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Modélisation ou description ? « Rational choice strikes again » or does it ?[1] [1] Barbara Koremenos, Charles Lipson, Duncan Snidal (eds),...
suite
I
Ce collectif est dédié à la mémoire de Harold K. Jacobson (1929-2001), plus familièrement connu comme « Jake », qui alliait la subtilité de quelqu’un n’ignorant rien des conditions concrètes de l’action politique (dans son cas, dans les domaines de la diplomatie et des organisations internationales) avec la force tranquille du vrai croyant dans les vertus de la science empirique, et même de la « Big Science », terme qu’il ne rougissait pas d’emprunter aux fanatiques de la science dure, pour mieux connaître et ainsi améliorer le monde en dessinant ses institutions plus rationnellement. Jake n’était pas un dévot de l’école des choix rationnels, ses principaux co-auteurs étaient plutôt Robert Cox, Robert Putnam et Peter Evans, qui ne sont pas des « choix-rationalistes », mais il était métaphysiquement (un mot qu’il détestait) mû par la croyance dans les vertus de la rationalité pour rendre le monde international plus vivable, c’est-à-dire plus gérable, sinon complètement gouvernable. Ce fidèle du Département de relations internationales d’Ann Arbor, temple de la collecte de données quantitatives, n’aurait pas moins approuvé, avec enthousiasme, le projet Rational Design of International Institutions situé à l’Université de Chicago.
2 En gros, le projet cherche à expliquer les différents types d’arrangements institutionnels effectifs en les considérant comme des modes de traitement de problèmes de coopération « choisis » par des agents rationnels et préoccupés d’atteindre leurs buts propres (« goal seeking »). Le design institutionnel est donc clairement ce qui est à expliquer, cependant, en même temps, les institutions que l’on cherche à expliquer comme « résultats » peuvent aussi jouer un rôle causal dans le design d’autres institutions, les stratégies de recherche identifiant la variable dépendante sont le choix du chercheur, lui-même contraint par la nature du problème qui s’impose à lui : l’appartenance à l’Union européenne (membership) est une variable dépendante qui peut devenir une variable indépendante pour expliquer le design du système monétaire européen (p. 8). C’est pourquoi certaines contributions s’aventurent, quasi-mécaniquement, vers la mesure de l’effectivité des institutions au regard du problème ancien ou nouveau à résoudre (l’élargissement de l’OTAN, p. 41-68 ; l’organisation du marché des transports aériens, p. 233-257, notamment p. 245, note 35), l’analyse des effets d’une institution et la recommandation prescriptive sur le rôle que l’institution devrait jouer (les effets de la clause échappatoire dans les institutions commerciales internationales, p. 69-98). Enfin, une contribution clairement différente des autres, dans la mesure où elle n’évalue pas les conjectures du projet en les testant empiriquement ou formellement, mais en les opposant à d’autres méthodes et surtout à d’autres épistémologies, part d’une question concurrente, non « qu’est-ce qui explique tel ou tel design institutionnel ? », mais « quel type de connaissance est nécessaire pour dessiner des institutions dans le monde réel ? », ce qui exigerait deux types de connaissances pour compléter et qualifier les données recueillies par le projet, la connaissance de l’effectivité institutionnelle et celle des valeurs à promouvoir : sans ces deux préoccupations, le design institutionnel « conduit avec l’œil sur le rétroviseur » et ne répond pas à l’intention de prescription experte qui fait son originalité, faute d’affronter la question normative et de l’intégrer au souci de connaissance positive (Alexander Wendt est tout naturellement préposé à ce rôle de poil à gratter, p. 259-289).
3 Les initiateurs partent d’un double présupposé, réaliste (le monde des institutions internationales est un monde d’États dont chacun poursuit ses buts « égoïstes ») et « choix-ratio-naliste » (le design des institutions internationales obéit à la règle stratégique selon laquelle les États font de ce design un enjeu pour maximiser leur utilité, le calcul des effets probables produits par une institution obéit au souci de préserver au mieux son intérêt dans l’opération de ces effets, p. 2). Ces présupposés sont minimalistes, nos auteurs ne sont pas des réalistes dans la mesure où ils ne tiennent pas que les États soient condamnés par leur égoïsme à toujours soumettre la coopération au conflit guerrier et à maintenir leurs relations dans un perpétuel état de nature hobbésien domestiqué par un nomos de la terre schmittien. Pour cette raison et quelques autres, ils ne croient pas que les institutions internationales soient dépourvues d’autonomie et se réduisent à n’être qu’un monogramme du pouvoir des États[2] [2] La thèse du monogramme est le cœur des approches réalistes...
suite. Le pouvoir étant relationnel et spécifique à chaque problème (p. 131-159 ; p. 307-309), il leur paraît si difficile à conceptualiser et opérationnaliser qu’il ne peut être incorporé comme variable indépendante additionnelle que moyennant des justifications adéquates au cas par cas. En d’autres termes, le projet se veut relativement indifférent aux « duels » entre réalistes et institutionnalistes, rationalistes et constructivistes, et se situe seulement dans la tradition du « régime rationnel », mais ses concepteurs admettent prudemment qu’il explique beaucoup, mais pas tout (p. 3, je les soupçonne de ne pas en penser moins dans leur for intérieur…).
