Revue française de sociologie 2006/2
Revue française de sociologie
2006/2 (Vol. 47)
200 pages
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Vous consultezLes secondes générations sur le marché du travail en France : une pénalité ethnique ancrée dans le temps

Contribution à la théorie de l’assimilation segmentée[*] [*] Ce texte fait partie d’un ensemble de travaux menés...
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AuteursRoxane Silberman du même auteur

Centre Maurice Halbwachs – CNRS-EHESS ENS – Campus Jourdan 48, boulevard Jourdan – 75014 Paris

Irène Fournier du même auteur

Centre Maurice Halbwachs – CNRS-EHESS ENS – Campus Jourdan 48, boulevard Jourdan – 75014 Paris

On observe en France une forte inégalité de rendement des certifications scolaires sur le marché du travail selon l’origine des jeunes qui les détiennent. C’est tout particulièrement le cas des jeunes issus de l’immigration maghrébine qui présentent au début des années quatre-vingt-dix des niveaux de chômage beaucoup plus élevés que les autres groupes, quel que soit leur diplôme (Tribalat, 1995 ; Dayan, Échardour et Glaude, 1996 ; Richard, 1997 ; Silberman et Fournier, 1999 ; Glaude et Borrel, 2002). Cette situation se retrouve dans d’autres pays d’immigration en Europe (Heath et McMahon, 1997 ; Carmichael et Woods, 2000) pour d’autres courants migratoires (Pakistanais en Grande-Bretagne, Turcs en Allemagne).

2 Dans cet article, nous nous proposons d’examiner dans quelle mesure on peut voir, dans la situation difficile où se trouve une partie des secondes générations en France, les prémices d’une situation de long terme « à l’américaine », question qui a eu du mal à émerger en France tant elle met à mal ce que l’on appelle désormais le « modèle républicain » (Schnapper, 1991). Peut-on assimiler la situation difficile des jeunes issus de l’immigration maghrébine à ce qui a été décrit sous le terme d’assimilation descendante (downward assimilation) ou d’assimilation segmentée dans le cadre théorique construit dans un contexte américain (Gordon, 1964 ; Portes et Zhou, 1993 ; Portes, 1995 et 1996 ; Alba et Nee, 1997) ? Ce terme désigne une infériorisation marquée et persistante sur le plan socio-économique pour certains groupes qui peut aller de pair avec une assimilation forte sur le plan linguistique et culturel.

3 C’est, de ce fait, l’angle temporel qui va nous intéresser avec deux questions : la pénalité que rencontrent certains de ces jeunes sur le marché du travail persiste-t-elle dans le temps, et quels sont les mécanismes et les processus porteurs de ce qui pourrait être une précarisation, voire une exclusion durable dans le temps ?

4 Les enquêtes Générations 92 et 98 du Céreq qui décrivent les cinq premières années sur le marché du travail de deux cohortes de sortants du système scolaire (tous niveaux de sortie la même année) offrent une opportunité de répondre à ces interrogations. Elles permettent d’apprécier la persistance de la pénalité à l’embauche qui touche les jeunes issus de courants migratoires qui se sont diversifiés, dans une fenêtre qui voit la conjoncture économique s’améliorer et l’expansion éducative se poursuivre. Les données longitudinales dont on dispose pour la cohorte de 1998 apportent des éléments de compréhension de nature plus micro-sociale sur les mécanismes de précarisation voire d’exclusion progressive du marché du travail et l’interaction possible, en leur sein, entre situations d’emploi et perceptions des acteurs.

5 Le constat d’ordre macro-social relatif à l’état de la société française auquel on aboutit met en perspective le débat français dominé par la question du communautarisme depuis la parution du livre de D. Schnapper (1991) et réticent à toute comparaison des banlieues avec les « ghettos » à l’américaine [1] [1] Les émeutes de novembre 2005 dans les cités partout en...
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(Body-Gendrot, 1999). Au-delà, l’analyse des mécanismes à l’œuvre nous conduit à proposer des pistes de relecture de « l’assimilation segmentée » telle qu’elle a été construite dans un contexte américain, permettant de la généraliser à d’autres contextes.

Modes d’incorporation des immigrés et discrimination sur le marché du travail : vers un modèle dynamique de « l’assimilation segmentée »

6 L’approche sociologique a, depuis toujours, fait une part, dans la théorie de l’intégration, à l’hostilité à l’égard des immigrés. Elle suppose ainsi à l’ar-rière-plan, et ce point est essentiel, qu’il y a dans la société des groupes construits en référence à une origine supposée ou réelle par rapport à laquelle les individus se situent et situent les autres (Weber, 1922 ; Barth, 1969), construction qui peut être renforcée dans le cas des immigrés par leur traitement administratif (titres de séjour et de travail, accès à la nationalité et à la citoyenneté) (Gordon, 1964). La matrice théorique de l’École de Chicago (Park, Burgess et Mc Kenzie, 1925), avec la théorie du cycle des relations raciales, fait porter cette discrimination essentiellement sur la première génération qui rencontre l’hostilité des populations déjà installées, hostilité qui s’estompe progressivement avec l’assimilation culturelle (dont l’école est un puissant vecteur pour les secondes générations). Les différents courants migratoires sont ainsi supposés cheminer à leur pas en suivant un modèle unique sur la voie de l’assimilation. Ordre chronologique d’arrivée et degré d’hostilité rencontrée vont ici de pair.

7 L’analyse que propose dans les années soixante Gordon (ibid.) ouvre la voie à une diversification des modèles d’incorporation des immigrés et de leurs enfants sur le plus long terme. Gordon identifie différentes dimensions dans l’intégration et pointe le fait que l’assimilation sur le plan culturel ne s’accompagne pas nécessairement d’une amélioration sur le plan de la réussite socio-économique ni d’un affaiblissement de l’hostilité de la société à l’égard de la population concernée. La minorité noire aux États-Unis répond à cette configuration de la typologie que Gordon propose de manière plus générale pour les populations issues de l’immigration. Avec ce découplage des différentes dimensions de l’intégration, la voie est ouverte à la mise en évidence d’une segmentation ethnique persistante et différenciée sur le marché du travail dont l’ouvrage de Glazer et Moynihan (1963,1970 [2e éd.]), Beyond the melting pot, marque l’avènement. Les travaux qui se développent dès lors, dont le modèle de Portes (Portes et Zhou, 1993 ; Portes, 1995,1996) est un exemple important, vont mettre au jour la complexité des processus et des facteurs à prendre en compte pour expliquer la diversité des voies suivies par les populations issues de l’immigration. À côté de l’assimilation classique, qui demeure une voie importante et sous-estimée (Alba et Nee, 2003), apparaissent d’autres chemins possibles : celui qui fait coexister réussite socio-économique et faible assimilation culturelle, et celui qui voit au contraire persister une infériorisation durable sur le plan socio-économique pouvant aller de pair avec une assimilation culturelle. Ce dernier modèle a été baptisé du nom d’assimilation descendante ou segmentée. L’une de ses dimensions importantes est la persistance d’une pénalité durable sur le marché du travail : les jeunes issus de ces groupes semblent rencontrer des difficultés plus grandes sur le marché du travail que ni les niveaux de certification atteints (souvent faibles), ni un manque de capital social (au sens de Coleman [1988] : relations permettant de trouver un emploi) ne suffisent à expliquer. Ceci suggère l’existence d’une discrimination spécifique et durable à leur encontre.

8 Le mécanisme de cette infériorisation durable tel qu’il a été construit dans le contexte de la société américaine s’inspire fortement des analyses de Ogbu (Ogbu et Simons, 1998) sur la discrimination à l’égard des Noirs. Ogbu montre comment, dans des situations d’infériorisation héritées, les jeunes peuvent construire des conduites de rejet qui entretiennent l’échec scolaire et à terme l’infériorisation sur le marché du travail. Ces travaux ont été ensuite mobilisés pour expliquer la situation de certains groupes issus de l’immigration : au contact de la population des Noirs américains dans les centres urbains, ces jeunes seraient aspirés dans un processus identique. L’accent est mis sur le rôle de la subjectivité des acteurs et les mécanismes d’interaction dans l’émergence de situations conflictuelles pouvant conduire, par exemple, à l’échec scolaire (Rumbault, 1996). Ces analyses font intervenir en toile de fond de ces mécanismes les contextes sociétaux tels que l’esclavage, l’attitude à l’égard de l’immigration que traduisent notamment les politiques migratoires (Portes, 1995) et la nature même des migrations plus ou moins volontaires, distinction qui réplique celle faite par Ogbu entre minorités involontaires issues de l’esclavage et minorités volontaires issues de l’immigration.

9 La théorie économique propose de son côté des pistes pour rendre compte d’une discrimination durable sur le marché du travail. Il faut en effet expliquer, s’agissant de l’emploi, pourquoi l’employeur, qui fait face à des problèmes de recrutement, discriminerait un individu ayant une utilité identique (notamment en termes de qualification), qu’il s’agisse des femmes, des minorités ethniques ou de toute autre catégorie de populations (jeunes ou vieux par exemple). Une première lignée de théories introduit l’idée d’une préférence des employeurs pour la discrimination (Becker, [1957] 1971) qui vient donc limiter le principe de la maximisation de l’utilité. Il est ainsi fait référence à un « goût » des employeurs, lui-même modelé sur une échelle des préférences de la société qui tend à exclure l’étranger. Ce goût peut ne pas être, à strictement parler, celui des employeurs, mais être référé à celui des employés de la même entreprise ou du client qui ne souhaite pas travailler ou avoir affaire à un individu ayant telle ou telle caractéristique (Arrow, 1972). D’une certaine manière, la théorie économique renvoie là à la théorie sociologique. Un second type de théories, développées à partir de Phelps (1972) et dont on trouvait l’amorce chez Arrow (1973), ne recourt pas à la notion de « goût », mais considère que la discrimination qu’opère l’employeur se déploie dans un contexte « d’information imparfaite », l’employeur anticipant les caractéristiques d’un individu à partir des caractéristiques moyennes d’une population (son niveau de diplôme attendu par exemple) et des expériences précédentes. On voit cependant, là encore, que pour fonctionner la « discrimination statistique » suppose que des caractéristiques « visibles » permettent d’assigner l’individu à une population (le genre, le nom, la couleur de la peau, l’âge, etc.) dont on anticipe les caractéristiques moyennes. Ceci suppose une construction sociale de ces caractéristiques visibles et renvoie, en ce qui concerne les populations issues de l’immigration, à la théorie sociologique des groupes ethniques (voir supra). Les deux types de théorie économique de la discrimination sont difficiles à départager sur le plan de l’analyse statistique et peuvent coexister dans la réalité. Mais la seconde permet de se passer de l’idée d’intention discriminatoire et assoit le mécanisme de la discrimination sur l’existence de groupes aux ressources faibles. Certaines variantes, proposées dans le cadre de la lignée de la « discrimination statistique », intègrent également la possibilité d’anticipation par les individus de la discrimination et les effets de signalement pour l’employeur qui peuvent en découler (voir par exemple Barron et al., 1993). Il y a là un fort parallélisme avec les analyses développées par Ogbu sur le rôle des perceptions des acteurs, perceptions auxquelles est accordé un statut tout aussi réel qu’aux éléments factuels de leur situation.

10 Théories économiques et sociologiques s’accordent aussi pour faire du marché du travail un élément de contexte général qu’il faut prendre en compte. Le niveau du chômage, les contraintes plus ou moins fortes (concours de la fonction publique, mécanismes de régulation salariale, politique de lutte contre la discrimination) offrent plus ou moins de latitude à l’expression des préférences de l’employeur, quelles qu’en soient les origines (sélection sur des critères « objectifs » comme le niveau d’éducation, discrimination statistique, discrimination raciste). Dans le débat américain, la croissance économique et la forte mobilité structurelle de l’après-guerre aux États-Unis ont ainsi pu être présentées comme des contextes ayant favorisé l’intégration des populations issues de l’immigration, conditions qui pourraient ne pas être reproductibles (Alba et Nee, 2003).

11 Ce bref panorama montre qu’en matière de discrimination on a affaire à des processus complexes qui articulent contextes et comportements des acteurs susceptibles d’enclencher des phénomènes d’exclusion en spirale. Parmi ces contextes, la littérature américaine accorde un rôle-clé à l’arrière-plan historique que constitue l’esclavage. Cette question, sans être totalement absente, n’a pas le même relief en France. Les enquêtes d’opinion (Eurobaromètres par exemple) montrent cependant clairement l’existence d’un classement des origines sur une échelle de préférence ou d’hostilité (Hagendoorn, 1993 ; Mayer, 1994). Les populations d’origine maghrébine qui viennent de zones anciennement sous domination coloniale ont systématiquement été classées en France avec un préjugé défavorable depuis les années cinquante (Girard et Stoetzel, 1953) comme le montrent les différentes vagues de l’enquête CSA, commanditées par la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme (1996). Ces populations paraissent aussi avoir des perceptions plus négatives de leur situation que d’autres groupes, ce qui peut les engager dans des situations conflictuelles et/ou de retrait (Silberman et Fournier, 1999 ; Van Zanten, 2001).

