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Revue d'histoire littéraire de la France

2003/2 (Vol. 103)

  • Pages : 256
  • ISBN : 9782130534662
  • DOI : 10.3917/rhlf.032.0331
  • Éditeur : P.U.F.


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pour Luc Boasson
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Dans une lettre de 1916 adressé à son ami Louis Poughon, le peintre Fernand Léger écrit :

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« Vraiment la guerre est une chose bien bizarre […]. Ces 18 mois passés ici ont été très durs […]. Je le sens par tout, par mes lettres qui sont de plus en plus longues à ceux que j’écris. C’est formidable ce que j’aurai écrit pendant cette guerre. Heureusement que j’avais cette diversion. J’y serais crevé sans cela […]. Jane a de moi 30 lettres par mois, des lettres quelquefois de six pages. Toi, tu en as pas mal. Mare quelques-unes aussi et d’autres à des étrangers […]. J’ai un très grand plaisir à écrire. C’est le seul que j’aie […]. Ça me donne de l’air, comprends-tu, je respire mieux. […] J’ai besoin de cela. Il faut que je le fasse » [1]  Fernand Léger, Une correspondance de guerre, Les Cahiers... [1] .

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Nombre de soldats pourraient dire la même chose. On a estimé que plus de 1000 lettres par combattant ont été écrites : une lettre par jour en moyenne pendant les quatre années de guerre, parfois plusieurs le même jour [2]  Mots, n° 24,1990, p. 44. [2] . Alors que la lettre était encore rare au XIXe, et que la pratique épistolaire ne concernait qu’une part infime de la société, la Grande Guerre a beaucoup fait écrire, ouvrant ainsi un accès exceptionnel à la parole des anonymes, des habituellement muets de l’histoire.

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Ces lettres, où les combattants ont fait un immense effort pour consigner leur expérience, peuvent être considérées dans leur valeur documentaire. La lettre est en effet particulièrement intéressante en ce qu’elle donne l’illusion d’une écriture qui resterait au plus près de l’événement, écriture sans recul, livrant au jour le jour des impressions brutes et immédiates, rares et précieuses pour l’historien. La lettre serait une forme de témoignage à l’état natif, comme écrit sous la dictée des choses. Je mettrai cependant l’accent ici non sur le souci de rendre compte, à l’arrière, d’une expérience littéralement inouïe — celle du dépassement d’un seuil de violence et de barbarie jusque-là jamais atteint —, mais sur les fonctions psychiques, le rôle, souvent vital, que remplit l’écriture de la lettre pour le combattant de la Grande Guerre.

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Dans cette guerre — guerre de masse, guerre de tranchées —, où toute existence séparée est quasiment impossible, la lettre apparaît comme une façon de préserver sa singularité, de se déprendre de l’étreinte mortelle du collectif. C’est un objet d’autant plus frappant que les auteurs n’appartiennent pas tous, loin de là, à des milieux où l’on a l’habitude d’écrire, et encore moins d’écrire de soi. Or, dans ces lettres, on assiste au surgissement massif d’une écriture à la première personne et à la conquête paradoxale d’une prise de conscience de soi, de son être intime, dans le cadre d’une vie collective imposée : « Pour moi, je n’ai de vie propre qu’au moment où je suis avec toi », écrit Eugène-Emmanuel Lemercier à sa mère le 17 novembre 1914 [3]  Eugène-Emmanuel Lemercier, lettre du 17 novembre 1914,... [3] .

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La lettre de guerre permet d’abord de garder un contact avec le monde des « normalement vivants », ou de le rétablir, de réparer les déchirures dans le temps et dans l’espace, la guerre imposant un brutal arrachement non seulement aux siens, au monde qui forme sa quotidienneté mais aussi à un système de représentations, à un univers de pensées.

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« Tu ne peux t’imaginer … » est un leitmotiv des lettres. Décrivant « le désert avec rien du tout de vivant autour de soi » qu’est devenu le paysage de Verdun fin octobre 1916, F. Léger écrit :

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« Les débris humains commencent à apparaître aussitôt que l’on quitte la zone où il y a encore un chemin. J’ai vu des choses excessivement curieuses. Des têtes d’hommes presque momifiées émergeant de la boue. C’est tout petit dans cette mer de terre […]. Les mains surtout sont extraordinaires […]. Plusieurs ont les doigts dans la bouche, les doigts sont coupés par les dents. J’avais déjà vu cela […] en Argonne, un type qui souffre trop se bouffe les mains ».

