Revue française de sociologie 2004/4
Revue française de sociologie
2004/4 (Vol. 45)
188 pages
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I.S.B.N. 2708010964
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Chapoulie (Jean-Michel). – La tradition sociologique de Chicago, 1892-1961. Paris, Le Seuil, 2001,494 p., 29 €.


Après de nombreux travaux sur la sociologie américaine, J.-M. Chapoulie qui a introduit, traduit, préfacé Hughes, Becker, Strauss, et dernièrement Donald Roy, nous propose une histoire de l’« École de Chicago » ; en fait, comme il le montre, plutôt un courant, une orientation commune, un style de recherche empirique. Tout au long des 490 pages, il enrichit considérablement, nuance ou infirme ce qui était connu à partir de travaux surtout anglo-saxons passablement éparpillés dans divers ouvrages anciens ou récents. Subsidiairement, il rectifie les images et stéréotypes que le public européen avait de cette aventure intellectuelle qui a duré près d’un siècle et qui se distingue d’une École au sens strict avec sa hiérarchie, son cloisonnement, ses luttes internes. Il s’agit ici d’une constellation de chercheurs réunis par la même définition empirique de la sociologie (avec le « terrain » comme symbole actuel). De ce livre riche et complexe, définitif pour longtemps, la valeur ne réside pas seulement dans ce travail de vérification, de précision et d’exploitation de nouvelles données. Deux choses essentielles retiendront le lecteur s’il n’est pas pressé : les liens de la sociologie avec son milieu social, dépendance qu’équilibre son autonomie de discipline universitaire et la place du travail intellectuel collectif dans les œuvres individuelles en sciences sociales.

2 L’auteur se défend de faire une histoire des idées et examine plutôt les faits qui ont conduit à ces idées : l’économie, les finances, les organisations urbaines, les mouvements politiques, les fondations et sociétés savantes, bref, tout ce qui fait vivre la sociologie. En prenant le temps comme fil directeur, dans une conjoncture courte (rythmée par la Première Guerre, la crise de 1929, la Deuxième Guerre mondiale, le maccarthysme, peut-être ici un peu négligé), il raconte de façon vivante cette histoire étrange de plusieurs dizaines ou centaines de chercheurs parmi lesquels – événement considérable pour l’époque – se trouvaient des Noirs et de nombreuses femmes, sans compter les animatrices de la Réforme sociale et les dispensatrices de fonds (aucune en France, en socio-logie, à la même époque). Progressisme, anti-racisme, féminisme sont alors associés.

3 La sociologie empirique est définie comme un état d’esprit, aussi bien qu’une méthode (contacts directs et prolongés dans le site étudié, curiosité pour l’environnement des enquêtés, ouverture sur les problèmes urbains et les relations ethniques) et qu’un mode concret de travail (données de première main et insistance sur l’observation pour les obtenir) et s’oppose à une imitation servile des sciences exactes. Dans ce cadre, l’auteur attire l’attention sur ce que cette discipline doit à la singularité d’une ville (Chicago) et à une université dans sa diversité où se côtoient, alors, dans les départements de littérature, de philosophie (théologie), d’anthropologie, les grands noms de l’intelligentsia américaine. Ainsi, l’auteur expose le développement de la sociologie dans un environn e m e n t n a tu re l, e n r i c h i s s a n t n o t r e connaissance des rapports de classes, de races et de cultures de cette époque. La finesse de l’analyse, du point de vue d’une sociologie des organisations scientifiques, suggère ce que la sociologie a tiré du travail de trois ou quatre générations qui ont eu des démarches proches et qui, dans ce livre, se voient appliquées à leurs carrières, à leurs rapports mutuels, les catégories de classe, de race et de religion dont ils caractérisaient les autres dans leurs études. Nous n’appréhendons pas une succession de biographies, encore moins les remous d’une École, de chefs et de disciples, sauf peut-être à travers R. Park, homme-clé de cette ascension, mais nous voyons des cycles thématiques où les acteurs apparaissent ou disparaissent selon leurs sujets de prédilection et leurs publications, toutes portant le même sens de l’irrévérence envers les positions dominantes ou les professions prestigieuses ; si nous lisons bien, c’est aussi un hommage aux classes moyennes montantes pour leur rôle dans la naissance de la sociologie empirique, amenant leur vision optimiste tempérée du progrès social incluant ni engagement aveugle, ni soumission au conformisme intellectuel ; ces positions étant adoptées sans dramatisation éthique excessive. Quelle que soit la conjoncture traversée, la sociologie se déploie, sans opportunisme de sujets d’études ni sectarisme e t s ’a p p u i e s u r u n r é s e a u l â c h e d’ex-étudiants, d’intellectuels, de journalistes, une fraction singulière des élites cultivées du Middlewest, se différenciant de celles des deux côtes. Cette sociologie centrée à Chicago a émigré avec des greffes et des embranchements inattendus. Ce va-et-vient entre histoire interne et histoire sociale rectifie fort heureusement les perceptions erronées et les approximations que nous avions reconstruites en France.

4 Cette histoire détaillée d’une des riches palettes de la discipline n’a pas d’équivalents sauf dans l’histoire de mouvements intellectuels présents dans d’autres sciences quand ils ont marqué durablement une époque. On pense aux tentatives pour étudier, dans leur cadre, l’École des Annales ou l’École de géographie humaine ou tel courant de l’histoire de la biologie ou de la médecine. Ces comparaisons permettent de saisir ce qui maintient le travail de groupe sur soixante-dix ou quatre-vingt ans, avec une inspiration collective, pratiqué en dehors de tout tutorat. Que doit l’œuvre d’un individu aux imitations, aux échanges, aux oppositions ou alignements, aux alliances ou conflits, bref, aux rapports compliqués des intellectuels entre eux quand le travail c o l l e c t i f n ’a p a s d e l i e u f ix e, d e contraintes institutionnelles, de soucis de filiation ou d’appropriation de territoire, par le seul bienfait de la lecture, de l’échange grâce à une grande faculté à communiquer et un goût commun pour l’enseignement de la sociologie ou la conviction de la valeur de l’écriture claire pour éviter le jargon professionnel. La sociologie s’est alors approchée de l’état de véritable science : cumul non pas des savoirs mais de la connaissance d’une formulation des problèmes, progrès dans la conduite des recherches, conquête dans les attitudes de neutralité, vérification des résultats par des collectifs de pairs.

5 La sociologie des interactions, symboliques ou non, est donc mise à l’épreuve sur les inventeurs de la formule par J.-M. Chapoulie. Prendre le point de vue des auteurs de Chicago sur la tradition qu’ils inventaient est une gageure. Il fallait lire des centaines de correspondances, de maîtrises et de thèses, fouiller des papiers personnels, ouvrir des archives, interroger les survivants, pour interpréter les rapports sophistiqués de ces intellectuels, les modes d’influence intergénérationnels, les faits biographiques connus ou non, en fonction des contraintes de l’époque, en termes de positions sociales, de chances académiques, de conditions d’édition. Les chapitres sur Anderson, Roy – peu prolixes en œuvres mais aux biographies si riches et aux actions si marquantes – sont un rendu de justice en fin de livre, à propos de carrières où l’obsession du remplissage bibliographique est absente au profit des innovations et de l’ingéniosité dans le travail de terrain. Dans les pages Remarques finales, J.-M. Chapoulie dit ce qu’il doit à l’observation du milieu français et à sa connaissance de la sociologie française, grandie comme on le sait, sous le contrôle étroit de la philosophie universit a i r e, p o u r c o m p r e n d r e c o m m e n t l’histoire a fait naître à Chicago un des profils inversés de la version française de la discipline.

6 Ceux qui s’intéressent à la sociologie, en dehors du cercle des spécialistes, se réjouiront de cette réflexion sur l’histoire de notre discipline. Ce retour sur le passé récent est aussi pour nous un encouragement pour l’avenir.

7 Jean Peneff
Université de Provence

Parker Talwar (Jennifer). – Fast food, fast track. Immigrants, big business, and the American dream. Boulder, Westview Press, 2002, viii-230 p., $ 26.

8 En choisissant d’étudier le travail dans les fast-foods implantés dans les quartiers n e w - y o r k a i s d e f o r t e p o p u l a t i o n immigrée, Jennifer Parker Talwar illustre les nouvelles relations entre le global et le local. Il s’agit, en effet, d’analyser les relations de travail de la main-d’œuvre multi-ethnique qui sert les repas les plus emblématiques des États-Unis, car, malgré le cliché du personnel étudiant des fast-foods, la majorité des salariés new-yorkais de McDonalds ou Burger King sont des travailleurs immigrés, très souvent de couleur. L’auteur se demande alors si les postes offerts aux immigrés constituent des passerelles, voire des tremplins, vers d’autres activités de l’économie « mainstream ».

9 Dans la mesure où la plupart de ces emplois sont payés au minimum légal ou juste au-dessus de celui-ci [1] [1] Presque tous les « crewmembers » (équipiers) sont...
suite
, l’auteur offre également une analyse sociologique du travail à bas salaire et d’un véritable « low wage world » (p. 169).

10 Jennifer Parker Talwar prend ses distances avec les analyses qui isolent des « économies ethniques » en montrant bien que, dès leur arrivée sur le sol américain et ce, qu’ils travaillent pour des sociétés telles que McDonalds ou Starbucks Coffee – dont les personnes récemment immigrées constituent une part élevée de la main-d’œuvre –, la confrontation avec l’économie la plus typiquement américaine est immédiate. Si, aujourd’hui encore, de nombreux immigrés rejoignent des filières d’emplois qui leur sont presque exclusivement destinées (main-d’œuvre des restaurants ethniques, ateliers dans lesquels sont entassés des tr av a il le u rs i m m i gr é s, n ou r ri ce s e t femmes de ménage des classes moyennes supérieures, etc.), d’autres rejoignent, en effet, aussitôt les entreprises qui participent au monde de consommation dominant.

11 Alors que les études se sont multipliées aux États-Unis sur les économies « parallèles » régies par des immigrés et sur leurs salariés, le point de l’intégration des immigrants par l’économie « mainstream » reste largement méconnu.

12 L’ouvrage est fondé sur des entretiens et des observations de terrain. Jennifer Parker Talwar a étudié sept restaurants dans trois quartiers de New York : Chinatown, la Petite République Dominicaine et Brooklyn, ces deux derniers accueillant de nombreux immigrés d’origine africaine nés aux États-Unis ou venus des Antilles. L’auteur fait bien ressortir toute la diversité dans l’ancrage des fast-foods sur le territoire américain (diversité ou non du recrutement en termes d’origine nationale, usage de la langue anglaise ou d’une autre langue, etc.) puisque, par leur main-d’œuvre, mais aussi, parfois, par les produits proposés, les fast-foods s’adaptent à leur environnement, notamment ethnique, pour mieux répondre aux attentes de leur clientèle.

13 De nombreuses analyses relèvent de la sociologie du travail, dont celles dans lesquelles l’auteur étudie comment les salariés trouvent leur emploi dans ces restaurants (chap. 3) et montre toute l’importance des réseaux d’interconnaissance (réseaux reposant plus sur des langues et sur des régions du monde que sur des pays) pour être embauché. Les méthodes de recrutement des fast-foods se révèlent plus proches des entreprises généralement tenues par des immigrés que de celles des entreprises « mainstream », comme le fait apparaître le poids très fort des recommandations de proches (deux tiers des cas) dans le recrutement. Toutefois, à la différence des entreprises ethniques dont le personnel réside le plus souvent dans le quartier même, les fast-foods dépendent des réseaux de salariés qui les fournissent en main-d’œuvre hors de leur zone d’installation. Les employeurs préfèrent, en effet, embaucher des salariés hors du quartier pour éviter que le personnel donne gratuitement de la nourriture, et les réseaux interpersonnels reposant sur les salariés déjà en poste permettent de s ’a p p r o v i s i o n n e r f a c i l e m e n t e n main-d’œuvre, même non locale. Pour leur part, les salariés préfèrent aussi échapper à la pression qui accompagne le fait de devoir servir des personnes connues, et ils apprécient également d’échapper ainsi au stigmate associé à des emplois peu qualifiés et très peu rémunérés.

14 Si les fast-foods exigent de leur personnel une très forte flexibilité en termes d’heures de travail, ces emplois permettent aux immigrés d’échapper aux heures de travail encore plus importantes qui prévalent très souvent dans les entreprises ethniques. Jennifer Parker Talwar décrit très bien la flexibilité presque ultime de la main-d’œuvre, pratiquement sans aucune restriction légale (p. 73) qui s’accompagne de rémunérations très basses. Les employeurs établissent les emplois du temps en sollicitant le plus les salariés qui travaillent le mieux et qui sont prêts à la plus forte flexibilité de leurs horaires pour beaucoup travailler, d’autres employés pouvant n’effectuer que quelques heures par semaine, malgré leur souhait de travailler davantage, et pouvant de ce fait se voir acculés à démissionner.

15 Le salarié idéal serait âgé de plus de dix-sept ans (pour éviter les restrictions légales qui encadrent le travail des mineurs et restreignent leur flexibilité), mais n’aurait guère plus de vingt ans (bénéficiant alors souvent du soutien de ses parents et n’ayant que rarement une famille à prendre en charge). La plupart des salariés de fast-foods peuvent, en effet, compter sur un autre revenu, de leur conjoint, de leurs parents, ou sur celui provenant d’un ou de deux autres emplois occupés en parallèle, ceci venant d’une certaine façon subventionner l’activité des fast-foods.

16 Avec le recul de la dimension technique du travail devant le développement de machines toujours plus sophistiquées [2] [2] L’auteur montre également comment la technologie contribue...
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, le recrutement repose de plus en plus sur le « savoir être », la « front line », les stations en contact direct avec la clientèle deviennent plus importantes, et les femmes (dont la part a beaucoup a u g m e n t é à p a r t i r d e s a n n é e s soixante-dix) ont de plus en plus leur place parmi les salariés des fast-foods. Les femmes se retrouvent au comptoir, surtout celles qui sont jeunes et jolies, les autres et les hommes – lesquels dévaluent d’ailleurs le travail en caisse comme n’étant pas un vrai travail – sont plus souvent placés en cuisine, au fond. La demande est faite aux employés d’interagir positivement avec les clients, mais cette exigence rencontre un problème en ce que les salariés investissent peu identitairement dans leur travail qui n’est qu’alimentaire et souvent temporaire.

17 L’auteur étudie dans le chapitre 7 les interactions entre salariés des fast-foods, en particulier celles qui relèvent de la dimension raciale ou ethnique, alors que peu de travaux se sont intéressés aux relations de travail entre immigrants issus de différentes zones du monde, surtout dans le secteur des services.

18 Les managers et les employés établisse nt d es d is tin c tio n s s u r u n e ba se et h ni q ue – pl u s qu e s u r un e b a se raciale –, surtout quand la composition du personnel des fast-foods est pluriethnique et les divisions du travail les plus explicites reposent sur l’ethnicité (p. 187), même si celle-ci est combinée avec l’origine nationale, le milieu social et le genre. Les Chinois seraient plus s é r i e u x, p l u s t r a v a i l l e u r s q u e l e s « Latinos », mais beaucoup moins flexibles selon les managers, car ils valorisent beaucoup les études et la vie de famille. Partout, les salariés d’origine africaine sont distingués en deux groupes principaux, Noirs américains et immigrants récents. Les seconds sont vus comme beaucoup plus travailleurs, alors que les premiers sont très stigmatisés et forment u n e f a i b l e p a r t d u p e r s o n n e l d e s fast-foods. De façon générale, les Américains « de souche » sont mal perçus, car ils appartiennent aux groupes les plus vulnérables de la société américaine, pauvres afro-américains ou hispaniques et, dans une moindre mesure, blancs des centres-ville déshérités.

19 Au McDonalds de Chinatown, où une part importante du personnel est chinoise, les managers distinguent les salariés selon leur région d’origine et leur langue, mandarin ou cantonais. En revanche, de l’autre côté de la rue, dans le Burger King où les Chinois sont beaucoup moins nombreux et où ils doivent tous parler anglais, ils sont perçus comme un groupe à part comparé aux « Hispaniques », aux « Noirs » et aux « Blancs ». Dans le quartier de la Petite République Dominicaine, les grandes catégories distinguées sont celles des Hispaniques et des Noirs, des distinctions étant également effectuées parmi les Noirs selon leur appartenance ethnique et leur origine nationale (les N o i r s d’o r ig i n e a n t i l l a i s e f o r m e n t s o u v e n t d es a ll i a n ce s au s e in d e s fast-foods). En revanche, les distinctions plus fines au sein du groupe des Hispaniques renvoient à des catégories relevant du milieu social, de l’âge et du genre.

20 La dimension ethnique apparaît tout particulièrement à l’occasion des conflits de travail, par exemple ceux liés au refus de flexibilité des travailleurs chinois qui e s t g é n é r a l e m e n t a c c e p t é p a r l e s employeurs, car il serait compensé par une forte implication dans le travail. De ce fait, la flexibilité doit être assumée par le s sa la ri és a p p ar te na n t à d’au tr e s groupes ethniques. Seuls les immigrants – dont l’éthique du travail semble souvent sans bornes – apparaissent susceptibles de satisfaire les attentes des employeurs en termes de flexibilité, d’acceptation de rémunérations au salaire minimum avec de faibles perspectives de promotion, et d’accomplissement de tâches ingrates comme le nettoyage des sols et des toilettes.

21 Jennifer Parker Talwar dévoile une hiérarchie des fast-foods qui comporte une dizaine d’échelons différents entretenant l’illusion de perspectives réelles de promotion. Pourtant, si ce n’est aux tous derniers échelons, ceux du haut de la hiérarchie, qui connaissent, à l’inverse des échelons de la base, un faible turn over et qui ne sont pas toujours pourvus par mobilité interne, les rémunérations restent très faibles, même lorsque l’on progresse dans la hiérarchie en accédant à un titre plus valorisé et à davantage de responsabilités. En passant ainsi du premier au second échelon, un salarié peut espérer gagner… 25 ou 50 cents de plus par heure ! En fait, la plupart des positions d’encadrement intermédiaire ne sont guère plus payées que le salaire minimum horaire et constituent surtout autant de niveaux qui séparent des fonctions de direction. Les chances de promotion sont très inégalement réparties et les salariés les moins fragiles socialement sont les plus susceptibles d’effectuer une carrière ascendante. Il vaut mieux avoir commencé à travailler jeune dans un fast-food afin d’avoir été correctement socialisé à son fonctionnement, être un immigré récent possédant une certaine forme de capital culturel, être une femme, et travailler dans un établissement appartenant à un groupe plutôt qu’à un indépendant pouvant assurer une moindre mobilité.

22 La moitié des employés démissionnent ou sont renvoyés en moins de trois mois – les autres restent en général entre un et quatre ans – et ceux qui quittent un restaurant où ils ont pu franchir quelques échelons doivent souvent repartir tout en b as d e l’é ch e lle l or sq u’ils d o iv en t changer d’établissement. En traçant à petites touches des portraits de salariés, Jennifer Parker Talwar montre comment toute une partie des personnes interrogées est prisonnière des emplois à bas salaire, ne parvenant pas à accéder à des emplois rémunérés au-dessus du salaire minimum.

