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Revue française de sociologie

2003/4 (Vol. 44)



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À la suite de la suspension du service national, les armées (terre, air, marine) et la gendarmerie [1]  Pour éviter les répétitions, dans la suite de cet... [1] ont dû mettre en œuvre une politique de recrutement importante pour pallier la « disparition » des appelés du contingent. C’est sur la catégorie des militaires du rang que cette mesure a eu le plus de conséquences. En effet, plus de 80 % de cette catégorie hiérarchique était composée d’appelés (OSD, 1997). L’ampleur du recrutement à réaliser (plusieurs dizaines de milliers d’emplois offerts chaque année) [2]  Des précisions sur le flux de recrutement figurent... [2] a suscité nombre d’inquiétudes. L’institution militaire redoutait en effet, comme c’est actuellement le cas en Angleterre (Boëne, Dandeker et Ross, 2001), de ne pas être en mesure de pourvoir tous les postes offerts. Dans ce but, les armées et la gendarmerie ont mené dès 1997 des campagnes de communication destinées à faire connaître leur offre de métiers subalternes, essentiellement auprès des jeunes peu diplômés [3]  Les emplois de militaires du rang sont surtout occupés... [3] . Les messages diffusés [4]  Ces messages ont été diffusés au moyen de spots TV... [4] sont propres à chaque institution militaire et s’articulent autour d’une figure emblématique : chaque armée a sa propre identité (Weber, 2000). Ainsi, en ce qui concerne les emplois de militaires du rang, l’activité combattante, éminemment militaire, marque l’armée de terre ; les métiers techniques caractérisent, aux yeux des jeunes, la marine ; les activités de sécurité et de protection sont souvent associées à la gendarmerie nationale ; enfin, les métiers proposés par l’armée de l’air dans le cadre de son recrutement de militaires du rang sont particulièrement neutres, tant sur le plan militaire que sur celui de la filière professionnelle.

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En dépit des moyens mis en œuvre (notamment par l’armée de terre), on pensait au sein des armées et de la gendarmerie que ces dernières devraient, pour grossir leurs rangs, se satisfaire des jeunes qui rencontrent le plus de difficultés pour s’insérer sur le marché de l’emploi. En d’autres termes, ce serait avant tout par défaut, quand la plupart des opportunités de s’insérer sur le marché du travail civil auraient été épuisées, que la majorité des jeunes intéressés par les métiers militaires subalternes se tourneraient vers les armées ou la gendarmerie. Selon ce type de discours, l’armée serait avant tout pour les jeunes un pourvoyeur fiable de salaires. Adopter cette position revient à considérer les facteurs économiques comme les principaux déterminants du choix d’un métier. Or, depuis une dizaine d’années, de nombreux travaux ont insisté sur le fait que le moment de l’orientation professionnelle ne saurait être dissocié de la construction d’une identité autonome. Par exemple, pour C. Dubar (1998, p. 120), « c’est dans la confrontation avec le marché du travail que se situe sans doute aujourd’hui l’enjeu identitaire le plus important des individus de la génération de la crise ». Pour qu’un métier séduise un jeune, il semble donc nécessaire que la représentation qu’il en a soit cohérente avec l’image qu’il a (ou souhaite donner) de lui-même. On comprend donc, comme le notent C. Nicole-Drancourt et L. Roulleau-Berger (2001, p. 241), que les jeunes, y compris ceux qui connaissent des difficultés d’insertion sur le marché du travail, revendiquent le « droit à refuser de se voir attribuer des identités négatives par un travail qui ne permet pas de se réaliser » et s’accordent le cas échéant le droit de renoncer à exercer des métiers auxquels ils ne peuvent s’identifier [5]  Ceci pourrait expliquer que même en période de chômage... [5] .

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L’engagement professionnel ne peut donc être réduit à un arbitrage seulement économique. En effet, il implique aussi « l’anticipation d’une carrière, l’identification à un groupe professionnel, l’implication dans une forme d’organisation collective visant à consolider et à faire reconnaître son appartenance » (Dubar, 1994, p. 288). Si l’on suit le raisonnement de ces auteurs, pour devenir militaire, il serait donc nécessaire que l’image que le jeune perçoit de l’armée et de la spécialité de son choix s’inscrive dans la définition de sa propre identité. Ce serait lorsque l’action professionnelle quotidienne, telle qu’elle est perçue au moment des démarches d’engagement, recouvre l’image que le jeune souhaite donner de lui-même (ou/et qu’il a de lui-même), que l’intérêt manifesté pour les métiers militaires aurait toutes les chances de se concrétiser par un engagement. Le jeune ferait alors le plus souvent le « pari » que le métier auquel il aspire correspondra bien à ses attentes et qu’il est conforme à l’identité qu’il vise.

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Tenter de saisir ce qui conduit des jeunes à s’intéresser aux emplois subalternes de militaires du rang offre précisément les moyens de contribuer à la validation empirique de la position théorique selon laquelle la construction identitaire est au fondement de l’engagement professionnel. En effet, d’une part, les employés potentiels dont il est ici question sont surtout des jeunes peu diplômés, c’est-à-dire ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour s’inscrire sur le marché du travail. Ce sont ceux dont l’insertion professionnelle dépendrait le plus, d’après les théories déterministes, des politiques des firmes et des pratiques des institutions (Rose, 1998). En d’autres termes, ce sont ceux qui opteraient le plus souvent par défaut pour un métier. Il s’agit donc d’une population idéale pour tester l’hypothèse inverse, à savoir que les jeunes ne subissent pas complètement leur orientation professionnelle et que cette dernière est aussi l’expression d’un choix identitaire ; d’autre part, l’employeur potentiel (« l’armée ») a une image multiple (par exemple le fantassin, le marin, le gendarme, l’aviateur) qu’il fait connaître par voie publicitaire. On peut donc tester le poids des représentations dans l’intérêt éventuel suscité par les métiers militaires, et ce d’autant plus que les contrats proposés aux militaires du rang sont, d’un point de vue financier, comparables d’une armée à l’autre. En revanche, la gendarmerie se distingue des trois armées en proposant aux jeunes des contrats plus courts et des salaires moins élevés [6]  Des précisions sur les contrats proposés par les armées... [6] . Si les jeunes s’engagent seulement pour des arguments économiques, il y a donc toutes les chances pour qu’ils délaissent cette dernière institution ; il n’y a également aucune raison pour qu’ils préfèrent une armée ou une spécialité à une autre : peu importent le métier ou l’armée, dans ce cas, seul compte l’exercice d’une activité professionnelle. Au contraire, si les représentations interviennent dans le choix d’un métier, on peut faire l’hypothèse que les jeunes s’intéressant aux métiers militaires subalternes se tournent d’une manière préférentielle vers un type de métier militaire en particulier.

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Cette hypothèse nous a conduit à nous interroger non pas sur la capacité des institutions militaires à recruter chaque année plusieurs milliers de jeunes, mais sur la manière dont elles peuvent apparaître, auprès des jeunes, comme des supports d’engagement professionnel, c’est-à-dire comme des pour- voyeuses d’expérience sociale, comme des vecteurs de construction identitaire. Pour répondre à cette interrogation, nous avons mené une enquête par entretiens semi-directifs auprès d’une centaine de jeunes civils – essentiellement des garçons – rencontrés dans des centres d’information et de recrutement des armées [7]  Cette enquête de terrain a été conduite en 1999 à... [7] .

L’armée : un milieu professionnel rassurant

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Les jeunes qui s’intéressent aux emplois de militaires du rang ont le plus souvent une formation professionnelle de niveau CAP-BEP. Certains ont un baccalauréat professionnel, mais rares sont ceux qui ont entrepris un 1er cycle d’études universitaires. La marine doit toutefois être distinguée, dans la mesure où cette armée destine la plupart des jeunes recrutés comme militaires du rang à des fonctions de sous-officier. Elle se montre donc plus sélective sur le plan du niveau scolaire ; il est ainsi fréquent que les jeunes qui s’engagent dans cette armée comme militaires du rang aient entamé, voire validé, des études courtes dans l’enseignement supérieur (BTS, DUT).

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Quel que soit leur niveau de qualification, les jeunes se trouvent confrontés, à leur entrée sur le marché de l’emploi, à un certain nombre de difficultés. Comme l’a par exemple montré l’enquête « Génération 92 » menée par le Céreq, pour les jeunes peu diplômés, « le passage de l’école à une situation professionnelle relativement stabilisée est un véritable parcours : un débutant sur deux enchaîne au moins quatre situations d’activité (période en entreprise, chômage, reprise de formation, inactivité) au cours des cinq années qui suivent sa sortie du système éducatif » (Dares, Insee, Liaisons sociales, 2000, p. 13).

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Le point commun à tous ces jeunes est de chercher à se « fixer » sur le marché du travail. Se « fixer » ne signifie pas pour autant obtenir un contrat à durée indéterminée (CDI) ou entrer dans la fonction publique. C’est moins la stabilité de l’emploi à très long terme que l’obtention d’un véritable statut professionnel qui est au centre des démarches professionnelles. C’est dans ce contexte fortement concurrentiel et incertain que les jeunes appréhendent l’offre des métiers militaires.