4 Tout ceci n’est pas bien grisant : des banalités empiriques dans un cadre théorique ambitieux (foin des études descriptives, place aux modèles formels !), dont la principale proposition est que les différents designs institutionnels ne sont pas le fruit du hasard, « ils sont le résultat d’interactions rationnelles finalisées (purposive) entre États et autres acteurs internationaux pour résoudre des problèmes spécifiques » (p. 2, souligné par moi : dans une même page, à une trentaine de lignes d’intervalle, les « autres acteurs » sont apparus comme des lapins sortis du chapeau). Les maîtres mots de la routine scientifique sont là (je les souligne donc) : les institutions sont « problem-solving », c’est-à-dire qu’elles sont les composants d’équilibres, dessinées pour traiter des problèmes spécifiques et soutenues par ceux qui bénéficient de l’équilibre atteint ; les agents sont rationnels (on serait tenté d’ajouter « qu’ils le veuillent ou non ») ; les choix collectifs sont coopératifs, sous condition de ne pas se tromper sur les institutions qui les permettent ; la rationalité peut être limitée et il faut tenir compte de deux logiques, le comportement utilitaire et le comportement « approprié »[3] [3] La maximisation de son utilité contre le souci d’éviter...
suite, « en partie vraiment indépendantes l’une de l’autre » (?), sans exclure tout à fait qu’elles peuvent être « profondément entrelacées » (p. 315) ; la stabilité institutionnelle signifie que les arrangements institutionnels présents ne sont pas seulement déterminés par les conditions existantes (objet de l’analyse comparative statique), mais aussi par le développement historique de l’institution (path dependence) ; de ce fait, les institutions existantes reflétant leur développement, elles différent sensiblement de celles qui pourraient être créées de novo ; les institutions visqueuses (sticky) sont mieux valorisées, mais inversement, comme les barrages retenant les eaux, elles résistent mieux aux changements extérieurs et, du coup, accumulent des pressions génératrices d’instabilité, il est donc nécessaire de chercher l’échange (trade off) optimal entre la forte viscosité (stickiness) et la flexibilité (par exemple, p. 316 et suiv.) ; les changements dans les buts fondamentaux (le « tabou nucléaire », les régimes de protection des droits de l’homme, l’illégitimité de la corruption, p. 315, admettons qu’ils sont aussi tabous que cela…) sont intervenus pour des raisons conséquentialistes, mais ils reflètent aussi des changements fondamentaux dans les préférences, qui vont au-delà de la prise en considération de leurs effets directs. Enfin, le projet est présumé différer du schéma évolutionniste d’Axelrod, ici en compagnie de Robert Keohane, qui reconnaît, mais minore les chances d’un design institutionnel rationnel, les États agissant rationnellement sans trop le savoir, « en tâtonnant dans des processus d’essais et erreurs pour améliorer la situation présente basés sur leur expérience récente »[4] [4] Robert Axelrod, Robert Keohane, « Achieving Cooperation...
suite (p. 317) ; cependant, essayons de garder le beurre et l’argent du beurre : le rational design s’applique même aux cas où la formation institutionnelle a été « spontanée », les États ratifiant et codifiant les règles implicites qui ont émergé de la pratique (p. 318 : en un tour de main, est escamoté le vieux débat juridique entre le droit positif et le droit spontané[5] [5] Roberto Ago, « Droit positif et droit international »,...
suite) ; ne nous préoccupons donc pas de ces débats où s’est jouée toute la conception du droit international moderne et tenons-nous en à la robuste et simpliste évidence selon laquelle la souveraineté et le système d’États sont eux-mêmes de formation spontanée alors que, pourtant, ils s’acharnent à nier toute spontanéité. En effet, les rational designers apprennent par l’expérience, ils restent fidèles aux arrangements qui marchent et modifient ceux qui ne marchent pas (la vie est vraiment simple…), les événements non planifiés doivent donc être pris en considération, mais un bon design institutionnel inclut centralisation, flexibilité et autres caractères conçus pour affronter et tirer avantage de ce qui n’a pas été anticipé, de ce fait les institutions dotées de quelque capacité centralisée deviendront elles-mêmes des agents d’adaptation. Bravissimo ! et Pitié !
II
5 Il n’est guère équitable de s’en tenir à la caricature qui précède. Entre l’exposé des grands présupposés, qui guident le projet, et le résumé cavalier de ses conclusions provisoires, il faut faire une place à tout le travail intermédiaire qui en fait le prix. Rappelons les cinq variables dépendantes : les règles d’appartenance (membership), la gamme de problèmes couverts (scope), la centralisation des tâches, les règles de décision collective (control : qui contrôle l’institution ?), la flexibilité des arrangements face à des circonstances changeantes, « adaptative » (un membre peut échapper à une nouvelle règle) ou « transformative » (obligation de renégocier).
6 Les quatre (ou six) variables indépendantes demandent plus de détails. La variable distribution suppose que plus d’un accord de coopération est possible et que les joueurs ne préfèrent pas les mêmes points de coordination comme dans un pur jeu de coordination. Les problèmes de distribution dépendent des types de jeux ; dans la « bataille des sexes », les acteurs se coordonnent selon l’intensité de leurs préférences pour des points de coordination alternatifs ; dans le « dilemme du prisonnier », où existent des équilibres efficients multiples, le problème de distribution dépend des différends des acteurs le long de la frontière de Pareto[6] [6] Stephen Krasner, « Global Communications and National...
suite ; dans un jeu à somme nulle, le problème est plus aigu. Plus les implications distributives d’un choix sont réduites (un seul résultat efficient est possible), plus les coûts de marchandage sont réduits[7] [7] James D. Fearon, « Bargaining, Enforcement and International...
suite.
7 Les problèmes de mise en œuvre (enforcement) désignent la mesure dans laquelle les acteurs individuels sont incités à tricher sur un accord spécifique ou sur un ensemble de règles. Ils apparaissent quand les acteurs jugent l’actuelle non-coopération unilatérale digne qu’on lui sacrifie une coopération de long terme. Dans ce cas, la coopération nécessite que les parties soient sensibles à un discount élevé (l’évaluation du futur doit peser plus que celle des bénéfices présents). Ces problèmes de distribution et de mise en vigueur doivent être analytiquement séparés afin de mieux appréhender les cas concrets où les deux problèmes se posent simultanément.
8 Le nombre d’acteurs potentiellement pertinents désigne le nombre de ceux dont les actions affectent les autres et que les actions des autres affectent. Elle inclut la distribution asymétrique des capacités des acteurs (soyons simples, il y a des acteurs plus pertinents que d’autres). Cette variable indépendante, partie du contexte du problème, est exogène à l’institution, alors que l’appartenance, la variable dépendante, est endogène, résultant des choix faits dans l’établissement de l’institution.
