Vous consultezÀ propos d’une correspondance inédite de Charles V et de Louis de Mâle : étapes, moyens et enjeux d’une négociation politique
Il est un fait désormais acquis que la résolution des conflits entre puissants met en jeu tout un processus de négociations où « l’oral prime et les palabres ont une place de choix »[1] [1] Sur le problème général de la résolution...
suite. Toutefois, le détail de ces négociations dans leur déroulement reste généralement méconnu, faute de sources, dans la mesure où ce n’est que lorsque le palabre échoue ou aboutit que son résultat parvient jusqu’à nous[2] [2] Claude Gauvard, Grâce et exécution capitale :...
suite : extrêmement rares sont les traces écrites des étapes de la discussion. On mesure, dès lors, tout l’intérêt de la correspondance, restée jusqu’à présent inédite, du roi Charles V et du comte de Flandre Louis de Mâle au sujet de la délivrance de leur cousine Yolande de Flandre, comtesse de Bar et dame de Cassel, emprisonnée pour « crime » politique ; l’analyse des huit lettres ou mémoires alors échangés, pendant près d’un an (1371-1372) permet, en effet, à propos d’un cas complexe qui mêle vengeance et lèse-majesté, honneur et règlement d’héritage, de saisir les étapes et les modes du règlement d’un conflit politique, pour en mieux définir l’enjeu principal : le réajustement permanent de la position nobiliaire face à l’État monarchique naissant.
MÉDIATEURS, ÉMOTIONS, SUPPLICATIONS : MOYENS ET ÉTAPES D’UNE NÉGOCIATION POLITIQUE
2 Le dossier dont on trouvera l’édition en annexe traite ainsi d’une affaire politique complexe dont le côté spectaculaire a retenu de longue date l’attention des historiens[3] [3] Pour une analyse complète de l’épisode,...
suite : à l’automne de 1370, Yolande de Flandre, comtesse de Bar et dame de Cassel, fait arrêter par ses gens, sur les terres du roi à Vincennes, son ennemi juré, Henri de Bar, sire de Pierrefort[4] [4] La haine profonde de Yolande de Flandre à l’égard...
suite ; en janvier 1371, elle fait subir le même sort à son propre fils, le duc de Bar Robert Ier, beau-frère du roi. Le résultat, prévisible, de ces bons procédés ne tarde pas à se faire jour : le 25 avril 1371, sur ordre de Charles V, la comtesse est elle-même arrêtée à Bar-le-Duc ; prisonnière un temps à Arentières, puis à Sens, elle reste ensuite captive au Temple jusqu’au 26 octobre 1373, date de l’obtention de la grâce royale qui provoque sa délivrance. L’épisode a, dès l’époque, défrayé la chronique[5] [5]Chronique des quatre premiers Valois(1327-1393),...
suite et fut, à partir du XIXe siècle, systématiquement exploité pour illustrer la construction de l’absolutisme monarchique naissant : Charles V le Sage n’avait-il pas, de la sorte, châtié l’audace d’une grande féodale rebelle[6] [6] Ernest Lavisse, Le pouvoir royal au temps de...
suite ?
3 Restent à considérer les motivations profondes des « mauvaises actions » de Yolande de Flandre, ainsi que l’analyse qui en fut faite par le gouvernement royal, sur lesquelles le dossier de correspondance déjà évoqué nous renseigne de façon exceptionnelle : à partir de l’arrestation de la comtesse (printemps 1371) et jusqu’au début du mois de septembre 1372, les missives qu’il contient permettent, en effet, de suivre en quelque sorte, pas à pas, les étapes de la négociation menée, auprès du roi, par le comte de Flandre Louis de Mâle, porte-parole des lignagers de la comtesse, pour obtenir sa prompte libération et faire en sorte de lui éviter de devoir souscrire, par la suite, à de trop dures conditions de délivrance. Pour Charles V, il s’agit cependant, grâce à la pression que constitue la prison, de régler au mieux une double affaire : mettre fin, d’une part, à une guerre privée qui passe les limites du supportable, celle que la comtesse de Bar a osé mener jusque sous ses fenêtres du château de Vincennes ; sanctionner, d’autre part, efficacement la lèse-majesté que la comtesse a alors également commise[7] [7] Sur la nature précise du crime commis par Yolande...
suite. Et si les tractations mises en œuvre sont à la mesure des enjeux de l’affaire, elles valent d’ores et déjà pour elles-mêmes, car elles révèlent beaucoup de la façon dont se règle un conflit entre de grands personnages et le roi.
Le jeu des médiateurs
4 Des travaux récents ont insisté sur le fait que le règlement des conflits entre puissants prend souvent la forme d’un compromis, fruit d’une négociation généralement directe et personnelle, mais qui peut aussi faire intervenir des médiateurs, amis ou vassaux[8] [8] Voir, par exemple, Josep M. Salrach, Les modalités...
suite. Le cas des tractations concernant la comtesse de Bar en fournit un exemple de choix : alors qu’il s’agit d’un conflit qui oppose la « grande féodale rebelle » qu’est Yolande au roi Charles V, celle-ci ne négocie pourtant jamais directement avec lui les conditions de sa délivrance : sa défense, conformément aux lois de la parenté[9] [9] Juliette-M. Turlan, Amis et amis charnels,...
suite est assurée par le comte de Flandre, son cousin, lequel déclare, de façon révélatrice, agir « au nom des amis » de la comtesse ou, comme il est ailleurs précisé, « pour contemplation de tout le lignage de Bretagne et de Flandre ». Si le sens du terme d’ « ami » est parfois difficile à cerner, il semble donc qu’il n’offre, dans le cas présent, aucune zone d’ombre : il s’agit, en l’occurrence, de parents de Yolande qu’on considérerait pour certains comme éloignés, appartenant au lignage de Bretagne ou à celui de Flandre : du côté paternel (Robert de Flandre, sire de Cassel), outre le comte Louis de Mâle, déjà cité, le comte Guillaume Ier de Namur et son frère Louis, ainsi que Robert dit Moreau de Fiennes, connétable de France, tous ses cousins au cinquième degré ; à un degré supplémentaire, Jean Ier, comte de Boulogne, d’Auvergne et de Montfort ; à deux degrés supplémentaires, Valéran III de Luxembourg, comte de Ligny, de Saint-Pol, de Fiennes et châtelain de Saint-Omer[10] [10] Solidarités familiales connues par un mémoire...
suite ; du côté maternel (Jeanne de Bretagne), le duc Jean IV de Montfort, cousin germain de Yolande, est également sollicité, mais n’intervient pas directement en sa faveur, dans la mesure où, également accusé, à l’époque, de trahison envers la couronne, il s’apprête à soutenir un procès en Parlement[11] [11] Roland Delachenal, Histoire de Charles V, Paris,...
suite. Il participe cependant à l’effort de solidarité lignagère en envoyant comme « pleige » à sa cousine l’un de ses plus fidèles lieutenants, Guy XI, sire de Laval.
5 Ainsi, c’est Louis de Mâle qui, rapidement, s’impose en tant que chef du « parti » de Yolande comme le tiers agissant, autrement dit comme le médiateur en titre[12] [12] Comme en témoignent les visites régulières...
suite. Le règlement de l’affaire prend donc ici un caractère nettement trilatéral : le comte de Flandre négocie directement avec le roi pour Yolande, qui est régulièrement sollicitée et tenue informée de l’avancement des tractations par les agents de son cousin ou par ceux du roi[13] [13] Pierre d’Orgemont et Aleaume Boistel. ...
suite.
6 Il est toutefois intéressant de relever que le jeu de la médiation ne s’arrête pas là : Charles V lui-même, à un moment précis, fait intervenir un tiers négociateur qui n’est autre que son frère Philippe le Hardi, duc de Bourgogne et gendre du comte de Flandre (Pièces 4 et 5), tandis que Louis de Mâle n’hésite pas, à son tour, à introduire, également comme tiers agissant, sa fille et héritière Marguerite, l’épouse du même Philippe. Ces personnages de haut lignage ne sont assurément pas à mettre sur le même plan que les émissaires traditionnellement chargés de transmettre les missives et de les accompagner, éventuellement, de commentaires, qui apparaissent, par ailleurs, au cours des tractations : le châtelain de Dixmude et le prévôt de Sainte-Pharaïlde de Gand, puis les chevaliers Thierry de Hazebrouc et Hutin de Haveskerque, pour le comte de Flandre ; Pierre d’Orgemont et Aleaume Boistel, pour le roi. L’intervention d’un Philippe le Hardi ou de sa femme est, selon toute apparence, destinée à faire progresser l’état des tractations dans un sens qu’il convient à présent de déterminer.
7 C’est le moment de l’entrée en scène du frère de Charles V qui permet de comprendre son rôle dans le déroulement de la négociation. Philippe le Hardi ne fait, en effet, son apparition qu’à l’automne de 1371, dans un contexte bien précis : le roi a, depuis quelques mois, formulé ses exigences quant à la délivrance de Yolande de Flandre[14] [14] Exigences détaillées qui figurent à la pièce 2. ...
suite, mais le comte de Flandre n’y a pas souscrit entièrement ; qui plus est, usant d’un ton plutôt orgueilleux, il semble vouloir traiter avec le roi sur un certain pied d’égalité[15] [15] Il s’agit des « Moderations et attemprementz...
suite. L’attitude du roi constitue alors une réponse claire au comportement de Louis de Mâle : le caractère très laconique de sa missive du 20 octobre (Pièce 4) montre qu’il a pris acte de la réponse du comte, mais qu’il n’apprécie guère l’orientation de celle-ci ; sans plus de cérémonie, il fait alors intervenir son frère pour « dire son intention » à Louis de Mâle...
8 Il y a donc, en quelque sorte, rupture de la négociation directe : en faisant apparaître un intermédiaire alors qu’il n’y en avait pas, le souverain marque son désaccord et son refus de poursuivre telles quelles les tractations. Avoir l’oreille du roi ne va pas de soi, mais implique une certaine confiance que l’on peut perdre ; la disgrâce se marque alors par l’introduction d’un maillon supplémentaire dans la négociation. En ce sens, l’existence d’une correspondance directe avec le roi serait à relier au privilège de l’entretien particulier « destiné à prouver ostensiblement que tel ou tel dispose de la grâce du souverain »[16] [16] Gerd Althoff, Spielregeln der Politik im Mittelalter :...
suite. La missive détaillée, obtenue du roi, matérialiserait, pour ainsi dire, l’entretien qu’il serait prêt à accorder. Ce que confirme, du reste, le fait que Charles V reprend en mars 1372 la correspondance directe avec Louis de Mâle (Pièce 7), dès lors que ce dernier, par l’humilité dont il fait preuve dans ses missives ultérieures, a fait « amende honorable ».
9 Ostensiblement gêné, dès le début de sa missive (Pièce 5), par ce contexte de tension, Philippe le Hardi, doit pourtant s’acquitter au mieux de sa mission : alors que Charles V demeure intraitable sur la plupart de ses exigences du début des tractations[17] [17]Pièce 5, au fol. 27 v : le roi ne cesse...
suite, il est chargé de formuler au comte, son beau-père, la position royale et doit, plus généralement, s’efforcer d’être crédible dans ses efforts pour les satisfaire tous deux, ce qui, on le sait, relève de l’impossible, étant donné que le règlement des conflits oblige généralement à prendre parti[18] [18] La neutralité n’existe pas dans les conflits...
suite. Philippe fait toutefois de son mieux pour persuader Louis de Mâle de ses efforts constants pour tenter de fléchir le roi dans le sens du compromis, un roi qui apparaît comme inflexible et volontairement distant[19] [19] Philippe le Hardi insiste, par exemple, sur...
suite.
10 Quant à Marguerite de Flandre, l’épouse du précédent, elle fait son apparition au service de son père Louis de Mâle lorsque ce dernier se trouve dans l’obligation de réactiver la négociation quelque peu mise à mal, on l’a vu, par la réaction du roi à l’annonce de sa position. Le 4 février 1372 (Pièce 6), il n’envisage, en effet, de reprendre les tractations qu’après avoir envoyé sa fille « supplier » le roi : « Pieça vous eusse sur ce escript, se ne fust pour ce que j’attendois que ma fille allast a Paris par devers vous adfin que elle vous en peust supplier. » Le rôle de Marguerite est alors clairement identifiable : au moment même où la poursuite de la négociation pose problème, une intervention féminine est la bienvenue, qui permet de retourner la situation, car le statut des dames en fait des négociatrices et des pacificatrices naturelles. Mais, dans ce cas précis, le choix que fait Louis de Mâle de sa fille comme médiatrice s’inscrit, en outre, dans une perspective politique très spécifique : de toute évidence, le comte de Flandre souhaite rappeler à Charles V la dette contractée par lui, quelques années auparavant, à l’occasion du mariage flamand de 1369. Car l’union alors célébrée de Philippe le Hardi avec Marguerite n’allait a priori pas de soi et ne dut sa conclusion, interprétée ensuite comme un chef-d’œuvre de la diplomatie française, qu’au consentement final de Louis de Mâle[20] [20] L’héritière du comté de Flandre fut, on...
suite. L’envoi au roi de l’héritière de Flandre apparaît donc ici, de toute évidence, comme la réplique directe à l’utilisation que fait Charles V de son frère Philippe : il s’agit d’un moyen de pression jugé assez efficace pour pouvoir relancer les tractations.
11 Il y a donc, apparemment, introduction dans la négociation d’un maillon supplémentaire, auquel on peut être tenté de donner le nom de « médiateur secondaire », dans des circonstances bien précises, lorsque les tractations s’enlisent ou se durcissent au point que la rupture totale paraît possible et qu’il faut en quelque sorte réactiver le dialogue. Notons, cependant, que le rôle de ces nouveaux acteurs est généralement de courte durée, dans la mesure où il correspond à un but donné : une fois sa mission accomplie (augmenter la pression pour relancer le dialogue dans un sens jugé plus favorable), le médiateur secondaire disparaît et la négociation retrouve son fonctionnement « d’origine », ici trilatéral (Yolande ⇔ Louis de Mâle ⇔ Charles V).
Le jeu de la requête et des émotions
12 Une fois mieux connus les acteurs de la négociation, l’examen de son déroulement s’impose. D’autant que la correspondance qui nous occupe offre d’intéressantes perspectives quant aux codes de comportement qui régissent les tractations et aux émotions qui les sous-tendent, en un jeu subtil de pressions et de compromis.
13 Une première constatation s’impose : d’emblée, le comte de Flandre, en position de demandeur par rapport au roi, se porte sur le terrain du recours en grâce par la « supplication » : ainsi, dans le mémoire de l’automne 1371 (Pièce 3), on trouve les mentions suivantes, très explicites : « Moderations et attemprementz que monsieur de Flandres quiert et supplie au roy estre fais sur les poins et articles dessusd. pour la delivrance de sa cousine la comtesse de Bar », « a la priere et supplication dud. Monseigneur », etc. Le rite de supplication est, en effet, dans le cadre des relations inégalitaires qui, par la force des choses, existent entre le roi et ses sujets, si puissants soient-ils, le moyen de faire la paix avec un adversaire que l’on a offensé en évitant une décision de justice[21] [21] Jean-Marie Moeglin, Pénitence publique et amende...
suite ; car il s’agit bien, en l’occurrence, d’éviter la sanction judiciaire du crime de lèse-majesté, autrement dit, la mort[22] [22] Quoiqu’il y ait eu, finalement, assez peu...
suite. Or, le rite de supplication engage à la fois celui qui l’accomplit et celui qui le reçoit, dans la mesure où ce dernier se trouve alors obligé de faire grâce.
