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Revue française de science politique

2008/3 (Vol. 58)



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Pourquoi est-il devenu si difficile de trouver des statistiques rendant compte des évolutions récentes de la société française selon les différents groupes sociaux qui la composent? De nombreux travaux ont été consacrés à la genèse de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles [1]  Pour un exposé détaillé des conditions d’élaboration... [1] , et plus généralement aux fondements politiques et économiques des conventions qu’elles mettent en place [2]  Cf. Alain Desrosières, Laurent Thévenot, « Les mots... [2] . Mais beaucoup plus rares sont ceux qui abordent l’évolution des usages que les statisticiens ont faits de cet outil. Longtemps, la variable de la catégorie sociale a occupé une place centrale – voire hégémonique – au sein du système statistique français et force est de reconnaître que l’importance qui lui est dévolue tend à décroître d’année en année [3]  Ce constat rejoint celui dressé par Alain Bihr, Roland... [3] . On pourrait bien sûr évoquer la perte d’influence du modèle d’explication marxiste, l’évolution du système de production (en particulier avec l’augmentation du chômage et la tertiarisation de l’économie), la diversification des pratiques de consommation ou encore le recul des formes de régulation collective des conflits. Notre objectif ici n’est pas de porter un diagnostic de plus sur les transformations récentes de la société française, mais plutôt de mettre en lumière le rôle joué par les agents du système statistique dans le processus qui a conduit à reléguer la catégorie sociale au rang de critère secondaire d’explication. L’une des particularités du système statistique français est qu’il repose depuis la Libération sur l’hégémonie d’une institution publique, l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) qui est chargé de l’organisation du recensement mais aussi de la majorité des enquêtes périodiques destinées à rendre compte de l’état des pratiques sociales. La vision du monde véhiculée par les agents du système statistique conditionne donc en grande partie les représentations des acteurs publics (qu’ils soient experts, hauts fonctionnaires ou enseignants), mais aussi privés (qu’il s’agisse de journalistes, d’instituts de sondage ou d’entreprises de marketing).

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Dans la présente contribution, on a choisi de concentrer notre attention sur les représentations et les usages des professionnels de la statistique, mais de prendre aussi en compte l’influence qu’exercent sur eux certains chercheurs. Pour en restituer l’évolution durant les trois dernières décennies, nous avons entrepris de quantifier les occurrences mentionnant les catégories socioprofessionnelles dans les principales publications de l’Insee. Ces investigations quantitatives ont été complétées par une série d’entretiens avec certains statisticiens impliqués dans la réflexion sur la nomenclature des catégories socioprofessionnelles ou ayant des responsabilités dans le travail de diffusion et d’édition des résultats d’enquêtes statistiques [4]  Le fait que ces agents du système statistique en soient... [4] .

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Au-delà de l’importance accordée aux catégories socioprofessionnelles, la perte de légitimité d’une compréhension de la société en termes de groupes sociaux trouve son origine dans un mouvement qui dépasse largement le seul cadre du système statistique. D’un côté, l’articulation entre l’« économique » et le « social » qui prévalait dans le compromis keynesien et la planification « à la française » semble avoir été supplantée par une vision du monde fortement marquée par la microéconomie. De l’autre, l’alignement de la production statistique sur les « canons de scientificité » anglo-saxons a eu pour conséquence de rendre caducs les outils privilégiant une lecture sociologique des comportements, au profit d’une épistémé centrée sur l’individu. Un tel changement de paradigme incite à revenir sur la transformation des modes de représentation du monde social, en appréhendant l’outil statistique à la fois comme un lieu d’observation mais aussi comme un catalyseur de cette évolution.

Une classification à usages multiples

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Le Code des catégories socioprofessionnelles (CSP) élaboré par Jean Porte en 1951 a constitué pendant près de 30 ans la principale grille de lecture du monde social pour les statisticiens et a durablement structuré les représentations de tous les utilisateurs de la statistique publique. Cette classification n’a pas été construite à partir d’une théorie sociologique mais plutôt de façon pragmatique, dans le but d’obtenir des corrélations assez fortes entre les personnes classées et des groupes de pratiques sociales différenciées [5]  Jean Porte, « Les catégories socioprofessionnelles »,... [5] . Elle repose sur un classement de la population en neuf groupes socioprofessionnels [6]  Les agriculteurs, les patrons de l’industrie et du... [6] (et un groupe d’inactifs) qui sont subdivisés en une trentaine de catégories, selon un découpage qui combine plusieurs critères. La première distinction sépare les salariés des indépendants, mais celle-ci se combine à des hiérarchies qui découlent du niveau de commandement et de la qualification [7]  La notion de qualification renvoie en réalité à trois... [7] . Le succès de cette nomenclature tient en partie au fait qu’elle a pu formaliser des représentations sociales déjà fortement ancrées dans la société. De plus, elle présente l’intérêt d’être exhaustive, dans le sens où chaque individu – actif ou inactif – peut être identifié à la catégorie qui lui correspond. C’est d’ailleurs à ce titre qu’elle a constitué le support scientifique de nombreux travaux sociologiques et politiques faisant de l’appartenance de classe le critère principal d’identification dans l’espace social.

La représentation du monde social par les CSP

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Conçue initialement pour classer les individus selon leur situation professionnelle, la nomenclature des catégories socioprofessionnelles est progressivement devenue, entre 1954 et 1982, la grille d’analyse systématiquement mobilisée dans la plupart des enquêtes menées en France par les administrations, les universitaires, mais aussi les bureaux d’études privés [8]  Cf. Alain Desrosières, Laurent Thévenot, Les catégories... [8] . L’émergence et le succès de cette nomenclature s’inscrivent d’abord dans un contexte historique très particulier. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le rayonnement des préceptes keynésiens consacre en France une alliance entre ingénieurs et experts d’État qui s’appuie sur trois institutions centrales, l’Insee, le Commissariat du Plan créé en 1946, et la Direction de la Prévision (ancienne SEEF) [9]  Bruno Jobert, Le social en Plan, Paris, Éditions ouvrières,... [9] . La légitimité de l’intervention de l’État dans la régulation de l’économie se manifeste par un pilotage macroéconomique qui suppose la mise au point de nouveaux outils, de description et de prévision. La société est conçue comme un « tout » et cette représentation « holiste » du monde social appelle nécessairement ce qu’Alain Desrosières appelle un « holisme statistique » [10]  Alain Desrosières, « L’usage des statistiques dans... [10] qui se traduit par l’élaboration d’une comptabilité nationale et d’une nomenclature des catégories socioprofessionnelles.

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Le Code des catégories socioprofessionnelles (CSP), réalisé à l’occasion du recensement de 1954, a d’abord été utilisé par les statisticiens de l’Insee pour formaliser le lien entre une appartenance professionnelle et des comportements économiques, démographiques et sociaux. Dès les premiers temps, il est utilisé pour mesurer l’évolution des structures sociales, les trajectoires professionnelles et les formes de mobilité sociale [11]  En 1953 déjà, un volet complémentaire à l’enquête Emploi... [11] . La division en groupes suggère une perception discontinue de l’espace social qui s’oppose à un classement des individus sur une échelle continue de positions. Durant cette période de refondation de la statistique publique, l’usage des CSP se développe en même temps que se mettent en place les premières grandes enquêtes auprès des ménages. S’inspirant de techniques déjà largement utilisées par des sociologues américains comme Paul Lazarsfeld, de jeunes administrateurs de l’Insee, Raymond Levy-Bruhl et Jacques Desabie, s’emploient à diffuser la technique des sondages aléatoires auprès de leurs collègues et bientôt de leurs étudiants de l’ENSAE [12]  Loïc Blondiaux, La fabrique de l’opinion. Une histoire... [12] . Résolument hostiles aux enquêtes par quotas, ils optent pour la méthode aléatoire [13]  La méthode par quotas consiste à sélectionner un échantillon... [13] et l’utilisent tout au long des années 1950 pour développer d’importantes enquêtes sur la consommation et les dépenses des ménages. L’enquête mise en place à l’Insee en 1958 sur les intentions d’achats des particuliers intéresse tout particulièrement les professionnels du marketing qui voient dans le Code des CSP un outil précieux pour différencier les besoins d’équipement des ménages. Outre les statisticiens de l’Insee, ce sont donc d’abord des acteurs privés qui vont utiliser la nouvelle nomenclature pour stratifier la population et réaliser des enquêtes de marché : la CSP leur apparaît alors comme un moyen d’approcher le pouvoir d’achat de leur clientèle, faute de pouvoir connaître avec précision son niveau de revenu [14]  La connaissance des revenus des ménages était et reste... [14] . Comparativement, les sociologues de l’époque l’utilisent encore assez peu : les chercheurs passés par le Centre d’études sociologiques créé en 1946 n’ont pas accès aux productions des grandes institutions de recherche appliquée comme l’Insee et l’INED [15]  Johan Heilbron, « Pionniers par défaut? Les débuts... [15] . À l’université, la réflexion sur les questions sociales demeure subordonnée au prisme de la philosophie et n’est abordée sous l’angle du travail que par des sociologues implantés dans quelques établissements d’enseignement supérieur, tels que la VIe section de l’École pratique des hautes études (EPHE) et le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM). Un chapitre important sur le codage des professions est confié à Jean Porte dans le Traité de sociologie du travail coordonné par Georges Friedmann et Pierre Naville en 1962, mais on ne retrouve par exemple aucune mention de l’existence de la nomenclature dans le Traité de sociologie que publie Georges Gurvitch l’année précédente. Si les enquêtes empiriques lancées par les chercheurs du CNRS au début des années 1960 s’intéressent beaucoup à la classe ouvrière, elles ne comportent pas de volet statistique faisant référence à la nomenclature en vigueur à l’Insee.

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Le tournant dans la généralisation de l’usage de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles date sans doute du milieu des années 1960, lorsque des administrateurs de l’Insee s’engagent dans une réflexion sur les outils à développer dans le champ des statistiques sociales. Déjà au recensement de 1962, la question ouverte sur la profession est complétée par trois autres permettant de connaître le niveau de qualification pour les ouvriers, le grade pour les fonctionnaires et la position hiérarchique, alors qu’auparavant, on ne disposait que de l’intitulé de la profession. En 1964, la première enquête nationale sur la formation et la qualification professionnelle est lancée à la demande du Plan et suscite d’importantes exploitations secondaires sur le rendement des diplômes et des formations, sur l’articulation entre la formation et les emplois, et sur la mobilité sociale [16]  Les résultats les plus significatifs sont publiés dans... [16] . C’est à cette époque que des sociologues et des économistes s’associent pour dresser, lors d’un colloque tenu à Arras en 1965, un panorama des inégalités, donnant lieu l’année suivante à la publication d’un ouvrage coordonné par Alain Darbel et Pierre Bourdieu : Le partage des bénéfices. La même année, une section des « Enquêtes sociologiques » est créée au sein du département « Population et Ménages » que dirige Jacques Desabie. En 1971, la préparation du VIe Plan – dont l’objectif est de fournir des données quantifiées dans les différents domaines de l’activité économique et sociale – est l’occasion de prolonger cette recherche d’indicateurs sociaux pour mieux mesurer les inégalités [17]  Dans ce contexte, des séances de travail regroupant... [17] . L’usage des CSP devient alors de plus en plus routinisé et se généralise, en même temps que celui des analyses de données, comme le relève Alain Desrosières.