23 Si l’on peut, au final, regretter que l’auteur ne fasse pas usage des travaux d’Everett C. Hughes, alors même que, par les thèmes traités et en partie par la façon de les aborder, Jennifer Parker Talwar s’inscrit bel et bien dans la tradition ouverte par celui-ci, l’ouvrage offre un aperçu original tant sur le monde des fast-foods que sur les relations interethniques au travail et constitue un très bel exemple de sociologie du travail et de sociologie de la globalisation tels que ces d e u x d o m a i n e s s o n t t r a i t é s a u x États-Unis.

24 Alain Quemin
Université de Marne-la-Vallée – LATTS (CNRS)

Donzelot (Jacques) ; Michel (Catherine), Wyvekens (Anne) (collabs.). – Faire société. La politique de la ville en France et aux États-Unis. Paris, Le Seuil, 2003,363 p., 23 €.

25 Faire société est un livre important, fondamental même et qui fera certainement date, non seulement parce qu’il compare avec beaucoup de soin les politiques de la ville en France et aux États-Unis, mais surtout parce qu’il nous en apprend plus sur nous-mêmes (la France) que bien des monographies d’experts ou bien des analyses critiques dénonçant assez rituellement les insuffisances des politiques françaises. Le principal intérêt de la comparaison est « […] l’opportunité qu’elle offre de sortir nos analyses de l’enlisement dans des certitudes rétrospectives qui nous conduisent à un véritable déni de la réalité contemporaine. Rechercher les sources de nos problèmes dans les maléfices du capitalisme et leur remède dans la fidélité aux recettes sociales de la République relève plus d’un exercice rituel que d’une réévaluation de la situation » (pp. 324-325). Il faut avoir de l’audace et ne pas craindre de prendre des coups pour aller voir ce que font les Américains en matière de politiques de la ville tant les États-Unis fonctionnent comme un contre-modèle rituel, tant la plupart des sociologues, des hommes politiques et des médias se consolent aisément de la dégradation continue de nos « quartiers » de banlieue, d u re n fo rc em en t de l a sé g ré g at io n spatiale et de la faible efficacité de nos politiques en décrétant, sans même y aller voir, que c’est pire aux États-Unis. Affirmations réitérées devant, à la fois, nous consoler et nous convaincre qu’il n’y a pas d’autre voie que celle d’une mobilisation politique et institutionnelle visant à produire la mixité sociale et urbaine contre les dangers communautaires.

26 Au départ, il y a une crise urbaine marquée par la concentration croissante de la pauvreté, de la délinquance, de l’immigration, et qui n’a plus rien à voir avec la crise urbaine du XIXe siècle. Aujourd’hui, la société n’est pas envahie par les pauvres majoritaires menaçant une minorité fortunée, elle les rejette au centre des villes en Amérique et dans la première couronne en France. C’est là la principale différence car dans les deux cas se développe une recherche de l’entre soi, de l’homogénéité sociale et scolaire, de la sécurité, d’un certain art de jouir de la ville réservée aux riches en France, et de la banlieue upperclass aux États-Unis. Les individus comme les collectivités s’efforcent de fuir les nuisances de la pauvreté, notamment afin de protéger les conditions d’éducation des enfants. Le mécanisme est sans doute plus violent en Amérique où les règles de la démocratie locale permettent à certaines communautés d’obtenir leur « incorporation » à d’autres communes afin de payer les impôts entre soi ; les riches demandent à être rattachés à des ensembles riches afin de ne plus payer d’impôts pour les pauvres. Mais, fracture sociale en France ou séparation aux États-Unis, le mécanisme général est de même nature et pose la même question : comment reconstruire une solidarité urbaine qui s’effrite, comment « faire société » ?

27 L’analyse des politiques urbaines montre que deux grandes traditions politiques s’opposent presque terme à terme dans les deux pays. Aux États-Unis on agit sur les gens et avec eux afin de les remettre en mouvement, afin que la communauté défavorisée se mobilise, rompe avec la culture de la pauvreté, et que les individus qui le peuvent quittent le quartier. En France, on agit sur le territoire, sur les places, sur les politiques de peuplement et d’équipement afin de produire une mixité sociale urbaine dont on postule, souvent à tort, qu’elle fut la règle autrefois : on souhaite saupoudrer les pauvres sur l’ensemble du territoire afin qu’ils deviennent des citoyens comme les autres.

28 Analysant les politiques américaines, Jacques Donzelot, Catherine Michel et Anne Wyvekens montrent que si les d ém o c ra te s o n t l o ng t em ps d é fe n du l’option « place », ils ont évolué vers le modèle « people », alors que les républicains ont fait le chemin inverse sous Reagan, pour se rallier finalement à un modèle centré sur la mobilisation des communautés et sur la mobilité des personnes. Le croisement des diverses options est, sur près de trente années, suivi en détail jusqu’au moment ou s’imposent les Community Development Corporations inspirés du militantisme des années soixante dont Alinski fut la figure la plus connue. Des militants, des habitants, des travailleurs sociaux, des fondations essaient de transformer les g h e tt o s e n q u a r ti e r s d’ac c u e i l d e s nouveaux migrants, ils luttent pour une meilleure qualité de l’offre scolaire, ils s’engagent dans une politique locale de sécurité afin de « faire société » dans le quartier, tout en concevant que ceux qui tro u ve ro nt là de s re sso u rce s et d e l’énergie quittent le quartier. Non seulement la base de cette mobilisation est souvent communautaire (raciale) ou in t er - co m m u n au t ai r e, m ai s J ac q u e s Donzelot montre comment les habitants ont pu devenir les micro-actionnaires de centres commerciaux afin de donner là un signe de leur engagement dans la lutte contre la délinquance de leurs propres jeunes.

29 C’est dire ce qui sépare ce modèle d’action publique de celui de la France où la politique de Développement social des quartiers part sur des bases totalement différentes. Elle cherche d’abord à coordonner des institutions publiques et elle s’appuie sur des lois censées favoriser la mixité sociale, comme la Loi d’orientation sur la ville ou la création des Zones franches afin que les communes partagent leurs pauvres. Pour le dire simplement : premièrement, il faut que les travailleurs sociaux, les enseignants, les policiers, les élus, les organismes logeurs travaillent ensemble ; deuxièmement, il faut que l’État, les départements, les régions et les communes partagent les ressources et les pauvres. Le bilan tiré à la fin des années quatre-vingt-dix est plutôt négatif : pas de mixité sociale, pas d’efficacité croissa nt e de s se rv ic es p ub lic s, p as d e présence policière accrue…

30 Derrière ces techniques d’intervention publique se tiennent des modèles politiques et des représentations de la société profondément différents. Les politiques américaines sont sous-tendues par le modèle du melting pot : il faut que les pauvres et les nouveaux venus prennent confiance en eux, changent de quartier, il faut lever les barrières pour que les individus parcourent la société. Les politiques françaises visent à fixer les gens dans le « creuset français » dans lequel se privatisent ou se perdent les identités, elles traitent les territoires en espérant que les individus s’y stabiliseront en raison de la qualité du cadre et des services. Ces deux modèles renvoient à deux grandes conceptions du sujet politique. La politique américaine vise à construire la communauté des habitants du quartier à partir d’une action bottom up et c’est cette communauté, largement guidée par les pouvoirs publics, qui développe son action d’équipement en direction du secteur public, mais aussi du secteur privé. Le citoyen est un individu devant s’appuyer sur le groupe afin de se prendre en charge, le modèle de l’action est celui de l’empowerment, du lobbying, des vouchers qui permettent d’inscrire ses enfants dans n’importe quelle école de la ville. En France, la communauté est considérée comme dangereuse et la participation des habitants est un devoir civique avant d’être une défense des intérêts du groupe ou des intérêts particuliers. C’est le politique qui doit répondre aux problèmes des citoyens en tant qu’ils apparaissent comme la déclinaison particulière d’un intérêt général. En France, les parents responsables demandent des moyens pour l’école, sans se mêler à la vie scolaire, aux États-Unis ils demandent à participer à la vie scolaire et à pouvoir choisir leur école. Deux traditions et deux philosophies politiques se jouent là.

31 Rien ne montre mieux ces différences que les nombreuses pages que Jacques Donzelot et ses collègues consacrent aux politiques locales de sécurité. En France, c’est une affaire de coordination institutionnelle, de préfets et de maires. À Chicago, c’est une affaire de policiers et d’habitants. Dans un cas on attend tout de la police, dans l’autre, les habitants sont invités à se charger, avec les policiers, de la sécurité qui les concerne. Pour bien comprendre la différence, il suffit de lire les descriptions d’une rencontre de policiers et d’habitants à Chicago d’un côté et à Noisy-le-Grand de l’autre. Dans le premier cas, les habitants parlent, dans le second, ils écoutent le commissaire. D’un côté, la communauté civique avec les risques « sécuritaires » qu’elle comporte, de l’autre, la magistrature sociale des fonctionnaires avec l’impuissance qui la menace. Les célèbres théories de « la vitre brisée » et de « la tolérance zéro » n’ont strictement pas le même sens et les mêmes effets sur les deux rives de l’Atlantique.

32 Ce trop bref résumé ne rend pas justice à Faire société, à la qualité de son information, à sa capacité de dévoiler les cadres philosophiques et politiques qui informent les politiques les plus banales. Comment ne pas penser à Tocqueville ? Rarement les vertus de la comparaison n’ont été aussi fortement démontrées. Rarement aussi la spécificité nationale française n’a été aussi vigoureusement, et souvent cruellement, mise en évidence ; notamment le paradoxe qui consiste à laisser construire des communautés, tout en refusant qu’elles se mobilisent et se prennent en main comme des communautés. Les idées reçues résisteront très mal à la lecture de ce gros ouvrage multipliant les exemples, les descriptions et mobilisant l’information considérable a c c u m u l é e p a r J a c q u e s D o n z e l o t, Catherine Michel et Anne Wyvekens sur les politiques de la ville depuis plus de vingt ans. Il sera difficile d’attaquer le livre sur les faits.

33 La démonstration est si forte, elle dérange tellement les cadres spontanés de nos représentations politiques que Faire société a bien des chances de recevoir un accueil simplement poli. Pire, il risque être réduit à ce qu’il n’est évidemment pas, une sorte de manifeste libéral, tant il semble inconcevable à beaucoup que le modèle politique et social de l’intégration à la française ne jouisse pas d’une écrasante supériorité sur tous les autres. Face à de tels soupçons, on pourrait cependant reprocher aux auteurs de s’être mis dans un e po sit ion d e fa ibl ess e ca r s ’ils comparent des cas français à des cas américains avec une grande symétrie, leur connaissance quasi totale de vingt années de politiques françaises de la ville leur permet de porter sur elles des jugements globaux dont les pages consacrées aux États-Unis n’ont pas véritablement d’équivalent. À terme, on ne sait pas si le modèle américain est plus ou moins efficace, toutes choses égales par ailleurs, que le modèle français. Il aurait fallu, pour cela, être en mesure de suivre les cartes de la ségrégation urbaine dans les villes françaises et dans les villes américaines et surtout, il aurait été utile d’avoir une idée des itinéraires des individus, car en France les gens circulent peut-être plus qu’on ne croit, alors qu’ils sont peut-être plus fixés à leur sort qu’on ne l’imagine aux États-Unis.

34 Mais dans tous les cas, le modèle politique et intellectuel des politiques de la ville françaises gagnera, grâce à Jacques Donzelot, à sortir d’une forme d’autisme national. Le bon usage de ce livre n’est pas de nous inviter à devenir « américains », mais à nous demander si l’on ne pourrait pas faire autre chose, afin de sortir des cycles de la dénonciation sociale et de l’incantation « républicaine ».

35 François Dubet
Université de Bordeaux 2 – EHESS

Masclet (Olivier). – La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué. Préface de Olivier Schwartz. Paris, La Dispute (Pratiques politiques), 2003,317 p., 22 €.

36 L’ou v r a g e q u e c o n sa c r e O l iv i e r Masclet aux logiques de peuplement des grands ensembles urbains à l’échelon municipal et aux formes d’engagement associatif des fils d’immigrés algériens et marocains présente l’intérêt de contribuer à une meilleure connaissance des dimensions politiques en jeu dans les processus de marginalisation des cités HLM et des populations qui y habitent. Tiré d’une thèse soutenue en 2001, il analyse à partir d’une solide enquête historique et ethnographique le fossé qui s’est creusé, d’une part entre des municipalités communistes et leur électorat ouvrier, d’autre part en tre « o uv rie rs p av ill on na ire s » et « ouvriers de cité », français et immigrés, vieux et jeunes, hommes et femmes. Une telle fracture, que les dernières élections présidentielles ont révélée dans toute son ampleur, permet de comprendre la place de ces « militants de cité » dont les trajectoires sociales et politiques sont décrites et analysées avec force et sans tabou.

37 L’enquête s’est déroulée tout au long des années quatre-vingt-dix à Gennevilliers, dans un de ces fiefs communistes de la région parisienne. Acquise depuis les années trente au PCF jusqu’à aujourd’hui (la « gauche plurielle » a obtenu 66 % des suffrages en 2001), cette ville illustre à bien des égards le destin de ces anciennes banlieues rouges cumulant les handicaps sociaux. Ce sont plus particulièrement le grand ensemble du Luth (près de cinq mille habitants) et les micro-réseaux fédérés autour d’un club de jeunes, qui constituent la base d’une enquête de terrain approfondie.

38 Les premiers chapitres abordent les « processus économiques et politiques de la ségrégation spatiale des familles immigrées » (p. 23). S’appuyant sur les travaux d’histoire sociale de l’immigration, Masclet met en relief l’attitude pour le moins ambiguë d’une municipalité à l’égard des « travailleurs nord-africains », p a s s é s s o u s s i l e n c e e t d a n s l e s programmes de rénovation urbaine et comme membres de la classe ouvrière. La théorie de la ville ouvrière serait-elle contraire à l’installation massive des catégories les plus basses ? Mais leur assignation au marché de l’insalubre répond aussi à d’autres logiques (préfectorales, industrielles) qui favorisent le turn over de la main-d’œuvre immigrée et son cantonnement dans les habitats de fortune. Sous la pression notamment de l’État et suite à la destruction des dernières cités de transit, on assiste, à partir des années quatre-vingt, à une recomposition de la morphologie sociale du grand ensemble du Luth caractérisée par une arrivée massive de familles maghrébines et le départ des fractions ouvrières qualifiées et moyennes.

39 Cette recomposition s’accompagne de la diffusion des thématiques proches du Front national face aux multiples occasions de ressentiment (insécurité, délinquance, dégradations, etc.). De l’analyse de la structure des ségrégations à celle des effets conjugués du déclassement et de la xénophobie, les enjeux du vote communiste changent : d’« emblème statutaire » (p. 89), l’adhésion en faveur de ses représentants locaux perd son caractère d’évidence. Pour autant, l’effet de basculement vers la droite extrême n’a rien de mécanique. Le glissement des électeurs de droite vers le FN (qui représente 20 % des voix en 1995) est plus manifeste que le transfert de l’électorat communiste vers ce dernier à Gennevilliers. C’est bien davantage la montée de l’abstentionnisme (35 % des inscrits en 1989 contre 45 % en 1995, jusqu’à 52 % dans certains bâtiments du Luth) qui constitue une donnée centrale. Si l’on pourra regretter que le point de vue des élus soit peu pris en compte – contrastant avec l’empathie à l’égard des jeunes du quartier étudié –, le mérite de cette enquête est de « donner la parole » à deux catégories de ménages généralement oubliés : ceux votant traditionnellement à droite qui sont passés au FN, avant de quitter pour une bonne part la cité ; mais aussi ceux qui résistent à la « tentation frontiste (p. 100). Car, loin d’être homogène, la structure des rapports de voisinage entre familles françaises et maghrébines, si elle favorise isolement et ressentiment, implique aussi bien des occasions de rapprochement et de « véritables complicités ». Ces dernières sont expliquées notamment par l’ancienneté d e l’i m p l a n t a t io n e t l a « m é m o i re ouvrière de la peine » (p. 108) conduisant à dénoncer l’attitude de ces jeunes qui cèdent aux illusions de l’argent facile des trafics illégaux.

40 Le désarroi collectif qui résulte du face-à-face entre ces deux catégories prolonge cette analyse des rapports micro-sociaux. Mais, du côté des parents que Masclet a pu rencontrer et interviewer, il prend des formes singulières. Alors que les pères semblent porter la « honte » et opter pour un retrait symbolique, les mères sont les premières à refuser l’image négative de la cité, s o u t i e n n e n t l e s f i l s c o n f r o n t é s a u chômage et au racisme à l’embauche, aux ravages de la toxicomanie. Il en ressort que les familles immigrées – mais aussi françaises – se trouvent confrontées à un dilemme : le principe de réalité est bien difficile à rappeler lorsque les emplois deviennent rares et que l’attraction de modes de vie déviants et de la délinquance est forte.

41 D’où l’importance des associations et de « l’encadrement des jeunes ». Cette question est abordée à partir de l’observation in situ réalisée dans le club d’animation du Luth (1982-1996) – seule « institution » destinée à cette fonction – où le sociologue a travaillé six mois et réalisé des entretiens informels avec ses responsables successifs. Pour ces derniers formant une « petite élite scolaire » (p. 140), il s’agit de défaire les « antagonismes primitifs » construits sur des bases microterritoriales et sexuées (p. 148), de dépasser l’homogénéité ethnique, de contrecarrer les effets de la « galère ». Tirant leur légitimité de leur appartenance à la cité, ils s’en distancient par leur parcours scolaire et leur rôle de « jeunes leaders beurs ». Pourtant, les obstacles ne manquent pas. D’un côté, l’emprise des normes et des injonctions semble moindre sur les adolescents visés qui poursuivent une s c o la r i t é c h a o t i q u e. L’a n a l y s e d e s tensions avec les animateurs et des usages différenciés du club, la constitution de « clientèle » (p. 165) dans les activités proposées, donnent à voir, plus largement, les divisions et les clivages qui séparent les « jeunes des cités ». D’un autre côté, « l’usure des militants des cités » transforme leur engagement en sentiment d’abandon. La réhabilitation du Luth lancée par la Mairie sera sans ambiguïté à cet égard : maintenir les couches moyennes, rehausser le peuplement, s’adresser non pas à tous les habitants mais aux plus aisés des ménages, c’est restreindre la « visibilité » des familles d’i m m i g ré s et d es je u n e s f r a n ç a is d’origine maghrébine. Ainsi rien n’est proposé aux responsables du club en termes d’emplois de proximité dans les nouveaux équipements mis en place. Tout semble donc contribuer au désinvestissement social de ces « déclassés par le haut » allant de paire avec leur accès à des métiers valorisants.

42 Les trajectoires biographiques des principaux animateurs du club confortent cette analyse. La carrière du premier président du club jusqu’en 1987 est exemplaire à cet égard. Si son engagement politique dans, puis hors du quartier, les ressources (scolaires, professionnelles, territoriales) qu’il mobilise, le rapprochent du monde politique (après avoir animé un collectif d’associations contre la réhabilitation, il deviendra chargé de mission au Conseil général des Hauts-de-Seine), la fragilité de sa position accentuée par l’implication de plusieurs de ses frères dans le trafic de drogues, son manque de relations militantes, l’en éloignent. La diversité des engagements, les difficultés d’exister politiquement hors du quartier, soulignent les limites de ce « militantisme de cité » (p. 244).

