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Revue historique

2005/3 (n° 635)

  • Pages : 250
  • ISBN : 9782130550440
  • DOI : 10.3917/rhis.053.0705
  • Éditeur : P.U.F.


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— Archives nationales, État sommaire des fonds d’archives privés, séries AP (1 à 629 AP) et AB XIX, Paris, Centre historique des Archives nationales, 2004, 1379 p. — Quel que soit l’objet de leurs investigations, tous les historiens se réjouiront de voir paraître cet impressionnant État sommaire des fonds privés conservés aux Archives nationales, instrument de recherche attendu depuis longtemps et avec une impatience légitime. La précédente version, datée de 1973, présentait les 315 premières sous-séries ; en trente ans, le volume de la série AP a doublé, ce qui témoigne d’une politique d’acquisition ardemment poursuivie et prouve que les antiques réticences des fonctionnaires de l’État à s’encombrer de papiers privés ne sont plus, heureusement, qu’un très lointain souvenir.

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Chaque fonds fait l’objet d’une présentation individuelle, plus ou moins détaillée selon son ampleur mais toujours précise et fournissant toutes les informations nécessaires au lecteur (dates extrêmes, conditions d’accès, état des inventaires, etc.) ; suit une analyse forcément succincte des principaux groupes de cotes, qui permet de saisir facilement le contenu et les grandes articulations du fonds : on regrettera, bien sûr, que les descriptions soient extrêmement rapides, mais on ne voit vraiment pas comment les auteurs auraient pu faire autrement, sauf à produire un livre démesuré. Les notices se terminent avec la mention des sources complémentaires et de la bibliographie. C’est peut-être sur ce dernier point de détail qu’on pourrait adresser quelques légers reproches aux auteurs qui n’indiquent souvent que des ouvrages très généraux et donc peu utiles, mais ce grief insignifiant n’est soulevé ici que pour obéir à la loi du genre qui veut qu’un compte rendu renferme toujours quelques critiques. En définitive, cet ouvrage considérable est une incontestable réussite de la section des Archives privées et de ses responsables successifs ; il faut en remercier chaleureusement les divers auteurs et particulièrement Claire Sibille qui a été l’ultime maître d’œuvre de ce beau volume.

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Il est bien difficile, on s’en doute, de donner un aperçu même superficiel de l’extraordinaire richesse de la série AP et il faut se résoudre à ne citer ici que de trop rares exemples suggérant les ressources et la diversité de son contenu. L’Ancien Régime se taille, bien sûr, la part du lion, avec le fameux chartrier de Thouars et les fonds de plusieurs personnages illustres (Sully, Malesherbes, Maurepas, amiral d’Estaing, etc.), sans oublier les prestigieuses archives de la Maison de France. La Révolution française est représentée par Brissot et l’abbé Grégoire, tandis que le Premier Empire offre une belle moisson : Napoléon, Fouché, Talleyrand et un fort contingent de maréchaux. Pour le XIXe siècle, l’abondance des fonds devient prodigieuse, particulièrement pour les hommes politiques de premier plan (Guizot, Thiers, Persigny, Rouher, Duruy, Émile Ollivier, Jules Favre, Jules Simon, etc.) ; quant au XXe siècle, qui fait l’objet d’un effort particulier de collecte depuis quelques années, il n’est pas moins riche : la politique est nettement avantagée, avec divers fonds de personnalités de grande envergure (dont Alexandre Millerand, Charles Maurras, Paul Reynaud, Maurice Thorez, Vincent Auriol, Edgar Faure, René Pleven), et plusieurs fonds de partis politiques, comme le PSU et le MRP, ou de hauts fonctionnaires. Malgré quelques noms illustres (Édouard Branly, André Lurçat, Auguste Perret, Pablo Picasso, le TNP), les autres secteurs d’activité restent toutefois moins représentés et une certaine diversification pourrait être utile à l’avenir.

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Les trésors de la série AP ne doivent pas faire oublier la trop méconnue sous-série AB XIX, destinée aux pièces isolées et aux petits fonds (sans que la frontière avec AP soit toujours bien nette). La formule de l’État sommaire lui interdit, bien sûr, de citer un à un tous les documents recueillis et il faut seulement souhaiter qu’il en paraisse prochainement un répertoire numérique le plus complet possible. Il faut cependant citer, parmi les ensembles de quelque importance, les fonds du séminaire de Saint-Sulpice et celui du tribunal des maréchaux de France, les télégrammes officiels de juin-juillet 1870, plusieurs fonds d’historiens et d’érudits (Marc Bloch, Octave Gérard, Jacques Kayser, Robert Mandrou, Charles Seignobos, Albert Sorel), ainsi que diverses collections d’autographes et de copies intéressant toutes les époques et tous les pays. Les chercheurs négligent souvent AB XIX et ils ont probablement tort.

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Les trésors de la série AP et de la sous-série AB XIX qui nous sont ainsi révélés ne doivent toutefois pas faire oublier les problèmes bien réels posés par le sort des archives privées en France aujourd’hui. S’il ne faut en citer qu’un, qui ne relève d’ailleurs pas du service des Archives privées, on doit soulever le cas des archives des hommes d’État, dont le statut paraît pour le moins étrange et d’une légalité peut-être incertaine (on songe par exemple au fonds Mitterrand, mais il est loin d’être le seul). On touche là l’une des graves lacunes de la loi de 1979 que les archivistes publics tiennent pour l’alpha et l’oméga, ce qu’ils sont sans doute les seuls à faire. Mais la principale difficulté vient des hommes politiques eux-mêmes qui, aujourd’hui comme hier, à gauche comme à droite, persistent à s’estimer propriétaires privés de leurs dossiers publics. Félix Faure raconte dans son journal (460 AP) qu’à son arrivée à l’Élysée en 1895 il reçut, comme unique viatique de son prédécesseur, le texte de l’alliance franco-russe ; tout le reste avait disparu. Cette situation anormale et même dangereuse pour le pays n’appartient-elle qu’à un passé barbare ? On ne sera en tout cas pas étonné de trouver dans la série AP des documents publics qui ne devraient certainement pas y être et il existe là un vrai « no man’s land » entre domaines public et privé que le législateur devra baliser tôt ou tard.

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Bien d’autres difficultés seraient à évoquer : les frontières assez floues existant entre les diverses séries des Archives nationales accueillant des fonds privés (AP, AQ, AR et AS) ; les rapports des Archives nationales avec les autres services publics et certains organismes privés de conservation ; la communication des fonds sans contrôle de motivation, ce qui fait que le premier venu peut consulter librement des documents uniques et de grande valeur, avec tous les problèmes que cela implique ; les agissements de certains marchands d’autographes qui s’enrichissent ouvertement et illégalement aux dépens de l’État en faisant commerce d’archives incontestablement publiques (il n’est pas sûr qu’en ce domaine l’impunité soit très dissuasive et que l’État gagne beaucoup à se laisser dépouiller), etc. Les succès incontestables dont rend compte le présent état sommaire ne doivent pas faire oublier les ombres du tableau.

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Les Archives nationales ne publient plus beaucoup aujourd’hui et il faut le regretter. C’est pourtant par de tels ouvrages, si nécessaires et qu’Internet ne remplace nullement (les chercheurs sérieux le savent), qu’elles joueront vraiment leur rôle, qu’elles pourront convaincre les futurs donateurs que leur générosité sera utile, et qu’elles permettront à l’Histoire de continuer à s’écrire et à se renouveler.

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Bertrand JOLY.