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« Les analyses factorielles arrivent dans les années 1970 et permettent de faire cette visualisation, structuraliste et continuiste, qui dans un premier temps a beaucoup de succès à l’Insee… Les analyses factorielles sont arrivées à point nommé pour nous montrer qu’il y avait bien deux axes – capital économique et capital culturel – et que, du coup, la CS n’était pas un proxi du revenu. »

(Entretien avec Alain Desrosières, juin 2005)
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Entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1980, la nomenclature des catégories socioprofessionnelles est ainsi devenue la principale grille de lecture des inégalités en France. Le succès de cette représentation de l’espace social a très vite dépassé le public restreint des publications scientifiques. Les conventions collectives, à partir desquelles se décident la fixation des salaires et la gestion des carrières, reposent encore aujourd’hui sur la même partition que celle de la nomenclature, au moins au niveau agrégé (ouvriers, employés, cadres…). Cet outil statistique a également servi de soubassement à nombre de politiques publiques et de réformes visant à réduire les inégalités. Pour ne prendre que deux exemples significatifs parmi d’autres, on peut citer celui des politiques éducatives (la création de Zones d’éducation prioritaire – ZEP – en 1981 consistait à définir des aires géographiques défavorisées en fonction d’indicateurs au premier rang desquels se trouvait l’origine sociale des élèves) et celui du pilotage des politiques d’emploi (les catégories socioprofessionnelles permettent dans bien des cas de cibler des populations, comme par exemple pour les plans sociaux, les contrats par branche ou encore l’évaluation de nouvelles formes d’emploi) [18]  Sur ces aspects, voir Hedda Faucheux, Guy Neyret, Évaluation... [18] . Si la nomenclature des CSP était, dans l’esprit de ceux qui l’ont construite, un outil pour décrire les différentes conditions objectives d’éducation, d’emploi et de mode de vie, elle est devenue au fil des années une référence incontournable pour représenter la société française mais aussi pour la réformer.

Une variable de plus en plus discrète dans les publications de l’Insee

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Le renouvellement des méthodes statistiques et le recentrage autour de la CSP s’effectuent dans un contexte de réorganisation des publications de l’Insee à partir de 1973. Désormais, la revue Économie et statistique accueille les études et les articles de réflexion, tandis que Données sociales, dont la rédaction en chef est confiée à Alain Darbel, se donne pour objectif de diffuser à l’attention d’un public plus large des articles de synthèse sur les principales statistiques sociales. De par son ancienneté, cette publication offre la possibilité d’observer l’évolution de la place accordée à la nomenclature des catégories socioprofessionnelles à partir d’un même support, de 1973 à 2006. Pour la période plus récente, on peut comparer les tendances ainsi observées à celles qui se dégagent de l’analyse d’Insee Première, un quatre pages diffusé plusieurs fois par mois depuis 1988 et destiné à « communiquer » au grand public les données produites par les institutions statistiques.

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Pour mesurer quantitativement l’évolution de l’usage des CSP, on est parti de l’hypothèse que les publications que sont Données sociales et Insee Première constituent un révélateur des priorités et des hiérarchies en vigueur à l’Insee. En effet, chacun des auteurs de ces publications doit soumettre sa contribution à son directeur de département, puis au responsable des publications, de telle sorte que l’Institut puisse contrôler les analyses développées dans l’article et en assumer la responsabilité. De plus, ce sont les publications qui ont le plus d’impact sur les représentations car elles sont produites dans des formats destinés à être directement utilisables par des enseignants du secondaire et par des journalistes. En revanche, on a préféré écarter de l’analyse la revue Économie et statistique à la fois parce qu’elle accueille beaucoup plus souvent des auteurs extérieurs à l’Insee (la publication d’un article n’exige d’ailleurs aucune validation hiérarchique mais l’approbation d’évaluateurs anonymes), mais aussi parce que l’audience de la revue se recrute, sauf exception, au sein d’un public plus restreint composé d’universitaires et de chercheurs spécialisés dans les questions économiques.

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Afin de parvenir à un comptage rigoureux et uniforme, on a choisi deux méthodes, de telle sorte que chacune soit la mieux adaptée à la publication retenue. Dans le cas de Données sociales, on s’est largement inspiré de la technique utilisée par Bernard Sujobert dans un article où il s’intéresse à la part faite au classement socioprofessionnel dans l’édition de 2003 [19]  Bernard Sujobert, « Données sociales, quel usage des... [19]  ; en appliquant cette technique à l’ensemble des volumes, on a procédé au comptage des pages comportant au moins un tableau ou graphique mobilisant la nomenclature des catégories socioprofessionnelles, le revenu et le diplôme. L’étude exhaustive de la référence aux CSP dans tous les articles parus dans Données sociales (graphique 1) constitue un premier indicateur de l’évolution de la place accordée à cet outil dans l’institution statistique par rapport à celle d’autres variables comme le diplôme et le revenu.

Graphique 1 - Évolution comparée des fréquences d’apparition de la CS, du diplôme et du revenu dans Données SocialesGraphique 1
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Jusqu’au milieu des années 1980, la nomenclature des CSP représente dans Données sociales la principale grille de lecture de la société française : dans l’ensemble, les articles consacrent un quart de leur développement (en nombre de pages) à des graphiques ou à des tableaux de résultats qui croisent les catégories socioprofessionnelles avec d’autres variables. Cette prédominance relègue les variables du diplôme et du revenu à un rang très secondaire : en 1973, leur exploitation statistique ne représente que 3 % des données publiées dans le cas du diplôme et 10 % dans le cas du revenu. La fréquence d’apparition de ces deux variables va même aller en diminuant jusqu’en 1981, tandis que celle des CSP ne cesse de prendre de l’ampleur. Ainsi, à la veille de la réforme de la nomenclature en 1981, la CSP est devenue une variable structurante permettant de ventiler la population, au même titre que le sexe et l’âge. Toutes les rubriques de la vie sociale sont présentées en fonction d’une répartition par catégories socioprofessionnelles : l’éducation, le logement, les conditions de travail, mais aussi le mode de garde des enfants, l’automobile et ses utilisations, la possession de chiens et de chats. Les titres des chapitres du volume de 1981 sont éloquents : « Métiers et catégories socioprofessionnelles », « Les activités quotidiennes des Français : différences entre catégories sociales ».

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En 1982, l’Insee procède à une refonte de la nomenclature qui résulte d’un travail réflexif mené depuis plusieurs années par Laurent Thévenot et Alain Desrosières.

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« Moi, dans mon souvenir, pour ce qui est des usages, la nouvelle nomenclature ne semble pas avoir introduit de discontinuité avec ce qui précédait. Nous, on a fait une réflexion un peu d’épistémologie, en amont de la catégorisation, qui nous a permis de préciser mieux ce qui était implicite et inconscient dans ce qu’avait fait Porte avant. Donc ça a abouti au petit Repères [20]  Alain Desrosières, Laurent Thévenot, Les catégories... [20] . Bon, il y a eu quelques modifications concernant les contremaîtres, les agents de police, mais c’est vraiment de deuxième ordre. Il me semble sinon que les usages de la nomenclature se sont développés dans les années 1980, notamment dans Données sociales et au sein de la division « Études sociales » dont je m’occupais avec Annie Fouquet et Maryse Marpsat. »

(Entretien avec Alain Desrosières, juin 2005)
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Comme le rappelle celui qui l’a inspirée, la nouvelle nomenclature des Professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) conserve les grandes lignes de construction de celle des CSP qui était en vigueur à l’Insee depuis 1954. L’ancien groupe des « cadres moyens » est transformé en « professions intermédiaires », les salariés non ouvriers de la fonction publique sont différenciés de ceux des entreprises et on introduit pour les agriculteurs une distinction selon la taille de l’exploitation. Mais dans l’ensemble, l’architecture de la nomenclature reste la même et cette réforme affecte assez peu les usages qu’en font les statisticiens de l’Insee. Les catégories socioprofessionnelles sont encore à l’honneur du numéro de Données sociales de 1984 : le premier chapitre de l’ouvrage présente les principales caractéristiques des milieux sociaux définis à partir de la nomenclature de 1954 et le dernier chapitre explicite le découpage qui a donné lieu à la refonte de la nomenclature pour l’exploitation du recensement de 1982.

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Entre le numéro de Données sociales publié en 1987 et celui de 1990, les catégories socioprofessionnelles perdent une grande part de leur visibilité, au point de ne plus apparaître qu’à hauteur de 10 % en 1993. Or, l’exploitation exhaustive de Insee Première laisse apparaître une évolution à la fois comparable et décalée dans le temps : à partir du milieu des années 1990, la place accordée à la catégorie socioprofessionnelle diminue de façon relativement régulière, au profit d’une plus grande importance des variables du revenu et du diplôme (graphique 2). La méthode adoptée est plus complexe que celle décrite précédemment pour Données sociales car les sujets abordés dans Insee Première ne concernent pas exclusivement des sujets sociaux. En début de période, de nombreux numéros sont consacrés à l’inventaire communal, aux comptes de la nation (l’agriculture, les échanges extérieurs, le cours des matières premières…). Pour conserver une certaine homogénéité, on a décidé d’exclure ces numéros de l’analyse statistique, ainsi que ceux ne mettant en cause aucune statistique démographique ou sociale (les transports, les services, l’évolution des loyers, l’indice des prix…). Comme il s’agit d’un quatre pages, on a ensuite calculé une fréquence pour chaque variable (la CSP, le revenu et le diplôme) à partir d’un compteur marquant 1 ou 0 selon si celle-ci apparaissait dans un tableau ou un graphique.

Graphique 2 - Évolution comparée des fréquences d’apparition de la CS, du diplôme et du revenu dans Insee Première.Graphique 2
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À la fin des années 1980, la nomenclature des catégories socioprofessionnelles demeure la grille de lecture principale des statisticiens qui publient dans les revues de l’Insee. À cette époque encore, les variables du diplôme et du revenu apparaissent comme redondantes par rapport à celle des PCS. La configuration change à partir du milieu des années 1990. Il est par exemple significatif que, pour la première fois en 1994, un numéro d’Insee Première intitulé « Les diplômes des Français » soit exclusivement consacré à cette variable, analysée indépendamment de toute considération relative aux PCS. De même, le revenu est de plus en plus utilisé comme critère de variation des pratiques sociales : dans un numéro publié en janvier 1996, les différences de niveau de vie sont mesurées à l’aune de l’âge et du revenu, et non plus selon une distinction entre catégories sociales d’appartenance. Tandis que la catégorie socioprofessionnelle était auparavant considérée comme une variable synthétique et suffisante pour comprendre les disparités des comportements sociaux, les statisticiens privilégient progressivement des analyses combinant le revenu et le diplôme, estimant superflue l’utilisation de la PCS.