43 Pourtant, peu avant les élections municipales, trois habitants du Luth sont contactés par le maire pour faire partie du conseil municipal. La nouveauté est moins l’ouverture que le fait qu’elle concerne des « Arabes de Gennevilliers » (p. 256). Olivier Masclet analyse finement les différents facteurs qui ont pu jouer dans ces « promotions inattendues » (p. 264) où la mise en valeur du registre ethnique à partir duquel a été définie par les élus la « protestation multiforme » des jeunes l’a disputée à la menace d’un « vote beur ». Cependant, l’ouverture aux enfants d’immigrés s’avère bien étroite et illusoire. La trajectoire « emblématique » de Tokia Saïfi sur laquelle s’ouvre le livre, comme le processus de reconnaissance de la religion musulmane par les municipalités qui le clôt, le rappellent.

44 L’intérêt et la clarté de ces analyses n’empêchent pas quelques remarques critiques. On pourra regretter que le point de vue des différents agents ou acteurs n’ait pas été davantage pris en compte. La place du trafic de drogues dans cette cité aurait pu donner lieu à des notations m o in s « i m p re s si on n is t es » d a n s la mesure où elle est structurante à bien des égards. Par ailleurs, la notion centrale de « militants de cité » aurait mérité d’être approfondie tant elle recouvre plusieurs pôles d’activité (social, militantassociatif, religieux). Or, dans les cas qui sont présentés, la fonction sociale d’animateur semble primer sur l’engagement proprement politique. Dès lors, certains jugements sur l’absence de « réelle culture politique » (p. 234) ou l’opportunisme de ces « entrepreneurs en politique » (p. 229) semblent hâtifs. Le recours systématique à la notion de « disposition » – sacrifiant à un certain déterminisme social des trajectoires – conduit aussi à taire la singularité d’actions consistant à faire de la politique autrement – y compris parmi ceux moins dotés en capitaux scolaires peu pris en compte ici. Enfin, on peut regretter que l’approche territoriale ait conduit à faire l’impasse sur la diversité des échelles en jeu. L’échelon départemental en particulier est décisif pour comprendre les logiques politiques et institutionnelles, qu’il s’agisse des mécanismes d’attribution des logements sociaux via l’Office départemental des HLM, des liens « historiques » entre élus communistes et gaullistes pouvant expliquer la faible implantation du PS, ou encore des instances des politiques dites de la ville.

45 Cette dernière remarque pose la question des limites du genre monographique et des conditions d’une montée en généralisation qu’endosse le titre, et à laquelle introduction et conclusion apportent de solides arguments. Plus que jamais, nous vivons une crise de la représentation politique des citoyens dans leur diversité. Mais parler de la « gauche » en général à partir des désillusions engendrées par certaines municipalités communistes, c’est en dire trop ou pas assez. La comparaison avec d’autres villes gérées de longue date par des élus communistes pourrait conduire à nuancer le propos. De même, des logiques similaires à celles décrites à Gennevilliers sont à l’œuvre au sein de municipalités de droite qui ont su exploiter ce désir de reconnaissance des minorités.

46 Cela étant dit, l’ouvrage restitue avec finesse et intelligence bien des aspects peu connus de la vie sociale dans les périphéries urbaines. Il dessine des ouvertures possibles pour peu que l’on veuille éviter les dérives communautaristes ou mafieuses, et ne pas faire de la citoyenneté un vain mot.

47 Michel Kokoreff
CESAMES Université de Paris 5

Van Zanten (Agnès). – L’école de la périphérie. Scolarité et ségrégation en banlieue. Paris, Presses Universitaires de France (Le lien social), 2001, xiv-424 p., 22,50 €.

48 À l’instar de la plupart des ouvrages sociologiques traitant de l’institution scolaire, L’école de la périphérie interroge l’égalité de chances dans un système massifié. Certes, cette question ainsi que celle de la démocratisation ont été maintes fois posées, donnant lieu à des enquêtes variées sur l’état de l’école, voire à des prises de positions caricaturales, pour ne pas dire saugrenues, sur les accointances « conspirationnistes » entre les sociologues experts, l’État et l’école. Le livre d’Agnès van Zanten se distingue par une originalité sur le plan de la démarche et de l’analyse qui mérite sans conteste que l’on érige celui-ci au rang des ouvrages sociologiques à garder constamment sous le coude lorsque l’intérêt se porte sur l’examen, à l’échelle locale, du rôle de l’école, sur les types de relation entre le personnel scolaire, les parents, les élèves, sur les effets de la ségrégation scolaire sur la subjectivité des acteurs.

49 Un des intérêts du livre est d’élaborer une problématique à partir d’une analyse conjointe de la notion de périphérie et de ségrégation. L’emprunt à la sociologie urbaine permet de lier l’école aux dynamiques locales et globales, qui ne fait plus figure de « forteresse » à l’intérieur de laquelle s’élaborent des analyses sociologiques détachées de l’environnement urbain dans lequel elle se trouve. La notion de ségrégation permet en définitive de jeter un pont entre les difficultés scolaires et les difficultés d’intégration, entre les inégalités scolaires et l’exclusion sociale.

50 L’autre qualité de ce livre tient dans la mise en œuvre d’une approche diachronique puis synchronique de l’école et de la ville, ainsi que dans l’élaboration d’une hypothèse sur la relation entre l’école et l’espace local. Celle-ci pose l’existence d’une inégalité d’accès aux savoirs (aussi importante que celle engendrée par l’inégale distribution des filières) entre les établissements qui accueillent des publics différents de « l’école du centre » c’est-à-dire des élèves issus des classes populaires marginalisées. Cette inégalité d’accès trouve son origine dans la distance entre d’une part les exigences posées par la lourdeur des programmes ainsi que le caractère bureaucratique des instructions officielles, et d’autre part les capacités supposées par les enseignants des élèves. Il existerait de plus un écart entre les valeurs et les modèles promus par « l’école du centre » et la difficile application d’un principe méritocratique uniforme dans les écoles de la périphérie. L’auteur prend alors un soin particulier à décrire « l’école de la périphérie » à partir notamment des notions d’intégration, de disqualification et de stigmatisation.

51 Agnès van Zanten met aussi l’accent su r le s ra pp o rts d e d om in at io n de « l’école du centre » sur « l’école de la périphérie », cette dernière étant définie comme « une construction sociale dotée d’une certaine cohésion et d’une autonomie relative par rapport au centre mais, en même temps, structurellement articulée à celui-ci par des rapports de domination et d’interdépendance ». La notion de périphérie vient, quant à elle, à-propos pour désigner simultanément la localisation d’un établissement scolaire conçu comme un cadre central dans l’émergence de normes professionnelles, le type de public accueilli ainsi que l’activité quotidienne des acteurs locaux. Cette notion insiste par ailleurs sur la nécessité de réfuter l’idée selon laquelle notre système éducatif serait encore un des plus centralisés car ce sont moins les formes institutionnalisées de gestion de l’école qui maintiennent le système que les f o r m e s l o c a l i s é e s d e r é g u l a t i o n. L’analyse est conduite avec rigueur, bien servie par une bibliographie exhaustive des travaux français et anglo-saxons sur l’école et la ségrégation urbaine. De plus, l’a u t e u r m e t à p r o f i t s e p t a n n é e s d’en q uê te s de t yp e e th no g ra ph iq u e menées dans des salles de classe, des établissements et des villes de banlieue.

52 La démarche de Agnès van Zanten consiste à privilégier l’approche ethnographique de l’établissement scolaire tout en prenant soin de ne pas le désincarner de son contexte local et global. L’observation microsociologique présentée ici va de pair avec l’analyse de l’environnement urbain de l’établissement scolaire, les contraintes socio-économiques qui pèsent sur les élèves, les obligations institutionnelles auxquelles doivent se soumettre les enseignants et le chef d’établissement, les projets de carrière des uns et le souci de la réputation des autres. On peut donc dire que l’auteur élabore un « modèle interactif » (au sens de Cicourel, i.e. l’activation parallèle de plusieurs sources d’information) en partant du principe d’une intégration dans des cadres normatifs de la motivation des acteurs dans « l’école du centre » au principe d’une construction du sens que les acteurs locaux attribuent à leur action dans des lieux périphériques d’enseignement. C’est pourquoi les notions de contexte défini comme le cadre des interprétations variant selon les situations, de stratégie des acteurs (des parents en particulier) et de négociation entre des intérêts sociaux différents constituent la trame de ce livre.

53 L e li vr e co m p r en d 1 0 c ha p itr e s répartis en 5 grandes parties.

54 La première partie traite de l’école dans la ville à partir d’une sociologie urbaine et d’une sociologie de l’éducation. Il s’agit, dans un premier temps, de revenir de manière diachronique sur la montée et le déclin des banlieues rouges puis sur l’émergence du problème des « cités » et des questions politiques qu’il soulève au nombre desquelles on trouve la requalification du quartier ou la fonction d’intégration et de lutte contre les exclusions de l’école.

55 La seconde partie réduit la focale pour effectuer un cadrage sur les effets de la ségrégation scolaire sur l’attitude des familles (le retrait, la colonisation et la défection) ainsi que sur le modus vivendi des établissements partagés entre un ajustement à l’environnement et la recherche d’un mode de régulation. Dès lors que les choix des parents, se détournant des établissements jugés « peu fréquentables », contribuent à renforcer la dégradation des établissements délaissés, les chefs d’établissements orientent leurs actions vers une amélioration de la réputation de leur établissement par une communication idoine ainsi que par un renforcement des mesures disciplinaires. Outre ces deux registres d’action, les chefs d’établissement jouant la carte de la concurrence développent des stratégies internes de constitution de classes de niveau. Par le jeu des options de langues ou des thèmes (la section Europe par exemple), ces classes attirent les meilleurs élèves tout en laissant les plus faibles dans les classes « ordinaires ». À l’instar des stratégies parentales d’évitement des établissements les plus mal perçus, les stratégies des chefs d’établissement participent à la construction des inégalités.

56 La troisième partie analyse la division du travail éducatif et les difficultés que cela pose en termes de malentendus et de conflits autour du suivi de la scolarité par des parents à qui l’on retire la légitimité éducative dès lors que l’incongruité du m o d e f a m il i al d e s o c ia l is a t io n e s t dénoncée par l’établissement. Ce qui suppose alors de jeter un regard sur la coordination entre personnels enseignants et « non enseignants » ainsi que sur le type d’encadrement du chef d’établissement.

57 La quatrième partie s’intéresse à la construction des normes professionnelles. Pour ce faire, l’auteur procède pas à pas en effectuant une sorte de travelling arrière. Le premier plan est fait sur la construction des normes dans la classe ainsi que le développement d’une éthique professionnelle. L’auteur décrit les carrières des enseignants qui vivent parfois comme une véritable épreuve individuelle leur nomination dans les collèges difficiles, les obligeant à avoir une maîtrise pédagogique face aux élèves et une capacité relationnelle face aux enseignants du collège les plus anciens, qui peuvent être les plus chevronnés ou les plus désengagés. Deux attitudes caractérisent alors les enseignants dans les établissements difficiles : la fuite se traduisant par une demande de nomination ou une implication minimale ; la survie qui suppose une adaptation grâce notamment à une révision des objectifs pédagogiques. Ce qui importe le plus dans ce cas, c’est moins l’acquisition de connaissances formelles que le rapport au travail de l’élève et sa motivation intrins è q u e. L e d e u x i è m e p l a n e s t u n e approche de la construction des normes dans l’établissement. Ici le rapport entre communauté d’égaux et relations hiérarchiques est interrogé, au même titre que la pertinence de l’association entre partenaires dans le cadre d’un militantisme localisé.

58 Enfin, la dernière partie s’intéresse aux élèves et à leurs perspectives. On y trouve derechef quelques thèmes interactionnistes comme ceux de la déviance et sa fabrication, du rapport entre norme scolaire et norme de la rue. Surtout, on profite d’une analyse finement menée des tensions et affinités interethniques et des relations amicales. La comparaison entre deux classes « mauvaises » est particulièrement instructive du point de vue de l’expérience de la ségrégation. Elle montre en effet comment les situations scolaires dominées par le souci de maintenir la réputation de « classe perturbatrice » s’élaborent à partir d’une mise à distance des normes de travail et, il importe de le souligner, d’un appel à l’ethnicité comme support au maintien d’un climat troublé.

59 La conclusion, quant à elle, est un retour à un niveau plus global propice à l’élaboration de propositions heuristiques de portées générales. Le lecteur pourra consulté l’annexe méthodologique dans laquelle figurent les conditions générales de réalisation des enquêtes.

60 Parmi les multiples enseignements de ce livre, on retiendra que les formes localisées contribuent à creuser les inégalités et à renforcer l’exclusion en créant un secteur périphérique qui progresse nolens volens en marge du reste du système. L’implantation géographique de l’établissement scolaire contribue alors au phénomène de relégation, au même titre d’ailleurs que le quartier entourant ou jouxtant l’école. Ainsi, au travers de la notion d’école de la périphérie, ce livre nous mène au-delà de l’école de la banlieue puisqu’en éclairant de façon originale le rôle des dynamiques locales dans la reproduction et la transformation des systèmes scolaires, ce sont les processus quotidiens de la scolarisation et de la fabrication de l’exclusion que l’auteur donne à voir.

61 On émettra trois remarques qui sont à considérer moins comme des critiques à l’égard d’une thèse conjointement pertinente et convaincante que des observations susceptibles de prolonger le débat.

62 L a p r e m i èr e r e m a r q u e c o n c e rn e l’insistance de l’auteur sur le retrait des acteurs locaux est surtout la conséquence de l’absence d’une réflexion et d’une action politique éducative globale. Elle conforte cela par l’analyse de la montée d e l’a u t o n o m i e d e s p e r s o n n e l s d e l’établissement partagés entre les principes verticaux de l’institution scolaire et les marges d’initiative dont les acteurs disposent pour mener à bien leurs projets. Il s’agit en somme d’analyser les régulations qui à niveau local retraduisent les injonctions hiérarchiques afin de les rendre efficaces par le biais d’un travail d’autoproduction de normes. On voit alors que la subjectivité des acteurs est mise à nu, qu’elle n’est plus une intériorisation des contraintes institutionnelles mais un travail d’ajustement quotidien aux contraintes locales. Le fait que les enseignants ne soient plus à la base de la hiérarchie mais au cœur d’une triangulation unissant l’institution scolaire, les élèves et l’environnement local renforce parfois le sentiment de crise profonde d’un système qui serait menacé par une absence de guidance institutionnelle. Si ce dernier point apparaît comme un aspect négatif, l’on peut penser aussi que l’écart qui se creuse entre les valeurs et les normes et qui oblige les acteurs à être suffisamment inventifs pour trouver par eux-mêmes, dans un bricolage constant, les façons de réinventer le modèle scolaire constitue un atout. Certes, des n o r m e s c o m m u n e s s e c o n s t r u i s e n t progressivement et différemment de celles en vigueur dans des établissements accueillant des proportions moins importantes d’élèves en difficulté. Certes, tous les enseignants ne s’approprient pas de manière identique et avec la même intensité ce stock normatif et c’est bien ce qui permet d’expliquer le renforcement de la stigmatisation, du désengagement et de l’é c h e c s c o l a i r e. M a i s c e s m o d e s d’appropriation peuvent nous aider à comprendre les réussites scolaires, y compris dans des classes qui ne sont pas des classes de niveau ou des classes à thèmes. Il suffit d’une minorité d’enseignants suffisamment soudée par le partage des normes contextualisées pour garantir un niveau d’engagement et de cohérence dans le travail et de la sorte éviter la propagation des conduites déviantes des élèves. Même s’ils subissent les contraintes inhérentes à l’établissement scolaire et à sa hiérarchie, les acteurs parviennent à mobiliser des ressources et développer des logiques d’actions propices aux apprentissages. Ils ne sont pas toujours partagés entre la fuite et la survie ; ils peuvent combattre et résister.

63 La seconde remarque est en rapport avec la définition de la liberté par les enseignants comme piège car elle les isole plus qu’elle ne les aide à définir collectivement des normes de conduite. On comprend pourquoi l’auteur en appelle au travail en équipe, lequel suppose une participation active du chef de l’établissement, des accompagnateurs extérieurs, des chercheurs, des responsables académiques. Sans cela, l’enfer de l’école restera pavé de bonnes intentions. Mais vers quoi mènerait un tel élan si, dans le même temps, ne sont pas interrogés de manière plus approfondie les liens entre la politique ministérielle de sectorisation scolaire et ses effets sur l’école de la périphérie ?

64 La troisième et dernière remarque est en lien avec l’importance de la notion de partenariat lorsque l’objectif poursuivi est de lutter contre la fabrique quotidienne de la ségrégation scolaire et sociale et l’amélioration de la situation des familles, des élèves et du personnel travaillant à la périphérie. Ceci n’est pas sans poser de nouvelles questions, identiques à celles mises au jour par Strauss lorsqu’il analyse la dynamique d’une profession et la gestion des relations avec d’autres professions à partir du concept de segment : quelles professions sont concernées par le problème ? Quelles sont les implications sociales pour les professions d’une participation active ? Qui doit participer aux négociations et comment ?

65 Joël Zaffran
Lapsac – Université de Bordeaux 2

Poupeau (Franck). – Une sociologie d’État. L’École et ses experts en France. Paris, Éditions Raisons d’Agir (Cours et travaux), 2003,254 p., 9 €.

66 L’École est de toute évidence l’une des institutions faisant le plus couler d’encre aujourd’hui. Sous la plume des sociologues, elle est décrite comme un espace complexe à l’intérieur duquel une multiplicité de variables concourent à la production de la réussite ou de l’échec scolaire, à l’orientation professionnelle, aux inégalités ou aux principes d’équité. S ou s la p lu m e d u « p o lit iq ue » en revanche, l’institution scolaire s’apparente à un lieu en « crise » contre lequel une série de mesures concrètes s’impose. Ces deux examens de l’École sont-ils conciliables ? Quels sont les effets d’un rapprochement entre le savant et le politique ? C’est d’une certaine manière la question de départ du livre de Franck Poupeau dont la réponse supposerait de faire une « sociologie de la sociologie de l’éducation » qui, en s’inspirant de la m é th o do lo g ie d e la s o ci ol og i e de s sciences, serait seule à même de favoriser « l’appréhension claire et raisonnée des problèmes éducatifs ».