12 Ces similarités comme ces différences suggèrent qu’un des éléments importants de cette mécanique pourrait être un rapport de domination historiquement construit, dont l’esclavage comme la colonisation seraient deux variantes. Ceci va dans le sens d’une généralisation du modèle proposé par la littérature américaine.

Observer l’entrée des enfants d’immigrés sur le marché du travail en France entre 1992 et 2003 : une toile de fond en forte évolution

13 La stratégie de ce travail est d’examiner, en utilisant les données longitudinales de deux enquêtes du Céreq, Génération 92 et Génération 98 : 1) l’évolution dans le temps de la situation des jeunes entrants sur le marché du travail dans un contexte d’amélioration passagère de la conjoncture économique qui se produit entre 1992 et 2003 ; il s’agit d’apprécier dans quelle mesure l’évolution des caractéristiques des différents groupes – sous l’effet du vieillissement et du renouvellement des groupes issus de l’immigration et de l’expansion scolaire – explique les changements observés dans l’insertion sur le marché du travail entre deux cohortes de jeunes sortis de l’école à 6 ans de distance, et si la pénalité ethnique à l’embauche a diminué ; 2) comment la situation antérieure mais aussi les perceptions (sentiment d’avoir rencontré de la discrimination à l’embauche, sentiment de déqualification, pessimisme ou optimisme quant à l’avenir professionnel) sont susceptibles d’alimenter, dans un mécanisme en boucle, une dynamique d’infériorisation persistante sur le marché du travail, parce qu’ils peuvent à la fois générer des comportements de retrait et fonctionner comme signal pour les employeurs, confortant par là même les comportements discriminatoires qui existent par ailleurs.

14 Un bref panorama de la situation des secondes générations en France à l’entrée de la période observée et des caractéristiques de cette période est donc nécessaire.

Les secondes générations dans les années quatre-vingt–quatre-vingt-dix : de l’école au marché du travail

15 Les travaux dont on dispose montrent une opposition nette, pour les jeunes issus de l’immigration, entre situation à l’école et situation sur le marché du travail. Alors que l’origine sociale et le niveau d’éducation des parents expliquent largement les différences de réussite scolaire des jeunes issus de l’immigration à la fois entre eux et si on les compare aux jeunes dont les parents sont nés en France (Bastide, 1982 ; Boulot et Fradet, 1988 ; Mingat, 1984 ; Vallet et Caille, 1996), il n’en va pas de même sur le marché du travail. Une pénalité apparaît ici systématiquement pour les Maghrébins, que n’expliquent ni les différences de niveaux d’éducation (Tribalat, 1995 ; Dayan, Échardour et Glaude, 1996 ; Richard, 1997), ni celles qui sont relatives au capital social permettant de trouver un emploi (Silberman et Fournier, 1999). Ceci conduit à parler de pénalité ethnique ou, plus nettement, de discrimination sur le marché du travail. Ces résultats cadrent avec nombre d’observations plus qualitatives (Bataille, 1997).

16 Parmi les mécanismes qui jouent dans la détermination des parcours scolaires, certains appellent l’attention par leurs conséquences à plus long terme. Vallet et Caille (1996) ont montré, avec des données individuelles et longitudinales, l’impact en matière d’orientation scolaire des choix plus ambitieux des parents immigrés. Ces aspirations des parents peuvent aussi expliquer les différences de filières souvent soulignées entre jeunes originaires du Maghreb (un peu plus présents dans les filières générales) et ceux qui sont issus de l’immigration portugaise, plus nombreux dans les filières courtes professionnelles peu valorisées et dans l’apprentissage. En meilleure position au sein de l’institution scolaire, les Maghrébins se trouvent cependant en plus grande difficulté sur le marché du travail lorsqu’ils sortent de ces filières à un niveau de certification faible ou intermédiaire, ce qui n’exclut pas que quel-ques-uns accèdent aux niveaux supérieurs de l’université et obtiennent des réussites brillantes (Zéroulou, 1988 ; Santelli, 2001). Ces ambitions comme ces choix peuvent avoir des conséquences à plus long terme au sein de l’école comme au-delà. Les aspirations doivent être confrontées aux moyens dont disposent les parents pour aider leurs enfants (Brinbaum, 2002) ; une conflictualité forte peut surgir très tôt à l’école pour les jeunes confrontés à l’échec scolaire (Van Zanten, 2001). L’orientation dans les filières professionnelles, contraire aux aspirations des parents, est alors mal vécue par ces jeunes et ce sentiment perdure au moment de l’entrée sur le marché du travail (Silberman et Fournier, 1999).

17 Ces difficultés n’expliquent qu’une partie des différences entre les groupes en matière de chômage. Mais elles conduisent à regarder de près l’impact de la démocratisation du système scolaire des années quatre-vingt-dix sur les différents groupes de jeunes issus de l’immigration à un moment où le marché du travail connaît une embellie passagère.

Une période qui connaît des évolutions sensibles

18 La fin des années quatre-vingt-dix est en effet marquée par l’arrivée sur le marché du travail des générations qui ont bénéficié d’une nouvelle démocratisation du système scolaire. Par démocratisation, nous entendons ici la forte ouverture et expansion vers le haut de l’école (entamée depuis les années cinquante) qui, même si les inégalités persistent au fur et à mesure que la structure se déplace, se traduit par la scolarisation à un niveau plus élevé d’un plus grand nombre de jeunes. Succédant à la mise en place du collège unique, l’ouverture vers le baccalauréat permet aussi un accès plus large aux premières années de l’enseignement supérieur. Cette poussée s’appuie sur la diversification des filières et surtout la montée des voies professionnelles à des niveaux plus élevés qu’auparavant (baccalauréats technologiques et professionnels et, dans le supérieur, BTS et DUT) qui offrent de meilleures perspectives d’insertion sur le marché du travail (Céreq, 2003). Mais l’accès à l’université se traduit aussi par la croissance des sorties sans certification à l’issue des deux premières années de l’enseignement supérieur, sorties où l’on retrouve nombre de jeunes issus de l’immigration maghrébine (Beaud, 2002). Enfin, la forte poussée des filles dans l’enseignement supérieur se poursuit (Baudelot et Establet, 1992 ; Duru-Bellat, Kieffer et Marry, 2001).

19 Ces transformations se produisent dans un contexte où le chômage, élevé depuis le milieu des années soixante-dix, touche plus fortement que dans d’autres pays européens les jeunes (Goux et Maurin, 1998). La période que nous observons est cependant marquée par une baisse significative – bien que passagère – du chômage, des conditions plus favorables pour les jeunes entrants sur le marché du travail, surtout pour les plus diplômés et, parmi eux, pour ceux qui ont des certifications professionnelles. En revanche la précarisation des conditions de travail des jeunes se poursuit.

20 Sur le plan de la lutte contre la discrimination ethnique ou raciale, alors même que nombre de travaux convergent pour souligner les difficultés rencontrées par certains groupes, la France reste réticente à mettre en place des indicateurs de cet ordre. On a vu se multiplier commissions, observatoires et rapports [2] [2] Le Haut commissariat à l’intégration, créé en 1989,...
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. Sur le plan législatif, des réaménagements ont été effectués en matière de charge de la preuve (Henry, 2001). Le nombre de poursuites pénales est resté cependant limité, voire dérisoire (Commission nationale consultative des Droits de l’Homme, 1996 ; Garner-Moyer, 2003). Une politique correctrice, sous la forme de ce que l’on appelle l’« affirmative action », souvent improprement traduit par les termes de « discrimination positive », est généralement jugée contraire au modèle de l’égalitarisme républicain. Ce n’est que tardivement que la France s’engage dans l’observation de la discrimination à l’embauche en utilisant les méthodes du testing [3] [3] Méthode du testing appuyée notamment sur l’envoi de...
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et que des campagnes de sensibilisation sont entreprises en direction des employeurs. Parallèlement, s’ouvre un second front polémique sur le plan des politiques publiques de lutte contre la discrimination, avec le débat sur les quotas et les moyens de lutte contre la discrimination [4] [4] Ce débat est notamment lancé lorsque l’Institut d’études...
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qui commence à apparaître dans les quotidiens nationaux en 2004.

Des groupes nouveaux en présence sur le marché du travail

21 D’autres transformations se produisent qui peuvent affecter l’ordre dans la « queue » à l’entrée sur le marché du travail. Elles concernent la composition des secondes générations qui arrivent sur ce marché du travail. Les jeunes issus de l’immigration maghrébine et de l’immigration portugaise, les deux groupes les plus importants parmi les secondes générations présentes en France depuis les années soixante-dix, sont encore massivement présents parmi les jeunes qui sortent de l’école entre 1992 et 2001. Mais on voit désormais sortir de l’école, plus nombreux, et arriver sur le marché du travail, des jeunes issus de courants migratoires plus récents. Il s’agit des jeunes originaires de Turquie, d’Asie du Sud-Est, d’Afrique subsaharienne, et de zones diverses (Europe de l’Est, Océan Indien) qui alimentent l’immigration des années soixante-dix et quatre-vingt.

22 Une grande part des secondes générations de cette période continue à être issue des zones anciennement sous domination française. Les secondes générations maghrébines qui appartiennent aux courants de l’immigration économique post-coloniale y restent majoritaires. Elles sont nombreuses à résider dans les « cités » sur le pourtour des villes qui regroupent des grands ensembles de logements sociaux souvent dégradés, et sont couramment considérées comme une population problématique au regard de l’intégration. Il s’agit de jeunes dont les parents ont des niveaux d’éducation faibles ou n’ont pas été scolarisés du tout (l’immigration est ensuite devenue plus urbaine et plus qualifiée) et occupent, en nombre important, ou ont occupé des emplois non qualifiés. Le taux de chômage des pères est de ce fait souvent élevé de même que la proportion de retraites anticipées : c’est le reflet de leur forte exposition à la restructuration industrielle des années soixante-dix et quatre-vingt. Les populations originaires du Maghreb sont cependant loin d’être un groupe homogène : des différences importantes existent entre l’Algérie, le Maroc et la Tunisie, sous l’angle de la composition sociale et culturelle comme sur le plan de l’histoire de la colonisation puis de la décolonisation.

23 Deux autres groupes, occupant une position très différente sur le spectre des secondes générations, proviennent également de zones décolonisées. Les populations originaires de l’Asie du Sud-Est sont arrivées en grande partie dans la foulée de l’effondrement de la présence américaine dans ces pays où elle avait pris le relais de la France. Cette population recouvre des Vietnamiens (une partie sont des Chinois du Vietnam, voir Ma Mung, 2000), des Laotiens et des Cambodgiens. Les secondes générations issues de ces groupes ont des parents dont l’origine sociale et le niveau d’éducation sont beaucoup plus variés. La part des professions intermédiaires ou supérieures est de plus du tiers pour ceux qui entrent avant 1975, pour diminuer ensuite un peu lorsque l’immigration prend des contours plus économiques (Tribalat, 1995). Le groupe originaire d’Afrique subsaharienne provient essentiellement du Mali, du Sénégal, du Cameroun et de Côte d’Ivoire. L’ascendance paysanne y est fréquente, mais les artisans et les ouvriers ne sont pas rares. La scolarisation est inégale. Les secondes générations qui relèvent de ce courant, encore en pleine expansion, commencent à arriver sur le marché du travail. Leurs parents occupent pour la plupart en France des emplois non qualifiés, souvent dans le bâtiment et les services. Ces jeunes se distinguent de ceux qui ont été envoyés en France par des parents aisés afin d’y poursuivre des études.

24 L’autre segment important des secondes générations est issu des courants d’Europe du Sud : l’Italie, l’Espagne et surtout le Portugal, pays qui appartiennent tous aujourd’hui à l’Union européenne et dont les ressortissants bénéficient donc des droits politiques liés à la citoyenneté européenne. Le groupe portugais est largement constitué de petits propriétaires de l’agriculture (un contexte très différent de celui de la société rurale en Algérie, complètement déstructurée par la colonisation), mais il présente aussi une origine ouvrière antérieure à l’immigration plus marquée que le groupe des Maghrébins. Il est, en proportion bien plus importante, présent en France dans les emplois d’ouvriers qualifiés et occupe une niche dans le bâtiment où certains ont conquis des positions de patrons d’entreprises.

25 À ces groupes, il faut ajouter les jeunes qui appartiennent aux courants migratoires en provenance de l’Europe orientale, du Moyen ou du Proche-Orient et plus récemment de l’Europe de l’Est. Ceux qui sont originaires du courant turc, courant présent en France dès la fin des années soixante, arrivent désormais sur le marché du travail en plus grand nombre. Leurs parents sont ouvriers, mais leur présence est également significative dans le secteur des petites entreprises, souvent à caractère familial, de la confection.

