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Revue française de science politique

2007/6 (Vol. 57)



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Depuis un certain nombre d’années, on assiste à un renouveau des travaux concernant ce dont sont politiquement capables les citoyens ordinaires, aussi bien en France qu’aux États-Unis. Certes, il s’agit de travaux qui relèvent de traditions scientifiques différentes et qui s’inscrivent dans des agendas de recherche fort dissemblables, parfois difficilement comparables au point de vue des méthodologies employées, des stratégies d’analyse utilisées, du support théorique et conceptuel sollicité et des résultats finalement obtenus. Or, en dépit de ces différences, ainsi que des divergences concernant la manière de désigner la compétence [1]  Généralement appelée et traitée comme relevant de la... [1] , le dénominateur commun de ces approches consiste à appréhender les citoyens ordinaires comme des sujets qui, face à un champ politique et des enjeux qui leur sont largement étrangers, sont moins acculés vers une position d’incompétence que portés à appréhender le politique à leur manière. C’est ainsi qu’aux États-Unis, la théorie du choix rationnel domine largement le paysage scientifique, à partir du présupposé selon lequel le principe de rationalité régirait les perceptions et les conduites des agents, de tous les agents, si bien que la question relative à ce dont sont politiquement capables des individus ordinaires devient presque superfétatoire, dans la mesure où la réponse s’inscrit tacitement dans une conception incrémentale de la compétence : les individus seraient plus ou moins compétents en fonction de la conception de la rationalité présupposée ou modélisée (tantôt totale, tantôt et bien plus souvent limitée), si bien que les individus ont toujours, selon Simon, des raisons pour faire et dire la politique de la manière dont ils le font, quoique rarement au moyen des meilleures raisons [2]  Herbert A. Simon, « Rationality in Political Behavior »,... [2] . Il s’ensuit donc une hypothèse de compétence universelle des agents rationnels qui écarte tacitement le cas de figure – toujours pensable sous certaines conditions axiomatiques relatives au comportement irrationnel ou a-rationnel – d’individus incompétents. C’est là sans doute une hypothèse de travail forte, lourde de conséquences, et au demeurant fort séduisante, dans la mesure où tout comportement, conduite ou action devient interprétable et typifiable comme rationnelle à propos d’agents appréhendés comme naturellement compétents.

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On voudrait ici reprendre cette hypothèse de compétence sinon universelle, tout du moins très générale, laquelle se retrouve – de façon certes totalement différente – également dans la théorie de l’action sous la plume de sociologues occupant le devant de la scène sociologique [3]  Par exemple chez Giddens et Bourdieu. Sur ce sujet,... [3] , mais en mobilisant d’autres présupposés concernant la manière dont des individus ordinaires construisent un rapport au politique moins rationnel que raisonnable, ou si l’on veut sensé, en faisant l’hypothèse que les raisons et les axiomes excipés par la théorie du choix rationnel ne sont pas à leur tour de « bonnes raisons ». Pour ce faire, on s’appuiera sur l’agenda de recherche fixé par les théoriciens du schème en cognition sociale aux États-Unis, dont les présupposés et les stratégies d’analyse permettent de construire un dialogue avec des sociologues et des politistes français qui mettent également l’accent sur l’organisation schématique de savoirs préalablement intériorisés, notamment avec P. Bourdieu et sa notion d’habitus [4]  Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980 ;... [4] , B. Lahire et son approche dispositionnelle [5]  Bernard Lahire, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action,... [5] , et D. Gaxie et ses recherches portant sur le travail de repérage profane du politique [6]  Daniel Gaxie, « Vu du sens commun », dans « Repérages... [6] .

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Notre hypothèse de recherche soutient que c’est l’intériorisation et le stockage de ces savoirs, ainsi que leur mode d’organisation, qui fondent une compétence politique très générale, permettant au sujet de rendre pratiquement intelligibles des objets, agents, espaces et situations que les taxonomies établies définissent comme politiques. Une grande partie de ces savoirs ainsi intériorisés au terme de processus de socialisation s’articulent dans des schèmes formés par ces apprentissages, si bien que, selon la théorie du schème, on a affaire dans le domaine politique à des connaissances qui s’organisent de manière cohérente à propos d’enjeux (issues schemas), d’hommes politiques (politicians schemas), de partis (party schemas) et bien d’autres principes schématiques d’organisation, ce qui soulève la question du nombre de schèmes dont un individu peut disposer, ainsi que de la quantité de schèmes politiques concevables [7]  Il s’agit d’une question très polémique, que j’ai déjà... [7] . En ce sens, la pluralité schématique s’approche de l’hypothèse de Lahire selon laquelle les individus seraient de véritables personnes plurielles au point de vue de leurs dispositions, c’est-à-dire des savoirs pratiques préalablement intériorisés qui s’activeraient au gré des situations dont les sujets font l’expérience. Par là, il semblerait que l’on s’éloigne de la fonction unificatrice qu’exercerait l’habitus sur les pratiques des agents dans divers champs et domaines [8]  Ce que Lahire appelle les individus « hors champ »... [8] , ce qui permettait à Bourdieu d’asseoir une représentation fondamentalement cohérente de l’agent individuel. Pourtant, à y regarder de plus près, il est permis de penser que, à l’instar de l’habitus chez Bourdieu, on retrouve également une représentation cohérente de l’agent dans la théorie du schème une fois que l’on met en rapport les divers schèmes et savoirs utiles dont l’individu dispose, lesquels fondent des compétences et des rapports sensés et pratiques au monde, social et politique.

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Dans le cadre de ce travail, on se propose d’interroger certains types de savoirs, par définition très généraux, à partir de l’hypothèse qu’ils ne s’inscrivent pas dans des schèmes politiques, ce qui revient à dire que les connaissances politiques schématiques forment seulement une partie des savoirs dont les agents ordinaires disposent pour fonder un rapport au politique. Il s’ensuit que ces savoirs très généraux, et au demeurant non schématiques, fournissent aux agents des outils qui sont à la fois ajustés à leur équipement cognitif et pertinents face aux exigences du monde politique tel qu’il se présente à leurs yeux. Autrement dit, on fait l’hypothèse que ces savoirs appartiennent à d’autres domaines du sens pratique (Bourdieu) ou de la conscience pratique (Giddens) des agents, différents des schèmes, ce qui ne signifie pas pour autant qu’ils manquent d’organisation. Il s’agit de savoirs et de connaissances qui se révèlent utiles et pratiques à certains moments quotidiens de l’existence, qui peuvent fonctionnellement suppléer à l’absence de schèmes politiques chez certains sujets, ou bien accompagner le travail de repérage accompli par des agents politiquement schématiques [9]  Ce qui semble correspondre, en théorie du schème, au... [9] . Plus précisément, ces savoirs généraux, à la différence des savoirs schématiques identifiés par la recherche américaine en cognition sociale, ne portent pas sur un objet spécifique (par exemple, sur un parti – party schema – ou un enjeu – issue schema –), mais plutôt sur des classes d’objets dont les principes de cohérence sont très généraux et, surtout, non politiques. Afin de les appréhender, il faudra interroger et prendre systématiquement au sérieux ce que disent les agents sur le politique, en mettant en évidence des rapports profanes au politique, dont l’énonciation est l’expression de compétences générales qui permettent, comme on dit, de « s’y retrouver ». On aurait pu tout aussi bien solliciter la notion de « régime d’engagement » afin de caractériser la « dynamique du rapport au monde » des individus ordinaires [10]  Laurent Thévenot, L’action au pluriel, op. cit., p... [10] , ou encore l’expression « registre de résilience » qui a été récemment proposée par Offerlé pour désigner « le réservoir pratique individuel et/ou collectif, à la fois immense et situé socialement et historiquement, dont disposent les agents sociaux pour nommer, affronter et surmonter ce qui leur arrive » [11]  Michel Offerlé, « Périmètres du politique et coproduction... [11] . Pourtant, la notion de rapport profane au politique, ainsi que le travail de bricolage qu’elle suppose semblent plus appropriés pour rendre compte des opérations cognitives des agents et des compétences générales impliquées sur des objets politiques, alors que les notions de « régime » et de « registre » s’ajustent mieux au déploiement de l’action proprement dite. Ainsi, il s’agira d’éclairer un type de rapport au politique essentiellement régi par des repères esthétiques, lesquels révèlent une sorte de grammaire élémentaire qui, à l’instar du langage, érige les individus en agents compétents à partir du moment où ils parlent et investissent pratiquement la langue de bois en politique, des couleurs, des chansons ou des vêtements, autant d’indices et de repères servant à classer des individus, des groupes ou des institutions sur le champ politique, mais aussi à se situer soi-même par rapport à cet espace. De cette manière, on évite l’exercice finalement peu probant consistant à solliciter des individus ordinaires des connaissances factuelles sur la politique afin d’identifier un certain type de compétence [12]  Ce qui est par exemple le cas dans l’approche classique... [12] , présumant qu’il s’agirait d’une compétence politique, alors que, comme le signalent Favre et Offerlé, il y a de fortes chances que ces savoirs factuels soient un indicateur de « la capacité scolaire des enquêtés » [13]  Pierre Favre, Michel Offerlé, « Connaissances politiques,... [13] , ou tout simplement de quelque chose qui ne relève pas d’une compétence politique. Dans le cas qui nous occupe, les matériaux pratiques sollicités par des citoyens ordinaires relèvent de la culture de tous les jours, et peuvent être effectivement employés afin d’appréhender, organiser et donner du sens au monde politique à partir d’une échelle de pertinence qui est celle de l’individu étudié et non, faut-il le rappeler, celle du chercheur. Par là, ce qui se révèle, c’est une compétence politique très générale, à la fois rustique et sensée, dans la mesure où elle fournit suffisamment de satisfactions cognitives, sur la base de matériaux et de repères pratiques, à un individu largement dépourvu de connaissances politiques et de ce point de vue politiquement incompétent.