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Cette évolution des fréquences d’apparition n’illustre que partiellement les transformations qui affectent la place de la nomenclature dans les publications de l’INSEE. Une analyse qualitative laisse également apparaître d’importantes inflexions concernant le statut épistémologique accordé à cette variable. Dans Données sociales, l’intitulé « catégories socioprofessionnelles » disparaît à partir de 1993 des titres de chapitres et d’articles au profit de l’étude des « groupes sociaux ». De surcroît, la thématique de la « crise », et notamment celle de la « classe ouvrière », fait son apparition et s’accompagne de constats qui soulignent les transformations de la société française : les articles portent désormais sur les mutations de l’agriculture, la tertiarisation de l’emploi ou encore sur la mobilité croissante de la main-d’œuvre. Une attention toute particulière est accordée au phénomène de fragilisation généralisée des emplois, notamment en raison de la persistance d’un chômage de masse. À partir de 1996, le syntagme de « groupes sociaux » s’efface à son tour au profit d’autres thèmes comme la pauvreté, la précarité, le lien social, ou encore l’exclusion. Dans ces études, pauvres et exclus ne sont jamais définis en termes de position sociale mais en raison de leur faible niveau de revenu. La comparaison du traitement dans Données sociales des comportements des Français est également éloquente. En 1973, on trouve 8 tableaux ou graphiques rendant compte des pratiques de consommation des ménages en fonction des catégories socioprofessionnelles. En 1999, l’article que Données sociales consacre à ce même objet explore l’évolution de la consommation en fonction des revenus, des goûts des ménages (par type de produit) et des conditions dans lesquelles sont offerts les biens, mais ne mobilise aucun tableau mentionnant la catégorie socioprofessionnelle. Dans les numéros d’Insee Première, on constate une tendance analogue. À partir de l’année 2000, la montée en puissance d’une variable ternaire qui oppose chômeurs, actifs occupés et inactifs tend à se substituer à celle des catégories socioprofessionnelles. En 2004 par exemple, on présente l’évolution du niveau de vie des Français (Insee Première n° 947) ou encore les conditions de logement (Insee Première n° 971) en fonction de l’occupation de la personne de référence du ménage (actif ayant un emploi, chômeur, retraité, autres inactifs) et non plus en fonction de sa catégorie sociale d’appartenance.

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Une autre évolution significative concerne le niveau de précision avec lequel la nomenclature est utilisée [21]  Dans son niveau le plus détaillé, la nomenclature des... [21]  : dans Données sociales comme dans Insee Première, la présentation détaillée en 42 postes tend à disparaître à partir du début des années 1990 et celle en 24 postes devient de plus en plus rare, à tel point que ne subsistent bien souvent que des distinctions assez grossières entre grands groupes sociaux, avec des regroupements qui varient selon les thèmes abordés. Dans les Insee Première de 1988 et 1989 par exemple, la nomenclature des catégories socioprofessionnelles apparaît dans 19 numéros, dont 9 comportent une présentation très détaillée (nomenclature à 24 postes ou à un niveau plus fin encore) ; en 2004 et 2005, la nomenclature apparaît à 17 reprises, mais seulement 3 fois de façon aussi détaillée. Cette rétractation des catégories socioprofessionnelles dans l’espace des représentations est également perceptible dans Données sociales : en 1978, l’origine sociale des élèves est présentée selon une nomenclature à 12 postes, tandis qu’en 1999, l’origine sociale des bacheliers qui s’orientent vers le supérieur se mesure en fonction d’une répartition simplifiée en quatre groupes : « chef d’entreprise, profession libérale, cadre », « profession intermédiaire », « employé » et « ouvrier ». Un tel usage, très fréquent dans les publications récentes, présente l’inconvénient de ne plus permettre la distinction entre indépendants et salariés, ni même entre secteur public et secteur privé. Ces présentations agrégées, que l’on retrouve également très souvent dans les enquêtes sur les conditions de vie des ménages, ne sont pas dénuées d’intérêt, mais elles rendent impossible toute exploitation secondaire des mêmes données à partir d’un niveau plus fin de la nomenclature.

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Dans les publications de l’Insee à destination des utilisateurs de statistiques sociales, la fréquence d’apparition des catégories socioprofessionnelles diminue progressivement et atteint son plus bas niveau dans la période récente. De surcroît, lorsque la nomenclature est encore mobilisée, elle apparaît comme un indicateur assez grossier des groupes sociaux et se trouve placée au même niveau que d’autres variables descriptives, dans une signalétique standardisée des individus définis désormais à partir du diplôme, du revenu ou encore du statut d’emploi. Cette relégation au second plan des catégories socioprofessionnelles est parfois présentée comme le reflet du déclin des identités de classe : les transformations qui traversent la société française depuis le milieu des années 1980 conduiraient les individus à se définir de moins en moins « en référence à des catégories et/ou à des collectifs existants » [22]  Éric Maurin, L’Égalité des possibles. La nouvelle société... [22] . Le plus souvent, ce type de constat passe sous silence le rôle spécifique que les statisticiens ont pu jouer dans ce processus de désaffection. Sans minimiser les profonds changements sociaux qui ont affecté le salariat au cours de la dernière période, nous voudrions montrer que le déclin des représentations en termes de groupes sociaux est en grande partie le produit d’évolutions qui sont intervenues du côté des agents du système statistique et de leurs modes de vision (et de division) de l’espace social.

Une disqualification multiforme

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L’étude méthodique des articles et résultats publiés dans Données sociales et Insee Première a mis en évidence, chiffres à l’appui, que la nomenclature des catégories socioprofessionnelles avait perdu de sa visibilité dans les publications de l’Insee. Parmi les auteurs de ces publications, on trouve une forte proportion d’administrateurs et d’attachés de l’Insee qui sont parfois en poste dans d’autres organismes, tel l’INED, ou dans des services statistiques ministériels comme la DARES ou la DREES. Bien que ces institutions soient fortement liées au champ politique, les statisticiens qui en dépendent ont toujours conservé une relative autonomie, en raison à la fois de leur formation et des conditions de leur recrutement. Pour comprendre les changements intervenus dans leur façon de représenter le monde social, il faut donc revenir sur les transformations sociologiques qui ont traversé les institutions statistiques au cours de cette période.

De l’esprit d’état à l’intelligence économique

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L’évolution des usages de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles au sein du système statistique français est indissociable de la place occupée par la sociologie – et ensuite par l’économie – au sein des institutions chargées de former ceux qui seront, par la suite, amenés à décrire le monde social en chiffres.

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La légitimité d’un enseignement de sociologie dans la formation des statisticiens a mis plusieurs années à s’imposer, d’autant que la nécessité de former des professionnels de la statistique a elle-même été assez tardive : c’est seulement en 1942 qu’est créée l’école d’application du Service national des statistiques, qui précède la naissance de l’ENSAE (École nationale de la statistique) en 1960 – jusqu’à cette date, chaque promotion compte en moyenne entre 10 et 15 élèves. À partir du milieu des années 1960, la formation se perfectionne en développant ses propres enseignements de statistique et de mathématiques, et en faisant appel à des intervenants extérieurs, notamment Pierre Bourdieu. Revenant d’Algérie où il a été initié aux techniques quantitatives par Alain Darbel, il est appelé à partir de 1963 à organiser un enseignement de sociologie [23]  Claude Seibel, « Les liens entre Pierre Bourdieu et... [23]  : les futurs statisticiens de l’Insee y apprennent les principes épistémologiques des sciences sociales à travers un choix de textes dont plusieurs seront repris dans l’ouvrage publié en 1968 sous le titre Le métier de sociologue. Ils sont également sensibilisés à l’usage sociologique qu’ils peuvent faire des outils statistiques. Faisant partie de cette première génération d’élèves de l’ENSAE, Alain Desrosières se souvient qu’« à ce moment-là, la grande ambition de Bourdieu, c’était de concurrencer Lazarsfeld et il nous perfusait le code des CS ». Ce sont d’ailleurs les contacts noués à cette époque qui permettront à Alain Desrosières et à plusieurs autres administrateurs de l’Insee (en particulier Laurent Thévenot et Michel Gollac) de travailler par la suite en partenariat avec le Centre de sociologie européenne. Cette incursion des sociologues dans l’univers des statisticiens aura des prolongements durables, à la fois du point de vue de l’identité professionnelle des statisticiens (l’enseignement de la sociologie à l’ENSAE sera confié ensuite à Jacques Lautman, puis à Christian Baudelot et à François Héran), mais aussi et surtout du point de vue de la place qu’occupe le raisonnement sociologique dans leur représentation du monde. L’attrait suscité par l’enseignement de la sociologie à l’ENSAE durant les années 1960 explique en grande partie la place centrale accordée par les statisticiens à la nomenclature des catégories socioprofessionnelles et, par la suite, à l’analyse de données.

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Durant les années 1970, les statisticiens français ont très largement adopté la méthode des analyses factorielles qui étaient conçues à la fois comme exploratoires et descriptives. Avant même que Pierre Bourdieu n’en fasse l’outil privilégié d’objectivation des classes et des pratiques de consommation, les utilisateurs de la nomenclature à l’Insee – formés par lui à l’ENSAE quelques années auparavant – voyaient dans l’analyse des correspondances un moyen de représenter spatialement sur un même graphique à deux dimensions les positions sociales et les styles de vie. Dans La distinction (1980), le graphique factoriel offre non seulement au sociologue la possibilité de « se promener dans l’espace social » et dans l’espace des styles de vie, mais aussi et surtout d’éviter le piège substantialiste du « langage des variables » de l’économétrie [24]  Sur tous ces aspects, voir Michel Gollac, « La rigueur... [24] . Or, le retournement que l’on perçoit dans les publications de l’Insee à la fin des années 1980 (voir graphique 1) illustre à la fois la perte d’influence des sociologues au sein du système statistique français et la montée en puissance de méthodes économétriques considérées comme plus scientifiques.

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L’affaiblissement significatif de la sociologie au sein de l’Insee doit être rapporté non seulement à la place de plus en plus restreinte qu’elle occupe à l’ENSAE, mais aussi à la fragilité de son statut : à la différence de l’économétrie dont les critères de scientificité s’inspirent de modèles mathématiques, les méthodes et les thèmes sociologiques s’appuient davantage sur une réflexion épistémologique qui suppose de prendre en compte la conception, le codage, ainsi que les usages des nomenclatures. Dans les années 1970 et, de façon encore plus marquée, dans les années 1980, l’enseignement de la sociologie perd progressivement du terrain, au point de ne plus constituer qu’une petite partie des cours de « pratiques statistiques ». L’importance accordée à cette dimension de l’analyse des pratiques sociales a pu rencontrer un certain succès, elle n’en est pas moins demeurée associée à quelques personnalités individuelles, comme celle de Bourdieu, et elle n’a donc pu bénéficier que d’une très faible assise institutionnelle. Il faut également rappeler que la proportion d’élèves de l’ENSAE qui tentent ensuite d’intégrer le corps des administrateurs de l’Insee a toujours été relativement faible et pour tous ceux qui choisissent de rejoindre l’entreprise, l’enseignement de la sociologie apparaît surperflu.

