVIPOF 1995 menée au niveau national, c’est dans les communes de moins de 2 000 habitants que le vote d’extrême droite était le plus faible, avec 14 % des suffrages exprimés.

[10]

Cf. Nonna Mayer, « Les hauts et les bas du vote Le Pen 2002 », art. cité.

[11]

Ces données proviennent des résultats du recensement de 1999.

[12]

Cf., par exemple, le commentaire de L’Est républicain du lundi 24 avril 1995, au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 1995 : « Aujourd’hui en Lorraine, il [J.-M. Le Pen] progresse partout d’une moyenne de cinq points et plus, réalisant des scores parfois stupéfiants dans des communes rurales où n’existe aucun problème d’immigration ». Cf. également le commentaire suivant concernant le vote rural pour le Front national en Alsace à l’élection présidentielle de 1995 : « Paradoxales, parce qu’à côté des quartiers dits à problèmes, de ceux qui souffrent du mal des banlieues, il y a ce vote rural quasiment uniformisé qui progresse d’élections en élections… » (L’Alsace et l’extrême droite, Comprendre pour agir, colloque CFDT, Strasbourg, BF Éditions, octobre 1995).

[13]

Les commentaires du vote Front national en Alsace au lendemain de l’élection présidentielle de 1995 se fondèrent sur une prétendue opposition entre le vote rural pour l’extrême droite, tel qu’il pouvait être observé en Alsace, et le vote urbain pour l’extrême droite, considéré comme le vote type pour l’extrême droite dans les autres régions de France. Cf., par exemple, le commentaire suivant : « Le vote en faveur du Front national [en Alsace] n’a pas seulement été un vote de périphérie urbaine comme ailleurs en France, mais aussi un vote rural du vignoble, du Sundgau ainsi que de l’Alsace bossue. Dans ces régions, qui ne sont guère affectées par des problèmes de sécurité ou de cohabitation avec des travailleurs et des familles immigrés, s’est exprimé un vote identitaire joignant, pêle-mêle, religion, régionalisme, nationalisme… » (Dominique Badariotti, Richard Kleinschmager, Léon Strauss, Géopolitique de Strasbourg, Strasbourg, La bibliothèque alsacienne/La Nuée bleue, 1995). Ou bien également : «… Il n’empêche que ce succès dans les zones rurales est une spécificité alsacienne. Car il s’agit finalement du succès rural d’un parti qui tire sa force substantielle de l’exploitation des problèmes se posant principalement dans les zones urbaines. Ce vote rural pour Le Pen est finalement l’expression symptomatique d’une profonde crise régionale » (Laurent Adam, « La réalité d’une Alsace extrémiste », Saisons d’Alsace, 129, automne 1995).

[14]

Pour l’étude de la vie politique alsacienne selon une perspective régionale, cf., par exemple, Richard Kleinschmager, Géopolitique de l’Alsace, Strasbourg, BF Éditions, 1987 ; Alfred Wahl, Confession et comportement dans les campagnes d’Alsace et de Bade, Strasbourg, Éditions COPRUR, 1980 ; Christian Baechler, Le parti catholique alsacien (1890-1939). Du Reichsland à la République jacobine, Paris, Ophrys, 1982 ; François-Georges Dreyfus, La vie politique en Alsace (1919-1936), Paris, Armand Colin, 1969 ; Bernard Klein, La vie politique en Alsace bossue et dans le pays de la Petite Pierre, Strasbourg, Publications de la Société savante d’Alsace et des régions de l’Est, 1991.

[15]

Nous ne disposons pas de données électorales aussi précises pour les Ardennes, l’Aube et la Marne que pour les départements alsaciens ou lorrains. Mais une distinction effectuée entre les communes de plus de 9 000 habitants et les communes de moins de 9 000 habitants permet également d’envisager l’existence d’un vote rural dans l’Aube et la Marne dès l’élection présidentielle de 1995, ainsi que le montre le tableau suivant :

Scores de J.-M. Le Pen à la présidentielle de 1995 (en pourcentage des suffrages exprimés)
[16]