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Une fois identifiée cette première forme générale de compétence, on s’évertuera à tirer au jour des savoirs préformés qui, toujours disponibles pour des sujets à la fois cognitivement avares et dépourvus de ressources et de savoirs proprement politiques, se trouvent à l’origine de scénarios pratiques permettant d’ordonner logiquement des séquences d’actions et d’événements ayant lieu dans le champ politique et que l’on appellera, dans le sillage de la cognition sociale, des scripts. Il s’ensuit que le rapport au politique fondé sur des matériaux culturels et des repères rudimentaires peut se trouver à l’origine d’une compétence politique très générale, se traduisant en perceptions, prises de position et jugements épisodiques à partir d’un outillage pratique variable d’un espace national à un autre, alors que les scripts que l’on a pu identifier se retrouvent souvent dans diverses démocraties occidentales… à ceci près que ce sont toujours les groupes sociaux les plus défavorisés en ressources culturelles les mieux à même de les employer.

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Au bout du compte, ce texte porte sur des compétences politiques générales, faites de repères et de bricolages pratiques, de matériaux rustiques et de scripts qui, ensemble ou séparément, permettent à des agents ordinaires de repérer des objets, des agents et des situations dans le champ politique, de s’y orienter, de s’y retrouver et de lui donner sens à partir d’une échelle profane de pertinence. Ici, il s’agit bien de compétences qui se trouvent à l’origine de rapports élémentaires au politique, mais qui sont en même temps suffisamment pertinentes aux yeux des sujets impliqués, en ce que les éléments auxquels ils s’attachent se révèlent utiles pour donner du sens pratique au champ politique. Ceci ne signifie nullement, faut-il le signaler, que cette compétence rustique soit équivalente à celle dont disposent les agents bien pourvus en ressources culturelles et scolaires. Il est vrai qu’en identifiant des compétences politiques très générales, on risque d’abolir des différences sociales essentielles entre des individus ordinaires très inégalement pourvus en ressources et, pour les moins favorisés, qui sont largement étrangers au sentiment de compétence. Et pourtant, ces compétences politiques générales existent bel et bien, et notre objet consiste à les aborder sans perdre de vue les inégalités de compétences en politique. C’est pourquoi ce qui se dégage est moins une compétence faite de savoirs proprement politiques (au sens de différenciés et plus ou moins spécialisés) que des compétences politiques faites de repères et de matériaux qu’il s’agira désormais de préciser. Pour ce faire, on a délibérément écarté les entretiens approfondis mettant en situation de tête à tête prolongé un individu quelconque (de préférence un sujet s’ajustant au portrait-robot des incompétents qui se dégage des sondages d’opinion, sous la forme des SO/SR [14]  Et dont on sait qu’ils sont très sous-estimés par ce... [14] ) avec le chercheur (dont on conviendra qu’il s’agit d’une situation sociale tout à fait extra-ordinaire aux yeux de l’enquêté). Au lieu de cette technique très sollicitée par les sociologues et les politistes (notamment aux États-Unis [15]  À condition toutefois de ne pas oublier l’intéressant... [15] ), on a préféré la réalisation de focus groups rassemblant des sujets très dépourvus de connaissances politiques, peu ou pas diplômés, ne se connaissant pas entre eux (ce qui fait de cette situation d’enquête un artefact dont l’effet est relativement minoré par les propriétés sociales qui sont les leurs et qui font de cette population un groupe relativement homogène) et se trouvant placés – sous l’égide du chercheur – dans une situation d’interaction verbale et gestuelle généralisée pendant une ou deux heures. Notre hypothèse est que, à la différence de l’entretien, les focus groups sont mieux à même de révéler des compétences politiques très générales et des savoirs matriciels qui seraient autrement invisibles aux yeux du chercheur, dans la mesure où ces compétences et savoirs sont mieux discernables dans des situations de conversation que dans le cadre d’un entretien.

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Enfin, ces focus groups, au nombre de douze, ont été réalisés à trois moments différents : six ont eu lieu aux mois de mai et juin 1996 (ils rassemblèrent des lycéens et des étudiants à l’université non intéressés par la politique – dans le cas de quatre focus groups – et, à deux reprises, intéressés par la politique, une propriété constante étant une origine sociale modeste au point de vue de l’emploi occupé par le père au moment de l’enquête [16]  Il s’agissait généralement d’employés administratifs,... [16] ), trois en 2002 et les trois autres en 2003 (dans ces deux cas, ils regroupaient des personnes non intéressées et souvent hostiles à l’égard de la politique, à deux reprises des femmes au foyer, parfois des chômeurs qui pouvaient présenter tout au plus des études dans le technique, la plupart du temps faiblement scolarisés, tous âges confondus). Le nombre de participants à ces focus groups a oscillé entre 7 et 10 personnes à chaque cas. Exception faite des jeunes universitaires et des lycéens qui ont été contactés par l’entremise de mes étudiants en sociologie et en science politique dans deux universités différentes, la population adulte des focus groups a été réunie par l’entremise d’une agence pour l’emploi, moyennant certaines caractéristiques d’âge, de sexe, de position sociale et de niveau d’instruction. Passer par une agence de ce type présente l’avantage de réduire la possibilité d’une homologie d’expériences sociales entre le chercheur et les participants à ces groupes de discussion. Cependant, ce qui résulte de cette sélection déléguée des participants, c’est une sur-représentation des chômeurs.

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En tout état de cause, c’est à partir de ces douze focus groups que l’on a pu mettre en évidence la manière dont ce type de personnes peut néanmoins fonder des rapports au politique à partir du repérage de tel ou tel élément du champ politique devenu particulièrement saillant sous l’effet des conversations, et dont le statut relève tantôt de savoirs matriciels fondés dans des matériaux culturels, tantôt de scripts qui, tous deux, sont l’expression de compétences politiques de caractère très général.

De la compétence politique au rapport pratique au politique

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Dans sa présente contribution, Yves Déloye affirme avec raison que la science politique « souffre encore d’un rejet souvent brutal de la dimension proprement culturelle des phénomènes politiques » [17]  Yves Déloye, « Pour une sociologie historique de la... [17] . En effet, à force d’insister – de manière fondée – sur les inégalités sociales qui participent des inégalités de compétence politique, on oublie que les rapports différentiels à cet espace et à ses enjeux s’inscrivent dans des registres, des répertoires ou des ensembles de savoirs faits de symboles et d’outils qui relèvent de la culture. Cette piste de recherche, régulièrement sollicitée par les anthropologues et les historiens, mérite d’être revisitée par le sociologue et le politiste, en faisant l’hypothèse, désormais banale depuis les travaux classiques de Bourdieu et de Gaxie, que le rapport au politique et le repérage de cette région du réel par des citoyens ordinaires peuvent ne pas se fonder dans des connaissances proprement politiques. En effet, des nombreux rapports au politique, surtout de la part d’individus faiblement scolarisés et largement dépossédés de connaissances politiques, trouvent leur origine dans des savoirs sociaux qu’il convient d’identifier. Plus précisément, il est possible d’affirmer que des individus politiquement incompétents (ou en tout cas très largement incompétents) peuvent se révéler compétents sous d’autres rapports, notamment en mobilisant des matériaux culturels qui leur permettent de repérer, déchiffrer, évaluer, juger et donc habiter, ne serait-ce que de manière épisodique, le monde politique.

De la politique de la langue à la langue de la politique : la « langue de bois »

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À cet égard, les focus groups sur lesquels on a travaillé permettent d’identifier un premier type de rapport au politique, en l’occurrence esthétique, largement imprégné de matériaux symboliques et culturels qui, aux yeux d’individus par ailleurs politiquement incompétents, leur permettent de rendre intelligible le politique. C’est ainsi que, dans un premier temps, le repérage du langage politique comme idiome spécifique permet déjà d’établir l’existence d’une activité linguistique différente, mais aussi d’agents qui parlent dans un espace différencié. C’est ainsi sans doute à ce que l’on appelle, de façon si caractéristique, la « langue de bois » en politique que se réfère cette femme qui, se sentant « agressée » et « malmenée » par des professionnels de la politique qui en savent trop sur leur métier au point de lui provoquer des « lacunes », se voit répondre à sa gêne au moyen de « mots fluides » [18]  Femme, 46 ans, bas niveau d’études, vendeuse, non intéressée... [18] . Or, cette langue de bois souvent décrite par la fluidité de ses catégories et de sa syntaxe, peut se trouver à l’origine tantôt d’une réception agréable [19]  « On se rend compte qu’ils utilisent un bagou (labia)... [19] , tantôt d’un rejet plus ou moins virulent, dans la mesure où parler joliment devient synonyme de fausseté ou d’imposture [20]  « La politique est maintenant faite par des politiciens... [20] , ou tout simplement révéler une propriété caractéristique de la politique, par définition une activité discursive (« Je vois la politique comme très ouverte et peu concrète, on parle beaucoup mais on donne peu de choses » [21]  Lycéen intéressé par la politique, 17 ans, ibid. [21] ), au point de faire de la politique un type d’activité définie comme un cahuin, c’est-à-dire une sorte de chuchotement effréné, désigné au moyen d’un mot d’origine mapuche [22]  Les mapuches constituent l’une des ethnies originaires... [22] désormais intégré à l’espagnol tel qu’il est parlé au Chili.