14 Il semble, toutefois, qu’il y ait, au fur et à mesure des étapes de la négociation, une gradation dans le degré de supplication dont il est alors fait preuve : à partir de la lettre du 4 février 1372 (Pièce 6), celle-ci se fait, selon toute apparence, plus intense, plus insistante et, surtout, plus ciblée, car elle vise désormais principalement, comme une urgence, la délivrance physique de Yolande de Flandre, et non plus tant la satisfaction des questions d’ordre matériel qui occupaient le début des tractations. Louis de Mâle va ainsi jusqu’à regretter de ne pouvoir, pour raison de santé, se jeter en personne aux pieds du roi afin d’obtenir de lui la délivrance de sa cousine : « Pleust a Dieu que je fuisse en point de moy traire par devers vous pour ce faict, car je le fairoie de grand voulenté et l’eusse fait pieça... ». Qui plus est, dans la lettre suivante (Pièce 8), le ton du comte est plus humble encore : la supplication réitérée est de mise et le verbe « supplier », souvent relayé par l’adverbe « humblement », revient à plusieurs reprises ; rien d’étonnant, cependant, à cette dernière constatation, si l’on songe que la comtesse de Bar vient précisément de faire une tentative d’évasion manquée de la tour du Temple[23] [23] « Et par ung frere prescheur qui estoit son...
suite et que son cas, aggravé, n’est plus aussi aisément défendable qu’auparavant...
15 Il existe donc, apparemment, une gradation dans la requête : pour obtenir la grâce royale, on ne s’humilie complètement, par la supplication réitérée, qu’en dernier recours, lorsque d’autres moyens de résolution du conflit ont échoué[24] [24] En particulier le recours à la voie judiciaire...
suite. La supplication apparaît alors comme le rituel auquel on doit se soumettre pour voir sa demande satisfaite, mais il est manifeste que la soumission la plus complète et l’humiliation extrême qui l’accompagne sont nécessaires pour la rendre valide et obtenir la grâce du souverain[25] [25] Jean-Marie Moeglin, Pénitence publique. . . ,...
suite : il faut s’abaisser pour être relevé par le roi qui fait usage de sa grâce[26] [26] Gerd Althoff, Spielregeln. . . ,op. cit. (n. 16),...
suite ; dans le texte des documents déjà cités (Pièces 6 et 8), les termes « supplier », « supplication » font, en effet, très exactement écho à celui de « grâce ». L’humiliation est de toute évidence le prix à payer pour rétablir l’honneur de la partie lésée[27] [27] Jean-Marie Moeglin, Pénitence publique. . . ,...
suite qui n’est autre, ici, que le roi, personnellement atteint par les infractions commises par Yolande de Flandre : celle-ci, par sa désobéissance réitérée, a terriblement offensé la majesté royale, crime qui, normalement, ne pourrait être réparé que par la mort de la coupable, mais que la clémence royale peut remettre, à condition d’avoir été dûment implorée, d’abord par les lignagers de l’intéressée (par l’entremise du comte de Flandre), puis par la comtesse elle-même : « Et a telle cause le roy porroit bien et deveroit et y feroit son honneur tres bien garder delivrer ad plein icelle contesse et li pardonner et quicter tout, senz en prendre aucune amende, fors de en crier mercy au roy et de en supplier humblement pardon et remission »[28] [28] Voir la fin de la pièce no 3 (fol. 26...
suite. Notons, à ce propos, que le très long séjour[29] [29] Yolande fut gardée en prison fermée pendant...
suite dans la tour du Temple imposé à Yolande par Charles V trouve ici l’une de ses explications majeures : la prison est, certes, l’instrument de pression par excellence qui permet d’obtenir ce que l’on veut de la personne sur laquelle on l’exerce ; mais elle participe tout autant au rituel de réconciliation entre le noble-offenseur et le grand seigneur-offensé, car elle autorise, plus que tout autre moyen, grâce à l’humiliation du premier, la restauration de l’honneur du second, qui est alors prêt à pardonner : la souffrance « très humble » de Yolande emprisonnée, dont le sens pénitentiel est incontestable, est ainsi nettement envisagée comme un élément du rituel à valeur performative qui permet de prétendre à l’étape suivante, le pardon dans lequel le souverain, tel Dieu face aux pécheurs repentants, ne peut que se grandir[30] [30] Voir le cas tout à fait similaire tiré de...
suite.
16 Mais si l’état d’esprit d’extrême humilité est nécessaire pour rendre la requête de la grâce valide, il semble, également, que la supplication personnelle ne soit réellement efficace que lorsqu’elle vient parachever toute une « campagne » de doléances formulées par intermédiaires interposés : le comte de Flandre ne se résout, par exemple, à intensifier sa supplication qu’après avoir « préparé le terrain » grâce à des agents spécialement dévoués à la tâche : dans sa lettre de septembre 1372, il fait ainsi mention d’ambassadeurs dont le zèle devait être à toute épreuve, puisqu’il était à craindre qu’il n’eût lassé le souverain : « Vous plaise (...) delivrer gracieusement de ce qu’il vous en supplieront de par moy, car il vous ont ja si longtemps poursui que je doute qu’ils vous aient trop ennuiet... » ; assurément, il ne s’agit pas là d’une clause de pure forme, dans la mesure où l’intensité du zèle mis en œuvre est, nous l’avons vu, consubstantielle à son efficacité[31] [31] Ces intercesseurs qui demandent au roi d’exercer...
suite.
17 L’idée d’une progression dans la requête personnelle et l’obligation qu’il semble y avoir de la préparer par une série de requêtes « indirectes » (celles présentées par les agents du comte ou par la médiatrice que fut Marguerite de Flandre, en particulier)[32] [32] Id. , Édouard III. . . , p. 229-267, à la p. 234,...
suite permettent donc de vérifier que, loin d’être spontané, le recours final à la grâce royale est somme toute le résultat d’une mise en scène parfaitement réglée ; que penser, dès lors, des émotions que l’on voit pourtant apparaître en filigrane tout au long des tractations ?
18 Les missives de Louis de Mâle peuvent, en effet, être considérées comme une source privilégiée pour connaître ses sentiments, ainsi que ceux des lignagers de Yolande pendant la captivité de cette dernière. Des sentiments qui varient considérablement au fil des tractations.
19 Ainsi, au tout début des négociations, ce sont principalement l’orgueil et l’assurance qui guident les propos du comte ; l’attitude adoptée, face aux exigences du roi, est celle qui consiste à minimiser, voire à nier purement et simplement les faits. Yolande est innocente des crimes dont on l’accuse : « Le faict de lad. offence n’est pas si grand que l’on dit estre rapporté au roy et que le roy le tient. » Pour prouver son innocence, dont il sera fait état jusqu’au bout des tractations, il semble, du reste, que la comtesse ait, dès ce moment, mis en avant un argument de poids : l’ordre qui lui fut donné par Charles V, le 4 septembre 1370 (Pièce 1), de prêter main-forte à ses agents contre Henri de Bar-Pierrefort, coupable d’intelligence avec les persécuteurs de l’abbaye de Beaulieu-en-Argonne, pourtant placée sous protection royale. Certes, Yolande de Flandre a de suite interprété le mandement dans le sens le plus absolu, puisqu’elle s’est arrogé le droit d’arrêter le personnage à Vincennes, au moment même où ce dernier paraît gagner la cour du roi, sans doute pour se disculper (!), et qu’elle commet alors une infraction de sauvegarde caractérisée[33] [33] Michelle Bubenicek, Quand les femmes gouvernent. . . ,...
suite ; il n’en reste pas moins que l’on veut croire, dans son camp, à un acte fondé par les exigences du roi et donc justifié. Qu’importe si la comtesse, par la suite, a refusé de rendre au souverain son prisonnier, ce qui constituait, cette fois, un acte de désobéissance majeur : l’attitude de Yolande, dit Louis de Mâle, est alors à mettre sur le compte du droit de « bonne guerre », c’est-à-dire du droit de guerre privée qui régit ses rapports avec le sire de Pierrefort.
20 Le ton de la négociation, du côté des lignagers de la comtesse de Bar, est donc donné : aucune concession de taille ne saurait être envisagée du fait de sa culpabilité, dans la mesure où elle n’est pas vraiment coupable des crimes dont on l’accuse, et si l’on envisage, du moins en partie, de se soumettre à certaines des exigences du roi[34] [34] C’est tout le sens des « Moderations et...
suite, c’est parce que l’on est désireux de lui « faire plaisir » et de ménager son « honneur »[35] [35] Les citations du type « pour honneur du roy...
suite. Il est, en outre, à noter que cet attachement du lignage à nier la culpabilité de Yolande de Flandre perdure jusqu’à la fin des négociations[36] [36] Voir, ainsi, à la pièce no 9,...
suite, car l’aveu serait une atteinte à l’honneur de la coupable et de ses parents ; d’autant que la « pureté initiale du sujet », on le sait, favorise la grâce[37] [37] Claude Gauvard, De grace. . . , op. cit. (n. 9),...
suite.
21 Après l’orgueil, le deuxième sentiment qui se fait jour chez les amis de la comtesse est, du reste, une forte indignation qui touche à la colère face au traitement qui lui est réservé : à l’évidence, la prison fermée porte atteinte de façon très grave à son honneur et à celui de ses parents[38] [38] Sentiment courant à l’époque chez les parents...
suite : « Item, l’en peut dire (...) que on ne quiert lad. seureté fors tant seulement pour demourer plus longement icelle contesse en peine et en vilaine prison (...) et aussi pour plus travailler et desprisier ses amis »[39] [39] Voir à la pièce no 3 (fol. 25). ...
suite ; sentiment plus perceptible encore lorsque l’on évoque, à la fin du même document, les souffrances de Yolande maintenue en prison, depuis plus de seize mois, dans des conditions tout à fait indignes de son rang : comme Louis de Mâle le souligne lui-même, le fait est sans précédent. Traitant sur un pied d’égalité avec le roi en partant, en quelque sorte, du principe qu’entre grands nobles il convient de s’entraider sur la question de l’honneur[40] [40] Philippe Contamine, De la puissance aux privilèges :...
suite, le comte de Flandre en vient alors à formuler ce que l’on peut considérer comme des menaces voilées ou des tentatives d’intimidation : au sujet des complices de Yolande pour la prise de Henri de Bar, il va jusqu’à conseiller, à mots couverts, à Charles V de ne pas chercher à s’en prendre à des personnages puissants qui, disposant de ressources importantes aux lisières du royaume, pourraient bien lui tenir tête. Mais, comme pour gommer ensuite ce que ce discours pourrait avoir d’inconvenant, le comte termine en faisant usage d’une dernière arme : flatter l’esprit de justice du souverain en décrivant par le menu les conditions de détention intolérables de la comtesse prisonnière, dans la mesure où celles-ci ne peuvent que susciter la pitié et la miséricorde de l’intéressé : « Ce que le roy, qui est fontaine et juste balance de justice et pere de misericorde, ne souferra pas, se Dieu plet, quant il sera bien advisé. »[41] [41] Pièce no 3, fol. 25. ...
suite
22 Or, si, par la suite, le discours du comte et des lignagers de la comtesse est destiné à s’assouplir progressivement, ne serait-ce que par la contrainte des circonstances – après l’évasion de Yolande au début du mois de septembre 1372, sa cause relève assurément des cas difficiles à défendre –, il conserve jusqu’au bout certaines des caractéristiques que l’on vient d’évoquer : l’attachement à défendre l’honneur du lignage qui revient comme un leitmotiv, l’affirmation de l’innocence de Yolande ou encore le jeu de l’intimidation sous la forme du don et du contre-don : à libérer la comtesse, le roi gagnerait à coup sûr la reconnaissance de ses amis, une reconnaissance qui se traduirait ensuite par un certain nombre de services très appréciables, en particulier en temps de conflit[42] [42] Aspect très net dans la conclusion des « Moderations...
suite.
23 Si l’on cherche, à présent, dans la mesure où nos sources nous le permettent, à déterminer la nature de la réaction du roi face aux sentiments des lignagers de la comtesse de Bar, force est de constater que le souverain offre, au fur et à mesure des négociations, un visage plutôt lisse, dont les émotions sont absentes. Soucieux, sans nul doute, d’incarner l’idéal de majesté qu’il a contribué à mettre en place, Charles V apparaît généralement distant, exigeant et inflexible, à une exception près, à laquelle il a du reste déjà été fait allusion : sa colère face à l’attitude arrogante d’un Louis de Mâle, au tout début des négociations, est aisément perceptible, mais, là encore, le souverain se révèle conforme à l’idéal qui lui est proposé à la fin du Moyen Âge ; si le prince doit, en effet, généralement se soustraire aux émotions, il peut en exprimer une qui l’apparente à Dieu, la colère, qui constitue un « puissant auxiliaire de sa souveraineté », car la terreur qu’elle suscite permet de mesurer à sa juste valeur le prix de la grâce finalement obtenue.
24 D’un côté comme de l’autre, on voit donc se manifester des sentiments, des émotions, qui manifestement font partie du discours politique : il est bon de s’indigner pour espérer obtenir satisfaction ; il faut paraître inaccessible pour contraindre l’adversaire et donner à ses décisions la forme et l’impact souhaités. Il semble toutefois qu’au-delà du spectacle qu’elles donnent à voir, ces manifestations sensibles comportent une part certaine de vérité dans la mesure où elles traduisent des enjeux et des rapports de force bien réels.
DERRIÈRE LES PALABRES : ENJEUX ET RAPPORTS DE FORCE
25 Au-delà des palabres mis en œuvre, des émotions et des comportements qui les sous-tendent, est en effet perceptible l’enjeu majeur des tractations : grâce au « cas Yolande », c’est le sort de la haute noblesse et de la noblesse en général qu’il convient de régler, dans ses rapports avec le pouvoir monarchique redressé. Mais le portrait que l’on peut faire de cette noblesse est alors d’autant plus fascinant qu’il hésite entre deux visages : celui d’une tradition classiquement revendiquée et celui d’une « modernité » acceptée.
Les grands nobles : une espèce menacée ?
26 Pour Louis de Mâle, porte-parole des lignages de Flandre et de Bretagne, la défense de Yolande constitue de façon frappante l’occasion rêvée de définir l’honneur et la condition nobiliaires, car les exigences du roi vis-à-vis de la comtesse de Bar permettent très exactement de préciser ce que les nobles sont alors prêts ou non à tolérer, en ces domaines, de leur souverain.
27 La revendication première que l’on voit apparaître au tout début des tractations concerne ainsi le droit que les nobles prétendent détenir de se faire justice entre eux, autrement dit le droit de guerre privée : c’est sous cet angle qu’est analysée, nous l’avons vu, la prise de Henri de Bar-Pierrefort par Yolande de Flandre. Très nettement est alors mis en avant le droit qu’a un noble d’exercer sa vengeance sur la personne de son ennemi : il y a là comme une « dette de vengeance » dont la dame de Cassel doit impérativement être remboursée, et le roi lui-même ne peut prétendre l’en spolier : « Pour ce ne doibt pas estre esteinct ne mis au neant le droit que icelle contesse avoit contre led. messire Henry qui a esté pris en fait de bonne guerre et a bonne et juste cause. Et pour cette cause li en doit faire le roy plainement raison et garder son droit, et le doit recevoir chargé de telle charge, loyer et obligation qu’il estoit ez mains de lad. comtesse » (Pièce 3).