9 L’incertitude, enfin, désigne la mesure dans laquelle les acteurs ne sont pas pleinement informés sur (a) le comportement des autres, (b) l’état du monde, c’est-à-dire les conséquences de ses propres actions et de celles des autres, (c) les préférences et motivations des autres (ces trois sous-types expliquent que l’on peut compter quatre ou six variables indépendantes, les auteurs s’en tiennent à quatre, du fait des mélanges d’incertitudes caractérisant un problème).
10 Les auteurs émettent alors seize conjectures dérivées de raisonnements « choix-rationalistes », distinguées selon la variable dépendante concernée : trois concernent le membership (M
Les seize conjectures du rational design project
| M | Une appartenance restreinte est plus fréquente quand les problèmes de mise en œuvre sont plus sérieux. |
| M | Une appartenance restreinte est plus fréquente quand il y a plus d’incertitude sur les préférences. |
| M | L’appartenance est plus large quand les problèmes de distribution sont plus sérieux. |
| S | La gamme des problèmes couverts est plus large quand le nombre d’acteurs augmente. |
| S | La gamme des problèmes couverts est plus large quand les problèmes de distribution sont plus sérieux. |
| S | La gamme des problèmes couverts est plus large quand les problèmes de mise en œuvre sont plus sérieux. |
| C | La centralisation augmente avec l’incertitude sur le comportement. |
| C | La centralisation augmente avec l’incertitude sur l’état du monde. |
| C | La centralisation augmente avec le nombre. |
| C | La centralisation augmente quand les problèmes de mise en œuvre sont plus sérieux. |
| V | Le contrôle exercé par les membres individuels décroît quand leur nombre augmente. |
| V | Le contrôle asymétrique augmente avec l’asymétrie des membres. |
| V | La capacité de chaque membre de bloquer les décisions indésirables augmente avec l’incertitude sur l’état du monde. |
| F | La flexibilité augmente avec l’incertitude sur l’état du monde. |
| F | La flexibilité augmente quand les problèmes de distribution sont plus sérieux. |
| F | La flexibilité décroît quand le nombre augmente. |
III
11 L’ensemble des contributions (à l’exception de celle de Wendt) est destiné à tester la théorie ici résumée au regard de l’évidence empirique. Les contributeurs sont priés d’évaluer les seize conjectures dans leurs études de cas[8] [8] Ceci, dans la mesure du possible : les études de cas n’évaluent...
suite, d’ajouter d’autres arguments explicatifs si nécessaires, mais non de les confronter à d’autres explications théoriques (en l’espèce, réalistes ou constructivistes). Précisons : selon cette vue, il n’y a que peu de choses à tirer d’une démarche qui partirait de la confrontation polémique directe entre théories ; pour être constructive, la polémique ne peut que résulter de l’évaluation de chaque théorie selon ses propres termes et son propre système de preuves, menant ensuite à la prise au sérieux de théories alternatives en demandant ce qu’elles peuvent expliquer là où les autres sont impuissantes. Cette position laisse de côté les préoccupations de l’histoire des sciences et de la méta épistémologie, où les théories n’émergent que contre d’autres théories : faisons comme si nous étions au premier jour de la création ; au septième jour, au lieu de nous reposer, confrontons-nous à d’autres créateurs. Conclusion : laissez-moi travailler avec ma théorie et travaillez avec la vôtre, à la fin, Dieu reconnaîtra les siens. Intuitivement, je n’ai pas le sentiment que nous commencions à travailler comme ça (une fois lancés, c’est peut-être, sans doute, autre chose), mais, après tout, la logique de la recherche peut exister indépendamment de sa psychologie ou de son histoire, c’est bien possible, mais nos auteurs doivent reconnaître que c’est une position de méta épistémologie qu’ils ont parfaitement le droit de tenir, au lieu de prétendre qu’ils se tiennent à l’écart de ces positions.
12 Les huit études de cas sont les suivantes[9] [9] L’ordre ici donné ne reproduit pas l’ordre des chapitres...
suite :
- Structure de la situation et design institutionnel : réciprocité, coercition et échange (à partir de l’étude du traitement de l’environnement), p. 131-158. Ci-après ENVIR.
- Justice privée dans une économie globale, du litige à l’arbitrage (à propos de l’arbitrage commercial international), p. 159-188. Ci-après ARBIT.
- La multilatéralisation du commerce et des paiements dans l’Europe d’après-guerre, p. 189-210. Ci-après COM. EUR.
- La clause de la nation la plus favorisée et les négociations groupées (un État négociant simultanément avec plusieurs autres), p. 99-130. Ci-après CNPF.
- Les institutions aériennes : comment les États ont construit un marché des services de l’aviation internationale, p. 233-258. Ci-après IATA.
- Le design optimal des institutions commerciales internationales : incertitude et échappatoire (escape), p. 69-99. Ci-après CL. ECHAP.
- Bâtir la confiance, ruiner la confiance : les dilemmes de l’élargissement de l’OTAN, p. 41-68. Ci-après OTAN
- Les caractères institutionnels des traités sur les prisonniers de guerre, p. 211-232. Ci-après POW.
