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Revue d’histoire moderne et contemporaine

2006/4 (no 53-4)

  • Pages : 240
  • ISBN : 9782701143446
  • DOI : 10.3917/rhmc.534.0128
  • Éditeur : Belin

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« En France on est bon pour les anormaux. Il vaut mieux encore leur liberté que les scandales auxquels donneraient lieu des procès où serait déballé un linge aussi sale »

Clément Vautel, Gringoire,6 décembre 1933.
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Oscar Dufrenne, conseiller municipal du Xe arrondissement de Paris, conseiller général de la Seine, président de la Fédération des spectacles, directeur et copropriétaire, entre autres, du Casino de Paris, fut retrouvé mort, assassiné, dans la nuit du dimanche 24 septembre 1933, dans son bureau du cinéma « le Palace », récemment transformé en music-hall et situé faubourg Montmartre [2][2] Né à Lille le 13 mars 1875, Oscar Dufrenne, d’origine....

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L’autopsie révéla que l’imprésario, retrouvé les vêtements en désordre, le crâne fracassé, était mort asphyxié sous la carpette que l’on avait jeté sur lui. Si les premières hypothèses firent état d’un crime crapuleux, et si le vol paraissait le mobile le plus plausible (la montre de luxe du défunt ayant disparu), l’enquête prit vite une autre tournure et la personnalité de la victime, homosexuelle, fut mise au centre de l’affaire, tandis que les soupçons se portaient sur un jeune homme, habillé en marin, aperçu au promenoir du cinéma. Détenteur d’un billet de faveur signé de la main de Dufrenne, il avait déjà été vu en sa compagnie, sans que l’on sache s’il s’agissait d’un véritable matelot ou d’un travesti. La notoriété de la victime, ses affiliations politiques (avec le parti radical-socialiste et notamment l’ancien ministre de l’Intérieur, désormais président de la Commission des finances à la Chambre des députés, Louis-Jean Malvy), ses liens avec le Tout-Paris (il était l’ami de Jean Sablon, de Mistinguett et de Cécile Sorel), tout comme les circonstances rocambolesques de sa mort, contribuèrent à placer cette affaire au premier plan de l’actualité, dans une atmosphère de scandale. L’arrestation puis le procès, deux ans après le crime, de Paul Laborie [3][3] Paul Laborie, repris de justice, connu dans le milieu..., un repris de justice d’une vingtaine d’années, déjà condamné pour port d’armes, recel, trafic de stupéfiants et proxénétisme ne permirent pas de mettre un point final à l’affaire. Les déclarations contradictoires des témoins, la faiblesse des preuves rassemblées, la conviction qu’il s’agissait là d’un « coupable fabriqué » [4][4] La Liberté,22 octobre 1935. Les rapports d’enquête... aboutirent à l’acquittement de l’accusé, verdict applaudi par le public. Le crime resta irrésolu, entretenant le soupçon d’une collusion entre milieux politique, policier et judiciaire afin d’étouffer l’affaire.

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L’affaire Oscar Dufrenne offre, par son ampleur et son retentissement médiatique, la possibilité d’analyser en détail les enjeux sociaux et politiques de « l’homosexualité » [5][5] J’emploie ce terme ici par commodité, bien qu’il renvoie... dans la France de l’entre-deux-guerres, par un biais qui ne soit pas uniquement intellectuel ou littéraire. Elle dévoile surtout une subculture homosexuelle en pleine mutation, caractérisée par des manières très différentes de vivre et de définir son « homosexualité ». Les pratiques sexuelles, l’inversion de genre, le respect de la norme bourgeoise sont autant de variables qui interviennent et éclairent la façon dont la question homosexuelle est alors perçue par l’opinion et gérée par les pouvoirs publics.

DIRE L’HOMOSEXUALITÉ : LE DICIBLE ET L’INDICIBLE

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L’homosexualité n’était pas un sujet tabou dans la presse française de l’entre-deux-guerres [6][6] Cet article s’appuie sur une sélection d’articles tirés.... Les journaux populaires, friands de scandales, comme Détective ou Le Crapouillot, publiaient régulièrement des enquêtes sur les milieux « invertis » parisiens ou étrangers, et la presse satirique n’hésitait pas à mettre en scène, dans ses caricatures, des personnalités homosexuelles de premier plan [7][7] Voir Florence TAMAGNE, « Caricatures homophobes et.... La grande presse elle-même, depuis les années vingt, avait consacré une place plus importante aux questions sexuelles, dans le cadre balisé de la critique théâtrale et littéraire [8][8] La publication de Sodome et Gomorrhe de Proust en 1922.... Néanmoins, rarement l’homosexualité avait-elle ainsi fait la première page des journaux [9][9] Voir pour le XIXe siècle, Nancy ERBER,« Queer follies :effeminacy..., et cela pendant des semaines, sur une période de près de trois ans, contraignant, en quelque sorte, l’ensemble de la presse, genres et opinions confondus, à prendre position, et à évoquer l’existence d’une subculture homosexuelle organisée. Seules la presse catholique et la grande presse s’employèrent à contourner la dimension sexuelle, au risque, d’ailleurs, de rendre le crime incompréhensible. Si Le Temps maniait suffisamment bien le sous-entendu pour que le contexte de l’affaire soit décryptable par le lecteur averti, L’Echo de Paris et plus encore La Croix, qui se contenta de quelques « brèves », organisèrent le silence autour de la nature du crime, comme si la simple évocation de l’homosexualité pouvait se révéler aussi dommageable que sa pratique.