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— Rolf Grosse (dir.), Suger en question, Munich, Oldenburg Verlag, 2004, 176 p. — Ce petit livre est le fruit d’une table ronde organisée le 7 octobre 2002 par l’Institut historique Allemand de Paris : « Pour une meilleure compréhension de l’abbé Suger : Saint-Denis aux XIe et XIIe siècles. » Après deux colloques récents et deux solides biographies, certains passages ont un air de déjà lu, mais c’était inévitable dans une tentative de synthèse et plusieurs auteurs ont su ouvrir les perspectives par des réflexions stimulantes. L’état des lieux supposait un bilan des campagnes archéologiques particulièrement importantes qui ont mis au jour, depuis trente ans, 13 ha de la ville médiévale (Mickaël Wyss) et un retour aux sources, ces archives que Suger maîtrisait si bien. Laurent Morelle met en garde contre la tentation de trop prêter au riche abbé : sous sa plume, biblos signifie « chartes sur papyrus » et non « cartulaire » et les archives publiques sont celles du monastère ; la réminiscence d’un terme ancien ne doit pas être interprétée comme l’affirmation politique d’un rôle particulier dévolu à Saint-Denis. Le monumental cartulaire blanc ne date que du dernier quart du XIIIe siècle ; Olivier Guyotjeannin le replace dans son contexte, y analyse la part faite à Suger et en profite pour annoncer l’édition électronique en cours. L’abbé connaissait tellement son chartrier qu’il a pu l’enrichir de quelques faux, dont Jens Peter Clausen décortique la fabrication, peu honorable, surtout quand il s’agissait de nuire aux Rémois... Cet expert en l’art de l’autosatisfaction et de l’autopromotion, sous couvert de la gloire de son monastère, a réussi à faire oublier son prédécesseur Adam, auquel il était pourtant lié par la parenté ou une commune gravitation autour des Garlande. Rolf Grosse rappelle que l’abbaye doit à Adam le dépôt des insignes royaux et la confirmation d’une place éminente dans le royaume, dont il fit commencer l’histoire. Il importait de ressortir de l’ombre un prélat comme Geoffroy de Lèves, secularium negociorum dispositor ac tractator famosus aux dires de la Chronique de Morigny ; Lindy Grant rouvre le dossier de cet évêque de Chartres, légat du pape attentif à la réforme, qui a su attacher l’épiscopat à la royauté et a joué un rôle de premier plan. Suger n’était pas seul, ni le premier des abbés réformateurs et constructeurs, dont Franck S. Hirschmann brosse une galerie de portraits comparatifs. Julian Führer se concentre sur les relations avec Bernard de Clairvaux, marquées par une estime réciproque et une certaine méfiance ; il suggère de s’intéresser davantage à Joscelin de Vierzy, évêque de Soissons, auquel Suger s’est fié pour ses projets de réforme. Françoise Gasparri rappelle sa familiarité avec la curie pontificale et Jean Dufour son influence à la cour royale, malgré une certaine discrétion dans les sources diplomatiques ; les actes concernant Saint-Denis portent bien sa marque. Dans une contribution qui correspond parfaitement au titre de l’ouvrage, Andreas Speer propose une relecture critique des écrits de Suger comme source d’une esthétique médiévale. Bien sûr, l’abbé a ouvert la voie d’une nouvelle conception architecturale mais il n’est plus possible de suivre, soixante ans après qu’il l’a livrée, l’interprétation brillante et hasardeuse d’Erwin Panofsky : il n’y a pas d’indice explicite d’une connaissance du pseudo-Denys par Suger, d’une imprégnation platonicienne ou de métaphysique de la lumière dans sa description du chœur ; il a recours à des concepts concrets de luminosité au service de la laus perennis. Andreas Speer montre les rapprochements à faire avec l’Ordo romain de la consécration d’une église. D’une façon générale, les commentateurs ont trop négligé ce qui est au cœur de la vie du moine bénédictin, la liturgie, image de la splendeur céleste, comme le chantent les préfaces. Ce bon petit article sait replacer des écrits de Suger dans leur contexte culturel, sans perdre de vue l’horizon de la compréhension médiévale. Cet horizon, doublé d’une relecture anthropologique, guide la réflexion de Dominique Barthélemy sur rois et nobles au temps de la paix de Dieu ; de la « faidalité » aux limites de la sacralité royale, c’est en particulier le Louis VI de Suger qui est remis en perspective avec finesse. L’ouvrage se termine par un index, très utile en raison de la variété des thèmes abordés ; on regrettera l’absence d’une conclusion générale qui aurait fait ressortir quelques idées fortes, en structurant ce questionnement à facettes.

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Patrick DEMOUY.

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— Martin Aurell, Ángeles García de la Borbolla (dir.), La Imagen del obispo hispano en la Edad Media, Pampelune, EUNSA, 2004, 300 p., dont 20 p. d’index et 15 p. de bibliographie. — Voici les actes d’un symposium tenu à l’Université de Navarre en mai 2001, sur l’image de l’évêque espagnol au Moyen Âge. Les intervenants ont en effet insisté sur le prélat ibérique, mais dans un souci constant de le placer dans son temps et dans l’ensemble de l’Occident. Ángeles García de la Borbolla insiste, dans son prologue, sur le modèle de l’évêque surveillant et protecteur, tel que le veut son étymologie et que le demande en 380 l’Édit de Thessalonique. L’auteur campe Hilaire de Poitiers, Martin de Tours, Ambroise de Milan, Augustin d’Hippone... Les prélats de la péninsule Ibérique ont-ils ces mêmes caractères ? Martin Aurell dans sa conclusion, reprenant les traits développés par ses collègues (l’évêque est un saint, un sage, un seigneur), a aussi la volonté d’ajouter des exemples français, aquitains, poitevins, anglais, aux figures ibériques. Éric Palazzo a parlé du Pontifical romano-germanique (de la fin du XIe siècle, à Mayence) et de la liturgie épiscopale dans l’ensemble de l’Occident, pour mieux intégrer sans doute, comme M. Aurell et A. Garcia le voulaient, les prélats espagnols aux normes de la Sainte Église apostolique et romaine.

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Or, les auteurs des communications le montrent tous parfaitement : certes leurs évêques sont des prélats tels que les papes et leur temps les réclament, mais ils sont bien conditionnés par leurs milieux ibériques, leurs villes, les rois qu’ils servent et l’histoire très particulière qu’ils défendent et qu’ils animent.

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Santiago Castellanos (« Les évêques et les saints, la construction d’une histoire cosmique dans l’Espagne wisigothique », p. 15-36), s’appuyant sur la Chronique d’Hidace, l’Histoire de saint Isidore de Séville, la Vie de San Millan de la Cogolla par Braulio de Saragosse, et la Vita Desiderii rédigée en 612-621 par le roi Sisebut, montre ces évêques saints et nobles, êtres providentiels envoyés par Dieu, emportant tout le peuple dans le triomphe du christianisme. Ángeles García de la Borbolla (« La sainteté épiscopale et le culte civique, selon les récits hagiographiques du XIIIe siècle », p. 37-59), grâce aux Miracles de saint Isidore rédigés en 1220-1230 par Lucas de Tuy, à la Découverte et transfert des reliques de saint Ildefonse de Tolède à Zamora, par Juan Gil de Zamora vers 1260, et, d’un anonyme de 1270, la Révélation des reliques de l’évêque Braulio à Saragosse, peut décrire le culte civique qui entraîne les villes de León, de Zamora, de Saragosse, dans la vénération de leur saint protecteur, saint priant et prédicateur, saint patron de sa cité ou de la cité qui a recueilli ses restes, où se multiplient désormais les miracles. Éric Palazzo a donc élargi la question (« La liturgie épiscopale au Moyen Âge et sa signification théologique et politique », p. 61-73) ; avec le PRG et divers Libelli et Ordines, tout prélat a en main tous les textes nécessaires à sa liturgie, dont celle de la dédicace de l’église ; retenons que l’évêque frappe à trois reprises la porte de la nouvelle église lors de sa consécration, rappelant qu’après trois jours le Christ est ressuscité et entré dans l’Église. Patrick Henriet (« Du cosmos à la chrétienté : images d’évêques dans quelques manuscrits hispaniques des Xe-XIIIe siècles », p. 77-113) analyse la « roue des évêques » du Codex Aemilianensis de 993-994, une enluminure du Corpus pelagianum du début du XIIIe siècle, et dans les Notule de primatu de Rodrigo Jimenez de Rada, son sermon prononcé au concile de Latran IV : l’Église wisigothique assure la totalité du monde ; ses évêques, présentés en une roue semblable à la rose des vents établie par saint Isidore de Séville, tiennent un univers parfaitement circulaire ; Pelage d’Oviedo (  1153) a fait écrire Pelagius episcopus me fecit au centre de la roue d’où partent les vents et les valeurs ; enfin, Rodrigo Jimenez de Rada, qui prononça un sermon en huit langues à Latran IV pour faire reconnaître la législation apostolique de l’archevêché de Tolède sur toute l’Espagne, se fait représenter, plus grand que tous les personnages, évêques et pape, au centre de sa page ; l’évêque est bien la gloire de sa ville et de son royaume. Manuel Alejandro Rodriguez de la Peña (« L’évêque chroniqueur idéologue de la royauté en León et en Castille dans la première moitié du XIIIe siècle », p. 115-152) revient sur les œuvres de Lucas de Tuy, le Chronicon Mundi, de Rodrigo Jimenez de Rada, le De Rebus Hispaniae, de Juan de Osma, la Chronique latine des rois de Castille : ces trois évêques de cour ont écrit leur histoire-exemplum, leur modèle de gouvernement pour leur roi, avec lequel ils gouvernent justement, pour leur roi croisé, roi sauveur du christianisme en Espagne, roi responsable de la perfection de son peuple de Castille. Thomas Deswarthe (« Une nouvelle métropole à Oviedo ? Les faux de l’évêque Pelayo en 1101 et en 1130 », p. 153-166) analyse dans le Liber testamentorum de l’évêque d’Oviedo des copies de bulles pontificales du pape Jean VIII au roi Alfonse d’Oviedo en 821 ou 871, élevant Oviedo au rang métropolitain ; l’évêque Pelayo, contre les prétentions de l’archevêché de Braga, et celles des évêchés de Burgos et de León, aurait bien voulu, par ce faux, très bien forgé par lui, forcer le pape Calixte II à élever ainsi à ce rang métropolitain sa ville d’Oviedo. Myriam Soria (« Tolosae moritur, Pampilonae sepelitur. Pierre d’Andouque un évêque malmené », p. 167-183) s’attache à l’évêque de Pampelune Pierre d’Andouque (1077-1114), l’un de ces nombreux Aquitains acteurs de la Repoblación d’Aragon-Navarre aux XIe-XIIe siècles, noble de l’Albigeois, formé à Conques, sans cesse intervenant à Toulouse et en Aquitaine autant qu’en Navarre, tué lors d’une insurrection de Toulouse contre l’occupation de Guillaume IX d’Aquitaine, alors qu’il tentait de réconcilier les uns et les autres. Sophie Coussemacker (« Juan Serrano, un évêque assassiné », p. 185-250) analyse très longuement et minutieusement un document des Archives du monastère de la Guadalupe ; Juan Serrano évêque de Sigüenza meurt en 1402 à Séville, empoisonné, et l’opinion publique (la Audiencia royale de Castille également) accuse l’archevêque de Tolède Gutierre Alvarez de Toledo ; l’étude de l’auteur permet de tout savoir sur les ambitions des divers prélats de Castille à l’époque des Trastamares, du Grand Schisme et de la politique de Benoît XIII, sur les moyens employés pour parvenir au but et éliminer les adversaires, sur les carrières si politiques de ces nobles évêques castillans dans les décennies 1380-1410.