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Pourtant, le repérage d’une langue différenciée ne permet pas pour autant de discriminer parmi les sujets qui parlent politiquement, ce qui supposerait une perception plus fine de la part d’individus qui, à l’instar des personnes ordinaires qui fréquentent un musée, sont des visiteurs occasionnels de l’espace politique. Par là, ce qui se trouve posé, c’est la question de l’indifférenciation relative de ceux qui emploient cette langue de bois si caractéristique. C’est d’ailleurs à cette indifférenciation que font allusion des sujets faisant état de leur désarroi, par exemple, pour déchiffrer l’orientation politique de parents (« La tendance partisane de mes parents n’est pas visible » [23]  Homme, étudiant à l’université intéressé par la politique,... [23] ) au sein d’une famille pourtant très exposée au journal télévisé et à l’emploi de cette langue de bois lors de nombreuses conversations suscitées par telle ou telle nouvelle, ou encore pour identifier l’orientation des jugements d’enseignants à l’école à l’occasion des conflits les opposant : « Ces conflits avaient lieu au niveau des discussions, il y avait un message officiel, il y avait des profs qui étaient de notre côté, mais il était très difficile de faire la différence s’ils étaient de droite ou de gauche » [24]  Homme, étudiant à l’université intéressé par la politique,... [24] .

De la non-signification des mots au sens des gestes

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Dès lors, la question est de savoir comment venir à bout de cette invisibilité non pas de la politique – puisqu’elle est déjà repérée comme activité linguistique spécifique – mais de l’orientation de ceux qui en parlent, alors même qu’ils emploient de façon mimétique des catégories constitutives d’une langue de bois. À cet égard, les focus groups analysés fournissent des informations précieuses, notamment parce qu’ils mettent en évidence des petits gestes qui permettent d’affiner la perception et de mieux appréhender le champ politique, ses enjeux et ses agents. Il convient toutefois de préciser cet argument. L’accomplissement de certains gestes, physiques notamment, ou encore l’exposition à des actions corporelles réalisées par d’autres individus, n’implique pas que la signification ou la vérité de ces actes réside en eux-mêmes, cas particulier de ce que Bourdieu appelait avec raison l’« illusion occasionnaliste » [25]  Pierre Bourdieu, Le sens pratique, op. cit., p. 98,... [25] . Plus précisément, ce qui fait l’intérêt de ces petits gestes, c’est qu’ils acquièrent de la signification et s’érigent en boussoles pratiques dans les territoires de la politique dans la mesure où ils s’inscrivent dans des situations et des contextes sociaux spécifiques qui, eux, investissent de sens les gestes et les actions individuelles.

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C’est ainsi qu’il faut comprendre la fonction de repérage autorisée par une pratique contestataire connue au Chili sous le nom de caceroleo, consistant à exprimer le désarroi, la frustration ou le mécontentement individuel ou collectif au moyen du vacarme provoqué par l’action de taper sur une casserole. S’il est vrai que ce répertoire contestataire a été inventé au beau milieu du gouvernement d’Unité populaire par des femmes appartenant aux groupes sociaux les plus favorisés dans les beaux quartiers de Santiago, il a été très largement réinvesti dans les années 1980 par les opposants à la dictature de Pinochet (1973-1990), notamment dans les quartiers populaires lors des fameuses protestas des années 1983-1986. Et pourtant, taper sur des casseroles n’était pas forcement appréhendé comme une action explicitement politique par tous les participants, notamment par les adolescents, mais fondait néanmoins un rapport de suspicion au politique qui faisait des gouvernants une force menaçante [26]  Tous les souvenirs évoqués par les participants aux... [26] . C’est pourquoi il faut prendre au pied de la lettre ce que disent sur le caceroleo les individus qui, étant tout jeunes à l’époque, reconnaissent en ce geste un premier moyen de repérage du politique : « Les protestas des années 1983 à 1987 m’ont surpris à l’école, on ne me laissait pas participer à la politique, mais je sortais taper sur les casseroles, je trouvais que c’était très amusant, mais je ne lui donnais pas le sens réel que ce fait possédait » [27]  Femme, étudiante à l’université intéressée par la politique,... [27] .

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En même temps, cette méconnaissance permettait déjà de repérer quelque chose de différent, une situation extraordinaire, dont l’une des propriétés est qu’elle tend à susciter des conversations entre des amis et voisins, vraisemblablement au moyen d’argumentaires non politiques, mais qui se trouvent néanmoins à l’origine de rapports au politique dont le souvenir a posteriori permet de mesurer son importance : « Je crois qu’à moi, ce qui m’a marqué très fort, et parlant avec d’autres amis également, ça a été les premières protestas en 1983, le premier caceroleo, ça a été un truc assez fort, il y avait un couvre-feu inconscient, pas seulement en moi, mais aussi chez nos parents […]. En tout cas, le premier caceroleo a été gigantesque pour moi, très choquant » [28]  Homme, étudiant à l’université intéressé par la politique,... [28] .

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Encore une fois, ce qu’il importe de souligner, c’est moins l’acte de taper sur des casseroles en lui-même que cette action appréhendée dans le cadre d’une situation spécifique car, comme l’a bien montré Ihl, ce sont les événements qui peuvent avoir un effet sur la socialisation politique des personnes [29]  Olivier Ihl, « Socialisation et événements politiques »,... [29] , et donc, des petits gestes individuels ayant lieu dans le périmètre des situations et contextes pertinents peuvent fonder des rapports à la fois minimaux et sensés au politique, ne serait-ce que parce qu’ils permettent de repérer et de discriminer des personnes et des objets (ceux qui tapent et ceux qui ne tapent pas sur des casseroles).

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De manière fonctionnellement équivalente, il est intéressant de s’arrêter sur une situation vécue par deux jeunes ouvriers, totalement désintéressés de la politique, au moment où ils faisaient leur service militaire au sud du Chili. Cela se produit au beau milieu de la transition vers la démocratie, vraisemblablement aux alentours de 1993 ou 1994, et est reconstitué de façon tout à fait saisissante par ces deux ouvriers trois ou quatre ans plus tard à partir de souvenirs dont le caractère durable fonde précisément l’intérêt. Ces deux ouvriers restituent ainsi le travail d’inculcation de significations politiques accompli par des militaires à la veille d’une élection, au moyen de la répétition de gestes qui accompagnent un mot d’ordre : « Il y a quelques années, je faisais le service militaire et ils nous ont emmené voter. Les militaires nous ont dit que nous étions de droite, que nous devions voter pour les gens de droite. Quand ils nous posaient une question, pour répondre, on devait lever la main droite, jamais la main gauche » [30]  Homme, ouvrier non intéressé par la politique, 23 ans,... [30] .

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Peu importe de savoir si cette injonction a été respectée, même s’il y a de fortes présomptions que tel a été le cas, dans la mesure où il s’agit de jeunes qui, n’ayant jamais voté auparavant et se trouvant largement démunis de principes de choix autres que ceux qui leur étaient ainsi proposés se trouvaient en situation de voter au moyen d’une compétence par délégation forcée, dont la situation d’accomplissement ne pouvait manquer de laisser des traces vraisemblablement durables sur leurs mémoires. L’intérêt de l’information ainsi fournie par ces jeunes ouvriers qui ont fait ensemble leur service militaire, c’est que des significations politiques étaient inculquées littéralement au moyen de gestes (lever la main droite pour ratifier que l’on est de droite), ce qui fait de cet apprentissage quelque chose d’inoubliable aux yeux de ces individus, leur permettant de repérer dans le champ politique qu’il y a des gens de droite ou de gauche et, surtout, que, hors champ, les militaires sont de droite.

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Sans doute – au moyen de ces exemples portant sur un langage différencié sous la forme d’une langue de bois en politique –, ainsi que sur certains gestes spécifiques, au terme d’une sorte d’anthropologie pratique si élémentaire que cette compétence accouche de rapports rudimentaires au politique, c’est une compétence rustique qui se trouve ainsi ébauchée. Et pourtant, son caractère rudimentaire permet, aux yeux de ces citoyens ordinaires, de fonder un rapport sensé au politique, ne serait-ce que parce qu’elle leur permet de satisfaire, à leur échelle cognitive, les exigences d’entendement et de communication sur le politique qui se dégage des focus groups. Or, ces individus largement démunis de ressources et de savoirs politiques peuvent encore trouver dans des matériaux cette fois-ci culturels de véritables outils pratiques pour repérer des significations ou des identités politiques attachées à des personnes avec lesquelles ils construisent des rapports routiniers d’interaction.