28 Le ton extrêmement catégorique de la formulation du comte de Flandre ne laisse donc planer aucun doute sur l’importance que revêt, aux yeux des grands nobles de l’époque, le droit de guerre privée : le leur ôter constituerait assurément une atteinte intolérable à leurs libertés fondamentales[43] [43] Philippe Contamine, De la puissance aux privilèges. . . ,...
suite. On connaît, du reste, le caractère assez vain des tentatives royales d’interdiction des guerres privées dans le royaume : tout au plus a-t-on réussi, en temps de conflit ouvert, à les supprimer provisoirement[44] [44] Raymond Cazelles, La réglementation royale...
suite ; mais, dès que le roi n’a plus de combat à mener, les guerres privées sont, de fait, autorisées et il s’agit d’une coutume bien vivante, d’un droit accepté et codifié[45] [45] Voir Philippe de Beaumanoir, Coutumes de Beauvaisis,...
suite. Charles V lui-même, sans doute soucieux de ménager sa noblesse, reconnut d’ailleurs, dans certaines limites, à la suite d’une assemblée des états tenue à Sens, en 1367[46] [46] Comprenant des représentants de la Champagne,...
suite, la légalité de la guerre privée ; ce qu’il fit également en Dauphiné, en 1378. Plus que d’autres souverains, il a donc agi – ce qui est un fait par ailleurs confirmé[47] [47] Philippe Contamine, De la puissance aux privilèges. . . ,...
suite –, dans le sens de la conservation des acquis nobles, et la présente correspondance prouve que les bénéficiaires de cette politique surent, en temps et en heure, en faire argument. En 1371-1372, toutefois, la guerre avec l’Anglais a repris et le souverain n’est sans doute plus disposé, pour le moment, à tolérer une pratique dont il s’était, en d’autres temps, accommodé. Il y a là un premier indice du « dialogue de sourds » que Charles V semble bien souvent poursuivre avec Louis de Mâle.
29 La deuxième atteinte à leurs droits que les grands nobles, parents de Yolande de Flandre, ne sauraient souffrir, par le biais du traitement infligé à cette dernière, est la privation de la liberté personnelle (par la prison) qui apparaît comme le châtiment suprême : la demande de libération physique de leur cousine rythme ainsi, comme un leitmotiv, le cours des négociations, sans jamais pour autant être satisfaite, car le roi tient là un formidable instrument de pression pour la résolution matérielle du conflit, en même temps qu’un moyen d’abaisser l’orgueil de la comtesse rebelle.
30 En réalité, ce que les grands semblent alors craindre n’est autre que le nivellement, le ravalement de leur haute condition nobiliaire à l’état de « sujet » : c’est, ainsi, le manque de respect, sans précédent[48] [48] « qui est trop dure chose et non veue mesmement...
suite, porté à Yolande traitée comme n’importe quel vulgaire criminel, qui est stigmatisé par ses lignagers. De même, lorsque Louis de Mâle, dans sa lettre au roi du 4 février 1372, le supplie d’ « ouvrir sa cour » à la comtesse, lui reprochant de faire chaque jour plus promptement justice à bien d’autres sujets de rang inférieur[49] [49] Les nobles ont, en effet, désormais le sentiment...
suite, c’est l’orgueil de toute une catégorie sociale qui se révolte devant l’uniformisation des traitements réservés aux « sujets » pris en bloc : à l’évidence, le problème de la liberté (de guerroyer, d’aller et venir, d’agir) reste l’une des références fondamentales de la condition nobiliaire, et cette liberté passe par le maintien d’une exception sociale[50] [50] Revendication qui devient un véritable leitmotiv...
suite ; toute éventualité d’un traitement à égalité avec les autres gouvernés – ce à quoi tend l’État monarchique moderne qui distingue nettement les sujets du prince souverain –, est alors l’occasion d’une contestation appuyée[51] [51] Constatations tout à fait semblables, pour...
suite.
31 Mais la crainte qui revient sans doute le plus fréquemment dans la bouche du comte de Flandre, porte-parole des amis de la comtesse de Bar, est, de façon extrêmement significative, celle de voir le roi porter atteinte au patrimoine de cette dernière : la très grande majorité des clauses des « Moderations et attemprementz » de 1371 (Pièce 3) a, en effet, trait à des questions d’ordre patrimonial, sans cesse reprises et discutées dans les documents suivants. Et pour cause, car l’on tient là la raison profonde de la longue détention infligée à Yolande de Flandre : à l’évidence, les suites de la prise de Henri de Bar permirent au roi de régler, dans l’intérêt de la couronne, une importante affaire d’héritage.
32 Le fils de Yolande de Flandre, Robert Ier, duc de Bar, qui avait épousé une sœur de Charles V[52] [52] Marie de France, née en 1344 ; son mariage...
suite, ne s’entendait, en effet, guère avec sa mère[53] [53] Yolande accusait son fils d’ingratitude (voir,...
suite et craignait apparemment de la voir disposer de l’apanage de Cassel, ainsi que d’un certain nombre d’autres terres, contre ses intérêts. Il fut, dès lors, sans aucun doute complice de l’arrestation de sa mère par les gens du roi, puisque celle-ci eut lieu dans sa propre capitale, Bar, et qu’aucune trace d’un quelconque soutien de sa part aux efforts des lignagers pour faire libérer Yolande n’a été retrouvée[54] [54] Fait dont Yolande elle-même ne semble pas avoir...
suite... Plus généralement, Robert Ier semble avoir agi auprès de Charles V pour obtenir son patrimoine avant l’heure, et le fait est que le contenu des traités de délivrance qui furent finalement imposés à la comtesse, sa mère, en octobre 1373, la contraignaient à se dépouiller presque entièrement de ses biens, puisqu’elle n’en pouvait plus disposer, à l’exception de 3 000 livrées de terre qu’on lui concéda généreusement pour le « salut de son âme ». Devenue simple usufruitière de son patrimoine, réservé dans son intégralité à son héritier, elle se trouvait alors privée de moyens concrets de financement, donc de tout moyen d’action véritable. Ces dispositions concernèrent, en outre, le seul apanage de Cassel, car les terres possédées par Yolande « dans le royaume » passèrent directement, dès 1373, à Robert Ier...
33 C’est justement ce type de règlement que les lignagers de la comtesse veulent éviter et dont la perspective suscite leur inquiétude dès 1371. Leur acharnement à vouloir libérer Yolande s’explique alors parfaitement : ils craignent, avec raison, que la prison ne permette au roi de statuer sur le patrimoine de Yolande. Ainsi, à la suite de multiples clauses (Pièce 2) qui tentent de persuader le souverain que la comtesse n’a aucune intention de déshériter, autant que faire se peut, son ingrat de fils, se fait jour leur crainte du précédent en matière de questions patrimoniales : qu’arriverait-il, en effet, si le roi s’immisçait désormais dans les affaires privées de ses sujets nobles, en particulier dans les successions, en cautionnant les exigences de fils avides de s’assurer, à l’avance, leur héritage ? Ce serait vraiment « chose contre raison et de mauvais exemple et que tous ceux et celles qui averont enfans doibvent redouter ». En intervenant, de la sorte, dans la sphère privée, le roi légitimerait, en fait, la ruine des parents par leurs enfants, que Louis de Mâle évoque d’ailleurs précisément en usant de l’expression récurrente « se deshireter » : « S’il convenoit que mad. dame se deshiretast, si comme escrit m’avez » (Pièce 6). Car l’enjeu est bien celui de la conservation aux parents nobles des ressources qui leur permettent, avec de plus en plus de difficultés, du reste[55] [55] Les difficultés financières des nobles de...
suite, de soutenir le train de vie conforme à leur statut : en se privant de disposer de leurs biens, pour contracter, notamment, des emprunts d’argent[56] [56] Ou encore par le biais des constitutions de...
suite, les nobles peuvent avec raison craindre de perdre toute autonomie et tout prestige ; en se voyant réduits à la portion congrue, ils renoncent à l’une des spécificités de leur condition nobiliaire, le maintien du genre de vie qui concrétise la supériorité de leur rang. Ces considérations apparaissent sans détour chez Louis de Mâle à propos du sort de Yolande de Flandre : manifestement désireux de s’adresser, en la personne de Charles V, à l’un des siens, il lui demande, en effet, de garder à la comtesse la possibilité de disposer de son patrimoine « reservé que elle en porra vendre et aliener, si besoing li est, pour tenir son estat honnorable et deub, pour ses debtes et ses servans paier, pour ses signeurs et amis servir et aider raisonnablement, pour sa terre, ses drois et ses subgez garder et deffendre, pour le salut de son ame et pour toutes autres choses necessaires »[57] [57] Pièce no 3, au point VI, fol. 26. ...
suite ; c’est alors tout un programme de vie nobiliaire qui nous est proposé : « vivre noblement » en faisant face au quotidien (remboursement des dettes et salaires des serviteurs) et à l’imprévu (soutenir ses lignagers et pouvoir se défendre en cas d’atteinte), sans oublier d’assurer son salut.
34 Par le biais de la défense de Yolande de Flandre, on touche donc à ce qui constitue le cœur de la condition nobiliaire : face à un roi quelque peu tentaculaire qui tente d’intervenir dans la vie privée de ses sujets (y compris de ses sujets nobles), dans leurs querelles internes comme dans leurs différends familiaux, au point de vouloir régir jusqu’à la transmission de leurs biens, les grands s’alarment et tentent de réagir. Et ils le font de deux manières : en brandissant, d’une part, la notion de contrat vassalique qui, d’antiquité, régit les rapports de vassaux à suzerain ; en demandant, d’autre part, au roi de se conformer à l’idéal du souverain qu’il propose depuis le XIIIe siècle.
Contrat vassalique et miroir des princes : deux armes pour la noblesse
35 Quel visage du roi Louis de Mâle invoque-t-il, en effet, pour défendre sa cousine ? Au tout début des tractations, c’est, sans nul doute, aux qualités « traditionnelles »[58] [58] Sur la distinction entre « visage traditionnel »...
suite du monarque qu’il est fait appel – un roi par essence justicier –, puisqu’on retrouve, appliquée à Charles V, la formule bien connue : « Le roy, qui est fontaine et juste balance de justice et pere de misericorde »[59] [59] Pièce no 3, fol. 25. ...
suite ; un roi soucieux, surtout, de respecter sa noblesse en observant les clauses du contrat qui le lie à elle et qui implique des services en même temps qu’une fidélité réciproques : comme l’indique, par exemple, la dernière phrase des « Moderations et attemprementz » de 1371[60] [60]Ibid. , fol. 26 v : « Plaise ly a le faire...
suite, le comportement du roi dans l’ « affaire Yolande » influera directement sur le degré de fidélité et les services qu’il sera en droit d’attendre par la suite des nobles concernés ; considérations qui apparaissent également dans les lettres suivantes : « Je vous suppli (...) sur tout le service que je vous fis oncques et je pourroye faire en temps ad venir », « pour ce vous plaise faire a mesd. Chevaliers si gracieuse response que je (...) soie de plus tenus a vous servir », etc. Les grands considèrent ainsi comme l’un des devoirs de leur suzerain qu’il leur maintienne leur droit à la guerre privée : « Li en doit faire le roy plainement raison et garder son droit”[61] [61] Pièce no 3, fol. 21 v. ...
suite et l’on sent bien qu’un refus de sa part dans ce domaine serait considéré comme une sorte de trahison. Notons par ailleurs qu’il s’agit là d’une monnaie d’échange qui a fait ses preuves, puisqu’il est connu que le roi gracie tout particulièrement ceux qui l’ont secondé et dont il attend de nouveaux services dans le futur.
36 C’est assurément ce discours privilégiant la réciprocité des services au sein de l’antique contrat vassalique qui l’emporte dans la première réponse de Louis de Mâle aux exigences royales (printemps 1371). On trouve, du reste, une preuve supplémentaire de cette orientation dans la deuxième clause présentée par le comte, celle qui traite du sort des complices de Yolande de Flandre lors de la prise de Henri de Bar : alors que Charles V réclame que ces personnages lui soient remis de suite sans plus de cérémonie (Pièce 2), Louis de Mâle demande expressément qu’on leur garantisse la vie sauve, l’absence de torture et des conditions de détention conformes à leur rang, tout en insistant sur le fait que certains d’entre eux sont « homme feal et subget a lad. contesse et non du roy » ; on est peu renseigné sur les noms des complices de la comtesse de Bar, mais l’on peut, en effet, supposer que celle-ci s’était fait aider par certains de ses vassaux du Clermontois ou d’autres terres relevant, non du royaume, mais de l’Empire... Façon habile, chez le comte, de souligner le caractère contractuel des relations qui lient le suzerain à sa noblesse (et, par contraste, son impuissance théorique[62] [62] On sait, en effet, que la grâce royale peut...
suite à avoir prise sur des nobles pris par d’autres engagements), en faisant passer à l’arrière-plan l’offense causée par les individus au souverain.
37 Pour les lignagers de Yolande de Flandre, la référence constante au contrat vassalique avait, enfin, un dernier avantage et non le moindre : celui de maintenir éclatante leur position de privilégiés – à laquelle ils tiennent, nous l’avons vu, par-dessus tout –, par rapport à l’ensemble du corps social des « gouvernés ». Le contrat implique, en effet, un traitement en fonction du rang qui contrecarre quelque peu l’effort royal de définition d’un corps unique des sujets formant bloc face à un souverain détaché et supérieur[63] [63] Évolution manifeste, par exemple, au vu du...
suite : la réciprocité des services, en particulier, inhérente au contrat, est difficile à concilier avec la soumission sans condition qui est désormais l’obsession des conseillers du roi[64] [64] Réflexion qui a lieu dès Philippe le Bel (Jacques...
suite. L’un des sens profonds du règlement du crime reproché à Yolande est donc le suivant : alors que Charles V veut exploiter l’affaire par le biais d’une lèse-majesté en construction[65] [65] Michelle Bubenicek, Quand les femmes gouvernent. . . ,...
suite pour prouver aux lignagers de la comtesse de Bar et, plus généralement, à la noblesse, la nécessité d’une obéissance sans faille, la réponse des concernés s’appuie sur la tradition féodo-vassalique pour tenter de contrer l’évolution.