67 La thèse défendue par l’auteur aurait été sans grand intérêt si elle s’était limitée à observer les logiques de récupération des travaux sociologiques par le discours politicien. Franck Poupeau va plus loin en construisant son objet autour du problème de l’autonomie des chercheurs en éducation et de « la capacité des sociologues à se doter de normes scientifiques propres, leur permettant de se réapproprier la demande politique ». Trois hypothèses vont régir son travail : 1) la « dévalorisation de la sociologie de l’éducation » dans le milieu scientifique due à des transformations dans l’espace de la discipline, elles-mêmes causées par les mutations du système d’enseignement ; 2) la « remise en cause de l’autonomie scientifique » provoquée par l’émergence, puis la prédominance, d’un pôle de recherches sur « l’école des banlieues » plus proches de la fonction d’expertise ; 3) « l’ambivalence structur el le d u d i sc o u rs s o c io lo g i qu e s u r l’École » oscillant entre une quête de légitimité scientifique acquise par la production d’analyses scientifiquement valides et la recherche d’une légitimité politique obtenue par le truchement « d’analyses politiquement utiles ».

68 L’auteur s’efforce de confirmer ces trois hypothèses par les démonstrations avancées dans chacun des trois chapitres qui composent ce livre. Le premier chapitre, intitulé Une sociologie de la sociologie, est une étude de l’enjeu de luttes pour la définition de la sociologie de l’éducation. La démarche consiste d’abord à poser le principe d’un flou entourant la définition de la discipline, puis à faire une histoire sociale de cette discipline en focalisant l’attention sur les « redéfinitions successives des chercheurs en fonction de la distribution de leurs ressources respectives ». Plus avant, il s’agit de mettre au jour la manière par laquelle les chercheurs qui en ont les moyens institutionnels parviennent à « imposer une définition conforme à leurs intérêts et à leurs pratiques scientifiques ». Pour ce faire, Franck Poupeau aura recours à une analyse de contenu des manuels de sociologie de l’éducation (5 au total) qu’il hisse au rang d’indicateur de cette « lutte pour le monopole de la m a n i p u l a t i o n l é g i t i m e d e s b i e n s savants ». L’analyse des abrégés de sociologie insiste sur le passage des théories macro vers les théories micro. S’appuyant sur le modèle du marché des biens savants, l’auteur interprète ce passage « moins comme une évolution réelle des recherches que l’évolution du point de vue dominant sur les recherches ». En considérant par ailleurs que la structure de ce marché et ses transformations ressortissent au système d’enseignement, aux demandes administratives de l’État ainsi qu’à l’offre de biens scientifiques, l’auteur pense pouvoir expliquer pourquoi les sociologues de l’éducation se sont rapprochés du pôle d’application et de l’expertise, devenant ainsi des savants d’État ayant « un pied dans la science, et l’autre au ministère ».

69 Le second chapitre, Les sociologues et le ministère, retrace l’histoire sociale de la sociologie de l’éducation. L’auteur distingue deux grandes périodes : une première période comprenant les années soixante et soixante-dix durant lesquelles s’est constitué le pôle scientifique des recherches sociologiques en France ; une seconde période débutant avec les années quatre-vingt qui marquent la montée en puissance des commandes ministérielles et de l’expertise sociologique. Dans ce chapitre, Franck Poupeau s’attache à décrire les étapes de la recherche scientifique ; il revient sur les premières grandes enquêtes sociologiques en éducation et leur diffusion (sous forme d’articles, de livres, de rapports d’activité ou de rapports de recherche), les centres de recherche qui les ont réalisées, les controverses et les relations des sociologues entre eux. L’auteur met ensuite en lumière l’émergence progressive d’un État monopolisant la production des chiffres sur l’action éducative afin que ces derniers puissent se mettre au service du pilotage du système d’enseignement. C’est la raison pour laquelle la deuxième partie du chapitre insiste sur le développement, durant cette seconde période, des commandes ministérielles et de l’expertise sociologique. L’auteur explique cela par les effets de l’allongement de la scolarisation (la seconde explosion scolaire) et les options politiques en matière de démocratisation de l’école. Le collège unique, la décentralisation, les zones d’éducation prioritaire ont été des vecteurs de changements structurels dans l’organisation du système scolaire au regard desquels des demandes d’expertise et d’évaluation des effets des dispositifs éducatifs mis en œuvre se font pressantes, voire impérieuses. Devenue la servante de la demande administrative, la recherche en sociologie de l’éducation ne porterait plus que sur le « local » ; elle n’aurait de cesse en outre de relayer et de cautionner les valeurs managériales véhiculées par les nouvelles politiques scolaires.

70 Le troisième et dernier chapitre, intitulé Sociologues et experts de l’école en « banlieue », établit un lien entre le contenu des recherches en éducation et la demande des politiques en prise avec le problème des banlieues et de la crise de l’institution scolaire. Avec les écueils que suppose ce lien, surtout lorsqu’il y a convergence entre les travaux sur la « jeunesse en difficulté » et l’étude de l’échec scolaire : selon Franck Poupeau, « le refus de la séparation entre problème social et problème sociologique conduit à une posture épistémologique qui ne prémunit pas plus contre l’évidence des représentations communes que contre les illusions du savoir immédiat ». L’auteur poursuit son analyse sur la dépossession du milieu sociologique de l’usage des statistiques depuis le renforcement du service statistique d’État auquel s’ajoute l’apparition d’une économie de l’éducation privilégiant une démarche quantitative. Il résulte de cela un déplacement des problématiques sociologiques vers des thèmes laissés libres par ces deux instances. Il s’agit en l’occurrence des trois thèmes suivants : l’effet établissement, la dynamique scolaire et sociale dans un ordre urbain local, les stratégies familiales.

71 Ce dernier chapitre permet à l’auteur de conclure son livre sur l’idée d’une dépolitisation de la sociologie de l’école en banlieue. Les causes de cette dépolitisation sont doubles. Il y a d’abord une focalisation excessive sur le local qui ne permettrait pas de saisir les mécanismes st ruc tu re ls ag iss an t su r l e s ys tè m e d’enseignement. Il y a ensuite la rupture consacrée avec le modèle de la reproduction, obligeant cette sociologie à s’ajuster aux catégories politiques qui sous-tendent les demandes administratives. Ceci expliqu e ra it, d’ap rè s l’a u teu r, la v is io n consensuelle des rapports sociaux que proposent les sociologues et, in fine, la récupération et une instrumentalisation des résultats de leurs enquêtes par le politique.

72 Deux raisons principales auraient pu motiver la lecture d’un tel ouvrage. Tout d’abord, les questions sociologiques posées par l’auteur sont importantes : Comment se fait la sociologie de l’éducation ? Comment a-t-elle évolué ? Quelles sont les contraintes administratives, financières, politiques et symboliques qui pèsent sur elle ? Il éclaire ainsi un pan de l’activité de recherche, celui relatif aux liens entre les chercheurs et les institutions porteuses de demandes à la fois multiples et orientées. Ensuite, on a affaire à un travail de présentation des travaux, des auteurs, des institutions qui ont fait et qui font encore l’histoire de la sociologie de l’éducation. L’auteur présente en annexe un panorama très large de l’ensemble des rapports de recherche sur l’École ; il propose aussi une bibliographique sélective avec un résumé et un commentaire circonstancié. La présentation thématique des ouvrages est une aide utile pour le lecteur qui découvre ce champ de l’École.

73 Ces deux raisons ne suffisent pas toutefois à compenser les conclusions d’un ouvrage qui baigne au milieu d’un champ d’écueils. Tout d’abord, la posture « suspicieuse » de l’auteur à l’égard des travaux sociologiques actuels sur l’École, récurrente dans tout l’ouvrage, place l’auteur dans une position paradoxale : il fait de son ouvrage l’enjeu d’une lutte qu’il n’a de cesse de dénoncer par ailleurs. Ce livre s’apparente à bien des égards à un plaidoyer théorique pro domo de la part d’un auteur défendant l’idée d’une « forte et pourtant insensible ce n sur e ac ad ém iq ue p es an t s ur le s concepts bourdieusiens : l’argument central du livre est d’éclairer les raisons pour lesquelles la sociologie de l’éducation s’est détournée de l’analyse du système d’enseignement et de sa contribution à la reproduction d’un ordre social inégalitaire ». C’est pourquoi la manière avec laquelle l’auteur utilise les entretiens réalisés auprès de ces sociologues qu’il qualifie de « nouveaux entrants » donne parfois le sentiment que celui-ci défend mordicus cet argument, parfois en couchant sur le lit de Procuste le propos des sociologues interviewés. C’est aussi la raison pour laquelle les travaux sur les effets établissement semblent réduits à une portion congrue. Selon l’auteur, ces travaux ne permettraient pas de saisir les causes dépassant le niveau local ; pire, ils conduiraient à une « illusion de neutralité » en substituant les notions de « populations issues de milieux populaires », de « territoires » et « d’exclusion » à celle de « classe sociale ». Il nous semble pourtant que la sociologie de l’effet établissement n’a jamais eu la prétention de résoudre le problème beaucoup plus général de l’échec scolaire. En postulant la complexité du phénomène étudié elle s’efforce de construire des indicateurs ad hoc, sûrement pas d’établir un raisonnement causal entre échec scolaire stricto sensu et efficacité des établissements.

74 On l’aura compris, c’est une réflexion bourdieusienne sur la sociologie des i n t e l l e c t u e l s ( e n p a r t i c u l i e r, p o u r reprendre Bourdieu, « le pathétique des intellectuels libres qui s’empressent de remettre leurs dissertations sur les sujets imposés du moment ») qu’entreprend Franck Poupeau. Mais il ne s’agit pas cette fois de concevoir les articulations entre recherche scientifique et engagement politique, tâche à laquelle l’auteur s’e st d éjà li vr é d a ns u n pré cé d en t ouvrage ; il s’agit plutôt de reprendre l’analyse de l’illusion de l’intellectuel qui ne serait en définitive qu’un dominé parmi les dominants. Or, s’il est important de chercher à connaître les différentes positions des sociologues sur le marché des biens scientifiques et les effets de champ qu’elles supposent, peut-on être en accord avec l’image que dessine l’auteur d’une sociologie de l’École faite par des sociologues tantôt résignés, tantôt ignorants des enjeux politiques qu’ils représentent et des rapports de force qui structurent le champ de la politique ministérielle ? Pourquoi, dans ce cas, ne pas avoir interviewé des sociologues qui ne se seraient pas « compromis » ? Les sociologues sont-ils si dupes lorsqu’ils s’attablent avec le politique ? N’ont-ils d’autres fourches à présenter au Prince que celles de la compromission, de l’aveuglement ou de la récupération politique ? Enfin, peut-on lire sans sourciller l’affirmation de l’auteur selon laquelle « l’activité ordinaire des chercheurs hors du ministère ne consiste guère plus qu’à faire des observations ethnographiques dans les établissements scolaires » ?

75 L e d e r n i e r o u v r a g e d e M a r i e Duru-Bellat par exemple (Les inégalités sociales à l’école) insiste justement sur cet aspect : « dans le domaine éducatif, un scepticisme (voire un relativisme) généralisé serait des plus coupables, tant les incidences politiques de certains travaux apparaissent importantes ou bien encore les questions de contexte sont donc, fondamentalement, des questions politiques et, en l’occurrence, une école sans politique est une école qui se laisse instrumentaliser, nécessairement par les plus forts ». Postuler que ces intellectuels désespérés que sont les sociologues de l’école n’ont plus d’autonomie, prétendre que ces derniers rejettent radicalement l’apport de la théorie de la reproduction sociale, c’est (re)faire d’une certaine manière un travail de dénonciation d’un complot en désignant les comploteurs qui appartiennent au « système » universitaire. Quel serait alors l’apport d’une sociologie de la sociologie qui fait de l’illusio une explication particulière et générale à la fois ? Ce sera au lecteur en dernière instance de se forger son propre avis.

76 Joël Zaffran
Lapsac – Université de Bordeaux 2

Cartier (Marie). – Les facteurs et leurs tournées. Un service public au quotidien. Paris, La Découverte (Textes à l’appui. Enquêtes de terrain), 2003,329 p., 25 €.

77 L’ouvrage publié par Marie Cartier à partir de sa thèse de doctorat en socio-logie n’est pas une simple monographie professionnelle des facteurs ou une étude de plus sur la modernisation de La Poste. En posant la question du positionnement social de ce groupe de « petits » fonctionnaires que le discours commun inclut souvent dans la catégorie des « privilégiés » depuis les années quatre-vingt, il porte le projet plus large d’une analyse des classes populaires et des ressorts de l’identification à un métier et à une classe sociale. L’ambition de l’ouvrage est servie par l’usage combiné de méthodes variées au cours d’une enquête de terrain de longue durée, centrée sur les facteurs d’un bureau de poste de la région parisienne couvrant des quartiers bien typés pour la forme de l’habitat et pour les traits sociaux des résidents. Aux entretiens biographiques avec des facteurs de générations et de caractéristiques bien distinctes se sont ajoutés l’observation directe de tournées et le dépouillement d’archives administratives, l’ensemble de ces matériaux étant soigneusement répertoriés en annexe (pp. 312-314). Le principal intérêt de l’ouvrage tient dans le choix d’une perspective qui croise ethnographie et histoire pour prendre en compte la succession, depuis les années cinquante, de générations de facteurs distinguées par leurs caractéristiques sociales et par les contextes organisationnels et socio-économiques dans lesquels elles ont été recrutées. L’ouvrage s’articule autour de trois de ces générations de facteurs.

78 La première partie étudie les trajectoires, le rapport au travail et les modes de vie de facteurs embauchés dans les années cinquante–soixante et partis en retraite dans les années quatre-vingt– quatre-vingt-dix. Les conditions objectives de travail et d’existence de ces « facteurs des Trente glorieuses » tout comme leur rapport subjectif à cette condition les inscrivent nettement dans les classes populaires. Pourtant, leur position y est singulière. Non pas du fait de la sécurité de l’emploi qui vaut compensation de rémunérations faibles et de conditions de travail pénibles, mais plutôt pour d’autres compensations que les facteurs trouvent spécifiquement dans les « tournées ». Bien différente des autres parties de l’activité des facteurs (tris ou opérations financières), la tournée consiste en un travail « au-dehors », c’est-à-dire à la fois en plein air et loin des regards de la hiérarchie – donc avec une certaine autonomie – qui offre la possibilité de s’inscrire dans une intense sociabilité à base territoriale. La valeur que les facteurs lui accordent constitue un signe de leur attachement à des traits fondamentaux de la culture populaire. Elle fait en même temps apparaître la singularité de leur position dont Marie Cartier rend compte par la notion de « classes populaires honorables », inspirée des travaux de Richard Hoggart. Les indices de l’« ho n or ab il ité » d es f ac te ur s so n t divers : valorisation du service aux autres, sens moral perceptible dans les formes de contrôle sur certaines pratiques (alcool et endettement notamment), attention portée au logement, etc. Cette honorabilité se fonde sur la noblesse de la mission de distribution postale, mais surtout sur la notoriété acquise par la sociabilité de la tournée. Les « savoirfaire interactionnels » que permet de développer le contact avec un public aux caractéristiques sociales diverses (cela vaut pour d’autres métiers de service) trouvent usage hors de la sphère du travail, notamment ici dans la situation d’enquête. Loin de leur assignation de privilégiés, les facteurs revendiquent une appartenance aux classes populaires : la présentation de soi qu’ils adoptent devant l’enquêtrice ne révèle pas un désir d’échapper à toutes forces à cette condition mais plutôt le souci de montrer comment cette appartenance peut se faire sans confusion avec d’autres fractions des classes populaires vues comme repoussoir.

79 La deuxième partie, « Des intermédiaires sociaux », est consacrée à la fraction féminine d’une autre génération de facteurs, dont trois portraits servent de support à la présentation de l’analyse. Se concentrer sur les femmes de cette génération permet d’aborder la question des effets de cette première phase de féminisation pour la définition du métier de facteur, sans pour autant que la question du genre ne soit traitée de manière centrale ici. On peut regretter de n’avoir qu’un regard partiel sur cette généra-tion-là : les femmes qui en font partie se définissent d’abord par des ressources scolaires supérieures à celles de la génération précédente, mais ne le sont-elles pas aussi par rapport à leurs collègues masculins recrutés comme elles au début des années quatre-vingt ? C’est dans un triple sens que l’on peut percevoir ces fe m m e s c o m m e d e s in t e r m é d ia i r es sociaux. C’est d’abord leur positionnement social qui est intermédiaire, entre classes populaires et classes moyennes : leur niveau scolaire, leurs loisirs cultivés et leurs activités associatives nourrissent un sentiment de différence avec les classes populaires en même temps que leur subordination professionnelle les y renvoie : « Sur les scènes domestiques et loc al es, c es fe m m es se d éf ini ss en t comme des militantes associatives et des amatrices de culture savante mais au travail, elles sont bien des salariées subalternes vouées à des tâches et à des co n tr ai nt es d e r en d em en t ph y s iq ue usantes. » (p. 190). C’est aussi leur rôle de médiation sociale dans la cité qui en fait des intermédiaires sociaux : ce rôle est source de profit symbolique et de réussite personnelle. Comme les facteurs de la génération précédente, elles font de la sociabilité, de l’interconnaissance, de l’inscription territoriale de leurs pratiques, des instruments de mise à distance de la condition de salarié subalterne. Mais la satisfaction qu’elles trouvent dans la relation administrative personnalisée s’appuie sur des dispositions individuelles tout autres, notamment une é th i q u e d e l’e n ga g e m e n t p o ur d es femmes dont l’emploi prolonge une socialisation religieuse ou militante. Enfin, comme pour la génération précédente, la tournée est source de savoirs ou de compétences particulières du fait des rapports sociaux qu’elle autorise avec des populations de milieux divers, ce qui donne un troisième sens à la notion d’« intermédiaires sociaux ». Ce qui apparaissait dans la partie précédente comme « savoir-faire interactionnels » s’alimente à une « connaissance domestique ». L’importance de l’inscription territoriale de ce métier est encore soulignée par cette notion. Par rapport à d’autres métiers de service, le métier de facteur est en effet spécifique par les contacts qu’il favorise avec des maisonnées, avec des individus inscrits dans leur espace domestique, entourés de choses personnelles ; il est proche en cela des métiers qui s’exercent au domicile de leur clientèle et accèdent par là à des savoirs secrets ou intimes. L’intermédiation sociale recouvre ici un rapport au monde social fondé sur une connaissance domestique de la société. Les spécificités de leurs caractéristiques et du contexte dans lequel les femmes de cette génération ont été embauchées ne les empêchent pas de perpétuer une définition du métier proche de la définition portée par la génération précédente. Embauchées au début des années quatre-vingt, à un moment de crise économique mais d’expansion de l’emploi public, et surtout à un moment de réforme de l’organisation du travail, elles vivent cependant l’intensification du travail liée à l’implication des facteurs dans l’activité commerciale de La Poste avec un sentiment de dévalorisation de leur mission. L’« honorabilité » de leur condition qui tenait beaucoup à la participation au service public est mise en question par les contraintes de la vente et du démarchage importun.