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Il faudrait conclure avec Martin Aurell : la parole et la prière de l’évêque, la vie au service de sa ville, de son diocèse, de son roi, sont des instruments de Dieu comme elles sont les images de leur temps. Ces articles ne sont pas toujours très originaux, ils se répètent parfois de l’un à l’autre. Ils sont néanmoins de très fins et intéressants exemples de prélats parfaitement en harmonie avec leur siècle.

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Béatrice LEROY.

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— Le pontifical de la curie romaine au XIIe siècle, texte latin, traduction, introduction par Monique Goullet, Guy Lobrichon et Éric Palazzo (« Sources liturgiques », 4), Paris, Le Cerf, 2004, 409 p. — La majeure partie de cet ouvrage consiste dans une traduction des œuvres de Mgr Michel Andrieu (Le pontifical romain au Moyen Âge, t. I ; Le pontifical romain du XIIe siècle, t. II ; Le pontifical romain de la curie du XIIIe siècle, t. III ; Le pontifical de Guillaume Durand, t. IV ; Tables alphabétiques, Studi e Testi : 86, 87, 88, 89, Cité du Vatican, 1938-1941). Au point de départ, le pontifical se définit comme le manuel de l’évêque dans la célébration liturgique des différents actes qui lui sont réservés. C’est à la fois un recueil de prières (oraisons, préfaces) et un guide destiné à l’exécution des diverses cérémonies.

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Cette publication s’inscrit dans une recherche visant à remédier aux carences de l’histoire des livres liturgiques, en les rendant notamment accessibles à un large public. Aussi, l’introduction retrace sommairement l’histoire des pontificaux à partir du pontifical romano-germanique, modifié par la suite. Le pontifical de la curie fut élaboré en deux temps à la fin du XIIe siècle et au XIIIe. Par là, la curie romaine se proposait de veiller à la bonne ordonnance des cérémonies, ce qui paraissait indispensable à la stabilité du monde et à l’amélioration de la société, mais aussi sans doute à ce que l’on appelait « l’augmentation du culte divin ». C’est aussi la conséquence d’une spécialisation de plus en plus poussée des pratiques liturgiques propres à l’évêque. Et l’on pourrait peut-être ajouter : d’une certaine conception de l’épiscopat.

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Ce livre apparaît comme le reflet éclatant de la liturgie romaine, c’est-à-dire, plus précisément, de l’entourage pontifical. C’est l’une des expressions de la monarchie pontificale alors triomphante. C’est par là même un instrument de la centralisation romaine alors définitivement établie. Cette compilation de textes et de commentaires a connu deux recensions : la première, courte, sous Innocent III ; et une seconde, longue, sous Innocent IV. Cette dernière se caractérise par des rubriques plus développées et plus détaillées. Pour rendre compte de la dualité de ces textes, les éditeurs ont eu l’heureuse idée de recourir à une double typographie. Les explications nécessaires à la bonne exécution des rites sont en caractères romains, tandis que les textes spécifiquement liturgiques sont écrits en italique. Dans le premier cas, le style se veut concret, entièrement tourné vers l’action. À l’inverse, les oraisons et préfaces sont issues de l’ancienne rhétorique chrétienne axée sur de nombreuses références et allusions bibliques.

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La traduction se veut précise, fidèle et rigoureuse, tout en gardant un maximum de simplicité. On conviendra que c’est, dans l’ensemble, réussi. De même, en vue de mieux saisir les transformations du texte, les deux recensions ont été transcrites en deux colonnes juxtaposées. Pour ce qui est de l’orthographe, il aurait été bon de mettre des majuscules à certains termes comme Ecclesia (l’Église, considérée comme institution et non comme bâtiment). Au rituel de l’élection des diacres et des prêtres (X, 34), il n’est pas question de concélébration, mais d’une célébration eucharistique à voix basse. De plus, si un grand nombre des citations bibliques ont été identifiées, plusieurs ne le sont pas et notamment les simples allusions scripturaires. On aurait pu également signaler quelques oraisons empruntées à l’ordinaire de la messe (XXIII, 47 ; XXVI, 2).

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Ce pontifical suit l’ordre classique des pontificaux. Les premiers titres contiennent les cérémoniaux des ordinations des clercs, puis ceux des bénédictions ou consécrations (papes, souverains, abbés). La liturgie de la consécration épiscopale est demeurée fidèle à l’ancienne formulation : le prélat est élu par le clergé et par le peuple (XI, 5 ; XII, 1). On a placé ensuite les rituels de la prise d’habit, de la consécration des vierges et de la profession des moines. Plusieurs titres concernent la consécration et la bénédiction des lieux de culte (églises), des objets sacrés et des vêtements liturgiques. Puis un court chapitre traite de l’administration du sacrement de confirmation réservée à l’évêque. Le pontifical énumère alors une série de bénédictions (pain, agneau, fromage, lait, œufs). La célébration des jours saints est écrite avec précision : on remarquera que le baptême d’un enfant au cours de la vigile pascale se pratique toujours par immersion.

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Le cérémonial du concile provincial présidé par l’archevêque se distingue nettement des Ordines carolingiens : ainsi, l’oraison Adsumus, encore utilisée dans la liturgie synodale du XIIIe siècle, n’y figure pas. L’entrée en pénitence et la réconciliation sont encore inspirées par l’ancienne discipline, avec des signes d’évolution, mais l’influence du IVe concile du Latran ne s’y décèle pas.

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Plusieurs titres se rapportent aux malades et aux mourants : visite publique avec le cortège du chrême et de l’hostie en vue de l’onction et de la communion. On y ajoute les longues prières de la recommandation de l’âme où l’on confie à Dieu celui qui s’en va. Et cette liturgie se prolonge avec l’office des morts. Le pontifical se termine avec les rites d’entrée en catéchuménat et des séries de litanies à réciter en diverses circonstances. L’ouvrage contient enfin deux annexes importantes. Tout d’abord la liste des citations mentionnées : on constate pour l’Ancien Testament la part écrasante des psaumes, tandis que, dans le Nouveau Testament, il est fait principalement appel aux évangiles de Matthieu, de Luc et de Jean, mais également à l’Apocalypse. À la suite, on peut lire les « incipit » des oraisons et préfaces, ce qui est bien utile.

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Joseph AVRIL.