13 Si on lit le tableau horizontalement, l’on voit qu’une seule conjecture (F
14 Lu verticalement, le tableau montre les cas les plus « pertinents », IATA, POW (neuf conjectures évaluées), COM. EUR (six), et les moins pertinents (CNPF, CL. ECH. deux conjectures évaluées). Les deux premiers cas montrent un accord sur trois conjectures (M
15 Au vu de ces résultats scrupuleusement rapportés par les auteurs, l’on ne peut s’empêcher de penser que l’ambition comparative et généralisatrice du projet n’a pas été couronnée de succès : si l’on cherche à la fois à formaliser par des moyens logiques et à comparer cas par cas, les généralisations obtenues sont assez faibles, alors que l’explication formelle limitée à un cas peut être très impressionnante, même si elle ne touche que peu de conjectures (CL. ECH, peut-être OTAN). Ici se trouve peut-être la raison des généralisations que j’ai caricaturées tout à l’heure. Curieusement, si le rational design veut remplir son ambition prescriptive (« Α→Β, donc si vous voulez B, faites A »), il doit peut-être abandonner la comparaison et formaliser des cas historiques singuliers où il rencontrera la concurrence de l’institutionnalisme historique et la critique des « récits analytiques »[10] [10] Cf. Jon Elster, « Rational Choice History : A Case of...
suite.
IV
16 Ce n’est pas l’avis des auteurs qui défendent l’intérêt du projet : celui-ci, qui n’est qu’une variété parmi d’autres de l’approche choix-rationaliste du design institutionnel[11] [11] « Nous mettons l’accent sur des problèmes particuliers…...
suite, « prétend traiter un vaste éventail de problèmes sans se restreindre à la théorie des biens publics ou autres, ni exclure des contextes différents et ignorer les anomalies empiriques. Le danger est évidemment de modifier les modèles en fonction des données ». Leur réponse est de reconnaître les hasards et de souligner que les « "découvertes" doivent être traitées sur un mode exploratoire plus qu’explicatif » (p. 297 : essayez d’infirmer des propositions pareilles…). D’où leur appréciation plus optimiste que la nôtre sur l’évaluation des variables indépendantes : certes, le nombre et la mise en œuvre n’ont pas un score très brillant, mais la distribution et l’incertitude résistent beaucoup mieux.
17 Les auteurs tentent ainsi de répondre aux critiques qui leur reprochent de ne pas être assez formels aux yeux de ceux qui tiennent aux modèles déductifs basés sur des axiomes, et trop abstraits et formels aux yeux de ceux qui cherchent des résultats concrets et empiriquement pertinents dans le monde réel (p. 305). La réponse, qui couvre trois pages serrées (p. 304-307), peut être résumée cavalièrement en deux formules : « Tout fait farine au bon moulin », les articles les plus formels qui traitent seulement une ou deux conjectures montrent la puissance de la recherche formelle pour explorer la logique d’une conjecture particulière et les articles non formels qui traitent entre quatre et neuf conjectures montrent la puissance des cas empiriques pour tester de multiples conjectures dans un seul cas (p. 307) ; « Est-ce que les autres [non formalistes, réalistes, constructivistes] font mieux ? » Argument imparable puisque nous mesurons la validité de notre théorie en la comparant à nos données et non aux autres théories ni à leurs données. Dès lors, notre jugement des autres ne peut être réfuté.
18 Deux dernières remarques pour conclure avec la sélection de deux questions générales que le projet voudrait mieux incorporer. La première est propre aux relations internationales : quel statut donner à la politique intérieure, que le projet n’inclut ni n’exclut explicitement (p. 309-312) ? La perspective choix-rationaliste fait des États des entités abstraites dont les préférences ne peuvent être comprises que comme l’agrégation d’autres intérêts[12] [12] La position de chaque État dans la distribution internationale...
suite, mais, étant aussi une perspective institutionnaliste, elle peut aussi traiter l’État comme une institution ayant des préférences propres. D’où la variété des prises en compte des facteurs intérieurs selon les contributions : (1) les ignorer ou les traiter rapidement, comme sans importance cruciale pour le design institutionnel considéré (ENVIR, OTAN) ; (2) les incorporer comme des facteurs exogènes affectant les préférences des États et leurs contraintes (ARBIT) ou comme des explications exogènes (IATA, POW), ou, enfin, comme des chocs exogènes frappant directement les institutions internationales (CL. ECH, IATA) ; (3) les endogénéiser en montrant comment elles pénètrent et constituent les préférences des États (CNPF, CL. ECH). Conclusion : il y a plusieurs manières possibles d’incorporer les facteurs internes ; il faut donc de la flexibilité théorique : dans certains cas, ils sont importants, dans d’autres non ; quand ils sont importants, leur rôle varie significativement selon les domaines. Tout ceci revient, à mes yeux, à affirmer la valeur de la description empirique des cas sans s’appuyer sur une théorie complète de la politique intérieure ni même du design institutionnel.
19 La seconde remarque, plus générale, concerne les préférences et leur changement (p. 312-315). En principe, le projet part du modèle standard des choix rationnels ; les préférences sont stables et exogènes ; elles ne sont pas révélées par les phénomènes qu’elles sont supposées expliquer ; enfin, elles ne sont pas ad hoc ni arbitraires. Mais… des acteurs composites ou des acteurs opérant sous contraintes peuvent parfois être utilement modélisés, comme si leurs préférences dépendaient d’un contexte décisionnel particulier : dans un jeu à deux niveaux (interne et international), l’impact d’un niveau peut être conceptualisé soit comme une contrainte, soit comme un changement de préférence (si l’on considère les deux niveaux comme deux composants d’un même agent unitaire). Conclusion : les généralités doivent parfois être abandonnées et l’on doit passer alors des préférences stables et exogènes à des préférences dépendant des contextes ; n’oublions pas non plus que les acteurs « apprennent » dans l’institution, leurs préférences peuvent changer de façon endogène…
20 **
21 Que ceux qui n’ont pas consacré à un projet de recherche collectif le temps, le sérieux analytique, le souci empirique des auteurs (dont l’idéologie multilatéraliste libérale ne me paraît pas faire de doute) aient la décence de ne pas leur jeter la première pierre. Il reste qu’on peut se demander ce qu’un partisan rigoureux de la théorie des choix rationnels peut faire de la formule suivante, d’un élégant éclectisme que tous les dévots d’une science sociale moniste et dure détesteront spontanément : « Dans certains cas, la théorie du choix rationnel devra être complétée par des théories auxiliaires, voire concurrentes. L’une de leurs sources pourra être d’autres explications rationalistes de processus plus détaillés et des mécanismes de formation des préférences […]. Une autre source proviendra des approches situées hors du champ rationaliste, ainsi que le suggère la discussion par Wendt de la logique du comportement approprié » (p. 315-315, souligné par moi). Ainsi traitée, et maltraitée, l’approche choix-rationaliste est peut-être inévitable, car elle est doublement tranquillisante : pour le savant, elle lui permet de se démarquer du sens commun de l’agent sans faire de celui-ci un robot social, cette terreur des libéraux ; donc, elle convainc l’expert et le citoyen qu’il est possible de rationaliser le monde et de ne pas céder à la fascination de la violence, remplacée par la fascination de l’institution[13] [13] Même les réalistes modérés ou non-schmittiens sont plutôt...