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Suit une description de noyés :

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« Je ne puis absolument pas te décrire cela. Ceux qui veulent le faire font de la littérature et de la mauvaise […]. On n’est pas seulement tué par obus ici, on se noie aussi. […] Eh ! Bien, mon vieux, dans tout cela, dans ce mélange de viande pourrie et de boue, des fantassins commençaient un peu au-dessus à creuser de nouvelles tranchées ! Ils recommençaient. Ce recommencement au même endroit par ces hommes-là, tu ne trouves pas cela formidable ! Eux, ils ne le trouvent pas. Ils faisaient leur boulot tranquillement » [4]  F. Léger, op. cit., p. 66-67. [4] .

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En contraignant à mettre en mots, pour l’arrière, l’impensable, l’insoutenable, qui conduit parfois le soldat qui y est confronté au bord de la psychose, la lettre permet de résister, en portant un autre regard — celui d’avant la barbarie —, à l’insensibilité progressive à l’horreur, même si le soldat dit souvent ne plus s’étonner de l’inconcevable et de l’injustifiable. Prenant le simple rôle d’observateur, l’auteur préserve une distance salvatrice vis-à-vis de l’événement. L’écriture réassure cette distance. Évoquant les lettres de soldats, Genevoix écrit : « Un besoin de vérité les contraignait à écrire, un besoin de mesurer entière la réalité formidable à quoi ils venaient d’échapper, de se répéter à eux-mêmes : “J’y étais, moi. J’ai vécu ça, moi… Et me voici, moi toujours” » [5]  Les Eparges (1923), dans Ceux de 14 (1949), Flammarion,... [5] .

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Le lien écrit est d’autant plus passionnément investi que le soldat a le sentiment d’être peu à peu retranché de l’humanité :

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« Je suis changé terriblement. Je voudrais ne rien te dire de l’horrible lassitude que la guerre a engendrée en moi, mais tu m’y forces. Je suis comme écrasé, comme diminué […] je suis pauvre et nu …[…] à force d’émotions démesurées, d’expériences disproportionnées à la résistance humaine […] quelque chose se détraque [ …] une déchéance générale… […] Je suis un homme aplati » [6]  Marc Boasson, lettre du 10 juillet 1916, Au soir d’un... [6] .

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Et, ces mots d’un autre combattant, s’adressant en 1917 à sa jeune fiancée :

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« Ton souvenir, la pensée de la joie qui se prépare pour nous, arrivaient encore à moi, mais comme d’au-delà des ténèbres. C’est effrayant de dépendre autant que cela du milieu où l’on est. Mady, ce n’est pas un être humain que tu vas épouser. […] je suis tantôt une bête, tantôt une plante, tantôt un minéral, jamais un être humain » [7]  Henri Fauconnier, lettre du 18 février 1917, Lettres... [7] .

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Écrire impose non seulement de détacher des moments dans le bloc souvent uniforme et compact du temps de la guerre (datée, la lettre permet de retrouver la notion des jours), mais aussi contraint à penser :

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« Dans ma captivité, car c’est une sensation de captivité qui fut pour moi la pire torture, ma pensée s’évadait vers vous qui auriez pu me consoler. Mais il m’était impossible d’écrire. J’attendais que la bonne humeur revienne, et elle revient vite dès qu’on se met à penser » [8]  Ibid., lettre du 21 mars 1915, p. 71. [8] .

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La lettre permet l’accueil de l’émotion, ou la reviviscence de la vie émotive : « Je sens une émotion forte et douce me pénétrer en pensant à vous, en écrivant ces choses. Il faut qu’elle soit bien profonde pour que j’ose vous en parler, même de loin » [9]  Ibid., lettre du 17 octobre 1914, p. 31. [9] . Surtout, c’est le lieu où se découvre le pouvoir des mots de faire surgir des images d’un avant, d’un ailleurs, de mettre en scène les êtres aimés et conjurer ainsi l’effroi du présent : « En vous écrivant, j’attire votre présence, je la sens autour de moi » [10]  Ibid., lettre de 1916, p. 204. [10] , écrit Henri Fauconnier dans une lettre datée d’« un jour de la Grande Guerre, quelque part sous terre » [11]  Ibid., p. 203. [11] .

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Les lettres du peintre Franz Marc sont, à ce titre, particulièrement frappantes. La guerre n’est évoquée que de façon laconique car, « ma très chère, écrit-il, […] il n’est rien de plus affligeant, de plus déroutant pour l’esprit que de parler de la guerre; […] cela ressemble à une conversation d’aliénés » [12]  Franz Marc, lettre du 18 septembre 1915, Lettres du... [12] . « C’est souvent difficile pour moi d’écrire, note-t-il un mois plus tard, RIEN de ce qui vient de l’extérieur ne m’en fournit le prétexte ; car je ne parviens pas à parler d’« ici »; […] la guerre rend MUET — moi, tout au moins » [13]  Ibid., lettre du 28 octobre 1915, p. 125. [13] . Marc tente dans ses lettres de s’abstraire des circonstances, parle, par exemple, longuement de ses lectures, grâce auxquelles il vit, dit-il, comme une scission de son être.