80 Au contraire des deux premières générations socialement portées à s’ajuster à l’institution postale et à incarner une définition positive du métier de facteur, les « nouveaux facteurs » auxquels est consacrée la troisième partie se caractérisent par le désajustement de leurs dispositions et de leurs aspirations par rapport à leur emploi de salarié d’exécution. Recrutés dans les années quatre-vingt-dix, ils arrivent à La Poste en situation de déclassement, que ce soit du fait d’aspirations fortes nées dans l’expérience du monde étudiant ou du fait d’un parcours professionnel antérieur ascendant qui s’est interrompu. La frustration relative de ces nouveaux facteurs est aggravée par le type de « tournées » qui leur incombent, tournées « bâtiments » dans les quartiers dégradés de la périphérie urbaine, à la charge quotidienne plus lourde que celle des tournées « centreville ». L’analyse fine des conditions d’exercice du métier de facteur rappelle la force de l’enjeu en termes de conditions de travail que constitue l’accès à tel ou tel type de clientèle, surtout pour les métiers de service qui n’offrent pas d’autres formes de mobilité professionnelle. L’effet de génération est ici redoublé par un effet de cycle de vie professionnelle qui attribue aux nouveaux venus dans le métier les conditions d’exercice les plus difficiles (comme c’est le cas pour les enseignants). Face aux dégradations matérielles ou à des interactions difficiles avec les résidents, immédiatement perçues comme expression d’un mépris de leur travail, ces facteurs tendent à se réfugier dans une application plus stricte du règlement qui tranche avec la personnalisation de la relation administrative prisée par les « anciens ». Du coup, la tournée est moins valorisée, son inscription territoriale moins décisive ; être remplaçant p eu t m ê m e êt re r ec h er ch é p a r c e s facteurs, l’absence de fidélisation à une tournée leur évitant de se trouver dans l’obligation de « rendre service » qui, loin d’apporter une quelconque honorabilité, leur donne le sentiment d’être un « larbin ». Autant de signes de distanciation à un métier perçu comme temporaire par certains de ces nouveaux facteurs, sans rapport avec leur identité sociale réelle. Des formes positives d’appropriation du métier subsistent à travers les pratiques politiques du métier de certains facteurs qui rappellent le travail d’intégration des classes populaires permis par l’existence de services publics.

81 Le « service public au quotidien », sous-titre du livre, est ainsi perçu essentiellement du point de vue des facteurs, mais la connaissance de leurs parcours sociaux, et des générations auxquelles ils se rapportent, éclairent leurs interactions observées avec les usagers. La distinction, dans l’analyse, de ces trois générations ne doit pas empêcher de penser qu’elles coexistent parfois dans certaines pratiques quotidiennes de travail. Finalement, l’ouvrage montre surtout la nécessité de penser l’histoire d’un groupe p r o f e s s i o n n e l c o m m e a r t i c u l é e à l’histoire d’individus inscrits dans leur contexte, notamment institutionnel. En retour, ces histoires instruisent sur la société et sur les institutions, traversées de trajectoires qui les modèlent. Le service public, postal ou autre, a ainsi pu offrir une voie d’ascension sociale ou au moins la possibilité d’une existence honorable à des membres de fractions des classes populaires, parfois sous forme de simple position de repli lorsque le déclassement menace. Marie Cartier en montre les ressorts sur un terrain singulier mais ce qu’elle y observe est stimulant pour tous ceux qui travaillent sur des métiers de statuts proches. La conclusion situe bien l’intérêt de ces analyses par rapport aux tensions qui entourent actuellement les services publics : leur retrait prive les classes populaires de l’abri protecteur qu’ils ont longtemps constitué, tant comme voie d’exercice professionnel que par les améliorations apportées à la vie quotidienne de chacun, où ces petits fonctionnaires pouvaient « incarner une figure accessible et bienveillante de l’État » (p. 311).

82 Anne-Marie Arborio
LEST – Université de Provence

Didry (Claude). – Naissance de la convention collective : débats juridiques et luttes sociales en France au début du 20esiècle. Paris, Éditions de l’EHESS (Recherches d’histoire et de sciences sociales, 94), 2002,267 p., 23 €.

83 Comment se constitue la catégorie juridique de cette institution économique qu’est la convention collective, issue en 1919 de codifications antérieures (en particulier des textes de 1892 sur la conciliation et l’arbitrage et des décrets Millerand de 1889) et complétée en 1936 ? Telle est la question construite par Claude Didry dans une ambitieuse thèse de sociologie juridique, historique et économique soutenue en 1994 et publiée en 2002.

84 Ouvrage de sociologie économique, qui cherche à comprendre la convention collective comme une des institutions sociales dont procède la régulation économique des relations de travail salariales, le travail de l’auteur se présente aussi comme une sociologie historique. En premier lieu parce qu’il s’attache à suivre l’élaboration mutuelle des acteurs et des règles de relations professionnelles, au travers des débats et actions de justice d’où émerge la qualification des personnes, des litiges et des formes de règlement des conflits. Ainsi, il réfute la modélisation fonctionnaliste des relations professionnelles d’un Dunlop, qui donne une place déterminante à des acteurs collectifs non (ou insuffisamment) construits théoriquement. En second lieu, parce que, avec les théoriciens des conventions, il marque son désaccord avec la formalisation macro-économique des régimes d’accumulation élaborée par l’école de la régulation, qu’il juge insuffisamment respectueuse de la diversité historique des modes de production et insuffisamment attentive aux processus historiques de construction des catégories par lesquelles se pensent les acteurs sociaux. Ainsi, l’auteur rappelle très opportunément que l’origine de la catégorie de salariat réside d’abord dans un mode de requalification du contrat de louage de services par le travail juridique, d’où il résulte que la convention collective, liant salariés et patrons, ne saurait simplement être traitée comme la mise en forme de rapport de classes « fordistes ».

85 Mais l’ouvrage de Claude Didry est d’abord un travail de sociologie juridique, qui combat sur deux fronts. Contre « l’hypo-juridisme » de la sociologie du travail traditionnelle, qui refuse d’appréhender la part que les conflits sociaux de travail et l’institutionnalisation des rapports sociaux de production doivent au droit. Contre « l’hyper-juridisme » du positivisme juridique, qui voit dans le droit l’œuvre d’un « législateur arlésienne » et dans la norme juridique un étalon intangible de l’action en société. L’a u t e u r, s u i v a n t i c i l’i n s p i r a t i o n d’Antoine Jeammaud, ambitionne de passer derrière le miroir des abstractions juridiques figées des positivistes, en utilisant la jurisprudence pour traiter la norme comme une règle de conduite pourvue d’une dynamique, elle-même liée aux conditions de réalisation des épreuves où il en est fait usage.

86 Cette démarche appelle des outils m é t h o d o l o g i q u e s a p t e s à a r t i c u l e r production jurisprudentielle et production du droit légiféré, et à replacer le contrat dans ses conditions non contractuelles. C’est pourquoi, très logiquement, le travail empirique de l’auteur se porte sur l’étude du « travail juridique » qui permet de rendre compte de la relation dynamique qu’entretiennent la mobilisation du droit au service de l’action en situation et le souci de cohérence des règles de droit propre au législateur. Comprendre la dynamique juridique, c’est donc d’abord, pour Claude Didry, comprendre comment l’imagination juridique vient aux juristes, et comment références légales et juridiques sont mobilisées dans la vie sociale. C’est toute l’utilité du concept de « mondes possibles du droit », désignant les répertoires « associant règles de droit et commentaires juridiques, à partir desquels les acteurs développent leur argumentation dans les débats » (p. 37). En revisitant les textes classiques de la sociologie, de la philosophie politique, de la réflexion syndicale, de la doctrine juridique et de la jurisprudence, etc., l’auteur identifie six de ces mondes, qu’il localise, en bon wébérien, au croisement des deux dimensions du formalisme et de la rationalité. Le répertoire théorique à prétention normative de chacun d’entre eux émane d’un ensemble varié d’acteurs (sociologues, théoriciens ou praticiens du droit, parlementaires, syndicats, etc.) qui argumentent dans divers contextes et à diverses occasions, en recourant à une variété de registres de revendication normative. Les mondes possibles s’élaborent dans la contemplation du monde réel, qui en borne l’expression. Les mondes possibles viennent en retour « travailler » le monde réel, à l’occasion par exemple de « décrochements » législatifs tels que, en ce qui concerne cet objet d’enquête, l’autorisation du droit de coalition en 1864. La multiplicité des mondes possibles impose une contrainte forte sur la fabrication de l’objet juridique (dont les conventions collectives ne sont qu’un exemple) : en tant que solution dans le monde réel, ce dernier ne peut trouver son équilibre qu’en assurant la compatibilité entre la cohérence d’un corps de règles, la pluralité des sensibilités juridiques et la pluralité des situations à interpréter.

87 Par facilité analytique, le travail juridique peut être décomposé en deux aspects, qui font chacun l’objet d’une partie de l’ouvrage. Dans la première, sont étudiées les conditions sociales et intellectuelles de possibilité du débat juridique sur la convention collective, lisibles dans les débats produits par divers cercles de pensée. Sont ainsi passées au crible les approches durkheimiennes des groupes professionnels et la place dévolue aux syndicats dans les pensées libérale et chrétienne sociale. Sont analysées les mises en forme et les évolutions jurisprudentielles relatives à l’identification juridique des groupes d’intérêts et leur capacité d’ester en justice d’une part, à l’application des conventions aux contrats de travail d’autre part. L’étude d’un corpus de 37 décisions de justice prises au tournant du X Xe s i è c l e p e r m e t d e c o m p r e n d r e comment, entre stipulation pour autrui et contrat concernant une collection d’individus, se construit la valeur juridique des engagements collectifs pour la résolution des litiges relatifs au contrat de travail. La classification de ces affaires selon la typologie des mondes de production de Salais et Storper fait apparaître une pluralité de sensibilités légales articulées à la pluralité des situations économiques, autour de laquelle se cherche l’objet juridique « convention collective ».

88 La seconde partie est consacrée à l’étude des modes de réalisation du travail juridique jusqu’à l’avènement de la première loi sur les conventions collectives en 1919. Elle analyse les débats et met au jour les argumentations déployées par des acteurs de statuts divers devant les tribunaux, au Conseil supérieur du travail, à la Société d’études législatives, au Parlement, etc. Ces débats préparent, élaborent et fixent dans des projets de lois la dimension collective des rapports de travail, en cherchant des solutions propres à articuler convention collective et contrat individuel de travail. Le travail juridique que déploient tous ces acteurs dans ces divers lieux et pendant une trentaine d’années cherche une réponse « au besoin de qualifier des formes hétérogènes de détermination des normes collectives de travail pour les rendre mobilisables devant les tribunaux… [avec] le souci d’approfondir le cadre légal de référence et d’expression des conflits individuels et collectifs de tr a va i l » (p p. 2 2 5-2 2 6). C e tr av a il s’exprime dans une pluralité de positions distribuées dans les coordonnées du monde du travail (patrons vs syndicats) et dans l’espace des mondes possibles du droit. Le débat porte sur la conception juridique de l’accord collectif : doit-il être traité comme un contrat collectif prolongeant le droit d’ester en justice des syndicats, être un document authentifiant des usages professionnels comme y incline la pratique de la conciliation et de l’arbitrage depuis 1992 ? Doit-il être conçu comme une convention collective liant de façon obligatoire deux personnes morales et ceux qui les ont mandatées ? Peut-on trouver un compromis entre ces postures, en tentant de rattacher la convention collective au droit civil, pour faire de l’accord collectif un outil favorisant l’émergence de groupements professionnels sans que pour autant il fasse porter sur les individus le poids d’engagements qu’ils n’auraient pas souscrits ?

89 Par le positionnement de sa problématique, Claude Didry s’inscrit dans une lignée de dialogue entre sociologues, juristes, économistes et historiens du travail ouverte en France au cours des années quatre-vingt. Il administre une nouvelle fois la preuve de la fertilité d’approches inductives et processuelles de la réalité sociale, articulées autour de deux réalités complémentaires. Des acteurs divers, rationnels, interagissant par leurs argumentations, élaborant des visions du monde, construisant et usant de ressources de tous ordres, dont celles du droit et de la jurisprudence, sont év id em m e nt pa rt ies p re na nt es po u r inventer et stabiliser des solutions aux problèmes d’échange et de régulation sociale. Des situations d’action plus ou moins ouvertes, dont les limitations tiennent aux caractéristiques de l’organisation sociale, économique, juridique, dans le cas présent à l’état du droit qui encadre les relations professionnelles. On peut toutefois regretter à cet égard que l’auteur mésestime la littérature des relations professionnelles, en se limitant à une exécution sommaire et convenue des seuls travaux de John Dunlop. Au-delà de ces généralités, l’ouvrage de Claude Didry permet de combler les lacunes de notre savoir sur l’histoire des conventions collectives, et propose des réponses plausibles à quelques énigmes, comme celle que constitue l’hétérogénéité irréductible de ces conventions signalée par Jean Saglio. De même, il ouvre implicitement (car son propos est strictement borné au droit français) des pistes très intéressantes pour interpréter la diversité des solutions nationales en la matière.

90 Surtout, l’ouvrage se signale par deux apports conceptuels majeurs, qui feront certainement école. En proposant le concept de « mondes possibles du droit », et en inventant un outil pour les modéliser, il met très efficacement en scène la pluralité des cohérences argumentatives qui soutiennent les points de vue sur des objets juridiques, qui s’éprouvent dans les actions en justice, qui s’offrent comme solutions jurisprudentielles, qui contribuent à élaborer les règles de droit à tel point du temps ou de l’espace, etc. Il tente de nous convaincre, sans être pourt a n t t o t a l e m e n t c o n v a i n c a n t f a u t e d’approfondir suffisamment l’enquête, qu’il existe de puissantes affinités entre pluralité des mondes du droit et pluralité des mondes de production. Mais ce manque n’affaiblit en rien l’efficacité de la d ém o n st r a ti o n p o u r r éc u s e r c e s conceptions monolithiques et anhistoriques des logiques juridiques, des acteurs et du développement du droit, encore trop largement répandues, quoi que pour des raisons différentes, chez les juristes comme chez les sociologues. Le concept de « travail juridique », quant à lui, donne à voir le foisonnement de la production et des échanges d’arguments entre des acteurs multiples, arguments dont la forme et le sens émanent de leurs positionnements sociaux et politiques tout comme ils les construisent. Il montre l’économie de leurs confrontations, qui autorisent d’éventuels compromis, et élaborent des solutions sous diverses contraintes, dont celle de la cohérence ju r id iq u e n ’e s t é v id e m m e n t pa s l a moindre. Pris ensemble, les mondes possibles et le travail juridique permettent d’apercevoir comment se noue la dialectique du changement entre mondes possibles et mondes réels du droit. Cette perspective, peu explorée en tant que telle dans l’ouvrage, ouvre une veine qui mériterait à mon sens d’être amplement exploitée dans l’avenir, par exemple pour étudier les confrontations internationales contemporaines entre des modèles juridiques nationaux. Claude Didry nous rappelle ainsi que sociologie et droit ont beaucoup à gagner à des échanges longtemps mutilés par des préjugés mutuels.

91 Catherine Paradeise
LATTS – Université de Marne-la-Vallée

Osty (Florence). – Le désir de métier. Engagement, identité et reconnaissance au travail. Rennes, Presses Universitaires de Rennes (Des sociétés), 2003,244 p., 14 €.

92 L’ouvrage associe un vaste bilan de la sociologie des métiers et des professions et quatre études de cas qui légitiment la thèse centrale d’une résurgence du travail de métier. Les données utilisent la grande enquête effectuée dans le cadre du LSCI de 1988 à 1995. La synthèse magistrale qu’opère Florence Osty met en œuvre les trois notions, devenues classiques dans la sociologie du travail contemporaine : les compétences, l’identité et la régulation.

93 Le désir de métier s’appuie sur le recours aux compétences dans la maîtrise des aléas et des incertitudes de la production. Il exprime l’expérience subjective d’un travail autonome, source d’une identité valorisante. Il s’opère dans le cadre d’une régulation sociale locale garante de l’ordre social de l’entreprise.

94 L’introduction rappelle ce que fut, dans la phase prétaylorienne, le travail de métier : haut niveau de qualification, formation de longue durée, reconnaissance des capacités et des valeurs professionnelles.

95 L’auteur défend, exemples à l’appui, la thèse d’un retour du métier : malgré la rationalisation du travail, les aléas des situations de travail obligent à faire appel à l’esprit d’initiative, à l’ingéniosité, aux capacités d’ajustement, ce qui réintroduit d e s c o m p o r t e m e n t s p r o f e s s i o n n e l s sources de normes et de valeurs fondatrices d’une nouvelle identité et d’un système autonome de régulation. La notion de métier serait ainsi un analyseur central de la modernisation des entreprises contemporaines. Les trois notions validant la thèse expriment la logique de la construction de l’ouvrage : métier et savoir, métier et identité, métier et régulation.

96 La construction d’une compétence professionnelle se révèle dans la production de nouveaux savoirs pratiques échappant à toute prescription et remédiant aux défaillances de l’organisation. La notion de qualification ne rend pas compte de la nature des connaissances mobilisées dans l’exercice concret de l’activité professionnelle : celles-ci allient savoir technique et savoir d’expérience (savoir être, savoirs sociaux, capacités à communiquer, etc.) L’organisation qualifiante reconnaît cette aptitude des opérateurs à trouver les modes d’adaptation à des situations nouvelles imprévisibles.

97 L’observation des agents de conduite de centrale nucléaire fournit une illustration de cette approche d’un nouveau travail de métier. Dans cet univers de travail de surveillance de processus de production automatisé, les compétences expriment un savoir qui ne s’exerce qu’en cas d’incident technique, une capacité humaine de remédier aux aléas et aux défaillances techniques. L’application stricte des règles et des procédures limiterait l’efficience attendue : les incidents exigent la mise en œuvre d’un savoir empirique échappant à toute rationalisation. La professionnalisation des agents de conduite se définit comme complémentaire des procédures. Elle s’appuie sur une connaissance empirique des installations qu’explique le passage par les différents postes de la filière.

98 Florence Osty analyse les processus subjectifs de reconnaissance de la compétence : confiance collective, habilitation par les pairs. On rejoint ici le second nœud de l’approche du métier : celui de l’identité. Il s’appuie sur deux autres cas : le travail d’agents des impôts et celui de vendeurs dans la confection, ce qui représente donc des contextes productifs très variés. Le collectif d’appartenance se définit par des comportements, des valeurs, des modes de socialisation caractéristiques d’une culture de métier qui assure la cohésion du groupe. Dans le cas des agents des impôts, l’identité de service public affirme une éthique professionnelle d’aide à l’usager, autonome par rapport aux normes administratives. Cette valorisation de la relation au contribuable compense une image de marque défavorable du rôle dans l’opinion. Dans le cas d e s v e n d e u r s, l’a u t e u r o b s e r v e a u contraire une concordance entre conception professionnelle du service au client et politique de l’entreprise : la valorisation de l’autonomie et de la responsabilité rejoint l’attachement de l’entreprise à la qualité, à son souci des possibilités de carrière, à sa pratique du management participatif. Dans les deux cas l’identité de métier résulte de l’expérience de subjectivation de l’activité de travail et de recherche d’une image positive de soi.