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À cette dévalorisation de la sociologie comme discipline d’enseignement à l’ENSAE s’ajoutent des transformations importantes au sein de l’Insee. En 1987, Jean-Claude Milleron succède à Edmond Malinvaud à la tête de l’Institut. La génération des administrateurs formés à la fin des années 1960 et convaincus de la pertinence de la CSP pour décrire les pratiques sociales se trouvent marginalisée et beaucoup rejoignent d’autres institutions.

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« J’ai l’impression qu’au fond, les gens qui avaient une sensibilité pour s’intéresser à la sociologie ou à l’épistémologie, ils étouffaient un peu à l’Insee, donc ils sont partis, pour les premiers dans les services statistiques ministériels et les autres sont allés à l’EHESS. Finalement, il n’y a que moi qui suis resté et moi, je me suis replié dans ma coquille et j’ai suivi ça de loin. »

(Entretien avec Alain Desrosières, juin 2005)
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Dans le même temps, une nouvelle génération d’attachés, puis d’administrateurs arrive à maturité, avec la conviction que la statistique publique doit profondément renouveler ses méthodes et ses outils. L’importance prise par l’économétrie dans la formation de ces statisticiens les incite à privilégier les modèles de régression au détriment des analyses géométriques des données permettant d’objectiver l’espace social et de représenter le système des relations pertinentes entre les classes et les fractions de classe. Très développée dans le champ de la discipline économique, la modélisation économétrique consiste à établir des relations de causalité en contrôlant les effets de structure et en raisonnant « toutes choses égales par ailleurs », par élimination de tous les effets d’interaction avec les autres variables. Dans le cadre de l’analyse factorielle, la catégorie socioprofessionnelle s’avère très précieuse pour étudier la relation entre la position sociale et les pratiques. En revanche, dans le cadre de la modélisation, cette variable discrète, synthétique et multidimensionnelle ne peut qu’embarrasser l’économètre qui cherche à isoler l’effet propre de chaque variable. La catégorie socioprofessionnelle synthétise en effet un faisceau de propriétés sociales englobant un niveau de formation, un niveau de revenu et un statut social. Or, l’univers probabiliste des modèles de régression impose de privilégier les variables continues et unidimensionnelles [25]  Alain Desrosières, « Entre réalisme métrologique et... [25] . Même lorsque la catégorie socioprofessionnelle est saisie à un niveau plus détaillé, les économètres en récusent la pertinence, à l’instar de Stefan Lollivier, ancien directeur de l’ENSAE de 1999 à 2004.

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« Quand on a recours à l’économétrie, on ne sait pas bien comment prendre en compte ces variables de CS… Quand vous estimez une équation de salaire en mettant la CS comme variable explicative, vous êtes embarrassés… parce qu’avec les conventions collectives, il y a un certain nombre de personnes dont le salaire est quasiment prédéterminé. Par exemple dans l’industrie, si vous examinez les écarts individuels de salaire en mettant comme variable explicative la CS au sens des conventions collectives, vous expliquez en grande partie le fait par lui-même. Par conséquent, dans les équations économétriques, ce sont des variables qui ne sont pas faciles à interpréter… De même, lorsque vous travaillez sur panel, le fait que les gens ne restent pas dans la même CS n’est pas non plus simple à gérer dans les équations de salaire puisque les plus fortes progressions de salaire vont apparaître précisément chez les personnes qui ont les plus fortes progressions de CS. »

(Entretien avec Stefan Lollivier, septembre 2006)
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Pour les statisticiens qui s’attachent à mesurer les déterminants du salaire, la PCS jouerait l’effet d’une variable tautologique dans la mesure où elle est utilisée par les partenaires sociaux dans certains accords de branches ou dans le cadre de conventions collectives pour déterminer les grilles de rémunération. À côté d’autres variables comme l’âge, le diplôme ou le sexe, la contribution de la PCS à la détermination du salaire risque donc d’être à hauteur de 100 % et de biaiser ainsi l’équation. De plus, l’inclusion dans un même modèle statistique de la catégorie socioprofessionnelle avec des variables telles que le diplôme ou encore le statut d’activité a pour effet – selon l’heureuse expression employée par François Héran – d’« essorer » la catégorie sociale en lui retirant – par décomposition des « effets purs » – les propriétés synthétiques qui la rendent précisément agissantes [26]  François Héran, « Voter, toujours, parfois… ou jamais »,... [26] . Qu’elle soit enregistrée à un niveau agrégé ou à un niveau plus fin, la PCS synthétise en définitive un faisceau de propriétés qui convient mal au raisonnement économétrique.

La conversion à l’économétrie

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À l’Insee, la conversion aux modèles économétriques, qu’on pourrait qualifier d’« econometric turn », est plus tardive que dans d’autres pays. Elle se manifeste d’abord par une profonde réorientation de la revue Économie et statistique, comme l’évoque Baudouin Seys, qui a pris son premier poste à l’Insee en 1974 en tant que responsable de l’enquête Emploi, puis qui, plus tard, est devenu chef du département de l’édition en 1993.

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« Quand Milleron est arrivé en 1988, il a décrété qu’Économie et statistique devrait être “scientifique”. Il s’est exercé une contrainte très forte à l’égard des gens qui écrivaient dans la revue. Le “scientifique”, c’était l’économétrie et la présence d’encadrés fournis en équations pleines de lettres grecques. Une grande partie des cadres qui avaient l’habitude de contribuer à Économie et statistique se sont arrêtés d’écrire ; du coup, il y avait de plus en plus de difficultés à trouver des articles et progressivement, beaucoup de gens se sont dit qu’on n’avait plus besoin d’Économie et statistique. »

(Entretien avec Baudouin Seys, février 2006)
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Alors que la revue Économie et statistique a longtemps accueilli en son sein des contributions valorisant des résultats d’enquêtes statistiques menées à l’Insee, l’ambition devient plus théorique. Progressivement, de nouvelles normes de scientificité s’imposent et se traduisent dans la revue par un quasi-abandon des références aux catégories socioprofessionnelles : les mots « ouvriers », « industrie » et « cadres » disparaissent progressivement des résumés d’article [27]  Ludovic Bourlès, « Analyse de l’évolution des sujets... [27] . Le déclin de l’usage de la nomenclature des PCS est en grande partie lié à la diffusion des modèles de régression, mais il n’est pas aussi prononcé dans Données sociales que dans Économie et statistique [28]  Le déficit de visibilité de la nomenclature des PCS... [28] . Le fossé se creuse alors entre ceux qui publient dans l’une ou l’autre de ces revues, comme l’explique Baudouin Seys, qui supervise à l’époque les publications à l’Insee.

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« Données sociales, c’est la publication du “bas clergé”, qui est plutôt social-démocrate ; c’est la publication dans laquelle se reconnaît le “bas clergé”. Les attachés qui font des études, que ce soit à l’Insee ou dans les services statistiques des ministères, sont fiers de publier dans Données sociales. En revanche, le haut clergé n’aimait pas Données sociales dans les années 1990. Pour la direction de l’Insee, tout ce qui était social était assez méprisable sauf si c’était relevé par l’analyse économétrique. »

(Entretien avec Baudouin Seys, février 2006)
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Durant les années 1990, les modèles fondés sur les techniques économétriques, qui étaient restés précédemment l’apanage de jeunes administrateurs sortant de l’ENSAE, deviennent le paradigme dominant dans l’ensemble de l’institution.

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« Tout est dans l’inconscient, dans le non-dit, dans le ça va de soi. On n’a jamais eu aucune consigne pour dire “les CS, c’est ringard”, mais c’était implicite. On vous dit “ah tiens, là ce serait bien de faire un peu d’économétrie pour voir ça, de voir ce qu’un logit donnerait…”. Dès lors qu’on est conduit vers cet outil, on se heurte à la redondance entre revenu, diplôme et catégorie socioprofessionnelle. Comme le revenu et le diplôme sont plus simples à manier que la CS … Ça se fait presque naturellement : les attachés, les jeunes administrateurs font ce qui se fait. »

(Entretien avec Baudouin Seys, février 2006)
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Dans une institution comme l’Insee qui est marquée à la fois par un ordre hiérarchique contraignant et par une grande autonomie laissée aux agents, les changements d’orientation ne prennent pas la forme d’instructions écrites ou de circulaires, comme dans d’autres administrations. L’adhésion à de nouvelles normes bureaucratiques ne nécessite aucune consigne, « tout est dans l’inconscient ». Une évolution comparable à celle que décrit cet ancien responsable des publications va d’ailleurs affecter également le contenu des enseignements dispensés aux statisticiens. Après avoir touchée l’ENSAE où les futurs administrateurs sont depuis longtemps formés aux techniques de l’économétrie, une conversion similaire s’opère à l’ENSAI qui accueille les attachés. Cécile Brousse, qui était chargée de coordonner l’enseignement des sciences sociales en 1re et 2e année et la formation continue diplômante des attachés, l’évoque en ces termes.

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« J’essayais de faire en sorte qu’il y ait des enseignements de sociologie obligatoires donc j’ai essayé de monter ces enseignements mais ça a été très difficile de les maintenir. En deuxième année, la sociologie était concurrencée par des enseignements de gestion, de droit des entreprises et de technique rédactionnelle. Et pour la troisième année, ça a été l’apothéose… Là, je me suis retrouvée toute seule en comité de direction, à défendre l’idée d’un enseignement de sciences sociales qui comprendrait une histoire de la statistique, un cours sur les nomenclatures et un cours de sociologie du travail… J’apparaissais vraiment comme la preuve vivante qu’avec des gens comme moi, l’école ne pouvait pas tourner rond [rires]. Quand j’ai quitté l’ENSAI, l’enseignement de la sociologie a lentement décliné. »

(Entretien avec Cécile Brousse, juin 2005)
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La position isolée de cette jeune administratrice défendant le principe du maintien d’un enseignement de sciences sociales dans la formation des attachés illustre à elle seule la place restreinte que la hiérarchie de l’Institut accorde désormais à ce type de thématique. Au recul de l’usage de la nomenclature dans les publications de l’Insee correspond un effacement progressif de l’enseignement de la sociologie dans les lieux de formation des futurs statisticiens. À cet égard, il suffit de se référer au programme de cours dispensés à l’ENSAE en 2006 : en 2e année ne subsiste qu’un cours optionnel englobant la mobilité, l’éducation, la consommation et les modes de vie, auquel on peut ajouter un autre enseignement optionnel d’histoire de la statistique. Dans l’hypothèse où les futurs administrateurs choisiraient ces deux options, la sociologie occupe tout au plus 34 heures sur les quelques 870 heures de formation offertes (soit environ 4 %). En 3e année, la sociologie demeure regroupée dans un module qui comporte une partie consacrée à la réflexion sur les enquêtes statistiques, un cours sur les « modèles d’acteurs » et un autre sur la sociologie de l’entreprise. Désormais, le projet en vigueur à l’ENSAE consiste à orienter la majorité des étudiants vers les secteurs « porteurs » de la finance et, plus généralement, de l’entreprise, dans une perspective internationalisée. Dans sa maquette de présentation, la direction de l’école fait valoir que l’ENSAE a acquis « une très grande notoriété auprès des entreprises », que 38 % des diplômés se sont orientés vers les secteurs de la banque et de l’assurance, et qu’« au sein de ces entreprises, les postes de traders et d’actuaires sont les plus fréquemment occupés par les diplômés ».