Des contrats idéalisés au moment de s’engager

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Les contrats proposés par les armées offrent aux jeunes une certaine sécurité statutaire. Comme l’ont expliqué la plupart des jeunes rencontrés dans les centres d’information des armées, ces contrats sont « solides ». En dépit de leur durée déterminée [8]  La durée initiale des contrats de militaires du rang... [8] , ils acquièrent dès lors un aspect éminemment sécurisant : les jeunes savent pour combien de temps ils sont recrutés et n’ont pas le sentiment que leur contrat sera remis en cause pendant sa durée. La notion de précarité n’est donc pas associée aux contrats d’engagés volontaires. Ils constituent une réelle garantie statutaire et permettent aux jeunes de se sentir « dans la peau » d’un véritable salarié. En effet, les statuts qui leur sont bien souvent offerts sur le marché de l’emploi civil rendent difficile leur affirmation sur le marché du travail. Un contrat de qualification, un « emploi-jeune », de par leurs intitulés mêmes, ne reconnaissent pas les jeunes qui en bénéficient comme des acteurs à part entière de l’entreprise ou de l’administration par laquelle ils sont employés. Ces contrats leur donnent l’impression de rester en marge du marché de l’emploi, d’être des « intermittents » du travail, et non des actifs occupés à part entière. Nombre d’entre eux peuvent alors développer le sentiment que leur rémunération est une forme d’obole, et non la contrepartie équitable de la mise en œuvre de compétences.

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« Par rapport à ce que je fais [des petits boulots, sous la forme de contrats plus ou moins formalisés], à l’armée, on a un contrat. C’est un salaire qui tombe tous les mois, on n’est pas obligé d’aller pleurer en fin de mois pour avoir la paye. Parce que des fois, on te paie “au black”, t’as l’impression d’être un voleur, alors que t’as juste fait ton boulot. Alors que là, l’armée, c’est quand même vachement carré, t’es reconnu, c’est un plus, c’est sûr. C’est une garantie. De ce côté-là, l’armée, c’est “clean”. On bosse, on est payé, il n’y a pas d’embrouilles. » (Thomas, 21 ans, en situation professionnelle précaire).

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La place occupée par l’institution militaire au sein de la société et sa permanence historique contribuent fortement à crédibiliser les contrats offerts par cette dernière et à leur conférer un caractère sécurisant. L’armée a toujours existé, et cette existence ne saurait être remise en cause. Elle n’est donc pas dépendante des aléas socio-économiques, comme l’est le monde de l’entreprise. Être militaire, c’est, en quelque sorte, être protégé du risque de licenciement économique. En ce sens, le fait de s’engager est, d’un point de vue strictement contractuel, sécurisant : en s’engageant, les jeunes savent que leur statut est garanti. Cette sécurité contractuelle se double d’une rémunération qui est compétitive par rapport à ce que propose le marché du travail civil (Mattiucci, 2001). La solde proposée aux militaires du rang (sans compter les primes à l’engagement, les avantages en nature tels que le logement ou les repas) se situe au-dessus du revenu médian des salariés âgés de 15-24 ans (854 € en 1999 [9]  Source : Insee, Enquête Emploi 1999. [9] , tandis que les engagés volontaires perçoivent chaque mois une solde supérieure à 1000 €).

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En fait, au-delà des aspects strictement contractuels ou financiers, les jeunes ont la certitude, au moment de s’engager, que sur ce plan-là, ils « ne se feront pas avoir » avec l’armée. Cet aspect est particulièrement important, car il participe fortement au sentiment d’être valorisé par l’institution : « À l’armée, on nous prend pas pour de la merde ! », entend-on souvent chez les jeunes intéressés par un métier militaire. De façon plus générale, pour des jeunes confrontés à des difficultés d’insertion sur le marché de l’emploi, à des opportunités souvent perçues comme des situations contractuelles d’attente, de repli, qui transforment l’activité professionnelle en une sorte de bricolage, les contrats d’engagés volontaires constituent une véritable garantie. Mieux : ils sont une forme de reconnaissance du potentiel professionnel des jeunes.

Un univers professionnel organisé

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Pour les jeunes qui s’intéressent aux métiers militaires (et même pour les autres), l’armée est un environnement professionnel organisé. Ils pensent donc trouver une structure où l’emploi du temps de chacun est planifié. Selon eux, dans l’armée, on ne se situe pas dans l’improvisation : tout doit être calculé, et notamment l’activité de l’ensemble du personnel. Dans ce cadre, la place de chacun est fixée : chacun doit donc savoir, en principe, ce qu’il doit faire, quand et avec qui il doit s’acquitter de sa tâche. C’est dans ce cadre que la discipline s’inscrit. Elle n’est pas comprise comme étant l’expression d’une subordination arbitraire, mais comme l’une des conditions nécessaires à l’efficacité des armées. Pour cette raison, la hiérarchie n’est pas, pour les jeunes interrogés, l’une des manifestations de leur infériorité statutaire. Au contraire, elle est perçue de manière valorisante : la hiérarchie, c’est une manière de formaliser leur inscription dans une organisation qu’ils croient efficace. À chaque catégorie hiérarchique correspond avant tout, pour eux, un niveau de responsabilité et non un niveau social. L’organisation militaire est perçue comme étant une association d’hommes (et de femmes) qui fixe à chacun sa place. Chacun est alors, à son niveau, un des garants de cette organisation.

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« Je pense que l’armée, c’est quand même un exemple pour l’organisation. Ils sont nombreux, ils font des choses très différentes les unes des autres : il y en a qui s’occupent des bateaux, d’autres qui sont dans des avions, et puis il y a les gars qui font des manœuvres. Bon, ça doit pas être évident à gérer. Donc l’organisation, c’est quand même quelque chose de très militaire. En même temps, je pense qu’il n’y a pas la pression du privé. Si tu te plantes, je pense qu’on ne se fait pas virer. Ils sont tellement nombreux que l’erreur de l’un peut être récupérée par ceux d’à-côté. Ça doit quand même être assez rassurant. J’imagine pas qu’ils se tirent dans les pattes entre eux, ils ont assez à tirer sur les autres à mon avis ! » (Assouan, 22 ans, titulaire d’un BEP de comptabilité).

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Le fait de voir sa place fixée et son quotidien réglé est particulièrement sécurisant pour les jeunes qui entrent dans l’armée avec un déficit de confiance en eux. En étant encadrés, ils pensent trouver un environnement qui les « mettra sur des rails », qui les relancera, qui leur permettra de reprendre confiance. Celle-ci ne peut s’affirmer que si l’encadrement est bienveillant et témoigne lui-même de sa confiance envers les jeunes. Précisément, ces derniers pensent trouver une communauté professionnelle caractérisée par le respect de l’autre. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement quand le fondement de toute action militaire est la solidarité ? Les jeunes séduits par les métiers militaires pensent donc trouver dans l’armée un encadrement auprès duquel (avec, et non contre lequel) ils pourront s’affirmer.

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« L’armée, ça me calmerait, ça me donnerait une discipline, ça me ferait du bien, même si c’est dur. Moi, je suis un peu nerveux, un peu bagarreur, et là ça me calmerait. J’aurais un point, un truc pour me repérer, quelque chose où je pourrais m’accrocher, ça me changerait. Je suis impulsif et là, la discipline, ça va bien me calmer. » (Farid, 20 ans, titulaire d’un BEP d’électricien).

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Ils attendent donc de la hiérarchie qu’elle fixe certes les règles de leur activité professionnelle, mais qu’elle les accompagne aussi dans leur apprentissage du métier des armes. Mais le véritable enjeu dépasse cette ambition professionnelle. En effet, pour ceux qui souffrent d’une dévalorisation liée à des échecs scolaires ou/et à une insertion professionnelle difficile, « les marques de confiance permettent des réconciliations identitaires, favorisent l’estime de soi. “Avoir confiance” et “considérer” ou “se faire prendre en considération” permet de reconstruire de l’engagement vis-à-vis du travail » (Nicole-Drancourt et Roulleau-Berger, 2001, p. 242). Et les jeunes, sans l’expliciter clairement, ne sont pas dupes de cet enjeu.

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« D’une manière plus générale, qu’est-ce que tu penses que l’armée va t’apporter ?

– Je pense beaucoup de choses : d’abord de la confiance en moi parce que j’en n’ai pas énorme, et sur le plan physique aussi, parce que j’adore le sport et j’ai besoin du sport, et puis des camarades, voir d’autres amis, et surtout la discipline aussi qui est importante, le respect et tout ça, des valeurs qu’on a tendance à perdre quelquefois et c’est vrai que c’est bien d’avoir une hiérarchie pour les reprendre parce que moi, je les perds certaines fois.

– Et tu penses que tu as besoin de ça [la hiérarchie] ?

– Oui, je pense que c’est mieux, on n’en a peut-être pas besoin vraiment, on pourrait le faire nous-mêmes, mais le fait d’avoir quelqu’un qui nous... qui nous aide, c’est mieux... » (Raphaël, 19 ans, titulaire d’un CAP de mécanicien auto).