99 L’axe métier et régulation aborde la professionnalisation comme construction de règles structurant l’expérience de travail. Il exprime la capacité du groupe professionnel à faire reconnaître la spécificité et l’utilité de son savoir et de son savoir-faire, son expertise. Cette construction d’un statut et d’une structure autonome peut être indépendante de l’entreprise, ce semble être le cas dans la majorité des situations observées. C’est l’analyse du fonctionnement du service de réanimation qui va servir de justificatif. Il donne l’exemple de tensions entre dynamique de profession et dynamique de métier. L’observation du travail dans le service montre la construction d’un ordre de coopération s’appuyant sur des règles sociales informelles qui transgressent la définition institutionnelle des rôles du médecin, de l’infirmière et de l’aide soignante. Dans cet univers de process technique à risque, la coopération entre acteurs pour réagir aux situations d’urgence s’opère dans le cadre d’un glissement des tâches normalement assumées par les différentes catégories professionnelles qui reflète une régulation locale des rôles non prescrite par leurs statuts.

100 La conclusion tente d’unifier les interprétations de ces différentes études de cas p o u r f o n d e r c e t t e a p p r o c h e d’u n e nouvelle sociologie des métiers. Le désir de métier exprime un espace d’identification, la construction d’un savoir opératoire fondé sur les compétences et sur la maîtrise des aléas. Cette communauté de métier exprime les liens de solidarité issus de pratiques professionnelles. Cette professionnalisation qui s’affirme en rupture avec l’esprit du taylorisme crée de nouveaux repères sous la forme de règles locales informelles régissant les interactions quotidiennes de travail. Elle crée une zone d’autonomie productive q u i é n o n c e s e s p r o p r e s n o r m e s d’entraide, de service, d’éthique.

101 Les dynamiques sociales observées sont résumées dans une grille de quinze critères qui enregistre aussi bien les similitudes que les différences des situations observées. Mais ceci ne semble pas porter atteinte à la pertinence des notions utilisées pour rendre compte des cas étudiés. La reconnaissance des compétences pratiques, la mise en évidence des dynamiques identitaires sont validées par la solidité des observations empiriques. Que les principes d’action autonome qu’inspirent ces comportements professionnalisants se heurtent fréquemment à la régulation de contrôle de l’entreprise fait partie des conclusions courantes de la sociologie du travail qu’apportent les études de freinage et de résistance au taylorisme.

102 Mais cette renaissance des métiers ne peut masquer l’écart considérable entre les compétences et l’autonomie de l’ouvrier de métier prétaylorien du système professionnel de travail et celles décrites dans les cas observés. Le degré de rationalisation des installations et des services modernes oblige ces nouveaux comportements à s’insérer dans les « interstices » du système, les relègue à la gestion des pannes et des « aléas », alors que l’ouvrier de métier prétaylorien avait la maîtrise complète de la totalité du processus de travail. Les degrés de connaissance et de compétence mis en œuvre semblent sans commune mesure.

103 Les cas observés sont intégrés dans une synthèse cohérente. Cependant certains cas paraissent plus représentatifs de tel ou tel critère : la notion de régulation rend compte essentiellement de l’analyse du service de réanimation, l’identité est valorisée par le cas des vendeurs et des agents des impôts, la notion de compétence est privilégiée dans l e n u c l é a i r e. C e s c a s r e f lè t e n t - i l s l’ensemble des situations industrielles ? La diversité des situations étudiées plaide pour une généralisation de l’interprétation. Cependant le poids de la rationalisation du travail reste considérable dans les industries comme dans les services.

104 Dans son étude des agents de conduite d u n u cl éa i re M a th il d e B o ur r ie r [1] [1] Mathilde Bourrier, Le nucléaire à l’épreuve de l’organisation,...
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relève, dans des centrales américaines, une rigueur d’utilisation des consignes et des procédures laissant peu de place à l’autonomie professionnelle, même si cette situation tend à envenimer le climat de l’entreprise, et décrit un autre cas où l’insertion de la régulation autonome d an s la r ég u la ti o n de c o n trô l e es t soigneusement négociée (et contrôlée). Ces différenciations justifieraient une vision moins optimiste des évolutions. Il pourrait être intéressant de confronter ce type d’analyse de la résurgence du m é t i e r a u x t r a n s f o r m a t i o n s d e s nouveaux modèles de production que décrivent Jean-Pierre Durand [2] [2] Jean-Pierre Durand, La chaîne invisible, Le Seuil, 2004. ...
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et Michel Freyssenet [3] [3] Michel Freyssenet et Robert Boyer, Les modèles productifs,...
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dans leurs recherches sur le néo-taylorisme.

105 Par rapport aux ouvriers de métier traditionnels, on n’observe (pas encore) dans ces nouveaux métiers, la constitution de corps de métier organisés : les équipes décrites jouent encore dans l’informel leur pouvoir de négociation. Elles se définissent plus comme capacité de résistance à la politique de l’entreprise. C’est également ce que nous avons pu observer dans le nucléaire en Bulgarie [4] [4] Claude Durand, La puissance des normes, L’Harmattan,...
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. La conscience de leurs compétences et de leur professionnalité chez les opérateurs explique leur résistance à des normes de sécurité plus rigoureuses.

106 L’auteur reconnaît la fragilité de cette régulation autonome. Ne se manifeste-t-elle pas davantage comme rapport de force que sous une forme négociée ? Mais la substitution à la négociation collective d’une multiplicité de transactions individuelles et locales n’aboutit-elle pas à des modes de gestion individualisants qui contournent l’acteur syndical ? L’argumentation développée dans l’ouvrage tend à infirmer la thèse de l’utilisation du registre des compétences comme une manipulation patronale visant à briser le cadre contractuel de la négociation de la classification des emplois. Pour F. Osty, les compétences apparaissent comme atout et source de revendication de reconnaissance. Il serait difficile de dénoncer l’analyse proposée comme base d’un nouveau processus consensuel ou d’une gestion participative : la conjonction avec la politique patronale ne se révèle que dans un cas sur les quatre observés.

107 Pour l’auteur les compétences sont également support de socialisation à la collectivité de travail. Pourtant Hélène Desfontaines montre dans son étude des chauffeurs routiers [5] [5] Hélène Desfontaines, Chauffeurs routiers : du métier...
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que l’irruption de la rationalisation dans des professions encore très imprégnées de l’esprit de métier peut être destructrice des valeurs professionnelles traditionnelles et source de comportements individualistes. La r e co n n a i s sa n c e i n s ti t u ti o n n e ll e d e s nouveaux métiers reste donc un enjeu des rapports de travail et les risques liés à la défaillance de leur reconnaissance sont évoqués.

108 Claude Durand

Grall (Bernard). – Économie de forces et production d’utilités. L’émergence du calcul économique chez les ingénieurs des Ponts et Chaussées (1831-1891). Manuscrit commenté et révisé par François Vatin. Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004, XVII-466 p., 28 €.

109 Bernard Grall livre une remarquable contribution à la sociologie économique [1] [1] B. Grall est décédé accidentellement en août 1997. ...
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. D’un même mouvement, sa thèse pluridisciplinaire renouvelle notre compréhension de l’émergence du calcul économique néo-classique et développe une sociologie économique des pratiques de rationalisation, au sens étroit comme au sens wébérien du terme. Par l’examen minutieux des pratiques quotidiennes de gestion des ingénieurs des Ponts et Chaussées au XIXe siècle, l’analyse de la rationalité économique s’émancipe du cadre marchand, pour investir l’activité productive, ses débats et ses enquêtes économiques.

110 L’étude repose sur le dépouillement systématique des Annales des Ponts et Chaussées entre 1831 et 1891. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées – premier corps d’ingénieurs à vocation civile, selon la vue libérale d’un État au service de la Nation – ont peu retenu l’attention des historiens de la pensée économique, qui ne distinguent d’ordinaire que quelques « précurseurs isolés » des néo-clas-siques. B. Grall révise sensiblement cette approche, en adoptant une posture analytique novatrice : il entend se situer au même niveau que ces ingénieurs, en deçà d’une distinction entre pensée économique et pensée technique, qui n’interviendra que plus tardivement dans le siècle, quand disparaîtra le vaste espace d’échanges entre économie politique et technologie industrielle. En suivant les problèmes concrets de gestion, posés par les ingénieurs chargés de l’entretien routier ou de l’exploitation ferroviaire, il peut saisir l’inventivité conceptuelle des « situations de gestion » – définies par J. Girin comme la réunion de participants devant accomplir, dans un temps déterminé, « une action collective conduisant à un résultat soumis à un jugement externe ». Les ingénieurs ne se livrent pas seulement à des opérations d’optimisation (le choix des tracés de route, la répartition des dépenses d’entretien, le choix des matériaux de revêtement, la mesure de l’usure des voies, etc.), demandant la construction d’un équivalent général. En gestionnaires du bien public, amenés à rationaliser leurs choix selon une double exigence d’efficacité et d’équité, ils développent également un intense travail de formalisation de leur pratique.

111 B. Grall suit ainsi la genèse de concepts et d’instruments analytiques (le calcul à la marge, la détermination de fonctions économiques, la notion d’équilibre stable, etc.), qui seront plus tard reformulés par les néo-classiques dans un cadre walrasien, calqué sur la « mécanique rationnelle ». Or la genèse de ces concepts ne s’est pas opérée dans le cadre de cette discipline, qui analyse le déplacement de corps parfaitement élastiques dans un univers sans frottements, mais bien plutôt dans le cadre épistémologique de la « mécanique industrielle ». La commune mesure, dont usent les ingénieurs, n’est pas celle de la monnaie mais du « travail », au sens physique du terme : la « production routière » est saisie en termes de « production mécanique » ; l’usure de la chaussée, en termes de « fatigue ». La genèse du concept mécanique de travail – produit d’une force par une distance – est au cœur de l’apparition dans les années 1820 de la « mécanique industrielle », nouvelle discipline à vocation pratique créée par un petit nombre de polytechniciens, à la croisée de la science des machines, de la mécanique rationnelle et de l’économie politique classique. Le concept mécanique de travail est alors créé par référence explicite à la dualité du travail humain, à la fois dépense et produit. Sur son modèle, on pense le travail des machines comme un système de transmission de force et on s’attache à optimiser le « travail utile » sur le « travail total » dépensé. F. Vatin a mis en évidence le caractère explicitement économique de cette démarche : en conceptualisant le travail comme une « monnaie mécanique », ces physiciens-ingénieurs entendent élaborer une « économie de la machine » et soumettre la mécanique au contrôle de l’économie politique. Cet étalon de valeur permet d’estimer dans la même unité la dépense (le travail total) et le produit net (l’effet utile), en recherchant l’optimisation d’un rendement (travail utile/travail total) – la complète transmission du travail constituant une véritable norme économique [2] [2] Voir F. Vatin, Le travail. Économie et physique, 1780-1830,...
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. Poursuivant la perspective tracée par F. Vatin, B. Grall montre ce même principe d’optimisation à l’œuvre chez les ingénieurs des Ponts et Chaussées : il s’agit de minimiser les pertes en « travail », qu’elles s’expriment en usure de la route et du matériel roulant ou en fatigue animale. Les intenses débats, qui les opposent notamment sur la « loi de fatigue » de la route, les amènent à développer de premiers raisonnements marginalistes, qu’il s’agisse d’élaborer une théorie de l’usure marginale croissante des voies avec leur fréquentation, conduisant à privilégier l’entretien des voies dont l’usure marginale est la plus élevée ; ou qu’il s’agisse de déduire l’existence d’un « équilibre stable de la chaussée » pour tout niveau de budget. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées déploient des efforts considérables pour traiter les questions qui leur sont soumises par des mesures en « travail ». L’absence d’un prix de marché semble avoir décuplé leur inventivité pour « rendre l’espace routier calculable » : c’est paradoxalement dans le cadre de la gestion routière – « rationalisation sans profit », sans évaluation marchande directe de la production (la facilitation du transport) – que les calculs économiques sont les plus approfondis.

112 Ainsi, ce n’est pas au sein de la gestion déjà « privatisée » des chemins de fer, mais au sein de l’économie publique des routes, que Jules Dupuit développe sa réflexion sur le concept d’utilité, fondatrice pour la « révolution néo-classique » des années 1870 : « Dupuit put mettre en évidence le principe de l’utilité marginale parce qu’il raisonnait dans le cadre d’un système productif ne débouchant pas sur le marché. », l’obligeant ainsi à construire « l’expérience de pensée d’un prix fictif ». Inversement, dans l’économie ferroviaire, « l’existence même de l’échange final permet à l’exploitant ferroviaire de s’affranchir de l’étude théorique de l’utilité : la mesure de la production est pour lui une donnée et la loi de la demande s’en déduit empiriquement ». Prolongeant la pensée économique classique issue de Say, Dupuit initie le passage d’une mesure en « travail » à une mesure en termes d’« utilité subjective », d’une tarification adossée aux « coûts » à une tarification différentielle, adossée à l’« utilité » pour le consommateur.

113 A v e c l a t r a n s p o s i t i o n d e c e t t e réflexion à l’économie ferroviaire, le modèle néo-classique de l’entrepreneur – homo œconomicus maximisant son profit – apparaît comme le produit des pratiques rationalisatrices des ingénieurs des Ponts et Chaussées, croisant leur épistémologie de la mesure avec la pensée économique classique française. Si ce glissement d’une sphère conceptuelle à l’autre, d’un calcul de forces à un calcul d’utilité, a pu s’opérer au sein du cadre de la mécanique industrielle, c’est que celle-ci engage déjà – B. Grall prolonge la thèse de François Vatin – une perspective économique : le calcul de la mécanique industrielle contient en germe son propre dépassement car il suppose « un traitement proprement économique des forces, afin de comparer un travail utile à un travail dépensé et perdu. Or le travail utile ne se distingue du travail perdu que par l’utilité attachée à la force produite ». Dans sa polysémie foncière, la notion d’« effet utile » fournit ainsi « une interface théorique entre l’économie de forces et la production d’utilité » : elle circule allègrement entre une analyse des coûts et une comptabilité du produit, entre une mesure mécanique en travail et une mesure comptable en monnaie, la minimisation d’une perte et la maximisation d’une utilité.

114 En somme, les pratiques métrologiques des ingénieurs des Ponts et Chaussées organisent pour B. Grall un point de passage majeur, via la mécanique industrielle, entre l’économie politique classique et la théorie néo-classique. Si, dans l’économie ferroviaire, l’introduction du prix marchand et la possibilité d’une évaluation directement monétaire de la pr o d uc t io n c o nd u i se n t à l’ab a n d on progressif du cadre de la mécanique industrielle et de sa pensée énergétiste, ses instruments analytiques sont néanmoins réemployés dans ce nouveau cadre.

115 Plus généralement, B. Grall présente un éclairage original sur la genèse pratique des théories : il ne met pas seulement en exergue l’inscription pratique de la pensée des ingénieurs, mais la productivité proprement théorique de leur pratique gestionnaire, alors même qu’ils « sont au travail et que leur travail n’est pas la production de concepts ». Si la genèse de l’économie-discipline s’avère ainsi étroitement nouée au processus de la rationalisation industrielle, l’auteur invite à penser alors la continuité d’une enquête économique entre les rationalisations matérielles de l’économie, nourries de préoccupations gestionnaires, et ses rationalisations formelles, développant pour elle-même la logique de leurs constructions analytiques. Notre regard sur la rationalité industrielle en sort heureusement « compliqué » : traversée par une pluralité de valeurs, la rationalisation articule les métamorphoses de la raison graphique aux inépuisables controverses autour du « produit » et de « l’effet utile » des actions économiques. On peut toutefois regretter que l’auteur n’ait pas mené un examen critique plus explicite du cadre d’analyse wébérien, mobilisé comme horizon sociologique de l’étude. Gageons que l’ouvrage porte ici la trace du caractère encore inachevé de la thèse et de son inscription académique initiale dans le champ de l’histoire de la pensée économique.

116 Alexandra Bidet
IDHE – CNRS Université de Paris X-Nanterre ISHA – Université de Paris IV-Sorbonne

Swedberg (Richard). – Principles of economic sociology. Princeton, Princeton University Press, 2003, xvi-364 p., $ 45.

117 Richard Swedberg, dont le nom est bien connu de tous ceux qui s’intéressent à la sociologie économique, propose un nouvel ouvrage dont l’objectif est double (pp. xi-xii). L’ouvrage se propose essentiellement de présenter l’état actuel des recherches ; mais il contient aussi une thèse selon laquelle les sociologues économistes doivent tenir compte des intérêts des acteurs à côté des relations sociales dans lesquelles ces acteurs sont encastrés. Le terme de « principes » figurant dans le titre ne doit donc pas être pris ainsi qu’un lecteur français cartésien serait porté à le prendre : à l’exception de la thèse sur l’intérêt, sur laquelle on reviendra plus bas, il ne s’agit pas des propositions premières structurant le champ de la recherche.

118 Le lecteur se familiarise avec l’état actuel du domaine en suivant Swedberg au fil de chapitres dont les deux premiers présentent la sociologie économique classique (celle de Durkheim et de Weber principalement), puis la nouvelle socio-logie économique (avec les apports de Mark Granovetter, James Coleman, Pierre Bourdieu, etc.). Swedberg examine ensuite quelques-uns des points de c o n t a c t l e s p l u s i m p o r t a n t s e n t r e l’économie et la vie sociale avec neuf chapitres consacrés à l’organisation économique, aux firmes, au marché, à la politique, au droit, à la culture et au développement économique, à la culture et à la consommation, et, finalement, au genre. À ce vaste panorama, Swedberg ajoute cinquante pages de bibliographie en plusieurs langues – ce qui devient malheureusement de plus en plus rare – qui accroissent l’intérêt de l’ouvrage, y compris pour les spécialistes. Au total, l’ouvrage offre sans conteste la meilleure introduction générale à ce domaine très actif de la sociologie contemporaine. Nous laissons aux lecteurs le soin de vérifier, chapitre par chapitre, combien grand est le tour de force réalisé par l’auteur qui présente les grandes lignes des recherches effectuées, et dégage les perspectives qui en ressortent dans une langue toujours simple et claire.

119 Le dernier chapitre mérite d’être considéré à part et permet de revenir sur la question des principes. En effet, l’auteur choisit de conclure en considérant quatre problèmes : les questions laissées en friche, la place de la notion d’intérêt, la place de la réflexivité et la politique sociale qui pourrait sortir de la sociologie économique.

120 Sur le premier de ces quatre objets, Swedberg considère que les oublis ne se distribuent pas par hasard – il utilise alors la métaphore des trous structuraux (p. 284) – mais sans véritablement expliciter la logique à l’œuvre dans ces oublis, lesquels concernent essentiellement le genre, le droit et la consommation, raison pour laquelle l’auteur a consacré certains des chapitres précédents à ces sujets. Le manque est donc, sinon comblé, en passe de l’être. Il n’en est pas de même d’autres domaines qui coexistent sans se rencontrer avec la sociologie économique : l’entrepreneur, la stratification et la place de la théorie des jeux. Le dernier de ces thèmes, comme l’auteur l’admet (p. 289), est d’une nature particulière et concerne la sociologie en général. Il est vrai cependant que la difficulté touche plus le sociologue économiste compte tenu de l’importance de cette approche des relations sociales en économie depuis une vingtaine d’années. Sa suggestion de faire intervenir la théorie des jeux selon un niveau très modeste de sophistication mathématique – mais cela est plus facile à dire qu’à obtenir – est raisonnable et va tout à fait dans le sens de ce qu’avaient fait des théoriciens comme Raymond Boudon et James Coleman, pour ne prendre que ces deux exemples. Pour les deux autres thèmes, le problème est de savoir comment ils pourraient être intégrés à la sociologie économique : Swedberg suggère de délaisser une stratégie minimale d’importation des travaux réalisés p ar d’au tre s so us-d isc ip lin es e t d e promouvoir une stratégie plus ambitieuse visant à fournir un traitement de ces thèmes dans lequel l’apport de la socio-logie économique serait clairement mis en avant. Les thèmes de la réflexivité et de la politique sociale sont liés dans la pensée de Swedberg, tout en étant présentés d’une manière quelque peu désarmante. La leçon essentielle – c’est le dernier paragraphe de l’ouvrage – est que le changement doit prendre appui sur les intérêts des acteurs pour que ceux-ci changent leurs relations sociales, mais, en bon wébérien, Swedberg rappelle que les changements sont souvent différents de ceux qui étaient visés. Voilà qui risque de laisser perplexe le décideur, quand bien même ce dernier aurait été séduit par les propositions du sociologue.