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Le reste de la presse, qu’elle soit d’opinion ou de faits-divers, consacra en revanche de nombreuses pages, souvent bien informées, à l’affaire, et se trouva confronté à la difficulté de la mise en discours de l’homosexualité, qui soulevait plusieurs problèmes distincts. Celui du respect de la vie privée tout d’abord : fallait-il, ou non, révéler le passé de Dufrenne ? Si les avis divergèrent, certains considérant que la victime, et surtout sa famille, méritait une certaine discrétion, la plupart jugèrent que, par ses goûts et son mode de vie, la victime avait abandonné tout droit à la protection de son intimité. Autre problème :celui de la frontière entre le « dicible » et « l’indicible » en matière sexuelle, et du juste langage à adopter, vis-à-vis d’un public d’évidence hétérogène. Pour la presse populaire, il s’agissait de trouver un subtil équilibre entre injonctions moralisatrices, qui relevaient parfois seulement du registre incantatoire, la volonté de dire la « vérité » sur l’affaire, et l’exploitation rentable de « vices » qui paraissaient à la fois familiers et exotiques. Ainsi, Le Petit Parisien,qui, le 27septembre 1933 se croyait obligé de préciser « les gens abjects du genre du “matelot” », jugeait néanmoins opportun de lancer, dès le 3 octobre 1933, un feuilletondocumentaire de Louis Léon Martin intitulé « Montparnasse d’aujourd’hui ». Le plus souvent, l’évocation de l’homosexualité supposait une mise à distance, ironique ou critique de la part du journaliste [10][10] Ainsi Gringoire, le 6 décembre 1933, ironisait sur..., et impliquait également une connivence vis-à-vis du lecteur, exclusivement pensé comme hétérosexuel. Dans d’autres cas, un référent culturel fonctionnait comme une métaphore limpide de l’homosexualité :tel témoin était un « Jésus-la-Caille », tel autre un « Dorian Gray de promenoirs » ou de « music-hall » [11][11] Paris-Soir,8 septembre 1934; Le Populaire,24 octobre.... L’hebdomadaire Détectiveremarquait ainsi :

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« La presse parle avec réticence de “milieu spécial”, d’“amitiés dangereuses”. C’est à qui trouvera l’euphémisme [12][12] Le Quotidien évoquait ainsi tel « établissement de... le plus élégant. La Presse parlée, ce que les anciens appelaient la Renommée aux cent flèches, ce que nous appelons l’opinion ou la rumeur publique est moins circonspecte » [13][13] Détective,16 novembre 1933..

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Cette dichotomie, entre des institutions bourgeoises et un public populaire, fut également sensible lors du procès de Paul Laborie, l’assassin présumé de Dufrenne :si l’avocat général, Maître Gaudel, ne requit pas le huis clos, en raison des soupçons d’étouffement qui pesait sur l’institution judiciaire, il demanda aux femmes, aux mineurs et aux personnes sensibles de se retirer du fait des détails qui ne manqueraient pas d’être évoqués. Personne ne bougea.

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C’est que, comme le remarquait Le Quotidien le 22octobre 1935 :« n’y a-t-il pas chez beaucoup l’espérance et l’attrait inavoué de révélations scabreuses ?». Les comptes rendus d’audience, en revanche, restèrent pointillistes. Certaines questions trop précises furent éludées, les réponses sur les pratiques sexuelles furent tues :« nous passons… », ne cessait de répéter Abel Manouvriez, le chroniqueur de l’Action Française. Le Populaire se sentit pour sa part obligé à une mise au point déontologique :

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« Mais tout ce que l’on dit, même publiquement, ne saurait s’écrire, et le chroniqueur sera nécessairement tenu à de certaines réserves. Aucun journal, par exemple, ne pourrait publier l’acte d’accusation intégral; et le parti pris le plus obstiné de ne rien dissimuler au lecteur ne passe pas le seuil de l’antre Dufrenne » [14][14] Le Populaire,20octobre 1935. Sur les pratiques langagières....

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Si les rapports de police, en dépit d’une volonté de neutralité affichée, trahissaient, par certains automatismes de style (« compagnons de débauche », « actes obscènes »), une même volonté de distanciation de la part des enquêteurs, ils décrivaient cependant sans détour les habitudes propres aux différents acteurs de l’affaire, et n’hésitaient pas, par souci de réalisme et pour les besoins de l’enquête, à reproduire dans toute sa crudité les discours des témoins ou des suspects.