Données et méthode [5] [5] Les résultats complets des analyses peuvent être consultés...
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26 Les deux enquêtes du Céreq, Génération 92 et Génération 98, que nous utilisons, nous permettent d’examiner comment ces différents groupes de jeunes ont accédé à l’emploi pendant une période qui s’étend sur 10 ans entre 1992 et 2003. Une première cohorte suit les jeunes sortis de l’école en 1992 jusqu’en 1997, période où le niveau du chômage reste globalement très élevé. Une seconde, sortie 6 ans plus tard, en 1998, va connaître au contraire une petite période d’embellie qui s’estompe cependant à la fin de la fenêtre d’observation. Les effectifs de ces deux enquêtes qui comportent respectivement 26 359 individus pour la première et 55 345 pour la seconde (22 021 pour la réinterrogation effectuée pour cette cohorte) permettent de retenir une palette relativement large de courants d’origine pour les secondes générations [6] [6] Les différences d’effectifs entre les deux enquêtes...
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. Ces enquêtes, fondées sur les bases fournies par les établissements d’enseignement, interrogent des jeunes sortis au même moment du système scolaire à tous les niveaux. L’interrogation porte de façon rétrospective sur le parcours sur le marché du travail, à 5 ans (1997) pour la cohorte la plus ancienne, à 3 ans puis à 5 ans (2001 et 2003) pour la plus récente. En utilisant le calendrier mensuel, on peut cependant effectuer une même coupe à 3 ans (1995) pour la cohorte la plus ancienne de façon à apprécier les effets de l’ancienneté sur le marché du travail pour les deux cohortes. Les données prospectives pour la cohorte de 1998 permettent d’examiner de plus près les processus et, en particulier, l’impact des perceptions (sans effet de rétrospection) sur la trajectoire ultérieure.

27 Deux variables de contrôle (voir Annexes, Construction des variables) sont systématiquement utilisées dans les modélisations mises en œuvre pour prendre en compte les effets de structure et leur évolution sur la période : le niveau d’éducation et la distance à l’immigration. Le niveau de sortie de l’école pour les deux cohortes constitue la variable centrale de contrôle. C’est la caractéristique qui est susceptible d’avoir sensiblement modifié l’ordre dans la file d’attente à l’entrée sur le marché du travail du fait de la démocratisation de l’accès à des niveaux plus élevés d’éducation. La génération, calée sur la nomenclature internationale utilisée dans la littérature anglo-saxonne, qualifie la distance à la migration, fonction du lieu de naissance de l’individu, de celui de ses deux parents et de son âge d’entrée en France s’il n’y est pas né. Elle permet de prendre en compte les changements intervenus sur la période au sein des différents courants, les uns vieillissants, les autres plus récents. Le terme « seconde génération » que nous utilisons par ailleurs dans le texte, conformément à un usage répandu, ne se confond pas avec cette nomenclature, et vise l’ensemble des enfants des immigrés. Dans la mesure où nous nous intéressons ici à la dimension temporelle de la pénalité liée à l’origine, nous n’avons pas retenu d’autres facteurs, le capital social par exemple, dont nous savons par des travaux antérieurs qu’ils jouent un rôle pour expliquer une part des différences observées. Nous savons cependant aussi qu’ils n’expliquent qu’une petite partie de ces différences et, dans le cadre de cette étude, nous faisons l’hypothèse que leur rôle n’est pas substantiellement différent tout au long de la période étudiée, ce qui n’est pas le cas des caractéristiques scolaires et démographiques des groupes de jeunes en présence.

28 L’origine nationale, construite à partir du seul pays de naissance des parents pour les comparaisons entre cohortes, à laquelle est ajoutée la nationalité des parents pour la cohorte de 1998, mesure de façon indirecte la pénalité ethnique. On observe l’effet résiduel lié à l’origine à d’autres facteurs contrôlés. Il ne s’agit jamais que d’une corrélation statistique dont l’interprétation en termes de discrimination ou d’avantage doit être discutée.

L’évolution des caractéristiques des groupes en présence

29 Commençons par décrire les changements qui affectent la composition des différents groupes en présence entre les deux cohortes sous l’effet de deux phénomènes, le vieillissement des courants migratoires et l’ouverture du système scolaire.

Les différents courants migratoires présents et leur composition en termes de générations

30 La modification de la composition démographique des secondes générations du fait du vieillissement des courants migratoires (les générations) est un élément important de l’analyse : avoir ou ne pas avoir fait toute sa scolarité en France, être né ou pas en France, avoir ou pas un parent lui-même déjà né en France sont des caractéristiques susceptibles de modifier les scolarités d’une cohorte à l’autre comme l’ordre des groupes dans la queue à l’entrée du marché du travail.

31 La transformation (Graphique I) est particulièrement sensible pour le courant turc, courant plus tardif que les courants maghrébins et portugais. En début de période, c’est-à-dire pour la cohorte de 1992, sortent surtout les jeunes nés à l’étranger, dont certains entrés en cours de scolarité et qui font plutôt des scolarités courtes. La cohorte de 1998 commence à voir sortir en bien plus grand nombre (plus du double) des jeunes nés en France qui appartiennent à des générations plus récentes. Mais le vieillissement se fait aussi sentir pour des courants anciens. Le courant d’Europe du Sud, qui présentait déjà une très forte proportion de jeunes issus de mariages mixtes [7] [7] Mixité entendue sous l’angle, rappelons-le, du lieu de...
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(génération 2.5), voit cette part augmenter encore pour les sortants de 98. Les mouvements sont cependant complexes, et l’on peut voir se combiner migrations déjà anciennes et développement de flux plus récents : d’où la légère diminution un peu paradoxale, observée pour le courant maghrébin comme pour ceux d’Afrique noire et d’Asie du Sud-Est, de la part des jeunes issus de mariages mixtes.

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32 La démocratisation du système scolaire se traduit par une forte baisse des sorties sans diplômes et une poussée vers le supérieur qui est accompagnée par le développement des filières professionnelles à des niveaux de sortie plus élevés

33 L’évolution entre les deux cohortes, observée pour les jeunes dont les deux parents sont nés en France (population de référence), reflète bien les effets de l’expansion scolaire qui est intervenue sur la période (voir Annexes Ia et Ib). Rappelons qu’il s’agit de deux cohortes de sortants du système scolaire au même moment, à des niveaux différents, et non de deux générations d’âge, et qu’il faut tenir compte d’une modification du champ entre Génération 1992 et Génération 1998. L’enquête Génération 92 prenait, en effet, mal en compte les sortants de certaines filières à bac + 2 des professions de santé, importantes pour les jeunes filles. D’une cohorte à l’autre, en considérant le même champ, la proportion de jeunes gens qui sortent du secondaire général ou professionnel sans diplômes passe de près du tiers de la cohorte (33 %) à 19 %. Dans le même temps, les niveaux supérieurs au baccalauréat passent de 28 % environ à près du tiers (33 %). Pour les filles, l’évolution va dans le même sens avec moins de sans-diplômes (27 % à 14 %) et plus de niveaux de sortie élevés (32 % à 39 %). Le déplacement de la structure vers le haut est naturellement dans les deux cas un peu plus marqué si l’on considère la cohorte 1998 non restreinte au champ de l’enquête 1992. En second lieu, les sorties avec le baccalauréat général restent peu nombreuses, ce qui signifie que les détenteurs de ce diplôme continuent dans l’enseignement supérieur. Seules les filles sortent un peu plus nombreuses à ces niveaux. Le fait le plus remarquable est la poussée des filières professionnelles tant sur les niveaux du CAP-BEP que sur les baccalauréats professionnels ou technologiques. Enfin, l’augmentation, toutes filières confondues, des sorties avec un diplôme de niveau bac + 2 est un fait massif pour les garçons comme pour les filles. Celle des niveaux de sortie les plus élevés est moins nette, ce qui pourrait aller de pair avec l’amélioration de la conjoncture de l’emploi laquelle a pu inciter les jeunes à entrer plus tôt sur le marché du travail.

34 Une évolution dans le même sens des niveaux de sortie des enfants d’immigrés mais qui transforme les différences entre courants

35 Les enfants des immigrés n’échappent pas à ces évolutions de fond que sont la baisse des faibles niveaux, la poussée vers le haut et surtout la montée des filières professionnelles. Cependant, il ne s’agit pas d’une simple translation qui reproduirait à un niveau plus élevé les différences que l’on observe pour la cohorte de 1992.

36 Tous les courants ont profité de l’expansion du système scolaire. Mais une inversion de situation s’est produite en ce qui concerne les deux courants les plus anciens. Les jeunes issus de l’immigration portugaise qui présentaient encore beaucoup de non-diplômés dans les bas niveaux de sortie (40 % pour les garçons et 31 % pour les filles) pour la cohorte de 1992 accusent une baisse très nette des sorties sans diplômes à la cohorte suivante. Surtout, ils semblent avoir été portés par l’expansion des filières professionnelles, où leur présence était déjà forte et progresse encore dans les CAP et BEP comme dans les bacs professionnels et technologiques. Ils se sont engagés fortement vers le supérieur où ils dépassent maintenant les Maghrébins. C’est là un fait nouveau pour un courant portugais que l’on avait décrit comme privilégiant la sortie précoce sur le marché du travail. L’expansion des filières professionnelles est sûrement un facteur qui a favorisé cet accès aux niveaux bac + 2 et bac + 4, mais cet accès a aussi pu se faire par les filières générales.

37 Le courant maghrébin au contraire, alors qu’il s’agit d’un courant déjà ancien, comme celui des Portugais, conserve une proportion non négligeable de sortants avec de très faibles niveaux, notamment pour les garçons. Il reste aussi un peu à l’écart du basculement général vers les filières professionnelles où il est dépassé en niveau absolu par les originaires du Portugal, mais aussi, dans plusieurs cas par les courants plus récents, turc et africain. Inversement, les sorties au niveau des filières générales du secondaire (baccalauréat général auquel sont ajoutées les sorties sans certification de niveau bac + 2) restent un peu plus marquées, sans pour autant que l’on voit le groupe maghrébin profiter pleinement de la poussée générale vers les diplômes des bacs + 2 et bacs + 4. Il se situe là désormais en dessous des Portugais. L’écart est encore plus net si l’on compare avec la seule population des jeunes dont l’un au moins des parents est né étranger au Maghreb. Un certain décrochage du courant maghrébin paraît ainsi se faire jour aux deux bouts de l’échelle des certifications. Une certaine préférence pour les filières générales continue à caractériser ce groupe qui témoigne d’aspirations scolaires fortes, ce que l’on pourrait relier à des stratégies de familles où la situation du chef de ménage fréquemment ouvrier non qualifié et au chômage ne dessine pas de perspective de mobilité ouvrière (Silberman et Fournier, 1999). Mais en même temps, on voit se dessiner plus nettement que précédemment un manque de réussite et une stagnation qui contraste avec l’expansion vers le haut de la structure des certifications.

38 Le groupe turc est intéressant par comparaison. C’est un courant migratoire encore récent où la cohorte de 1992 présente un niveau particulièrement élevé de sans-diplômes (plus de 80 % pour les filles comme pour les garçons et une très forte proportion de sorties du secondaire inférieur, ce qui est une particularité pour les filles). Les jeunes entrés en France en cours de scolarité et susceptibles de sortir précocement du système scolaire y sont encore nombreux. Cette caractéristique s’estompe à la cohorte suivante qui profite aussi pleinement des effets de l’expansion scolaire. La baisse des sans-diplômes est forte. Mais le groupe paraît aussi s’engager dans la voie suivie par le courant portugais, avec une augmentation remarquable des CAP et BEP et une progression dans les baccalauréats professionnels et technologiques, même si les sorties aux niveaux supérieurs sont encore extrêmement faibles.

39 Les évolutions sont plus complexes pour le courant d’Afrique noire (plus hétérogène dans sa composition sociale) et le groupe des originaires d’Asie du Sud-Est. Le point le plus notable pour le premier est sa progression significative dans les CAP-BEP en ce qui concerne les filles et les baccalauréats professionnels et technologiques pour les garçons où il dépasse sur certains points le courant maghrébin. Le groupe originaire d’Asie du Sud-Est reste très présent dans les filières générales, mais il apparaît plus nettement aussi dans les baccalauréats professionnels et technologiques. Surtout, à la différence du groupe maghrébin, il reste très présent dans les niveaux supérieurs au baccalauréat. La progression dans ces niveaux semble se situer au niveau du bac + 2 aux dépens des niveaux de diplômes plus élevés, mais ces résultats sont à considérer avec prudence compte tenu des effectifs faibles pour ce groupe, en particulier sur la cohorte de 1992.

Une pénalité ethnique à l’embauche persistante pour certaines origines en dépit de l’amélioration de la conjoncture

40 Comment ces évolutions se sont-elles traduites sur le plan de l’accès à l’emploi dans cette période où la conjoncture économique s’est améliorée ?

Un chômage qui demeure à des niveaux très élevés pour certains groupes en dépit d’une baisse générale et qui stagne au fil de l’ancienneté

41 D’une cohorte à l’autre, l’amélioration de la conjoncture économique est visible (voir Céreq, 2003). La cohorte sortie de l’école en 1998 rencontre dans son ensemble de bien meilleures conditions au moment de son entrée sur le marché du travail. Trois ans après la sortie de l’école, le taux de chômage a globalement baissé pour les jeunes (garçons comme filles) dont les deux parents sont nés en France, que l’on considère la cohorte de 1998 à champ identique ou dans son ensemble. L’essentiel de la baisse du chômage est cependant enregistré rapidement. Deux ans d’ancienneté supplémentaires sur le marché du travail ne conduisent pas plus que pour la cohorte précédente à une amélioration. Mais il ne faut pas oublier que la cohorte de 1998, entrée sur un marché du travail bien plus favorable, a rencontré ensuite un retournement de conjoncture (Céreq, 2005).