Un engagement professionnel différent selon le type de spécialité choisi

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La possibilité de s’affirmer dans un cadre très structuré constitue donc le socle de l’intérêt manifesté par des jeunes pour l’exercice des métiers militaires. Mais cette affirmation prend, le plus souvent, des formes différentes selon le type de spécialité vers lequel ils se tournent. Quatre grands types d’engagement professionnel ont été distingués ; ils correspondent à quatre filières professionnelles : les emplois spécifiques à l’armée (en particulier celui de « combattant »), les spécialités techniques appliquées à la technologie militaire, le métier de gendarme et les emplois communs à ceux proposés par le marché de l’emploi civil (par exemple les filières de la restauration, de la gestion-administration, etc.). Chacune de ces filières professionnelles est fortement associée par les jeunes à une institution militaire en particulier. En effet, l’armée de terre a placé la figure du combattant au centre de sa campagne de communication, tandis que la marine mettait l’accent sur son excellence technologique et l’armée de l’air sur les emplois de soutien.

L’engagement professionnel des « combattants » se fait en rupture avec le monde civil

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Parmi les jeunes qui s’intéressent aux métiers militaires, ceux qui optent pour les emplois de « combattants » se montrent particulièrement réceptifs à l’accent qui est mis, pour le recrutement des soldats, sur la motivation ou sur des critères physiques et sportifs. Il s’agit, le plus souvent, de garçons peu diplômés originaires de milieux populaires.

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« Par rapport au privé, je pense que l’armée elle fait aussi attention à des valeurs morales et puis à des performances physiques. C’est pas autant l’école qui compte. Je crois que pour eux c’est pas le plus important, c’est plutôt la motivation ; c’est pas le CV qui compte, c’est plus la personne. Un type bien qui aurait pas eu de chance à l’école, je pense qu’il a vraiment ses chances à l’armée alors que le privé ne voudra pas de lui, ou alors avec du piston. » (Karim, 20 ans, prépare un bac pro de techniques de vente).

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Leur perception du métier de soldat fait écho à leur définition de la virilité : pour eux, la force physique, qui est considérée comme source d’autorité, est l’un des points d’ancrage de l’expression de l’identité masculine (Duret, 1999). Ils trouvent donc dans l’exercice d’un métier de « combattant » l’occasion d’opposer une alternative socialement admise à un mode de sélection auquel ils ont été jusque-là confrontés, auquel ils se sont affrontés, et souvent contre lequel ils ont buté : celui de l’école et de l’enseignement général. Il n’est pas rare que la valorisation de leurs qualités physiques, qu’ils exercent souvent dans le cadre de la pratique d’un sport, soit d’ailleurs d’autant plus forte qu’ils éprouvent des difficultés pour s’affirmer sur un mode plus « intellectuel » (expression orale et écrite, culture générale, etc.). Parce qu’elle est valorisée dans l’exercice de ce type de métier, l’activité corporelle favorise leur identification au statut de soldat. On peut rapprocher cette observation d’un « lien que Pierre Bourdieu s’est attaché à mettre en évidence : l’intérêt que les agents sociaux portent aux enjeux d’un univers social et l’investissement de leur libido (au sens psychanalytique du terme) sont d’autant plus grands qu’ils disposent de ressources susceptibles de leur assurer le succès dans cet univers social » (Baudelot et Gollac, 2002, p. 220).

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La sensibilité à la valorisation de qualités morales et physiques s’exprime aussi par le fait que la plupart de ces jeunes mettent l’accent sur leur volonté d’exercer une activité qui leur permette d’échapper à une certaine routine. Ils voient alors en l’armée une institution qui propose une dynamique non seulement professionnelle, mais également personnelle. Les jeunes qualifient ce dynamisme par un terme très largement récurrent dans leur vocabulaire : celui de « bouger ». On peut désigner avec ce verbe de nombreuses actions différentes. On est d’abord enclin à penser que le jeune, en voulant « bouger », songe d’abord aux voyages. Mais c’est en réalité moins le fait d’aller dans tel ou tel pays qui le motive que le fait même de partir. En fait, si le voyage constitue souvent une dimension essentielle de l’engagement dans l’armée, c’est parce que cet engagement est lui-même un voyage. Il faut donc comprendre ce voyage (et, par extension, cette envie de « bouger ») comme un changement plus que comme un mouvement : s’engager dans l’armée à vingt ans, c’est prendre la décision d’un véritable changement. Et c’est peut-être d’abord cela que le terme « bouger » désigne.

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« Là, tu es dans une période de doute par rapport à la cuisine ? Si tu n’étais pas pris dans l’armée, tu continuerais la restauration ?

– Ben la restauration, c’est très très chiant en elle-même. Très très dur, juste toute seule. Parce que pour moi si tu veux, l’armée ça me sortirait un peu, moi rester enfermé dans une cuisine, j’aime pas. Voir quatre murs toute la journée avec cinquante degrés, c’est pas mon but dans la vie. Faut que j’aille voir des gens, discuter, en même temps faire le petit travail que j’aime mais bouger, faire autre chose. Sinon, il faudrait que je trouve autre chose. Et puis j’aime pas trop la petite routine, tous les jours aller au boulot, faire ceci, faire cela. L’armée, il y a toujours des petits trucs, des contraintes, machin... »

(Philippe, 24 ans, cuisinier dans le civil).

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Le changement désigne aussi le refus d’avoir une activité monotone ou, plus précisément, la possibilité d’avoir un emploi du temps bien rempli grâce auquel, au sein de la communauté, on n’aura pas l’occasion d’être renvoyé à soi-même et à sa solitude. « Faire des choses », c’est d’abord prévoir (ou se faire prévoir) d’en faire beaucoup. Mais ce projet, au moins dans l’esprit, doit se concrétiser. C’est le corps, par l’intermédiaire des activités physiques, qui permettra cette transition. La pratique d’activités sportives, déjà importante pour les jeunes intéressés d’une manière générale par l’exercice d’un métier militaire, s’en trouve donc renforcée. « Bouger », c’est donc dans le même temps courir, voyager, changer d’activité, s’engager, faire du sport, etc. Le terme ne désigne pas séparément chacune de ces activités, ni même leur addition, mais renvoie bien à l’ensemble qu’elles constituent pour l’imaginaire. L’imprécision du terme est paradoxalement au fondement de la richesse de son sens. Le mot assume toutes les formes de l’activité, et toute l’épaisseur de son dynamisme ; il renvoie aussi, peut-être, à une forme de liberté. En tout cas, il participe clairement au caractère valorisé (et valorisant pour les jeunes intéressés par les métiers de « combattants ») de l’activité militaire : « bouger », c’est être actif, c’est, sur le plan professionnel, occuper un emploi dynamique et dense. Les exemples de propos exprimant cette opinion sont multiples. Parce qu’il « bouge », le métier de combattant acquiert aussi un caractère ludique qui s’oppose à la pesanteur des emplois « sédentaires » tels que les jeunes les envisagent dans le civil.

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« À mon avis, l’avantage à l’armée, c’est qu’on est plus dynamique, on est en contact avec plus de jeunes. Puis bon, pour moi dans le civil, je vois plutôt une vie bien réglée, avec le matin on vient, on travaille de nuit ou pas, tandis que là, c’est plus dynamique comme je l’ai dit. » (Maxime, 20 ans, vient d’obtenir un bac pro de comptabilité).

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Il n’est pas impossible que les activités militaires (telles que les manœuvres ou le parcours du combattant) soient aussi comprises comme un jeu. Dans les jeux, on retrouve d’innombrables facettes que l’on rencontre aussi à l’armée : jeux d’adresse, de plein air, de patience (cartes, mais aussi attente de l’ennemi supposé, attente du départ), jeux de construction (armes, campement, génie civil), de pilotage (blindés, hélicoptères, transports), de fiction (manœuvres, alertes, attaques, camouflages et randonnées discrètes). Les jeux renvoient à l’idée de risque, d’habileté ou de maîtrise de soi, autant de qualités que recherchent nombre de ces jeunes. Le jeu, en alimentant l’imagi- naire, participe aussi à la construction identitaire de l’individu. Il est « intégrateur d’expérience » ; « qu’il réitère, en situations fictives, les expériences réussies de la vie réelle [...] ou qu’il s’essaye à maîtriser analogiquement ce qui ne l’a pas été réellement [...], il y a toujours dans le jeu quelque chose des affrontements de la vie » (Verret, 1988, p. 83). Cette perception ludique du métier de « combattant » contribue non seulement à dédramatiser la finalité professionnelle de ce métier, mais constitue aussi l’un des moteurs de l’engagement professionnel de ces jeunes.

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Parmi les jeunes qui se tournent vers les emplois de « combattants », ce type d’engagement professionnel est exacerbé chez ceux qui optent pour l’armée de terre. S’il se fonde sur les mêmes critères, le choix d’une spécialité combattante « terrestre » dans l’armée de l’air ou la marine est souvent la conséquence d’une perception plus aiguë de la discipline dans l’armée de terre, tandis que les deux premières permettraient, selon les jeunes qui se dirigent vers ces deux armées, de concilier un métier de « combattant », qui « bouge », dans un contexte professionnel « plus tranquille ».