38 Mais la référence au contrat n’est pas la seule arme utilisée par les amis de la comtesse de Bar pour faire face aux exigences royales : on constate, en effet, que, de façon très subtile, tout le discours de propagande qui a fondé le pouvoir du roi sur la conformité à un idéal exigeant lui est en quelque sorte renvoyé, par sa noblesse, à l’occasion de la défense de Yolande. Il a déjà été fait allusion à la vertu royale de justice, revendiquée, au profit de la comtesse, par ses lignagers[66] [66] Voir le contenu de la pièce no 3,...
suite ; il s’agit là, assurément, d’un des plus grands lieux communs de l’époque médiévale, souvent couplé, d’ailleurs, à l’obligation de faire régner la paix[67] [67] Jacques Krynen, L’empire du roi. . . ,op. cit. ...
suite, mais qui réapparaît fort à propos chez les amis de Yolande pour rappeler au roi que son comportement doit continuer de coïncider avec la perfection éthique qu’il revendique comme fondement de son autorité, et c’est dans le même esprit qu’il faut analyser un passage du mémoire (Pièce 9) des envoyés de Louis de Mâle en 1372 : alors qu’il est demandé à Charles V de se tenir à l’un de ses engagements précédents, on invoque, en effet, en une formule superbe, la nécessaire vérité du discours royal, d’où la tromperie et le mensonge doivent être, par nature, exclus : « Car simple parole du roy doit estre plus ferme, constante et estable quepromesse solennelle et serement des autres, et doit parole de roy estre vraye comme Évangile et lairgement et benignement, sans caption, estre entendue et entrepretee ». Colportée par une tradition séculaire, l’image de perfection morale du souverain lui est donc ici directement retournée, mais il faut sans doute voir dans cette mise en œuvre davantage qu’une simple instrumentalisation, en ce sens que les lignagers de la comtesse de Bar, s’ils se servent du concept, en sont aussi manifestement convaincus, façonnés qu’ils sont par la lecture des miroirs et surtout par une société où la morale et la piété demeurent des vertus cardinales.
39 On trouve du reste un indice supplémentaire de l’assimilation parfaite de la propagande royale par la noblesse dans la dernière pièce du dossier qui nous occupe, lorsque Louis de Mâle, confronté à une situation qui s’enlise (Charles V refuse toujours de libérer Yolande), voire qui se détériore (Yolande s’est évadée, mais vient d’être reprise ; son cas s’est donc aggravé), se voit désormais contraint d’en appeler sans réserve à la grâce royale pour sa cousine ; car apparaissent alors pour la première fois dans le discours le terme de « majesté » et l’adjectif « souverain » : « Contre sa majesté ne voudroient il entreprendre aucune deffence », « Et avec ce que lad. voye de righeur de justice ne seroit mie courtoisie ne convenable a l’entreprendre directement contre le roy leur souverain seigneur ». S’il faut donc attendre quelque peu pour retrouver dans le discours des grands, dans la mesure où ils évitent manifestement de s’en servir, les concepts de majesté et de souveraineté si caractéristiques du contenu du nouveau pouvoir monarchique, ces derniers sont quand même utilisés par la noblesse dans un contexte (celui de la grâce toute puissante comme dernier recours) qui prouve qu’elle maîtrise parfaitement leur maniement : à l’évidence, les nobles ont beau être réticents à l’égard du renforcement d’un pouvoir dont ils perçoivent parfaitement le danger, ils n’en demeurent pas moins fascinés par la personne de celui qui paraît désormais en mesure de « réaliser les espoirs séculaires de justice et de paix »[68] [68]Ibid. , p. 457. ...
suite, qui peut seul, par sa grâce, remplacer la vengeance par la paix : « Qu’il luy plaise, par sa grace, faire ce que mond. seigneur de Flandres li escript (...) et en ce faisant il faira a Dieu plaisir et honneur, bonne paix et bonne amour entre les parties. »
40 Les amis de Yolande ne trouvent ainsi aucune contradiction à se référer tour à tour au roi premier d’entre les nobles ou au monarque souverain : de toute évidence, la résolution des conflits entre le roi et sa noblesse passe donc, pour cette dernière, par un mode d’approche double qui combine égalité et hiérarchie.
Quelle justice pour la noblesse ?
41 Le rapport de force que l’on a pu observer entre le roi et une partie de sa noblesse, unie pour défendre Yolande de Flandre, à propos de la définition à donner de la condition nobiliaire, se cristallise toutefois autour d’un second enjeu majeur : celui du type de justice qui doit être réservé aux grands.
42 Pour ces grands personnages, il va, en effet, de soi que la justice dont bénéficiera la comtesse de Bar devra être une justice « d’exception », au sens positif du terme[69] [69] Philippe Contamine, La noblesse. . . , op. cit. ...
suite : pas question, pour elle (ou, à l’avenir, pour ses lignagers), d’être traitée comme le tout venant, revendication perceptible, en particulier, lorsque Louis de Mâle fait argument de la valeur du serment que pourrait faire Yolande de prendre certains engagements[70] [70] Pièce no 3, point V, fol. 23. ...
suite ou encore dans la façon dont le comte stigmatise une justice royale beaucoup plus favorable au commun des sujets qu’à l’élite nobiliaire[71] [71] Lettre du 4 février 1372 (pièce no 6,...
suite. Étant donné la très haute condition de la comtesse de Bar, son serment est par essence supérieur aux autres et la justice doit lui donner priorité[72] [72] Pour des considérations similaires sur la valeur...
suite.
43 De quelle nature est plus précisément cette justice d’exception que les nobles, imbus de leur supériorité, revendiquent pour eux comme naturelle et souhaitent se voir appliquer ? De toute évidence, il s’agit, là encore, d’une justice « traditionnelle », patriarcale et débonnaire[73] [73] Telle que la rêve, parmi d’autres réformateurs...
suite, celle que le roi, comme tout suzerain, est en devoir de rendre à ses vassaux : on le sent nettement lorsque Louis de Mâle insiste sur la fiabilité du serment de Yolande, qui, dans le contexte du respect de la foi jurée, devrait suffire à la faire libérer, mais dont le roi ne saurait pourtant désormais se contenter. Cette justice se doit, en outre, d’être rendue directement et promptement aux intéressés. Car c’est au roi lui-même qu’il est demandé d’emblée, sans complication, de régler l’affaire : à la fin des « Moderations et attemprementz » de 1371, Louis de Mâle conclut, en effet, en faisant appel à la justice retenue du souverain qui s’exerce par le biais de la grâce accordée à Yolande repentante, et les grands semblent considérer que l’obtenir fait partie de leurs privilèges ; s’il n’est plus possible, pour eux, de relever d’une cour des pairs devenue obsolète[74] [74] Voir, sur ce point, la très utile mise au point...
suite, ils souhaitent cependant plus que jamais continuer à être traités à part, dans le cadre de la justice retenue.
44 Tel est le mode de résolution dont font d’abord état les lignagers de Yolande, mais qu’ils sont amenés à réviser, quelques mois plus tard, puisque le 4 février 1372 (Pièce 6), le comte de Flandre réclame cette fois nettement au roi l’ouverture de sa cour : « Je tiens pour certain que elle seroit trouvee pure et innocente, s’il vous pleust a elle ouvrir vostre court et elle oïr en ses deffences et faire droict et justice, si comme vous faictes journellement as autres qui ne sont mie pareil a elle. » N’ayant pas obtenu du roi le pardon souhaité (la grâce et la mise en liberté immédiate sans sanctions patrimoniales graves), Louis de Mâle passe donc, sans gêne aucune, à un autre type de stratégie, celle du procès en Parlement dont il donne ici une description classique. Notons, au passage, le reproche explicite fait au roi : si la cause de Yolande n’aboutit pas, c’est qu’on lui refuse un procès en bonne et due forme... !
45 La réponse du roi est alors, une fois de plus, assez cinglante : dans sa lettre du 9 mars (Pièce 7), il accorde le procès souhaité, mais le ton est ironique et sous-entend que la solution choisie jusque-là pour régler le sort de la comtesse, autrement dit les tractations avec sa parentèle en vue de négocier des conditions de délivrance acceptables de part et d’autre, était de loin la plus profitable : « Si vous faisons sçavoir que la voie qu’escripte vous avions, comme dict est, avoit esté advisee pour la bonne et brieve delivrance de nostred. cousine et pour l’onneur de elle garder et de ses amis, et nous semble qu’elle li pouvoit estre bien profitable. »
46 Or, quelques mois plus tard, le comte de Flandre change à nouveau de stratégie : dans sa missive de septembre 1372 (Pièce 8), il revient explicitement à la grâce royale comme mode de résolution : « Plaise vous a ceste fois de vostre grace condescendre a ma supplicationet icelle octroyer pour l’honneur de elle et de moy et de tout son linage ». Mais c’est le mémoire des instructions données à ses chevaliers-ambassadeurs (Pièce 9) qui se révèle le plus explicite sur ce point : « Et se le roy respond qu’a la priere de monseigneur de Flandres et des amis, il a voulu et veut ouvrir voye de justice a mad. dame, etc., vous poirez respondre que tousjours a esté la volonté et entention de monseigneur de Flandres et des autres amis que la grace du roy fonderoient ils... ».
47 De ces tergiversations, de ces hésitations a priori peu claires, on peut cependant tirer diverses conclusions pour le moins révélatrices : la confirmation, tout d’abord, du fait que le recours aux tribunaux n’est, pour les puissants, qu’un moyen parmi d’autres de régler un conflit[75] [75] Maurice H. Keen, English society in the late...
suite : on préfère assurément au jugement la négociation et le compromis qui en découle, la finis au judicium, mais le procès peut offrir des perspectives intéressantes dans la mesure où il relance le débat. Qui plus est, les grands peuvent varier d’une solution à l’autre, sans que, pour autant, leur comportement apparaisse comme illogique : le fait atteste au contraire que « les élites du pouvoir bénéficient des moyens les plus ouverts pour régler leurs conflits » et qu’ « il existe même une sorte de concurrence entre ces moyens »[76] [76] Claude Gauvard, Conclusion, dans Le règlement. . . ,...
suite. Dans le cas qui nous occupe, il est ainsi très net que Louis de Mâle espère d’abord, grâce au procès, fléchir le roi dans le sens d’un compromis plus favorable ; n’y étant finalement pas parvenu, il revient à la grâce.
48 Une seconde constatation s’impose toutefois : celle d’une justice déléguée qui fonctionne à l’évidence comme un repoussoir. Le roi lui-même exploite d’ailleurs l’argument, puisqu’il sous-entend, nous l’avons vu, que l’issue du procès accordé à Yolande lui sera par essence plus « défavorable » que celle offerte par la négociation. Mais c’est, une fois de plus, le dernier mémoire des envoyés du comte de Flandre qui permet de vérifier cette réalité : « Seroit icelle voye de justice dure, griefve, peneuse, longue et dommageable a lad. comtesse et deshonnorable, ennuieuse et dommageable a ses amis et a son linage, elle demourrant tousjours en prison pendant le proces qui, par lad. voye de justice, seroit entamey contre elle, qui porroit estre taillés de durer plus longtemps qu’elle ne porroit vivre »[77] [77] Pièce no 9, fol. 33. ...
suite ; on rejoint là, sans nul doute, les plaintes à l’égard du Parlement d’un Philippe de Mézières déplorant la prolixité des plaids, les enquêtes et les juges qui font parfois « mourir les parties par prolongation des causes » et, plus généralement, l’expression de l’opinion d’une époque peu disposée à « accepter les vicissitudes d’une justice royale déléguée »[78] [78] Jacques Krynen, L’empire du roi. . . . ,op. cit. ...
suite.
49 Les grands se font alors particulièrement l’écho de ces revendications générales en insistant sur l’image du prince qui accueille personnellement les justiciables et leur garantit, par sa présence, une justice prompte, sans arguties juridiques... Pour l’obtenir, ils invoquent, du reste, dans le cadre de notre affaire, un autre argument intéressant : le comte de Flandre et les autres amis de Yolande ne sauraient, affirment-ils, aller en procès en Parlement, « car contre sa majesté ne voudroient il entreprendre aucune deffence » et « lad. voye de righeur de justice ne seroit mie courtoisie ne convenable a l’entreprendre directement contre le roy leur souverain seigneur »[79] [79] Pièce 9, fol. 32 v et 33. ...
suite. On ne saurait donc soutenir un procès contre le roi sous peine de lèse-majesté, en quelque sorte ; réalité dont on n’a cependant conscience qu’en fin de parcours, quand il n’est plus d’autre recours envisageable que la grâce !
CONCLUSION
50 La correspondance complexe échangée en 1371-1372 par Louis de Mâle et Charles V a donc eu pour objet de régler deux conflits, a priori très différents, mettant en cause Yolande de Flandre : une affaire de guerre privée, d’une part, entre la comtesse et son ennemi de longue date, le sire de Pierrefort, Henri de Bar ; une affaire de lèse-majesté, d’autre part, dans la mesure où la comtesse donna libre cours à sa vengeance en arrêtant son ennemi sur les terres du roi. Dès lors, deux modes de règlement s’entrecroisent : pour les grands, amis de Yolande, l’intérêt est, à l’évidence, de minimiser la faute commise par leur parente en passant sous silence l’atteinte à la souveraineté royale, pour porter l’affaire sur le terrain du droit des nobles à se faire justice en matière d’honneur et, plus généralement, sur celui du nécessaire respect de la condition nobiliaire mise en péril par les exigences royales. Dans cette optique, les lignagers hésitent entre le recours à la grâce et un procès en Parlement, pour se résoudre finalement à la grâce, devenue la seule solution envisageable.
51 Pour Charles V, en revanche, c’est sur le terrain de la lèse-majesté – même si celle-ci est encore en cours de constitution – qu’il convient de se situer pour obtenir de Yolande la reddition la plus complète, puisqu’il désire avant tout la voir disposer de son héritage au profit du jeune duc de Bar. Seul le pardon royal, assorti de conditions très strictes, peut en effet permettre ce résultat et ce sera précisément le contenu de la lettre de rémission concédée le 26 octobre 1373, ainsi que des traités de délivrance qui suivront. L’issue du conflit sera donc en tous points conforme aux exigences du roi, et les diverses tentatives des lignagers de Yolande pour les infléchir auront été vaines. L’évasion manquée de la comtesse, au tout début de septembre 1372, n’aura, il est vrai, guère permis d’autre fin. La faute fut grave, mais la justice du roi, à l’image de celle du pouvoir divin, davantage fondée sur la miséricorde que sur la rigueur de justice[80] [80] Claude Gauvard, Grâce et exécution capitale. . . ,...
suite, choisit finalement de pardonner en faisant usage de la grâce. En ce sens, le dossier de correspondance étudié aura été précieux pour mesurer le chemin qui mène à la rémission quand celle-ci ne va a priori pas de soi.
52 Plus encore qu’une défense de sa cousine, Louis de Mâle aura, en tout cas, lors des négociations formulé un plaidoyer pro domo en règle en soutenant la condition nobiliaire menacée par les « nouveautés » de l’époque : modernisation des institutions judiciaires, tendance croissante du roi à user de sa souveraineté retrouvée pour intervenir dans les affaires de ses sujets les plus fortunés. Discours qui permet, sous un jour exceptionnel (puisque l’on a là le point de vue des intéressés exprimé de façon directe), de prendre en quelque sorte le pouls du corps nobiliaire sous le règne de Charles V. À l’évidence, les grands du royaume, qui se sentent menacés et estiment perdre sans cesse du terrain[81] [81] Philippe Contamine, La noblesse. . . , op. cit. ...
suite, hésitent entre deux mondes, l’ancien et le moderne ; entre un discours fort – celui du début des tractations – où l’on revendique clairement une exception nobiliaire – il faut se voir reconnaître, sur la base de la tradition féodale, un code d’honneur, un train de vie et une justice spéciale en conformité avec son rang[82] [82] Et il s’agit alors nettement d’un « discours...
suite –, et un discours plus humble qui prend acte de la souveraineté royale, en assimile le contenu et finit par recourir, de façon naturelle, à son arme majeure, la grâce.