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La transformation progressive d’une école de statisticiens en une véritable « business school » semble être confirmée par l’évolution du recrutement social : la part des enfants d’ingénieurs et de professions libérales, d’industriels, d’officiers et d’enseignants progresse, tandis que décroît la part des enfants des classes populaires [29]  Pour une analyse détaillée de cette évolution, voir... [29] . Au sein de la promotion 2005, les passages vers l’univers académique et la recherche concernent seulement 9 % des élèves et, parmi eux, la plupart s’oriente vers les sciences économiques, la statistique mathématique et la finance. La sociologie, dont la légitimité reposait sur quelques personnalités charismatiques, a toujours été fragile au sein de l’ENSAE et de l’Insee et semble avoir disparu de l’univers de références des jeunes générations de statisticiens. On comprend alors mieux les propos de cet ancien responsable des publications : « La CS est devenue has been à l’Insee ». Plus fondamentalement, c’est la nébuleuse planificatrice qui s’était constituée après guerre autour de l’Insee qui semble s’être délitée au profit d’un consensus centré sur le référentiel de l’acteur rationnel tel que le conçoit le raisonnement microéconomique. Cette nouvelle épistémologie pratique est à mettre en relation avec les transformations intervenues dans le recrutement des statisticiens : leur origine et leur position sociale, d’une part, et l’organisation de leur formation et de leur carrière, d’autre part, expliquent en grande partie le déclin d’une vision du monde en termes de groupes sociaux au sein de l’institution statistique [30]  Sur la nécessité d’analyser l’activité statistique... [30] .

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Parallèlement à ces transformations affectant la formation des statisticiens, le souci de la direction de l’Insee d’internationaliser une recherche statistique dépeinte comme trop « hexagonale » conduit les responsables des publications à se conformer davantage aux canons de scientificité anglo-saxons. Dès lors, c’est la légitimité même de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles qui va se trouver progressivement remise en cause, en particulier en raison de son incompatibilité avec d’autres outils en vigueur dans les pays européens.

L’argument des comparaisons internationales

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Par une étrange ruse de la raison statistique, l’un des arguments qui avaient assuré le succès de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles se retourne cinquante ans plus tard contre elle. La légitimité qu’elle a acquise au cours de l’histoire tient en effet en grande partie à sa capacité à représenter la société française dans sa spécificité, en faisant la synthèse entre des catégorisations indigènes (notamment telles qu’elles sont formalisées dans les conventions collectives), des représentations savantes et des préoccupations de statisticiens. Pourtant, cette qualité à être connue et reconnue au sein d’un espace national est vite devenue un défaut majeur faisant obstacle aux travaux ayant une ambition comparative. Arrivé à l’Insee en 1983 comme responsable de l’enquête sur les patrimoines, puis devenu successivement chef de la division des Enquêtes de conjoncture, chef du département des prix à la consommation, directeur de l’ENSAE et actuellement directeur des statistiques démographiques et sociales, Stefan Lollivier appartient à une génération d’administrateurs qui a beaucoup contribué au renouvellement de la formation des statisticiens et qui a beaucoup plaidé pour un rapprochement avec les outils « standards » internationaux.

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« Le problème de la nomenclature française, c’est qu’elle n’est pas exportable, car elle est fondée sur les conventions collectives qui n’existent pas ailleurs. Donc, pour sortir de l’impasse, il faut essayer de trouver ensemble les meilleurs principes qui vont servir à établir une nomenclature de stratification sociale. Il y a à peu près consensus sur l’application des idées de Goldthorpe [31]  Les travaux de ce sociologue britannique constituent... [31] … On a beaucoup travaillé à l’Insee depuis 2 ans, en participant notamment à des groupes internationaux, et on a élaboré vis-à-vis d’Eurostat la position française de ce que devrait être une nomenclature. Mais il nous faut faire le deuil de l’ambition d’exporter la nôtre, parce que ça, c’est pas possible. On ne peut pas demander aux anglais de codifier en CS, ça n’a pas de sens. ».

(Entretien avec Stefan Lollivier, septembre 2006)
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Dans un premier temps, la singularité de la nomenclature française et l’impossibilité de l’utiliser dans les grandes revues internationales ont constitué un argument de poids pour lui substituer des variables comme le revenu et le diplôme, perçues à la fois comme plus robustes et plus transposables. La conversion à un modèle de scientificité indexé sur l’intensité mathématique [32]  Sur le rôle joué par Edmond Malinvaud (directeur de... [32] s’accommode mal d’une nomenclature correspondant à une vision du monde bientôt considérée comme obsolète. À partir de la fin des années 1990, la pression insistante d’Eurostat pour parvenir à un outil standard de comparaison européenne et internationale remet en cause la légitimité même de l’existence de la nomenclature française. L’ambition de l’organisme européen est d’élaborer dans un premier temps un tronc commun de questions posées dans toutes les enquêtes nationales et de parvenir, à plus long terme, à une nomenclature commune à tous les pays. L’Office national de statistiques anglais a d’abord remis un rapport à Eurostat en janvier 2001 posant déjà la nécessité de se conformer au « schéma de classe » inspiré du modèle de Goldthorpe (appelé aussi « schéma EGP » en référence aux travaux de Erikson-Goldthorpe- Portocarero [33]  Robert Erikson, John H. Goldthorpe, Lucienne Portocarero,... [33] ). Ces travaux se sont prolongés au sein d’un consortium de chercheurs européens dénommé European Socioeconomic Classification (ESeC) et chargé de définir ce que pourraient être les principes généraux d’une nomenclature européenne. Le modèle de Goldthorpe repose sur l’idée que les conditions d’exercice des professions sont primordiales pour différencier les statuts sociaux. Cette grille de lecture n’est pas radicalement différente dans son principe de celle induite par la nomenclature française, on y retrouve le postulat d’une discontinuité de la structure sociale rappelant implicitement une lecture en termes de classes. La différence principale entre les deux outils tient à la place centrale accordée par le schéma de Goldthorpe au niveau de qualification et au degré de subordination hiérarchique dans l’emploi. La position des salariés dans l’entreprise occupe également une place importante dans la nomenclature française, mais elle s’articule à d’autres critères ; la spécificité des catégories socioprofessionnelles réside dans la possibilité qu’elles offrent de caractériser des « milieux sociaux » et de combiner plusieurs principes hiérarchiques (d’ordre économique, culturel et social).

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Partant d’une logique empruntée au modèle de Goldthorpe, le projet ESeC repose donc sur l’hypothèse que la position sociale des individus découle principalement de leur place dans la « relation de travail », c’est-à-dire de leur degré d’autonomie et du rôle qu’ils jouent dans la relation de subordination reliant l’employé à son employeur. Ce cadre d’analyse a donné lieu à l’élaboration d’une classification en neuf grands groupes pour les actifs occupés, auxquels ont été adjoints les chômeurs [34]  Pour une présentation détaillée et commentée, voir... [34] . Le groupe 1 (« Large employers higher grade professional, administrative and managerial occupations ») se caractérise par l’occupation de postes de commandement de haut niveau (chefs de grandes entreprises, cadres dirigeants et membres des professions libérale de niveau supérieur) ; le groupe 2 (« Lower grade professionnal administrative and managerial occupations and higher grade technician and supervisory occupations ») renvoie également aux professions d’encadrement mais à un niveau inférieur (autres professions libérales et cadres ou techniciens supérieurs) ; le groupe 3 (« Intermediate occupations ») correspond à des employés de niveau supérieur ; le groupe 4 (« Small employer and self employed occupations ») renvoie aux indépendants ou chefs de petites et moyennes entreprises (hors agriculture) et le groupe 5 (« Self employed occupations ») est analogue pour les professions de l’agriculture ; le groupe 6 (« Lower supervisory and lower technician occupations ») rassemble des ouvriers supérieurs et des professions techniques ; le groupe 7 (« Lower service, sales and clerical occupations ») correspond à des professions de niveau inférieur dans le domaine technique ; le groupe 8 (« Lower technical occupations ») s’apparente à la catégorie des ouvriers qualifiés et le groupe 9 (« Routine occupations ») rassemble toutes les professions routinières des différents secteurs.

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Pour des pays comme l’Italie, l’Espagne ou l’Allemagne qui n’ont pas de nomenclature équivalente à celle des PCS, ce changement de référentiel pourrait constituer un apport significatif et constituer une avancée par rapport à une sociologie internationale longtemps restée indifférente à l’égard de toute structuration par la profession [35]  Pour une discussion d’ensemble des problèmes sociologiques... [35] . On peut en revanche s’interroger sur les conditions d’adaptation du prototype de classification ESeC au contexte français, d’autant qu’il existe peu d’études sur les conséquences d’un alignement de la statistique sociale sur la (future) norme européenne [36]  Sur les travaux consacrés à la transposition de la... [36] . Tout d’abord, le projet de nomenclature défendu par le consortium de chercheurs européens conserve le principe de la distinction entre les indépendants et les salariés pour les catégories intermédiaires (les salariés des groupes 3 et 6 s’opposent aux indépendants des groupes 4 et 5), même si ce clivage ne s’applique pas pour le haut de la hiérarchie sociale (le groupe 1 rassemble des chefs de grandes entreprises, des professions libérales et des cadres dirigeants de niveau supérieur). On y retrouve également, comme dans la nomenclature française, le souci de classer les salariés en fonction de leur niveau de responsabilité dans l’entreprise et d’isoler les professions de l’agriculture. Mais dans l’ensemble, la classification ESeC suggère une hiérarchie des postes reposant sur les notions de manager (cadre dirigeant) et de supervisor (encadrant), alors que les catégories socioprofessionnelles s’apparentent davantage à des isolats. Un tel cadre d’analyse ne permet pas de rendre compte de certaines distinctions particulièrement visibles dans la nomenclature française, comme par exemple celle qui oppose ouvriers de type industriel et ouvriers de type artisanal ; ceux-ci seraient répartis dans de nouvelles catégories reposant sur le niveau de qualification et sur le caractère routinier de leurs tâches [37]  Cécile Brousse, Olivier Monso, Loup Wolff, cité. [37] . La classification ESeC ferait en outre disparaître un clivage structurant pour beaucoup de pays européens autres que la Grande-Bretagne, celui qui oppose le « secteur public » à celui du « privé ». Enfin, les propositions de nomenclatures plus détaillées (à deux chiffres) restent à ce jour très embryonnaires et un tel niveau d’agrégation suggère une représentation unidimensionnelle de la hiérarchie sociale, ne retenant que le degré de subordination et d’autonomie comme critère de classement.