Le repérage esthétique du politique : couleurs, chansons et hexis

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Tel est le cas, en apparence vague et banal, des couleurs. Signalons à cet égard que les partis politiques sont souvent nommés par les Chiliens, de façon à la fois curieuse et elliptique, comme des « couleurs », peut-être parce que, sous ce terme, se dissimule une référence oubliée aux emblèmes partisans et à leur esthétique, ou encore en raison (ce n’est qu’une hypothèse) de l’impact pratique sur les systèmes de perception des citoyens-spectateurs des mises en scène parsemées de couleurs en arrière-plan des conférences de presse, ou bien à la suite de campagnes de marketing politique à travers les mass media, notamment la télévision. En tout état de cause, la référence aux « couleurs » qui habitent le champ politique est une constante terminologique qui autorise donc une discrimination élémentaire parmi les partis-couleurs en concurrence : « Maintenant Lavín donne la main à Lagos : je crois qu’il y a des intérêts qui vont au-delà des couleurs » [31]  Homme non intéressé par la politique, 32 ans, employé... [31] , ou encore : « Je ne me sens menacé par aucune couleur » [32]  Homme non intéressé par la politique, 27 ans, publiciste... [32] , ce qui suppose, dans ces deux exemples, la reconnaissance de plusieurs couleurs et, encore plus intéressant, une perception d’indifférenciation du champ politique qui suscite un sentiment de suspicion (on reviendra sur ce dernier point). Pourtant, la référence aux couleurs ne s’arrête pas à la seule énonciation du mot, puisque des couleurs spécifiques peuvent se trouver à l’origine d’identifications pratiques à propos de personnes qui n’explicitent pas leurs choix, leur identité ou leurs penchants. C’est ainsi que la couleur rouge, par exemple, peut servir d’outil pratique pour repérer et, qui plus est, pour situer des proches parents sur le champ politique. Tel est le cas, fort suggestif, de cette jeune adolescente qui, se voyant dans l’impossibilité de se prononcer sur les préférences politiques de ses parents tant les enjeux et le vocabulaire du champ politique se trouvent absents des conversations familiales, érige en outils de repérage et de discrimination « les tableaux, les sacs de type artisanal, genre communiste […], la couleur rouge qui marque les communistes » [33]  Lycéenne non intéressée par la politique, 16 ans, focus... [33] , une couleur et des objets qui s’inscrivent dans un véritable style des parents ainsi décrits. Certes, il s’agit d’un exemple évident, à la limite trop facile, pour tirer des conclusions générales. Mais en même temps, il ne faut pas oublier que l’individu qui excipe de cette couleur en fait un usage pratique et non pas politique ou théorique, rapporté à une situation hypothétique fondé en une mobilisation de savoirs et de significations spécialisés, ce qui éclaire déjà un type de compétence (pour aussi banale qu’elle soit) qui, tout en se traduisant en un rapport sensé au politique, échappe largement aux mesures des sondages d’opinion [34]  On pourrait faire l’hypothèse que cette personne qui... [34] . En ce sens, il faudrait entreprendre toute une réflexion, à partir de données dérivées d’entretiens et de focus groups, mais aussi de protocoles de recherche plus expérimentaux [35]  À l’instar de la richesse méthodologique que l’on trouve... [35] , sur d’autres couleurs auxquelles s’associent des identités et des cultures partisanes (par exemple au sujet du bleu, une couleur sans doute pertinente pour penser le travail de repérage d’objets et de personnes liées à la Démocratie chrétienne chilienne), lesquelles varieront en pertinence d’un pays à l’autre.

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Outre l’emploi pratique de couleurs pour repérer et discriminer des préférences politiques, les focus groups analysés montrent que la musique, ainsi que certains rapports vocaux à des chants communautaires, peuvent servir pour classer des gens en politique, y compris soi-même. À cet égard, sous la dictature, le fait de chanter l’hymne national tous les lundi dans les écoles fournit un bon exemple d’outil discriminant, d’autant plus intéressant qu’il s’agit d’un hymne qui change avec le coup d’État du 11 septembre 1973. En effet, à partir de la chute de la démocratie, une deuxième strophe est ajoutée au mode routinisé de chanter l’hymne national. S’il est vrai que cet ajout n’est pas tout à fait arbitraire, dans la mesure où il consiste à récupérer une ancienne strophe du texte original tombée en désuétude, son intérêt est qu’elle érige en protagonistes du présent les forces armées, lesquelles sont célébrées au moyen de l’évocation de « nos vaillants soldats » lors de toutes les occasions civiques et officielles. Or, c’est cette référence aux soldats courageux qui devient un instrument de repérage des opposants à la dictature ou, à défaut de l’être sous le chef d’incompétence politique, des mécontents à l’endroit de l’autorité établie, dans la mesure où le silence individuel au moment de cette strophe polémique, ou encore le rapport vocal forcé qu’elle peut autoriser est le signe d’une compétence politique de la part d’individus par ailleurs largement dépossédés de savoirs et de ressources cognitives politiquement différenciées. C’est ainsi cet aspect polémique de l’hymne national qui est évoqué par ce jeune étudiant, au point qu’il peut tirer de ce repérage de la manière de chanter une distinction entre des Chiliens patriotes et antipatriotes : « Je me souviens que j’allais à l’école et que je chantais l’hymne national. J’étais formé par mon grand-père de telle sorte que, quelle que soit l’affinité que l’on avait, ce qui était premier c’était d’être Chilien […]. Ce qui m’a surpris une fois, c’est que, me trouvant au lycée, au moment de chanter l’hymne national, au moment de chanter la partie concernant les « leaders » [36]  La strophe de la discorde ayant disparu dès 1990, l’enquêté... [36] , certains élèves chantaient « les leaders » en criant […]. À partir de là, j’ai commencé à identifier une division, et le plus important de tout c’est que j’ai commencé à identifier un mélange de termes qui font qu’être patriote est miné en fonction d’une préférence politique » [37]  Étudiant à l’université intéressé par la politique,... [37] .

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Cette même fonction discriminante se retrouve à propos de la musique, notamment en ce qui concerne la nueva trova cubana, par exemple sur les chansons de Silvio Rodríguez, dont la musique s’associait largement sous la dictature à l’opposition. C’est ce style musical aisément reconnaissable, très différent de l’ancienne chanson engagée en Amérique Latine aux contenus politiques explicites (Quilapayún, Inti-Illimani ou Victor Jara au Chili, Mercedes Sosa en Argentine, etc.), qui est employé pratiquement par cette lycéenne afin de déterminer les inclinaisons politiques de ses parents qui, autrement, resteraient invisibles : « Ma famille n’est pas bien définie, mais par rapport à la musique qu’on écoute à la maison et tout ce qui a avoir avec ça, [je dirais] qu’ils n’ont rien à voir avec Pinochet », précisant plus loin que la référence musicale ainsi impliquée était bien celle de Silvio Rodríguez [38]  Lycéenne non intéressée par la politique, 16 ans, focus... [38] .

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Finalement, ce sont les vêtements portés par les personnes qui sont susceptibles de fonder un rapport au politique et de permettre son repérage. On a là sans doute un vaste chantier de travail, puisque les nombreuses allusions aux vêtements s’accompagnent souvent de références à la manière de porter le corps et de le montrer, au point de se trouver à l’origine d’une véritable hexis corporelle. La fonction de repérage et d’appréhension du politique que l’hexis autorise est largement redevable d’idées et de représentations préconçues au sujet de certaines identités politiques. Ainsi, si l’on peut parler d’une hexis de gauche au Chili, c’est parce que ses propriétés et ses traits constitutifs ont pendant longtemps autorisé des perceptions stéréotypées de ce qu’être et paraître de gauche veut dire. À cet égard, la manière dont Ricardo Lagos (PS), un acteur principal du processus de rénovation du socialisme au Chili, est perçu par des hommes et des femmes non intéressés par la politique en 1996, offre un contraste riche en enseignements par rapport à une hexis et une allure qui, aux yeux de citoyens ordinaires placés face à un état ancien du champ politique, permettaient de situer de manière très précise sur l’échiquier politique des acteurs qui militaient effectivement dans les partis de gauche. C’est en effet ce contraste qui transparaît de la typification du leader du socialisme rénové chilien au milieu des années 1990, lorsqu’il est décrit comme « physiquement pas terrible, mais il a du charisme, il a de la gueule, il parle très bien, je crois qu’il n’est pas du genre socialiste avec un béret, type artisanal (artesa) » [39]  Lycéen non intéressé par la politique, 17 ans, focus... [39] .

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Par défaut, ce qui se dégage de cette description c’est le portrait-robot du gauchiste classique, dont l’allure et l’hexis sont redevables de l’esthétique de la révolution cubaine qui s’est universalisée en Amérique Latine au cours des années 1960 et 1970, surtout au Chili, le béret, la barbe et le havane étant les principales icônes d’une identité de gauche physiquement très stabilisée pendant fort longtemps [40]  Au point de susciter des phénomènes de mimétisme de... [40] . Si stabilisée que même sous la dictature, elle permettait de repérer, ou de présumer des identités politiques chez autrui, notamment dans l’espace universitaire au cours de la période d’ouverture (apertura) du régime militaire tout au long des années 1980, ce qui n’a pas manqué de produire une figure nouvelle, celle de l’opposant. Or, c’est cette typification pendant longtemps routinisée qui est mise en branle par Lagos, sans que cela signifie pour autant son extinction. En effet, c’est toujours cette typification de l’hexis de gauche qui permet à cette lycéenne non intéressée par la politique de prendre conscience des implications sociales et politiques de sa manière personnelle de s’habiller, à partir du moment où on prend au sérieux cet épisode biographique : « Un jour, je me suis habillée avec une jupe longue et mon père m’a demandé que je l’enlève parce que je ressemblais à une communiste, je crois que dans la manière de s’habiller et de penser » [41]  Lycéenne non intéressée par la politique, 17 ans, focus... [41] .