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— La Franche-Comté à la charnière du Moyen Âge et de la Renaissance, 1450-1550, Actes du Colloque de Besançon (10-11 octobre 2002), édités par Paul Delsalle et Laurence Delobette, Besançon, Presses universitaires franc-comtoises, 2003, 512 p. (Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté, 759 ; Cahiers d’études comtoises et jurassiennes, no 67). — Le propos des organisateurs de ce colloque était de réunir des chercheurs travaillant sur la Franche-Comté entre 1450 et 1550, sans autre thème. Propos compréhensible, dans la mesure où l’histoire de cette principauté entre ces deux dates, entre le temps de Charles le Téméraire et celui de Philippe II, offre encore de nombreuses zones d’ombre. Mais propos périlleux, car risquant de conduire à un éparpillement thématique des contributions. En fait, un équilibre assez heureux a été trouvé entre le général et le particulier, entre l’histoire et les disciplines sœurs, voisines et connexes.

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Sur les 24 textes rassemblés, dix seulement traitent de la Comté dans son ensemble. Jean-Marc Debard et Paul Grispoux rendent vie à des fragments d’une source malheureusement disparue de l’histoire comtoise, la Chronique de Villersexel, portant pour l’essentiel sur la période 1302-1525. Jean-Marie Cauchies s’interroge sur la place qu’a pu tenir la Franche-Comté dans les préoccupations et les actions du dernier duc de Bourgogne Philippe dit le Beau, à partir de 1499, place apparemment modeste, mais non entièrement négligeable du point de vue institutionnel et diplomatique. Pierre Gresser prolonge ses études précédentes en étudiant l’évolution du revenu de la gruerie du Comté, son déclin à la suite des dilapidations de la première période française, puis son redressement après 1493. Les statuts des communautés rurales, tels que conservés et datés d’entre 1306 et la fin du XVIe siècle, sont analysés par Denis Grisel du point de vue des contractants, des sujets abordés, de leurs relations avec les ordonnances et la coutume. Jean-Jacques Schwien montre le retard de la recherche sur les quelque 900 sites castraux repérés en Franche-Comté et s’interroge sur les modifications apportées à ces châteaux entre le XIVe et le XVe siècle en esquissant une problématique. Nicole Brocard aborde l’histoire de la marginalité en Comté et à Besançon : on vient d’une image entièrement négative du mauvais pauvre au souci de le secourir et de l’éduquer, mais aussi de distinguer, parmi les pauvres, les méritants. François Vion-Delphin présente la législation forestière comtoise du XVe au XVIe siècle, et montre comment on passe d’un usage réglé par la coutume à une préoccupation législative qui apparaît sous Charles-Quint pour se concrétiser au XVIIe siècle seulement. La Comté a été remarquable par son industrie papetière (l’auteur de ces lignes a rencontré des marchands de papier bisontins aux foires de Chalon, au plus tard en 1371) et André Ferrer s’attache à évoquer le moulin de Tarragnoz appartenant au chapitre de Besançon, les moulins de la vallée du Cusancin et le passage d’initiatives ecclésiastiques à des entreprises laïques en matière d’industrie papetière. Bénédicte Gaulard affronte de nombreuses difficultés documentaires pour faire le point sur la peinture dans les chantiers comtois de cette époque. Les œuvres italiennes et flamandes importées à Besançon à partir de 1511 ont ouvert la peinture comtoise, d’ailleurs fidèle à ses traditions, aux influences extérieures, mais la connaissance des artistes reste très difficile. Avec Mickaël Porte, on tente de caractériser les livres d’heures comtois, ce qui conduit à s’interroger sur la relation entre le fidèle et le calendrier liturgique. À la vérité, ici, l’originalité comtoise n’apparaît pas vraiment.

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Trois évocations biographiques nous ramènent aux rôles individuels. Le doyen du chapitre de Besançon, Hugolin Folain, retient l’attention de Laurence Delobette par sa double carrière, bisontine et romaine, et sa participation à la croisade de 1456-1459. Georges Bischoff présente la figure remarquable de ce noble comtois au service de Maximilien, Louis de Vaudrey (v. 1450-1511), membre d’un lignage parangon de fidélité bourguignonne et qui fut chef de la garde de Maximilien. Hans Cools retrace la brève mais riche carrière de Philibert de Chalon (1502-1530), Comtois au service de Charles-Quint et artisan du couronnement de ce prince.

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Les institutions sont présentes dans le recueil avec la contribution de François Pernot qui, à partir d’une conférence de 1501 entre Comtois et Lorrains sur la fixation de la frontière, montre la permanence d’un problème qui ne trouve de solution de principe qu’au XVIIIe siècle. On sait l’importance de la terre de Saint-Claude dans la Comté médiévale et moderne Marie-Lise Todeschini présente son statut judiciaire particulier, né à l’époque de Philippe le Bon et concrétisé en 1537 par l’apparition d’un « Grand juge » laïque. Établissement à la fois minier, industriel et financier, la grande saunerie de Salins avait engendré pour son ravitaillement en bois des institutions forestières spécifiques qui peuvent être bien connues au XVIe siècle, comme le montre la contribution de Patricia Guyard.

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Les villes du Comté ne sont pas oubliées : Jacky Theurot peut, à l’aide des délibérations municipales de Dole entre 1493 et 1509, passer en revue les fonctions de cette capitale et les problèmes de sa vie quotidienne. Paul Delsalle s’intéresse aux faubourgs des villes et plus particulièrement à ceux de Poligny, bien connus grâce à deux documents fiscaux de 1526 et 1533, et montre qu’ils n’étaient ni anémiques ni misérables. Nozeroy, capitale des Chalon-Orange, est l’objet de l’attention de Carole Josso qui en restitue les monuments religieux et civils des XVe et XVIe siècles. On reste en ville avec l’étude archéologique et la datation par la dendrochronologie d’un grenier sis à Gray dont Valérie Viscusi-Simonin, Olivier Girardclos et Patrick Boisnard peuvent situer le chantier principal de 1489 à 1492. Les hôtels bisontins du XVIe siècle révèlent, grâce à l’étude de Christiane Roussel, leurs différents types d’escaliers.

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L’histoire du peuplement est abordée avec André Bouvard qui note le phénomène de désertion qui a affecté une vingtaine de villages et bourgs castraux de l’actuel département du Doubs entre 1450 et 1550, explicable par les guerres de Bourgogne et une désaffection pour les sites de hauteur. L’un de ces châteaux, Scey, fut doté sous les Granvelle d’un avant-corps présentant, comme le montrent Sébastien Bully, Stéphane Guyot et David Vuillermoz, un remarquable agencement hydraulique.

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La région des Vosges saônoises fut terre de mineurs. L’extraction du plomb argentifère au Mont de Vannes près de Melisey est attestée au XVe et au XVIe siècle. Denis Morin et Bernard Bohly donnent une étude archéologique de l’exploitation.

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La richesse de ce recueil est incontestable. Il éclaire des aspects fort divers de l’histoire comtoise du siècle 1450-1550 et porte témoignage sur la vitalité des travaux en cours. Il suggère de nombreux axes de recherche. On regrettera toutefois deux absents de marque : le gouvernement de la principauté et la société politique ; le sel, qui n’apparaît que de façon allusive.

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Henri DUBOIS.

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— Jean-Michel Boehler, Christine Lebeau, Bernard Vogler (dir.), Les élites régionales (XVIIe-XXe siècle). Construction de soi-même et service de l’autre, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2002, 300 p. — Cet ouvrage de belle facture constitue le prolongement de journées d’étude de l’Équipe de recherche en sciences historiques de l’Université Marc-Bloch (Strasbourg II), tenues en 1998 et 1999. Jean-Michel Boehler, Christine Lebeau et Bernard Vogler ont pris l’heureuse initiative de rassembler 16 contributions d’historiens français, allemands et autrichiens – à la fois jeunes chercheurs et professeurs de renom. Ces textes, toujours intéressants, sont relativement proportionnés, même si certains articles sont un peu moins étoffés (Klaus Malettke sur les diplomates de l’empereur et l’aristocratie habsbourgeoise aux XVIIe et XVIIIe siècles, sans références d’archives) ou nous livrent des pistes de recherche en cours (Éveline Mertz sur les médecins cantonaux en Haute-Alsace au XIXe siècle). En plus de la présentation des contributions, fort bien rendue, on aurait apprécié un essai de synthèse comparative, mais cela n’enlève toutefois rien à l’effort de problématisation qui irrigue le cheminement des auteurs et impose l’ouvrage comme une référence pour le chercheur préoccupé par les élites régionales, en histoire (politique, économique sociale), bien sûr, mais aussi en sociologie et en science politique. Les analyses se fondent sur des études solidement argumentées et généralement assises sur des matériaux archivistiques de première main. Elles s’accompagnent en outre d’un appareil de notes précis : références bibliographiques, sources d’archives et renseignements biographiques sur les acteurs considérés. Un triple questionnement est ainsi étayé.