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« Je préfère la marine parce que dans l’armée de terre, t’es tout le temps en train de crapahuter. T’es dans le régiment, tu dors régiment, tu manges régiment, les copains, c’est le régiment... Non, c’est tout le temps. Moi, l’armée, OK, ça m’intéresse, mais là c’est trop, non, vraiment, la marine, c’est mieux. C’est pas aussi... C’est pas pareil, l’ambiance est pas pareille, non, l’armée de terre c’est vraiment excessif, c’est que ça, que ça, que ça !

Et puis il y a la mer, t’es pas dans une caserne... » (Malek, 18 ans, titulaire d’un BEP d’électronique, intéressé par la spécialité de fusilier-marin).

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Enfin, l’orientation vers la marine plutôt que vers l’armée de l’air peut tenir à une certaine attraction exercée par le milieu de la mer. Le caractère local du recrutement de l’armée de l’air contribue de son côté à attirer dans cette armée une population désireuse de « bouger » à partir d’un lieu d’affectation situé à proximité de son environnement social familier.

L’orientation vers les spécialités techniques appliquées aux technologies militaires se fonde sur une recherche de valorisation professionnelle du parcours scolaire

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À l’opposé de ces jeunes soucieux de valoriser des qualités qu’ils considèrent insuffisamment reconnues par le système éducatif, les armées attirent aussi un public séduit par l’image d’excellence technique du milieu militaire. C’est tout particulièrement le cas des jeunes possédant une formation technique (essentiellement des garçons, mais certaines des filles rencontrées avaient également ce profil). La valorisation de ces derniers s’effectue sur le même mode que celui du système éducatif : c’est l’intellect, via les compétences professionnelles, qui est ici valorisé. Être sélectionné par l’armée afin d’exercer une spécialité technique est non seulement perçu comme la reconnaissance de sa valeur de technicien, mais constitue aussi une opportunité de progresser grâce à la possibilité de se former, a priori, à des techniques de haut niveau considérées comme inaccessibles dans le civil. En travaillant sur du matériel à la pointe de la technologie, ils « deviennent » en quelque sorte des spécialistes de haut niveau.

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Cette attente de formation diffère de celle exprimée par les jeunes qui se tournent vers les emplois de « combattants ». Elle se situe dans le prolongement de l’enseignement scolaire et non en rupture avec celui-ci : il s’agit de compléter sa formation initiale dans le cadre d’une expérience professionnelle valorisante. Précisément, les jeunes estiment que l’armée leur donne une chance d’exercer le métier qu’ils ont appris à l’école. Et s’ils devaient ne pas faire carrière en tant que militaires, ce passage est d’ores et déjà considéré comme une expérience enrichissante et, surtout, éventuellement monnayable sur le marché de l’emploi civil. L’ensemble de ces jeunes a en effet une vision assez claire et relativement bien définie des possibilités de carrière qui leur sont offertes. Par exemple, pour les jeunes qui se tournent vers la marine, la perspective, délibérément annoncée par cette armée, de retourner sur le marché de l’emploi civil, incite un certain nombre d’entre eux à choisir une activité possédant un équivalent dans le civil. Il est alors fréquent que l’engagement soit d’emblée considéré comme une étape du parcours professionnel, et non comme une fin en soi.

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« La marine, ça va m’apporter de la maturité, mais surtout de l’expérience professionnelle. Montrer, écrire sur un CV pour un technicien : “Voilà, j’étais dans un porteavions, dans un sous-marin, prêt à bouger n’importe où”, ça, c’est très, très valorisant. »

(Mickaël, 20 ans, termine sa première année de BTS informatique).

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L’engagement ne revêt pas, dans ce cas, la dimension affective qu’il a pour les jeunes séduits par les emplois de « combattants ». Il n’a pas, non plus, la dimension ludique que ces derniers lui prêtent. Mais les jeunes séduits par les métiers techniques proposés par les armées ne perçoivent pas pour autant ces emplois comme des métiers risqués. Ainsi, ils ne cachent pas, au moment de l’engagement, ne pas se sentir véritablement concernés par ce qui légitime une armée : la perspective de combattre pour défendre les intérêts du pays. Certes, c’est précisément parce qu’ils sont militaires qu’ils ont accès à une technologie de pointe contribuant à valoriser leur parcours de technicien. Mais parce qu’ils sont également techniciens, leur rôle n’est pas, selon eux, de combattre directement. Leur action militaire s’exprime par l’intermédiaire de la technique.

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« Moi, je ne recherche pas à m’engager dans l’armée pour avoir une machine, un pistolet ou une mitraillette entre les mains et puis aller tuer... C’est pas ça que je vois dans l’armée. Moi, je suis pas pour la guerre, je suis plus pacifique. Moi, j’ai toujours évité de me battre ou de me bagarrer, alors...

– Et le risque, tu le sens ou pas trop ?

– Si je fais mon métier de mécanicien, je ne pense pas que je vais aller au contact ou sur le terrain. Sauf en cas vraiment d’extrême urgence à mon avis. » (Thomas, 20 ans, titulaire d’un CAP-BEP de mécanique).

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Cet éloignement supposé du lieu du conflit et ce rapport différent à la guerre sont d’ailleurs ce qui distingue le plus les jeunes techniciens qui s’orientent vers l’armée de terre de ceux qui se tournent vers la marine [10]  L’armée de l’air et la gendarmerie n’offrent pas de... [10] . Parce que les marins ne sont pas des soldats dont l’activité se déroule sur le terrain, leur formation n’aurait pas à reposer sur une discipline aussi rigoureuse que celle caractérisant les activités d’un régiment de l’armée de terre par exemple. Les jeunes se font donc de la marine l’idée d’une armée moins stricte sur le plan de la discipline, mais aussi plus « tranquille » dans ses activités : « L’armée de terre, c’est vraiment l’armée ! » déclarent ainsi de nombreux candidats à un emploi de technicien dans la marine. La marine, plus que l’armée de terre, permettrait donc de concilier l’avance technologique supposée des armées et un environnement professionnel moins coercitif.

L’orientation vers la gendarmerie : un engagement civique de proximité

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Si la dimension de service public de l’activité militaire est un des facteurs qui retient l’attention de tous les jeunes intéressés par l’armée, il se trouve au cœur de l’intérêt manifesté par ceux qui se tournent vers la gendarmerie, qu’il s’agisse de garçons ou de filles. Bien que le gendarme soit un militaire, la gendarmerie n’est paradoxalement pas perçue comme une armée. Son rôle, qui s’inscrit dans la réalité quotidienne civile, est d’ailleurs nettement distingué par les jeunes de celui des armées. Alors que l’activité habituelle de ces dernières est orientée vers la préparation de son personnel à la gestion de crises extérieures, la gendarmerie occupe un autre terrain : celui, plus banal, mais aussi plus familier et plus concret, du quotidien.

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L’activité du gendarme est le plus souvent définie (et c’est une particularité déterminante dans le choix des jeunes) par ses effets, au premier rang desquels le jeune place l’utilité : il « sert », « aide », « conseille », « informe », « prévient », autant de termes qui font écho aux affiches diffusées par la gendarmerie et que l’on retrouve dans les propos des jeunes intéressés par un engagement dans cette institution. Cette utilité est à comprendre en opposition avec la stérilité des activités qu’ils imaginent être le lot des autres militaires. La guerre, qui est l’objectif ultime pour lequel le militaire est formé, n’est, la plupart du temps, sur les terrains d’exercices et de manœuvres, que virtuelle. L’activité du militaire est un perpétuel entraînement et la guerre, comme pour le lieutenant Drogo (Buzzati, 1984), est (fort heureusement) toujours à venir. Au contraire, le gendarme se mesure à un tout autre matériau : la vie quotidienne. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’il est considéré comme ayant une véritable mission de service public.

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L’efficacité de l’activité du gendarme est liée à son implication dans le monde civil, dont il doit par conséquent assumer toutes les dimensions. Dans ce contexte, elle ne sera pas incompatible avec le danger auquel il sera quotidiennement confronté. L’utilité de son travail peut même être en proportion directe avec la difficulté ou les obstacles rencontrés. Loin de la stériliser, le danger donne sens à son activité : mieux vaut exercer un métier difficile et socialement valorisé que l’inverse.

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« Je pense que gendarme, c’est un métier dangereux, très dangereux. Remarquez, ça ne m’embête pas. Au moins, comme ça, je servirai à quelque chose. J’aime servir à quelque chose. » (Julien, 19 ans, étudiant en 1re année de DEUG de droit).

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Mais l’activité du gendarme, telle que la perçoivent les jeunes, doit être comprise sur la base des dimensions non violentes de son expression. Le jeune intéressé par la gendarmerie n’est pas un « va-t-en guerre », loin de là. Il est animé par des motivations étrangères au conflit. Et si les jeunes civils sensibles à l’offre des armées mettent généralement en avant l’exigence de dissuasion, les futurs gendarmes prônent parallèlement la priorité de la prévention sur la répression. Cette position est très largement majoritaire dans leur discours.