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Cette jupe, vraisemblablement, s’inscrit dans le registre du style artisanal censé gouverner le corps des femmes communistes, tout comme ces « boucles d’oreille » qui, chez une enseignante, avait suscitées un rejet presque viscéral, au point que l’élève qui les portait s’était vue dire qu’elle « devrait les mettre au moment d’aller à une concentración [42]  Une concentración est un mot qui désigne en espagnol... [42] et pas à l’école, ce qui en dit long sur ce qu’elle pense politiquement » [43]  Lycéenne non intéressée par la politique, 16 ans, focus... [43] . Pas très différente est l’allusion à l’hexis des communistes sous des traits sexuels, non seulement parce que sa principale leader (Gladys Marín) est typifiée comme « une femme peu féminine », mais surtout parce que c’est tout « le communisme chilien » qui devient « vulgaire (roto) pour s’habiller : c’est qu’ils sont masculins (ahombrados) pour s’habiller, sans intérêt » [44]  Lycéenne non intéressée par la politique, 16 ans, ibid.... [44] , ce qui signifie donc que les vêtements deviennent en ce cas des marqueurs politiques. Au-delà de l’anecdote, toujours intéressante à interroger lorsqu’on retrouve en amont des questions de recherche, ce que ces petits faits, gestes et dires sur la politique révèlent, c’est un véritable travail de repérage d’objets politiques, à partir de matériaux d’ordre culturel, déployé par des sujets désintéressés, indifférents, souvent hostiles aux formes établies de la politique, sans que l’on puisse conclure pour autant que l’on a affaire à des agents totalement incompétents à l’égard du champ politique.

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L’incompétence politique, en effet, peut exister, à condition de circonscrire le jugement d’incompétence à la dépossession, ou à l’ignorance s’exprimant en une carence de savoirs et de connaissances proprement politiques par des individus gouvernés par un sentiment d’indifférence ou d’hostilité à l’égard des agents, des enjeux et des objets qui s’inscrivent doxiquement sur le champ politique. Bien différent est le cas de ces sujets qui excipent de savoirs et de bribes de connaissances politiques afin de fonder des rapports intermittents au politique, dont la traduction est proche de ce que Gaxie appelle des « opinions par éclipse » [45]  Daniel Gaxie, « Au-delà des apparences… », art. cité,... [45] . Or, ces rapports sporadiques, qui sont à la fois cognitivement satisfaisants et sensés depuis la perspective de sujets profanes, échappent très largement aux protocoles d’enquête quantitatifs, incitant le chercheur à les découvrir et les comprendre au moyen d’un travail patient d’écoute et d’observation.

Des compétences politiques partielles aux compétences politiques générales

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On pourrait, à juste titre, se voir rétorquer que cet ensemble de petits rapports anecdotiques au politique ne peuvent prétendre exprimer des compétences proprement dites, mais plutôt des relations à la fois intermittentes et sensées aux agents, enjeux et objets qui ont des significations fortes dans les limites du champ politique, et qui trouvent de significations rudimentaires à l’extérieur. L’objection est exacte, tant que les divers éléments que nous avons isolés au cours de ce travail sont censés s’activer et fonctionner de façon isolée les uns par rapport aux autres. Or, c’est bien cette hypothèse de travail qui se trouve sous-jacente à la recherche en cognition sociale et en théorie du schème, dans la mesure où ces savoirs stockés sont censés s’activer face à des stimuli environnants suffisamment pertinents aux yeux de ces social thinkers, pour reprendre l’expression de Fiske et Taylor, et ce, presque à l’insu de ces citoyens ordinaires. Dès lors, on s’explique le flou qui entoure la notion de schème, aussi bien au sujet de sa définition que de ses contours empiriques (qu’est-ce qu’un schème concrètement, où commence et où finit-il par rapport à d’autres schèmes et, surtout, par rapport à d’autres formes de savoirs intériorisés, comme par exemple les attitudes ? [46]  Sur ces questions, cf. Alfredo Joignant, « Pour une... [46] ). Force est de constater à cet égard que la recherche en théorie du schème pâtit d’une grande faiblesse conceptuelle. C’est d’ailleurs cette faiblesse qui se traduit en cognition politique [47]  Pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage collectif :... [47] dans l’identification de plusieurs schèmes pertinents au champ, sans que l’on sache s’ils sont illimités quant à leur nombre tant sont nombreux les objets et les repères politiques qui peuvent se révéler utiles aux yeux de citoyens ordinaires. Or, si cette indétermination du volume schématique est possible, c’est parce que l’hypothèse tacite qui guide la recherche concerne des savoirs qui s’activent de manière autonome face à des stimuli, qui plus est, à l’insu de l’agent.

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On voudrait ici avancer une autre hypothèse de recherche, à savoir qu’un même sujet, dans une même situation sociale (en l’occurrence des focus groups), peut s’appuyer sur divers types de repères devenus saillants dans le champ politique, lesquels activeront à leur tour différentes classes de savoirs intériorisés par les individus. Par là, on passerait donc de compétences politiques à la fois partielles et sporadiques, à des compétences plus générales fondées non pas sur une bribe de connaissance (une couleur, des mots spécifiques ou des chansons particulières) qui fonctionnerait comme des bytes d’information discrets [48]  Il s’agit d’une image tirée de l’informatique qui est... [48] , mais plutôt sur des véritables savoirs matriciels. C’est ainsi qu’un même sujet – dont les constantes propriétés en termes de motivation sociale sont le désintérêt, voire l’hostilité à l’égard de la politique, ainsi que la faiblesse de ressources culturelles – peut repérer dans le monde environnant qui est le sien des styles musicaux, une langue spécifique, des couleurs particulières et un certain type d’hexis corporelle, autant d’objets repérés et reconnus qui, par le biais de l’indexation réciproque, peuvent fonder une compétence générale qui permet de donner du sens au politique tel qu’il le perçoit, alors même que ce sujet a pu déclarer son incompétence politique au début de l’enquête [49]  En ce sens, la contradiction apparente entre un sentiment... [49] . De fait, c’est bien ce qui est arrivé à plusieurs des participants aux focus groups sur lesquels on a travaillé. À cet égard, il faut signaler que ce constat, désormais érigé en hypothèse de recherche, nous a véritablement pris par surprise au cours de la réalisation des focus groups, au point d’avoir songé à plusieurs reprises à bouleverser les enjeux et les sujets des conversations par l’entremise de questions que nous posions afin de relancer l’interaction verbale des participants. Au bout du compte, on a choisi de respecter le protocole d’enquête et les sujets de conversation tels que nous les avions conçus à l’origine de la recherche (identification des occasions et des partenaires de conversation politique, repérage des modes de conversation impliqués, etc.), nous contentant donc de prendre note des interventions individuelles dont on savait qu’elles procédaient par indexation de plusieurs repères. Dès lors, on croit avoir identifié une piste de recherche intéressante, sur laquelle il faudra déployer d’autres protocoles d’enquête destinés à appréhender systématiquement les logiques individuelles d’indexation d’objets et de repères épars dans le monde social et politique, notre hypothèse étant que cette indexation se trouve à l’origine de compétences politiques générales qui se traduisent en véritables grammaires.

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Ces compétences générales peuvent encore gagner en densité, et en utilité pratique au point de vue du citoyen ordinaire, à partir du moment où les divers éléments ainsi mobilisés s’intègrent dans des registres discursifs stéréotypés, ce qu’on appelle en cognition sociale des scripts. On entend par scripts des savoirs stockés au niveau individuel dont la fonction est de rendre intelligibles certains événements ou situations, en ce qu’ils « décrivent des séquences appropriées d’événements dans des situations bien connues » [50]  Susan T. Fiske, Shelley E. Taylor, Social Cognition,... [50] . En ce sens, outre le travail de repérage à partir d’éléments qui habitent et organisent le monde environnant de l’agent individuel, celui-ci peut trouver dans certaines saillances de la vie politique [51]  La question de savoir ce qui rend saillants certains... [51] des éléments qui, indexés aux dimensions préalablement repérées (couleurs, mots-marqueurs, etc.), produisent des savoirs pertinents (aux yeux de l’agent) pour rendre compte du politique, par exemple sous la forme de scripts. C’est ainsi que nous avons pu identifier trois scripts réciproquement complémentaires dans le cadre des focus groups, dont le dénominateur commun est d’exprimer un rapport hostile à la politique. Il s’agit là, sans doute, de registres discursifs largement universalisés de nos jours, se retrouvant dans divers espaces nationaux, mais dont l’intérêt est qu’ils complètent le travail de repérage du politique accompli par des individus ordinaires au moyen de jugements évaluatifs d’ordre négatif.

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Un premier script concerne la place et la portée du mensonge en politique. Une idée aussi banale peut, en dépit des apparences, rendre complètement intelligibles des séquences d’actions ou d’événements ayant lieu dans le champ politique. C’est ainsi que le mensonge est tantôt dénoncé comme promesse non tenue (« Il y a deux parties dans la critique des gens au rôle de l’homme politique [el político] : d’abord il promet et [ensuite] il ne tient pas sa promesse » [52]  Étudiant à l’université non intéressé par la politique,... [52] ), tantôt comme de la tromperie grossière (« Je crois que la politique est un mensonge, ils s’assurent dans une fonction sociale et ne se préoccupent pas des gens et cela est évident » [53]  Homme non intéressé par la politique, 32 ans, chômeur... [53]  ; ou encore « Zalaquet dissimule sa position, il est cynique » [54]  Ibid. Zalaquet est le nom d’un jeune maire de droite... [54] ) : dans tous les cas, les événements et les actions qui ont lieu dans le champ politique deviennent prévisibles (après la promesse non tenue, l’homme politique « gagne beaucoup d’argent pour le boulot qu’il fait » [55]  Étudiant à l’université non intéressé par la politique,... [55] ) et, après coup, moralement condamnables au terme d’une séquence sans surprise (après la dénonciation pure et simple de la politique mensongère, vient le constat d’injustice : « Les gens pauvres sont toujours pauvres, ceux qui ont beaucoup d’argent continuent à avoir beaucoup d’argent, alors c’est mauvais, il y a un double standard » [56]  Homme non intéressé par la politique, 32 ans, chômeur,... [56] ).