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Aussi l’écriture et la lecture des lettres — le contenu de celles-ci peut être inquiétant, mais seule l’absence de lettre est « vraiment déprimante » [14]  Jean Nicot, Les poilus ont la parole. Lettres du front,... [14] — permettent-elles de conjurer la pesanteur d’une existence « fermée à toute relation ordinaire » [15]  E.-E. Lemercier, lettre du 13 janvier 1915, op. cit.,... [15] , d’inscrire les traces d’une vie autre que celle qu’impose cette « guerre de barbarie et d’assassins » [16]  Cité par J. Nicot, op. cit., p. 141. [16] pour reprendre l’expression d’un soldat : « Ma journée d’hier s’est composée du bonheur de t’écrire » [17]  E.-E. Lemercier, lettre du 23 novembre 1914, op. cit.,... [17] , écrit Eugène Emmanuel Lemercier.

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L’écriture de la lettre permet également de préserver une intimité, une vie propre, menacée en permanence par l’expérience de la guerre de masse : « Personne n’est plus rien en ce moment, personne n’est plus à soi » [18]  M. Boasson, lettre du 27 juillet, 1915, op. cit., ... [18] . Que, dépositaire de ces secrets que sont les rêves, les désirs, les pensées, la lettre constitue un abri de ce qu’on a de plus intime se dit en creux par la violence avec laquelle les soldats évoquent le contrôle postal exercé par la censure : « l’idée que les lettres sont lues froissent le sentiment intime de l’homme » [19]  Cité par J. Nicot, op. cit., p. 16. [19] ; « c’est une violation de domicile ; un monsieur va aller fouiller dans vos affaires, dans votre intimité » [20]  Ibid., p. 17. [20] . Aussi les censeurs font-ils songer à ces étranges fantômes qu’évoque Kafka dans une lettre à Milena, fantômes devant lesquels on se met à nu, et qui, les attendant avidement, boivent les baisers écrits en route, empêchant ainsi qu’ils parviennent à destination. Ce non-respect du secret de la correspondance (les lettres des combattants peuvent être ouvertes à tout moment, comme on le fait des lettres d’enfants) sera, on le sait, une pratique courante dans les régimes totalitaires.

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La seule intimité semble parfois être, en effet, celle qui peut être mise en mots dans les lettres : « Ma petite Mady, cette lettre ne compte pas. Il m’est impossible encore de vous écrire selon mon cœur. Il me semble que je n’en ai plus. Je suis devenu un petit rouage dans une grande machine. Ma vie privée est comme suspendue » [21]  H. Fauconnier, lettre du 22 août 1914, op. cit., p... [21] . Aussi les correspondances sont-elles hantées par la difficulté à fabriquer un espace de retrait, à créer une zone d’isolement, nécessaire à l’écriture de la lettre (comme si tout soldat découvrait ce qu’implique l’exercice même de la littérature : la solitude, la scission d’avec le monde environnant) : « Mes notes vous donneront quelques aspects de la vie ici. Je ne peux faire plus, car on est trop souvent dérangé, et quand on n’a rien à faire, il y a toujours des conversations autour de vous… […] Il y a beaucoup de types qui ne peuvent lire qu’à haute voix, et qui, pour un peu, chanteraient leur lecture » [22]  Ibid., lettre de décembre 1914, p. 42-43. [22] . Le même auteur insiste : « Je ne peux pas écrire avec quelqu’un près de moi. Il ne peut rester une minute sans faire une remarque » [23]  Ibid., lettre du 3 ou 4 octobre 1915, p. 113. [23] .

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Lorsqu’il est impossible de s’isoler, c’est, dans ce monde sans séparation qu’est la tranchée, la lettre elle-même qui constitue, au même titre que les objets personnels dont s’entoure le combattant, une sorte d’espace privé portatif [24]  J’emprunte cette expression à Pierre Pachet, Un à un.... [24]  : « j’aime toutes tes lettres, les griffantes comme les caressantes et je les emmène toutes à la promenade. Il n’y en a pas une seule qui reste en pénitence » [25]  H. Fauconnier, lettre du 30 novembre 1915, op. cit.,... [25] .