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Les débats qui se sont déroulés ces dernières années autour des difficultés soulevées par le processus d’harmonisation européenne révèlent également l’attachement très variable des chercheurs et des statisticiens à la nomenclature française. Le projet européen a rencontré un écho très favorable auprès des chercheurs spécialisés dans les études comparées de mobilité sociale et auprès de tous ceux qui privilégient l’utilisation de modèles économétriques. Beaucoup de statisticiens s’en sont aussi saisis comme une solution possible au coût et à la lourdeur qu’ils associent à l’actuelle nomenclature des PCS : dans le bulletin individuel du recensement, le repérage précis de la catégorie socioprofessionnelle nécessite, de par sa multi-dimensionalité, un nombre important d’items. Le passage à une nomenclature harmonisée et moins détaillée libérerait de l’espace pour d’autres questions susceptibles d’éclairer différemment les divisions de l’espace social. De son côté, la direction de l’Insee semble acquise à l’idée que la nomenclature des PCS a trop de défauts pour être défendue dans le cadre du processus d’harmonisation européenne.

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On peut néanmoins se demander dans quelle mesure les nouvelles catégories proposées par le prototype d’ESeC peuvent s’imposer à des utilisateurs français auprès desquels la nomenclature des PCS conserve une forte légitimité. Pour les instituts de sondage, elle demeure incontournable pour l’établissement de quotas et le redressement des échantillons, mais elle n’apparaît plus systématiquement dans les tableaux de résultats, sinon de façon très agrégée. Les entreprises de presse y font encore référence, mais privilégient, pour cibler leur publics, des taxinomies (« cadres actifs », « décideurs », etc.) assises sur des critères économiques de revenu ou encore de pouvoir dans l’entreprise [38]  Julien Duval, Critique de la raison journalistique.... [38] . Dans les enquêtes de marketing, les professionnels des études de marché continuent eux aussi à mobiliser la nomenclature, mais de façon de plus en plus sommaire : ils la réduisent le plus souvent à trois groupes de revenus (haut, moyens, bas), voire à une simple opposition entre CS+ et CS-, le signe positif étant affecté aux artisans, commerçants, chefs d’entreprise, cadres, professions intellectuelles et professions intermédiaires, et le signe négatif aux ouvriers, employés, agriculteurs et inactifs (les retraités sont cependant reclassés dans leur ancien groupe) [39]  Cf. Hedda Faucheux, Guy Neyret, Évaluation de la pertinence... [39] . Maintenant que l’intégration monétaire européenne est réalisée, tous ces acteurs privés considèrent la spécificité de la nomenclature française plutôt comme un obstacle à l’élaboration d’études de marché débordant l’espace national. Ils suivent donc avec un grand intérêt les tentatives de construction d’une nomenclature harmonisée à l’échelle européenne (voire internationale) qui leur permettrait des études de marché beaucoup plus vastes.

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La montée en puissance des méthodes économétriques au sein de l’Insee et l’attention apportée par les statisticiens aux transformations du marché du travail ont progressivement relégué la nomenclature des PCS au rang de variable secondaire, susceptible dans certains cas d’être prise en compte. Cette désaffection s’est traduite par une absence de réflexion sur la possibilité de rénover cet outil. Plusieurs missions successives ont été confiées à des administrateurs en fin de carrière, mais on ne peut s’empêcher de penser que leur position marginale dans l’institut est à l’image de la place assignée par la direction de l’Insee aux questions relatives aux catégories sociales : dans la période récente, aucune mission prioritaire et aucun effort budgétaire ou humain n’ont été affectés à ces questions [40]  On peut toutefois mentionner la rénovation opérée en... [40] . Vingt-cinq ans après son élaboration en 1954, la nomenclature a fait l’objet d’un travail de refonte qui a débouché sur la grille de 1982, mais encore vingt-cinq ans plus tard, force est de reconnaître qu’une réactualisation de ce type semble plus qu’improbable. Dès lors, cet outil apparaît pour le moins obsolète pour ses utilisateurs comme pour ses concepteurs et s’avère être en bien mauvaise position pour constituer un pôle de référence lors des travaux d’harmonisation européenne qui ne manqueront pas d’aboutir à une nomenclature commune.

Une nouvelle perception du monde social

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Après avoir analysé les mécanismes sociaux qui ont conduit les statisticiens français à beaucoup moins utiliser une nomenclature jadis incontournable, il reste à étudier les variables qui se sont progressivement substituées à celles relatives aux catégories sociales et les conséquences d’une telle évolution sur les représentations de la société.

Quelles variables pour décrire les inégalités?

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La force explicative de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles a longtemps tenu en grande partie au fait qu’elle permet de synthétiser un très grand nombre d’attributs sociaux. À ce titre, elle a longtemps été la variable clef pour comprendre les variations des comportements et des pratiques. L’hypothèse sous-jacente consistait à postuler que des groupes d’individus ayant des caractéristiques objectivement comparables (du point de vue des conditions de travail, de formation et des origines sociales) ont toutes les chances de développer des pratiques sociales communes (loisirs, consommations…) précisément parce qu’elles sont le produit des conditions sociales dans lesquelles ils vivent. Or, c’est justement cette capacité de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles à rendre raison de la communauté de destins sociaux qui est de plus en plus contestée, au sein même de l’institution statistique qui l’avait vu naître.

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Si la variable du revenu a toujours occupé une place importante dans les publications statistiques, elle semble prendre davantage de poids à mesure que décline celle des catégories socioprofessionnelles. Comme on l’a vu, cette évolution est en partie liée à la diffusion, voire à la généralisation des modèles économétriques, mais on la retrouve également dans des publications mobilisant de simples tableaux croisés. L’analyse exhaustive du contenu des numéros d’Insee Première révèle que la part des articles utilisant la variable du revenu tend plutôt à augmenter dans la période récente (graphique 2). L’importance accordée au revenu pour mesurer des différences de pratiques ou d’accès aux biens fait ressortir d’importantes inégalités qui s’inscrivent dans un autre modèle d’explication. En plaçant sur un même plan analytique (voire en mettant en concurrence dans des modélisations) la catégorie socioprofessionnelle et le revenu, on suggère implicitement que le maintien d’inégalités de destinées sociales entre individus n’est pas imputable à des formes de relégation pluridimensionnelles, mais à de simples différences de dotation économique et/ou de capital humain (notamment en termes d’investissement scolaire). Un exemple de cette évolution nous est donné par l’analyse du déclassement : pendant longtemps, le phénomène a été analysé comme le décalage entre une origine sociale et une position sur le marché du travail [41]  Sur les différentes possibilités de mesurer la mobilité... [41] . Dans une récente étude consacrée au « déclassement des jeunes sur le marché du travail » [42]  Cf. Jean-François Giret, Emmanuelle Nauze-Fichet, Magda... [42] , les auteurs notent que la catégorie socioprofessionnelle « ne se prête pas aisément à un classement hiérarchique » et qu’il faut lui préférer « la rémunération » : conformément à la théorie du capital humain, la préparation d’un diplôme est ici assimilée à un investissement et la rémunération de l’emploi se conçoit comme une forme de retour sur investissement. Le déclassement est alors analysé comme une difficulté (voire une impossibilité) à rentabiliser un investissement supplémentaire en formation. Le rôle de l’école et des rapports inégaux à la culture scolaire dans la reproduction des inégalités sociales s’en trouve alors largement minimisé, voire occulté.

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Enfin, l’évolution des questions posées dans les enquêtes de l’Insee laisse entrevoir l’émergence de nouvelles variables visant à situer la personne en fonction de son origine nationale et non plus seulement de son origine sociale. Progressivement, l’introduction de questions portant sur l’appartenance nationale ou culturelle des parents tend à se généraliser : en 1999, il est introduit dans l’enquête Famille une question sur le pays de naissance des parents et il en est de même en 2005 pour l’enquête Emploi et en 2006 pour l’enquête Logement. Dans beaucoup d’enquêtes, la question sur la profession du père (et parfois de la mère) a été reconduite d’année en année, mais elle apparaît de plus en plus rarement dans les tableaux de résultats diffusés par l’Insee et dans les exploitations secondaires. Le simple examen des questions posées dans les enquêtes suffit à démentir l’idée reçue selon laquelle le système statistique public serait soumis à un « tabou ethnique ». En revanche, l’analyse des usages de ces mêmes enquêtes laisse penser que les statisticiens se désintéressent du critère de l’origine sociale et privilégient d’autres variables qui ne la recoupent pas véritablement.

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L’abandon progressif de l’usage des catégories socioprofessionnelles semble découler d’une volonté pragmatique de prendre en compte, en les spécifiant de façon autonome, les différentes dimensions qui contribuent à façonner le monde social : l’usage de variables plus localisées, plus précises permettrait d’obtenir des résultats plus « significatifs ». Le gain incontestable que procure la mobilisation d’autres variables, tels le revenu, le diplôme, le statut d’emploi ou l’origine nationale, risque néanmoins de s’imposer au détriment d’une pensée relationnelle du monde social qui permet de restituer la cohérence de l’ensemble des pratiques économiques, culturelles ou politiques.

Une nomenclature en crise

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Dans les publications de l’Insee, les inégalités (face aux risques sociaux notamment) sont de moins en moins liées à une structure de « classes » qui se reproduit : elles sont présentées sur un mode de plus en plus personnel. Maintenir une représentation structurée à partir de « collectifs » ou de groupes se heurterait à un processus d’individualisation du social présenté comme inéluctable. Deux types de positions peuvent découler d’un tel constat : la première consiste à remettre en cause la légitimité même de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles, au profit d’autres variables au rendement explicatif supposé plus grand ; la seconde viserait davantage à adapter cet outil aux transformations du marché du travail.

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L’objection couramment utilisée à l’encontre de la pertinence des catégories socioprofessionnelles porte sur la difficulté qu’il y aurait à l’utiliser pour rendre compte des effets de la crise économique et, en particulier, de l’instabilité de l’emploi et du chômage de masse. L’un des passeurs de l’économétrie à l’Insee, devenu aujourd’hui directeur des statistiques démographiques et sociales, l’explique.