Cf., par exemple, François Georges Dreyfus, « Les élections de 1988 en Alsace », Revue d’Alsace, 115, 1989 : « […] Ce vote paysan [pour le Front national], on le retrouve aussi bien dans l’Alsace viticole (Obernai, Rosheim, Barr) que dans l’Alsace bossue (La Petite Pierre, Drulingen, Sarre-Union, Bouxwiller)… » Cf. également le commentaire suivant paru dans le Journal de la Haute-Marne au lendemain du premier tour de l’élection présidentielle de 1995 (lundi 24 avril 1995) au sujet du vote rural pour l’extrême droite dans ce département : « Mais a contrario, quid de l’électorat de J.-M. Le Pen qui, de par son caractère protestataire pour l’essentiel, est bien difficile à distribuer […] dans le secteur rural, qui a sans doute voulu hier démontrer son refus d’une certaine politique agricole européenne… » Cf. enfin un commentaire analogue effectué en 1995 au sujet de l’Alsace, qui est révélateur de l’assimilation effectuée entre vote rural et vote agricole : « Vous m’avez posé la question sur la différence entre le vote des banlieues et le vote rural. Les résultats sont très nets. Il y a un vote des banlieues (pour l’extrême droite) […] quant au vote rural […] il y a tout de même un élément important en ce qui concerne le vote agricole […] le discours de Le Pen sur la technocratie de Bruxelles porte efficacement sur le monde agricole et notamment lors des dernières élections, la question de la jachère a été effectivement un élément important du vote en faveur du Front national dans les cantons à majorité agricole » (L’Alsace et l’extrême droite…, op. cit.).

[17]

Bertrand Hervieu, Jean Viard, « L’archipel paysan. Une majorité devenue minorité », Cahiers du CEVIPOF, 29, juin 2000.

[18]

Pascal Perrineau, « Le vote d’extrême droite en France : adhésion ou protestation », Futuribles, 276, juin 2002. Les enquêtes CEVIPOF 1988 et 1995 et PEF 2002 permettent également de constater un certain parallélisme entre le niveau du vote d’extrême droite déclaré parmi les agriculteurs exploitants et celui des communes de moins de 2 000 habitants. Le vote d’extrême droite augmente fortement dans ces deux catégories de communes à la présidentielle de 2002, avant de retomber aux législatives de 2002.

[19]

L’INSEE classe ces cantons dans la catégorie des cantons situés en couronne périurbaine.

[20]

Le fichier « entreprises » de la Chambre de commerce et d’industrie de Strasbourg indique la liste des entreprises avec leur commune d’implantation, leur domaine d’activité ainsi que le nombre de salariés par entreprise. Les données du tableau 8 correspondent à l’année 2001. Près de 45 % des salariés ayant un emploi en Alsace bossue travaillent dans une entreprise de plus de 50 salariés. Ce rapport concerne les emplois localisés en Alsace bossue et non pas les actifs occupés y résidant, dont certains exercent leur activité professionnelle ailleurs.

[21]

Il s’agit d’activités dans des entreprises, telle, par exemple, De Dietrich (fabrication de chaudières). De Dietrich emploie plusieurs milliers de salariés sur différents sites implantés à Niederbronn, Mertwiller et Zinswiller.

[22]

Le vote Front national est devenu un vote ouvrier en Alsace à partir de l’élection présidentielle de 1988. Aux élections européennes de 1984, il était un vote urbain et interclassiste. Le tableau suivant présente les résultats du Front national dans les cantons strasbourgeois du centre-ville et de la banlieue ainsi que dans les cantons de l’Alsace bossue :

En 1984, le vote Front national était élevé dans les cantons urbains de Strasbourg, quelle que soit la composition socioprofessionnelle de ces cantons, et il était faible dans les cantons ruraux.

[23]

Cf. Nonna Mayer, Ces Français qui votent Front national, Paris, Flammarion, 1999. Cf. également Jacques Capdevielle, « Les opinions et les comportements politiques des ouvriers. Une évolution inévitable ? Irréversible ? », Cahiers du CEVIPOF, 21, janvier 1999.

[24]

Cf. Olivier Duhamel, Jérôme Jaffré, Philippe Méchet, L’état de l’opinion, Paris, Le Seuil, 1996, et notamment le tableau présenté par Jérôme Jaffré dans son article « Les changements de la France électorale », tableau intitulé : l’Alsace ou la surprise du vote ouvrier. Cf. également Bernard Schwengler, « Le vote Front national en Alsace, sociologie politique d’un vote complexe », thèse soutenue à l’Université Robert Schumann de Strasbourg en septembre 2002, et la présentation des taux de corrélation avec le canton comme circonscription électorale de base, entre la composition ouvrière des cantons alsaciens et les scores obtenus par l’extrême droite dans ces mêmes cantons. Ce taux de corrélation est de 0,39 à la présidentielle de 1988, de 0,65 à la présidentielle de 1995 et de 0,76 au premier tour de la présidentielle de 2002.