24

Permettant une ressaisie du moi par lui-même, se refusant progressivement à l’anecdote, au récit des événements (souvent confié plutôt au carnet de route, qui échappe à la censure), la lettre devient une sorte de registre des états de pensée, des sentiments, où l’on approche l’expérience de la guerre de tranchées en ce qu’elle a de plus intime, de plus concret, de plus humain pour reprendre les termes de Jean Norton Cru [26]  Témoins (1929), Presses universitaires de Nancy, Témoins... [26] . La tenue de ce registre des états de l’âme reste cependant précaire, deux menaces pesant sur l’écriture de la lettre.

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Tout d’abord, l’excès de violence, l’effraction brutale qui « barre » le cerveau : « vous me voyez […] abruti au point que depuis une heure je ne peux plus rien dire que : Oh là, lala, Oh lala. Et je ne sais même pas quels sentiments traduisent ces Oh lala. C’est comme une crise de nerfs du cerveau. Ma tête est une marmite et mes pensées s’éparpillent comme des schrapnells » [27]  H. Fauconnier, lettre du 20 mars 1915, op. cit., p... [27] . Inversement, et comme symétriquement, c’est surtout l’ennui — le « cafard » —, le vide du temps des tranchées, un temps qui ne passe pas, qui, produisant un état d’hébétude, empêche d’écrire. Dans un passage de son très beau témoignage, André Pézard dit combien se mêlent la conscience aiguë de la mort imminente et la vacuité du temps :

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« Voilà quatre heures que nous sommes bombardés […]. On ne s’étonne même plus de ces conditions de vie artificielles, à peu près injustifiables, qui ne ressemblent à rien de notre vie et de nos pensées d’autrefois ; que rien sur terre ne pouvait faire attendre. Nous ne faisons rien, ici ; au milieu d’un désordre inguérissable, nous attendons sans rien pouvoir, sans rien imaginer, sans rien espérer, la fin de quelque chose que l’on nous a dit d’endurer ! Nous sommes là, voilà tout. Nous sommes, tout court, sans heure et sans lieu humains » [28]  André Pézard, Nous autres à Vauquois (1918), Presses... [28] .

27

Cet état d’hébétude — « J’étouffe d’une espèce d’asphyxie spirituelle, comme s’il y avait aussi des gaz empoisonnés pour l’âme » [29]  M. Boasson, lettre du 24 mars 1918, op. cit., p. 3... [29] — empêche d’écrire et de penser et pourtant, il est longuement décrit :

28

« Les jours me paraissent interminables et l’ensemble des jours s’enfuit sans que l’on sache comment. [ …] Le mouvement me distrait […] et dès qu’il cesse et que je me retrouve avec moi-même, je m’abrutis dans le rêve. Je pense vaguement à cent choses à la fois et il me semble qu’elles m’intéressent à peine. Vous écrire ? J’essaye, et avant de commencer je me sens tout à coup comme découragé. Pourquoi ? Les longs crépuscules surtout sont perfides. On dirait que ma vie s’en va petit à petit avec la lumière. Je rentre, je me couche. J’ai l’impression de vivre des journées vides, fades et stériles. Le ciel est gris, il ne fait ni chaud ni froid. Je déteste ce temps sans caractère, qui a l’air de se désintéresser de tout » [30]  H. Fauconnier, lettre de fin juin 1916, op. cit., ... [30] .

29

On peut noter l’extraordinaire effort fait ici pour dire non seulement la souffrance mais l’accablement, qui pourtant décourage d’écrire. L’inertie de la sensibilité se dit dans les formes les plus simples — « Je peu te dire qu’il fait un temp térible il vante il pleu c’est térible le temp qu’il fait enfin que veu tu » [31]  Cité par J. Nicot, op. cit., p. 121. [31] — ou les plus sophistiquées :

30

« J’essaie de réatteindre d’anciens souvenirs, les images d’autres printemps qui me remplirent, naguère, d’une folie enivrée. Il me semble que je soulève des voiles lourds, lourds, une espèce de chape aux plis de plomb, et quand j’arrive à ce passé dont j’espérais je ne sais quel encouragement, quelle émotion renouvelée, c’est comme si je feuilletais un catalogue glacé, un herbier, si tu veux, dont les plantes n’ont plus ni couleur ni parfum. L’huile pesante de l’ennui élargit sa tache jusqu’au fond des temps. Ce que j’ai été, après ce que je suis, tombe au morne puits sans fond » [32]  M. Boasson, lettre du 22 mars 1918, op. cit., p. 3... [32] .