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Il faut dire que l’affaire Dufrenne obligeait à évoquer, de manière relativement explicite, les pratiques sexuelles entre hommes, puisque l’identification de l’assassin semblait partie liée à la compréhension de la scène qui s’était déroulée dans le bureau de l’imprésario au moment du meurtre. Cette scène, dont la nature sexuelle avait été immédiatement perceptible aux policiers et aux témoins présents dans le bureau du Palace, fut l’objet de multiples interprétations et alimenta les fantasmes. Nous disposons à ce sujet de trois sources d’informations essentielles. Tout d’abord, les observations faites au moment de la découverte du crime nous révèlent la position exacte dans laquelle Oscar Dufrenne fut retrouvé :« La chemise et la flanelle sont relevées jusqu’aux seins; le pantalon est ouvert, le caleçon est maintenu par un seul bouton, mettant à nu le ventre et les parties sexuelles. La main droite est repliée sur le ventre, la main gauche étendue sur le tapis » [15][15] Rapport du commissaire Jean Trameçon, Commissariat.... L’autopsie du Dr Paul apporte des précisions supplémentaires :

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« Aucune lésion n’a été relevée au niveau des organes génitaux et de l’anus, non plus qu’aucune trace de sperme, ni dans la bouche, ni dans l’anus. Par contre, l’examen microscopique a décelé, dans une gouttelette blanchâtre prélevée à l’extrémité de la verge, la présence des éléments du sperme. De même, les constatations faites sur le caleçon, souillé de sperme au niveau de l’entrejambe, autorisent à penser que des actes érotiques ont accompagné la scène du meurtre » [16][16] Piste Paul Laborie, Rapport de synthèse non daté (APP,....

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Dans les différents rapports de police, cependant, la nature des actes effectués n’était jamais explicitée, soit qu’elle n’apparût pas essentielle à la résolution de l’affaire – seule importait la nature sexuelle de la relation entre Dufrenne et le marin pour comprendre le mobile du crime –, soit qu’elle relevât d’un non-dit consensuel :les indices étaient suffisamment évidents, le policier, le magistrat étaient suffisamment au fait de ce genre d’affaires pour que chacun pût se représenter la scène. Si les rapports de police servirent de base à l’instruction judiciaire, leurs conclusions ne furent cependant que partiellement dévoilées à la presse, qui constitue ici notre seconde source d’informations; elle contribua largement à alimenter les rumeurs, en jouant sur l’allusion et le sous-entendu.

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Les allusions sexuelles dans la presse relèvent en effet de ce que l’on pourrait appeler encore une fois un contrat implicite entre le journal et ses lecteurs. La volonté légitime de tirer parti d’une affaire à scandale pour vendre du papier, tout en satisfaisant la curiosité du public, se trouvait en effet contrariée par le respect nécessaire des règles de la décence bourgeoise, d’ailleurs protégée par la loi sur la presse de 1881, qui poursuivait les outrages aux bonnes mœurs, et la nécessité que le journal pût être parcouru par tous sans danger, notamment les femmes et les plus jeunes, en particulier l’article de première page. Cela explique que la plupart des journaux pratiquaient une autocensure raisonnée, s’en remettant au moins en partie à l’imagination du lecteur pour combler les vides du texte, mais non sans lui avoir donné de quoi orienter ses déductions.

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Le 18 octobre 1933, L’Appel, proche de l’extrême-droite, relevait ainsi que « M.Oscar Dufrenne était pédéraste. Il ajoutait à ce vice des fantaisies au moins singulières. Il n’a pu être tué sans bruit [je souligne] que grâce à la position dans laquelle il se trouvait au moment du drame. »

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Cette position, le public, qui constitue notre troisième source d’informations, l’imagina si bien que, très vite, coururent les plus folles rumeurs. La principale voulait que la fellation, à laquelle se livrait, pensait-on, Oscar Dufrenne, au moment du crime, ait mal tourné. Il aurait mordu la verge de son partenaire, qui aurait été transporté ensuite dans une clinique – juive – de Neuilly, une partie du gland arrachée, hypothèse entretenue par Léon Daudet dans L’Action Française, qui assurait que le partenaire de l’imprésario n’était autre qu’un « fils Malvy », alors que d’autres penchèrent un temps pour un journaliste ou un sportif de haut niveau [17][17] Rien n’attestait pourtant que l’assassin ait été blessé,.... Malgré le procès intenté par Malvy contre L’Action française pour diffamation, la preuve apportée de l’alibi de l’un de ses fils, tandis que l’autre – le principal suspect – était décédé depuis plusieurs années (!), la rumeur enfla jusqu’à prendre des proportions inouïes. Ce fut particulièrement sensible au regard du flot de lettres, anonymes ou non [18][18] Exemple type :une lettre anonyme adressée le 1er octobre..., dont une partie non négligeable écrite par des femmes, qui submergea alors les services de police, auxquels s’ajoutèrent un certain nombre de témoignages fantaisistes, qui, coïncidant avec l’arrestation de Laborie, bénéficièrent d’un maximum de publicité. L’infirmière Lacroix, dont l’enquête révéla qu’il s’agissait d’une mythomane, ne fut pas avare des détails qu’elle distilla à la presse, aux services de police et à la famille de Laborie [19][19] Déposition de Mme Lacroix du 27 septembre 1934, devant.... Elle aurait ainsi rencontré ce fameux « fils Malvy », surnommé selon elle « Georgette », dont la verge « était en effet sectionnée au-dessous du gland », mais il n’était pourtant pas le seul coupable :« Nicolesco [secrétaire particulier et ancien amant de Dufrenne] qui participait à la scène d’orgie – il sodomisait M.Dufrenne pendant que celui-ci suçait la verge du fils Malvy – a aidé ce dernier à porter M.Dufrenne sur un divan et à recouvrir celui-ci de coussins dans le but de l’étouffer ». Cette hypothèse fut en partie confirmée par un autre « témoin », Raymond Perrier dit « Bobby », gigolo suicidaire réduit à la mendicité, mais qui avait le sens de la mise en scène. Non content de déposer, au lendemain de l’arrestation de Paul Laborie, une couronne sur la tombe de Dufrenne avec l’inscription « Au marin inconnu – Laborie innocent », il se lança ensuite dans une tournée de conférences, bientôt interdites, qui lui permirent d’exposer sa carrière d’« inverti professionnel », puisque c’est ainsi qu’il se présentait, sa soidisant relation passée avec Dufrenne et les informations qu’il détenait sur le meurtre. Dufrenne, qui l’aurait entretenu sur un grand pied pendant des mois, lui aurait parlé du marin – le fils Malvy, bien entendu – qu’il aurait lui-même croisé à plusieurs reprises dans le hall du Palace, notamment le soir du meurtre, commandité par Nicolesco. Ces « révélations » avaient beau ne reposer sur aucun fait réel, les « témoins » se contentant de broder à partir des éléments d’enquête parus dans la presse, elles contribuèrent à alimenter, dans l’atmosphère de corruption et de scandales à répétition qui était celle de la France des années 1933-1935, la croyance en une manipulation policière, au bénéfice de personnalités politiques de premier plan, vautrées dans le stupre et la perversion.