[25]

Pour l’effet de halo, cf. Nonna Mayer, « De Passy à Barbès, deux visages du vote Le Pen à Paris », art. cité. Selon l’effet de halo, la présence d’une population étrangère influe de façon indirecte sur le vote pour l’extrême droite et se traduit par des scores élevés pour l’extrême droite dans des communes ou des quartiers limitrophes aux communes ou aux quartiers dans lesquels réside la population étrangère.

[26]

Cf. Suzanne Thave, « L’emploi des immigrés en 1999 », INSEE première, 717, mai 2000. Les actifs d’origine étrangère sont davantage ouvriers ou employés que la moyenne des actifs. Mais, parmi la population étrangère, on constate chez les actifs de nationalité turque la proportion d’ouvriers la plus élevée.

[27]

La comparaison entre le nombre d’emplois répartis selon leur commune d’implantation et le nombre d’actifs occupés selon leur commune de résidence permet de cerner la direction et l’ampleur des migrations pendulaires pour les différentes communes. Le nombre d’emplois selon la commune d’implantation peut être calculé à partir du fichier des « entreprises » de la chambre de Commerce et d’Industrie de Strasbourg. Ce nombre, cependant, n’intègre pas les emplois dans les administrations publiques et dans les associations. Le nombre d’actifs occupés selon la commune de résidence est indiqué dans les publications de l’INSEE se rapportant aux résultats du recensement de 1999.

[28]

Cf. Julien Talbot, « Les déplacements domicile-travail. De plus en plus d’actifs travaillent loin de chez eux », INSEE première, 767, avril 2001.

[29]

Cf. Philippe Bataille, Le racisme au travail, Paris, La découverte, 1997.

[30]

Cf. Alain Bihr, « Le vote Front national en Alsace », Raison présente, 116, 1995. Affirmer que le vote d’extrême droite en Alsace bossue et dans le Sud-Est mosellan résulte d’un vote ouvrier ne préjuge pas du niveau du vote d’extrême droite parmi les autres catégories socioprofessionnelles, et notamment parmi les agriculteurs exploitants et les artisans, commerçants, chefs d’entreprises. Mais, du fait de la faible importance numérique de ces groupes par rapport au total des actifs, leur façon de voter n’apparaît pas dans une étude de type écologique.

[31]

En mars 1998, le taux de chômage chez les ouvriers était de 14,7 % contre 11,8 % pour l’ensemble de la population active (INSEE, TEF 1999-2000).

[32]

Cf. les analyses de Jacques Capdevielle à ce sujet, à propos du comportement politique des ouvriers depuis les années 1960 (« Les opinions et les comportements politiques des ouvriers… », art cité).

[33]

Ces entretiens ont été effectués à l’occasion de notre thèse : Bernard Schwengler, « Le vote Front national en Alsace… », cité.

Résumé

Français

À partir d’une analyse des scores obtenus par l’extrême droite aux élections présidentielles de 1988, 1995 et 2002 dans certaines régions rurales de la France du Nord-Est et à partir de l’exploitation d’entretiens effectués auprès d’électeurs du Front national, cet article s’efforce de rendre compte de la permanence et de l’ampleur d’un vote rural d’extrême droite spécifique, qui est antérieur au vote rural d’extrême droite tel qu’il a été constaté pour la France dans son ensemble à l’élection présidentielle de 2002 et qui semble paradoxal eu égard au modèle du vote urbain d’extrême droite. Ce vote rural d’extrême droite peut être expliqué par la composition fortement ouvrière de ces territoires, qui demeurent des régions industrielles, et il correspond à la crise économique et sociale du monde ouvrier.

English

The hidden worker : the paradox of far right rural vote in North-East of France This article is based on an analysis of the share of the far right vote at the presidential elections of 1988, 1995 and 2002 in some rural areas of North-East of France, and on an examination of interviews of Le Pen voters. This survey tries to explain the permanence and the importance of the rural vote for the far right in these areas. This vote is previous to the rural vote for the far right as it has been recorded in whole France at the presidential election of 2002 and it seems paradoxical in view of the pattern of the urban vote for the far right. One can explain the rural vote for the far right in these areas by the fact that these rural areas are industrial regions with an important working class population. The rural vote for the far right in these areas occurred within the context of the economic and social crisis of the working class population.

Plan de l'article

  1. Un vote élevé pour l’extrême droite dans les zones rurales du Nord-Est de la France
  2. L’interprétation du vote rural pour l’extrême droite

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