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« Les gendarmes sont quand même plus là pour faire de la prévention. En tout cas, moi, je serais plus pour faire de la prévention que courir dans les rues tirer sur les voleurs. » (Jérôme, 18 ans, élève de 1re dans un lycée professionnel).

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Le fait que les jeunes soulignent davantage l’aspect préventif de l’activité des gendarmes révèle que c’est aux côtés de la population civile, et non contre elle, qu’ils perçoivent avant tout leur activité. On touche là l’image – qui est d’ailleurs celle communiquée au travers des campagnes d’information de la gendarmerie – rassurante du gendarme qui incarne le plus souvent une figure bonhomme, mais rigoureuse, de l’ordre au quotidien.

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Si le gendarme est un militaire, la place que les jeunes lui accordent au sein de l’institution « Défense » est toutefois très particulière, et c’est aussi sur la base de cette singularité que se fonde une bonne part de leur motivation. Le fait que l’habitat des gendarmes soit situé au sein même des communes semble être l’expression de leur proximité avec la population civile. Ils sont installés dans la cité d’où ils vivent les événements de l’intérieur, en véritables voisins de leurs concitoyens : pour les jeunes, le gendarme ne vit donc pas dans une caserne.

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« Les gendarmes sont peut-être des militaires, mais ils sont quand même moins rattachés à l’armée. Ils sont presque civils, c’est un peu comme la police. Ce n’est pas comme la marine où on est éloigné presque 6 mois sur 12, pas comme l’armée où on a juste des “perms”. Eux, ils sont plus libres, ils sont dans un endroit et on leur permet de sortir, ils voient la population... » (Philippe, 22 ans, dessinateur industriel au moment de ses démarches d’information auprès de la gendarmerie).

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Regroupés dans de petites unités, les gendarmes constituent un microcosme que les jeunes comprennent comme étant plus proche d’eux. Le rôle et l’action du gendarme semblent ainsi plus concrets que ceux des autres armées. Celles-ci leur paraissent en effet plus « éloignées », plus « isolées », et leur activité leur semble « plus floue ». Les jeunes attirés par la gendarmerie recherchent généralement le contact humain, ce qui tend à les éloigner de l’offre des autres armées qui leur paraissent coupées du monde. Le gendarme est donc placé dans une position intermédiaire entre le militaire et le civil. L’attrait pour la vie militaire et ses principes d’ordre, de rigueur, de droiture, prend forme d’une manière très spécifique lorsqu’il concerne l’institution de la gendarmerie. Les futurs gendarmes sont attirés par une réalité qui, tout en gardant certaines qualités (au sens strict) du paysage militaire, n’en épouse pas tous les contours et participe pour une bonne part, y compris dans ses acti- vités quotidiennes, à la sphère dite « civile ». Les entretiens menés sont, de ce point de vue, très largement concordants.

L’orientation vers les spécialités « non militaires » : un engagement professionnel pragmatique

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C’est la nature même de l’activité professionnelle telle qu’ils la perçoivent qui assure en grande partie l’intérêt que des jeunes expriment pour les métiers de « combattants », de techniciens ou encore de gendarmes. Mais il existe aussi, parmi ceux qui s’intéressent aux métiers militaires, des jeunes qui envisagent leur engagement professionnel dans les armées de manière plus distanciée. Cette distance se traduit par une perception assez pragmatique des opportunités offertes par l’armée. C’est par exemple le cas des filles intéressées par l’armée, qui s’orientent le plus souvent vers des spécialités « non militaires ». Ainsi, il est apparu qu’elles se polarisaient avant tout sur la nature des métiers qui leur sont proposés et sur leurs conditions d’exercice. Très souvent déterminées au moment de leur engagement, leur motivation s’ancre dans une perception plus réaliste que celle des garçons de l’opportunité professionnelle offerte par les armées et la gendarmerie. Tout fait l’objet d’un examen attentif : rémunération, formation, aide à la reconversion, lieu d’affectation, rythme de travail, environnement professionnel, etc.

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« En fait, je me suis engagée pour être en administration du personnel corps de troupe.

C’était mon premier choix au niveau du bureau du recrutement, c’est-à-dire que je souhaitais servir dans l’administratif, mais au sein d’une compagnie en fait, et partir en même temps que ma compagnie, comme il se doit pour tout administratif de la compagnie. Je m’étais très documentée. Je savais que faire de l’administration du personnel corps de troupe, c’était une façon d’accompagner les opérations de terrain en ayant une place un peu plus adaptée à ma condition, en fait. » (Claire, 19 ans, titulaire d’un CAP-BEP de secrétariat-comptabilité).

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Les emplois proposés sont notamment considérés comme stables et équitables. Par exemple, les salaires des hommes et des femmes sont, à catégorie hiérarchique équivalente, les mêmes. En outre, le système de promotion interne, qui repose notamment sur la réussite à des examens professionnels, contribue à faire du milieu militaire un univers rassurant pour les femmes ; cet aspect méritocratique garantirait, selon elles, l’égalité des chances pour tous, quel que soit le sexe.

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« Je suis secrétaire dans une petite boîte privée. Bon, c’est sympa mais je me vois pas continuer comme ça pendant 107 ans ! J’ai un peu regardé les offres d’emploi, et ça m’a tout l’air pareil un peu partout. L’armée, ça m’intéresse pour ça, parce que j’ai l’impression que c’est plus ouvert pour évoluer. Déjà, à ce qu’il paraît, on peut changer de service, et puis il y a peut-être la possibilité de bouger un peu. Tant que j’ai pas d’enfants, c’est une possibilité intéressante. Non, le métier [dans les armées] me donne l’impression de donner plus de chances d’évoluer. C’est important. » (Zahia, 23 ans, secrétaire dans le secteur privé).

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Sur un plan identitaire, la valorisation attendue par les filles se fait davantage sur un mode d’opposition aux femmes civiles que sur celui de l’agrégation aux hommes militaires. C’est davantage l’institution dans son ensemble, d’une part par les valeurs qui lui sont attachées et, d’autre part, par le caractère original et encore minoritaire de la présence féminine, qui assure le plus souvent la valorisation identitaire des filles qui s’y intéressent. Cette recherche d’une orientation professionnelle originale peut prendre des allures de défi personnel. L’accès à un milieu professionnel paraissant plus fermé que d’autres pour les femmes est attendu comme une confrontation de soi à ses propres limites. Le choix de devenir militaire est aussi vécu comme la conquête de sa propre indépendance. Il correspond parfois à une rupture avec le modèle de vie proposé par la famille.

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« Dans ma famille, ma mère elle nous a élevés. Mon père travaille, c’est les filles qui s’occupent de la maison. Bon, lui, je suis sûre, il préfèrerait que je reste dans le coin, que je continue de les voir souvent, avec des petits-enfants et tout et tout. Je vois, ma sœur avec son mari. Bon, c’est pas une vie pour moi. Mais bon, je l’aime bien, mais je vis pas pour lui. Moi, j’ai envie de me faire mon expérience, pas de rester à la maison comme ma mère, je suis sûre que ça lui manque, je sais pas... l’armée, pour moi, ça représente quand même cette liberté de pouvoir partir, bon et puis en même temps, c’est pas partir n’importe où ni faire des petits boulots. » (Samantha, 19 ans, titulaire d’un bac pro de secrétariat/ comptabilité).

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Mais en dépit de cette volonté d’opter pour une orientation professionnelle originale, le choix d’un métier reste fréquemment très classique et les secteurs d’activité plébiscités vers lesquels les filles se dirigent au sein des armées et de la gendarmerie sont identiques à ceux vers lesquels elles se tournent dans le civil (par exemple les emplois administratifs, les métiers de la santé).

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Cet engagement professionnel distancié par rapport à l’identité militaire caractérise aussi les garçons qui entendent privilégier leurs activités extraprofessionnelles. Ceux-là ne font pas de leur métier un vecteur de construction identitaire. Ils attendent de l’institution militaire qu’elle leur offre une expérience professionnelle (souvent la première) près de leur domicile ; leur intérêt pour l’armée est en effet souvent motivé par la possibilité, d’une part, de demeurer dans leur région d’origine et, d’autre part, de regagner leur domicile civil le plus fréquemment possible. C’est tout particulièrement le cas des jeunes, parmi lesquels on compte de nombreuses filles, qui s’engagent dans l’armée de l’air en qualité de militaires techniciens de l’air (MTA) [11]  Il s’agit le plus souvent d’emplois de soutien peu... [11] . En effet, le recrutement des MTA est local. Par ailleurs, une base aérienne n’est pas assimilée à une caserne. En s’engageant dans l’armée de l’air, les jeunes n’ont pas le sentiment de s’enfermer dans le huis clos que peuvent constituer, selon eux, un régiment d’infanterie ou un bâtiment de la marine.