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L’acquittement de Paul Laborie, sous les applaudissements du public et de deux jurés, en fut sans doute la conséquence la plus navrante.

CONSTRUIRE L’HOMOSEXUEL : VARIABLE DE GENRE ET MÉTAPHORES DE L’AUTRE

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Au-delà des pratiques sexuelles, la variable privilégiée par les différents discours pour évoquer l’homosexualité fut celle de l’inversion de genre. Si l’adjectif « homosexuel », d’un usage récent [20][20] Il aurait été employé pour la première fois en 1869..., était couramment employé par plusieurs journaux, notamment Le Populaire,le terme d’« inverti », restait, avec celui de « pédéraste », le plus répandu. Renvoyant directement à la théorie médicale, et notamment à l’hypothèse du « troisième sexe » formulée par K. H Ulrichs et Magnus Hirschfeld [21][21] Magnus Hirschfeld, décédé à Nice le 14 mai 1935, bénéficiait..., l’« inverti » posait la question de l’identification de l’homosexuel au féminin.

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C’est ici que les stéréotypes interviennent, en tant qu’ils fournissent les clés du repérage des homosexuels à l’intérieur de la société. L’apparence, que ce soit le vêtement [22][22] Les investigations des journalistes dans les « milieux..., la gestuelle [23][23] Laborie sortit de la salle d’audience « en faisant..., ou les traits physiques, est ici essentielle :de « genre équivoque » ou de « sexe indéterminé », l’assassin de Dufrenne, puisqu’il a des pratiques homosexuelles, doit être efféminé. D’où l’ambiguïté du signalement du marin :initialement décrit par la police comme un jeune homme de 25 ans, vêtu en matelot, mesurant 1 m 75 environ, au teint pâle, aux cheveux bruns et au nez busqué, il se vit progressivement gratifié, par les témoins, ou par la presse, d’une « silhouette déhanchée » et d’un « regard féminin langoureux », tandis que d’autres insistaient sur son « cou de taureau » et sa « poitrine de bagnard ». Comme le remarquait ironiquement L’Œuvre, alors que l’affaire piétinait :« ce phénomène qui tient à la fois du bovin, du rapace et de l’androgyne, ne peut manquer d’attirer l’attention des populations » [24][24] L’Œuvre,8 novembre 1933.. Aussi, lorsque Paul Laborie fut arrêté, ne manqua-t-on pas de lui assigner le profil de l’inverti :

« Bien que taillé en force, il avait dans son visage quelque chose de très féminin » assura un témoin [25][25] Paris-Soir,9 septembre 1934. tandis qu’un journaliste confirmait :« Une gueule sur laquelle on ne peut se tromper » [26][26] L’Œuvre,22 octobre 1935..Le Journal, qui avait souligné l’aspect séduisant du jeune homme, remarquait :« Le visage, cependant, me semble non seulement fatigué mais prématurément vieilli. Les années d’aventure et de débauche comptent double » [27][27] Le Journal,24 octobre 1935.. Il est difficile ici de déterminer quelle variable a la primeur : les pratiques homosexuelles entraînent-elles inévitablement des conséquences physiques (efféminement, dégénérescence…) ou l’inversion de genre agit-elle en fin de compte comme un marqueur de l’homosexualité, qui l’annonce, la désigne au public non averti comme aux homosexuels eux-mêmes ? Cette dernière hypothèse n’était pas sans poser problème, notamment dans le cas de Dufrenne, dont le physique, massif, ne se prêtait guère à la féminisation. Il était d’ailleurs rarement décrit en terme de genre, sans doute parce que plus vieux, plus riche, plus puissant, il devenait, dans une relation envisagée comme une parodie de l’hétérosexualité, le partenaire actif, donc masculin.

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Cela n’empêcha pas plusieurs journaux, en l’absence de catégorisation physique évidente, de reporter sur sa personnalité les attributs féminins qu’il devait forcément arborer et de souligner que ce « doux colosse » était en fait « un tendre » [28][28] Le Journal,26 septembre 1933..