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Ces lettres apparaissent ultimement comme des lieux où se déposent d’innombrables « dits de souffrance », dont Arlette Farge note dans Lieux pour l’histoire qu’ils sont si difficiles à saisir, à capter [33]  Des lieux pour l’histoire, Seuil, La librairie du XXe... [33] .

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Par un retournement inattendu, certaines lettres sont, au fur et à mesure où la guerre paraît devoir durer indéfiniment, conçues dans une double adresse : privée et publique. Conscients que la lettre sera ouverte, les soldats, à partir de l’année 1917, s’expriment de plus en plus ouvertement et violemment afin d’informer le contrôle postal du « moral » des troupes. J. Nicot donne de nombreux exemples de cette écriture où la détresse se dit sous les formes de l’outrance :

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« C’est malheureux de voir tant de victimes qui n’y sont que pour rien. C’est même honteux de voir cela… Depuis trente mois que je suis aux tranchées, je vois qu’il n’y a plus rien à faire. Il faut que l’on y passe tous. […] On n’a pas assez de misères de coucher dans l’eau, il faut encore se faire tuer ; mais j’en ai plus qu’assez. Du courage, je n’en ai plus ! J’en ai eu, maintenant c’est fini. Sept dans ma famille de tombés au champ d’honneur, c’est de trop pour les mêmes » [34]  Cité par J. Nicot, op. cit., p. 120. [34] .

34

« C’est honteux, écrit un autre combattant, je crois que c’est la destruction de la race que l’on veut. La patrie, je chie dessus » [35]  Ibid., p. 140. [35] .

35

Un exemple permet de mesurer en creux l’importance de pouvoir écrire non seulement pour penser mais pour, dans le souci quotidien de son âme, préserver son humanité et sa liberté. Il s’agit des cartes postales pré-écrites réservées aux illettrés, où le seul geste possible consiste à cocher des cases. Les limites des choix à faire sont éloquentes.

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La carte porte la mention : « Cette carte doit être remise au vaguemestre. RIEN ne doit y être ajouté, excepté la date et la signature de l’expéditeur ; les phrases inutiles peuvent être biffées. Si quelque chose y était ajouté, cette carte ne serait pas transmise ».

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Les formules à biffer ou non sont les suivantes :

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Je vais bien

Je suis à l’hôpital. 1. Blessé, malade/2. Et suis en voie de guérison/et j’espère être bientôt rétabli

J’ai reçu votre lettre/télégramme/paquet

Je n’ai reçu aucune nouvelle de vous dernièrement/depuis longtemps

Lettre suit à la première occasion.

Date

Signature

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Enfin, on peut établir entre l’importance de ces lettres de guerre où des singularités se découvrent, s’affirment, se rebellent contre un mode d’oppression, de contrôle permanent, le même rapport de coïncidence qu’établit Pierre Pachet entre la naissance du journal intime à la fin du XVIIIe siècle et un régime qui, écrit-il, « prétend contrôler jusqu’aux pensées des gouvernés : la Terreur » [36]  Les Baromètres de l’âme. Naissance du journal intime,... [36] .

LA DERNIÈRE LETTRE

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En 1922 paraît aux éditions Flammarion un recueil titré de la façon suivante : La Dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d’honneur. Une centaine de lettres, derniers messages envoyés aux vivants par ceux qui vont mourir, sont ici rassemblées, avec une préface du maréchal Foch :

41

« Le sacrifice de tous les soldats tombés pour la défense de la patrie fut d’autant plus sublime qu’il fut librement consenti.

Les « Dernières lettres » montrent de façon touchante l’esprit idéal et pur dans lequel ce sacrifice a été fait ; c’est un monument de plus à la Gloire impérissable du Soldat français ».

42

Même si l’on peut rester dubitatif devant les propos de Foch — le libre consentement à la mort —, on peut rendre hommage à l’idée de considérer ces « dernières lettres » comme des objets dignes d’attention, à l’idée d’en fabriquer un recueil — recueil où l’on entre comme dans une sorte de sanctuaire.