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Si, pour ce type de jeunes, la possibilité d’être affecté à proximité de son lieu de vie est déterminante, cette exigence se double d’une autre : la volonté de ne pas avoir un métier qui oblige à effectuer des déplacements professionnels de longue durée. Ainsi, ils affirment ne pas être attirés par le voyage, l’aventure. S’ils souhaitent exercer un métier qui présente de multiples facettes afin de rompre avec une certaine monotonie, ils espèrent dans le même temps que ce renouvellement n’impliquera pas de déplacements. Pour ces jeunes, la variété de l’activité ne réside pas dans un changement du cadre de son exercice mais dans la polyvalence de l’activité elle-même. Pour eux, les métiers militaires auxquels ils postulent (par exemple le secrétariat, les activités de gestion/administration, les métiers de bouche, la restauration) consistent donc essentiellement en l’exercice d’activités professionnelles similaires à ce qui existe dans le civil, mais dans un environnement qu’ils supposent beaucoup moins concurrentiel que le secteur privé. Et c’est ailleurs, dans leur vie relationnelle ou leurs activités extra-professionnelles, qu’ils trouvent les moyens d’affirmer leur identité.

Des attentes professionnelles qui ont leur revers

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Comme si les attentes des jeunes faisaient écho au discours affiché par les différentes institutions qui mettent chacune l’accent sur une filière professionnelle particulière dans leurs campagnes de communication respectives, il est apparu qu’à chaque armée correspondait un type d’engagement professionnel dominant. Ainsi, l’engagement en rupture avec le civil est souvent associé à une préférence pour l’armée de terre ; dans la marine, les jeunes dont l’engagement se fonde sur une volonté de valoriser leurs qualifications scolaires sont les plus nombreux ; pour sa part, la gendarmerie attire exclusivement des jeunes dont l’engagement professionnel se définit autour de la volonté d’avoir un métier de service public ; enfin, c’est parmi ceux qui se tournent vers les emplois de militaires du rang dans l’armée de l’air que l’on rencontre le plus souvent des jeunes dont l’engagement professionnel est plus distancié par rapport à l’activité militaire. Toutefois, chaque type d’engagement professionnel n’est pas exclusif à une armée en particulier : il peut aussi caractériser des jeunes ayant opté pour des armées différentes. Enfin, certains types de métiers, comme les emplois administratifs et de gestion, échappent à toute assimilation à l’une ou l’autre des armées. Dès lors, ceux qui se tournent vers ces spécialités nourrissent un intérêt moins ciblé pour l’une ou l’autre des institutions militaires.

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L’armée est donc capable d’intéresser des jeunes qui « visent » des identités très différentes les unes des autres. Les images projetées par les armées et la gendarmerie offrent une palette diversifiée de supports identitaires qui semblent à la fois aider les jeunes à formuler leurs attentes et leur fournir des repères participant à la définition de l’identité convoitée. Elles jouent en quelque sorte le rôle de « révélateur » au sens photographique du terme : elles semblent rendre visible l’identité latente, à moins qu’elles ne contribuent en fait à « fixer » une identité parmi celles auxquelles le jeune peut potentiellement adhérer. En effet, l’identification plutôt claire des métiers militaires offre des repères multiples mais suffisamment explicites pour que les jeunes puissent se positionner, positivement ou négativement, assez précisément par rapport à eux.

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Toutefois, au moment où ils entreprennent leurs démarches d’information auprès des armées et de la gendarmerie, l’identité professionnelle à laquelle les jeunes sont prêts à adhérer est fortement marquée par l’incertitude de son fondement. Le choix d’un métier est une « rencontre » entre une trajectoire biographique et une offre d’emploi prenant la forme d’une image esthétisée qui peut incarner pour le jeune l’identité qu’il vise. Une fois admis dans l’institution, la construction identitaire se poursuit, mais de manière différente. L’offre d’identités émanant des armées ne se fonde plus seulement sur l’image qu’elles communiquent, mais s’ancre dorénavant dans ce qu’elles proposent concrètement et quotidiennement à leurs nouvelles recrues. Les jeunes vont notamment assimiler, dans le processus de définition de leur identité, « l’expérience relationnelle et sociale du pouvoir » (Sainsaulieu, 1985) : ils vont devoir intégrer la place qui leur est assignée par l’institution, mais aussi et surtout la manière dont celle-ci leur est attribuée. Les militaires du rang se sont certes engagés pour tenir des emplois subalternes, mais ils l’ont fait au sein d’une institution qui, pensent-ils, ne les considère pas seulement comme une main-d’œuvre corvéable en contrepartie d’un salaire. De nombreux jeunes ont en effet le sentiment que l’armée a « une façon différente de reconnaître les individus et qu’elle recrute autrement, avec plus d’ouverture sur les qualités personnelles » (Lada et Nicole-Drancourt, 1998, p. 61).

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Quand les jeunes s’engagent, c’est donc rarement par défaut. Ce constat a, pour les armées et la gendarmerie, son revers. L’image positive qu’elles véhiculent suscite en effet un certain nombre d’attentes qui sont autant de facteurs potentiels d’insatisfaction professionnelle. On peut donc craindre que certains militaires du rang ne remettent en cause leur engagement professionnel si l’institution militaire ne légitime pas, en particulier, l’identité qu’ils visent. Cette articulation potentiellement « conflictuelle » entre identité visée par l’individu et identité attribuée par l’institution n’a rien de spécifique au monde militaire. Ce type de processus a été observé dans de nombreux autres secteurs professionnels [12]  Le lecteur intéressé par des exemples de confrontation... [12] et a même fait l’objet de plusieurs formalisations théoriques (Sainsaulieu, 1985 ; Dubar, 1998). Précisément, si l’on adopte la typologie définie par C. Dubar (1998), la non-reconnaissance par l’institution militaire de l’identité visée par ceux qui se tournent vers les emplois de « combattants », de techniciens ou de gendarmes, pourrait les conduire, selon les cas, à développer des formes identitaires de « blocage » ou d’« exclusion ». Ces types d’identité professionnelle, que l’on peut qualifier de « négatifs », tant pour l’individu que pour l’entreprise ou l’institution qui l’emploie, ne sont pas sans risque pour les armées : on peut en effet s’interroger sur l’aptitude des militaires du rang développant de telles formes identitaires à satisfaire l’exigence « d’engagement » nécessaire au succès de toute mission opérationnelle. La détermination des attentes des jeunes au moment du recrutement n’est donc pas sans importance pour les armées. En effet, elle peut contribuer (à condition qu’elle soit suivie d’actions, différenciées selon les « profils identitaires », destinées à favoriser la reconnaissance des agents) à améliorer non seulement leur capacité à « fidéliser » leur personnel, mais aussi leur aptitude à stimuler l’engagement professionnel de celui-ci, et ce au profit de tous.


Annexe

ANNEXE I. – Quelques précisions méthodologiques

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Pour cerner les raisons qui incitent un jeune à s’intéresser suffisamment aux métiers militaires pour le conduire à entreprendre des démarches d’information, voire d’engagement, cent douze jeunes qui manifestaient de l’intérêt pour les emplois subalternes de niveau « militaire du rang » proposés par les armées ont été interviewés [13]  Une partie de ces entretiens a été réalisée par A.... [13] . Ces jeunes se situaient alors au moment « présent » de l’engagement, celui de la prise de décision. Au cours des entretiens réalisés dans les bureaux d’information des différentes armées et de la gendarmerie, l’accent a été mis sur la perception que ces jeunes avaient de l’armée vers laquelle ils s’orientaient. Cette vision a ensuite été rapprochée de la manière dont ils se définissaient eux-mêmes (et qui a pu, en partie, être saisie à partir de leurs attentes professionnelles).

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Ces rencontres ont eu lieu dans des centres d’information sur les carrières militaires, alors que les jeunes se renseignaient ou venaient retirer des dossiers de candidature. Ces entretiens ont été organisés dans les structures suivantes :

  • Centres d’information et de recrutement de l’armée de terre (CIRAT) de Paris, Cergy-Pontoise et Lille ;

  • Bureau d’information sur les carrières de la marine (BICM) de Paris, préfecture maritime à Toulon ;

  • Centres d’information et de recrutement de la gendarmerie (CIR) de Paris, Montpellier et Toulouse ;

  • Bureau Air Information (BAI) de Paris et bases aériennes 117 (Paris) et 115 (Orange).

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L’échantillon de cette enquête comporte 54 jeunes sensibles à l’offre de l’armée de terre, 20 à celle de l’armée de l’air, 15 à celle de la marine et 23 à celle de la gendarmerie. Le nombre plus important de jeunes rencontrés dans les CIRAT s’explique par le volume plus conséquent des emplois ouverts par l’armée de terre et par leur plus grande diversité : cette armée propose en effet 400 spécialités, contre une trentaine pour la marine ou l’armée de l’air. On observe également un déséquilibre notable entre hommes et femmes : 87 garçons ont été interviewés pour seulement 25 filles. Le moindre nombre de filles présentes dans les centres d’information des armées et, surtout, la plus grande homogénéité de leur représentation du milieu militaire expliquent cette différence.


ANNEXE II. – Quelques précisions sur le recrutement des militaires du rang

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Quand la décision de suspendre le service national a été annoncée en 1996, les appelés constituaient un tiers du personnel de la Défense en activité de service. On en dénombrait alors plus de 200 000, tandis que l’effectif des militaires de carrière ou sous contrat s’élevait à 300 000, le reste de la population active du ministère étant composé de civils (100 000) [14]  Les statistiques relatives à la présence des appelés... [14] .