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Il en va d’abord de l’appréhension des rapports des élites aux espaces sociaux et de leur inscription dans des territoires : ici, la démarche collective permet d’appréhender une diversité éclairante de milieux et de configurations, les « grands diplomates » des cours (Jean-Daniel Schœpflin au XVIIIe siècle, par Jürgen Voss, ou le texte de Klaus Malettke) mais aussi les acteurs structurants des espaces ruraux (Jean-Michel Boehler sur les élites rurales d’Ancien Régime dans les campagnes de l’espace rhénan, la contribution d’Éveline Mertz), ainsi que différents univers professionnels, parmi les patronats (normands et alsaciens, avec les études de Dominique Barjot, Michel Hau, Nicolas Stoskopf et Nicolas Schreck), mais pas seulement, à l’exemple des professeurs et régents des collèges et lycées alsaciens de 1803 à 1870, étudiés par François Igersheim. De nombreuses contributions s’inscrivent dans le cadre régional alsacien (9 sur 16), l’origine de la publication le laisse aisément saisir. Mais leurs apports ne sont pas simplement localisants : à partir de ce terrain que les auteurs n’ont pas tort de qualifier d’exemplaire à bien des égards, notamment dans le rapport à l’entre-deux, entre France et pays germaniques, le volume ouvre des perspectives plus larges (ainsi de la contribution de Joachim Bahleke sur les rapports entre élites religieuses et élites politiques en Hongrie durant la seconde moitié du XVIIIe siècle, ou celle de Thomas Winkelbauer sur les Lichtenstein) et comparatives (l’article de F. Igersheim, par exemple, permet de s’interroger sur les modes scolaires de production des élites en France et dans les États germaniques). Des études « en contrepoint » autorisent une discussion plus large des hypothèses soulevées (par exemple, D. Barjot dans son analyse affinée du patronat normand vers 1860, souvent réputé « sans dynastie », à l’opposé du cas alsacien), même si les croisements sont moins évidents dans le cas des « bacheliers des villes » au Brésil (1840-1930), traité par Armelle Enders, sans faire écho à une autre contribution.

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Du point de vue de la période affichée, du XVIIe au XXe siècle, on peut certes regretter l’absence de médiévistes dans l’équipe de recherche ou encore pointer la place assez réduite dévolue au XXe siècle, mais nous soulignerons plutôt la richesse des études qui embrassent de façon centrale le XIXe siècle, mais pas seulement, car – Erich Pelzer, étudiant la noblesse alsacienne au XVIIIe siècle, comme J.-M. Boehler le disent bien – qui veut saisir « le temps des notables » ne peut faire l’impasse sur la compréhension des élites de l’époque moderne (on ne reviendra pas sur la célèbre hypothèse de continuité de Tocqueville dans L’Ancien Régime et la Révolution). Le point mérite l’attention des sociohistoriens qui étudient les processus de politisation et le suffrage au XIXe siècle. La focale retenue permet en effet d’approcher la différenciation des élites (politiques, économiques, sociales, culturelles) dans la relation à l’émergence puis la consécration de la figure du citoyen. Le lecteur ne sera pas non plus déçu par rapport à une attente probable portant sur les débats historiographiques relatifs au(x) patronat(s) et à la question de leur perpétuation dynastique. Revenant sur la thèse classique de Claude Fohlen qui a distingué « modèle normand » et « modèle alsacien », la présente publication fournit une mise au point utile et à jour des travaux récents, prenant notamment en compte les études prosopographiques menées à l’initiative de l’Institut d’histoire moderne et contemporaine sur les patrons du Second Empire (publiées aux Éditions Picard-Cénomane). Derrière une image souvent unique, Dominique Barjot souligne qu’il existe au milieu du XIXe siècle des patronats normands, les uns traditionnels, d’autres innovants, certains dynastiques et d’autres non, et des césures entre Haute- et Basse-Normandie ou cotonniers et indienneurs, par exemple. Quant aux lignées d’entrepreneurs alsaciens, les pratiques et usages fondant ce qui est parfois qualifié de « modèle rhénan » sont éclairés par la distinction entre gestion patrimoniale et managériale (ou spéculative) : le patron alsacien se pense spécifiquement comme le dépositaire d’un héritage à faire fructifier puis à transmettre à ses héritiers, M. Hau y insiste dans le cas des neuf générations De Dietrich et N. Schreck dans celui des Dollfus à Mulhouse. Étudiant les Seillière, N. Stoskopf questionne plus avant la notion de « grande famille », non pas seulement « le long de l’axe vertical de la dynastie », mais aussi « sur la ligne de départ horizontale de la fratrie ou du cousinage », et propose alors de réfléchir sur une famille « multi-entrepreneuriale », c’est-à-dire une pépinière d’entrepreneurs dans des lieux et des branches variés, suivant des modalités très différentes et à un haut niveau.

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Le questionnement central de l’ouvrage ressort ainsi : celui des élites. Sans doute la contextualisation nationale de ce terme aux emplois pluriels aurait pu être encore davantage poussée ; et citer en point de départ Furetière et Diderot ne rend pas quitte, sur le simple plan chronologique, des usages situés au XIXe siècle, point nodal des contributions, on l’a dit. Que l’introduction souligne la volonté de « ne pas réduire les élites aux groupes dominants » (p. 8) demeure également quelque peu imprécis, si l’on veut bien accepter que le concept de domination n’est pas neutre, mais situé parmi les théories sociologiques : dès lors, faut-il le comprendre ici au sens de Pierre Bourdieu (Esquisse d’une théorie de la pratique, Genève, Droz, 1970), Max Weber (Économie et société (1920), Paris, Plon, 1995) ou encore Stewart Clegg (Power, Rule and Domination, Londres, Routledge & Kegan, 1975), pour ne citer que trois acceptions parmi d’autres ? Pourtant, l’ouvrage est riche sur le sujet. Sans toujours la conceptualiser, les auteurs s’attachent à une propriété de première importance des élites : la multipositionnalité de ces acteurs dans différents univers sociaux qui ne coïncident pas « naturellement », ce qui fonde leur capacité d’action. Maurice Gresset le montre clairement en étudiant les académiciens de Besançon de 1752 à 1789, lesquels ne constituent pas seulement une élite intellectuelle, mais aussi militaire, administrative et religieuse ; et Jean-Michel Boehler ne dit pas autre chose lorsqu’il évoque les « identités plurielles et plastiques » des élites rurales rhénanes d’Ancien Régime et l’intérêt d’une démarche nourrie par la micro-histoire et l’histoire totale.

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Trois grands apports peuvent alors être relevés, scandant les trois parties de l’ouvrage. D’abord, on ne saurait réduire les élites à l’image courante du notable (la bourgeoisie et les notabilités, selon les termes des auteurs, p. 8), et cette figure du notable elle-même ne peut être pleinement superposée à celle du noble, ou plutôt des noblesses – comme le montre avec raison E. Pelzer pour les élites alsaciennes du XVIIIe siècle. Mobiliser plus systématiquement, par exemple, les travaux de Max Weber sur l’ « estime sociale » dont jouit le notable ou ceux d’André-Jean Tudesq (Les Grands Notables en France (1840-1849). Étude historique d’une psychologie sociale, Paris, PUF, 1964), non par révérence, mais pour mieux situer les apports des cas considérés à ces questions plus générales, aurait peut-être été heuristique, car les monographies alsaciennes de professeurs de collège et lycée (F. Igersheim) ou de médecins de canton (une élite « périphérique », « intégrée » et « des marges », dit bien É. Mertz, p. 250) au XIXe siècle sont des plus stimulantes. La diversité des élites et les hiérarchies notabiliaires ressortent nettement (ainsi des quatre catégories de diplomates impériaux distinguées par K. Malettke), et cela d’autant mieux que l’ouvrage croise les niveaux d’appréhension des individus (J. Voss sur Schœpflin), des collectifs (les académiciens de Besançon au XVIIIe siècle, le monde rural d’Ancien Régime, ou encore le milieu singulier des revues au XIXe siècle qu’explore Thomas Loué), et, entre les deux, des familles (ou dynasties, pour le patronat alsacien ou les gentilshommes du Lichtenstein).