53 Qu’en est-il, dès lors, de la sincérité du discours dans ces négociations ? Dans cette correspondance, assurément, il est nombre de passages obligés qui tiennent aux conventions du genre (la négociation et ses intermédiaires ; les étapes de la requête à la supplication) et dont on ne saura jamais dans quel état d’esprit ils ont été formulés. Là où, en revanche, on voit sans nul doute poindre le sentiment, c’est dans l’expression de l’inquiétude du comte de Flandre pour le sort de ses congénères ; car s’il est vrai que le genre comporte également un certain nombre de stéréotypes, l’ensemble paraît contenir un indéniable fond de vérité qui a, encore aujourd’hui, le mérite de convaincre : vers quel monde s’achemine-t-on, en effet, si, avec la caution du pouvoir, les héritiers parviennent, bien avant l’heure, à immobiliser le patrimoine de leurs aînés ?
54 Ce qu’il faut donc peut-être avant tout retenir de ce plaidoyer nobiliaire en faveur de Yolande, c’est le discours de supériorité d’un corps qui se sait nécessaire au pouvoir et ne craint pas d’en abuser : le roi, Charles V en particulier, ne devra-t-il pas reconnaître le droit des grands à la guerre privée dans la mesure où il a, plus que jamais, besoin de sa noblesse et de ses « services fais et ad venir » ? Des services qui permettent encore, pour le moment, à l’encontre des efforts de générations de juristes, d’aller jusqu’à nier l’atteinte majeure aux droits du roi que constituent l’infraction de sauvegarde à deux niveaux et la désobéissance caractérisée : « Le faict de lad. offence n’est pas si grand que l’on dit estre rapporté au roy et que le roy le tient... ».
ANNEXE
55 Correspondance de Charles V, Philippe le Hardi et Louis de Mâle
à propos de la délivrance de Yolande de Flandre,
comtesse de Bar et dame de Cassel.
56 Le corpus de lettres qui va suivre provient d’un recueil du XVIIe siècle (manuscrit du fonds Coislin) conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote f. fr. 18863, aux fol. 20-33 v. Il fait partie d’un vaste ensemble : 41 volumes de copies (f. fr. 18843-18883) réalisés en 1634-1635 par Théodore Godefroy à partir du trésor des chartes de Lorraine[83] [83] En 1634, Charles IV, duc de Lorraine, commanda,...
suite. À l’intérieur du volume 18863, consacré à l’évêché de Verdun, la correspondance se détache du chapitre qui concerne Clermont-en-Argonne [1246-1565] (les pièces doivent prouver la nature de la mouvance de la seigneurie, puisqu’elles portent le titre courant : « Clermont en Argonne est de l’Empire »), signalée par le titre : « Capitulation pour la delivrance et eslargissement de madame Yolend de Flandres, dame de Cassel, que le roy Charles le Quint detenoit ». Il s’agit d’un dossier très complet, mêlant missives et mémoires (de doléances ou d’instruction), de pièces justificatives rassemblées par les émissaires du comte Louis de Mâle en vue de négocier auprès du roi à la fin de l’année 1372. L’ordre des pièces est, à une exception près (celle du premier document), celui du manuscrit, dans la mesure où l’ordre chronologique est restitué.
57 - 1 -
[1370], 4 septembre. – Paris, Hôtel Saint-Pol.
58 Charles V ordonne à Yolande de Flandre, comtesse de Bar et dame de Cassel, de prêter main-forte au bailli de Vermandois et à ses agents contre Henri de Bar, sire de Pierrefort, Pierre son fils, et leurs complices, coupables d’avoir ravagé les terres de l’abbaye de Beaulieu-en-Argonne.
59 B. – F. fr. 18863, fol. 33-33 v.
60 Chere cousine, nous avons commis nostre bailli de Vermandois [fol. 33 v] a aller es parties de Lorraine pour faire justice et pugnition de plusieurs malfaiteurs qui, de jour en jour, ont destruict, pillé et robé, pillent, destruisent et robent la terre de l’eglise de Beaulieu en Argonne qui est de nostre royaume et en nostre protection et special sauvegarde, pour saisir, prendre et mettre en nostre main tout ce que Henry de Bar, chevalier, et Pierre, son filz, tiennent en nostre royaume, pour ce que en leurs fors et puissances receptent et ont recepté lesd. malfaiteurs et sont de leurs familles et serviteurs, si comme on nous a donné a entendre et que commune renommee est que tous tels pillages se font de leur commandement et consentement, dont il nous desplait, se il est ainsi, car de certains propos et pour cause nous avons lad. eglise bien agreable et en icelle grande devotion ; pourquoy nous, tant expressement comme plus poons, vous requerons et mandons qu’en tant ce que led. bailly, ses commis ou deputez vous diront ou requerront de par nous, que vous donnez confort et ayde et faictes en telle maniere que desd. malfaicteurs, de leurs receptants et confortants soit faicte justice et pugnition telle comme au cas appartient, affin de monstrer exemple aux autres et que iceux religieux et leurs subgetz soient restituez de ce que faire se pourra ; et en faictes tant que nous vous en sachons gré et que dores[e]navant lesd. religieux et leurs subjegz demeurent et puissent demeurer en leurs lieux en seurté, pourquoy le divin service devotement se puisse faire et celebrer en lad. eglise et leursd. subjects demeurent et labourent en leurs lieux paisiblement. Donné a Paris en nostre hostel Saint Pol, le IVe jour de septembre. – (Signé : Yuc).
61 - 2 -
[Après le 25 avril 1371], [Avant le 20 octobre 1371].
62 Conditions mises par Charles V à la délivrance de Yolande de Flandre, gardée en prison royale pour avoir arrêté Henri de Bar-Pierrefort sur les terres du roi, à Vincennes.
63 B. – F. fr. 18863, fol. 20-21.
64 Ce sont les fais et poins que le roy porroit querir pour la delivrance la contesse de Bar.
65 Premierement que messires Henris de Bar, qui pieça fu pris entre Paris et le boiz de Vincennes par les gens de lad. contesse, lequel fait elle a advoué ou eu pour agreable, si comme l’en dict, soit rendu et delivré plainement au roy.
66 Item, que tous ceux qui prirent led. messire Henry et qui furent present, aidant et confortant a icelle prise, soi[en]t rendu et delivré au roy pour cause d’amande et de obeissance.
67 Item, que tous les chasteaux ezquels led. messire Henry fu et a esté mené ou detenu depuis que il fu prins, soient rendu et mis en la main du roy pour cause de obeissance et d’amende [fol. 20 v].
68 Item, que les trois poins dessusdiz li soient faict et accomply avant ce que en aucune maniere il entende a la delivrance d’icelle comtesse.
69 Item, que iceux trois poins assevis comme dict est, fera bonne seureté icelle contesse que mal ne dommage ne sera faict ou pourchassié a ceux qui furent ou pourchassierent sa prise et detention pour cause et occasion d’icelluy faict.
70 Item, pour ce que lad. comtesse, par faulx et maulvais rapport, pouvoit croire ou presumer son fils, le duc de Bar, avoir esté coulpable et consentant ou faict de sad. prise, et qu’il n’a pas assez faict ou pourchacié pour et en faict de sa delivrance, ansi que bon fils doit faire a sa mere, pourquoy il porroit estre en son indignation par celle maniere que elle, offendue et courroucié contre sond. filz, porroit vendre et aliener sa terre et son heritage en estranges mains au domage et prejudice de sond. fils et de ses enfans, ycelle contesse faira bonne seureté qu’elle ne vendra ou alienera sa terre ou heritage.
71 Item, que lad. comtesse amendera au roy l’offen[ce]a) [fol. 21] du faict de la prinse dud. messire Henry.
72 - 3 -
[Après le 25 avril 1371], [Avant le 20 octobre 1371].
73 Mémoire présenté à Charles V par le comte de Flandre, Louis de Mâle, en vue de négocier les conditions de la délivrance de sa cousine Yolande de Flandre.
74 B. – F. fr. 18863, fol. 21-26 v.
75 Moderations et attemprementz que monseigneur de Flandres quiert et supplie au roy estre fais sur les poins et articles dessusd. pour la delivrance de sa cousine la comtesse de Bar, et se le roy ne se veut ouvrir a faire la requeste des poins dessusd., ne faire aucune declaration de ce qu’il voudra estre faict pour lad. delivrance, si li soient offert de la part de mond. seigneur de Flandres lesd. points par les moderations qui cy aprés s’ensuivent :
76 [Dans la marge : I ] Primo, sur le premier point ou il quiert que led. messire Henri de Bar li soit rendu, dit icelluy mons. de Flandres que, consideration eue a la cause de la prinse dud. messire Henry, au commandement que lad. contesse fit de le fere prendre, aux excusations et responses qu’elle en fit faire au roy et a l’obeissance que elle en fit offrir au roy, si qu’il appert cy aprés, soubz le nombre de XVII[84] [84] Chiffre qui désigne vraisemblablement, étant...
suite et des autres ensuivants [fol. 21 v], le faict de lad. offence n’est pas si grand que l’on dit estre rapporté au roy et que le roy le tient ; neantmoings, pour honneur du roy et pour faire pleine obeissance a luy, on ly rendra led. messire Henry, mais pour ce ne doibt pas estre esteinct ne mis au neant le droit que icelle contesse avoit contre led. messire Henry qui a esté pris en fait de bonne guerre et a bonne et juste cause. Et pour cette cause li en doit faire le roy plainement raison et garder son droit, et le doit recevoir chargé de telle charge, loyer et obligation qu’il estoit ez mains de lad. comtesse.
77 [Dans la marge : II] Sur le second point ou il dict que tous ceux qui prinrent led. messire Henry..., soit moderé que les preneurs soient seur de leur viez, de leurs corps, de leurs membrez et de avoir bonne et courtoise prison, dons, vivres et autres choses appartenans a leurs estaz, certaine et brieve delivrance de prison, sens faire aultre amende ne service de corps ne de biens ; et par cete maniere le peut et doit bien faire le roy que, consideration as coses dessusdictes et a ce que les preneurs [fol. 22] estoient et sont homme feal et subget a lad. contesse et non du roy et ne y [...]b) ou obeiroient aucunement iceux preneurs, ne a ce ne les porroient contraindre lad. contesse ne autre, pour ce qu’il soit en leur plaine puissance et liberté d’aller ou il leur plaist et sont seigneur quant au gouvernement du chastel ou il sont, qu’il pevent bien tenir contre grant force, et n’est mie a presumer qu’il se doient abandonner a peril de mort pour la delivrance de lad. contesse, mais est chose certaine du contraire, et aussi sembleroit que le roy ne le deveroit pas querir autrement.
78 [Dans la marge : III] Sur le tiers point ou il dit que tous les chasteaux esquelz led. messire Henry a esté mené, etc., soit moderé que le roy se restrainct au chastel de Clermont pour ce que les autres chasteaux esquelz led. Henry fut mené ne sont pas es mains ne en la puissance ou obeissance de lad. contesse, et se on dict que elle les a faict offrir au roy pour cause de sa delivrance, respond que non, mais fu pour cause d’estre ostagé hors de prison et de venir a jour et a droict et non autrement, et n’y [fol. 22 v] estoit pas compris Clermont. Et quant aud. chastel de Clermont qui est et meut de l’Empire, soit moderé icelluy point que pour honneur du roy et pour faire obeissance et plaisir, led. chastel sera delivré et rendu es mains de certaine personne a ce commise de par le roy, souffisante toutesvoiez a le garder bien et seurement, et a le rendre et delivrer arriere, de faict, plainement et paisiblement, sans condition, sans empirement, sans fraude et sanz maulvais engien a icelle contesse ou a son propre et especial commis ad ce par commission scellee de son grant scel et signee de l’un de ses clers et secretaires et non a autres, et qu’il soit fait dedans certain et brief temps ; par cete maniere l’a bien a faire le roy, eu regard aux causes et fais que dessus, et semble a mond. seigneur de Flandres que le comte de Sarrebruche ou le chastellain de Diquemmue[85] [85] Jean IV de Sarrebrück, sire de Commercy, conseiller...
suite qui sont homme et conseiller du roy seroient bon et souffisant commissaire en cest fait pour le roy, et que celluy qui seroit commissaire de par le roy fit serement et seureté a mons. de Flandres de rendre et delivrer icelluy chastel a lad. contesse par la maniere dessusd. au jour qui sera ordonné a le rendre [fol. 23].
79 [Dans la marge : IV] Sur le quart point disant les trois points dessusd. li soient fait et accompli avant ce que, etc., dit led. mons. de Flandres que dure chose et moins raisonnable seroit pour lad. comtesse et pour ses amis que lesd. trois poins fuissent accomply, elle demourant en prison en incertain et en doute d’avoir tantost aprés bonne et certaine delivrance, car iceux trois poins accomplis par la maniere qu’il est contenu elc) dit quart point, on li porroit telle chose demander qu’elle ou ses amis n’accorderoient en aucune maniere et averoit l’en perdu tout ce que on averoit fait pour l’acomplissement desd. poins ; si soit faicte moderation sur ce que desmaintenant soit accordee, passee et bien asseuree la delivrance a plain de lad. contesse par les moderations par avant et cy aprés escriptes et icelle delivrance passee et bien asseuree, soient lesd. trois poins pour l’onneur du roy et pour accomplir sa volenté, premiers faict, assevi et incontinent aprés soit faicte la delivrance de lad. contesse.
80 [Dans la marge : V] Sur le quint point disant que iceux trois poins assevis comme dict est, lad. contesse fera bonne seureté, etc. [fol. 23 v] soit moderé que elle en faira telle seureté que l’en a accoustumé a faire en tel ou semblable cas et faict, est asçavoir par bonnes letres et serementz, et doit tres bien souffire, consideré que elle est plus grande et de plus noble, haut et puissant sanc et linage que les preneurs et qu’elle ne fit ou vint oncques contre promesse ou serement que elle fist ou eust, fut ennemy ou autre.
81 [Dans la marge : VI] Sur le sixieme point disant : « Item, pour ce que lad. comtesse, par faux et mauvais rapports porroit vendre et aliener, etc., fera bonne seureté, etc. qu’elle ne vendra ne alienera sad. terre, etc. », dit led. monseigneur de Flandres que icelle contesse ne aucuns autres ne doit croire ne presumer que sond. fils fist ou pourchassast telle iniquité contre sa mere qui tant l’a amé et tresqu’il fu nez jusque a ce qu’il fu en aige naturel, a gouverné, gardé et deffendu sa terre et son païs contre tous les seigneurs voisins, contre plusieurs du sang de sond. filz et contre tous autres qui, pour le temps de sond. gouvernement, la guerroient et vouloient destruire le païs et l’enfant deshireter, de quoy elle l’a gardé et defendu honorablement et vigoureusement, senz [fol. 24] perdre aucune chose de sa terre ne de ses drois, ne les obligiés ne alienez, ja çoit ce que elle fust vefve dedans le mois aprés la nativité de sond. filz, et depuis qu’il vint au gouvernement de son païs, sad. mere, par son aide et pourchas, l’a deux fois delivré de prison et une fois son ainné filz qui tenoit prison a Metz pour son pere, aveuc plusieurs autres grands services, misez et aides, ne oncquez ne l’y failly de chose qu’elle peuist fere ne finer, et porroit on dire et clerement arguer contre sond. fils, se il queroit ou autres pour luy lad. seureté, qu’il le feroit pour ce qu’il est et se tient coupable et cause du fait de la prise de sad. mere.