suite, sans pour autant condamner les agents à se comporter comme l’expert pense que la rationalité le détermine. Seulement, dans la version présentée ici, elle part dans toutes les directions plutôt qu’elle n’en poursuit une : à l’image de ces véhicules captés par la caméra pour représenter leur élan, plus son mouvement s’étend et s’accélère, plus ses contours se brouillent.
22 Jean LECA
23 Centres d’études et de recherches internationales-IEP de Paris
24 Princeton University
Pierre Hassner, spectateur engagé[14] [14] Pierre Hassner, La violence et la paix. De la bombe atomique...
suite
25 Avec La violence et la paix et La terreur et l’empire, P. Hassner a réuni plus d’une trentaine de ses textes publiés depuis les années 1960. Nous retrouvons dans ces pages les nombreux centres d’intérêt qui ont successivement suscité sa curiosité. Dans le premier volume, il aborde la guerre et la paix, la dissuasion nucléaire, le totalitarisme, le nationalisme et l’évolution des relations internationales depuis la fin de la guerre froide. Les textes du second volume portent sur les transformations de l’Europe depuis la chute du Mur, sur la guerre en ex-Yougoslavie, ou sur la politique extérieure des États-Unis. Il évoque également les controverses relatives au rôle des idées dans les relations internationales, les débats des années 1960 et du début des années 1970 consacrés à la force, et aux études sur la paix. Enfin, il étudie les rapports entre identités, territoires et migrations, ainsi que l’éthique et la philosophie des relations internationales. La diversité de ces thèmes est redoublée par la diversité de ton et d’intention des textes rassemblés. Certains articles sont explicitement engagés (fruit notamment de la participa-tion de P. Hassner au comité Vukovar-Sarajevo), d’autres s’apparentent à des états des travaux réalisés sur une question spécifique, tandis que des études plus longues côtoient un entretien. La note dominante de ces ouvrages est le commentaire critique de l’actualité internationale et des débats intellectuels et politiques auxquels cette actualité a donné lieu.
26 Ces réflexions de P. Hassner ont en commun un style, une manière d’aborder les problèmes, non sans répétitions parfois, mais elles sont dénuées de fil directeur. C’est texte par texte que l’intérêt de ses analyses est le plus manifeste. On retrouve dans ces recueils quelques-unes des qualités qui font le talent de l’internationaliste français le plus connu : le brio de son style et l’ampleur de ses analyses, son érudition, sa curiosité ironique, son maniement de paradoxes stimulants et sa maîtrise de la dialectique. P. Hassner s’efforce de dégager une interprétation globale de processus sociaux et politiques qui, quand ils ne sont pas intrinsèquement internationaux, ont, en général, de profondes répercussions sur les relations internationales et/ou sur certaines régions, notamment l’Europe. Il veut aussi donner un sens général aux évolutions internationales qui lui paraissent aujourd’hui marquées par la « dialectique du bourgeois et du barbare ». L’auteur affectionne les allusions érudites, qui abondent dans ses citations détournées et servent son sens du titre et de la formule. Les textes réunis dans La violence et la paix et La terreur et l’empire reflètent aussi les engagements, au sens large, de P. Hassner. Au-delà de sa participation au comité Vukovar-Sarajevo, il s’est régulièrement efforcé de se faire l’interprète de l’Europe centrale et orientale auprès de l’Europe occidentale et inversement, même, et peut-être surtout, quand cette médiation informelle paraissait décourageante. Outre sa sensibilité à des situations d’incompréhension ainsi qu’à la détresse des marginalisés de l’ordre mondial, ces textes montrent combien P. Hassner s’est efforcé de faire dialoguer les tenants de positions antagonistes. Il joue le rôle de médiateur entre les spécialistes de la maîtrise des armements et ceux des recherches sur la paix, entre les partisans de la notion de totalitarisme et ceux qui ont cru voir des formes de pluralisme s’affirmer en URSS, ou bien encore entre les intellectuels idéalistes partisans des interventions humanitaires et les acteurs pseudo-réalistes qui les rejettent. Sur ce dernier point, quelques pages excellentes et exigeantes sont adressées aux praticiens des relations internationales pour les inciter à interroger leurs catégories d’appréhension courantes.
27 En dehors de la commodité de ces recueils qui rassemblent des textes d’accès parfois difficile ou qui n’existaient qu’en anglais, la principale qualité de ces contributions est qu’on y trouve, au fil des pages, des aperçus suggestifs et des idées stimulantes. Ce qui rend ces textes précieux, c’est qu’ils donnent à penser, qu’ils suscitent la réflexion, qu’ils suggèrent des pistes. En fonction de leurs domaines de recherche et de leurs centres d’intérêt, les politistes pourront puiser à cette source d’hypothèses, d’aperçus, de points de départ. Autre qualité, P. Hassner prend au sérieux la force armée, la stratégie, la puissance militaire et la violence, notamment dans ses rapports au politique. Son analyse des différentes dimensions de la puissance militaire, des paradoxes de l’usage et du non-usage de la force et des conditions auxquelles elle est en mesure de produire des effets est particulièrement éclairante. « Violence, rationalité, incertitude » dans La Violence et la paix, « On ne badine pas avec la force » et « On ne badine pas avec la paix » dans La terreur et l’empire sont parmi les meilleurs et les plus actuels de ces textes. L’analyse que propose P. Hassner des idées de Thomas Schelling, en particulier, est subtile et juste.