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L’inversion de genre ne se limitait donc pas aux caractères physiques, elle affectait aussi les caractéristiques mentales. Le stéréotype homophobe rencontrait alors le stéréotype sexiste. Ainsi, lors du procès, les témoins homosexuels, qui constituaient un monde de « filles manquées », avaient les défauts supposés de la femme : la faiblesse, la nervosité (Serge Nicolesco appelé à la barre, « pique une crise nerveuse et parle de se suicider » [29][29] L’Humanité,21 octobre 1935., tel autre sanglote « comme une fille »).

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Leur crédibilité était dès lors mise en doute. Celui qui mentait sur son apparence était aussi celui qui travestissait la vérité :ce n’étaient que forgeries et dissimulation, « indiscrétions imprudentes ou indiscrétions calculées, malignes, très féminines, faites pour brouiller les cartes », ce « génie pervers et subtil du mensonge qui caractérise les efféminés », ou bien vengeance recuite, ces « rancunes féminines de garçons livides, ces tracasseries de valétudinaires ». Le fait que l’accusé fût aussi un souteneur, ne faisait que renforcer l’impression générale :c’était la réactualisation du stéréotype du « fat », du « roué » qui, à force de se frotter aux femmes, subissait leur influence émolliente. Paul Laborie avait ainsi contre lui « son passé de garçon à la fois protecteur de filles, profiteur de filles perdues et fille lui-même » [30][30] Paris-Soir,20,21 et 23 octobre 1935. Paul Laborie affiche.... La contradiction n’était qu’apparente : Laborie avait pu être marié, avoir un enfant, il pouvait vivre du revenu de ses maîtresses, il n’en avait pas moins eu des amants et ne répugnait pas à se servir de son corps pour en tirer profit. Qu’il ne se désignât pas lui-même comme « homosexuel », ou même, à la manière de « Bobby », comme un « inverti professionnel », importait peu, ou plutôt, le rendait davantage coupable encore, puisqu’il n’avait même pas la circonstance atténuante de l’innéité, mais cédait simplement à de bas instincts. Laborie affolait et troublait car il ne se rattachait pas aisément à une catégorie, et ne satisfaisait pas exactement aux stéréotypes de l’homosexualité. Il pouvait même faire illusion :« De profil, avec ses traits nets, ses cheveux lustrés, et son menton volontaire, il ressemble au beau jeune homme sportif que les journaux de mode proposent à l’admiration de leurs lecteurs. Mais, de face, il montre un visage inquiétant, asymétrique et boutonneux » [31][31] Le Quotidien,22 octobre 1935.. Parce qu’il partageait, avec le journaliste, avec le lecteur, certains points communs, il devenait invisible, presque insoupçonnable :en cela, il constituait la figure la plus dangereuse de cet entre-deux-mondes, car, en brouillant les frontières entre hétérosexualité et homosexualité, il installait, par contamination ou infiltration, le péril au cœur du monde « normal ». Aussi, la salle de tribunal se transforma-t-elle, insensiblement, au fil du procès, jusqu’à apparaître, au moment du verdict, méconnaissable :pour certains « on se croirait à l’Opéra, un jour de représentation gratuite », pour d’autres « il règne dans le prétoire une atmosphère de boîte de nuit », cependant que les pratiques homosexuelles s’insinuaient jusque dans l’assistance : « insensible à ce drame, l’un des témoins du début de l’audience s’entretenait poétiquement avec le gracieux soldat en bleu horizon » [32][32] L’Œuvre,23 et 24 octobre 1935..

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L’autre, le même. L’indifférenciation, la perte d’identité, telle est l’angoisse sous-jacente du discours sur l’homosexualité :« À force de se maquiller, de se truquer et de se travestir, les éphèbes finissent évidemment par se ressembler tous » constate Paris-Soir. Et d’ajouter : « Oscar vient d’être assassiné par un semblable » [33][33] Paris-Soir,21 et 20 octobre 1935, L’Ami du peuple,.... Dès lors la victime et l’assassin se confondent, et la question de la culpabilité se pose de manière problématique. Le meurtre de Dufrenne n’était-il pas inévitable, si ce n’est mérité, comme le laissait entendre Maurice Germain dans Le Populaire:« Quand on reçoit un monde un peu mêlé, un vol de portefeuille ou même quelques horions sont un risque auquel on est souvent exposé, n’est-ce pas ?» [34][34] Le Populaire,30 septembre 1933.. C’est de cette logique que l’avocat général s’inspira lorsqu’il demanda pour Paul Laborie les circonstances atténuantes, du fait même des « mœurs de la victime » et de la « tentation qu’il offrait si imprudemment à d’abominables partenaires » [35][35] Le Matin,24 octobre 1935.. Une position soutenue par la majorité de la presse, quand bien même elle pensait Laborie coupable, car : « Laborie le valait [Dufrenne] et il valait Laborie ». Il y eut donc bien dans l’affaire, deux coupables :Dufrenne,« dont l’indicible perversité appela l’assassin, et Laborie qui a répondu, appâté, fasciné par sa proie elle-même » [36][36] Le Populaire,20 et 24 octobre 1935.. Et l’on n’est pas loin de penser à Edward II lorsqu’on lit : « cette queue de billard [l’arme du crime], quelle que soit la main qui l’ait maniée, fut l’instrument de la justice divine ». De fait, pour Georges de la Fouchardière, dans L’Œuvre,la victime « était convaincue d’un grand crime, sur lequel ne plane aucun doute :ce crime qu’on appelait jadis “bougrerie” et qui au moyen âge était puni de mort ». Évoquant l’épisode de la destruction de Sodome, il rappelait la répression encore en vigueur dans les pays voisins, et explicitait la spécificité française par le choix du mépris et de l’ignorance.