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« Il y a 30 ans, il y avait beaucoup moins de chômage, les trajectoires étaient plus homogènes, la précarité était moindre… Dans une économie beaucoup moins tertiaire, l’instabilité de l’emploi était peu répandue, et les situations sur le marché du travail beaucoup plus stables qu’elles ne le sont aujourd’hui. Donc, une nomenclature définie avec des critères fonctionnels, au sens des conventions collectives, était sans doute pertinente. Aujourd’hui, avec des jeunes qui mettent parfois des années à s’insérer, un chômage durablement élevé et un recours beaucoup plus fréquent aux contrats à durée déterminée, est pratiquement apparue une classe sociale de précaires, qui ne relève pas vraiment de l’industrie ou du tertiaire. Je pense que la dimension instabilité de l’emploi est devenue première par rapport à la dimension de métier. »

(Entretien avec Stefan Lollivier, septembre 2006)
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Dans un contexte de montée du chômage de masse, l’intérêt de cette nouvelle génération de statisticiens se porte sur la dynamique du marché du travail et la mobilité des carrières, autant de problématiques pour lesquelles l’outil des PCS paraît mal adapté. L’analyse des publications de l’Insee sur les dix dernières années laisse d’ailleurs apparaître la montée en puissance d’une nouvelle catégorisation fondée sur le statut d’emploi. La question des inégalités, autrefois indissociablement liée à la question ouvrière, semble désormais être centrée autour de l’opposition entre chômeurs et actifs occupés. Cette nouvelle représentation du monde social repose essentiellement sur un postulat : la chronicité d’un chômage de masse et la montée des « nouvelles précarités » depuis plus de vingt-cinq ans rendraient de plus en plus caduque la nomenclature des PCS, qui, par construction, repose sur une norme d’emploi stable à durée indéterminée.

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Ainsi, plusieurs processus contribuent à frapper d’obsolescence une représentation de la société en fonction des identités professionnelles : la persistance d’un volant massif de chômeurs de longue durée, l’allongement (pour les plus jeunes) de la période d’insertion sur le marché du travail, le développement de formes atypiques d’emploi ou encore l’augmentation des mobilités entre activité et chômage. Un des représentants de la nouvelle génération d’administrateurs de l’Insee, Éric Maurin, caractérise ainsi le marché du travail français par une double tendance : d’un côté, plus de fragilité et plus d’instabilité dans l’emploi et, d’un autre côté, une plus grande individualisation du travail (qui « mobilise » toujours plus la « personne »). La montée du risque de perte d’emploi aurait affaibli en profondeur la relation à une identité sociale stable [43]  Éric Maurin, L’Égalité des possibles…, op. cit., p... [43]  : il en déduit que les inégalités ne se déclineraient plus collectivement (dans des « groupes » ou des « classes » sociales) mais individuellement par une interpellation permanente de la « personne », dans ses « qualités » relationnelles notamment [44]  Éric Maurin, ibid., p. 44. [44] . Il faudrait cependant ajouter que les discours médiatiques et politiques sur la fin des classes ont sans doute eu plus d’impact sur les fractions les plus dominées de l’espace social que sur les catégories favorisées. L’exploitation de l’enquête réalisée par l’Insee en 2003 et consacrée à la « construction des identités » montre que le recul de l’identification à des groupes ne touche pas de la même façon toutes les catégories sociales : « En 1988, 60 % des ouvriers et 53 % des employés déclaraient avoir le sentiment d’appartenir à une classe sociale, ils sont respectivement 47 % et 44 % aujourd’hui ; dans le même temps, cette proportion est restée pratiquement stable chez les cadres, de 64 % à 61 % » [45]  Thomas Amossé, Olivier Chardon, « Les travailleurs... [45] . Il est toujours difficile d’identifier des causes univoques à l’évolution des représentations, mais on peut se demander si le déclin de l’usage de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles par les statisticiens n’a pas lui-même contribué à alimenter les discours sur la fin des classes sociales en France.

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Les évolutions récentes du marché du travail ne conduisent pourtant pas nécessairement à l’abandon de toute représentation en termes de groupes sociaux. Dans la période récente, le développement du travail non qualifié bien au-delà de la seule sphère ouvrière a conduit certains statisticiens à mettre en cause la distinction traditionnelle établie au sein de la nomenclature entre ouvriers et employés. Partant du constat qu’il est de plus en plus difficile de distinguer le travail ouvrier de celui des employés (notamment du point de vue de la matérialité des tâches), ils tentent de dessiner les contours d’un nouveau clivage qui opposerait d’une part les ouvriers et les employés qualifiés et d’autre part les travailleurs non qualifiés. Pour matérialiser cette frontière qui ne s’appliquait pas aux employés dans la nomenclature des PCS, certains retiennent l’opposition entre les fonctions administratives impliquant la maîtrise de procédures écrites et les emplois de service aux personnes [46]  Guillaume Burnod, Alain Chenu, « Employés qualifiés... [46] . D’autres auteurs privilégient le niveau de formation initial : « Une profession est ainsi définie comme qualifiée si son accès en début de carrière nécessite de posséder une spécialité de formation spécifique [47]  Thomas Amossé, Olivier Chardon, art. cité, p. 206. [47] . » Dans tous les cas, l’objectif poursuivi est de rendre visibles des caractéristiques communes aux ouvriers et employés non qualifiés, en termes de statut d’emploi (importance de l’intérim, CDD et autres contrats aidés), de conditions de travail (tâches pénibles et répétitives, horaires flexibles…) et de rémunération (souvent proche du minimum légal). À la différence des analyses centrées sur le revenu ou sur l’opposition entre chômeurs et actifs occupés, cette nouvelle partition ne remet pas en cause l’usage de la nomenclature en elle-même, mais suggère plutôt d’y intégrer des évolutions structurelles qui traversent les groupes des ouvriers et employés.

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**

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L’usage systématique de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles pour représenter statistiquement le monde social a connu un succès en France que l’on ne retrouve guère dans d’autres pays [48]  Pour une analyse comparée du traitement de la question... [48] . Cette spécificité s’explique en partie par le rôle joué par l’État et la planification dans la remise en route de l’économie française après la seconde guerre mondiale. Il ne s’agit pas ici de succomber à l’illusion d’un « âge d’or » ou d’un passé mythique de l’usage des CSP au sein de l’Insee. L’évolution des modèles de représentation statistique découle en grande partie des transformations du marché du travail et des modèles cognitifs qui s’efforcent de les décrire. Mais cette étude sur les usages de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles montre que l’évolution des rapports de force au sein de l’institution statistique a largement contribué à accélérer l’émergence d’une nouvelle représentation du monde social. Pour autant, l’analyse de la société en termes de groupes sociaux est loin d’avoir totalement disparu ; elle continue à irriguer nombre de publications sociologiques et économiques, mais leur statut a changé : il ne s’agit plus de groupes qui se différencient par des pratiques distinctes, mais de constellations d’individus que les statisticiens tentent d’ordonner à partir de variables comme le diplôme et le revenu. Une telle représentation du monde social est déjà à l’œuvre dans nombre de pays et elle tend à s’imposer en France par le biais de l’harmonisation européenne.

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Déjà affaiblie au sein de l’institution statistique, la nomenclature des catégories socioprofessionnelles l’est également dans le champ académique hexagonal. Les modélisations qui suggèrent une société d’individus émancipés des déterminismes sociaux, d’une part, et les analyses centrées sur l’activité de production symbolique des « personnes » (leurs « récits », leurs « grandeurs », etc.), d’autre part, n’ont guère besoin d’outil statistique pour mesurer la position sociale des acteurs qu’ils mettent en scène. Les instituts de sondage et les responsables d’enquêtes marketing demeurent certes d’importants utilisateurs de cet outil, mais à un niveau très agrégé et comme une approximation du revenu. Cet effacement progressif de la référence à toute forme de déterminisme social au profit d’une causalité inspirée des modèles économétriques se nourrit de tendances également à l’œuvre dans le champ scientifique et politique. Depuis le milieu des années 1980, le langage des classes a très nettement reflué dans les productions scientifiques, et plus particulièrement sociologiques [49]  La recension systématique du nombre d’ouvrages présents... [49]  ; parallèlement, la plupart des acteurs politiques (à l’exception d’une extrême gauche toujours minoritaire) ont également abandonné toute référence au thème des classes sociales. L’avènement de cette vision « social blind » (indifférente au social), qui consiste à dé-faire les représentations « collectives » fondées sur le critère de l’appartenance socioprofessionnelle, conforte en retour les agents du système statistique dans leur propre conversion et contribue à rendre de moins en moins visibles les processus de domination tels que les statisticiens pouvaient les faire apparaître lorsqu’ils en avaient encore l’ambition [50]  Nous tenons à remercier tout particulièrement Dominique... [50] .

Notes

[1]

Pour un exposé détaillé des conditions d’élaboration de cet outil, voir Alain Desrosières, « Éléments pour l’histoire des nomenclatures socioprofessionnelles », dans Insee, Pour une histoire de la statistique, Paris, Economica, 1987, t. I, p. 121-137.

[2]

Cf. Alain Desrosières, Laurent Thévenot, « Les mots et les chiffres : les nomenclatures socioprofessionnelles », Économie et statistique, 110, avril 1979, p. 49-67.

[3]

Ce constat rejoint celui dressé par Alain Bihr, Roland Pfefferkorn, Déchiffrer les inégalités, Paris, La Découverte/Syros, 1999, p. 13.

[4]

Le fait que ces agents du système statistique en soient aussi, par leurs écrits, les principaux commentateurs nous a contraints à renoncer, avec leur accord, à l’anonymisation des enquêtés : dans un univers comme celui-là, le nom propre fonctionne comme un indicateur de position de celui qui parle.

[5]

Jean Porte, « Les catégories socioprofessionnelles », dans Georges Friedmann, Pierre Naville, Traité de sociologie du travail, Paris, Armand Colin, 1961, t. I, p. 242-243.

[6]

Les agriculteurs, les patrons de l’industrie et du commerce, les cadres supérieurs et professions libérales, les cadres moyens, les employés, les ouvriers, les salariés agricoles, les personnels de service et les « autres catégories » (artistes, clergé, armée et police).

[7]

La notion de qualification renvoie en réalité à trois caractéristiques distinctes : la spécialisation inhérente à un emploi, la formation individuelle requise et le niveau de rémunération qui en découle (sur la dimension ternaire de la qualification ouvrière, voir Michel Cézard, « Les qualifications ouvrières en question », Économie et statistiques, 110, avril 1979, p. 15-36).

[8]

Cf. Alain Desrosières, Laurent Thévenot, Les catégories socioprofessionnelles, Paris, La Découverte, 1988 (Repères. 62), p. 25.

[9]

Bruno Jobert, Le social en Plan, Paris, Éditions ouvrières, 1981.

[10]

Alain Desrosières, « L’usage des statistiques dans l’étude des inégalités sociales », dans DREES, Définir les inégalités sociales. Des principes de justice à leur représentation sociale, Paris, MiRe, 1999, p. 111-119, dont p. 114.

[11]

En 1953 déjà, un volet complémentaire à l’enquête Emploi est ajouté pour observer le lien entre la classe sociale d’origine de l’individu et celle à laquelle il appartient au moment de l’enquête.

[12]

Loïc Blondiaux, La fabrique de l’opinion. Une histoire sociale des sondages, Paris, Seuil, 1998, p. 440-443.

[13]

La méthode par quotas consiste à sélectionner un échantillon de la population selon des critères de partition qui sont supposés avoir un lien avec la thématique de l’enquête, tandis que la méthode aléatoire consiste à tirer au hasard les personnes qui composent l’échantillon.