28 Les lecteurs qui ne sont pas prêts à accepter la forme bien particulière et, à certains égards, bien française du traitement que réserve P. Hassner, en quelques pages, à des réalités massives et complexes ne pourront échapper à la frustration et à l’insatisfaction. On n’aborde pas des phénomènes aussi hétérogènes et complexes que ceux analysés dans La violence et la paix et La terreur et l’empire en une trentaine de textes distincts les uns des autres sans sacrifier une part de précision et de systématicité. Dans l’introduction très personnelle de La violence et la paix, l’auteur est d’ailleurs lucide à ce propos. La pensée de P. Hassner, attentive et critique vis-à-vis de toutes les formes de dogmatisme, comporte également sa part de zones aveugles et sa part de dogmatisme. Sa constante hostilité aux sciences sociales, surtout lorsqu’elles sont positivistes, revient dans de nombreux textes, qu’il s’agisse du béhaviorisme dans l’étude des relations internationales ou de la théorie des jeux. Cette critique, non dénuée de sarcasmes, finit même par paraître un peu lassante et paradoxale. Après tout, l’auteur consacre de nombreuses pages à commenter les travaux de sciences sociales qui ne trouvent pas grâce à ses yeux. De plus, dans ces textes récents, il accorde une attention toujours plus grande aux évolutions des sociétés, objet, par excellence, de la sociologie. Il plaide aussi constamment pour que soient prises au sérieux les médiations concrètes, en semblant tourner le dos à toute possibilité d’enquête empirique rigoureuse à leur propos. Quoi qu’il en soit, ce rejet des sciences sociales donne involontairement, en France, une image déformée et trompeuse de l’état réel de l’étude des relations internationales en science politique. L’utilisation par P. Hassner de la dialectique, souvent bien menée et séduisante, apparaît aussi à la longue comme une mécanique qui tourne à vide et d’usage aussi routinier que les prêts-à-penser qu’il déplore chez les autres. Certains aspects des réalités politiques, comme la force et la violence, sont peut-être fondamentalement non dialectiques ou, au minimum, la dialectique ne peut en rendre compte qu’imparfaitement. Plus globalement, si les philosophes et la philosophie sont présents d’un bout à l’autre de ces textes, en particulier Hegel et Kant, c’est souvent par allusion, comme des archétypes, et de manière, au total, assez conventionnelle. La violence et la paix et La terreur et l’empire demeurent cependant des recueils de textes indispensables aux internationalistes : leur riche matière est une exceptionnelle source d’inspiration.
29 Pascal VENNESSON
30 Université Panthéon-Assas, Paris II
31 Institut universitaire européen de Florence (Centre Robert Schuman)
La guerre au croisement entre histoire et science politique : sur « les sociétés en guerre (1911-1946) »
32 Les continuités et ruptures entre histoire et science politique, qui furent à l’honneur lors d’un colloque récent organisé par l’Association française de science politique[15] [15] Colloque tenu en 2003 et dont certaines contributions sont...
suite, illustrent les transformations à l’œuvre actuellement dans les relations entre Minerve et Clio. Si, du côté des politistes, le rapprochement des deux disciplines ne fait pas de doute depuis son « tournant historique »[16] [16] Yves Déloye, Bernard Voutat, « Entre histoire et sociologie :...
suite, la parution d’une série de synthèses sur les sociétés en guerre entre 1911 et 1946[17] [17] Les sujets d’histoire contemporaine proposés à l’agrégation...
suite permet d’envisager également l’état des réflexions proposées par les historiens sur le fait politique. Ainsi, quelques remarques peuvent être faites sur l’interaction entre histoire et science politique dans le traitement des questions relatives à la guerre. La différence entre les ouvrages présentés tient essentiellement au choix de l’approche, qui pose une distinction entre histoire sociale et sociologie historique. En effet, si certains de ces ouvrages cèdent à la relative facilité d’un découpage chronogéographique, d’autres[18] [18] C’est notamment le cas des synthèses dirigées par Frédéric...
suite proposent des entrées thématiques, qui permettent de comprendre la guerre comme un fait social, rompant ainsi avec la lecture diplomatique et militaire. L’élément le plus saillant de ce renouveau analytique tient dans une posture qui rapproche les historiens des social scientists anglo-saxons, à l’image des travaux de Georges L. Mosse[19] [19] Son ouvrage De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation...
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33 Les historiens semblent moins gênés d’aborder la dimension politique par son versant plus global des « sociétés en guerre », qui permet de construire une généalogie du fait militaire au 20e siècle en intégrant les différentes dimensions de sa construction, puis de sa restitution intellectuelles. On retrouve ainsi un effort clair de conciliation des problématiques comportementales des Annales renouvelées dans les années 1990, avec une lecture événementielle maîtrisée. Les ouvrages n’envisagent pas le politique comme autonome[20] [20] Yves Déloye, Sociologie historique du politique, Paris,...
suite, mais, au contraire, associent des éléments tirés des différents sous-champs de la discipline historique dans laquelle l’histoire politique (qu’on ne peut assimiler à la science politique) est sollicitée pour compléter un tableau général : Christian Amalvi propose ainsi une étude des représentations iconographiques de la guerre par la propagande ou les monuments qui composent ou imposent une mémoire du conflit[21] [21] Frédéric Rousseau, op. cit. , p. 574. ...
suite ; Thomas Lindemann, en analysant les origines de la Première Guerre mondiale, fait de l’idéologie la matrice de cette guerre[22] [22] Il développe cette idée dans sa thèse, reprise dans l’ouvrage...
suite, à l’encontre des traditionnelles perspectives matérialistes[23] [23] Bruno Cabanes, Édouard Husson, op. cit. , p. 13. ...
suite. On saisit à l’aune de ces travaux que ce n’est pas tant l’autonomie du politique qui semble être l’objet de cette histoire renouvelée de la guerre, mais bien l’enchâssement du politique dans l’ensemble des interactions sociales, à la fois comme explicitation et comme expression de ces interactions.