121 Tout au long des chapitres de son ouvrage, Swedberg a pris soin de souligner l’importance des intérêts. Disons le tout de suite, Swedberg a entièrement raison de souligner que l’intérêt a un rôle à jouer dans l’explication sociologique au même titre que les relations sociales (pp. 2-4, pp. 290-297). Il a aussi entièrement raison d’insister sur le fait que ce dont ont besoin les sociologues économistes, c’est d’un concept sociologique d’intérêt, comme on peut en trouver la trace chez Weber, Coleman ou Bourdieu. On peut d’ailleurs penser que nombre d’auteurs-phares américains (Granovetter, Burt ou Harrison White) se sont déjà av a nc és d a ns l e se ns s o uh a ité p a r Swedberg. Cette prise de position est saine et bienvenue lorsqu’elle met en évidence le fait que l’introduction d’un concept d’intérêt dans l’explication ne doit pas conférer à ce dernier le statut de seul principe d’explication, auquel cas il suffirait de le spécifier en termes de maximisation, d’équilibre et d’optimalité pour retrouver l’impérialisme économique, y compris dans la version la plus caricaturale telle que l’on a pu la lire sous la plume de Edward Lazear (Quarterly journal of economics, 2000). Swedberg suggère d’intégrer l’intérêt dans la boîte à outils du sociologue économiste comme une théorie de moyenne portée (p. 297), ce qui me semble faire écho à la manière dont Granovetter présente sa propre démarche comme étant une voie du milieu (« middle of the road ») dans laquelle l’intérêt (à donner des informations pertinentes à des « amis » à la recherche d’emploi) peut se combiner avec la recherche de statut. Ce faisant, on a là une proposition principielle qui justifie le titre de l’ouvrage. On ne peut qu’attendre avec intérêt les prochains travaux de l’auteur qui mettront ce principe à l’épreuve.

122 Philippe Steiner
IRIS – Paris IX-Dauphine

Guillemard (Anne-Marie). – L’âge de l’emploi : les sociétés à l’épreuve du vieillissement. Paris, Armand Colin (Collection U. Socio-logie), 2003,286 p., 24 €.

123 Anne-Marie Guillemard publie un ouvrage original et riche qui fait le point sur l’état contemporain de l’emploi ainsi que sur la protection sociale et les politiques de l’emploi des salariés âgés ou vieillissants. En analysant les caractères essentiels du cas français au miroir d’une comparaison internationale approfondie (qui l’amène à construire des configurations typiques), elle plante bien le décor des défis politiques et sociétaux que recèle le proche avenir. L’ouvrage se clôt sur une réflexion ouverte et prospective à propos des mutations de la retraite, et, plus largement, sur la « désinstitutionnalisation » et la « déstandardisation » des p a r c o u r s d e v i e. L e s c o n d i t i o n s s o c io - é c o n o m iq u e s q u i in f l u e n c e n t encore, mais de plus en plus partiellement, une division ternaire du cycle de vie entre éducation, travail et retraite propre à la société industrielle du fordisme sont en train de disparaître.

124 Réfutant le « déterminisme démographique », l’auteur rappelle que l’âge fait l’objet d’une construction sociale différenciée selon les époques et les pays. A n n e - Ma r i e G u il l e m a r d i ll u s t r e e t défend, de ce point de vue, une approche « relativiste » (s’inspirant des perspectives ouvertes par l’analyse sociétale, mais prenant en compte la dynamique des cohérences sociétales) ; elle place également sa recherche dans la perspective du néo-institutionnalisme historique, accordant toute leur importance aux institutions et aux acteurs resitués dans la dynam i qu e h i st o ri q ue q u i c o nt ra i nt l e s évolutions actuelles et futures.

125 L’auteur explore les conséquences de ce qu’elle désigne comme le « double vieillissement » des populations (il y a à la fois augmentation de la part des âgés et augmentation de l’âge des plus vieux) dans les sociétés européennes (l’exemple du Japon est étudié en détail). Ce vieillissement – lié à l’efficacité des systèmes de protection sociale qui, améliorant la santé, ont contribué à la longévité accrue – se produit dans le contexte d’une modification profonde des activités économiques et de leur régulation.

126 L’auteur s’interroge plus particulièrement sur les conséquences des choix de politiques publiques opérés dans les années soixante-dix–quatre-vingt et sur les conditions à réunir pour qu’ils soient réformés dans un proche avenir : en effet, pour Anne-Marie Guillemard, il ne fait pas de doute qu’il y a urgence à réformer des systèmes qui organisent non seulement les retraites mais, bien au-delà, la prise en compte du processus continu du vieillissement dans la gestion de l’activité professionnelle, en liaison avec l’intégration de tous dans la société. Au maintien en activité des plus âgés s’oppose une situation, très largement répandue en Europe, qu’elle qualifie de « relégation » hors du marché du travail, relégation qui résulte des choix combinés des acteurs (entreprises, État, partenaires sociaux), qui ont presque entièrement exclu l’exercice de choix individuels pour une immense majorité de salariés.

127 Elle n’étudie pas seulement la question des relations changeantes entre la définition sociale de l’âge et l’emploi, mais elle replace ces relations dans la perspective plus large du « parcours de vie ». Elle insiste à cet égard sur le rôle de « police des âges » que joue l’État social, police qui aujourd’hui se révèle en crise.

128 La présentation de données empiriques détaillées (chap. 2) démontre une tendance générale à la dépréciation de l’âge et, par contagion, une « fragilisation de la seconde moitié de carrière » (p. 35), qui s’étend aux classes d’âges immédiatement antérieures. Pour souligner la diversité des constructions sociales existant en Europe, Anne-Marie Guillemard tire le bilan de très nombreuses études comparatives qu’elle a dirigées ou auxquelles elle a participé dans les dernières années. L’auteur construit des « configurations » qui permettent d’interpréter de manière convaincante la diversité européenne et japonaise.

129 C h a q u e c o n f i g u r a t i o n ( c h a p. 3 ) présente une combinaison de quatre dimensions, dont l’axe principal réside dans la « dialectique des rapports entre emploi et protection sociale » (p. 64). Celle-ci, particulièrement incarnée dans l’articulation entre régimes de protection sociale et modèles de politiques de l’emploi, s’ancre dans des « édifices normatifs » fort contrastés, troisième élément de la configuration : ainsi, pour un premier type d’édifice normatif, la sortie précoce des salariés âgés est-elle valorisée sur des bases d’équité et de justice. À l’opposé, une culture du vieillissement actif valorise l’activité professionnelle comme élément de l’intégration universelle dans la société. La quatrième dimension des configurations correspond aux systèmes d’acteurs pertinents dans la g e s t i o n s o c i a l e d u v i e i l l i s s e m e n t (analysés dans le chapitre 6 : relations entre État et entreprises, système de relations professionnelles). Ainsi, les valeurs qui orientent l’action des acteurs pertinents ne relèvent pas d’une interprétation « culturaliste » : elles apparaissent clairement comme le résultat de compromis passés à un moment, qui contraignent les choix futurs. L’auteur éclaire bien ici les limites d’explications économiques déterministes (l’état du marché du travail, la logique même des systèmes de retraite) impuissantes à expliquer la diversité.

130 En combinant le niveau de couverture du « risque de non-travail » (par la protection sociale élevée ou faible) et la richesse des instruments de politique de l’emploi pour les salariés âgés (richesse et diversité contre faiblesse), les configurations débouchent sur quatre « trajectoires typiques de seconde partie de carrière » pour les salariés (tabl. p. 64). Le maintien des salariés âgés sur le marché du travail est lié à une protection sociale faible, mais se révèle compatible à la fois avec une forte intervention de politique de l’emploi (cas du Japon) ou, au contraire, avec son absence (cas des États-Unis et de la Grande-Bretagne). Parallèlement, une protection sociale relativement généreuse se révèle compatible à la fois avec une politique de l’emploi faible pour les salariés âgés (aboutissant, comme en France et en Allemagne, à leur retrait de l’activité professionnelle) ou, à l’inverse, avec une politique développée de l’emploi (aboutissant, comme en Suède et au Danemark, à l’intégration ou à la réintégration des travailleurs âgés). Suit une présentation riche et détaillée de l’histoire des systèmes de protection sociale et des politiques publiques à l’égard des salariés âgés dans quatre pays (chap. 4) : le J a p o n, l a F r a n c e, l a S u è d e e t l e Royaume-Uni.

131 Le cas de la France, étudié en détail, apparaît (comme celui de l’Allemagne) extrême. Dans son Déclin du social (1986), Anne-Marie Guillemard avait montré que l’augmentation progressive des dispositifs de retrait anticipé des travailleurs du marché du travail correspondait à l’origine principalement aux intérêts des entreprises avec le soutien de l’État. Ce qu’elle poursuit ici, c’est la démonstration de la façon dont ces choix se sont installés pour en quelque sorte légitimer (entre les acteurs pertinents, les directions d’entreprise, les actifs vieillissants, les organisations syndicales et les gouvernements, et les salariés eux-mêmes, contraints), par une forme « d’engrenage », la dépréciation des travailleurs âgés, qui aboutit au fait qu’en schématisant à peine, « une seule génération est au travail ».

132 Dans son chapitre 5, Anne-Marie Guillemard montre que, pour le groupe des pays « continentaux », des adaptations marginales seront de faible secours. Dans les cas où des réformes réussies ont eu lieu (Pays-Bas et surtout Finlande), l’auteur en souligne aussi les limites. Il est vrai que, dans le cas hollandais, la norme d’un emploi et demi par ménage s’est imposée dans les dernières années, alors que, dans le même temps, les r é f o r m e s d e l’a s s i s t a n c e p o u r l e s personnes handicapées (le programme WAOWet op Arbeidsongeschiktheidsverzekering) n’ont pas résolu complètement le problème. Ainsi, même dans des pays à large consensus entre partenaires sociaux et gouvernement, il n’est pas facile de rompre avec les logiques héritées des choix passés. Toutefois, contrairement à la prédiction déterministe selon la q ue ll e le s s ys tè m e s c on t in e nt a ux seraient incapables de se réformer, Anne-Marie Guillemard montre que des marges d’action des acteurs peuvent être trouvées. Ces marges sont par ailleurs illustrées par des pratiques d’entreprises choisies en France et au Japon (chap. 6).

133 La notion de « rélégation » (qui revient sous la plume de l’auteur à de nombreuses reprises sans être systématiquement définie) surprendra ceux et celles qui ont pris l’habitude, justement à l a f a v e u r d e l’i n s t a l l a t i o n d e c e qu’Anne-Marie Guillemard qualifie de « culture de la sortie précoce », de penser que préretraite rime uniquement avec loisirs, épanouissement de la personne, vacances et droit bien mérité au repos. La lecture de l’ouvrage rappellera que l’on a sans doute trop oublié que la négociation sociale des sorties anticipées du marché du travail a débouché en France, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, sur une solution « de moindre mal », par renoncement des syndicats à la revendication de l’amélioration des conditions de travail des salariés âgés. L’un des intérêts majeurs de L’âge de l’emploi est de montrer qu’à côté d’une représentation collective (fortement établie dans les pays comme la France) selon laquelle la retraite, puis, plus largement, la sortie de plus en plus précoce de l’activité professionnelle, ont tendu à être perçues comme positives, il est désormais légitime, à l’occasion du « double vieillissement », de reconsidérer la situation contemporaine comme le résultat d’une discrimination à l’encontre des travailleurs vieillissants, et, par ricochet, à l’égard de salariés de plus en plus tôt au cours de leur cycle de vie.

134 Or, précisément, la réforme attendue des arrangements sociaux qui conduisent à la sortie anticipée du marché du travail et à la « relégation », si l’on suit bien l’auteur, exigera, dans les pays comme la France, qui s’y sont à peine attelés, des transformations majeures des conditions de travail et des comportements des entreprises, faute de quoi un « changement de troisième ordre » pourrait bien achopper sur la « dépendance du passé » et sur la résistance des acteurs. Plus généralement encore, l’auteur le souligne, il est question de la sécurisation des trajectoires des salariés en général, mais aussi en particulier à la fin de leur carrière, puisqu’aussi bien la préretraite a été souvent vue comme une solution de moindre mal pour échapper à la précarité de l’emploi et au chômage de longue durée.

135 À cet égard, le lecteur aimerait en savoir plus sur les dispositions plus concrètes qui sont nécessaires, les exemples de pratiques d’entreprises présentés restant limités, et le cas du Japon montrant que certaines des solutions adoptées dans ce pays débouchent sur une relative fragilisation du « vieillissement actif » pour un nombre important de salariés âgés.

136 Cet aspect du problème rejoint une autre dimension traitée trop allusivement dans l’ouvrage, celle des inégalités persistantes existant dans la population active, quant à la santé, l’exposition aux risques et l’espérance de vie, qui influencent la substance des « édifices normatifs ». Il y a là un point tout à fait important, qui a d’ailleurs joué un rôle éminent dans le compromis récent de la réforme d e s r e t r a i t e s e n F r a n c e e n 2 0 0 3. « L’e n g r e n a g e » d e s a c c o r d s e n t r e employeurs, syndicats et travailleurs, qui a conduit à la généralisation des sorties anticipées, n’a pas le même sens normatif selon qu’il se produit pour des travailleurs peu qualifiés et usés prématurément ou, à l’inverse, pour des salariés ayant connu de bonnes conditions de travail. À défaut d’initiatives crédibles du côté des employeurs pour l’amélioration de la qualité du travail des premiers, la transformation radicale des représentations continuera de rencontrer des problèmes de légitimation.

137 L a d e rn i è re p a r ti e d e L’â g e d e l’emploi (chap. 7 et 8) débouche sur une réflexion plus prospective sur la « recomposition des temps de la vie ». Au total, l’ouvrage, fondé sur une analyse théorique rigoureuse et une grande richesse de données empiriques, dresse un excellent constat pour les débats sociaux français à venir, qui n’ont qu’à peine été effleurés dans la récente réforme des retraites de l’été 2003. La perspective c o m p a r a t i v e i n t e r n a t i o n a l e a i d e à imaginer des possibles, mais elle souligne aussi les blocages, qui ne seront pas faciles à lever.

138 Jean-Claude Barbier
Centre d’Études de l’Emploi – CNRS

Kaufmann (Jean-Claude). – L’invention de soi. Une théorie de l’identité. Paris, Armand Colin (Individu et société), 2004,352 p., 20,50 €.

139 En dépit de son titre et de son sous-titre – L’invention de soi. Une théorie de l’identité – le dernier livre de Jean-Claude Kaufmann apporte beaucoup plus qu’une théorie renouvelée de l’individu et de l’identité. L’ambition de l’ouvrage est en effet de tracer le lien qui unit d’une part la sociologie des actions ordinaires, locales et a priori presque anecdotiques jusqu’ici étudiées par l’auteur – tels les manières d’être sur une plage, l’entretien du linge ou le rêve d’un prince charmant –, et d’autre part les enjeux globaux, sociaux et politiques dont dépend l’avenir de nos sociétés – tels la mondialisation, le creusement des inégalités ou la crise de l’Étatprovidence. Pour bien comprendre cet essai mieux vaut donc partir de la fin, lire le post-scriptum comme un avant-propos. Ce post-scriptum questionne les conséquences du processus qui subordonne aujourd’hui la définition du social à l’expression des identités personnelles. Jean-Claude Kaufmann s’interroge sur l’importance croissante du marché, sur le recul du politique, sur le déclin des institutions, et sur les conditions qui permettraient de reposer en d’autres termes la question tourainienne de l’orientation de la société, alors que cette question semble s’être noyée sous la prolifération des égo-ïsmes (si nous écrivons égo-ïsme avec un tiret, c’est pour donner à ce mot un sens beaucoup plus kaufmannien que critique : par égo-ïsme il faut entendre la production du social centrée sur Ego). Du coup, on comprend à quel point tous les jolis petits terrains et processus sociaux que Jean-Claude Kaufmann a visités jusqu’ici, loin de porter sur des aspects futiles ou mineurs de notre monde, sont au contraire au cœur même des transformations majeures qui le touchent.

140 Jean-Claude Kaufmann rejoint ici tous ceux qui, avant lui, ont montré que la société vit depuis un siècle une révolution profonde, un véritable renversement : la société ne parvient plus à façonner les individus, à grand renfort de cadres socialisateurs, de cultures intégratrices et d’institutions contraignantes, même si ces dernières ont paradoxalement contribué à la mise en branle du processus identitaire, comme le montrent l’invention des « papiers d’identité » (p. 20) et la captation du lien social par l’État (p. 60). Mais Jean-Claude Kaufmann tire un enseignement nouveau de ce constat, en observant que le processus historique ne s’arrête pas à l’individualisation, mais s’inverse : désormais c’est plutôt l’individu qui fait société, ce sont les individus qui se fabriquent et qui, ce faisant, définissent de proche en proche les normes changeantes qui façonnent la société d’aujourd’hui. En effet, le monde est devenu trop complexe et contradictoire pour modeler uniformément les consciences, assigner des rôles stables, définir des identités tellement évidentes qu’elles en deviennent invisibles. Au contraire, la diversité des situations, l’incertitude de chacun face à la multiplicité des repères et des choix possibles, engagent les sujets modernes dans un effort constant d’« invention de soi », dans une intense activité réflexive qui les amène à se projeter dans des « images » possibles ou impossibles, à tester différentes définitions de soi, à négocier les contours de leur être et donc leur place dans le monde.