42 Les jeunes issus de l’immigration, garçons comme filles, s’inscrivent dans cette tendance générale. Mais les différences restent importantes entre les groupes : les jeunes originaires du Maghreb, d’Afrique subsaharienne et de Turquie conservent des taux de chômage beaucoup plus élevés (pour certains près du double) que la population de référence. La différence est moins forte mais nette pour les originaires de l’Asie du Sud-Est, alors que garçons et filles issus de l’immigration portugaise au contraire ne se distinguent guère (Tableau I).

43 Ces taux de chômage, s’ils ont baissé, demeurent, en valeur absolue, très élevés (environ 19 % pour les garçons d’origine maghrébine pour la cohorte 1998 où l’on peut distinguer les jeunes issus de l’immigration maghrébine des rapatriés du Maghreb). Ce ne sont là, de plus, que des moyennes portant sur l’ensemble de ces populations. Dans les cités ou plus largement les quartiers populaires, où se trouvent concentrées les populations les plus défavorisées, ces taux sont fréquemment beaucoup plus élevés.

44 Venons-en maintenant à la question de la pénalité ethnique. La pénalité que certains groupes, notamment les jeunes issus de l’immigration maghrébine, rencontraient sur le marché du travail dans la période précédente a-t-elle diminué dans ce contexte ? La conjugaison de l’expansion du système scolaire et de l’amélioration du marché du travail a-t-elle été source d’amélioration pour les groupes les plus en difficulté ?

45 À ces questions, la réponse est clairement négative.

La probabilité d’avoir un emploi s’améliore d’une cohorte à l’autre…

46 Commençons par observer sur le Graphique II l’effet global de la conjoncture en considérant la probabilité d’avoir un emploi pour l’ensemble des jeunes des deux cohortes. La probabilité d’avoir un emploi 3 ans après la sortie de l’école (rapportée à l’ensemble des actifs) pour la cohorte de 1998 est plus forte que pour celle de 1992. Cet effet est cependant plus fort pour les garçons que pour les filles qui demeurent dans un marché du travail plus difficile.

47 On retrouve aussi les effets désormais bien connus (Céreq, 2003) de la structure des certifications à la sortie de l’école : effet positif des diplômes supérieurs au baccalauréat, avec ici un avantage très net pour les filles ; effet positif également du baccalauréat professionnel ou technologique pour les garçons comme pour les filles, alors que la détention d’un baccalauréat général n’est positive que pour les filles et est au contraire défavorable aux garçons ; effet très défavorable enfin des sorties sans diplômes, surtout s’il s’agit des filières générales et plus encore pour les garçons que pour les filles. On peut immédiatement en déduire que la structure des certifications des jeunes issus de l’immigration, dont on a décrit précédemment l’évolution, les expose inégalement au chômage, notamment selon qu’ils sont issus des filières générales ou des filières professionnelles.

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48 Enfin, ce graphique fait apparaître clairement une opposition entre deux groupes selon leur probabilité de connaître le chômage : 1) des groupes ayant une probabilité plus forte : trois d’entre eux sont des courants issus de zones anciennement colonisées, le Maghreb, l’Afrique noire et, uniquement pour les garçons, l’Asie du Sud-Est, le quatrième étant constitué de populations issues de courants récents mais aussi très divers ; 2) deux autres groupes qui ne souffrent pas de cette pénalité, les jeunes originaires d’Europe du Sud, ce qui confirme des observations de la période antérieure, mais aussi, ce qu’il faut souligner, les jeunes originaires de Turquie.

49 … mais les gains diffèrent selon le niveau de certification et l’origine. L’amélioration de la conjoncture n’a pas atténué la pénalité ethnique

50 Regardons maintenant plus finement les évolutions d’une cohorte à l’autre, 3 ans après la sortie de l’école (Tableau II). Les plus faiblement diplômés n’ont pas amélioré leurs chances relatives, bien au contraire. Les chances relatives de ceux qui ont un diplôme supérieur à bac + 2 se sont également un peu amoindries.

51 L’effet de la distance à la migration n’est pas très net. Les coefficients (de signe négatif) ont plutôt tendance, surtout pour les garçons, à baisser au fur et à mesure que l’on s’éloigne de la migration, mais ce n’est pas systématique. Cela signifierait que les jeunes nés à l’étranger et entrés tardivement en France conservent un handicap sur le marché du travail par rapport à ceux qui sont nés en France, à niveau d’éducation et groupe d’origine contrôlés. Mais il faut être prudent dans l’interprétation dans la mesure où les effectifs de la première catégorie sont faibles et que l’on a, à plusieurs reprises, des coefficients instables et non significatifs.

52 Les jeunes originaires du Maghreb se distinguent parmi les groupes exposés à des degrés divers par la consistance et la persistance de la pénalité à l’embauche pour les filles comme les garçons. Si cette pénalité a un peu baissé lorsque l’on compare les deux cohortes 3 ans après la sortie de l’école, il n’en va pas de même 2 ans plus tard. Cette pénalité s’est alors plutôt aggravée. C’est la situation la plus nette. Pour les garçons originaires d’Afrique subsaharienne, les coefficients sont systématiquement plus négatifs mais peu ou pas significatifs, alors que la situation des filles paraît au contraire s’être améliorée. Pour l’Asie du Sud-Est, il demeure une pénalité significative mais en baisse pour les garçons, 3 ans après leur sortie de l’école. Enfin la pénalité, très élevée à 3 ans, pour les jeunes filles de Turquie, disparaît à la cohorte suivante. Il est difficile de dégager une tendance uniforme et les effectifs plus faibles pour ces populations dans l’enquête ne facilitent pas l’interprétation. On remarque cependant que les garçons originaires d’Afrique, d’Asie du Sud-Est et des courants en provenance du reste du monde de la cohorte de 1998 présentent tous une pénalité du point de vue de l’accès à l’emploi, 3 ans après la sortie de l’école, alors que la conjoncture est meilleure.

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53 L’ajout au modèle qui porte sur l’ensemble des deux cohortes (Tableau II) des interactions niveaux d’éducation/cohorte et origine/cohorte permet de mesurer l’écart entre cohortes pour un même diplôme ou une même origine. À la différence de l’interaction éducation/cohorte qui fait apparaître que les plus faibles niveaux de certification ont un peu moins profité de l’amélioration de la conjoncture (avec pour référence le niveau CAP-BEP), les interactions origine/cohorte ne sont pas significatives, ce qui signifie que l’amélioration de la conjoncture ne donne pas lieu à un rattrapage permettant de combler les écarts observés sur la cohorte de 1992 [8] [8] Dans la mesure où ces interactions ne sont pas significatives,...
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54 Les taux de chômage des secondes générations ont donc bien baissé en valeur absolue, suivant en cela le mouvement général, mais pour autant la pénalité ethnique n’a pas disparu pour les groupes qui y étaient exposés et elle est restée entière pour les jeunes originaires du Maghreb.

L’ancienneté sur le marché du travail atténue inégalement la pénalité ethnique…

55 Deux années supplémentaires d’ancienneté sur le marché du travail améliorent-elles la situation ? Remarquons d’abord (Tableau II) que les plus faiblement diplômés n’améliorent pas systématiquement leur position relative. C’est particulièrement le cas des jeunes (garçons et filles) ayant suivi une filière professionnelle sans obtenir un CAP ou un BEP quelle que soit la cohorte considérée. Garçons et filles détenteurs d’un baccalauréat général voient, pour leur part, leur situation s’améliorer, mais, s’agissant des autres baccalauréats, l’amélioration vaut pour les garçons et l’inverse est vrai pour les filles. De même, les garçons voient l’effet des diplômes les plus élevés croître avec l’ancienneté. Ce n’est pas le cas pour les filles pour lesquelles l’effet sélectif du diplôme élevé est probablement d’emblée très fort. On retrouve là les régimes différents d’insertion entre garçons et filles.

56 Le désavantage lié à une entrée en France en cours de scolarité (après l’école primaire) semble un peu plus net pour les garçons et pour les filles de la cohorte de 1992 avec deux années supplémentaires. C’est la cohorte qui connaît la plus mauvaise situation du point de vue de la conjoncture. Les caractéristiques défavorables se trouveraient de ce fait amplifiées.

57 Ces effets pris en compte, on peut observer que la pénalité liée à l’origine reste systématiquement très consistante avec deux années supplémentaires pour les jeunes originaires du Maghreb quelle que soit la cohorte considérée. La seconde observation est, pour les jeunes originaires du Maghreb, l’absence totale de diminution de la pénalité avec l’ancienneté, pour la cohorte de 1998, ce qui n’était pas le cas pour la cohorte de 1992, comme si avec l’amélioration de la conjoncture, meilleure au moment de l’entrée sur le marché du travail, elle avait atteint tout de suite son seuil minimum. La pénalité à l’embauche paraît moins résistante avec le temps pour les autres groupes. Pour les garçons originaires du Sud-Est asiatique, les coefficients de signe négatif baissent et ne sont plus significatifs. La forte pénalité qui affectait les filles de Turquie pour la cohorte de 1992 disparaît. C’est également le cas pour les filles d’Afrique subsaharienne. Cependant les garçons de cette origine présentent des coefficients négatifs plus élevés et ce pour les deux cohortes, mais qui perdent leur significativité.

… qui touche, dans une certaine mesure, les diplômés

58 Examinons maintenant si la pénalité pour les diplômés et les non-diplômés a évolué de la même façon pour les groupes exposés, dans cette période où l’embellie de la conjoncture économique a été plus favorable de manière générale aux diplômés qu’aux faiblement certifiés. Que se passe-t-il notamment pour les jeunes originaires du Maghreb ? Plusieurs travaux antérieurs montraient une pénalité pour les détenteurs d’un baccalauréat dans ce groupe (Tribalat, 1995 ; Richard, 1997).

59 Cette analyse se heurte à plusieurs difficultés. Plus on monte dans les certifications, plus les effectifs dans l’enquête pour ces jeunes se réduisent, d’où des coefficients instables et peu ou pas significatifs. En outre, du fait des différences entre les deux enquêtes de 1992 et de 1998, on est contraint, pour la comparaison, à s’en tenir à la nomenclature d’origine appuyée sur le seul pays de naissance des parents à l’exclusion de leur nationalité. Or, dans les niveaux de certification élevés, la proportion des jeunes dont les parents sont nés dans les territoires anciennement sous domination française et ont la nationalité de Français à la naissance s’élève relativement à celle des jeunes issus de l’immigration (Alba et Silberman, 2002).

60 Nous ne faisons donc cette comparaison que pour la cohorte de 1998 où l’on peut distinguer les jeunes dont les parents sont immigrés de ceux qui appartiennent en grande majorité au groupe des « Rapatriés ». En effectuant des modélisations séparées pour les populations ayant un niveau au moins égal au baccalauréat et les autres, on voit que pour les garçons comme pour les filles originaires du Maghreb ayant au moins le baccalauréat, il existe une forte pénalité 3 ans après l’entrée sur le marché du travail. Elle est un peu moins forte que chez les moins diplômés pour les garçons et plus forte pour les filles et, alors qu’elle disparaît avec 2 ans d’ancienneté supplémentaire chez les garçons, elle s’accentue plutôt chez les filles (Tableau III). Les écarts sont plus difficiles à commenter pour les autres populations exposées qui ont des effectifs faibles parmi les diplômés et pour lesquelles les coefficients sont instables ou non significatifs. Il faut rester prudent sur les conclusions en ce qui les concerne. On remarque par exemple une pénalité forte et significative pour les filles diplômées originaires de Turquie, mais uniquement 5 ans après la sortie de l’école, ainsi que des coefficients négatifs souvent élevés mais non significatifs pour les jeunes originaires d’Afrique noire. Des coefficients négatifs et significatifs sont également le fait des populations diplômées rassemblées sous l’étiquette « autre » qui peuvent comprendre des étudiants étrangers entrés sur le marché du travail.

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61 En rassemblant l’ensemble des observations que nous avons faites, l’évolution d’une cohorte à l’autre, l’effet de l’ancienneté sur le marché du travail et la situation des plus diplômés, on est conduit à conclure que la pénalité à l’embauche consistante, que plusieurs études avaient constatée pour les originaires du Maghreb, a donc, au total, résisté à l’amélioration du marché du travail. C’est aussi la pénalité la plus nette au sens où les coefficients sont systématiquement très significatifs. Deux autres groupes, dont on remarque qu’ils proviennent aussi de zones anciennement sous domination française, les jeunes originaires d’Afrique noire et d’Asie du Sud-Est, supportent une pénalité mais plus variable. Les effectifs plus faibles pour ces populations conduisent à rester prudents quant au sens des variations observées, mais ce sont les garçons originaires d’Afrique qui semblent présenter la pénalité la plus consistante. Enfin, les courants récents et divers ne sont pas exempts d’une pénalité à l’embauche. Ce n’est pas le cas des jeunes originaires de Turquie qui, tout en s’engageant massivement dans les filières professionnelles, conservent pour l’instant une forte proportion de sans-diplômes, mais semblent échapper bien plus à cette pénalité à l’embauche (à l’exception du cas des filles, peu nombreuses cependant dans l’enquête et pour lesquelles on peut observer à deux reprises une pénalité forte) et se rapprocher ainsi du groupe originaire du Portugal, même s’il faut être prudent pour un groupe aux effectifs faibles dans l’enquête.