34 Il reste également un terrain sur lequel l’histoire militaire demeure en retrait derrière la sociologie militaire et la science politique, celui de l’analyse de la décision militaire. En effet, cet objet est devenu essentiel dans la compréhension des situations de guerre et de paix par la sociologie militaire[24] [24] Théodore Caplow, Pascal Vennesson, Sociologie militaire,...
suite ; la notion de configuration y apparaît centrale – bien qu’elle mérite d’être affinée – et rend compte d’une tendance épistémologique à laquelle l’histoire reste encore largement étrangère. Cette « timidité » historienne pourrait relever également d’un choix épistémologique encore à l’œuvre quinze ans après les imprécations de Marcel Gauchet[25] [25] « Changement de paradigme en sciences sociales ? »,...
suite. En effet, si les historiens se saisissent désormais largement du politique, ils n’envisagent pas encore le politique dans l’extension que lui donne la science politique, pas plus qu’ils ne sortent réellement d’une « épistémologie idiographique » privilégiant les singularités historiques[26] [26] Yves Déloye, Bernard Voutat, cité, p. 21. ...
suite. Les synthèses historiques traitent ainsi des interactions entre le militaire et le politique, dans l’objectif assez classique de rendre compte des conséquences politiques d’une défaite militaire ou d’évaluer les relations entre les deux pouvoirs pendant les deux guerres mondiales[27] [27] Frédéric Rousseau, op. cit. , p. 189. ...
suite. La question centrale semble demeurer celle de la responsabilité de la guerre, par exemple, lors de la défaite française de juin 1940, et elle est mise en scène, en grande partie, dans les mémoires des responsables d’état-major. Là encore, ce sont les historiens anglo-saxons qui ont imposé un changement de perspective[28] [28] L’essai récent d’Antoine Prost et Jay Winter, Penser...
suite pour sortir l’histoire militaire de son statut marginal d’« histoire bataille », en abandonnant la lecture biographique du militaire et, donc, une dimension purement événementielle du politique. Mais les logiques de la décision militaire demeurent encore trop souvent envisagées sur ce mode biographique[29] [29] Les « chefs de guerre », dans Philippe Chassaigne (dir. ),...
suite, au détriment de la configuration collective, soulignant que la logique chronologique confirme une lecture dans laquelle le kairos, l’instant décisif, constitue la pièce centrale, en même temps qu’une trace facilement lisible du fait d’arme, qui, malheureusement, occulte la complexité du processus décisionnel[30] [30] Signalons que, sur ce point encore, Rousseau et al. se distinguent...
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35 Alexandre BOZA
36 Institut d’études politiques de Paris
Notes
[ 1] Barbara Koremenos, Charles Lipson, Duncan Snidal (eds), The Rational Design of International Institutions, Cambridge, Cambridge University Press, 2004 (antérieurement, un numéro spécial d’International Organization, 55 (4), 2001, publié par MIT Press).
[ 2] La thèse du monogramme est le cœur des approches réalistes dures, par exemple, John Mearsheimer, « The False Promise of International Institutions », International Security, 19 (3), 1994-1995, p. 3-59.
[ 3] La maximisation de son utilité contre le souci d’éviter les gaffes sont deux sortes de comportement conséquentialiste, mais seule la première est qualifiée de tel, car on suppose que celui qui agit sur la base de la seconde « logic of appropriateness » (James March, Johan P. Olsen, Rediscovering Institutions, New York, Free Press, 1989) agit sans calculer intentionnellement, soit de façon routinière pour gagner du temps, soit de façon analogue à un agent kantien, ne se préoccupant que des principes et non des conséquences de ses actes, ou plutôt n’envisageant pas qu’il y ait à choisir entre les conséquences parce que le « choix » s’impose de lui-même (« Mais que pouvais-je donc faire d’autre ? »).
[ 4] Robert Axelrod, Robert Keohane, « Achieving Cooperation Under Anarchy : Strategies and Institutions », dans Kenneth A. Oye (ed.), Cooperation Under Anarchy, Princeton, Princeton University Press, 1986. Sur le choix rationnel et l’évolutionnisme, cf. Miles Kahler, « Evolution, Choice and International Change », dans David Lake, Robert Powell (eds), Strategic Choice and International Relations, Princeton, Princeton University Press, 1999.
[ 5] Roberto Ago, « Droit positif et droit international », Annuaire français de droit international, 1956.
[ 6] Stephen Krasner, « Global Communications and National Power : Life on the Pareto Frontier », World Politics, 43 (3), 1991, p. 336-366.
[ 7] James D. Fearon, « Bargaining, Enforcement and International Cooperation », International Organization, 52 (2), 1998, p. 269-305.
[ 8] Ceci, dans la mesure du possible : les études de cas n’évaluent pas toutes les conjectures, mais seulement celles que l’étude touche directement pour la confirmer ou l’infirmer. D’où de nombreux « silences » dans le tableau qui suit : ils indiquent non que la réfutation manque, mais simplement que les conjectures étaient non pertinentes pour l’étude ou en dehors de son objet (p. 295).
[ 9] L’ordre ici donné ne reproduit pas l’ordre des chapitres du livre, mais permet une lecture parlante du tableau qui suit.
[ 10] Cf. Jon Elster, « Rational Choice History : A Case of Excessive Ambition », American Political Science Review, 94, 2000, p. 685-695, critique de Robert H. Bates, Avner Greif, Margareth Levi, Jean-Laurent Rosenthal, Barry Weingast, Analytic Narratives, Princeton, Princeton University Press, 1998.