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Le deuxième script qu’il est possible de relever des conversations ayant lieu dans les focus groups concerne une définition de la politique entendue comme activité entourée de privilèges et, ce faisant, comme suspecte de corruption. La dénonciation des privilèges, en effet, est un véritable leitmotiv dans le discours des citoyens ordinaires et procède à partir de comparaisons pratiques entre une expérience de soi parsemée de difficultés quotidiennes et une représentation de la vie des hommes politiques comme commode et dépourvue d’obstacles. De manière fort intéressante, à plusieurs reprises, cette comparaison s’est construite à partir d’une représentation spatiale de la différence, véritable économie pratique de grandeurs incommensurables (pour reprendre une formule et un chantier de recherche ouvert par Boltanski et Thévenot [57]  Notamment dans Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De... [57] ) entre ceux d’en « haut » et ceux d’en « bas », entre les « grands » et les « petits », autant de raccourcis employés pour désigner le contraste opposant les personnes privilégiées aux individus ordinaires qui forment le peuple. C’est bien ce contraste qui transparaît de la question suivante : « Qui a vu un fils d’homme politique faisant le service militaire, ou un fils d’homme politique qui serait drogué ? Je crois que nous, parce que nous n’avons pas un nom [58]  Manière elliptique de signaler l’impossibilité de bénéficier... [58] , nous devons faire le service militaire, défendre la gueule des autres, je crois que ce sont des gens qui se trouvent dans d’autres sphères, ils sont en haut et nous ici en bas » [59]  Lycéen intéressé par la politique, 17 ans, focus group... [59] .

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Dès lors, entre la dénonciation d’un privilège indû et le profit suspect, la séquence qui mène de l’une à l’autre ne se laisse pas attendre : « Dans mon cas, il y avait un maire d’un parti X et quand je l’ai connu, il était candidat à devenir maire ; il avait une BMW spectaculaire, et s’il est vrai que maintenant il a une Fiat Uno et qu’il a beaucoup fait pour la commune, j’ai appris qu’il a des propriétés énormes au sud du Chili ; alors il nous montre une chose […], alors qu’en réalité c’est autre chose » [60]  Homme non intéressé par la politique, 29 ans, focus... [60] .

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On peut donc comprendre l’importance du jugement moral qui traverse ce deuxième script d’un bout à l’autre, révélé par la profusion d’exclamations du type « c’est un scandale », « ça me dégoûte », « c’est dégueulasse », et ainsi de suite.

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Mais c’est sans doute le troisième script se dégageant des focus groups qui, à nos yeux, se révèle comme le plus intéressant, dans la mesure où il exprime à sa manière l’un des aspects les plus décriés des démocraties contemporaines, à savoir l’indifférenciation entre les forces en concurrence. Il s’agit d’un script dont le leitmotiv est la volte-face et le simulacre, c’est-à-dire la définition (sous forme de description) d’une politique hybride qui, appréhendée comme compétition ou comme bataille (« La politique c’est comme des voitures qui buttent entre elles »), accouche au bout du compte d’une sorte d’état de paix après la lutte (notamment électorale), ce qui ne manque pas de susciter des suspicions. Autrement dit, ce qui se trouve impliqué dans ce script, c’est une séquence qui mène de la lutte politique à la paix des hommes, un passage difficilement compréhensible et acceptable par ces citoyens ordinaires. Au fond, sous-jacente à ce script se trouve la collusion des forces, des hommes et des intérêts, laquelle est parfois explicitement désignée comme telle : « Pour moi les partis politiques sont, disons, un groupe qui a des intérêts en commun et bien évidemment un sens commun, c’est-à-dire qu’ils font que tout aille à leur bénéfice […], c’est pour ça que les partis politiques valent de la crotte pour moi » [61]  Homme non intéressé par la politique, bas niveau d’études,... [61] . Cette collusion est le plus souvent inférée de comportements en apparence banaux : «Maintenant, Lavín lui donne la main à Lagos, je crois qu’il y a des intérêts qui vont au-delà des couleurs » [62]  Homme non intéressé par la politique, 32 ans, employé... [62]  ; les hommes politiques « essayent de s’arranger entre eux » [63]  Homme non intéressé par la politique, 30 ans, vendeur... [63]  ; après la lutte, ils se montrent comme « des amis dans un ascenseur » [64]  Homme non intéressé par la politique, 33 ans, employé,... [64] .

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Au total, ces trois scripts, chacun à sa manière et souvent de façon complémentaire les uns par rapport aux autres, se trouvent à l’origine de compétences politiques générales permettant de repérer des agents, des enjeux et des objets ayant du sens politique aux yeux d’individus ordinaires. Par là, la distinction entre, d’une part, des compétences politiques partielles et épisodiques et, d’autre part, des compétences politiques générales [65]  Il s’agit d’une distinction différente de celle qui... [65] permet de toucher du doigt tous ces savoirs négligés, oubliés et abolis par les approches quantitatives,mais aussi par les conceptions du citoyen ou de l’électeur « raisonnant » obsédées par la tâche de démontrer que des agents ordinaires peuvent maîtriser des catégories politiques… au prix de passer outre l’usage pratique, et pas forcement politique, que l’individu fait de ces catégories [66]  Tel est le cas du travail de démonstration entrepris... [66] .

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L’incompétence politique existe bel et bien, à condition de préciser ses ressorts sociaux (il s’agit généralement d’agents largement dépourvus de ressources culturelles) et les carences cognitives qu’elle suppose : absence de maîtrise des catégories politiques, rapport d’étrangeté à l’égard des formes politiques établies, sentiment d’indifférence, de désarroi, voire d’hostilité vis-à-vis des problématiques proprement politiques. Pourtant, ce sont ces mêmes individus qui, sous d’autres aspects, peuvent fonder des rapports épisodiques au politique à partir de formes de compétence très générales. En ce sens, l’emploi de couleurs, ou encore le repérage d’éléments esthétiques permettent à des individus ordinaires de donner de façon pratique du sens à des objets politiques, un peu à l’instar des cadres routiniers de conversation étudiés par Gamson qui permettent à des travailleurs ordinaires de « découvrir rapidement que plusieurs de ces techniques et ressources conversationnelles » les rendent « collectivement et complètement compétents » [67]  William A. Gamson, Talking Politics, Cambridge, Cambridge... [67] . Or, il faut bien comprendre qu’il s’agit de rapports épisodiques au champ politique tel qu’il se présente dans le cadre d’une situation d’enquête (en l’occurrence, des focus groups). En même temps, rien ne nous dit que ce champ politique tel qu’il se présente à ces personnes ordinaires soit toute leur politique. Simplement, notre propos a été de mettre au jour des savoirs pratiques, des échelles de pertinence profanes et des rapports élémentaires au politique qui, coïncidant avec un sentiment avoué d’incompétence, ne débouchent pas forcement sur ces silences interminables rapidement traduisibles comme des expressions d’incompétence par le chercheur habitué à travailler à partir d’entretiens ou de focus groups. En ce sens, notre approche n’est pas très éloignée du regard ethnologique, ou encore ethnométhodologique, en ce qu’il s’évertue à écouter et à prendre note de ces petits savoirs si facilement négligés ou oubliés par la recherche dominante en science politique.

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Il est vrai que des approches cognitives comme celles que l’on vient de solliciter peuvent se trouver à l’origine de malentendus. C’est ainsi que, à force de s’attarder sur des matériaux non politiques au moyen desquels des citoyens ordinaires construisent leur rapport au politique, on risque de faire comme si tous les individus étaient politiquement compétents. Or, si le risque existe bel et bien – notamment d’asseoir une représentation à la fois cognitiviste et naïvement égalitaire de la compétence –, force est de constater que cette compétence politique rustique, artisanale, si l’on veut, n’est pas comparable à celle des individus les mieux pourvus en ressources culturelles. Pourtant, cette forme de compétence existe et il faut la comprendre si l’on veut rendre compte des rapports que des individus, voués au silence face aux questions des sondages d’opinion et aux non-dits des protocoles scientifiques d’enquête, peuvent entretenir avec un champ politique qui leur est largement étranger. En ce sens, ces formes rudimentaires de la compétence sont l’expression des hiérarchies et des inégalités sociales qui, sous nos yeux, reproduisent constamment la noblesse politique des nantis au détriment de la domination méconnue par ceux qui ne sont et ne peuvent pas être nobles [68]  Ce texte s’inscrit dans le cadre du projet de recherche... [68] .

Notes

[1]

Généralement appelée et traitée comme relevant de la compétence « civique » (William A. Galston, « Political Knowledge, Political Engagement and Civic Education », Annual Review of Political Science, 4, 2001, p. 217-234), parfois confondue avec la notion de compétence « civile » (Henry Milner, La compétence civique. Comment les citoyens informés contribuent au bon fonctionnement de la démocratie, Sainte-Foy, Presses de l’Université de Laval, 2004), ce qui contraste avec l’usage à la fois confus et plus rare du lexique « compétence politique » : Angelika Vetter, « Local Political Competence in Europe : A Resource of Legitimacy for Higher Levels of Government ? », International Journal of Public Opinion Research, 14 (1), printemps 2002, p. 3-18 ; David Kahane, « Pluralism, Deliberation, and Citizen Competence : Recent Developments in Democratic Theory », Social Theory and Practice, 26 (3), automne 2000, p. 509-527.

[2]

Herbert A. Simon, « Rationality in Political Behavior », Political Psychology, 16 (1), 1995, p. 45-61, dont p. 47. On renverra également à son grand livre en trois volumes, Models of Bounded Rationality, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1982.