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Ces appelés étaient inégalement répartis entre les armées et la gendarmerie. Plus de la moitié d’entre eux (133 093) étaient affectés dans l’armée de terre, dont ils représentaient 55 % de l’effectif global. Les autres se répartissaient essentiellement entre l’armée de l’air (31 786, soit plus d’un militaire sur trois), la marine (18 038, soit 29 % des marins) et la gendarmerie (12 000, soit 13 % des gendarmes).

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La quasi-totalité de ces appelés (95 %) étaient militaires du rang, et ils représentaient 81 % de l’effectif total de cette catégorie hiérarchique. Dans la gendarmerie, presque tous les militaires du rang étaient d’ailleurs des appelés du contingent (11 484 sur 11 579) ; dans l’armée de l’air, c’était le cas de 84 % des militaires de cette catégorie hiérarchique (30 492 sur 36 148) ; dans l’armée de terre, cette proportion était de 81 % (126 595 appelés pour 30 229 engagés), tandis que dans la marine, 68 % des matelots étaient des appelés (17 255 appelés pour 8 100 engagés).

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En 1996, les armées et la gendarmerie se sont donc trouvées dans l’obligation d’engager une politique de recrutement déterminante pour leur fonctionnement, puisqu’elles devaient procéder au renouvellement quasi total de la catégorie hiérarchique des militaires du rang. Dans ce but, la loi de programmation militaire (LPM) définie pour les années 1997-2002 avait quasiment prévu de doubler les effectifs de militaires du rang engagés inscrits au budget du ministère de la Défense, passant ainsi de 52 216 postes en 1997 à 92 527 en 2002. Cette évolution s’est répercutée de manière inégale sur les différentes institutions militaires. Ainsi, l’accroissement des effectifs d’engagés volontaires de l’armée de terre (EVAT) a absorbé à lui seul les trois quarts (76 %) de l’augmentation du nombre de militaires du rang (Tableau I).

TABLEAU I.  - Effectifs budgétaires de militaires du rang engagés TABLEAU I.
Ministère de la Défense.
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Contrairement à ce que les données présentées dans le Tableau I pourraient laisser supposer, la gendarmerie nationale est également concernée de manière importante par le recrutement de militaires du rang. Mais pour pallier la disparition progressive des appelés, cette institution a décidé de proposer exclusivement des contrats de volontaires du service national. Sur les 27 171 postes de ce type qui ont été créés entre 1997 et 2002, six sur dix l’ont ainsi été dans la gendarmerie nationale (Tableau II).

TABLEAU II.  - Effectifs budgétaires de volontaires prévus TABLEAU II.
Ministère de la Défense.
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Pour répondre à ces objectifs, compte tenu du renouvellement du personnel présent en 1996 et des estimations réalisées pour la reconduction des contrats, le ministère de la Défense prévoyait, dès 1997, de devoir recruter chaque année près de 30 000 jeunes (alors que jusqu’en 1996 ce flux n’excédait pas 15 000 recrutements par an). En 1998,21 161 militaires du rang (y compris les volontaires) ont signé un premier contrat dans les armées et la gendarmerie ; respectivement 24 050 et 26 277 ont fait de même en 1999 et 2000. Si l’on ajoute à ce flux les jeunes recrutés en qualité de sous-officiers (environ 5 000 par an), ce sont bien 30 000 militaires non-officiers que l’ensemble des institutions militaires a recruté chaque année.


ANNEXE III. – Quelques précisions sur les contrats proposés par les armées et la gendarmerie

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Deux types de contrat sont proposés par les directions du personnel des trois armées et de la gendarmerie aux jeunes intéressés par les emplois de militaires du rang : les contrats de volontaires du service national et ceux d’engagés volontaires. Ils ont pour points communs d’être tous les deux à durée déterminée et de limiter les perspectives de carrière. Toutefois, les jeunes qui sous-crivent l’un ou l’autre de ces contrats ont la possibilité de « durer » au sein de l’institution militaire et d’« avancer » en grade. Ces opportunités sont cependant plus ou moins fréquentes d’une armée à l’autre. De fait, au-delà d’un cadre contractuel apparemment commun, les armées et la gendarmerie offrent en réalité des opportunités professionnelles sensiblement différentes.

La gendarmerie

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En matière de recrutement, la gendarmerie se distingue des trois armées par un recours systématique aux contrats de volontaires du service national. Elle offre ainsi des contrats de gendarmes adjoints, qui sont tous conclus pour une durée maximale de 12 mois et sont renouvelables au plus quatre fois pour une durée d’un an à chaque fois. Ces contrats sont destinés à des jeunes âgés de 18 à 26 ans, sans qu’aucun niveau de formation ne soit exigé. La solde nette mensuelle est d’environ 720 € pour un militaire du rang.

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Les trois armées proposent également aux jeunes ce type de contrat, mais elles ont cependant privilégié ceux d’engagés volontaires. Bien qu’ils offrent une rémunération équivalente (environ 1 060 € net par mois), les opportunités offertes par ces contrats diffèrent d’une armée à l’autre.

L’armée de l’air

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Les militaires techniciens de l’air (MTA) se voient proposer par l’armée de l’air un contrat de 4 ans renouvelable une fois pour la même durée. Initialement, la carrière d’un MTA ne pouvait donc excéder 8 ans. Mais ces perspectives ont récemment évolué : désormais, la prolongation de ce contrat au-delà de 15 ans de service, ainsi que l’accès au corps des sous-officiers sont devenus possibles. Toutefois, ces deux mesures ne devraient concerner qu’un nombre réduit de MTA. Ces derniers sont engagés pour une base d’affectation et une spécialité déterminée (une trentaine environ). Les tâches qui leur sont confiées consistent en des missions dans les domaines du soutien, de la protection et de la surveillance des bases, de la conduite des véhicules, de la restauration, etc. Dans ce but, l’armée de l’air a choisi de recruter des jeunes âgés de 17 à 24 ans, dont la formation scolaire est le plus souvent comprise entre le niveau CAP (ou/et BEP) et le baccalauréat professionnel. Au terme de leur engagement, ils bénéficient, comme tout militaire engagé totalisant au moins 4 ans d’ancienneté de service, d’une aide à la reconversion.

L’armée de terre

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Alors que l’armée de terre s’adresse, elle aussi, pour son recrutement de militaires du rang aux jeunes âgés de 17 à 24 ans dont le niveau de diplôme n’excède pas le baccalauréat, les perspectives qu’elle réserve aux engagés volontaires de l’armée de terre (EVAT) sont meilleures. Il faut préciser que cette armée se trouve dans une situation particulière : le militaire du rang engagé est l’homme de base d’une armée de terre professionnalisée. Les différences par rapport à l’armée de l’air ne portent pas sur la durée initiale des contrats proposés (3 ou 5 ans), mais sur les opportunités qui existent à l’issue de ce premier contrat. Sous certaines conditions (réussite aux examens internes), les engagés peuvent servir jusqu’à 11 ans pour les EVAT destinés à des tâches opérationnelles, voire au-delà de la durée de service de 15 ans (jusqu’à 22 ans maximum) pour les EVAT qui occupent des postes techniques. En théorie, il est prévu que la durée moyenne de service de l’EVAT soit de 8 ans. Environ 15 % d’entre eux pourront accéder à la carrière de sous-officier, 20 % pourront servir comme caporaux-chefs au moins 15 ans, tandis qu’à l’opposé, environ un tiers des EVAT ne verront pas leur contrat renouvelé au-delà de 5 ans. Au terme de son engagement (s’il est au moins égal à 4 ans), l’EVAT pourra bénéficier d’une aide à la reconversion. Si son temps de service est compris entre 8 et 11 ans, il percevra une indemnité de départ.

La marine

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L’engagement initial de longue durée (EILD) proposé par la marine présente des caractéristiques différentes. Il s’adresse à des jeunes qui détiennent une qualification technique allant du CAP (ou/et du BEP) au diplôme de niveau bac+2 (DUT, BTS par exemple). La durée du premier contrat est de 4 ou 8 ans. Il s’effectue au titre d’une spécialité (il en existe une trentaine), dont le choix est lié aux résultats obtenus à l’issue de tests d’aptitude générale. Ceux qui ont signé un contrat de 8 ans peuvent devenir sous-officiers au bout de 3 ans. Ceux qui ont souscrit un contrat de 4 ans ont des perspectives de carrière voisines, mais elles sont davantage subordonnées aux besoins de l’institution ainsi qu’à leurs résultats aux examens professionnels.