[14]

La connaissance des revenus des ménages était et reste encore très délicate, comme l’attestent les tentatives de comparer les données recueillies lors d’enquêtes déclaratives de l’Insee et les sources fournies par l’administration fiscale : cf. Jean-Michel Rempp, « La qualité de la mesure des revenus au début des années soixante », dans Les ménages, Paris, Insee, 1989, p. 113-134.

[15]

Johan Heilbron, « Pionniers par défaut? Les débuts de la recherche au Centre d’études sociologiques (1946-1960) », Revue française de sociologie, 32, 1991, p. 365-379.

[16]

Les résultats les plus significatifs sont publiés dans les revues Études et conjonctures et Économie et statistiques : voir Laurent Thévenot, « Les enquêtes Formation Qualification Professionnelle et leurs ancêtres français », dans Insee, Pour une histoire de la statistique, op. cit., p. 117-165.

[17]

Dans ce contexte, des séances de travail regroupant des élèves de l’École nationale d’administration et des collaborateurs de l’Insee débouchent sur la publication d’un ouvrage dirigé par Jacques Delors (dir.), Les indicateurs sociaux, Paris, SEDEIS, 1971.

[18]

Sur ces aspects, voir Hedda Faucheux, Guy Neyret, Évaluation de la pertinence des catégories socioprofessionnelles, document ronéotypé, Paris, Insee, mars 1999, p. 9 et suiv.

[19]

Bernard Sujobert, « Données sociales, quel usage des catégories socioprofessionnelles? », Courrier des statistiques, 107, septembre 2003, p. 41-42.

[20]

Alain Desrosières, Laurent Thévenot, Les catégories socioprofessionnelles, op. cit.

[21]

Dans son niveau le plus détaillé, la nomenclature des PCS de 1982 comporte 455 positions (code à 4 chiffres), mais dans les publications, on peut utiliser le niveau à 42 postes, une forme plus agrégée en 24 postes, ou encore le niveau le plus simplifié en 8 postes correspondant aux grands groupes socioprofessionnels.

[22]

Éric Maurin, L’Égalité des possibles. La nouvelle société française, Paris, Seuil/La République des idées, 2002, p. 9.

[23]

Claude Seibel, « Les liens entre Pierre Bourdieu et les statisticiens à partir de son expérience algérienne », dans Jacques Bouveresse, Daniel Roche (dir.), La liberté par la connaissance. Pierre Bourdieu (1930-2002), Paris, Odile Jacob, 2004, p. 105-121.

[24]

Sur tous ces aspects, voir Michel Gollac, « La rigueur et la rigolade », dans Gérard Mauger (dir.), Rencontres avec Pierre Bourdieu, Bellecombe-en-Bauges, Éditions du Croquant, 2005, p. 55-67.

[25]

Alain Desrosières, « Entre réalisme métrologique et convention d’équivalence. Les ambiguïtés de la sociologie quantitative », Genèses, 43, juin 2001, p. 112-127.

[26]

François Héran, « Voter, toujours, parfois… ou jamais », dans Bruno Cautrès, Nonna Mayer (dir.), Le nouveau désordre électoral. Les leçons du 21 avril 2002, Paris, Presses de Sciences Po, 2004, p. 351-367, dont p. 363.

[27]

Ludovic Bourlès, « Analyse de l’évolution des sujets et des thèmes traités dans la revue Économie et statistiques entre 1982 et 2002 », mémoire pour la formation continue diplômante des attachés, Rennes, ENSAI, 2004.

[28]

Le déficit de visibilité de la nomenclature des PCS dans Économie et statistique a partie liée avec la dévaluation des méthodes statistiques dites exploratoires, et notamment la présentation tabulaire des résultats d’enquête. Tout se passe comme si le « tableau croisé » était peu à peu considéré par les économètres comme un mode « vulgaire » d’exposition statistique destiné aux lecteurs profanes de Données sociales et d’Insee Première. C’est l’une des raisons pour lesquelles la nomenclature des catégories socioprofessionnelles, dont le mode de présentation privilégié est la forme tabulaire, semble s’être davantage maintenue dans ces deux dernières revues.

[29]

Pour une analyse détaillée de cette évolution, voir Frédéric Lebaron, La croyance économique. Les économistes entre science et politique, Paris, Seuil, 2000, chap. 5.

[30]

Sur la nécessité d’analyser l’activité statistique comme le produit d’un rapport que les statisticiens entretiennent avec le monde social et les catégories dont ils disposent pour le représenter, voir Dominique Merllié, « Le travail des catégories statistiques », Sociétés contemporaines, 14-15, 1993, p. 149-163.

[31]

Les travaux de ce sociologue britannique constituent une référence incontournable dans les débats sur la mobilité et la stratification sociale : voir en particulier John H. Goldthorpe et al., Social Mobility and Class Structure in Modern Britain, Oxford, Clarendon Press, 1980. Une part importante des questions relatives à l’harmonisation des nomenclatures à l’échelle européenne concerne la possibilité de transposer à d’autres réalités nationales ce modèle initialement construit pour décrire la société britannique (voir supra).

[32]

Sur le rôle joué par Edmond Malinvaud (directeur de l’ENSAE, puis directeur de l’Insee) dans la création d’une école française d’économie mathématique, voir Frédéric Lordon, « Le désir de “faire science” », Actes de la recherche en sciences sociales, 119, septembre 1997, p. 27-35.

[33]

Robert Erikson, John H. Goldthorpe, Lucienne Portocarero, « Intergenerational Class Mobility and the Convergence Thesis », British Journal of Sociology, 34 (3), 1983, p. 303-343.

[34]

Pour une présentation détaillée et commentée, voir Cécile Brousse, Olivier Monso, Loup Wolff, Is Prototype ESeC Relevant a Classification to Depict Employment Relations in France?, document de travail no F0705, Direction des statistiques démographiques et sociales, Insee, avril 2007.

[35]

Pour une discussion d’ensemble des problèmes sociologiques que soulève la nomenclature européenne, lire Louis Chauvel, Alain Chenu, Marco Oberti, Edmond Préteceille, « Enjeux et usages des catégories socioprofessionnelles : traditions nationales, comparaisons internationales et standardisation européenne », Sociétés contemporaines, 45-46 (1-2), 2002, p. 157-185.

[36]

Sur les travaux consacrés à la transposition de la nomenclature ESeC aux données françaises, voir Cécile Brousse, « Le projet de nomenclature européenne des catégories socio-économiques », Idées. La revue des sciences économiques et sociales, 147, mars 2007, p. 6-14.

[37]

Cécile Brousse, Olivier Monso, Loup Wolff, cité.

[38]

Julien Duval, Critique de la raison journalistique. Les transformations économiques de la presse économique en France, Paris, Seuil, 2004, p. 214-216.

[39]

Cf. Hedda Faucheux, Guy Neyret, Évaluation de la pertinence des catégories socioprofessionnelles, cité, p. 25 et suiv.

[40]

On peut toutefois mentionner la rénovation opérée en 2002, mais celle-ci a uniquement porté sur le niveau le plus fin des professions (en 486 postes), autrement dit sur un niveau très rarement utilisé dans les publications à grande diffusion : cf. PCS 2003, Nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles, Paris, Insee, 2003.

[41]

Sur les différentes possibilités de mesurer la mobilité sociale d’une génération à l’autre, voir Dominique Merllié, Les enquêtes de mobilité sociale, Paris, PUF, 1994, p. 62 et suiv.

[42]

Cf. Jean-François Giret, Emmanuelle Nauze-Fichet, Magda Tomasini, « Le déclassement des jeunes sur le marché du travail », dans Données sociales. La Société française, Paris, Insee, 2006, p. 307-314.

[43]

Éric Maurin, L’Égalité des possibles…, op. cit., p. 24.

[44]

Éric Maurin, ibid., p. 44.

[45]

Thomas Amossé, Olivier Chardon, « Les travailleurs non qualifiés : une nouvelle classe sociale? », Économie et statistiques, 393-394, 2006, p. 203-229, dont p. 211.

[46]

Guillaume Burnod, Alain Chenu, « Employés qualifiés et non qualifiés : une proposition d’aménagement de la nomenclature des catégories socioprofessionnelles », Travail et Emploi, 86, avril 2001, p. 87-105.

[47]

Thomas Amossé, Olivier Chardon, art. cité, p. 206.

[48]

Pour une analyse comparée du traitement de la question sociale dans d’autres configurations nationales, on pourra se reporter à Gordon Marshall, Repositioning Class : Social Inequality in Industrial Societies, Londres, Sage Publications, 1997.

[49]

La recension systématique du nombre d’ouvrages présents dans le catalogue de la Bibliothèque nationale et contenant « classe sociale » ou « classe ouvrière » montre qu’après l’engouement des années 1970, on assiste à un très net déclin de l’usage des termes à partir de 1984 : voir Louis Chauvel, « La déstabilisation du système des positions sociales », dans Hugues Lagrange (dir.), L’épreuve des inégalités, Paris, PUF, 2006, p. 91-112.

[50]

Nous tenons à remercier tout particulièrement Dominique Merllié qui nous a aidés à formuler le cadre méthodologique de la présente étude et nous a généreusement fait bénéficier de son expérience sur le sujet. Les commentaires de Frédéric Pierru, Philippe Cibois, Stéphane Jugnot et de Mathieu Hautchecorne nous ont également été très précieux.

Résumé

Français

En France, la nomenclature des catégories socioprofessionnelles a longtemps occupé une place centrale dans la représentation du monde véhiculée par l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). À partir d’une étude exhaustive de deux publications statistiques (Insee Première et Données sociales), les auteurs montrent que l’usage de la catégorie sociale se raréfie depuis quelques années au profit de deux autres variables, le diplôme et le revenu. Une telle évolution s’explique par la montée en puissance des modèles économétriques, mais aussi par la transformation des conditions de recrutement et de formation des statisticiens. Dans un pays où la statistique publique constitue une référence incontournable, une nouvelle représentation du monde « social blind » tend ainsi à s’imposer.

English

In France, the nomenclature of the social and occupational groups occupied for a long time a central place in the representation of the world conveyed by the National Institute of Statistics and of Economic Studies. From an exhaustive study of two French statistical publications, the authors show that the uses of the social category decline for some years for the benefit of two other variables, the diploma and the income. Such an evolution is due to the rise of econometric models but also by the transformation of the conditions of recruitment and training of statisticians. In a country where the public statistics constitute an obvious reference, a social blind representation of the world tends to lead.

Plan de l'article

  1. Une classification à usages multiples
    1. La représentation du monde social par les CSP
    2. Une variable de plus en plus discrète dans les publications de l’Insee
  2. Une disqualification multiforme
    1. De l’esprit d’état à l’intelligence économique
    2. La conversion à l’économétrie
    3. L’argument des comparaisons internationales
  3. Une nouvelle perception du monde social
    1. Quelles variables pour décrire les inégalités?
    2. Une nomenclature en crise

Pour citer cet article

Pierru Emmanuel, Spire Alexis, « Le crépuscule des catégories socioprofessionnelles », Revue française de science politique 3/ 2008 (Vol. 58), p. 457-481
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2008-3-page-457.htm.
DOI : 10.3917/rfsp.583.0457

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