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L’approche est d’autant plus éclairante qu’elle explore ensuite les propriétés sociales des notables, « grands » et « petits », sans se limiter à une hiérarchie qui ne prend souvent en compte que leur patrimoine, c’est-à-dire le critère de la « possession » – et justement, selon A.-J. Tudesq, « ce qui fait le notable, c’est d’abord l’ “avoir” : le grand notable a des biens, a du savoir, a des relations, a une famille, a une fonction qui lui donne une parcelle d’autorité publique. Il a un nom et souvent un titre, il est notable en fonction de ce qu’il a » (ibid., t. 1, p. 475). Or une originalité des textes rassemblés est d’articuler ces « critères » (« patrimoine, pouvoir, savoir », selon le triptyque retenu par J.-M. Boehler) avec la variable processuelle, c’est-à-dire de s’inscrire dans une dynamique des temporalités, attentive aux évolutions à l’œuvre et à leur conjoncture : l’étude d’É. Pelzer permet de penser le passage de la noblesse à la notabilité du XVIIIe au XIXe siècle, si on s’autorise le raccourci, et l’on peut raisonner de même pour les élites rurales, objet de la contribution de J.-M. Boehler. Il faut en effet rendre raison de « la constance de l’adaptation » des élites régionales (p. 7), et focaliser sur ce qui se renouvelle ou non est bien toute l’ambition d’un travail sur le temps long.

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Enfin, plusieurs contributeurs soulignent la mise en place d’une relation de « service » caractérisant les élites considérées, ce qui permet de complexifier la distinction trop exclusive fréquemment posée entre, d’une part, l’aristocrate rural, associé à une implantation locale, et, d’autre part, le bourgeois diplômé, associé à une implantation « par le haut », pour la conquête comme pour l’exercice des positions de pouvoir – que l’on pense notamment aux travaux d’Alain Guillemin (« Rente, famille, innovation. Contribution à la sociologie du grand domaine noble », Annales ESC, 40 (1), 1985, p. 54-70). L’article d’Olivier Conrad sur les conseillers généraux du Haut-Rhin de 1800 à 1870 est ici particulièrement bienvenu pour penser les processus de professionnalisation politique au XIXe siècle, où apparaît la nécessité d’un véritable travail politique de maîtrise du suffrage et de gestion publique novatrice. Ainsi, être conseiller général n’est plus seulement un honneur ou un titre ; il en va désormais aussi d’une capacité d’intervention en faveur des intérêts locaux et, donc, de la nécessité de devenir un technicien et un spécialiste. En même temps, la fonction d’intermédiaire, associée au notable, apparaît (re)fondée de la sorte, entre des espaces sociaux et des modes de pensée qui ne se rejoignent pas spontanément – on pense à la belle formule d’Eugen Weber : « Les ruraux continuèrent à ressembler à des porcs-épics, se méfiant des renards prédateurs, mais les haies qu’ils longeaient s’étendaient maintenant beaucoup plus loin » (« Comment la politique vint aux paysans », Ma France, Paris, Fayard, 1991, p. 251). Plus largement, c’est bien un questionnement de la politisation qui irrigue les textes d’É. Mertz et F. Igersheim (où l’on n’est pas « au-delà du politique », contrairement à ce qu’indique l’introduction, p. 8, mais en son centre, élargi aux nouveaux citoyens après 1848). Le collège et le lycée, c’est la formation comme enjeu de luttes, faisant des enseignants à la fois une élite et des fabricants d’élites, et F. Igersheim parle avec raison d’un « making of Frenchmen », qui – bien qu’il n’y fasse pas référence – entre en résonance avec la thèse de la politisation par implication d’Eugen Weber (La fin des terroirs. La modernisation de la France rurale, 1870-1914 (1976), Paris, Fayard, 1992), où l’école figure en bonne place parmi les « agents du changement ». De même, on pourrait suggérer de penser la place des médecins cantonaux, qui exercent une fonction d’intermédiaire entre les autorités et la population, comme un canal de politisation par imprégnation, via des « intermédiaires culturels », suivant Maurice Agulhon (La République au village. Les populations du Var de la Révolution à la IIe République (1970), Paris, Le Seuil, 1979) ; ou encore réfléchir de la sorte à la circularité des sociabilités entre rédacteurs et lecteurs des revues intellectuelles du XIXe siècle, dont nous parle Thomas Loué. C’est dire la richesse des analyses proposées par cette œuvre collective sur les élites régionales, et l’attention à laquelle elle peut légitimement prétendre à plus d’un titre.

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Philippe HAMMAN.

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— Jean-Paul Chabrol et Laurent Gambarotto (dir.), Éclairer le peuple. Jean-Louis Médard (1768-1841), négociant, mécène, protestant, Languedocien, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2004, 226 p. — Ce volume, qui réunit les actes d’un colloque tenu à Lunel, dans l’Hérault, les 3 et 4 décembre 1999, peut se lire comme un hommage en forme d’étude savante à l’égard d’un homme dont la personnalité et l’action ont considérablement marqué Lunel et sa région. Jean-Louis Médard (1768-1841), bourgeois protestant né à Lunel, négociant en indiennes installé à Montpellier, a en effet légué sa considérable bibliothèque à la ville de Lunel « pour l’instruction de ses concitoyens ». Ce legs de près de 5 000 volumes, qui constitue aujourd’hui le fonds ancien de la bibliothèque municipale de Lunel, témoigne surtout de l’attachement de Médard à l’œuvre philosophique des Lumières et de son intérêt pour la production littéraire et politique révolutionnaire : on y trouve une importante collection de pièces de théâtre de l’époque révolutionnaire, ainsi qu’une collection très riche des journaux de Marat, dont Médard ne partageait pourtant pas les convictions. Cette bibliothèque invite à cerner les contours d’une culture et d’une curiosité : Médard a placé en tête des principaux ouvrages de sa bibliothèque des notices, mêlant indications bibliographiques et appréciations littéraires et politiques. Ces notices relèvent d’abord d’une pratique inculquée par son père : lire « la plume à la main » pour retenir l’apport d’une œuvre et apprendre à formuler son opinion ; elles procèdent également des préoccupations du bibliophile exigeant qu’était Médard. La plupart d’entre elles sont enfin destinées aux utilisateurs projetés de cette bibliothèque, en particulier les jeunes Lunellois : d’où leur caractère didactique. Georges Dulac, dans sa contribution intitulée « Jean-Louis Médard, homme des Lumières », souligne combien les années de la Restauration, pendant laquelle Médard a réunir l’essentiel de sa bibliothèque, ont été marquées à la fois par une violence mise en cause du siècle des Lumières et par des rééditions importantes d’œuvres majeures de cette époque, comme les volumes complémentaires de l’Histoire des deux Indes de Raynal (qui fut le grand livre de formation de Médard) ou la Correspondance littéraire de Grimm. C’est en tête de cette dernière œuvre que l’on peut ainsi lire, sous la plume de Médard : « Le XVIIIe siècle restera à jamais un grand siècle dans la mémoire et la reconnaissance des hommes ; comme pour tout ce qui est véritablement grand, la postérité sera plus juste pour lui que les contemporains (...). » Et Médard de noter finement que le prestige dont jouit le « grand siècle » à son époque est dû à la « singulière réunion de beaucoup de circonstances », qui ne tiennent sans doute pas toutes aux mérites intrinsèques des œuvres.

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Protestant, négociant et homme de culture de l’entre-deux-siècles, Jean-Louis Médard donne dans ce volume l’occasion d’études variées, qui concernent aussi bien le milieu des négociants lunellois, le protestantisme languedocien des décennies de la Révolution et du début du XIXe siècle, ainsi que la culture politique et les opinions des bourgeois libéraux, protestants de cette région tels que Médard. « Jean-Louis Médard fut-il républicain ? », s’interroge Raymond Huard. Question difficile, car bien des hommes de sa génération ont eu une évolution complexe, et avaient peu intérêt à afficher ce genre de convictions. Reste le souci d’éducation populaire et la bibliothèque de Médard : celui-ci possédait le Paris révolutionnaire édité chez Guillaumin en 1833, « bréviaire des Républicains sous la monarchie de Juillet », ainsi qu’un ouvrage de Cabet, Faibles indices, qui témoignent au moins, selon Raymond Huard, « d’une curiosité persistante à l’égard d’idées jugées alors bien hétérodoxes ». Envisageant le XIXe siècle dans son ensemble, et considérant notamment l’importance de cette bourgeoisie protestante languedocienne dans le personnel politique de la IIIe République, Patrick Cabanel incite, quant à lui, à conclure plus franchement dans le sens d’un « républicanisme réformiste ».

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Judith LYON-CAEN.