62 Une seconde conclusion porte sur la façon dont peuvent s’articuler caractéristiques scolaires et pénalité ethnique. Nos résultats montrent que, dans un contexte d’amélioration de la conjoncture, les certifications les plus faibles ont néanmoins perdu du terrain face aux certifications professionnelles de niveau intermédiaire ou supérieur. Les jeunes issus de l’immigration maghrébine ont, de ce point de vue, conservé des caractéristiques défavorables. Si l’on ajoute à cela l’observation que les diplômés subissent également dans une certaine mesure une pénalité, on peut conclure qu’il y a là des éléments qui soutiennent une interprétation de la pénalité ethnique subie dans le sens d’une « discrimination statistique ». On a vu en effet que celle-ci renvoie à l’idée que l’employeur, dans un contexte d’information imparfaite, s’appuie pour recruter un candidat sur les caractéristiques moyennes anticipées pour le groupe auquel ce candidat appartient, caractéristiques qui sont de ce fait susceptibles d’être appliquées à l’ensemble des individus d’un groupe, y compris aux plus diplômés d’entre eux. D’où, pour le groupe des Maghrébins qui présentent effectivement des caractéristiques moyennes défavorables une anticipation systématiquement plus négative qui pourrait expliquer la pénalité subie par les plus diplômés. À condition toutefois de ne pas oublier que ceci suppose, comme on l’a dit, une assignation des individus à un tel groupe sur la base de caractéristiques « visibles » préalablement construites socialement. Ceci n’exclut donc pas pour autant la discrimination à caractère ouvertement raciste et n’en est probablement pas complètement distinguable.

63 Des résultats qui diffèrent de ceux que l’on observe dans un environnement sous contraintes

64 On peut observer que cette situation contraste fort avec celle qui prévaut dans l’environnement plus fortement sous contraintes qui caractérise l’emploi public mais aussi l’entreprise, une fois l’embauche effectuée.

65 Ce sont en effet les jeunes originaires du Maghreb et d’Afrique noire qui sont sur-représentés dans le secteur public, à l’inverse de ceux originaires du Portugal, qu’il s’agisse des titulaires de ce secteur ou des emplois aidés de ce secteur (emplois jeunes et Contrats emploi solidarité) (Silberman et Fournier, 2006), alors qu’ils accèdent difficilement aux contrats de qualification du secteur privé (Silberman et Fournier, 1999). Ce résultat se prête certes à plusieurs interprétations : moindre discrimination dans le secteur public du fait de principes de recrutement plus formels (concours anonymes dans leur principe) ; effets des politiques correctives visant les publics en difficulté ; comportements d’anticipation de la discrimination dans le secteur privé qui conduirait les jeunes à se porter plus nombreux candidats à l’emploi public en général et aux emplois aidés dans ce secteur plus particulièrement ; ou encore proximité culturelle tenant à l’ancienne présence française dans le Maghreb et en Afrique noire conduisant à valoriser le secteur public (où sont présents très fortement les rapatriés du Maghreb). Quoi qu’il en soit, on n’observe pas, pour cette tranche d’âge, de pénalité pouvant évoquer de la discrimination à l’embauche.

66 On n’observe pas non plus de pénalité liée à l’origine en matière de salaire pour ceux qui ont obtenu un emploi, comme le montrent différentes analyses conduites sur les mêmes données de l’enquête Génération 98 (Silberman et Fournier, 2006 ; Dupray et Moullet, 2004). Une première explication pourrait être celle d’un effet de sursélection à l’embauche qui serait la contrepartie de la discrimination pesant sur ces populations. Une seconde tiendrait à ce que les caractéristiques des individus sont maintenant connues du fait que ceux-ci ont passé le cap de l’embauche et sont du coup moins sujets à préjugé. Cette explication s’accorde bien avec les théories économiques qui considèrent que la discrimination se déploie dans un contexte d’information imparfaite (voir supra), mais on peut aussi admettre que la « préférence pour la discrimination » des employeurs (théories reposant sur le goût) diminue lorsque l’individu est embauché, du fait qu’il est mieux connu.

67 Toutes ces observations semblent conforter a contrario l’idée que la pénalité persistante que nous observons à l’embauche est bien une discrimination tenant à l’origine, même si la seule corrélation statistique n’est pas en soi une « preuve » formelle.

Quelle perception les enfants d’immigrés ont-ils de leur situation ?

68 La perception qu’ont les jeunes de cette situation, si elle n’est pas non plus une preuve, conforte cette interprétation. Elle a, de toute façon, des conséquences sur le plan immédiat de l’intégration dans la société française. Mais elle pourrait bien être aussi un élément de la dynamique de l’infériorisation durable sur le marché du travail d’une partie de ces jeunes.

Un sentiment fort de discrimination chez les garçons comme chez les filles originaires du Maghreb et d’Afrique noire

69 La question qui était posée aux jeunes de la cohorte sortie en 1998, qu’ils aient un emploi ou non, était formulée ainsi : « Avez-vous une fois dans votre parcours professionnel été victime de discrimination à l’embauche ? Si oui, combien de fois ? ». La question ne visait pas l’opinion sur la discrimination subie par telle ou telle origine comme dans les enquêtes CSA et Eurobaromètres. Elle portait d’une part sur l’expérience propre de l’individu, ce qui naturellement n’exclut pas que les enquêtés puissent malgré tout intégrer dans leur réponse la connaissance d’autres situations autour d’eux. Elle portait d’autre part spécifiquement sur l’embauche. Il était ensuite demandé la raison principale de la discrimination avec plusieurs formulations proposées, sans exclure d’en rajouter d’autres.

70 Un fait s’impose d’abord massivement. Parmi les jeunes gens dont les deux parents sont français de naissance, seuls 8 % ont répondu affirmativement à cette question, et un peu plus chez les jeunes filles (13 %) (Annexe II). Inversement, à l’issue d’une période d’embellie sur le marché du travail, plus de 40 % des garçons originaires du Maghreb répondent qu’ils ont été au moins une fois victimes de discrimination à l’embauche. C’est le cas de plus de 30 % des filles de même origine. On retrouve ces taux élevés pour les jeunes originaires d’Afrique noire à un niveau identique pour les garçons et à nouveau un peu moindre pour les filles (41 % pour les garçons et 31 % pour les filles). Ces taux tranchent avec ceux que l’on observe pour les autres origines, les plus exposés se situant autour de 20 % pour les garçons originaires de Turquie et d’Asie du Sud-Est, les moins exposés – autour de 10 % – pour les jeunes originaires du Portugal. Pour ces groupes cependant, les filles expriment à peu près autant que les garçons ce sentiment de discrimination. Il est intéressant de comparer les réponses, pour les zones anciennement sous domination française, selon la nationalité de naissance des parents, ce que l’enquête de 1998 permet de faire. Pour le Maghreb, cette indication permet de dégager une partition entre deux groupes. Le premier comprend surtout les enfants des rapatriés (les « Pieds noirs »), essentiellement d’origine européenne, parmi lesquels figurent aussi les Pieds noirs israélites. Mais on peut y trouver aussi, au moins partiellement, les enfants des Harkis. Le second groupe est celui constitué par les enfants des immigrés maghrébins. Près de 30 points d’écart pour les garçons et 15 pour les filles séparent les deux populations. Les jeunes dont les parents sont nés français expriment bien moins un sentiment de discrimination. Toutefois, il faut observer que ce pourcentage est un peu supérieur à celui de la population de référence et des éléments plus précis sur la composition de ce groupe seraient ici nécessaires pour proposer une interprétation. On retrouve une opposition du même type pour les jeunes originaires d’Afrique noire, mais il faut noter que là, le pourcentage de jeunes dont les parents sont nés français dans ces pays et qui disent avoir subi une discrimination est nettement plus élevé que dans la population de référence tout en étant très inférieur à celui des jeunes dont les parents sont nés étrangers. Dans le cas de l’Asie du Sud-Est, les taux sont pratiquement équivalents. Il est probable que la seule nationalité des parents permet moins bien pour ces deux zones de séparer les populations d’origine européenne des autres du fait des régimes d’accès à la nationalité française. L’analyse plus détaillée par motif de la discrimination confirme, comme nous allons le voir, cette interprétation.

71 Si l’on examine maintenant les items invoqués par les jeunes comme raisons de leur discrimination, deux ensembles apparaissent : le sexe d’un côté, cité par les filles dans leur ensemble, et de l’autre les différents items renvoyant à l’origine (nom, couleur de la peau, etc.). L’âge, la situation familiale, le niveau d’études ne sont cités que rarement. Une première conclusion est que la question posée sur la discrimination a donc bien été interprétée dans le sens d’une discrimination et non d’une sélection reposant sur des critères considérés comme légitimes (diplômes notamment). Les jeunes dont les parents sont nés en France, même face à des difficultés (chômage), ne s’estiment pas discriminés.

72 Les motifs avancés par les jeunes issus de l’immigration comme base de la discrimination, tels qu’ils les ont perçus, sont là encore sans équivoques (Graphiques IIIa et IIIb). C’est la discrimination sur la base du patronyme qui vient en tête. Plus du quart de l’ensemble des jeunes garçons maghrébins (et plus de la moitié de ceux qui disent avoir subi une discrimination à l’embauche) disent l’avoir été sur la base de leur nom, suivis de loin par les jeunes originaires de Turquie et d’Afrique noire autour de 12 %. Les garçons originaires d’Asie du Sud-Est citent très peu cette raison. On trouve la même hiérarchie pour les filles, mais à des niveaux inférieurs de 4 ou 5 points.

73 La couleur de la peau est le second item le plus souvent cité, avec en tête plus de 35 % de l’ensemble des garçons originaires d’Afrique noire. Ce point est intéressant car cet item est souvent considéré, dans sa formulation, comme politiquement incorrect et ne pouvant figurer dans une enquête française. Ce sont les garçons, originaires du Maghreb, qui citent le plus ce motif, à égalité avec le nom. Puis viennent les jeunes gens issus de l’immigration du Sud-Est asiatique (premier motif cité), ceux originaires de Turquie (second motif cité) et les courants récents en provenance des autres zones non européennes. Près du quart de l’ensemble des jeunes filles originaires d’Afrique noire donnent également ce motif comme le premier, motif qui se trouve en première position pour les jeunes filles originaires du Sud-Est asiatique et en seconde, après le nom, pour le Maghreb. Remarquons que c’est bien la couleur de la peau qui apparaît comme premier motif pour les jeunes originaires d’Afrique noire et d’Asie du Sud-Est, dont les parents sont français de naissance, confirmant une plus faible distinction des populations de ces zones sur la base de la nationalité des parents. Ce fait n’est toutefois avéré que pour les garçons et non pour les filles.

74 Ces deux items, le nom et la couleur, correspondent très exactement à ce qui ressort des observations menées avec des méthodes du testing, lorsque les candidats utilisent un autre nom ou ne produisent pas de photos.

75 Le lieu de résidence, souvent avancé comme stigmatisant dans la littérature, n’est cité significativement que par les garçons originaires d’Afrique noire et du Maghreb pour lesquels il vient en troisième position et pratiquement pas par les filles, ce qui conforte l’idée que la résidence (les quartiers dits « sensibles ») est perçue comme un indicateur de délinquance qui touche principalement les garçons.

76 Quelques autres items apparaissent, mais restent beaucoup moins cités. Le « look » est donné comme motif par les garçons maghrébins et un peu par ceux originaires d’Afrique noire. On relève des petites différences, mais à des niveaux très faibles, sur l’accent, avec un peu plus de réponses positives pour les garçons du Sud-Est asiatique et du Maghreb. L’item de la particularité physique est intéressant. C’est une réponse moins directe que celle de la couleur de la peau, là encore avancée par les garçons originaires du Maghreb, mais aussi par les filles. Les jeunes filles originaires d’Italie et de Turquie citent légèrement plus, elles aussi, cet item que la population de référence, ce qui indique qu’elles perçoivent leur physique comme typé. Les différences commentées ici sont plus ténues que les précédentes avec des variations qui, compte tenu des effectifs, entrent dans la marge d’erreur. Enfin, l’origine ethnique apparaît peu parmi les motifs avancés, de même que la religion alors que ce sont ces questions qui sont au centre des débats actuels, mais on remarque tout de même, ici encore, de petites différences : les jeunes originaires du Maghreb et de Turquie citent un tout petit peu plus ce motif comme origine de la discrimination.