[ 11] « Nous mettons l’accent sur des problèmes particuliers… tels l’incertitude, le cavalier seul, la conformité (compliance) et les luttes distributives. D’autres approches rationalistes mettraient l’accent sur des motivations différentes, par exemple le rent-seeking, et viseraient d’autres variables explicatives. De plus, une littérature choix-rationaliste en relations internationales s’intéresse à l’endogénéisation des préférences des acteurs au traitement des institutions en termes statiques ou dynamiques et à l’usage de tel ou tel niveau d’agrégation » (p. 293, cf. David Lake, Robert Powell (eds), op. cit.).
[ 12] La position de chaque État dans la distribution internationale des ressources et du pouvoir est traitée comme des contraintes et des conditions de l’environnement, non comme des préférences (p. 310), ce qui pose un problème familier : quel est l’environnement des préférences des « intérêts réels » ?
[ 13] Même les réalistes modérés ou non-schmittiens sont plutôt critiques de ce présupposé, Stephen M. Walt, « Rigor or Rigor Mortis ? Rational Choice and Security Studies », International Security, 23 (4), 1999, p. 5-48.
[ 14] Pierre Hassner, La violence et la paix. De la bombe atomique au nettoyage ethnique. Paris, Éditions Esprit, 1995. Édition reprise et augmentée : Paris, Le Seuil, 2000 (Points. Essais) ; Pierre Hassner, La terreur et l’empire. II. La violence et la paix, Paris, Le Seuil, 2003 (La couleur des idées).
[ 15] Colloque tenu en 2003 et dont certaines contributions sont disponibles sur le site de l’AFSP : < http://www.afsp.msh-paris.fr>. Cf. également Michel Offerlé, « De l’histoire en science politique. L’histoire des politistes », dans Pierre Favre, Jean-Baptiste Legavre (dir.), Enseigner la science politique, Paris, L’Harmattan, 1998 (Logiques politiques), p. 203-216, et Michel Offerlé, « Haires et errances disciplinaires », dans Yves Déloye, Bernard Voutat (dir.), Faire de la science politique, Paris, Belin, 2002, p. 255-264.
[ 16] Yves Déloye, Bernard Voutat, « Entre histoire et sociologie : l’hybridation de la science politique », dans Yves Déloye, Bernard Voutat (dir.), ibid., p. 16.
[ 17] Les sujets d’histoire contemporaine proposés à l’agrégation sont le moment d’une mise à jour bibliographique et historiographique utile, notamment pour comprendre les pistes de recherche actuelles. Seront présentés ici : Dominique Barjot (dir.), Les sociétés, la guerre, la paix (1911-1946), Paris, SEDES, 2003 (Regards sur l’histoire) ; Fabienne Bock, Les sociétés, la guerre, la paix (1911-1946), Paris, Armand Colin, 2003 ; Bruno Cabanes, Édouard Husson (dir.), Les sociétés en guerre (1911-1946), Paris, Armand Colin, 2003 ; Philippe Chassaigne (dir.), Les sociétés, la guerre, la paix (1911-1946), Paris, CNED-SEDES, 2003 ; Frédéric Rousseau (dir.), Guerres, paix et sociétés (1911-1946), Paris, Atlande, 2004.
[ 18] C’est notamment le cas des synthèses dirigées par Frédéric Rousseau (ibid.), qui rassemble une équipe de l’ESID (États-Sociétés-Idéologies-Défense) basée à Montpellier, et de Bruno Cabanes et Édouard Husson (ibid.).
[ 19] Son ouvrage De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes (Paris, Hachette, 1999) est ainsi devenu, en quelques années, un classique, tant la notion d’« ensauvagement » qu’il y développe a irrigué les recherches sur la guerre dans les années 1990.
[ 20] Yves Déloye, Sociologie historique du politique, Paris, La Découverte, 1996, p. 17.
[ 21] Frédéric Rousseau, op. cit., p. 574.
[ 22] Il développe cette idée dans sa thèse, reprise dans l’ouvrage Les doctrines darwiniennes et la guerre de 1914 (Paris, Economica, 2001).
[ 23] Bruno Cabanes, Édouard Husson, op. cit., p. 13.
[ 24] Théodore Caplow, Pascal Vennesson, Sociologie militaire, Paris, Armand Colin, 2000 (U).
[ 25] « Changement de paradigme en sciences sociales ? », Le Débat, 50, mi-août 1988.
[ 26] Yves Déloye, Bernard Voutat, cité, p. 21.
[ 27] Frédéric Rousseau, op. cit., p. 189.
[ 28] L’essai récent d’Antoine Prost et Jay Winter, Penser la Grande Guerre (Paris, Le Seuil, 2004) fait le point sur cette évolution dans son chapitre 3. L’ouvrage de Fabienne Bock (Un parlementarisme de guerre (1914-1919), Paris, Belin, 2002) entérine ce changement de perspective.
[ 29] Les « chefs de guerre », dans Philippe Chassaigne (dir.), op. cit., p. 164-165.
[ 30] Signalons que, sur ce point encore, Rousseau et al. se distinguent par une perception plus fine des enjeux de la décision entre pouvoir politique et état-major (p. 203 et suiv.). Par ailleurs, le témoignage de Marc Bloch sur la défaite de 1940 apparaît d’autant plus comme un ouvrage de référence qu’il fut pionnier dans une lecture alternative de la défaite et de la victoire (L’étrange défaite, Paris, Gallimard, 1990).
PLAN DE L'ARTICLE
- Modélisation ou description ? « Rational choice strikes again » or does it ?
1 - Pierre Hassner, spectateur engagé
14 - La guerre au croisement entre histoire et science politique : sur « les sociétés en guerre (1911-1946) »
POUR CITER CET ARTICLE
« Lectures critiques », Revue française de science politique 5/2004 (Vol. 54), p. 849-859.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2004-5-page-849.htm.
DOI : 10.3917/rfsp.545.0849.