82 Item, supposé qu’il en soit coulpable et qu’il ait mal rendu et paié devoir a sad. mere, si ne doit l’en pas pour ce croire ne conclurre qu’elle se doit desloyauter et faire contre droict de nature, contre droict divin et contre le salut de son ame en deshiretant son fils que naturellement elle aime, plus que le filz ne la doit aimer, car amour descend du pere et de la mere ens enfans et non pas a la reverse, et par raison naturelle et civile le pere et la mere doutent autant ou plus infamie [fol. 24 v], deshonneur ou povreté ou misere en personne de leurs enfans que en la leur, et neantmoins, se ad ce estoit meue, si le lasseroit elle pour la grant amour qu’elle a aux beaux enfans que sond. filz a, lesquels elle a amé et encor aime tant comme mere peut aimer ses enfans.
83 Item, peut on arguer et par vraye experience de faict conclure qu’elle ne voudroit proceder a la deshiretance de sond. filz, car autrefois sond. filz l’a courroucié griefvement et angoinsseusement, tellement qu’elle avoit bien cause de lui donner et pourchaisser damaige grant, ce toutesvoies qu’elle ne fit pas, mais depuis li a faict plus de biens et monstré plus d’amour qu’elle n’avoit faict paravant, pour ce qu’elle sçavoit bien que ce qu’il avoit fait au desplaisir de elle, il ne l’avoit pas faict de son propre mouvement, mais par l’exhortation et seduction de mauvais conseil, et ne fu oncques sad. mere tant meue ne courroucié a luy que, toutesfois que elle le veoit, elle ne fust tantost lié et joyeuse et que tous ses courrous et rancunes ne fuissent pardonné et oublié, et encor fera se il veut estre boins filz.
84 Item, dure chose seroit et hors de raison se le roy [fol. 25], qui l’a faict prendre pour le faict de la prinse dud. messire Henry, la detenoit et detient en prison a faveur et suggestion d’autres qui, a tort et pechié, par haine ou convoitise d’avoir le sien, la nuisent et empeschent et font detenir en vilaine prison pour la constraindre, si come l’en dit, a renoncer a son hiretage ou a l’avoir plus tost que droit ; ce que le roy, qui est fontaine et juste balance de justice et pere de misericorde, ne souferra pas, se Dieu plet, quant il sera bien advisé, et ne la contraindra a faire lad. seureté, qui est chose contre raison et de mauvais exemple et que tous ceux et celles qui averont enfans doibvent redouter, se la chose demourroit et estoit faicte par ceste maniere, car le semblable leur peut avenir, pour ce que le monde va en empirant.
85 Item, l’en peut dire et bien le semble que on ne quiert lad. seureté fors tant seulement pour demourer plus longement icelle contesse en peine et en vilaine prison, adfin que en l’article precedent sans moien est dict, et aussi pour plus travailler et desprisier ses amis, car senz raison et en vain feroit l’en icelle seureté, pour ce que de sa nature elle est ja faicte, consideré la nature des choses et des lieux dont l’en veut avoir seureté : [fol. 25 v].
86 Premiers, en la terre que elle a en Flandres, la coustume de tout le païs, notoirement et generalment gardee entre toutes personnes, tant entre signeurs comme autres nobles, est telle que le pere ou la mere ne peut vendre ou aliener son hiretage, deshiretant son enfant, sans gré et consent exprez de son enfant, fors que en certain cas qui ne regardent pas le faict ne la cause pour quoy l’en quiert avoir lad. seureté, et pour ce n’est il besoing d’avoir autre seureté que la coustume.
87 Item, toute l’autre terre de lad. comtesse de son heritage est en royaume subjecte et justiciable au roy, qu’elle ne porroit aliener contre la volonté du roy, qui est assez chose seure en ce faict.
88 Item, l’autre terre qu’elle tient est terre de douaire qu’elle ne peut vendre ne aliener au prejudice de l’hiretier.
89 Parmi ce peut apparoir clairement que led. filz d’icelle contesse est assez asseur pour luy et pour ses hoirs, sans querir autre seureté et, doit bien suffire au roy et a tous autres qui vauldront prendre en gré, raison ; neantmoings, se le roy ne le veut prendre en gré a la priere et supplication dud. monseigneur [fol. 26] de Flandres, toutesvoies, pour faire son plaisir soit moderé icelluy poinct que lad. contesse ne vendra ne alienera son heritage malicieusement ne en fraulde pour deshireter son filz ne ses enfans, mais le gardera ou mieux que elle porra, reservé que elle en porra vendre et aliener, si besoing li est, pour tenir son estat honnorable et deub, pour ses debtes et ses servans paier, pour ses signeurs et amis servir et aider raisonnablement, pour sa terre, ses drois et ses subgez garder et deffendre, pour le salut de son ame et pour toutes autres choses necessaires ; et tout ce faira elle sans fraude et sans mauvais engin ; et de toutes ces choses soient faictes bonnes lettres raisonnables, telle[s] qu’il appartient.
90 [Dans la marge : VII] Sur le septieme point disant que elle amendera au roy l’offence du faict de la prise dud. messire Henry, semble aud. monseigneur de Flandres que, eue consideration aux causes, excusations et responces dont mention est faicte par-dessus et as grans peines, douleurs, aspresses, durtez, maladie et villeniez que lad. comtesse a souffert tres humblement [fol. 26 v] et en patience pour honneur du roy, et a esté un an et environ le quart d’un en forte prison, en une obscure tour et encor est, et entre gens estrainges et en leur subjection, qui est trop dure chose et non veue mesmement a celle dame, et a telle cause le roy porroit bien et deveroit et y feroit son honneur tres bien garder delivrer ad plein icelle contesse et li pardonner et quicter tout, senz en prendre aucune amende, fors de en crier mercy au roy et de en supplier humblement pardon et remission, et se, pour consideration des choses dessus dictes, ne li plait a faire, plaise ly a le faire ceste foix a la supplication de monseigneur de Flandres et pour contemplation de tous les amis de lad. comtesse qui en seront et s’en reputeront estre plus tenu a luy.
91 - 4 -
[1371], 20 octobre[86] [86]Analyse du XVIIe siècle :...
suite. – Paris.
92 Réponse de Charles V au mémoire de Louis de Mâle.
93 B. – F. fr. 18863, fol. 27.
94 [Dans la marge : VIII]
95 A nostre tres cher et tres amé cousin le comte de Flandres.
96 De par le roy,
97 Tres cher et tres amé cousin, nous avons veu ce qu’escrit nous avez et avons oÿ ce que le sire de Diquemue[87] [87] Dixmude, prov. de Flandre occidentale, ch. -l. ...
suite et le prevost[88] [88] Il s’agit sans doute du prévôt de Sainte-Pharaïlde...
suite, vos messagiers, nous ont dict et exposé de par vous sur le fait touchant nostre cousine la comtesse de Bar, duquel faict nous avons dict nostre entention a nostre tres cher et tres amé frere le duc de Bourgoigne, lequel vous en escrit a plain nostre entention et volenté. Donné a Paris, le XX. jour d’octobre. – (Signé :) Graffart.
98 - 5 -
[1371], 20 octobre. – Paris.
99 Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, complète auprès de son beau-père, Louis de Mâle, la réponse de son frère, Charles V[89] [89]Analyse du XVIIe siècle :...
suite.
100 B. – F. fr. 18863, fol. 27-28 v.
101 [Dans la marge : IX] Mon tres cher seigneur et pere, pour le tres grand desir que j’ay de sçavoir bonnes nouvelles de vostre [fol. 27 v] estat, j’envoye par devers vous le porteur de ces letres ; si vous suplie que par lui il vous plaise m’en fere sçavoir la certaineté, et le Benoit Fils de Dieu le veuille faire si boin come mon cuer le desire. Du men estat, mon tres cher seigneur et pere, se il vous plait sçavoir la mercy de Dieu, je estoie en bonne santé au partir de ces lettres, qui ce vous veuille octroyer ; mon tres cher seigneur et pere, plaise vous sçavoir que le signeur de Diquemue et le prevost de Saincte Pharaaiilt[90] [90] Personnages évoqués à la pièce précédente :...
suite, lesquiels vous avez envoyez par deça, pour la delivrance de ma cousine de Bar, ont esté a Sens par devers elle, pour parler a elle sur ce qui peut toucher sa delivrance, et ly ont dicte la creance pour quoy vous les aviez envoyez devers Monseigneur, et avec eulx ont esté Me Pierre d’Orgimont[91] [91] Pierre d’Orgemont, alors président au Parlement,...
suite et Me Aleame Boitel[92] [92] Aleaume Boistel, licencié en lois, maître...
suite, et retournerent de jeudy passé a Paris, et, toutes choses veues et considerees, combien que je en aie faict autant comme si jel i deusse gaigner Paradis, Monseigneur veut avant tout œuvre que le corps messire Henry de Bar luy soit rendu et aussi tous ceux qui furent a sa prise se rendent en ses prisons par la maniere que je vous ay dict, et en outre, pour estre plus seur de elle, il veut que le chastel de Clermont soit mis en sa main, quar il dict que c’est la plus grande [fol. 28] seureté qu’il en aura, et moult luy ay parlé comment que il voulsist dire jusques a combien il luy plairoit tenir led. chastel, de laquelle chose a la premiere journee il ne me volut respondre aucune chose et landemain, quant je li en parlay par toutes les meilleures manieres que je peu, il me dict que vrayement il ne m’en donroit point de journee, mais selon ce qu’elle se porteroit devers luy, et li feroit tant qu’il vous deveroit suffire et voloir bien que autant le chastel vault de revenue, rabatue la garde, il luy face paier et rendre sur ses revenues par dela, et n’aura point de faute ou paiement, et a gregneur seureté il veut que elle se oblige qu’elle ne alienera aulcune chose de son heritage ne n’en porra ordonner fors a ses hoirs, excepté de quatre cents ou cinq cents livres de rente, de quoy elle porra ordonner pour le salut de son ame, et que ceux qui, par le commandement de Monseigneur, la prinrent soient et demeurent en seureté a tousjours, tant eux comme leurs complices ; et ces choses parfaictes et les seuretez baillees en la maniere qu’il appartient, elle sera delivree tout a plain, sans aucune faute, et de ce ne doubtez, et ce mardi prochain, je me partiray de Monseigneur, a l’ayde de Dieu, pour aller en mon païs, et s’il [fol. 28 v] estoit mestier, laquelle chose je ne tiens pas, je seroie retournez dans quatre jours ou en cinq. Toutesvoiez, mon tres cher seigneur et pere, j’ay sceu par Monseigneur que tant comme j’ay esté par dela, et aussi l’a il dict a vos gens, que elle ly a fait offrir pour seureté a bailler le chastel de Clermont, laquelle chose l’a faict plus dure a donner response et avant que je me parte, je mettray toute peine afin qu’elle soit mise hors de la ou elle est, en un autre lieu plus honneste et plus a sa plaisance. Tres cher seigneur et pere, il m’est avis, sauf vostre boin avis, que les choses dessusd. se parfeissent le plus brievement qu’il se porroit faire bonnement. Mon tres cher seigneur et pere, le Sainct Esprit vous ait en sa saincte garde qui vous doint bonne vie et longue. Escrit a Paris, le XXe jour d’octobre au soir.
102 - 6 -
[1372], 4 février. – Gand.
103 Nouvelle lettre de Louis de Mâle à Charles V en vue de réactiver les négociations.
104 B. – F. fr. 18863, fol. 28 v-30.
105 [Dans la marge : X] Mon tres cher et redouté seigneur, j’ay bien veu voz lettres qu’il vous a pleu, passé une piece de temps, moy envoyer, contenant la maniere et la voye comment ma tres chere cousine la comtesse de Bar porroit estre [fol. 29] delivree, esquelles letres vous me mandastes que se autre voye seusse pour sa delivrance, que je le vous fisse sçavoir ; sur quoy vous plaise sçavoir que je ne scay autre voye que celle que mes gens vous ont dict et pieça vous eusse sur ce escript, se ne fust pour ce que j’attendois que ma fille allast a Paris par devers vous adfin qu’elle vous en peust supplier, et vous suply qu’il vous plaise moy tenir pour excusé, mais, mon tres cher et redouté seigneur, s’il convenoit que unement mad. cousine se deshiretast, si comme escrit m’avez, il sembleroit que elle fust coulpable des fais dont on l’a accusee, desquels je tiens pour certain que elle seroit trouvee pure et innocente, s’il vous pleust a elle ouvrir vostre court et elle oïr en ses deffences et faire droict et justice, si comme vous faictes journellement as autres qui ne sont mie pareil a elle ; et ce seroit grans blasmes pour elle, pour moy et pour tout nostre linage et aussi tres mauvais exemple en temps ad venir en cas pareilz. Et, mon tres cher et redouté seigneur, pour ce que sa delivrance je desire a son honneur et ay tant esperé a cuer comme je puis avoir chose du monde, je vous suppli tant humblement comme je puis plus, sur tout le service que je vous fis oncques et que je vous pourroye [fol. 29 v] faire en temps ad venir, que, pour contemplation de moy, il vous plaise, pour l’honneur de nostre linage, faire delivrer mad. cousine parmi ce qu’elle face a l’honnour de vous les voyes que mesd. gens vous ont dict autresfois et a ce condescendre, le moy octroyer de votre grace, et par ma foy vous ne me porriez faire en chose du monde riens que tant me fust agreable, ne de quoy je me tendroie plus tenus a vous regracier, et pleust a Dieu que je fuisse en point de moy traire par devers vous pour ce faict, car je le fairoie de grand voulenté et l’eusse fait pieça, et pour ce qu’aucuns pevent faire doute que ma cousine porroit aliener ses terres en contraire dou duc son filz ou de ses enfans mes cousins, mon redoubté seigneur, selon les coustumes de mon païx elle ne peut ses fiez tenus de moy en Flandres, tant en l’Empire comme en Royaume, changer senz mon consens plus haut de trois ans, et en mon vivant, au plaisir de vous, se ainsi le vous plaist a faire, je ne souffriray qu’elle face aucune fraulde au contraire de sesd. enfans, car oncques ne fu m’entention qu’ilz fuissent deshiretez comme ils ne l’aient point deservi, et de ce soiez tous assurez. Ce qu’il vous plaira en cete besoigne faire pour ma supplication, laquelle j’ay tant a cuer comme dict est, vous plaise moy rescrire [fol. 30] et mander par mes gens et les oïr benignement, croire et delivrer gracieusement de ce qu’ils vous en supplieront de par moy, car ils vous ont ja si longtemps poursui que je doute qu’ils vous aient trop ennuiet. Mon tres cher et redouté seigneur, [Dieu]d) vous ait en sa saincte garde. Escript a Gand, le 4e jour de fevrier.
106 - 7 -
[1372], 9 mars. – Bois de Vincennes.