[3]

Par exemple chez Giddens et Bourdieu. Sur ce sujet, on pourra consulter Alfredo Joignant, « Agent, structure et cognition. Questions de recherche à partir de la sociologie de Pierre Bourdieu et Anthony Giddens », Cahiers internationaux de sociologie, CVIII, 2000, p. 187-196. En France, bien qu’il n’emploie pas le terme de « compétence », les récents travaux de Thévenot se révèlent à cet égard fort suggestifs, dans la mesure où il se propose de saisir l’action des agents « au regard de leur inégale préparation à la mise en commun » (p. 7), ce qui ne signifie pas que les moins préparés soient incompétents. Afin de rendre compte de ce que les individus peuvent concrètement faire, il faut « regarder les différentes figures de l’action comme spécifiant la façon dont les gestes de l’agent vont avec le monde qui l’entoure » (Laurent Thévenot, L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte, 2006, p. 94, souligné par l’auteur).

[4]

Pierre Bourdieu, Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980 ; Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Seuil, 1994.

[5]

Bernard Lahire, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998 ; Portraits sociologiques. Dispositions et variations individuelles, Paris, Nathan, 2002.

[6]

Daniel Gaxie, « Vu du sens commun », dans « Repérages du politique. Regards disciplinaires et approches de terrain », EspacesTemps. Les Cahiers, 76-77, 2001, p. 82-94 ; « Les critiques profanes de la politique. Enchantements, désenchantements et réenchantements », dans Jean-Louis Briquet, Philippe Garraud (dir.), Juger la politique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001, p. 217-240 ; « Appréhensions du politique et mobilisations des expériences sociales », Revue française de science politique, 52 (2-3), avril-juin 2002, p. 145-178.

[7]

Il s’agit d’une question très polémique, que j’ai déjà abordée dans Alfredo Joignant, « Pour une sociologie cognitive de la compétence politique », Politix, 65, 2004, p. 170-173.

[8]

Ce que Lahire appelle les individus « hors champ » (Bernard Lahire, L’homme pluriel, op. cit., p. 40).

[9]

Ce qui semble correspondre, en théorie du schème, au traitement « au coup par coup » (piecemeal processing) des objets politiques, c’est-à-dire à un type de travail cognitif qui, selon Fiske, se traduit en un rapport incertain des agents ordinaires à des objets qui, ayant été repérés comme saillants dans le champ politique, sont particularisés et individualisés comme appartenant « à une catégorie qui serait déjà familière » : Susan T. Fiske, « Schema-Based Versus Piecemeal Politics. A Patchwork Quilt, but not a Blanket, of Evidence », dans Robert R. Lau, David O. Sears (eds), Political Cognition. The 19th Annual Carnegie Symposium on Cognition, Hillsdale, Lawrence Erlbaum, 1986, p. 41-53, dont p. 43 (souligné par nous).

[10]

Laurent Thévenot, L’action au pluriel, op. cit., p. 13.

[11]

Michel Offerlé, « Périmètres du politique et coproduction de la radicalité à la fin du 19e siècle », dans Annie Collovald, Brigitte Gaïti (dir.), La démocratie aux extrêmes. Sur la radicalisation politique, Paris, La Dispute, 2006, p. 247-268, dont p. 249, n. 8.

[12]

Ce qui est par exemple le cas dans l’approche classique de Michael X. Delli Carpini, Scott Keeter (« Stability and Change in the U.S. Public’s Knowledge of Politics », Public Opinion Quarterly, 55 (4), hiver 1991, p. 583-612), des auteurs qui préfèrent parler de « connaissances politiques » et non de compétence. Il convient toutefois de noter que dans les derniers travaux de Delli Carpini sur la « participation discursive », l’idée de compétence est évoquée de diverses manières, sans s’attarder sur ce qui pourrait lui apporter une réflexion plus conceptuelle sur les ressources engagées dans des conversations ordinaires : Michael X. Delli Carpini, Fay Lomax Cook, Lawrence R. Jacobs, « Public Deliberation, Discursive Participation, and Citizen Engagement : A Review of the Empirical Literature », Annual Review of Political Science, 7, 2004, p. 315-344.

[13]

Pierre Favre, Michel Offerlé, « Connaissances politiques, compétence politique ? Enquête sur les performances cognitives des étudiants français », Revue française de science politique, 52 (2-3), avril-juin 2002, p. 201-232, dont p. 206.

[14]

Et dont on sait qu’ils sont très sous-estimés par ce type d’enquêtes : sur ce sujet, on lira avec intérêt l’article de Daniel Gaxie, « Au-delà des apparences… Sur quelques problèmes de mesure des opinions », Actes de la recherche en sciences sociales, 81/82, 1990, p. 97-112. SO/SR : catégorie des sans-opinion/sans réponse.

[15]

À condition toutefois de ne pas oublier l’intéressant agenda de recherche consistant à « tester » le fondement empirique des théories de la citoyenneté à partir de données de sondage et de matériaux qualitatifs obtenus de focus groups : voir Pamela Johnston Conover, Donald D. Searing, Ivor M. Crewe, « The Deliberative Potential of Political Discussion », British Journal of Political Science, 32, 2002, p. 21-62 ; « Citizenship in the Age of Liberalism », Parliamentary Affairs, 56, octobre 2003, p. 634-651 ; « The Elusive Ideal of Equal Citizenship : Political Theory and Political Psychology in the United States and Great Britain », The Journal of Politics, 66 (4), novembre 2004, p. 1036-1068.

[16]

Il s’agissait généralement d’employés administratifs, de chauffeurs, de vendeurs salariés dans de petits commerces, qui assurent très souvent l’économie du foyer.

[17]

Yves Déloye, « Pour une sociologie historique de la compétence à opiner “politiquement”. Quelques hypothèses de travail à partir de l’exemple de l’histoire électorale française », article dans ce numéro.

[18]

Femme, 46 ans, bas niveau d’études, vendeuse, non intéressée par la politique, ibid.

[19]

« On se rend compte qu’ils utilisent un bagou (labia) différent, parce que la langue espagnole est une des plus riches qui soient, et c’est bon quand ils emploient des mots qu’on ne connaît pas, et c’est drôle qu’ils utilisent des mots nouveaux » : Homme, 35 ans, bas niveau d’études, employé dans une banque, non intéressé par la politique, ibid.

[20]

« La politique est maintenant faite par des politiciens (politiqueros), au fond ils se mettent un masque et disent “donnez-moi le vote, je vais vous aider”, et en fait ils ne sont pas comme ça, ils sont l’autre face de la monnaie […]. L’homme politique qui parle très joli et qui offre et qui se montre préparé, c’est le plus faux, parce qu’il essaye de plaire avec des choses qu’il n’est pas » : Femme, 57 ans, bas niveau d’études, non intéressée par la politique, ibid.

[21]

Lycéen intéressé par la politique, 17 ans, ibid.

[22]

Les mapuches constituent l’une des ethnies originaires du Chili.

[23]

Homme, étudiant à l’université intéressé par la politique, 22 ans, focus group réalisé le 22 mai 1996.

[24]

Homme, étudiant à l’université intéressé par la politique, proche de la Démocratie chrétienne, 23 ans, focus group réalisé le 22 mai 1996.

[25]

Pierre Bourdieu, Le sens pratique, op. cit., p. 98, n. 9.

[26]

Tous les souvenirs évoqués par les participants aux focus groups s’accordent pour souligner l’importance du sentiment de peur lors des caceroleos, dont le mélange avec la sensation de joie de se retrouver avec d’autres personnes faisant la même chose contribue à faire de ce souvenir quelque chose de littéralement inoubliable.

[27]

Femme, étudiante à l’université intéressée par la politique, 25 ans, focus group réalisé le 22 mai 1996, souligné par nous.

[28]

Homme, étudiant à l’université intéressé par la politique, 22 ans, focus group réalisé le 22 mai 1996.

[29]

Olivier Ihl, « Socialisation et événements politiques », Revue française de science politique, 52 (2-3), avril-juin 2002, p. 125-144.

[30]

Homme, ouvrier non intéressé par la politique, 23 ans, focus group réalisé le 21 juin 1996.

[31]

Homme non intéressé par la politique, 32 ans, employé dans une banque, bas niveau d’études, focus group réalisé le 16 avril 2002. Il convient de préciser que Ricardo Lagos, à l’époque président socialiste de la république, a eu comme rival malheureux le candidat de droite Joaquín Lavín, au terme d’une élection très serrée lors du premier tour au mois de décembre 1999 et du second tour au mois de janvier 2000.

[32]

Homme non intéressé par la politique, 27 ans, publiciste au chômage, ibid.

[33]

Lycéenne non intéressée par la politique, 16 ans, focus group réalisé le 29 mai 1996.

[34]

On pourrait faire l’hypothèse que cette personne qui emploie la couleur rouge comme outil de repérage est par ailleurs classée par les sondages d’opinion à propos de questions politiques parmi les SO/SR, devenant ainsi un enquêté incompétent vraisemblablement voué au silence des mots… en oubliant l’éloquence pratique des symboles, en l’occurrence d’une couleur.

[35]

À l’instar de la richesse méthodologique que l’on trouve dans les travaux de Percheron auprès de populations d’enfants et d’adolescents, dont un intéressant échantillon d’articles a été réédité il y a quelques années : Annick Percheron, La socialisation politique, Paris, Armand Colin, 1993.

[36]

La strophe de la discorde ayant disparu dès 1990, l’enquêté confond vraisemblablement les « leaders » avec les « soldats courageux ».