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La dépénalisation de l’homosexualité ne serait donc en aucun cas acceptation de l’homosexualité, mais tout simplement négation, refus de prendre en compte. À l’absence de répression répondait l’absence de protection : « l’incompétence des tribunaux créés par les hommes pour juger les hommes devrait aller jusqu’à l’ignorance d’un assassinat lorsque l’assassinat a lieu dans ce qu’on est convenu d’appeler “le milieu spécial” ». Le procès Dufrenne a donc valeur d’enseignement pour tous ceux qui partageraient ces goûts :« ce sport étrange [a] ses risques » et « les gens indécis que pourrait attirer une curiosité perverse vont être retenus par une prudence salutaire. Un coup de queue de billard sur le crâne est si vite donné et reçu, lorsqu’on a le dos tourné » [37][37] L’Œuvre,26 octobre 1935..

LA RÉPUTATION ET L’OPPROBRE : CLASSES SOCIALES ET MORALE BOURGEOISE

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Pourtant l’affaire Dufrenne est l’occasion de constater que l’homosexualité n’est pas l’objet d’un jugement uniforme de la part du public. Des différenciations subtiles se font, qui tiennent davantage aux règles de la morale bourgeoise conventionnelle qu’à un jugement porté a priori sur l’ensemble de ceux qui ont des relations sexuelles avec d’autres hommes, ou éprouvent des sentiments à leur égard. La variable de classe est essentielle, mais elle n’est pas suffisante.

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Certes le bourgeois « respectable » est mis en opposition avec le truand ou le prostitué, mais il ne s’agit là que d’une différenciation grossière. Dufrenne, bourgeois de par ses succès professionnels, respectable de par ses fonctions politiques, est d’origine modeste, produit des revues « osées » et fréquente la bohème artistique. Ses partenaires sexuels, ses amis homosexuels, sont issus de toutes les catégories sociales, et exercent des activités variées :artistes, patrons de restaurant ou de dancings, mais aussi bourgeois, ouvriers, employés, croisés au promenoir ou dans les boîtes, et toute la clique des marins, gigolos et prostitués… Pour L’Œuvre, si on avait affaire à « tout un monde à l’envers »,« depuis la grande courtisane jusqu’à la petite besogneuse de la pédérastie », Serge Nicolesco, secrétaire « très particulier » de Dufrenne, bénéficia d’un traitement relativement moins injurieux que les autres témoins, car il symbolisait « toute la différence qui existe entre une femme du monde et des filles de ruisseau ». La relation Nicolesco/Dufrenne se vit ainsi reconnaître une certaine légitimité, ce qui n’empêchait pas son infériorisation :ce fut un « drame passionnel à rebours » lorsque Nicolesco, trompé par Dufrenne, tenta de se suicider,« ainsi qu’on fait dans les véritables histoires d’amour » [38][38] L’Œuvre,23 et 26 octobre 1935.. Le jugement public, qu’il émanât d’hétérosexuels mais aussi parfois d’homosexuels, portait donc, au-delà de la classe sociale, sur le choix d’un mode de vie et la conformité aux normes bourgeoises :

la monogamie, le couple conjugal, la sexualité non tarifée, la discrétion étaient valorisés contre les relations à court terme, la drague, la prostitution, les rapports de groupe et/ou en public. Cela renvoie directement aux conclusions de Gayle Rubin sur la hiérarchie sexuelle, mais semble indiquer que l’homosexualité, bien qu’elle ne soit pas procréatrice, a pu se trouver dans une situation intermédiaire (« la zone de contestation ») entre la sexualité « bonne, normale, naturelle, sacrée » et la « sexualité mauvaise, anormale, contre-nature, maudite », bien avant la période contemporaine [39][39] Gayle RUBIN, « Penser le sexe. Pour une théorie radicale....

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Reprenons l’exemple de Dufrenne :au lendemain du meurtre ce sont logiquement les réactions de compassion qui dominent; la victime est louée, son parcours mis en valeur. La foule présente devant le Palace n’était pas composée que de curieux attirés par le sang, mais aussi d’habitants du quartier et de familiers venus lui rendre hommage. Ses obsèques, religieuses, furent d’ailleurs le moment d’une communion passagère [40][40] Les obsèques religieuses de Dufrenne furent cependant.... Des représentants, entre autres, des métiers du spectacle, de l’Hôtel de ville, de la Préfecture de police ou du parti radical défilèrent en cortège derrière l’Harmonie du Xe arrondissement, suivie de chars fleuris appartenant aux différentes associations présidées par Dufrenne, jusqu’à l’église où furent célébrées la générosité du défunt et son action en faveur des plus démunis.