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— Benjamin Ziemann (éd.), Perspektiven der historischen Friedensforschung (Frieden und Krieg. Beiträge zur historischen Friedensforschung, vol. 1), Essen, Klartext, 2002, 368 p. — Voici un volume issu, pour partie, d’un colloque tenu à Berlin en 2000, qui sera d’autant plus utile aux historiens français qu’il présente le dernier état d’une discipline absente, en tant que telle, du paysage universitaire de ce côté-ci du Rhin : l’Historische Friedensforschung, branche tardive de la Friedensforschung (recherche sur la paix), qui, selon les éditeurs de la série, étudie « les possibilités et les limites de la réalisation de la paix dans toutes ses dimensions historiques » (die Chancen und Grenzen der Realiserung des Friedens in all seinen geschichtlichen Dimensionen). La FF, ce sous-champ de la recherche en sciences sociales, s’est constituée dans les pays anglo-saxons, du nord de l’Europe et en Allemagne, à partir des années 1950, en lien avec des engagements politiques progressistes. Pour sa part, en Allemagne, l’HFF s’est institutionnalisée plus tardivement avec la fondation, en 1984, d’un groupe de recherche (l’Arbetiskreis historische Friedensforschung), à l’origine du travail ici présenté. La série inaugurée par ce volume en poursuit les travaux.

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Dans une introduction très dense et très complète, Benjamin Ziemann, éminent spécialiste de la Première Guerre mondiale, brosse un tableau à la fois synchronique et diachronique de la FF et, surtout, de l’HFF. Il montre notamment le lien entre le travail des chercheurs et les perspectives contemporaines, celles du temps court – éviter tout conflit atomique dans les années 1950 et 1960 – et du temps long – préparer l’avènement de nouvelles sociétés non violentes. Thomas Kater le souligne dans son étude de l’iconographie de la paix, l’HF ne peut se dégager d’enjeux contemporains, dans leur dimension prospective. Cela dit, bien des questions restent débattues et, au premier chef, la définition même de l’objet. Quelle définition retenir pour la paix (conçue par les éditeurs de la série comme la limitation et l’atténuation de la violence collective, die Einhegung und Minderung kollektiver Gewalt) ou la violence ? Comment articuler étude de la paix et analyse de la violence ? Benjamin Ziemann donne ici bien des éléments de ces discussions, évoquant les concepts formulés par Johan Galtung – et soulignant leurs limites – de « violence structurelle » (strukturelle Gewalt), largement utilisé, ou de « violence culturelle » (kulturelle Gewalt, toute forme culturelle qui sert à légitimer ou justifier l’usage de la violence directe ou structurelle). Il semble que les spécialistes de la FF n’aient pas pu, ou voulu, établir véritablement de définition conceptuelle commune de la paix (voir ici l’article d’Ernst-Otto Czempiel). Ziemann insiste, pour sa part, sur la nécessaire historicisation des questions sémantiques, la mise en valeur des processus, notamment en prêtant attention aux attentes et aux déceptions des acteurs. Il s’efforce aussi d’interroger la spécificité de l’HFF par rapport à la FF (un champ historique doit ainsi s’insérer dans une discipline avant tout tournée vers le futur) et de la situer au sein de la science historique.

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La fin des blocs et la réapparition de la guerre en Europe amènent, entre autres, la FF à produire une nécessaire réflexion critique sur ses résultats et ses méthodes, en même temps qu’une clarification des concepts utilisés. Ces changements en cours conduisent à une plus grande diversité et sans doute à une prise de distance par rapport à l’histoire héroïque (des mouvements pacifistes notamment), qui a perdu, au moins en Allemagne, de son sens comme le note Jeffrey Verthey dans sa contribution. B. Ziemann montre tout l’intérêt d’appliquer à l’histoire du pacifisme des analyses plus en phase avec la recherche contemporaine en sciences sociales (analyse de discours, histoire socioculturelle, histoire du genre, etc.) et de voir comment, pour la période récente, relier pacifisme et « nouveaux mouvements sociaux ».

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Plusieurs auteurs du volume précisent le portrait d’ensemble à travers deux grandes parties : la première rassemble des réflexions conceptuelles et générales tandis que la seconde se concentre sur des études de cas ou des analyses thématiques. Dans la première, signalons l’article d’O. E. Czempiel sur le concept de paix et sur les conditions générales de la guerre et de la paix aujourd’hui (démocratisation, décentralisation...), celui de Dirk Schumann sur le concept de Gewalt et son extension. Différents textes s’interrogent sur la question du genre. Jennifer Anne Davy souligne ainsi, à juste titre, l’usage de l’argument essentialiste – qu’elle invite à déconstruire – dans la lutte des femmes pour la paix : la maternité notamment fonderait des attitudes pacificatrices spécifiquement féminines. Dans une belle contribution, Ulrich Bröckling propose une réflexion sur la place de la médiation dans la résolution des conflits en analysant comment la convergence de plusieurs mouvements a permis son essor (la théorie des organisations, la recherche en relations internationales, des réflexions critiques sur la résolution des litiges aux États-Unis, ou des groupes religieux, particulièrement quakers et mennonites...). On trouvera encore dans ce volume des analyses synthétiques et des présentations de l’histoire des mouvements pacifistes (Jeffrey Verhey), de l’histoire militaire (Bernhard Chiari), du rôle et de la constitution de l’image de l’adversaire dans les identités collectives (Sven Reichardt) pour ne mentionner que celles-ci.

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Bref, un riche panorama, par nature interdisciplinaire, qui touche tant à l’histoire des concepts, à celle des relations internationales qu’à l’histoire politique ou sociale. Ajoutons qu’Edgar Wolfrum fournit une importante note bibliographique autour de la guerre, la paix et la mémoire, de l’Ancien Régime à la décolonisation, résumant ainsi, avec beaucoup de profit pour le lecteur, de nombreux travaux, allemands pour l’essentiel. Cet ouvrage de qualité se clôt par une série de comptes rendus et la présentation de l’Arbeitskreis.

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Nicolas OFFENSTADT.

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— Hans-Georg Gilomen, Sébastien Guex, Brigitte Studer (dir.), Von der Barmjerzigkeit zur Sozialversicherung. Umbrüche und Kontinuitäten vom Spätmittelalter bis zum 20. Jahrhundert (De l’assistance à l’assurance sociale. Ruptures et continuités du Moyen Âge au XXe siècle), Zurich, Chronos Verlag, 2002, 422 p. — La première partie de ce recueil est consacrée à « l’assistance aux œuvres dans la transition du bas Moyen Âge à l’époque moderne ». Les contributions sont rédigées en langue allemande. Les unes, de caractère plus théorique, analysent le discours des autorités. Elles soulignent une mutation de mentalité, « non un développement selon une uniformité linéaire continue, mais un changement avec une accélération diversifiée, et aussi avec des ruptures et des corrections de perspective ». Les autres, de nature monographique, étudient les cas concrets de Lucerne, de Fribourg, des campagnes bernoises, et également d’Augsbourg, de Fribourg en Brisgau, de Dantzig.

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Les contributions de la deuxième partie, tantôt en français, tantôt en allemand, examinent « l’État social en Suisse aux XIXe et XXe siècles ». Cette formule est préférée à celle d’ « État-providence », qui paraît véhiculer « davantage d’obscurités que de lumières », d’autant plus que « la Suisse se caractérise (...) par la moindre importance des prestations sociales publiques comparativement aux autres pays européens ». Cela tiendrait, selon l’expert Gøsta Esping-Andersen, à ce que le pays est « dominé par de petits propriétaires qui usent de leur pouvoir électoral pour réduire et non pour augmenter les taxes » : celles-ci s’articulant en outre aux trois niveaux de la structure fédéraliste : Confédération helvétique, cantons, communes. La forte réticence à assister les « non-bourgeois » (c’est-à-dire les originaires des autres cantons) n’est dominée que très lentement, et a fortiori des dispositions restrictives sont appliquées à la main-d’œuvre étrangère, immigrée surtout d’Italie. D’autre part, dans un système de suffrage masculin, les citoyens tendent longtemps à renvoyer les femmes mariées aux soins de leur foyer et à les exclure des prestations liées au marché du travail.

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Inspirées par un courant récent de l’historiographie helvétique, des monographies considèrent la lutte contre la tuberculose, la médecine du travail, les propositions de sociologues universitaires. Un thème central, abordé par plusieurs études, est l’assurance vieillesse, survivants et invalidité (AVSI ; en allemand, AHV), revendiquée par le mouvement ouvrier sur l’exemple du Reich. Dans un climat durci par la grève générale de 1918, les conseillers fédéraux radicaux Ludwig Ferrer et Edmund Schulthess en font décider la création, mais il y a un blocage durable sur le financement. Une loi Schulthess est repoussée par référendum populaire en 1931, l’AVS n’est vraiment mise en place qu’en 1947, la prévoyance privée l’acceptant alors « du bout des lèvres ». Ces textes bien documentés contiennent des données intéressantes, mais ce sont des pièces détachées, insuffisamment coordonnées entre elles. Le lecteur qui n’est pas familier de l’histoire de la législation suisse souhaiterait davantage de précisions sur les conditions de sa genèse, sur la personnalité de ses initiateurs, sur les étapes de son adoption. Il regrette l’absence d’une présentation systématique qui mettrait en valeur l’originalité du pays dans l’édification de la protection sociale, avec ses conceptions et ses rythmes propres.