[37]

Étudiant à l’université intéressé par la politique, 24 ans, focus group réalisé le 22 mai 1996. Ce même sujet précise plus loin : « Je me souviens à ce propos que lorsqu’on chantait la deuxième partie de l’hymne national, personne ne chantait et à la fin, au moment de crier le nom du lycée, on ajoutait le mot “libre” ».

[38]

Lycéenne non intéressée par la politique, 16 ans, focus group réalisé le 29 mai 1996.

[39]

Lycéen non intéressé par la politique, 17 ans, focus group réalisé le 24 mai 1996.

[40]

Au point de susciter des phénomènes de mimétisme de la part des militants et sympathisants de la Démocratie chrétienne sous la dictature, si bien qu’il était difficile de faire la différence entre les uns et les autres.

[41]

Lycéenne non intéressée par la politique, 17 ans, focus group réalisé le 29 mai 1996.

[42]

Une concentración est un mot qui désigne en espagnol un rassemblement important de personnes dans la rue, généralement sous un mot d’ordre politique. À la différence de la manifestation, la concentración dénote l’image d’une énergie fusionnelle de nombreuses personnes, ainsi que de puissance, et était autrefois largement associée aux rassemblements de la gauche. De nos jours, le mot est tombé en désuétude et a été remplacé par le terme passe-partout de manifestation.

[43]

Lycéenne non intéressée par la politique, 16 ans, focus group réalisé le 29 mai 1996.

[44]

Lycéenne non intéressée par la politique, 16 ans, ibid. Le mot ahombrado est définitivement impossible de traduire en français, puisqu’il désigne pêle-mêle des traits trop masculinisés liés à la personne ainsi désignée (homme ou femme) et, dans ce cas spécifique, une certaine idée de la vulgarité.

[45]

Daniel Gaxie, « Au-delà des apparences… », art. cité, p. 105.

[46]

Sur ces questions, cf. Alfredo Joignant, « Pour une sociologie cognitive de la compétence politique », art. cité, p. 170 et suiv.

[47]

Pour reprendre le titre d’un célèbre ouvrage collectif : Robert R. Lau, David O. Sears (eds), Political Cognition…, op. cit.

[48]

Il s’agit d’une image tirée de l’informatique qui est souvent sollicitée en cognition sociale : voir à ce propos l’article de Reid Hastie, « A Primer of Information-Processing Theory for the Political Scientist », dans Robert R. Lau, David O. Sears (eds), Political Cognition…, ibid., p. 11-39.

[49]

En ce sens, la contradiction apparente entre un sentiment d’incompétence subjective et des rapports pratiques au monde politique s’explique par le fait que les matériaux repérés et sollicités par l’agent font de celui-ci un individu ponctuellement compétent, ce qui lui permet de dire quelque chose de sensé sur le politique (ce qui ne signifie pas que ce « quelque chose » soit exact) aux yeux de ses interlocuteurs immédiats (enquêteurs, compagnons de focus groups). Autrement dit, il s’agit d’une contradiction qui n’est pas vécue comme telle par l’agent concerné, tant est générale et épisodique la compétence politique ainsi dévoilée, ce qui s’accorde parfaitement avec l’idée de choses qui sont dites sur la politique sans qu’elles expriment pour autant aux yeux de l’agent un sentiment de compétence.

[50]

Susan T. Fiske, Shelley E. Taylor, Social Cognition, New York, McGraw-Hill, 2e éd., 1991, p. 119.

[51]

La question de savoir ce qui rend saillants certains objets et dimensions du monde politique (état du marché politique, propriétés de conjoncture ou effets de priming, pour ne citer que quelques hypothèses) ne nous concerne pas directement dans ce travail, bien que ce soit une importante question de recherche. En tout état de cause, il va de soi que la saillance des objets, des acteurs ou des enjeux ne s’explique pas par une quelconque essence ou nature des choses qui forment l’univers politique (on oublie souvent de le signaler), mais de manière plus complexe par certaines logiques de situation qu’il convient d’éclaircir. C’est probablement l’oubli de ce constat élémentaire qui explique que Graber ne parvienne pas à trouver des preuves suffisantes concernant le rôle des médias en politique dans un article récent, par ailleurs très intéressant : Doris Graber, « The Media and Democracy : Beyond Myths and Stereotypes », Annual Review of Political Science, 2003, p. 139-160.

[52]

Étudiant à l’université non intéressé par la politique, 21 ans, ibid.

[53]

Homme non intéressé par la politique, 32 ans, chômeur au moment de l’enquête, ibid.

[54]

Ibid. Zalaquet est le nom d’un jeune maire de droite dans une commune de Santiago, à savoir à La Florida.

[55]

Étudiant à l’université non intéressé par la politique, 21 ans, focus group réalisé le 24 mai 1996.

[56]

Homme non intéressé par la politique, 32 ans, chômeur, focus group réalisé le 16 avril 2002.

[57]

Notamment dans Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.

[58]

Manière elliptique de signaler l’impossibilité de bénéficier d’un nom de famille socialement reconnu.

[59]

Lycéen intéressé par la politique, 17 ans, focus group réalisé le 30 mai 1996.

[60]

Homme non intéressé par la politique, 29 ans, focus group réalisé le 23 avril 2002.

[61]

Homme non intéressé par la politique, bas niveau d’études, 28 ans, focus group réalisé le 16 avril 2002.

[62]

Homme non intéressé par la politique, 32 ans, employé dans une banque, bas niveau d’études, ibid.

[63]

Homme non intéressé par la politique, 30 ans, vendeur dans un grand magasin, bas niveau d’études, focus group réalisé le 23 avril 2002.

[64]

Homme non intéressé par la politique, 33 ans, employé, bas niveau d’études, ibid. Il s’agit d’une image fort curieuse et intéressante, dans la mesure où elle renvoie à une représentation de l’indifférenciation et de la collusion en politique comme pratique honteuse, dont le caractère inavouable fait qu’elle ne peut avoir lieu que dans un lieu caché, et au demeurant fermé.

[65]

Il s’agit d’une distinction différente de celle qui avait été établie par Muxel dans son travail sur l’expérience politique des jeunes, lorsqu’elle faisait la différence entre « compétence politique » et « compétence sociale » : Anne Muxel, L’expérience politique des jeunes, Paris, Presses de Sciences Po, 2000, p. 103-104 et p. 111.

[66]

Tel est le cas du travail de démonstration entrepris récemment par Tiberj, à partir d’enquêtes réalisées en France par le Cevipof à l’occasion de l’élection présidentielle de 1995, et aux États-Unis dans le cadre des NES lors de l’élection présidentielle de 1996. En ce sens, l’emploi récurrent par cet auteur d’un vocabulaire qui ne prend véritablement de sens qu’à propos de sujets dûment individualisés et agissant de manière pratique (« repérage », « investissement cognitif », « appréhensions », etc.) peut prêter à l’équivoque : Vincent Tiberj, « Compétence et repérage politiques en France et aux États-Unis : une contribution au modèle de “l’électeur raisonnant” », Revue française de science politique, 54 (2), avril 2004, p. 261-287.

[67]

William A. Gamson, Talking Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1992, p. 20.

[68]

Ce texte s’inscrit dans le cadre du projet de recherche Ecos-Conicyt C01H02 dirigé par Daniel Gaxie et Alfredo Joignant, ainsi que dans le projet Fondecyt 1020684. Je tiens à remercier Marco Ensignia, Soledad Ruiz, Laura Carrera, Gustavo Martínez et Miguel Angel López qui m’ont accompagné à divers moments de la recherche et assisté dans le travail de réalisation des focus groups qui forment le matériel de base de cette étude. Je voudrais également remercier Olivier Ihl, Yves Déloye, Daniela Cuadros et Florencio Ceballos pour leurs commentaires sur une première version de ce texte lors d’une fructueuse réunion de travail à Santiago au mois de septembre 2004. Le texte a aussi largement bénéficié des commentaires critiques de Loïc Blondiaux, Jacques Lagroye et Patrick Lehingue à Paris au mois d’octobre 2004 et, surtout, des observations de Daniel Gaxie.

Résumé

Français

La notion de compétence politique, lorsqu’elle est employée, incite à classer les individus comme plus ou moins compétents (au sens où ils maîtrisent certaines catégories politiques). Cet article se propose de montrer que des citoyens ordinaires peuvent effectivement se révéler compétents, mais en mobilisant des ressources non politiques qui leur permettent de rendre intelligible le champ politique et ses enjeux. Ce faisant, l’auteur s’intéresse à des formes très générales de la compétence en politique, observable chez des agents qui bricolent et s’y retrouvent en politique à partir d’échelles profanes de pertinence.

English

The notion of political competence, when it is used, encourages to rank the individuals as more or less competent (in sense that they control certain political categories). This article aims at showing that ordinary citizens can really turn out to be competent, but in mobilizing means that are not political, which allow them to return comprehensible the political field and its stakes. Thus, the author is interested in very general forms of competence in politics, revealed in agents who knock up and understand politics from ordinary levels of pertinence.

Plan de l'article

  1. De la compétence politique au rapport pratique au politique
    1. De la politique de la langue à la langue de la politique : la « langue de bois »
    2. De la non-signification des mots au sens des gestes
    3. Le repérage esthétique du politique : couleurs, chansons et hexis
  2. Des compétences politiques partielles aux compétences politiques générales

Pour citer cet article

Joignant Alfredo, « Compétence politique et bricolage », Revue française de science politique 6/ 2007 (Vol. 57), p. 799-817
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2007-6-page-799.htm.
DOI : 10.3917/rfsp.576.0799

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