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Au Palace s’était mise en place, dès la connaissance du meurtre, une véritable conspiration du silence de la part des proches de Dufrenne, soit que l’on voulût préserver « la mémoire du patron », soit que l’on désirât protéger sa propre réputation [41][41] C’est le cas par exemple d’Audiffred, directeur de.... Ses préférences sexuelles ne furent pas mentionnées aux policiers chargés de l’enquête, prévenus une heure après la découverte du corps, et la présence du marin au promenoir, le soir du crime, connue aussi bien des ouvreuses, qui en plaisantaient, que de plusieurs membres du personnel, ne fut mentionnée que le lendemain matin à 7h30 – le crime avait été commis vers 22h30 –, après un véritable « conseil de famille », compromettant gravement l’avancée de l’enquête et l’éventuelle capture de l’assassin. Cette attitude coïncidait avec celle adoptée du vivant de Dufrenne, quand le personnel, conformément à ses instructions et pour lui permettre de « faire son choix », éteignait les veilleuses qui auraient dû, suivant les instructions de la Préfecture de Police, éclairer le promenoir et éviter les frôlements ambigus. Serge Nicolesco, le secrétaire particulier de Dufrenne, fut l’un des seuls à parler. Il faut dire que, ancien amant de Dufrenne, réputé instable (il l’aurait mordu lors d’une crise de jalousie), il faisait alors figure de principal suspect. Il était par ailleurs fort remonté contre le nouveau favori en titre, Jean Sablon, qu’il n’avait de cesse d’accabler. Cela lui permit d’établir quelques mises au point subtiles quant à la nature des relations entretenues par Dufrenne, et la manière dont celles-ci pouvaient être perçues. Il différenciait ainsi clairement ses liaisons durables du mode de vie « déréglé » qu’il affectait depuis quelque temps, caractérisé par « de mauvaises fréquentations » avec différents gigolos dans des boîtes de nuit de Paris ou de la Côte d’Azur. Il laissait d’ailleurs entendre qu’il aurait rompu avec Dufrenne à cause de sa « façon de s’afficher en public »: « Je n’avais nullement l’intention de m’exhiber en leur compagnie [Dufrenne et Sablon], et être ridiculisé ». Sablon, en retour, s’il raillait Nicolesco, jaloux, violent et suicidaire, confirmait du moins que Dufrenne et lui avaient pris du bon temps pendant les vacances, et décrivait un véritable circuit organisé des lieux de plaisirs homosexuels de la Côte. Il évoqua également le caractère de Dufrenne et la manière dont celui-ci gérait certaines relations de passage; victime d’une tentative de chantage, il aurait simplement mis le garçon à la porte, anecdote confirmée par Nicolesco :« mon patron était très fort, courageux, et ne se gênait nullement pour flanquer à la porte n’importe qui cherchant à l’intimider ou tentant de le faire chanter. Il raillait souvent Varna [son associé] à ce sujet, prétendant que ce dernier, dans un cas analogue, se laisserait frapper sans rien dire et donnerait tout son argent » [42][42] Audition de Serge Nicolesco,28 septembre 1933 et de.... Dufrenne ne dédaignait pas pour autant les situations à risque : Nicolesco le surprit un jour « en conversation » avec un garçon dans son bureau, dans lequel avait été spécialement aménagé un lavabo, camouflé aux regards, pour ce genre d’occasions. Malgré l’intrusion, il s’agissait là d’un espace privé, dans un immeuble où le personnel lui était acquis. Les rapports des Renseignements généraux confirment que « si la vie de M.Dufrenne n’était pas sans donner lieu à critiques il faisait preuve d’une certaine discrétion et d’autre part son action dans le domaine de la bienfaisance avait su lui assurer de nombreuses sympathies. » Il n’en était pas de même pour Varna, sur lequel on recueillait des « anecdotes peu flatteuses en général ». Il faut dire qu’il cumulait les transgressions de classe, de race et de genre :il aimait racoler ses partenaires sur les Grand Boulevards avant de les faire monter dans sa petite « Delage » pour les conduire dans sa propriété de Montmorency, il se plaisait à se travestir, vêtu d’une robe de pensionnat, genre « Demoiselle en Uniforme » [sic], et appréciait les ébats en plein air, non sans s’entourer de quelques précautions :« on l’a vu dernièrement se déculotter à une heure avancée de la nuit, rue de la Charbonnerie, et offrir sa personne à un algérien, pendant que ses gardes du corps, aux aguets, surveillaient les alentours » [43][43] APP, BA1642, Oscar Dufrenne,27 septembre 1933..

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Il conviendrait dès lors de distinguer, selon Détective,« entre ceux qui recherchent dans de telles fréquentations la présence, la tendresse, le réconfort qu’ils n’ont pu trouver chez les femmes, et ceux qui peuvent mesurer à travers leurs goûts anormaux le point où ils en sont de leur propre dépravation. Il y a, enfin, les professionnels, ceux qui en vivent. » Pour la revue, la cause était entendue :

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« Tout le monde sait, tout le monde dit sans se gêner qu’Oscar Dufrenne, célibataire, libre de choisir ses plaisirs, avait un penchant déterminé pour les jeunes gens. La proclamation de ce goût, qui n’est peut-être qu’une opinion, n’a jamais déshonoré Socrate ni Hitler. Elle a même probablement sauvé de l’oubli et de l’obscurité Henri III, au règne médiocre. La mémoire du droit, du charitable Oscar Dufrenne n’en recevra pas une atteinte grave » [44][44] Détective, 26 novembre 1933. Les rumeurs sur l’homosexualité....