43

Qu’est-ce qu’une dernière lettre ? Il s’agit d’un texte conçu dans l’imminence de la mort, où l’auteur se met en quelque sorte en règle avec le passé et l’avenir, propose un ultime autoportrait, à la fois rétrospectif (il s’agit de rappeler les liens qui l’ont constitué, de quoi son existence a été faite, et de donner un sens à sa mort) et prospectif : se penser déjà comme mort (de façon parfois très concrète, dans le souci du destin de son corps) et objet de mémoire. La lettre joue le rôle d’un passage, d’une transition entre l’état de vivant et celui de souvenir. Un lieutenant, mort en 1917, écrit ainsi : « le jour où tu liras ces mots, je ne serai plus de ce monde. […] Voilà, ma chère maman, ce que j’avais à te dire et maintenant que je suis disparu, tombé glorieusement pour mon pays, je te demande autre chose : ne pleure pas ma mort » [37]  La Dernière lettre écrite par des soldats français... [37] . Notons que la première personne dans ce texte désigne à la fois un vivant — le sujet de l’énonciation — et un mort — le sujet de l’énoncé —, mort qui, dans l’injonction finale (« ne pleure pas ma mort »), semble se survivre. Etrange présence que celle de ces fantômes qui viennent parfois annoncer leur propre mort, et consoler les endeuillés. « Sois courageuse, écrit en 1917 un maréchal des logis, et ne te laisse pas abattre par la triste nouvelle de ma mort que je tiens à t’apprendre moi-même » [38]  Ibid., p. 135. [38] . Le sous-lieutenant Georges Le Balle, tombé le 22 août 1914, ne se contente pas d’informer les siens de sa mort, il en fait un récit détaillé :

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« Quand vous recevrez cette carte, votre petit gars ne sera plus. Faisant une patrouille avec 6 hommes, on m’a tiré une balle à quelques mètres, qui a rompu l’artère de la cuisse. Puis, abandonné, j’ai vécu encore 24 heures et je suis allé dans le sein de Dieu, où je vous retrouverai tôt ou tard. Ne pleurez donc pas trop et priez pour moi » [39]  Ibid., p. 187. [39] .

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La dernière lettre peut enfin prendre les allures de l’épitaphe : « Je veux que l’on pense quelquefois à moi comme l’on pense à un ami qui voulait vivre et qui maudit cette guerre qui m’a fauché avant de connaître la vie, en pleine santé et en pleine force » [40]  La Dernière lettre…, lettre du 4 mai 1915 de Maurice... [40] .

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La dernière lettre conduit à assimiler le travail de l’écriture à ce que Michel de M’uzan appelle le « travail du trépas », travail psychique que doit accomplir celui qui va mourir. De M’Uzan note que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, alors que les liens qui attachent le mourant aux autres sont sur le point de se défaire, le futur mort surinvestit ces liens, et ses objets d’amour « car ceux-ci sont indispensables à son dernier effort pour assimiler tout ce qui n’a pu l’être […] comme s’il tentait de se mettre complètement au monde avant de disparaître » [41]  Michel de M’Uzan, De l’art à la mort, Tel Gallimard,... [41] . Nombre de lettres disent en effet cette ultime exaltation, cet ultime embrasement quasi amoureux (pour les siens, mais aussi pour des abstractions telles que la patrie ou l’idée d’un monde à jamais pacifié) :

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« Je suis en ligne […]. Nous allons attaquer ; nous sortons des tranchées à 2 heures 30 demain matin. Encore quelques heures et nous bondirons sur l’ennemi. Ma dernière pensée aura été pour vous, mes chéris. Je sais que si cette lettre vous parvient c’est fini pour vous : la joie, la gaîté disparaîtront pour toujours de cette maisonnette où nous étions si bien. Mais courage, de là-haut votre Riri veillera et attendra que la suprême réunion se fasse pour vous dire tout…

Sachez qu’il vous a aimés et adorés, ma lettre quotidienne a dû vous le prouver.

Adieu donc […], adieu à tous ceux que j’ai aimés.

Votre Riri qui vous aime » [42]  La Dernière lettre…, Lettre de Henri Hillaire, mort... [42] .

48

Ou encore, cette lettre, datée du 14 juin 1915 trouvée dans le portefeuille d’un combattant tombé le 16 juin :

49

« Mes chéris,

Ne pleurez pas. Pendant toute ma vie, j’ai été heureux autant qu’on peut le rêver, autant, je crois, qu’on peut le réaliser et c’est vous qui m’avez tout donné. Je vous ai aimés de tout mon cœur, de toutes mes forces. Peut-être aurais-je souffert plus tard, et je m’en vais pour la plus belle cause : pour qu’en France on ait encore le droit d’aimer. J’espère être tombé face à la victoire. Alors c’est bien.

Moi qui aurais tant voulu ne jamais vous faire de peine ! enfin, puisque je ne laisse ni haines, ni dégoûts, que tout m’a semblé beau et m’a été doux, je m’en vais encore heureux, puisque c’est pour permettre à d’autres de l’être ».