77 Ce sentiment de discrimination n’est pas le fait des seuls jeunes les plus exposés de ces groupes parce qu’ils seraient pas ou peu diplômés ou au chômage au moment de l’interrogation. Les détenteurs d’un baccalauréat ou de niveaux de certification supérieurs, comme les jeunes qui ont un emploi, disent également avoir expérimenté une discrimination à l’embauche. On ne trouve que 2 points d’écart pour les trois groupes du Maghreb [9] [9] Frickey, Murdoch et Primon (2004), sur les mêmes données,...
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, de l’Afrique noire et de l’Asie du Sud-Est entre les détenteurs de certifications inférieures au baccalauréat et ceux qui ont au moins un baccalauréat, qu’il s’agisse des garçons ou des filles.

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78 On retrouve ce très faible écart entre ceux qui sont au chômage et ceux qui ont un emploi pour le Maghreb comme pour l’Afrique noire, surtout chez les garçons. À l’inverse, les écarts sont plus marqués entre diplômés et non-diplômés pour les jeunes originaires de Turquie (10 points) et entre chômeurs et non-chômeurs tant pour les jeunes originaires d’Asie du Sud-Est que de Turquie. C’est donc bien pour les deux groupes les plus exposés à une pénalité à l’embauche, le Maghreb et l’Afrique noire, que le sentiment de discrimination est à la fois le plus élevé et le plus largement partagé.

79 Les réponses données par les jeunes sont évidemment empreintes de subjectivité et ne constituent pas en soi une preuve de discrimination. L’ancrage de ce sentiment, les formes sous lesquelles il est exprimé sans réserve (il y a peu de refus de répondre) donnent cependant de la consistance, là encore, à l’hypothèse de discrimination, c’est-à-dire de sélection illégitime au regard de la justice et de la morale. On peut comparer ces résultats au classement des origines sur une échelle de préférence tel qu’il ressort des opinions à l’égard des immigrés ou des minorités dans les Eurobaromètres [10] [10] Calculs effectués par S. Model (voir Model et al. , 2000). ...
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. Les Maghrébins y restent les plus mal classés. Viennent ensuite les populations originaires d’Afrique noire, les Français des Caraïbes, que l’on ne peut identifier dans l’enquête Génération 1998 et qui font encore l’objet de très peu d’études comparatives (Marie, 2002,1999 ; Model, Fisher et Silberman, 1999), puis celles originaires d’Asie du Sud-Est et de Turquie. Ceci n’exclut pas une sensibilité plus forte des jeunes de ces origines et une « surinterprétation », ou « hyperréactivité » selon le terme de Goffman (1963), précisément liée à l’hostilité de la société à leur égard.

Une perception plusnégative qu’il s’agisse de l’emploi actuel ou de l’avenir

80 Ce sentiment va de pair avec tout un ensemble de perceptions très négatives des jeunes des mêmes courants sur leur emploi quand ils en ont un et sur leur avenir professionnel de manière plus générale.

81 Plusieurs questions étaient posées à ceux qui avaient un emploi au moment de l’enquête : sentiment de se réaliser dans son travail, sentiment d’occuper un emploi en dessous de son niveau de qualification, sentiment d’être bien rémunéré. Enfin une question portait sur l’éventuelle recherche d’un autre emploi. Tous étaient interrogés sur leur satisfaction quant à leur situation actuelle, leur inquiétude pour l’avenir, et leur intention éventuelle de se mettre à leur compte (Annexes IIIa et IIIb) [11] [11] Il peut y avoir de légères variations dans les effectifs...
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. On voit immédiatement réapparaître une plus grande fréquence de perceptions négatives pour certains groupes, en particulier chez les jeunes originaires du Maghreb.

82 L’analyse de la probabilité d’exprimer une perception plus négative eu égard à l’emploi occupé et plus généralement en matière d’avenir professionnel (que l’on ait un emploi ou non) confirme des différences selon l’origine lorsque l’on contrôle le niveau d’études, la structure démographique (lien avec la migration), et la situation d’emploi lorsque l’on modélise la perception de l’avenir. Les Graphiques IVa et IVb où sont représentés les coefficients significatifs montrent la prévalence quasi systématique de ces perceptions négatives tant pour le présent que pour le futur chez les originaires du Maghreb (notamment chez les garçons qui disent aussi plus souvent rechercher un autre emploi, ce qui est un indice d’insatisfaction forte dans la mesure où ils privilégient par ailleurs la stabilité de l’emploi au détriment de la carrière). Ils sont également plus nombreux à envisager de se mettre à leur compte ce qui peut être une façon d’échapper aux difficultés de l’embauche, même si des traditions héritées peuvent aussi jouer comme pour les jeunes originaires de Turquie, d’Asie du Sud-Est et pour les filles d’Afrique noire (où les femmes jouent un rôle important dans le petit commerce). Ces deux derniers courants sont également très marqués par des perceptions négatives quoique moins systématiquement. Ce n’est pas du tout le cas pour les jeunes originaires du Portugal, ni pour ceux de Turquie qui, là aussi, se distinguent.

83 Ces perceptions beaucoup plus négatives des jeunes de certains groupes ethniques ont naturellement une signification sur le plan de l’intégration sociale. On a affaire à des sentiments réels exprimés par les acteurs qu’il importe de prendre en compte quant à leurs conséquences générales. Mais ils pourraient bien avoir un rôle sur le processus même d’infériorisation durable sur le marché du travail et la mécanique de la discrimination.

La dynamique de la discrimination

84 Les données véritablement longitudinales, sans effet de rétrospection susceptible d’opérer une reconstruction a posteriori (notamment pour les perceptions), permettent en effet d’examiner plus avant les processus à l’œuvre à un niveau plus individuel pour mettre en évidence de possibles effets en spirale où s’articulent situation factuelle (chômage) et situation ressentie.

85 On introduit à cet effet dans la modélisation de la situation d’emploi ou de chômage en 2003 pour la génération 1998 (avec les mêmes variables de contrôle que pour la situation en 2001) successivement la situation d’emploi à la première interrogation, le sentiment d’avoir subi une discrimination à l’embauche, exprimé en 2001, et la perception de l’avenir (inquiétude ou pas) également saisie lors de cette interrogation (Tableau IV).

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86 Le fait d’être au chômage en 2001 accroît la probabilité d’être au chômage deux ans plus tard. C’est là un résultat déjà mis en évidence dans de nombreux travaux utilisant les données longitudinales sur le marché du travail, qui a été rapporté notamment à des effets de signalement et/ou des comportements de retrait (voir par exemple la série des Journées d’analyse longitudinale du marché du travail, Céreq). Il a son importance ici dans la mesure où les groupes qui nous intéressent sont justement ceux qui sont particulièrement exposés au chômage, et donc enclins également à avoir plus de difficultés sur le long terme.

87 L’autre point qui nous intéresse est le lien que l’on peut observer entre les perceptions exprimées en 2001 et la situation d’emploi observée en 2003. Toutes choses égales par ailleurs, les individus qui ont exprimé en 2001 un sentiment de discrimination ou un sentiment d’inquiétude sur leur avenir professionnel ont plus de chances relatives d’être au chômage en 2003. Il y a là quelque chose qui ressemble aux analyses des processus d’infériorisation durable, tels que les ont mis en évidence par exemple Portes (1996) et Ogbu (Ogbu et Simons, 1998), où les anticipations des individus fondées sur l’analyse de leur situation à un moment t peuvent engendrer des comportements de retrait, voire des comportements conflictuels également susceptibles de fonctionner comme signal négatif pour des employeurs ayant par ailleurs des comportements discriminatoires.

88 L’interprétation de ces effets reste naturellement ouverte. Si la reconstruction a posteriori ne peut être retenue, puisqu’il s’agit de données recueillies de façon véritablement longitudinale, on ne peut écarter l’hypothèse d’une hétérogénéité non observée de la population considérée. Les perceptions négatives seraient plus le fait, au sein de cette population, d’individus aux parcours les plus chaotiques. Ces individus seraient ainsi plus particulièrement conscients des difficultés. Ces perceptions accompagneraient donc simplement les processus d’exclusion croissante du marché du travail que l’on observe dans l’analyse des trajectoires des individus les plus fragilisés. Une autre interprétation est cependant ouverte : celle d’un effet propre de ces perceptions dans la mesure où elles peuvent générer des comportements de retrait ou conflictuels susceptibles de fonctionner également comme signal pour les employeurs et de renforcer des comportements discriminatoires qui paraissent par ailleurs indéniables et dont elles sont le produit.

TABLEAU IV.  - Accès à l’emploi en 2003 pour ceux qui étaient actifs en 2001

TABLEAU IV. – Accès à l’emploi en 2003 pour ceux qui étaient actifs en 2001 (cohorte 1998) Hommes Femmes Mod. 1 Mod. 2. Mod. 3. Mod. 4. Mod. 1 Mod. 2 Mod. 3 Mod. 4 Constante 2,27*** 2,43*** 2,5*** 2,5*** 1,39*** 1,84*** 1,9*** 1,87*** Origine (pays de naissance des père ou mère) France ref. ref. ref. ref. ref. ref. ref. ref. Parent né E. au Maghreb-0,72*** -0,66** -0,64** -0,52** -0,45* -0,36-0,34-0,32 Parent né F. au Maghreb-0,22-0,24-0,27-0,21-0,25-0,24-0,24-0,23 Parent né en Italie 0,03 0,001-0,1 0,02-0,43-0,43-0,41-0,41 Parent né en Espagne-0,4-0,35-0,35-0,38-0,2-0,19-0,17-0,2 Parent né en Portugal 0,01-0,04-0,09-0,05-0,12-0,15-0,13-0,15 Parent né en Turquie-0,2-0,34-0,36-0,27-0,56-0,59-0,56-0,57 Parent né F. en Europe du Sud 0,46 0,53 0,59 0,51 0,36 0,6 0,57 0,62 Parent né en Europe de l’Est 0,76 0,73 0,74 0,78 0,25 0,46 0,44 0,51 Parent né E. en Asie du Sud-Est-0,63-0,53-0,55-0,51 0,001 0,04 0,04 0,06 Parent né F. en Asie du Sud-Est 0,11 0,10 0,04 0,12-1,25* -1,36* -1,38* -1,34* Parent né E. en Afrique subsah. -0,91* -0,85-0,88-0,69-0,29-0,47-0,4-0,41 Parent né F. en Afrique subsah. ns ns ns ns 0,02 0,02 0,07-0,01 Parent né dans d’autres pays de-0,08-0,02-0,01-0,04-0,03-0,09-0,06-0,07 l’Europe Parent né dans d’autres pays-0,32-0,07-0,1-0,07-0,25-0,21-0,18-0,19 Diplôme Sans diplôme et CEP-1,38*** -0,98*** -0,87** -1,02*** -1,36*** -1,09*** -1,2** -1,12*** Sans dipl.=> fin 1re-1,05*** -0,82*** -0,78*** -0,81*** -0,76*** -0,59*** -0,58*** -0,6*** Sans dipl. CAP-BEP-0,84*** -0,66** -0,64*** -0,67*** -0,7*** -0,57*** -0,56*** -0,57*** CAP-BEP ref. ref. ref. ref. ref. ref. ref. ref. Bac gén. et plus sans dipl. -0,26-0,21-0,20-0,21 0,33* 0,2 0,2 0,20 Bac techn. et plus sans dipl. 0,49*** 0,47*** 0,45*** 0,46*** 0,56*** 0,35*** 0,33** 0,35** Bac + 2 ans 0,65*** 0,61*** 0,59*** 0,59*** 1,59*** 1,25*** 1,22*** 1,24*** > Bac + 2 ans 0,79*** 0,77*** 0,74*** 0,74*** 1,1*** 0,86*** 0,84*** 0,86*** Générations Génération 1 1,22 1,37 1,51 1,38 0,02-0,37-0,37-0,37 Génération 1.5-0,13-0,11-0,8-0,09-0,43-0,46-0,47* -0,45* Génération 2-0,28-0,15-0,12-0,12-0,14-0,15-0,16-0,15 Générations 2.5 et 3 ref. ref. ref. ref. ref. ref. ref. ref. Situation en 2001 Emploi ref. ref. ref. ref. ref. ref. Chômage-1,67*** -1,57*** -1,64*** -1,67*** -1,6*** -1,65*** Perceptions Discrimination-0,47*** -0,27** Inquiétude-0,56*** -0,37*** N 10 523 10 523 10 523 10 523 9 949 9 949 9 949 9 949 Lecture : Les seuils de significativité retenus sont à 0,001 ***, 0,01 ** et 0,1 *. Dans le modèle 2, lorsque l’on introduit la situation d’emploi en 2001, avoir été au chômage en 2001 diminue les chances relatives d’avoir un emploi 2 ans plus tard en 2003 pour les hommes comme pour les femmes.