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Pierre BARRAL.

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— Philippe Chassaigne, Jean-Marc Largeaud (dir.), Villes en guerre, Paris, A. Colin, 2004, 350 p. — Cet ouvrage est le fruit d’un colloque qui s’est déroulé à Tours en décembre 2003, dans le cadre du programme de l’agrégation et du CAPES ; il rassemble une trentaine de communications d’environ douze pages chacune, rédigées, à une ou deux exceptions près, avec une grande clarté, et accompagnées d’un solide appareil de notes. Le cadre chronologique est celui des deux conflits mondiaux du XXe siècle, mais à part deux articles consacrés à la guerre d’Espagne. Une introduction de J.-M. Largeaud résume le contenu des différents travaux et l’ensemble est préfacé par D. Barjot et clos par J.-J. Becker. On ne saurait reprocher l’oubli d’un index ou le manque, ici ou là, d’une carte ; on saluera au contraire la performance des deux éditeurs scientifiques qui sont parvenus à une publication aussi rapide. D’une manière générale, le sujet porte sur les divers rapports de la grande ville, principalement européenne, avec la guerre. Comment bombarder une ville ? organiser son occupation ? la reconstruire après coup ? Que devient une ville où l’électricité est rare ? Où sort-on, le soir, dans une ville contrôlée par l’ennemi ? Et que dire d’une ville hors guerre, comme Marseille en 14-18 ou Genève ? Telles sont, parmi d’autres, les situations de guerre examinées ici et vécues, comme le souligne J.-J. Becker, par les populations civiles.

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Les contributions sont réparties dans quatre parties cohérentes : la ville objectif militaire ; vivre avec la guerre ; commémoration, mémoire. Néanmoins, on attendait dans la seconde partie, et non pas dans la dernière, l’article d’A. Capet qui est un commentaire d’une brochure diffusée pendant le Blitz et destinée à informer les gens au sujet de la défense passive. On aurait dû trouver dans une même partie la geste des Madrilènes, qui montent au front en prenant individuellement le tramway pour arrêter le péril franquiste, et le sursaut patriotique des Lettons de Riga repoussant les envahisseurs germaniques en 1915 et en 1919 ; ces deux villes héroïques et combattantes sont du reste magistralement étudiées, respectivement par A. Fernandez et J. Guesclin qui manient avec aisance des bibliographies espagnoles ou allemandes. On frise aussi le hors sujet avec « La guerre à Hollywood » (J. Portes) et avec le sort, anecdotique, d’un bas-relief parisien représentant Édith Cavell – une infirmière fusillée par les Allemands à Bruxelles en 1915 – qui fut dynamité par l’occupant en 1940 (Ch. Sniter), vandalisme et damnatio memoriae n’étant pas des phénomènes spécifiquement urbains. Enfin, on passera sur des titres généralisateurs ; ainsi, dans « Risques industriels et défense passive », E. Baret-Bourgoin examine la question de la protection des seuls établissements pétroliers en s’appuyant principalement sur un exemple unique, celui de Grenoble. Mais laissons ces vétilles. Il est évident que la grande qualité de cet ouvrage – la diversité des approches – en fait aussi son défaut – le morcellement. C’est même inhérent au sujet, comme l’écrit avec raison J.-Y. Le Naour : « On peut légitimement s’interroger, dans le domaine de la perception du conflit [14-18], sur les rapports entre le national et le local dans la fabrication et la réception de la culture de guerre » (« La culpabilité d’une ville en guerre. Marseille, 1914-1918 », p. 208). Un exemple suffira : I. Hermann et D. Palmieri évoquent l’impossible neutralité de la très francophile Genève, mais rien n’est dit de la position des nombreuses villes de la Suisse alémanique.

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L’ensemble est remarquable et retenir des contributions plutôt que d’autres relève d’un choix subjectif. Ph. Souleau montre la place essentielle tenue par Bordeaux dans l’effort de guerre allemand (port, sous-marins, contre-espionnage) et l’organisation précoce de la Résistance sous la forme du renseignement au service des Anglais. J.-L. Margolin souligne avec quelle brutalité les Japonais ont exercé une mainmise totale sur Singapour de 1942 à 1945. R. Breck, dont le propos, éclairé par l’historiographie allemande, est passionnant, revient sur le bombardement de Dresde, objet, de nos jours, de commémorations ambiguës ; la tempête de feu de février 1945, qui n’avait aucune utilité militaire, avait des buts inavouables et le nombre des victimes, jamais fermement établi, a nourri, récemment ou dans les années 1960, de vives polémiques. Et sait-on que, de 1916 à 1918, Bucarest étant occupé par les Allemands, la capitale de la Roumanie était Iasi et qu’on y a voté l’instauration du suffrage universel (J.-N. Grandhomme) ? Enfin, Y. Harlaut nous rappelle que Reims, bombardée sans répit, détruite à 60 %, ville martyre pleurée par la France entière, n’est pourtant pas devenue un lieu de mémoire de la Première Guerre mondiale , ce paradoxe s’explique par la ferme volonté des Rémois de revivre et de reconstruire en effaçant le passé tragique. À Verdun, le souvenir ; à Reims, l’oubli.

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Les autres participants sont T. Ter Minassian (Bakou, 1914-1920), S. Audoin-Rouzeau (Paris bombardé, 1914-1918), P. Facon (bombardements alliés sur la France), Ph. Chassaigne (délinquance, 1914-1945), S. Effosse (logement urbain), Y. Denéchère (guerre d’Espagne), Ch. Bouneau (électricité, 1914-1945), B. Majerus (Bruxelles, 1918), J.-P. Cointet (Paris, 1940-1944), S. Corcy (vie culturelle des Français, 1939-1945), É. Vial (Turin, 1914-1945), B. Grailles (reconstruction du Nord), R. Latouche (villes françaises au cinéma, 1939-1945) et X. Boniface (villes décorées de la Légion d’honneur, 1914-1945).

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Bernard ECK.

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— Claire Toupin-Guyot, Les intellectuels catholiques dans la société française. Le Centre catholique des intellectuels français (1941-1976), préface de René Rémond, Rennes, PUR, 2002, 369 p. — Étienne Fouilloux remarquait naguère la naissance différée de l’intellectuel catholique. Désormais, l’étude de l’intelligentsia catholique commence heureusement à avoir droit de cité dans l’historiographie française des intellectuels. En témoigne l’ouvrage de Claire Toupin-Guyot, issu d’une thèse de doctorat soutenue sous la direction d’É. Fouilloux.

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La monographie que l’auteur consacre au Centre catholique des intellectuels français est une contribution de choix à cette historiographie. Fondée sur un vaste dépouillement d’archives et de nombreux entretiens, elle constitue un modèle du genre. Elle retrace l’histoire d’une institution qui, fondée pendant la Seconde Guerre mondiale, se voulut un « carrefour d’idées », en s’efforçant de conjuguer ouverture sur le monde et foi chrétienne et de « rétablir le contact entre la théologie catholique et la pensée contemporaine » ; elle vit passer plus de 3 000 intervenants. Aussi René Rémond note-t-il dans sa préface qu’il n’est guère de personnalités ayant joué dans les années 1945-1970 un rôle dans la vie intellectuelle « qui n’ait été conviée et n’ait accepté l’invitation des organisateurs ». Elle aborda des sujets aussi variés que, par exemple, dans les années 1950, les problèmes de la décolonisation en Afrique du Nord, l’œcuménisme ou le dialogue avec le marxisme et les sciences humaines. La défense du laïcat par le Centre catholique des intellectuels français, son exigence de liberté de la recherche ont précédé le concile de Vatican II dont il a accompagné les évolutions.

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L’effacement du CCIF de la scène intellectuelle tout comme son « éclipse » mémorielle posent de nombreux problèmes à l’historien. Claire Toupin-Guyot avance plusieurs types d’explication : un déclin qui s’est amorcé graduellement, des conséquences plus directement liées à la crise de 1968 et un manque de relève générationnelle. Cette belle étude sur une institution engagée dans les principaux combats philosophiques, politiques, éthiques de son temps a su intégrer les plus récents apports de l’histoire des intellectuels.

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Nicole RACINE.

Pour citer cet article

« Notes bibliographiques », Revue historique 3/ 2005 (n° 635), p. 705-722
URL : www.cairn.info/revue-historique-2005-3-page-705.htm.
DOI : 10.3917/rhis.053.0705

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