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Moins spectaculaires mais plus troublantes que ces dernières lettres sont les correspondances où l’auteur habitue peu à peu l’autre à le percevoir comme un fantôme, comme un souvenir, le spectacle permanent de la mort du semblable contraignant à se considérer soi-même comme déjà mort. « Je voudrais que songeant à moi, vous évoquiez ces gens qui avaient tout quitté, que leurs proches ne connaissaient plus qu’en souvenir, et dont ils disaient : « Nous avons un frère qui, voici bien des années, s’est retiré du monde, nous ne savons ce qu’il est devenu » écrit Eugène-Emmanuel Lemercier à sa mère en janvier 1915 [43]  E-E. Lemercier, lettre du 13 janvier 1915, op. cit.,... [43] . Le 11 février de la même année, dans l’imminence de l’attaque, il écrit : « Laissez toute espérance humaine. Cherchez autre chose […]. Pour moi, je ne me sens pas digne ces jours-ci d’être autre chose qu’un souvenir. J’ai tenté de ramasser des fleurs dans la boue. Gardez-les en souvenir de moi » [44]  Ibid., lettre du 11 février 1915, p. 128. [44] . Il meurt le 6 avril 1915, écrivant le même jour une dernière lettre : « Chère mère bien-aimée, à midi, nous voici sur l’extrême position d’attente. Je t’envoie tout mon amour. Quoi qu’il arrive, la vie aura eu de la beauté » [45]  Ibid., lettre du 6 avril 1915, p. 164. [45] .

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Dans l’état de guerre, il arrive ainsi très souvent qu’on communique avec les morts, qu’on reçoive une lettre de quelqu’un qui est déjà mort. « Les lettres de soldats, […] écrit Jacques-Émile Blanche, vous semblent des messages de l’au-delà. Vous les tenez respectueusement avant de les lire, vous les humez, vous les palpez comme si elles étaient encore moites du contact d’une autre main, peut-être inerte à cette heure, et l’on ne sait comment écrire aux habitants si proches et si lointains, de la Terre de Feu » [46]  Jacques-Émile Blanche, Cahiers d’un artiste, 2, novembre... [46] .

52

Sans doute la Grande Guerre peut-elle être considérée comme un moment exceptionnel dans la production d’une « littérature » de non-écri-vains. Certes, la lettre même de ces textes importe moins que les questions, les émotions, les contraintes — notamment s’affronter à l’impensable de sa propre mort — qui ont animé l’écriture. Si les auteurs n’ont pas eu ici le souci de faire œuvre, leurs écrits gardent cependant une sourde puissance d’ébranlement. Cet effet tient à l’effort fait pour mettre en mots une expérience particulièrement effrayante et douloureuse mais aussi en ce que s’y lit le besoin d’atteindre un destinataire, et presque le besoin de s’atteindre enfin soi-même. « Les lettres de soldats, note toujours Jacques-Émile Blanche, ont un prestige incomparable. Les journaux en publient, que vous croiriez « faites », mais demain vous en recevrez une plus étonnante, d’un tel que vous n’auriez pas cru capable de voir, de sentir ou de s’exprimer. La guerre développe un talent épistolaire chez les simples. Peut-être parce que, pour la première fois, le garçon regarde quelque chose ; il voit, il sent et il s’explique, il vit enfin » [47]  Ibid., p. 39. [47] .

Notes

[*]

Université Paris VII - Denis Diderot.

[1]

Fernand Léger, Une correspondance de guerre, Les Cahiers du Musée national d’art moderne, Hors-série/archives, centre Georges Pompidou, 1997, p. 58.

[2]

Mots, n° 24,1990, p. 44.

[3]

Eugène-Emmanuel Lemercier, lettre du 17 novembre 1914, Lettres d’un soldat (août 1914-avril 1915), Chapelot, 1916, p. 54.

[4]

F. Léger, op. cit., p. 66-67.

[5]

Les Eparges (1923), dans Ceux de 14 (1949), Flammarion, Points, 1990, p. 616.

[6]

Marc Boasson, lettre du 10 juillet 1916, Au soir d’un monde. Lettres de guerres (16 avril 1915-27 avril 1918), Plon, 1926, p. 127-128.

[7]

Henri Fauconnier, lettre du 18 février 1917, Lettres à Madeleine. 1914-1919, Stock, 1998, p. 234.

[8]

Ibid., lettre du 21 mars 1915, p. 71.

[9]

Ibid., lettre du 17 octobre 1914, p. 31.

[10]

Ibid., lettre de 1916, p. 204.

[11]

Ibid., p. 203.

[12]

Franz Marc, lettre du 18 septembre 1915, Lettres du front (1920), Fourbis, SH, 1996, p. 107.

[13]

Ibid., lettre du 28 octobre 1915, p. 125.