141 Cette vision du social rejoint et prolonge l’actuel effort collectif de refondation de la sociologie. Jean-Claude Kaufmann appartient à cette génération de sociologues qui ont compris à quel point le souci de rapporter l’action sociale à quelque dynamique univoque est devenu une posture aujourd’hui intenable. Ni l’intérêt, ni l’habitude, ni l’action stratégique ne parviennent plus à rendre compte à eux seuls des pratiques, de sorte que des sociologues comme Dubet, Lahire, Latour, Boltanski et Thévenot semblent s’accorder pour pluraliser les cadres interprétatifs et abandonner la quête désormais illusoire d’un modèle unifié de l’action. Mais au lieu de se ranger derrière le modèle alternatif de Lahire, où chaque situation commande l’activation d’un registre d’action particulier, au lieu de reprendre le modèle dialectique de Dubet, qui définit la subjectivation comme dépassement des tensions entre communauté et marché, au lieu de souscrire à la logique « relationniste » de Latour, qui met l’accent sur la capacité des acteurs à coordonner leurs « o n t o l o g i e s v a r i a b l e s », a u l i e u d’adopter la perspective « métaphysique » de Boltanski et Thévenot, qui postulent l’existence d’une capacité critique des acteurs, capables de rendre commensurables des mondes gouvernés par des principes de justification hétérogènes, Jean-Claude Kaufmann tente de concilier la prise en compte de la double pluralité des acteurs et des situations avec l’ambition intégratrice qui fut celle des théories sociologiques plus classiques.

142 Pour ce faire, il propose un nouveau modèle de l’individu social, au singulier cette fois, un modèle capable d’intégrer la diversité contemporaine des registres d’action. Ce modèle articule étroitement deux niveaux. Un premier niveau réflexe, adaptatif, spontané, permet l’enchaînem en t d es a cti on s, l’e x pre ss io n d e s routines, l’activation des réponses incorporées par les mécanismes de la socialisation (l’individu comme « reflet » du social, p. 66). Mais au-dessus de ce premier niveau intervient toujours un niveau réflexif, inquiet mais aussi créatif, qui permet à l’individu d’évaluer le sens de ses actions, de les rapporter à l’estime de soi et au regard d’autrui, de compenser l’inadéquation des routines aux situations par une activité de « décalage représentationnel » (p. 99) créatrice d’identités personnelles (l’individu comme instance de « réflexion », p. 69). L’attention p or té e à l’i nv e nt io n d e so i am è n e Jean-Claude Kaufmann à mettre l’accent sur deux points fondamentaux et pourtant trop souvent négligés par la sociologie classique : d’une part, le rôle du futur comme moteur de l’action et d’autre part la place des émotions et des passions dans les comportements individuels.

143 Dans l’invention de soi, les représentations de l’avenir jouent un rôle crucial. Il y a ici un beau paradoxe : à lire ce livre, on comprend que les personnes sont d’autant plus enclines à imaginer leur avenir, à projeter des images possibles d’elles-mêmes, à se faire selon la belle expression de Jean-Claude Kaufmann leur « petit cinéma » (p. 70) que l’avenir est moins lisible, le futur plus problématique, le destin plus incertain et moins assigné. On saisit ici l’importance croissante des expectations qui viennent contrecarrer les déterminations du passé, établir une concurrence entre le réel et le virtuel, et permettre tantôt la réinvention d’un collectif familial, par exemple lorsque le projet d’achat d’une simple sorbetière amène les personnes à refonder sur un mode enchanté leurs relations quotidiennes, tantôt la perception d’une douleur, d’une frustration, d’une dominat i o n s o c i a l e, l o r s q u ’u n r ê v e d e camping-car s’effondre face à la découverte tardive du prix inaccessible d’une telle acquisition (p. 283).

144 Mettre l’accent sur l’invention de soi, c’est aussi comprendre le rôle décisif et p o u r t a n t t r o p s o u v e n t n é g li g é d e s ém ot io ns e t de s p as si on s d an s le s conduites sociales. Ce livre passionné est lui-même émouvant, dans la mesure où sa démarche repose sur l’empathie, et nous fait revivre à partir de maints exemples puisés dans la vie quotidienne, comme Nathalie Sarraute dans Le planetarium, tous les petits mouvements de la conscience, les délibérations intérieures, les blessures, les souffrances, les inquiétudes, mais aussi les enthousiasmes, les engouements et les « humeurs » (p. 117) qui nous portent et nous emportent. Il faut ici souligner l’intérêt heuristique de la belle expression « sortir de soi » (p. 165 sq.), qui reconnaît à la fois la prégnance de l’enfermement dans le social mais aussi son incomplétude, son i m p e r f e c t i o n e t d o n c s o n a b s e n c e d’inéluctabilité, le besoin ou le désir qu’éprouvent les acteurs de se décaler, d’exister autrement, de se réinventer, dans l’interstice de cadres existentiels qui ne leur correspondent plus tout à fait. Les sujets modernes sont en effet tiraillés entre des appartenances bancales et des rêves souvent flous, entre le confort étroit des routines et le frisson – plaisir et crainte – d’engagements et de sensations nouveaux.

145 M a i s s i J e a n - C l a u d e K a u f m a n n s’attache en priorité à définir les mécanismes subjectifs de la production identitaire, au croisement de socialisations partielles, d’avenirs problématiques, d’émotions et de passions diverses, on aurait tort de confondre son projet avec celui d’une nouvelle « psychologie » de l’individu moderne. Ici, l’effort d’introspection n’est qu’une étape, tout entière au service de la sociologie des Ego réunis en société. En effet, loin d’oublier les niveaux du collectif et de l’interaction, Jean-Claude Kaufmann s’interroge sur les problèmes que pose le rassemblement de tous ces individus engagés dans un même effort de production de soi. Il met alors au jour des asymétries de répartition dans les ressources qui alimentent le processus identitaire et l’inégale propension des acteurs à s’engager dans l’invention d’eux-mêmes. En simplifiant, on pourrait dire que cette sociologie dégage un modèle à trois strates, où les plus modestes ont tendance à éviter l’effort que représente l’investissement identitaire pour se replier plutôt dans le confort d’« enveloppements » familiers, comme les hobbies ou la famille, tandis que les mieux dotés, en raison de leur meilleure intégration, sont souvent dispensés de quête identitaire. Cette quête semble donc surtout se rencontrer dans les strates intermédiaires, dont les situations plus mouvantes et les expectations plus v a r i é e s m o t i v e n t u n e a c t i v i t é d e re c h er c he id e n ti ta ir e i nt e n se, m a is souvent douloureuse.

146 Au total, les identités individuelles ainsi produites deviennent autant de repères pour la construction identitaire d’autrui, et débouchent donc sur l’avènement d’une « compétition interindividuelle » (p. 274) pour l’affirmation de soi. C’est précisément cette compétition qui façonne aujourd’hui le monde, arrange l’expérimentation des référentiels possibles, sélectionne des modèles et assigne des places. Cette fantastique quête de sens personnel dans laquelle chacun ou presque se trouve engagé pose alors le problème de sa cohérence d’ensemble, du manque de références centrales, et donc d’une nécessaire réflexion sur la canalisation de cette myriade d’efforts très créatifs, mais aussi très divers, discordants, voire centrifuges. Pour Jean-Claude Kaufmann, un tel constat redonne une place au Savoir, au rôle de l’intellectuel cherchant à éclairer la voie (pp. 324-325).

147 Nous espérons que ce constat ouvre aussi sur l’engagement d’un débat, que pourrait par exemple amorcer la question suivante : si l’invention de soi est à ce point importante, et si elle repose sur une série de « porte-identité » (p. 89), alors ne faut-il pas accorder une attention symétrique à tous ceux qui font proliférer les accroches, animent la réflexivité ambiante et tirent parti de l’émergence d’un véritable marché des identités ? En d’autres termes, pour comprendre l’individualisation ne convient-il pas d’être paradoxalement aussi attentif aux acteurs, aux dispositifs et aux objets qui façonn e n t l’i n d i v i d u q u ’à c e t i n d i v i d u lui-même ? L’attention accordée au marché dans le post-scriptum ne va-t-elle pas dans le sens d’une réponse positive à ces questions ? Il y aurait peut-être là matière à s’interroger sur l’articulation passionnante qui semble se faire jour entre « fabrication d’autrui » et « invention de soi ».

148 Franck Cochoy
CERTOP – CNRS – Université de Toulouse II

Claverie (Élisabeth). – Les guerres de la vierge. Une anthropologie des apparitions. Paris, Gallimard (NRF Essais), 2003, 452 p., 25 €.

149 « Regarde, la Vierge ! ». Un soir de juin 1981, la Vierge apparaît devant cinq jeunes gens à Medjugorje, commune d’Herzégovine occidentale (Bosnie-Herzégovine) située au sud-ouest de Mostar. Chaque jour depuis lors, à dix-huit heures trente, une ampoule électrique s’allume dans le presbytère du village : « Elle est là », s’exclament les fidèles réunis autour de l’édifice. En l’espace de quelques années, Medjugorje s’est transformé en un lieu de pèlerinage fréquenté par des croyants du monde entier. C’est le processus conduisant de « l’assertion d’existence de la Vierge dans un acte de langage » – celui proféré par les « voyants » – à la mise en place d’une véritable « industrie de la dévotion » qui fait l’objet de cet ouvrage d’Élisabeth Claverie, fruit de quinze ans d’enquête.

150 Les guerres de la vierge est composé de trois parties. La première (« Épreuves dévotionnelles ») relate le voyage à Medjugorje d’un groupe de pèlerins français, auquel a pris part l’anthropologue. De l’embarquement à l’aéroport de Roissy à la visite de la colline où eurent lieu les manifestations initiales de la Vierge (elle fut ensuite « transférée » dans le presbytère), Claverie passe en revue l’ensemble du « dispositif cultuel » sur lequel s’appuient les apparitions. Le pèlerinage suppose une suspension des normes mentales et comportementales en vigueur dans la vie ordinaire des fidèles, et constitue de ce point de vue une importante rupture avec la temporalité profane. Pourtant, affirme É. Claverie, « […] quand [les pèlerins] sont là-bas, ils sont aussi dans le monde d’ici-bas, et ne perdent pas leurs habitudes d’estimation » (p. 45). L’un des enjeux centraux d’une « anthropologie des apparitions » est d’identifier les « médiations » au moyen desquelles les fidèles rendent progressivement compatibles les deux mondes dans lesquels ils évoluent. Leur concours actif est indispensable dans cette perspective, l’univers de Medjugorje n’étant pas « un phénomène collectif et culturel préréglé » qui s’imposerait à eux sans leur laisser de marge de manœuvre.

151 L a s e c o n d e p a r t ie d e l’o u v r a g e (« Épreuves d’apparition ») propose un récit des apparitions successives de la Vierge jusqu’à la fondation du pèlerinage. Elle rend également compte des bouleversements sociaux et politiques que ces d e r n i è r e s o n t s u s c i t é s. S i « e x t r a - mondaine » qu’elle paraisse, la Vierge ne pouvait manquer d’être happée par les convulsions qui secouent cette région du monde depuis des siècles. Les apparitions ont commencé un an après la mort de Tito, alors que régnait en Yougoslavie un régime de type communiste. Medjugorje est peuplée de Croates, mais ceux-ci sont minoritaires au sein de la Bosnie-Herzégovine. Dès les premières apparitions, la milice communiste soupçonna la Vierge d’être au service de menées séparatistes. Par la suite, alors que se profilait le démembrement de la Fédération yougoslave, elle fut enrôlée sous la bannière du nationalisme croate. La Vierge est ainsi à tout moment engagée dans une « cause intra-mondaine » et ne cesse de servir d’« appui à telle ou telle forme de mobilisation ».

152 L’attention de É. Claverie se porte par ailleurs sur les procédures de « mise à l’épreuve » des apparitions, c’est-à-dire sur les cycles de contestation et d’acceptation des allégations des voyants. Le cadre théorique dans lequel est abordé ce problème est celui de la « sociologie de la critique », développée notamment par Luc Boltanski et Laurent Thévenot dans De la justification[1] [1] Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification,...
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. La Vierge traverse d e u x e n s e m b l e s d’é p r e u v e s a v a n t d’accéder à l’existence. Le premier renferme les critiques internes, qui « limitent l’objet de leur investigation à l’affirmation des voyants qu’ils ont vu la Vierge » (p. 140). Il s’agit dans ce cas d’« accusations rapprochées », comme celles qu’adressent aux jeunes gens leurs familles, dans un premier temps dubitatives. Les critiques provenant de divers secteurs de l’Église catholique, notamm e n t d e s f r a n c i s c a i n s f o r t e m e n t implantés dans la région, ressortissent également à ce type de mise à l’épreuve.

153 La seconde forme de critique est externe. Celle-ci élargit l’angle de contestation des apparitions en mettant ces dernières en rapport avec des causes plus lointaines. C’est ainsi que les dires des voyants seront réputés participer, pêle-mêle, de la « lutte anticommuniste », du « réveil oustachi » (le régime fasciste croate d’Ante Pavelic), ou de la « guerre des franciscains contre les séculiers ». Dans ce cas, les voyants ne sont plus considérés comme de simples menteurs, mais comme des individus manipulés par des forces qui les dépassent. Les protagonistes de la critique externe sont le régime communiste, la presse locale et fédérale, mais aussi une partie du clergé catholique, qui soupçonne le diocèse régional d’insoumission à l’autorité ecclésiale centrale. Avec la critique externe – forme politique de mise à l’épreuve – les apparitions se transforment en véritable « affaire » publique.

154 La troisième partie de l’ouvrage (« Épreuves : faire à Dieu une mère ») est consacrée à l’histoire de la « confection de la Vierge ». Adoptant le point de vue de la théologie, Claverie retrace le développement de la figure mariale jusqu’à son obtention du titre de Theotokos ( « m è r e d e D i e u » ) a u c o n c i l e d e Chalcédoine (450). Le statut de la Vierge est indissociable de celui du Christ. Celui-ci est apparu « […] d’un lien de génération qui engageait des parties n’appartenant pas à la même catégorie d’être (sa mère était humaine, mais son père ne l’était pas) » (p. 268). Tout l’enjeu, à partir de ce constat, est de dé te rm in e r d an s q ue lle s co n di tio ns l’incarnation du fils de Dieu a été possible. Or, en vue de la résolution de ce problème, l’identité et le rôle de la Vierge (dont les Évangiles canoniques ne fixent pas d’emblée la nature) sont absolument décisifs. Ces questions, âprement débattues, ont d’ailleurs des implications aussi bien théologiques, cosmogoniques que politiques, l’évolution des conceptions de la Vierge renvoyant à des modifications de la structure des sociétés de l’époque.

155 Les controverses concernant la mère de Dieu aux temps du christianisme primitif semblent en apparence sans rapport avec le contexte de son apparition des dizaines de siècles plus tard à Me d j u g o rj e. S e lo n É. C l a v e ri e, la manière dont les pèlerins se réfèrent à la Vierge n’est toutefois pas sans lien avec ses propriétés théologiques, ce qui confère à ces dernières une importance pr op r em e n t a n th ro po l og iq u e. « [… ] lorsqu’à Medjugorje, par exemple, les pèlerins parlent à leur “mère”, ils mettent au jour une signification religieuse et anthropologique profonde incorporée dans le personnage ou dans la grammaire de l’apparition […]. » (p. 300). Marie exerce dans la tradition chrétienne une fonction sotériologique fondamentale. Le contact avec elle est censé permettre la purification et la régénération du fidèle, et lui donner accès à la rédemption. La plupart des pèlerins ne sont naturellement pas conscients de ces données. Leur attitude à l’égard de la Vierge est néanmoins rendue possible par la « grammaire » (l’ensemble des règles cognitives et comportementales) que les discussions autour de son statut ont fait émerger.

156 Dans la droite ligne de celle de Durkheim, la sociologie des religions d’Élisabeth Claverie est intimement liée à une théorie de la connaissance. Pour l’auteur des Formes élémentaires de la vie religieuse, la religion est l’une des modalités de la représentation du monde dans l’esprit humain, c’est-à-dire l’une des modalités de la connaissance. Sans se référer explicitement à lui, É. Claverie emprunte à Durkheim une posture épistémologique « continuiste », qui soutient que les processus cognitifs à l’œuvre dans la formation des croyances religieuses ne sont pas fondamentalement différents de ceux d’autres types de croyances. Si insolite que paraisse l’adhésion aux apparitions de la Vierge, les fidèles « ne voient pas leurs facultés critiques ordinaires suspendues » au cours du pèlerinage. Le doute y est au contraire omniprésent (même si son expression publique est la plupart du temps proscrite). Par ailleurs, les procédures de vérification ou de mise en question des apparitions par les croyants ne diffèrent pas sensiblement de celles qui ont cours à l’extérieur. L’usage des appareils photographiques et des magnétophones est abondant à Medjugorje. Il témoigne de la volonté des pèlerins de valider leurs croyances au moyen d’instruments de justification usuels.

157 Les sociologues tendent de plus en plus à aborder le phénomène de la croyance en empruntant des concepts aux sciences cognitives. L’on peut se réjouir de ce fait, ces dernières ayant développé de puissants outils d’appréhension des états mentaux. L’u n d e s é lé m en t s i n té r e s sa n t s d e l’ouvrage de É. Claverie est sa mise à contribution de la tradition philosophique « an a ly ti q ue ». D es a u te ur s c om m e Bertrand Russell, Peter Strawson ou les néopositivistes du Cercle de Vienne ont consacré d’importantes analyses à la problématique des « objets fictionnels », entités pour lesquelles le langage ordinaire prévoit une expression mais qui n’ont pas de référent réel. Ces analyses permettent selon l’auteur de dépasser les débats stériles concernant la réalité ou l’irréalité de la Vierge, et de s’interroger sur les moyens cognitifs et sémantiques dont les acteurs sociaux disposent pour se référer à elle. Les guerres de la vierge combine ainsi les apports de la philosophie avec des méthodes de compréhension spécifiquement sociologiques de la croyance, démarche dont le résultat est particulièrement stimulant.

158 Razmig Keucheyan
Université de Paris IV-Sorbonne

 

Notes

[ (1)] Presque tous les « crewmembers » (équipiers) sont payés au salaire horaire minimum et ne disposent pas d’assurances sociales.Retour

[ (2)] L’auteur montre également comment la technologie contribue à la globalisation grâce aux caisses informatisées qui transmettent les commandes sous forme de symboles qui ne nécessitent plus que les employés parlent une même langue. Cela est très différent des restaurants ethniques dont les technologies sont très basiques et dont les clients et le personnel parlent la même langue. Retour

[ (1)] Mathilde Bourrier, Le nucléaire à l’épreuve de l’organisation, PUF, 1999.Retour

[ (2)] Jean-Pierre Durand, La chaîne invisible, Le Seuil, 2004.Retour

[ (3)] Michel Freyssenet et Robert Boyer, Les modèles productifs, La Découverte, 2000.Retour

[ (4)] Claude Durand, La puissance des normes, L’Harmattan, 2003, chap. XIV.Retour

[ (5)] Hélène Desfontaines, Chauffeurs routiers : du métier à l’emploi, thèse, Université Paris X-Nanterre, 2002.Retour

[ (1)] B. Grall est décédé accidentellement en août 1997. Cet ouvrage est issu d’une thèse de doctorat non soutenue. F. Vatin en a repris le manuscrit pour l’édition.Retour

[ (2)] Voir F. Vatin, Le travail. Économie et physique, 1780-1830, Paris, PUF (Philosophies), 1993 ; « Travail » dans D. Lecourt (éd.), Dictionnaire d’histoire et de philosophie des sciences, Paris, PUF, 1999.Retour

[ (1)] Luc Boltanski et Laurent Thévenot, De la justification, Paris, Gallimard, 1991. Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

« Les livres », Revue française de sociologie 4/2004 (Vol. 45), p. 753-794.
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