107 Réponse de Charles V au comte de Flandre.
108 B. – F. fr. 18863, fol. 30-30 v.
109 [Dans la marge : XI]
110 De par le roy,
111 Tres cher et tres amé cousin, nous avons bien veu voz lettres qu’envoyees nous avez, escrites a Gand le 4e de febvrier darrenierement passé, sur le faict de la delivrance de nostre cousine de Bar, par le teneur desquelles nous est apparu que la voye qu’escripte vouse) avions sur sad. delivrance ne plait pas a vous ne a ses autres amis et que vous avés grant desir que nous li veuillons ouvrir voye de justice. Tres cher cousin, si vous faisons sçavoir que la voie qu’escripte vous avions, comme dict est, avoit esté advisee pour la bonne [fol. 30 v] et brieve delivrance de nostred. cousine et pour l’onneur de elle garder et de ses amis, et nous semble qu’elle li pouvoit estre bien profitable ; et puis que nous veons que elle ne li plaist pas, ne a vous ne a ses autres amis, nous, pour le bien de justice de laquelle faire a toutes personnes, sans acceptation, noz predecesseurs ne nous ne fusmes oncques refusants et pour vous complaire et a ses autres amis, avons ordonné et volons li ouvrir voye de justice et a li faire par nostre cour souveraine de Parlement ; et pour ce qu’elle et ses amis puissent estre presentz a ses journees et oïr ce que proposé sera encontre elle et avoir boin conseil et sage pour ses deffences proposer et maintenir, avons ordonné de la faire venir et demeurer a Paris, si que elle ne se puist doloir de deffault et deffendre de conseil et que raison et justice ne li soit faicte. Donné au bois de Vincennes, le IXe jour de mars.
112 - 8 -
[1372, septembre].
113 Dernière lettre de Louis de Mâle à Charles V, portée au roi par les chevaliers Hutin de Haveskerque et Thierry de Hazebrouc.
114 B. – F. fr. 18863, fol. 30 v - 31 v.
115 Mon tres cher et redouté seigneur, j’espoire que vous [fol. 31 ; dans la marge : XII] avez bien en memoire comment par plusieurs fois ay envoyet par devers vous et mout humblement supplié et fait poursuir pour le fait de la delivrance de ma tres chere et feale cousine la contesse de Bar et comment je vous ay escrit et certiffié par mes letres que oncques ne fut m’entention que les enfans dou duc de Bar, mes cousins, fuissent deshiretez ne frauldez de l’heritage que a eulx porra apartenir ou competer ou temps ad venir a cause de la succession de mad. cousine, comme ses fiez tenus de moy, tant en l’Empire comme en vostre royaume, elle ne peust changer ne aliener en aucune maniere senz consens de moy, et encores mad. cousine n’a peu estre delivree, je, pour especiale que j’ay en vostre bonne grace, envoye derechief par devers vous mes chevaliers messire Hustin de Havesquerque et messire Thierry de Hazebreuc, porteurs de cetes ; et vous supplie tant humblement comme je puis plus, sur tout le service que je vous fis oncques et que je vous pourroye faire en temps ad venir, qu’il vous plaise de vostre grace quicter et donner a moy et au linage de elle tout ce que on li amet et impose qu’elle peut avoir mespris par devers vous, et ycelle faire delivrer, en faisant a l’onneur de [fol. 31 v] vous ce que autrefois vous en a esté presenté de par elle ; et, ce faict, si aucuns li veut poursuir ou faire partie contre elle d’aucun faict, elle sera appareillee de, toutesfois que mestier sera, ester a droict par-devant vous et respondre tant que l’honneur de elle et de son linage y sera gardé, se Dieu plait, et de ce me fais fors pour elle, mon tres cher et redouté seigneur, plaise vous a ceste fois de vostre grace condescendre a ma supplication et icelle octroyer pour l’honneur de elle et de moy et de tout son linage, et pour ce serons tousjours de plus tenus a vous servir, car sa delivrance honnorable je et tous ceux de son linage avons et devons avoir moult a cuer pour l’onneur dou linage, et pour ce vous plaise faire a mesd. chevaliers si gracieuse response que je, qui ce ay par especial a cuer autant que chose du monde, soie de plus tenus a vous servir et, parmi ce, si comme autrefois escrit vous ay et certes ne par mes lettres oncques ne fut ne est m’entention que lesd. enfans du duc soient defrauldé de l’heritage que a eulx pourra competer ou temps avenir de la succession de mad. cousine, comme dict est, et de ce soiés tout assurez, mon tres cher et redouté seigneur.
116 - 9 -
[1372, septembre].
117 Mémoire d’instructions données aux chevaliers Hutin de Haveskerque et Thierry de Hazebrouc, chargés de négocier pour le comte de Flandre auprès de Charles V[93] [93] Au dos du mémoire fut vraisemblablement porté,...
suite.
118 B. – F. fr. 18863, fol. 31 v-33.
119 [Dans la marge : XIII] Memoires a messire Hustin et a messire Thierry [fol. 32] qui presentement portent au roy les lettres de monseigneur de Flandres dessus escriptes sans moyen, lesquelles ils presenteront au roy et le supplieront humblement qu’il luy plaise de sa grace faire ce que mond. seigneur de Flandres li escript pour contemplation de tout le linage de Bretagne et de Flandres, et en ce faisant il faira plaisir a Dieu et honneur, bonne paix et bonne amour entre les parties, et en demourront eulx et leurs successeurs a tousjours mais plus tenu et obligié au roy et au royaume et de faixt le monsterront quant le cas s’y echerra.
120 [Dans la marge : XIV] Et se le roy de premiere face ne le voloit fere par celle maniere, mais leur respondit qu’il deliverroit mad. la comtesse par les poins, termes et conditions que autreffois il a escript, c’est assavoir que elle se deshiretast et si que il estoit contenu ez lettres que le roy en envoya a mond. seigneur de Flandres, lezquelles nous n’avons point de copie, mais la copie des letres de la reprise que mons. de Flandres ly en fit est dessus escrite, vous poirez dire au roy en substance la conclusion de ce qui est contenu en lad. reprise du comte et li poirés monstrer et requerir en suppliant qu’il [fol. 32 v] veuille perseverer en ce que autreffois en a escrit a monseigneur de Flandrez et faict escrire par monseigneur de Bourgoigne, si comme il appert par la copie de leursd. lettres dessus escrite, car simple parole du roy doit estre plus ferme, constante et estable que promesse solennelle et serement des autres, et doit parole de roy estre vraye comme Évangile et lairgement et benignement, sans caption, estre entendue et entrepretee, par especial en matiere favorable et en cas de remission et absolution, si comme est le faict de mad. dame, et par plus forte raison doit tenir ce que par sa lettre et sur son seel, et par la lettre et soubz le seel de son propre frere, ratiffié par luy, a promis et escrit.
121 [Dans la marge : XV] Et se le roy respond qu’a la priere de monseigneur de Flandres et des amis, il a voulu et veut ouvrir voye de justice a mad. dame, etc., vous poirez respondre que tousjours a esté la volonté et entention de monseigneur de Flandres et des autres amis que la grace du roy fonderoient ils volontiers et adés en ont supplié et supplient, en tant comme il peut toucher et regarder l’offence de luy, car contre sa majesté ne voudroient il entreprendre aucune deffence, en fait de mad. dame leur cousine ne d’autre ; ja soit ce, il tiennent que elle en est innocente et discoulpable [fol. 33], mais neantmoins vouldroient humblement excuser leurd. cousine par devers luy, en faisant tous honneur et obeissance, avec la peine que elle a souffert et, elle delivree par la maniere que on le requiert, on la menroit a jour et a droict encontre tous autres qui aucune chose luy voudroient demander ou imposer, pour soy deffendre tant avant, comme il appartendroit de raison et que l’onneur de elle et de son linage y soit gardee.
122 [Dans la marge : XVI] Et avec ce que lad. voye de righeur de justice ne seroit mie courtoisie ne convenable a l’entreprendre directement contre le roy leur souverain seigneur, seroit icelle voye de justice dure, griefve, peneuse, longue et dommageable a lad. comtesse et deshonnorable, ennuieuse et dommageable a ses amis et a son linage, elle demourrant tousjours en prison pendant le proces qui, par lad. voye de justice, seroit entamey contre elle, qui porroit estre taillés de durer plus longtemps qu’elle ne porroit vivre ; et pour ces causes supplient led. monseigneur de Flandres et les autres du linage que le roy leur veuille faire la grace que dessus.
Notes
[ 1] Sur le problème général de la résolution des conflits, voir Le règlement des conflits au Moyen Âge : actes du colloque de la SHMES. – Angers, 2000, Paris : Publ. de la Sorbonne, 2001.
[ 2] Claude Gauvard, Grâce et exécution capitale : les deux visages de la justice royale française à la fin du Moyen Âge, BEC, t. 153, 1995, p. 275-290, à la p. 280.
[ 3] Pour une analyse complète de l’épisode, voir Michelle Bubenicek, Quand les femmes gouvernent. Droit et politique dans la France du XIVe s. : l’exemple de Yolande de Flandre (1326-1395), Paris, 2002 (Mémoires et documents de l’École des chartes, 64), au chap. VI, p. 245 et sqq.
[ 4] La haine profonde de Yolande de Flandre à l’égard du personnage est ancienne à l’époque des faits ; elle remonte à l’épisode de sa régence dans le comté de Bar (1344-1360), contestée par le sire de Pierrefort, proche parent des héritiers du comté.
[ 5] Chronique des quatre premiers Valois(1327-1393), Siméon Luce (éd.), Paris, 1862 (Soc. de l’histoire de France), p. 242 : « Cy parle de la duchesse (sic) de Bar qui fu femme de monseigneur Philippe de Navarre, laquelle portoit guerre a son fils qui avoit a femme une des sœurs du roy de France, et pour ce estoit prisonniere a Paris ».
[ 6] Ernest Lavisse, Le pouvoir royal au temps de Charles V, Revue historique, 3, 1884, p. 233-280, aux p. 237-238.
[ 7] Sur la nature précise du crime commis par Yolande de Flandre, qui a encore du mal à se nommer, et sur toutes ses implications, voir Michelle Bubenicek, Quand les femmes gouvernent..., p. 251 et sqq.
[ 8] Voir, par exemple, Josep M. Salrach, Les modalités du règlement des conflits en Catalogne aux XIe et XIIe s., dans Le règlement des conflits...,op. cit. (n. 1), p. 117-134, à la p. 120 ; Hélène Débax, Médiations et arbitrages dans l’aristocratie languedocienne aux XIe et XIIe siècles, dans Ibid., p. 135-147, à la p. 137.
[ 9] Juliette-M. Turlan, Amis et amis charnels, RHD, 1969, p. 645-698, aux p. 678-682 ; Dominique Barthélemy, L’État contre le lignage, Médiévales, 10, 1986, p. 49 ; Claude Gauvard, « De grace especial » : Crime, État et Société en France à la fin du Moyen Âge, Paris, 1991, t. 2, p. 613 et sq.
[ 10] Solidarités familiales connues par un mémoire de 1373 intitulé « Memoire pour la delivrance de la comtesse de Bar » (AN, J 582, no 14) qui comporte la liste des « pleiges pour la contesse de Bar ».
[ 11] Roland Delachenal, Histoire de Charles V, Paris, Picard, 1909-1931, 5 vol., au t. 5, p. 236 et sq.
[ 12] Comme en témoignent les visites régulières des émissaires du comte à Yolande dans sa prison : ainsi, par exemple, à Sens (Pièce 5).
[ 13] Pierre d’Orgemont et Aleaume Boistel.
[ 14] Exigences détaillées qui figurent à la pièce 2.
[ 15] Il s’agit des « Moderations et attemprementz que monsieur de Flandres quiert et supplie au roy estre fais sur les poins et articles dessusd. pour la delivrance de sa cousine la comtesse de Bar » (Pièce 3).
[ 16] Gerd Althoff, Spielregeln der Politik im Mittelalter : Kommunikation in Frieden und Fehde, Darmstadt, 1997, p. 218 et sqq.
[ 17] Pièce 5, au fol. 27 v : le roi ne cesse de réclamer la remise de Henri de Bar, toujours prisonnier de Yolande à la date des négociations, ainsi que celle des complices de la comtesse ; il demande, en outre, que lui soit remis en gage le château de Clermont-en-Argonne, siège du douaire de Yolande ; enfin, il souhaite que la comtesse s’engage à ne plus disposer de ses biens à l’exception d’une somme modique (400 à 500 livres de rente), ce qui constitue le fond de l’affaire (voir infra).
[ 18] La neutralité n’existe pas dans les conflits médiévaux qui redéfinissent en permanence les liens sociaux, alors confirmés ou rompus : Patrick J. Geary, Vivre en conflit dans une France sans État : typologie des mécanismes de règlement des conflits (1050-1200), Annales ESC, 5, 1986, p. 1107-1133, à la p. 1114.
[ 19] Philippe le Hardi insiste, par exemple, sur le fait que son frère se dérobe face à ses questions précises : « Moult luy ay parlé comment que il voulsist dire jusques a combien il luy plairoit tenir led. chastel, de laquelle chose a la premiere journee il ne me volut respondre aucune chose ».
[ 20] L’héritière du comté de Flandre fut, on le sait, extrêmement sollicitée, tant du côté anglais que du côté français : Françoise Autrand, Charles V, Paris, Fayard, 1994, p. 531-534.
[ 21] Jean-Marie Moeglin, Pénitence publique et amende honorable au Moyen Âge, Revue historique, 298, 1997, p. 225-269, aux p. 226-227 et 253 ; Id., Édouard III et les six bourgeois de Calais, Revue historique, 292, 1994, p. 254, n. 55. Voir, en dernière analyse, Id., Les bourgeois de Calais. Essai sur un mythe historique, Paris, 2002.
[ 22] Quoiqu’il y ait eu, finalement, assez peu d’exécutions en réponse aux crimes politiques : Claude Gauvard, Grâce et exécution capitale..., p. 281-284. Par ailleurs, jusqu’au XVe s., la lèse-majesté ne fait pas encore partie des crimes dits irrémissibles : Ead., De grace..., op. cit. (n. 9), p. 839-840.
[ 23] « Et par ung frere prescheur qui estoit son confesseur, elle eschappa de prison et s’enfuy jusquez pres de Flandres, maiz elle fut reprinse par monseigneur de Reneval et ramenee a Paris » : Chronique des quatre premiers Valois..., op. cit. (n. 5), p. 243 ; il s’agit du sire de Longueval, chambellan du roi, sur les terres duquel se trouvait un passage qui aurait dû permettre à la comtesse d’arriver sans encombre à son château du bois de Nieppe. Or, soit cupidité, soit ambition, le sire de Longueval y guetta la passage de Yolande et s’empara de sa personne, puis il la ramena à Paris, où elle réintégra sa prison du Temple.
[ 24] En particulier le recours à la voie judiciaire comme alternative : voir infra.
[ 25] Jean-Marie Moeglin, Pénitence publique..., op. cit. (n. 21), p. 253 et sq., donne de nombreux exemples de ce type.
[ 26] Gerd Althoff, Spielregeln...,op. cit. (n. 16), p. 99-125 et 229-257.
[ 27] Jean-Marie Moeglin, Pénitence publique..., op. cit. (n. 21), p. 228-229.
[ 28] Voir la fin de la pièce no 3 (fol. 26 v).
[ 29] Yolande fut gardée en prison fermée pendant près de deux ans et demi, ce qui représente une durée exceptionnelle, et donc extrêmement dommageable, pour l’époque : Claude Gauvard, De grace..., op. cit. (n. 9), p. 885 et sq., constate, en effet, que la durée d’une incarcération n’excède pas quinze jours dans 40 % des cas et juge par ailleurs (p. 930) « rigoureux » un temps d’emprisonnement de deux mois imposé à la concubine d’un prêtre...
[ 30] Voir le cas tout à fait similaire tiré de la Chronique du Religieux de Saint-Denis, donné par Jean-Marie Moeglin, Rituels et « Verfassungsgeschichte » au Moyen Âge, Francia, 25, 1998, p. 245-250, à la p. 247.