[14]

Jean Nicot, Les poilus ont la parole. Lettres du front, 1917-1918, Complexe, 1998, p. 55.

[15]

E.-E. Lemercier, lettre du 13 janvier 1915, op. cit., p. 106.

[16]

Cité par J. Nicot, op. cit., p. 141.

[17]

E.-E. Lemercier, lettre du 23 novembre 1914, op. cit., p. 65.

[18]

M. Boasson, lettre du 27 juillet, 1915, op. cit., p. 31.

[19]

Cité par J. Nicot, op. cit., p. 16.

[20]

Ibid., p. 17.

[21]

H. Fauconnier, lettre du 22 août 1914, op. cit., p. 19.

[22]

Ibid., lettre de décembre 1914, p. 42-43.

[23]

Ibid., lettre du 3 ou 4 octobre 1915, p. 113.

[24]

J’emprunte cette expression à Pierre Pachet, Un à un. De l’individualisme en littérature (Michaux, Naipaul, Rushdie), Seuil, La Couleur des idées, 1993.

[25]

H. Fauconnier, lettre du 30 novembre 1915, op. cit., p. 132.

[26]

Témoins (1929), Presses universitaires de Nancy, Témoins et témoignages, 1993, p. 13.

[27]

H. Fauconnier, lettre du 20 mars 1915, op. cit., p. 70.

[28]

André Pézard, Nous autres à Vauquois (1918), Presses universitaires de Nancy, Témoins et témoignages, 1992, p. 293.

[29]

M. Boasson, lettre du 24 mars 1918, op. cit., p. 315.

[30]

H. Fauconnier, lettre de fin juin 1916, op. cit., p. 174-175.

[31]

Cité par J. Nicot, op. cit., p. 121.

[32]

M. Boasson, lettre du 22 mars 1918, op. cit., p. 312.

[33]

Des lieux pour l’histoire, Seuil, La librairie du XXe siècle, 1997, p. 15-16.

[34]

Cité par J. Nicot, op. cit., p. 120.

[35]

Ibid., p. 140.

[36]

Les Baromètres de l’âme. Naissance du journal intime, Hachette littératures, Pluriel, 2001, p. 175.

[37]

La Dernière lettre écrite par des soldats français tombés au champ d’honneur, Flammarion, 1922, p. 106.

[38]

Ibid., p. 135.

[39]

Ibid., p. 187.

[40]

La Dernière lettre…, lettre du 4 mai 1915 de Maurice Briot, mort le 9 juin 1915, op. cit., p. 51.

[41]

Michel de M’Uzan, De l’art à la mort, Tel Gallimard, 1983, p. 185.

[42]

La Dernière lettre…, Lettre de Henri Hillaire, mort le 25 septembre 1918, op. cit., p. 157.

[43]

E-E. Lemercier, lettre du 13 janvier 1915, op. cit., p. 106.

[44]

Ibid., lettre du 11 février 1915, p. 128.

[45]

Ibid., lettre du 6 avril 1915, p. 164.

[46]

Jacques-Émile Blanche, Cahiers d’un artiste, 2, novembre 1914-Juin 1915, Émile-Paul Frères, 1916, p. 38.

[47]

Ibid., p. 39.

Résumé

Français

Ouvrant un accès exceptionnel à la parole d’anonymes, d’habituellement muets de l’Histoire, les lettres écrites par les combattants de la Grande Guerre sont des objets frappants en ce qu’on assiste ici au surgissement massif d’une écriture à la première personne, et à la conquête paradoxale d’une prise de conscience de son être intime dans le cadre d’une vie collective imposée. La lettre de guerre permet d’abord de garder un contact avec le monde des « normalement vivants » — contact d’autant plus important que le soldat a le sentiment d’avoir été retranché de l’humanité. Surtout, elle permet de préserver un espace intime virtuel, en permanence menacé par l’expérience de la guerre de tranchées. Étroitement surveillée (par la censure), cette écriture de « non écrivains » frappe néanmoins par l’invention de formes inédites : dans la tentative de décrire au plus près non seulement la souffrance mais l’accablement — le célèbre « cafard » —, mais surtout dans le souci de laisser un dernier message aux vivants — une « dernière lettre » : un écrit qui, dans la complexité de ses formes, retravaille le genre du testament.

Plan de l'article

  1. LA DERNIÈRE LETTRE

Pour citer cet article

Trevisan Carine, « Lettres de guerre », Revue d'histoire littéraire de la France 2/ 2003 (Vol. 103), p. 331-341
URL : www.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2003-2-page-331.htm.
DOI : 10.3917/rhlf.032.0331

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