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RÉFÉRENCES

  • Baudelot C., Gollac M., 2002. – Travailler pour être heureux ? Paris, Fayard.
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  • Buzzati D., 1984. – Le désert des Tartares, Paris, Laffont.
  • Dares, Insee, Liaisons sociales, 2000. – L’entrée des jeunes dans la vie active, Paris, Éditions Liaisons sociales (Les dossiers thématiques, 15).
  • Dubar C., 1994. – « L’insertion comme articulation temporelle du biographique et du structurel », , 35,2, pp. 283-291.
  • — 1998. – La socialisation, Paris, Armand Colin.
  • Duret P., 1999. – Les jeunes et l’identité masculine, Paris, Presses Universitaires de France.
  • Lada E., Nicole-Drancourt C., 1998. – « Images de l’armée et insertion des jeunes », Les champs de Mars, 4, pp. 53-73.
  • Léger J.-F., 2002. – Les jeunes et l’armée : attentes professionnelles et représentation des métiers militaires en 2000, Thèse de doctorat de socio-démographie, Paris, Université René Descartes – Paris 5.
  • Mattiucci S., 2001. – Le recrutement des engagés militaires du rang dans les armées et services communs, Paris, Ministère de la Défense/Contrôle général des armées.
  • Nicole-Drancourt C., Roulleau-Berger L., 2001. – Les jeunes et le travail, 1950-2000, Paris, Presses Universitaires de France.
  • OSD [Observatoire social de la défense], 1997. – Bilan social 1996, Paris, Ministère de la Défense.
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Notes

[*]

Je tiens à remercier François Gresle pour l’aide précieuse que sa lecture de la première version de ce texte m’a apportée, ainsi que les membres du comité de lecture dont les suggestions m’ont permis d’introduire d’utiles précisions.

[(1)]

Pour éviter les répétitions, dans la suite de cet article, les termes « l’armée », « les armées », « l’institution militaire » seront parfois utilisés à la place de l’appellation plus exacte « les armées et la gendarmerie ».

[(2)]

Des précisions sur le flux de recrutement figurent en Annexe II.

[(3)]

Les emplois de militaires du rang sont surtout occupés par des jeunes dont le niveau scolaire est celui du CAP-BEP. Le plus souvent, il s’agit d’hommes. Ainsi, en 2001, parmi les jeunes recrutés par les armées et la gendarmerie, huit sur dix sont des garçons (Source : Observatoire social de la défense, 2002).

[(4)]

Ces messages ont été diffusés au moyen de spots TV (terre), de messages radiophoniques (terre et marine), d’affiches (terre, marine et gendarmerie) et d’encarts publicitaires dans les journaux nationaux (terre, marine et gendarmerie) ou locaux (terre, air, marine et gendarmerie).

[(5)]

Ceci pourrait expliquer que même en période de chômage important, certains secteurs d’activité aient, paradoxalement, des difficultés à recruter.

[(6)]

Des précisions sur les contrats proposés par les armées et la gendarmerie figurent en Annexe III.

[(7)]

Cette enquête de terrain a été conduite en 1999 à Paris et en province (voir Annexe I). Elle a constitué l’une des sources d’une thèse de socio-démographie consacrée aux attentes professionnelles des jeunes et à leur représentation des métiers militaires (Léger, 2002).

[(8)]

La durée initiale des contrats de militaires du rang proposés par les armées et la gendarmerie varie de un à huit ans.

[(9)]

Source : Insee, Enquête Emploi 1999.

[(10)]

L’armée de l’air et la gendarmerie n’offrent pas de postes de techniciens au niveau hiérarchique « militaire du rang ».

[(11)]

Il s’agit le plus souvent d’emplois de soutien peu qualifiés.

[(12)]

Le lecteur intéressé par des exemples de confrontation entre identités pour soi et pour autrui pourra se reporter aux nombreuses références mentionnées dans la bibliographie de la troisième partie de l’ouvrage de C. Dubar consacré à la construction des identités sociales et professionnelles (1998).

[(13)]

Une partie de ces entretiens a été réalisée par A. Jay, J.-H. Diouf, A. O’Deyé et F. Temporal (laboratoire Populations et interdisciplinarité, Université de Paris V – René Descartes) dans le cadre d’un partenariat entre l’Observatoire social de la défense et le laboratoire Populations et interdisciplinarité. Défense (Observatoire social de la défense, 1997).

[(14)]

Les statistiques relatives à la présence des appelés au sein des effectifs militaires sont issues du bilan social 1996 du ministère de la

Résumé

Français

Pourquoi devient-on militaire du rang quand on a vingt ans ? Selon les théories déterministes, l’orientation professionnelle des jeunes dépendrait avant tout des politiques des firmes et des pratiques des institutions. Pour leur part, les constructivistes estiment que l’engagement professionnel se fonde sur un processus d’appariement entre représentation de soi-même et représentation des métiers. Tenter de saisir ce qui conduit un jeune à s’intéresser aux emplois de militaires du rang offre des conditions idéales pour tester cette dernière position théorique. En effet, l’armée a une image multiple qu’elle fait connaître par voie publicitaire. On peut donc tester le poids des représentations dans l’intérêt éventuel suscité par les métiers militaires. Si les représentations interviennent dans le choix d’une activité professionnelle, on peut faire l’hypothèse que les jeunes s’intéressant aux métiers militaires subalternes se tournent d’une manière préférentielle vers un type de métier militaire en particulier. C’est précisément ce qui a été constaté au terme d’une enquête menée auprès de jeunes venus s’informer dans les centres de recrutement des armées.

English

Whydoyoungpeopleenlistinthearmedforcestoday? Why does one become a soldier of the ranks at the age of twenty? According to determinist theories, the professional guidance of young people depends essentially on the policies of firms and the practices of institutions. The constructivist theories, however, believe that professional appointment is based on a process of finding a match between self representation and job representation. By trying to define what makes a young person show an interest in employment in the military ranks offers an ideal means to test the latter of these two theories. In fact, the army has numerous faces which are made known to the public through advertizing. It would therefore be possible to evaluate the weight of these representations in the eventual interest shown for a particular military career. If these representations play a part in the choice of professional activity, then the hypothesis can be made that young people who show an interest in subordinate military jobs move in preference towards one type of military career in particular. This is precisely what was observed following a study on young people’s enquiries in army recruitment centres.

Deutsch

Warum verpflichten sich heute die Jugendlichen freiwillig für die Armee ? Warum wird man mit zwanzig Mannschaftssoldat ? Nach den deterministischen Theorien wäredieBerufsorientierungderJugendlichenvorallemvonderPolitikder Unternehmenundvon derPraxisderInstitutionenabhängig.Ihrerseits glaubendieKonstruktivisten, daßdieBerufswahl auf einemAnpassungsvorgangzwischender Vorstellung von sichselbst undder Vorstellungvon den Berufen basiert. Die idealen Bedingungen zur Prüfung dieser theoretischen Position werden durch den Versuch geliefert, zu erfassen, was einen Jugendlichen dazu veranlaßt, Wert auf einen Arbeitsplatz als Mannschaftssoldat zu legen. Die Armee bietet freilich ein vielseitiges Bild über Werbeaktionen. InfolgedessenkannmandasGewicht der Vorstellungentesten, dasimmöglichen Interesse an Militärberufen liegt. Wenn die Vorstellungen in der Wahl einer Berufstätigkeit eine Rolle spielen, kann man die Hypothese aufstellen, daß die Jugendlichen, die sich für die untergeordneten Militärberufe interessieren, eine besondere Art des Militärberufs bevorzugen. Gerade das wurde aufgrund einer bei Jugendlichen durchgeführten Untersuchung festgestellt, die sich in den Rekrutierzentren der Armeen informieren wollten.

Español

Por qué actualmente los jóvenes se comprometen en el ejército? Por qué volverse militar de formación cuando se tiene veinte años? De acuerdo a las teorías deterministas, la orientaciónprofesional delos jóvenesdependeríaantetodode las políticasde la razónsocial ydelasprácticas delas instituciones. Por suparte losconstructivistas estimanqueel compromiso profesional se basa en un proceso de apareamiento entre la representación de si mismo y la representación de la carrera. Intentar comprender lo que conduce a un joven a interesarse en los empleos de los militares de formación ofrece las condiciones ideales para evaluar esta última posición teórica. En efecto el ejército tiene una múltiple imagen dada a conocerse mediante la publicidad. En consecuencia se puede evaluar la importancia de las representaciones eneleventualinteréssuscitadopor lascarrerasmilitares.Si lasrepresentacionesintervienenenla elección de una actividad profesional, se puede formular la hipótesis que los jóvenes interesándose en las carreras militares subalternas se tornan de manerapreferencial hacia un tipo particular de carrera militar. Es lo que precisamente ha sido constatado al término de una encuesta efectuada a jóvenes que vinieron a informarse en los centros de reclutamiento del ejército.

Plan de l'article

  1. L’armée : un milieu professionnel rassurant
    1. Des contrats idéalisés au moment de s’engager
    2. Un univers professionnel organisé
  2. Un engagement professionnel différent selon le type de spécialité choisi
    1. L’engagement professionnel des « combattants » se fait en rupture avec le monde civil
    2. L’orientation vers les spécialités techniques appliquées aux technologies militaires se fonde sur une recherche de valorisation professionnelle du parcours scolaire
    3. L’orientation vers la gendarmerie : un engagement civique de proximité
    4. L’orientation vers les spécialités « non militaires » : un engagement professionnel pragmatique
  3. Des attentes professionnelles qui ont leur revers

Pour citer cet article

Léger Jean-François, « Pourquoi des jeunes s'engagent-ils aujourd'hui dans les armées ? », Revue française de sociologie 4/ 2003 (Vol. 44), p. 713-734
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2003-4-page-713.htm.


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