89 Une première conclusion se dégage. Le niveau du chômage en valeur absolue est très élevé en dépit de l’amélioration de la conjoncture pour deux groupes de jeunes : ceux originaires des courants maghrébins et africains. Si l’on s’en tient à ceux qui sortent sans diplômes, dont on sait qu’ils sont particulièrement concentrés dans les grands ensembles urbains dégradés, 40 % des jeunes issus de l’immigration maghrébine sont au chômage 5 ans après la sortie de l’école. Une pénalité à l’embauche incontestable, forte et durable, touche ces deux groupes. La question est plus indécise pour les jeunes originaires du Sud-Est asiatique. Si l’on ajoute à cela le fait que le secteur public, et en particulier les emplois aidés qui y ont été créés, joue un rôle de rattrapage pour une partie de ces jeunes, la situation est d’autant plus inquiétante. Au sein de ces mêmes groupes, le sentiment de discrimination, l’inquiétude face à l’avenir sont massifs. Les conséquences de cette situation débordent inévitablement la seule question de l’emploi. Elles dessinent des inégalités qui sont de nature à renforcer les frontières ethniques pour des populations qui sont fortement concentrées dans des grands ensembles ou des quartiers souvent dégradés. Il est intéressant à cet égard de constater que les jeunes qui s’estiment discriminés mettent cette discrimination sur le compte de leur origine plus fortement que sur le compte de leur lieu de résidence. La frontière ethnique a recouvert la frontière de la ségrégation sociale. Compte tenu des perspectives générales en matière d’évolution du marché du travail dans les prochaines années, il y a là des éléments incontournables quant au diagnostic que l’on peut porter sur l’état de la société française à l’aube du XXIe siècle [12] [12] Ce papier était écrit depuis plusieurs mois lorsque se...
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. La perspective d’une précarisation durable touchant particulièrement les jeunes faiblement qualifiés fragilise fortement le modèle dit « républicain » qui s’oppose à toute politique d’« affirmative action ». Il n’est pas étonnant de voir qu’il commence à céder devant l’ampleur des difficultés et en dépit des polémiques.

90 Une deuxième série de conclusions porte sur les mécanismes qui ont engendré cette situation. On retrouve naturellement la question des caractéristiques scolaires, lesquelles renvoient aux ressources initiales des différents courants migratoires et aux processus de différenciation scolaire. À cet égard, la persistance de caractéristiques défavorables des jeunes originaires du Maghreb soulève des questions et appelle également à ne pas négliger les processus de formation, au sein de l’école, d’attitudes conflictuelles qui ont des effets immédiats mais également à plus long terme. Le second point important est le fonctionnement actuel du marché du travail, de moins en moins favorable aux certifications faibles et non professionnelles, même dans une conjoncture économique améliorée. Ces deux mécanismes conjoints donnent de la consistance à l’hypothèse de « discrimination statistique » de la part des employeurs, laquelle s’appuie sur les caractéristiques moyennes des groupes. Mais ceci, encore une fois, suppose qu’il y ait « assignation » des individus à un groupe sur la base de caractéristiques « visibles », et donc une société qui a construit des frontières ethniques dont la discrimination à caractère ouvertement raciste est la manifestation la plus visible et exacerbée. Ce point est d’autant plus important que les difficultés rencontrées (précarité, chômage), les représentations que les acteurs se font de l’origine de leurs difficultés (sentiment de discrimination, injustice), à tort ou à raison, et les conclusions qu’ils en tirent quant à leur avenir (pessimisme) peuvent générer des processus en spirale où se mêlent effets de signalement pour les employeurs, comportements de retrait et/ou attitudes conflictuelles et de révolte, générant ainsi une dynamique négative sur le plus long terme. La discrimination nourrit la discrimination.

91 La dernière série de conclusions porte sur la comparabilité des situations française et américaine, et au-delà d’autres situations européennes. Il semble bien que l’on ait affaire en France à une situation d’infériorisation durable dans le temps, au moins à moyen terme, durabilité qui est un des traits de l’assimilation segmentée ou « descendante ». Un point attire l’attention : les populations exposées sont originaires de zones anciennement sous domination coloniale. La différence avec les jeunes originaires de Turquie qui paraissent s’engager dans la voie de ceux originaires du Portugal est à cet égard très remarquable, car il s’agit d’un courant récent, faiblement qualifié en provenance d’un pays majoritairement musulman, mais qui n’entretient pas de relation coloniale avec la France. C’est un groupe qui exprime, certes, un sentiment de discrimination, mais à un niveau moins élevé et homogène que les autres, et pour lequel la pénalité observée à l’embauche est faible.

92 On est alors conduit à reformuler le modèle proposé par la littérature américaine à la fois dans le sens d’une généralisation et d’une complexification. Une généralisation d’abord parce que la littérature américaine fait de la question du racisme et de l’esclavage le cœur du mécanisme de ce modèle, la population noire des centres urbains défavorisés jouant un rôle d’attraction pour les secondes générations issues de courants migratoires aux ressources faibles. Un tel contexte n’existe pas en France. On a donc plutôt affaire à un problème plus général, celui du rapport de domination hérité de l’histoire (dont l’esclavage ou la colonisation sont des modalités) qui peut exister entre la société d’installation et certains courants migratoires ou des minorités. Ce rapport dessine un contexte d’hostilité et d’anticipations réciproques qui modèlent les comportements comme les représentations. Tous les immigrés sont des « outsiders ». Mais l’histoire fait de certains des « outsiders » plus que d’autres. Les différences dans les histoires de la colonisation peuvent de ce point de vue être importantes. Elles pourraient expliquer la consistance particulière de la pénalité qui touche le groupe des Maghrébins comparé à ceux d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud-Est. Les différences internes au Maghreb et la place particulière qu’y occupe l’Algérie, département français qui acquiert son indépendance à l’issue d’une guerre sanglante, demanderaient aussi à être explorées : cela nécessite des données plus détaillées sur des enquêtes de taille suffisante. La comparaison entre les jeunes originaires d’Afrique subsaharienne et les natifs des DOM-TOM est aussi un élément important pour approfondir cette discussion. Très en amont, la proximité avec les normes de la société d’immigration, du fait du rapport colonial antérieur, pourrait être un élément d’explication des stratégies scolaires de certains courants migratoires, accentuant les choix de filières valorisées par des parents (fréquemment ouvriers non qualifiés et au chômage) et des enfants pour lesquels la mobilité ouvrière progressive n’apparaît pas comme une perspective. L’effet de ciseau entre aspirations et réalités serait alors d’autant plus fort que, là encore, il s’inscrit dans un contexte de relations conflictuelles héritées de l’histoire.

93 Complexification aussi parce que notre analyse montre que cette relation historique de domination ne fonctionne pas seule. Elle vient s’articuler aux mécanismes de discrimination sur le marché du travail et les amplifie. Elle fonctionne en ce sens plus fortement pour les groupes dont les ressources initiales sont faibles et qui ont des caractéristiques défavorables. Tous les courants issus des zones anciennement sous domination coloniale ne sont pas non plus à cet égard dans la même situation. Les jeunes originaires du Sud-Est asiatique ne sont pas exempts d’un sentiment de discrimination, mais il s’agit d’un courant qui dispose de plus de ressources : ils subissent une pénalité moins consistante.

94 Ces réflexions appellent naturellement à un suivi de plus long terme pour des groupes issus de courants encore récents, les jeunes originaires de Turquie d’un côté, ceux d’Afrique noire de l’autre. Elles appellent aussi à des développements en termes de comparaison internationale : les mêmes courants migratoires connaissent-ils des destinées identiques selon qu’ils entretiennent ou non une relation de domination à caractère colonial avec les pays d’installation ? Naturellement il ne s’agit là que d’un bilan provisoire. Il faut rappeler que la situation actuelle ne préjuge pas des processus d’assimilation sur le très long terme. L’horizon immédiat, dans un contexte de croissance faible et peu riche en création d’emplois, conduit cependant à conclure à l’existence d’un processus d’infériorisation substantiel et durable épousant des contours ethniques pour une partie des jeunes issus de l’immigration.

Annexe

ANNEXES Construction des variables

95 La nomenclature utilisée pour les niveaux d’éducation s’inspire du modèle CASMIN de façon à permettre ensuite des travaux de comparaisons internationales. Cette nomenclature est aménagée pour prendre en compte la différenciation entre les filières professionnelles et les filières générales à tous les niveaux même quand l’individu n’a pas obtenu un diplôme. Cette distinction est importante compte tenu des rendements différents sur le marché du travail de ces filières, même non assorties d’une certification (Goux et Maurin, 1998) et du rôle joué par les stages effectués en entreprise au cours des scolarités dans certaines filières professionnelles pour l’embauche ultérieure (Silberman et Fournier, 1999). Les baccalauréats suivis d’une ou deux années n’ayant pas débouché sur une certification, qui traduisent un échec massif des entrées dans le supérieur (Beaud, 2002) ont été agrégés au baccalauréat dans les filières correspondantes, même si des individus sortant d’un bac général ont pu s’inscrire dans une filière professionnelle et inversement. Nous n’avons pas pu maintenir la différence entre les filières pour les niveaux certifiés supérieurs au baccalauréat pour des raisons d’effectifs. Pour quelques analyses, nous utilisons une nomenclature plus restreinte pour des raisons d’effectifs.

96 La nomenclature de générations par rapport à la migration (que nous distinguons du terme « seconde génération » en usage dans la littérature pour désigner l’ensemble des enfants des immigrés) est calée sur la nomenclature internationale qui est utilisée dans la littérature anglo-saxonne : 1,1.5,2,2.5,3. Cette nomenclature a pour avantage de ne pas séparer artificiellement des jeunes qui ont tous été au moins partiellement socialisés et scolarisés dans le pays d’immigration et, en même temps, de mieux les différencier. Elle qualifie l’éloignement par rapport à la migration, fonction du lieu de naissance de l’individu, de ses deux parents et de son âge d’entrée en France s’il n’y est pas né. Les enquêtes « Générations » ne permettent que de savoir si l’individu était déjà en France à l’entrée en 6e, c’est-à-dire vers l’âge de 10 ou 11 ans. C’est donc une nomenclature plus restreinte que nous adoptons ici, en effectuant la coupure avant l’entrée en 6e. La génération 1 est donc ici constituée des enfants entrés en France après la 6e et nés de deux parents immigrés, la génération 1.5 de ceux déjà présents en 6e, la génération 2 regroupe ceux qui sont nés en France de deux parents immigrés, la génération 2.5 ceux qui ont un seul parent immigré. La génération 3 est alors constituée de tous ceux dont les deux parents sont nés en France et comprend donc en fait la population que, sous l’angle de l’origine nationale, on va considérer comme d’origine française. Cette génération 3 comporte par définition un lien avec la variable d’origine. Par construction, l’origine française est définie par le fait d’avoir deux parents nés en France et cette catégorie est donc équivalente à celle qui est normalement considérée comme la génération 3. On a de ce fait une colinéarité entre ces deux modalités lorsque les deux variables sont introduites dans les analyses où l’on souhaite estimer la pénalité ethnique liée à l’origine, non pas simplement entre groupes issus de l’immigration, mais par rapport également au reste de la population. Ce problème peut être résolu en prenant comme référence la moyenne pondérée des deux populations 3 et 2.5. Ce choix est logique dans la mesure où la génération 2.5 (avoir un des deux parents nés en France) se rapproche de la génération 3. De ce fait l’interprétation directe des coefficients s’en trouve peu modifiée.

97 L’origine nationale est construite à partir du pays de naissance des parents (un parent au moins est né à l’étranger). C’est la seule construction que nous pouvons utiliser pour les comparaisons entre cohortes. La variable de nationalité des parents qui permet de distinguer Français de naissance, Français par acquisition et étranger qu’il serait nécessaire de prendre en complément pour isoler les enfants nés de parents français de naissance qui seraient eux-mêmes nés à l’étranger n’est disponible que pour la cohorte de 1998. Ceci est particulièrement important dans le cas des pays anciennement sous domination française, le cas des Rapatriés ou « Pieds Noirs » d’Algérie étant le plus emblématique. Alba et Silberman (2002) ont montré que, pour les jeunes originaires du Maghreb, l’écart des caractéristiques socio-économiques entre les deux populations était de nature à biaiser fortement les analyses. Nous avons donc construit une variante pour la cohorte de 1998 que nous utilisons de façon complémentaire lorsque nous n’avons pas une optique de comparaison entre cohortes. L’ordre de construction isole d’abord les enfants nés de deux parents nés en France, puis ceux qui ont au moins un parent né étranger au Maghreb (ou Asie du Sud-Est, etc., pour chaque item), puis ceux qui ont au moins un parent né Français au Maghreb (ou Asie du Sud-Est, etc.). Cette construction rencontre naturellement des limites : la déclaration est faite par les enfants ; par ailleurs, la population née française dans une ex-colonie demeure pour une part hétérogène du point de vue ethnique. Elle comprend certes les Européens d’origine mais aussi une minorité des populations colonisées qui a pu accéder à la citoyenneté et nationalité française avant les indépendances et la garder. Parmi celle-ci, il y a, pour l’Algérie, les Harkis. Enfin, pour l’ensemble des autres origines, en cas d’origine mixte des parents, c’est le premier pays de l’ordre de construction qui compte pour le classement. Selon que nous travaillons sur des comparaisons entre cohortes ou sur la seule cohorte de 1998, nous utilisons donc des nomenclatures plus ou moins détaillées qui tiennent également compte du détail disponible (pays détaillé sur la cohorte de 1998) et des effectifs. Lorsque nous utilisons la modalité Europe du Sud dans la nomenclature moins détaillée, les jeunes originaires du Portugal en constituent l’essentiel et dans le texte nous utilisons dans ce cas indifféremment les deux termes.