[ 31] Ces intercesseurs qui demandent au roi d’exercer sa miséricorde se retrouvent dans bon nombre d’affaires de ce type : Jean-Marie Moeglin, Pénitence publique..., op. cit. (n. 21), p. 253.254.
[ 32] Id., Édouard III..., p. 229-267, à la p. 234, note également, à propos d’Édouard III vis.à-vis des bourgeois de Calais, que c’est précisément le « caractère à la fois théâtral et hiérarchisé des supplications qui finissent par persuader Édouard de renoncer à son projet ».
[ 33] Michelle Bubenicek, Quand les femmes gouvernent..., op. cit. (n. 3), p. 252 et sqq.
[ 34] C’est tout le sens des « Moderations et attemprementz » de 1371 (pièce no 3).
[ 35] Les citations du type « pour honneur du roy et pour faire pleine obeissance a luy » abondent à la pièce 3 et ne se retrouvent plus telles quelles par la suite.
[ 36] Voir, ainsi, à la pièce no 9, au fol. 32 v.
[ 37] Claude Gauvard, De grace..., op. cit. (n. 9), p. 881-882.
[ 38] Sentiment courant à l’époque chez les parents de prisonniers : Claude Gauvard, L’image du roi justicier en France à la fin du Moyen Âge d’après les lettres de rémission, dans La faute, la répression et le pardon. Actes du 107e Congrès nat. des soc. savantes, Brest 1982, Paris, 1984, p. 165-192, à la p. 174.
[ 39] Voir à la pièce no 3 (fol. 25).
[ 40] Philippe Contamine, De la puissance aux privilèges : doléances de la noblesse française envers la monarchie aux XIVe et XVe siècles, dans La noblesse au Moyen Âge, XIe-XVe s. Essai à la mémoire de Robert Boutruche, Philippe Contamine (éd.), Paris, 1976, p. 235-357, à la p. 236.
[ 41] Pièce no 3, fol. 25.
[ 42] Aspect très net dans la conclusion des « Moderations et attemprementz » de 1371 (pièce 3), mais surtout sensible lorsque la position royale semble se durcir : ainsi, le 4 février 1372 (pièce 6) : « Je vous suppli tant humblement comme je puis plus, sur tout le service que je vous fis oncques et que je vous pourroye faire en temps ad venir » (le document contient d’autres mentions de ce genre, ainsi que la lettre et le mémoire qui suivent) ; le service militaire des nobles était, en effet, fondamental pour la royauté, compte tenu de la guerre qu’elle entendait mener contre les Anglais.
[ 43] Philippe Contamine, De la puissance aux privilèges..., op. cit. (n. 40), p. 246, souligne déjà la présence de cette revendication dans les chartes accordées par Louis X aux nobles ligueurs de 1314-1315 ; le droit de guerre privée y figure, du reste, aux côtés d’autres revendications pour le moins intéressantes, en particulier la demande de garanties judiciaires accordées aux seuls nobles, ce qui va tout à fait dans le sens de notre propos : voir infra.
[ 44] Raymond Cazelles, La réglementation royale de la guerre privée de Saint Louis à Charles V, et la précarité des ordonnances, RHD, 38, 1960, p. 530-548.
[ 45] Voir Philippe de Beaumanoir, Coutumes de Beauvaisis, A. Salmon (éd.), Paris, 1900, t. 2, p. 354-365.
[ 46] Comprenant des représentants de la Champagne, de la Bourgogne, du Berry, de l’Auvergne, du Bourbonnais et du Nivernais : Ordonnances des rois de France..., t. 5, 21, art. 10 (cité par Raymond Cazelles, La réglementation royale..., op. cit. (n. 44), p. 544, n. 67).
[ 47] Philippe Contamine, De la puissance aux privilèges..., op. cit. (n. 40), p. 250 et 255.
[ 48] « qui est trop dure chose et non veue mesmement a celle dame » (Pièce 3, au point VII).
[ 49] Les nobles ont, en effet, désormais le sentiment de constituer un groupe menacé par la montée en puissance d’autres groupes (bourgeois, marchands et officiers) : Philippe Contamine, La noblesse au royaume de France de Philippe le Bel à Louis XII, Paris, PUF, 1997, p. 314.
[ 50] Revendication qui devient un véritable leitmotiv au XVe siècle ; la noblesse martèle l’idée que le roi doit la reconnaître et la maintenir dans ses « franchises, libertez, preeminences, juridicions et prerogatives » : Philippe Contamine, La noblesse...,op. cit. (n. 49), p. 322-323 ; Jacques Krynen, L’empire du roi : idées et croyances politiques en France, XIIIe-XVe s., Paris, Gallimard, 1993 (Bibliothèque des histoires), p. 449.
[ 51] Constatations tout à fait semblables, pour la noblesse franconienne de la fin du Moyen Âge, chez Joseph Morsel, La noblesse contre le prince, Thorbecke Verlag, 2001, p. 273-279.
[ 52] Marie de France, née en 1344 ; son mariage conclu en 1364 avec l’héritier du duché de Bar fut l’un des premiers succès diplomatiques de Charles V.
[ 53] Yolande accusait son fils d’ingratitude (voir, sur ce point, les développements très explicites de la pièce no 3, au point VI) et alla jusqu’à l’emprisonner provisoirement pour obtenir de lui le remboursement de dettes importantes contractées pour lui...
[ 54] Fait dont Yolande elle-même ne semble pas avoir douté, comme l’indiquent plusieurs mentions du dossier : voir, par exemple, la pièce no 2, au début du fol. 20 v.
[ 55] Les difficultés financières des nobles de l’époque, qui motivent leur recours constant à l’emprunt, sont bien connues : voir, par exemple, Marie-Thérèse Caron, Vie et mort d’une grande dame : Jeanne de Chalon, comtesse de Tonnerre, Francia, 8, 1980, p. 147-190.
[ 56] Ou encore par le biais des constitutions de rentes : voir François Olivier-Martin, Histoire de la coutume de la prévôté et vicomté de Paris, t. 2, Paris, 1930, p. 325.
[ 57] Pièce no 3, au point VI, fol. 26.
[ 58] Sur la distinction entre « visage traditionnel » et « visage nouveau » du roi à la fin du Moyen Âge, voir la très utile synthèse d’Albert Rigaudière, Pouvoirs et institutions dans la France médiévale. Des temps féodaux aux temps de l’État, Paris, A. Colin, 1994, p. 18-21.
[ 59] Pièce no 3, fol. 25.
[ 60] Ibid., fol. 26 v : « Plaise ly a le faire ceste foix a la supplication de monseigneur de Flandres et pour contemplation de tous les amis de lad. comtesse qui en seront et s’en reputeront estre plus tenu a luy. »
[ 61] Pièce no 3, fol. 21 v.
[ 62] On sait, en effet, que la grâce royale peut s’appliquer à des sujets habitant l’Empire, « moyen efficace de les faire “demourer” au royaume » : Claude Gauvard, De grace..., op. cit. (n. 9), p. 896.
[ 63] Évolution manifeste, par exemple, au vu du contenu du De regimine principum (1277-1279) de Gilles de Rome, dont Charles V avait plus d’une dizaine d’exemplaires dans sa bibliothèque (Jacques Krynen, L’empire du roi...,op. cit. (n. 50), p. 186) : ce miroir ne fait aucune référence aux relations féodales et vassaliques, et il y est fait table rase de la fidélité, du serment, de la réciprocité des devoirs (tous éléments qui apparaissent, au contraire, en bloc dans nos documents), « signe évident de la figure et du rôle suréminents du roi ».
[ 64] Réflexion qui a lieu dès Philippe le Bel (Jacques Krynen, L’empire du roi...,op. cit. (n. 50), p. 362) et que l’on retrouve au début du XVe siècle, comme un leitmotiv, dans l’œuvre d’un Jean de Terrevermeille.
[ 65] Michelle Bubenicek, Quand les femmes gouvernent..., op. cit. (n. 3), p. 252 sqq.
[ 66] Voir le contenu de la pièce no 3, au point VI.
[ 67] Jacques Krynen, L’empire du roi...,op. cit. (n. 50), p. 252 et 448.
[ 68] Ibid., p. 457.
[ 69] Philippe Contamine, La noblesse..., op. cit. (n. 49), p. 33, souligne la prétention insistante des nobles à obtenir du roi un accueil privilégié ; voir également Claude Gauvard, Entre justice et vengeance : le meurtre de Guillaume de Flavy et l’honneur des nobles dans le royaume de France au milieu du XVe siècle, dans Guerre, pouvoir et noblesse au Moyen Âge : mélanges en l’honneur de Philippe Contamine, J. Paviot et J. Verger (éd.), Paris, 2000, p. 291-311, à la p. 310.
[ 70] Pièce no 3, point V, fol. 23.
[ 71] Lettre du 4 février 1372 (pièce no 6, fol. 29).
[ 72] Pour des considérations similaires sur la valeur proportionnelle au rang social des serments prêtés, voir Jean-Michel Picard, Les procédures judiciaires en Irlande au haut Moyen Âge, dans Le règlement des conflits...,op. cit. (n. 1), p. 67-81, à la p. 76 ou encore Pal Engel, Le règlement des conflits dans la Hongrie médiévale, dans Ibid., op. cit. (n. 1), p. 305-315, à la p. 309.
[ 73] Telle que la rêve, parmi d’autres réformateurs « passéistes », un Guillaume de Machaut, que l’on sait d’ailleurs proche de Yolande de Flandre, puisqu’il composa à son service (Michelle Bubenicek, Quand les femmes gouvernent..., op. cit. (n. 3), p. 154, n. 39).
[ 74] Voir, sur ce point, la très utile mise au point de Jean-François Lemarignier, La France médiévale : institutions et société, Paris, A. Colin, 1970, p. 325-326.
[ 75] Maurice H. Keen, English society in the late Middle Ages (1348-1500), Londres, 1990, p. 203.
[ 76] Claude Gauvard, Conclusion, dans Le règlement..., op. cit. (n. 1), p. 388.
[ 77] Pièce no 9, fol. 33.
[ 78] Jacques Krynen, L’empire du roi....,op. cit. (n. 50), p. 261-263 et 266.
[ 79] Pièce 9, fol. 32 v et 33.
[ 80] Claude Gauvard, Grâce et exécution capitale..., op. cit. (n. 2), p. 290.
[ 81] Philippe Contamine, La noblesse..., op. cit. (n. 49), p. 316.
[ 82] Et il s’agit alors nettement d’un « discours de supériorité qui permet à un petit groupe de revendiquer un certain nombre de privilèges judiciaires qui, en retour, contribuent eux-mêmes à définir la noblesse » : Claude Gauvard, Conclusion..., op. cit. (n. 76), p. 390.
[ 83] En 1634, Charles IV, duc de Lorraine, commanda, en effet, à son garde du trésor d’en extraire toutes les pièces qu’il jugerait importantes pour ses droits ducaux ; on en remplit six coffres qui furent finalement mis en dépôt à Nancy, puis transportés à Paris, en la Sainte Chapelle, pour faciliter la fin de l’inventaire ; ils y étaient encore en 1728 (!) : Dom Calmet, Histoire de Lorraine, Nancy, 1728, t. 1, p. 99. Ces vicissitudes expliquent la perte de certains documents qui n’ont pas été réintégrés par la suite au sein du trésor, cas du présent dossier.
a) Signe abréviatif omis.
[ 84] Chiffre qui désigne vraisemblablement, étant donné la présence d’autres mentions marginales de ce type, la dernière pièce de l’ensemble, soit, dans l’ordre chronologique restitué qui est celui de l’édition, la première pièce (l’ordre donné par Charles V à Yolande de collaborer à la poursuite de Henri de Bar).
b) Points de suspension indiquant que le copiste n’a pas lu.
[ 85] Jean IV de Sarrebrück, sire de Commercy, conseiller du roi, bouteiller de France et président lai de la Chambre des comptes ; et le châtelain de Dixmude.
c) On lit et à corriger en el.
[ 86] Analyse du XVIIe siècle : « Copie de la lettre du roy au comte de Flandres, le XX. jour d’octobre, l’an LXXI. »
[ 87] Dixmude, prov. de Flandre occidentale, ch.-l. arr.
[ 88] Il s’agit sans doute du prévôt de Sainte-Pharaïlde de Gand, également mentionné aux côtés du sire de Dixmude dans la pièce suivante.
[ 89] Analyse du XVIIe siècle : « Copie de la lettre du duc de Bourgoigne envoyee au comte de Flandres. »
[ 90] Personnages évoqués à la pièce précédente : le sire de Dixmude et le prévôt de Sainte-Pharaïlde.
[ 91] Pierre d’Orgemont, alors président au Parlement, est nommé chancelier du Dauphiné en février 1372.
[ 92] Aleaume Boistel, licencié en lois, maître des requêtes de l’hôtel du roi, est spécialiste des affaires flamandes : il négocia en partie le mariage franco-flamand de 1369.
d) Formule abrégée par le copiste du XVIIe siècle et remplacée, dans le manuscrit, par des points de suspension.
e) Le manuscrit du XVIIe siècle porte “nous », sans doute en raison d’une erreur de lecture, sur le document du XIVe s., des deux jambages ( « v » pour « n » ).
[ 93] Au dos du mémoire fut vraisemblablement porté, en copie d’époque, le texte du mandement de Charles V du 4 septembre 1370, car le manuscrit du XVIIe s. porte, à la fin du document, la mention : « et au dos est escrit : » ; il s’agit de la pièce no 1.
Résumé
L’édition de la correspondance – jusque-là inédite – échangée par le roi Charles V et le comte de Flandre Louis de Mâle à propos de la libération de leur parente Yolande de Flandre constitue, en même temps qu’un corpus d’une exceptionnelle rareté, une source de premier ordre pour l’analyse du processus de la négociation politique : elle permet en effet d’en décrire les étapes, parmi lesquelles on distingue l’intervention de médiateurs, le jeu des émotions et le recours à la grâce royale toute-puissante. Mais au-delà du mécanisme des tractations, c’est leur enjeu majeur qu’elle permet de dégager : plus qu’un cas individuel, le « cas Yolande » apparaît ainsi comme un moyen de réajuster, de reformuler la position du corps nobiliaire vis.à-vis de l’État monarchique à un moment où ce dernier est justement en cours de définition.
Key Words
XIVth century, letters, Charles V, nobility, justice, negociation, lese-majesty
The edition of the heretofore unpublished correspondence between Charles V, King of France, and Louis de Mâle, Count of Flanders, concerning the liberation of their relative Yoland of Flanders is an exceptionally unusual corpus and a first-rate source for analyzing the process of political negotiation during the late Middle Ages. It allows us to distinguish the stages of such negotiation, such as the mediator’s action, the interplay of emotions and, finally, the plea for omnipotent royal pardon. Much more can be learned from this corpus than mechanisms of negotiation, however. The « Yoland case » can also help us adjust and reformulate our understanding of the position of the nobility with regard to the monarchical State, at the very moment of the latter’s definition.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Michelle Bubenick « À propos d'une correspondance inédite de Charles V et de Louis de Mâle : étapes, moyens et enjeux d'une négociation politique », Revue historique 1/2003 (n° 625 ), p. 3-42.
URL : www.cairn.info/revue-historique-2003-1-page-3.htm.
DOI : 10.3917/rhis.031.0003.