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Notes

[ *] Ce texte fait partie d’un ensemble de travaux menés dans le cadre de l’exploitation de l’enquête Génération 98 par un groupe du Céreq ainsi que d’un programme de recherches comparatives sur les secondes générations en France et aux États-Unis, sous la direction de Richard Alba et Roxane Silberman, financé par la National Science Foundation (NSF) et le CNRS. (suite de la note p. 244) (suite de la note) Une première partie de ces travaux a fait l’objet d’une communication de R. Silberman, R. Alba et I. Fournier au Congrès de l’ASA en août 2004 : Segmented assimilation ? Discrimination against the second generation in the labor market, et de R. Silberman et I. Fournier à l’Euroconference « Causes and consequences of low education in contemporary Europe », Granada, Spain, 18-23 September 2004, Changing job opportunities for undereducated second-generation youth in an upbeat French economy 1992-2003. Cet article dont une version a été présentée à la conférence « The next generation : immigrant youth and families in comparative perspective » organisée par le Radcliffe College, Harvard, 29-30 October 2004, a bénéficié de longues discussions avec R. Alba, mais nous en assumons seules les conclusions. Plusieurs chercheurs du Céreq, du Lasmas et les lecteurs du comité de rédaction de la RFS ont également contribué par leur relecture à améliorer ce texte. Qu’ils en soient remerciés.Retour

[ (1)] Les émeutes de novembre 2005 dans les cités partout en France apparaissent ainsi comme un coup de tonnerre pour une très large part de la classe politique et des intellectuels.Retour

[ (2)] Le Haut commissariat à l’intégration, créé en 1989, intègre notamment ces préoccupations dans son rapport annuel. Voir par exemple « Lutter contre les discriminations : faire respecter le principe d’égalité » (1998). Voir aussi le rapport de J.-M. Belorgey : « Lutter contre les discriminations » (1999) commandé par M. Aubry, Ministre en charge des Affaires sociales et de l’Emploi qui se traduit par la création du GED (Groupe d’étude sur la discrimination) devenu en 2000 le GELD (Groupe d’étude et de lutte contre les discriminations). Il gère depuis 2001 un numéro d’appel pour les personnes qui s’estiment discriminées. La Commission nationale consultative des Droits de l’Homme intègre pour sa part dans son rapport annuel des éléments sur la discrimination en raison de l’origine. Elle commandite une enquête annuelle sur le racisme auprès de CSA. Une nouvelle instance pour lutter contre les discriminations a été mise en place fin 2004. Elle dispose cependant de peu de moyens comparativement à celles qui existent par exemple en Grande-Bretagne.Retour

[ (3)] Méthode du testing appuyée notamment sur l’envoi de lettres comportant des différences sur le nom du candidat à l’embauche (Bovenberk, 1992 ; De Schutter, 2001). Voir aussi les diverses expériences de testing, menées notamment par l’Observatoire des discriminations et SOS racisme, dont la presse s’est fait l’écho de façon croissante (voir par exemple Libération 5 octobre 2004,26 septembre 2005,21 novembre 2005) et qui ont conduit à la proposition de CV anonymes à l’embauche dans le rapport au Premier ministre de Claude Bébear « Des entreprises aux couleurs de la France » portant sur la lutte contre les discriminations à l’embauche (Le Monde 24 et 25 novembre 2005). Une étude utilisant cette méthode réalisée par l’Observatoire des discriminations conclut également à une forte discrimination sur le nom des Maghrébins.Retour

[ (4)] Ce débat est notamment lancé lorsque l’Institut d’études politiques de Paris s’engage dans une politique de diversification de son recrutement par une ouverture volontariste en direction des lycées des zones d’éducation prioritaire.Retour

[ (5)] Les résultats complets des analyses peuvent être consultés auprès des auteurs.Retour

[ (6)] Les différences d’effectifs entre les deux enquêtes Génération 92 et Génération 98 ainsi qu’entre la première et la deuxième interrogation de Génération 98 doivent cependant être gardées à l’esprit lorsque l’on analyse les résultats.Retour

[ (7)] Mixité entendue sous l’angle, rappelons-le, du lieu de naissance des parents de l’individu, qui n’est pas nécessairement une mixité du point de vue de l’origine.Retour

[ (8)] Dans la mesure où ces interactions ne sont pas significatives, nous n’avons pas fait figurer ce modèle ici. Les résultats peuvent être consultés auprès des auteurs.Retour

[ (9)] Frickey, Murdoch et Primon (2004), sur les mêmes données, montrent par ailleurs que le sentiment de discrimination existe aussi à un niveau élevé parmi les plus diplômés pour les mêmes courants.Retour

[ (10)] Calculs effectués par S. Model (voir Model et al., 2000).Retour

[ (11)] Il peut y avoir de légères variations dans les effectifs par rapport à l’Annexe IIa, notamment dans la mesure où il y a quelques cas de non-réponses en nombre très faible et dispersés différemment qui ne figurent pas sur les tableaux.Retour

[ (12)] Ce papier était écrit depuis plusieurs mois lorsque se sont produites les émeutes urbaines de novembre 2005. Ces événements ne peuvent que confirmer le diagnostic porté ici.Retour

Résumé

Cet article examine la consistance dans le temps de la pénalité ethnique à l’embauche pour deux cohortes de jeunes sortis de l’école au cours de la dernière décennie du XXe siècle. Les résultats montrent que la pénalité subie, à diplôme égal, n’a pas substantiellement changé pour le groupe des Maghrébins qui était déjà, dans les années quatre-vingt, en difficulté en dépit d’une baisse passagère du chômage et de la poursuite de la démocratisation du système scolaire. Elle est significative pour deux autres groupes : les jeunes originaires d’Afrique subsaharienne et à un moindre degré d’Asie du Sud-Est. Dans cette période où l’amélioration de la conjoncture a été plus favorable aux diplômés, les jeunes issus de l’immigration maghrébine sont, en nombre, encore restés détenteurs de faibles certifications. Ils sont désormais devancés par les jeunes originaires du Portugal, qui paraissent avoir été portés par l’expansion des filières professionnelles vers les niveaux supérieurs. Ceci peut conforter l’hypothèse d’une « discrimination statistique », mécanisme qui s’appuie sur les caractéristiques moyennes d’un groupe. La frontière avec une discrimination à caractère plus ouvertement raciste reste cependant floue. Le très fort sentiment de discrimination qu’expriment les jeunes issus du Maghreb et d’Afrique noire ainsi que la vision pessimiste de l’avenir qui l’accompagne indiquent de toute façon une fracture forte au sein de la société française que l’on ne retrouve pas pour le courant turc. Ces perceptions peuvent aussi contribuer à accentuer une dynamique négative sur le plus long terme, comme le montrent les données longitudinales dont on dispose pour la seconde cohorte. Ces résultats ouvrent sur une relecture de la théorie de « l’assimilation segmentée », telle qu’elle a été proposée dans un contexte américain, en référence au racisme spécifique de la société américaine à l’égard de la population noire héritière de l’esclavage.



Second generations on the labor market in France : an enduring ethnic penalty. Contribution to segmented assimilation theory.
This article examines the strength over time of the ethnic penalty in hiring in France for two cohorts of young people who left school in the last decade of the twentieth century. The results show that for equal educational degrees, the penalty affecting the Maghrebin group, who were already in difficulty in the 1980s despite a temporary fall in unemployment and continued democratizing of the school system, did not change substantially. The penalty was also significant for two other groups : young people of sub-Saharan African origin and, to a lesser degree, young people of Southeast Asian origin. During this period the improving economic context was more favorable to degree-holding applicants than others, while children of Maghrebin immigrants were still numerically more likely to have low qualifications. Young people of Portuguese origin, who seem to have advanced upon expansion of vocational specialization programs into higher education, pulled ahead of the Maghrebin group and they are from now ahead. This may strengthen the hypothesis of « statistical discrimination », a mechanism based on a group’s average characteristics. The borderline between statistical discrimination and more overtly racist discrimination remains unclear, however. The strong feeling of being discriminated against that is expressed by young people whose parents immigrated from North Africa or Black Africa, together with their pessimistic vision of the future, are indications of a serious split running through French society, though this does not affect the Turkish group. These perceptions may also work to accentuate a negative long-term dynamic, as shown by available longitudinal data on the second cohort. The results compel a rereading of the « segmented assimilation » theory as developed in an American context in reference to racism toward a black population – descendants of slaves – specific to American society.


Die zweite Generation auf dem Arbeitsmarkt in Frankreich : andauernde ethnische Nachteile. Beitrag zur Theorie der segmentierten Assimilation.
Dieser Aufsatz prüft die Fortdauer der ethnischen Nachteile bei der Arbeitssuche für zwei Kohorten von Jugendlichen nach ihrem Schulbesuch im letzten Jahrzehnt des 20. Jahrhunderts. Die Ergebnisse zeigen, daß die erlittenen Nachteile bei gleichen Diplomen sich nicht wesentlich für die Gruppe der Nordafrikaner verändert haben, die bereits Schwierigkeiten in den achtziger Jahren hatten, trotz einem vorübergehenden Rückgang der Arbeitslosigkeit und der fortschreitenden Demokratisierung des Schulsystems. Diese Nachteile sind für zwei weitere Gruppen von Bedeutung : für Jugendliche aus dem subsaharischen Afrika und etwas weniger für Jugendliche aus Südostasien. In diesem Zeitraum, in dem die Konjunkturbelebung für diplomierte Jugendliche günstiger war, hatten die Jugendliche aus der nordafrikanischen Immigration zum größten Teil noch geringerwertige Abschlußzeugnisse. Sie liegen heute hinter den Jugendlichen aus Portugal, die offenbar durch die Ausweitung der professionellen Studiengänge zu höheren Abschlußniveaus gebracht wurden. Damit könnte die Hypothese einer « statistischen Diskriminierung » unterstützt werden, das heißt eines Mechanismen, der sich auf die mittleren Eigenschaften einer Gruppe stützt. Die Grenze zu einer mehr offenen rassistischen Diskriminierung bleibt jedoch ungenau. Das sehr starke Diskriminierungsgefühl, wie es die Jugendliche aus Nord- und Schwarzafrika ausdrücken, sowie die pessimistische Begleitvision zu ihrer Zukunft, zeigen auf jedem Fall einen starken Bruch innerhalb der französischen Gesellschaft auf, den man nicht für die türkische Einwanderung nachvollziehen kann. Diese Wahrnehmungen können ebenfalls auf längere Zeit eine negative Dynamik vertiefen, wie die Längschnittsdaten für die zweite Kohorte zeigen. Diese Untersuchungsergebnisse öffnen den Weg zu einer neuen Lektüre der Theorie der « segmentierten Assimilation », wie sie in einem amerikanischen Rahmen vorgeschlagen wurde, in Bezug auf den spezifischen Rassismus der amerikanischen Gesellschaft gegenüber der von der Sklaverei her stigmatisierten schwarzen Bevölkerung.


Las segundas generaciones en el mercado de trabajo en Francia : una penalidad étnica suspendida en el tiempo. Contribución a la teoría de la asimilación segmentada.
En la época de cohesión este artículo examina la penalidad étnica al contratar dos grupos de jóvenes egresados durante el último decenio del siglo XX. En conclusión, los resultados nos muestran que en posesión del mismo título la penalidad sufrida, no ha cambiado esencialmente para el grupo magrebí, que ya se encontraba en dificultad en los años ochenta, pese al descenso pasajero de la desocupación y de la búsqueda de la democratización del sistema escolar. Esta resulta significativa para otros dos grupos : los jóvenes originarios del África sub-sahariana y los del Asia del sudeste en menor cantidad. En este período, el mejoramiento de la situación económica fue más favorable a los titulados, siendo aún pocos los jóvenes provenientes de la inmigración magrebí que poseían certificados. Desde este momento son aventajados por los jóvenes originarios de Portugal, que parecen haber sido llevados hacia los niveles superiores por la expansión de los escalafones profesionales. Esto puede reforzar la hipótesis de una « discriminación estadística », mecanismo que se apoya sobre las características medias de un grupo. De todas maneras la frontera con una discriminación de carácter francamente más racista sin embargo queda confusa. El más intenso sentimiento de discriminación que expresan los jóvenes provenientes del Magreb y del África negra así como la visión pesimista del porvenir que la acompañan indican una enorme fractura en el seno de la sociedad francesa, que no se encuentra con el caso turco. Así, estas percepciones pueden también contribuir a acentuar una dinámica negativa en un período mas largo, como lo muestran los datos longitudinales que disponemos para el segundo grupo. Estos resultados nos llevan a releer la teoría de « la asimilación segmentada », tal como a sido propuesta en el contexto americano, en referencia al racismo específico de la sociedad americana con relación a la población negra heredera de la esclavitud.

PLAN DE L'ARTICLE

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POUR CITER CET ARTICLE

Roxane Silberman et Irène Fournier « Les secondes générations sur le marché du travail en France : une pénalité ethnique ancrée dans le temps », Revue française de sociologie 2/2006 (Vol. 47), p. 243-292.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-sociologie-2006-2-page-243.htm.