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Cependant, le scandale homosexuel, pour un homme public, mettait en cause davantage que sa vie privée. La dimension morale devint alors un argument du jeu politique, qu’il était loisible d’exploiter de la manière la plus contradictoire. De fait, l’accusation d’homosexualité était un moyen parmi d’autres de discréditer un adversaire, indépendamment d’ailleurs de son orientation sexuelle. Durant les années trente, Léon Blum fut ainsi l’objet de caricatures féroces publiées dans la presse d’extrême-droite (Gringoire,Candide) qui le représentait systématiquement sous des traits féminins, et dans des positions qui suggéraient à la fois soumission, passivité et lâcheté. De la même manière, l’affaire Dufrenne allait être instrumentalisée à des fins politiciennes. C’est d’ailleurs dans la presse d’opinion que l’affaire occupa le plus longtemps la première page.

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À droite, l’affaire Dufrenne, qui succède à l’affaire Violette Nozières, avant que n’éclate l’affaire Stavisky, agit comme un révélateur de la décadence nationale.

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Dans L’Ordre, Émile Buré est très clair :« Le spectacle que nous offrent la vie et la mort d’Oscar Dufrenne est symbolique. Il dénonce la pourriture de notre démocratie » [45][45] L’Ordre,29 septembre 1933.L’Action française cite cet.... Pour Léon Daudet, dans L’Action française, Dufrenne incarnait le règne de la « crapulocratie » [46][46] L’Action française,30 septembre 1933,3 octobre 1933.... : en lui se trouvaient confondus l’homosexuel dépravé, proxénète de la République, le radical franc-maçon [47][47] L’appartenance de Dufrenne à la franc-maçonnerie fut... et le traître défaitiste. Ainsi, « L’inversion du sens génital appelle fort souvent l’inversion du sens national » [48][48] L’Ordre, 29 septembre 1933. L’Ordre rappelle ainsi....

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Du reste, depuis le début du XXe siècle, on désignait l’homosexualité comme le « vice allemand », accusation reprise durant la Première Guerre mondiale. Le lien constant qui était fait entre Dufrenne et Malvy, accusé de défaitisme et de trahison pendant la guerre apparaît dès lors comme la ligne de fond de l’argumentation de L’Action française. Présentée volontairement sous le jour le plus ambigu [49][49] Député radical-socialiste de 1906 à 1919, Malvy avait..., leur relation devint le point de départ d’une vaste affaire qui mêlait « la concussion sanglante, la trahison et le scandale de mœurs ». La métaphore corporelle et sexuelle jouait alors à plein :le corps de la France, de la République et le corps des parlementaires semblaient se confondre dans une même déliquescence [50][50] Paul-Boncour est une « poupée infatuée », le parlement.... C’est ici qu’intervenait le rôle de la police. L’Action française fut en pointe sur ce sujet, mais pour des raisons qui n’avaient que peu à voir avec l’homosexualité de l’accusé.

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Léon Daudet poursuivait là un combat personnel [51][51] En 1923, son fils Philippe, âgé de 14 ans, avait été... et la question homosexuelle était simplement instrumentalisée, comme lorsqu’il surnomma Xavier Guichard, directeur de la police judiciaire,« la matelote », jetant la suspicion sur sa virilité, son efficacité et sa probité. Il n’était cependant pas le seul à s’étonner des lenteurs de l’enquête et de ses inflexions contradictoires. Le Canard enchaîné titra ainsi le 4octobre 1933 :« Le petit marin du Palace recherche en vain M.Priollet [sic]. Mais le commissaire reste introuvable ».« Honni soit qui Malvy y pense » ironisait le journal satirique [52][52] Voir aussi dans Le Canard enchaîné la caricature « N’oubliez....Pour Paris-Soir,plus qu’un complot politico-judiciaire, il fallait voir dans ces retards la conséquence d’une complicité de groupe :« Le milieu du vice, alerté, a comme la pieuvre, craché son encre et caché la fuite du coupable » [53][53] Paris-Soir,20 octobre 1935..

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C’était le thème bien connu de la « franc-maçonnerie du vice » [54][54] Voir Détective,24 août 1933. Selon les journaux, il..., d’une complicité propre aux milieux homosexuels qui se caractériserait notamment par la transgression des classes sociales et offrirait à leurs membres « de hautes protections »: « Du haut en bas de l’échelle sociale, une étrange solidarité unit tous les fervents de cet amour qui ose, de nos jours, parfaitement dire son nom ». Cette promiscuité, si elle était dénoncée par la droite, l’était aussi par la gauche et L’Humanité y vit presque une impropre collaboration de classes, fustigeant ces boîtes du Faubourg Montmartre,« où marlous chics et hommes du monde voisinent tellement qu’on s’y tromperait » [55][55] Le Populaire,29 septembre 1933; L’Humanité,26 septembre....

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De fait, la dimension de classe était partie prenante des stéréotypes homophobes, chaque catégorie sociale se renvoyant alors l’accusation : si pour les milieux bourgeois, l’homosexualité, fille de l’urbanisation et de l’industrialisation, était un vice propre aux classes populaires, celles-ci ne voulaient y voir qu’une perversion d’esthètes dénaturés ou d’aristocrates dévoyés, victimes de la paresse, de l’ennui et du luxe [56][56] La fin du XIXe siècle avait vu, ainsi, s’affirmer la.... Ainsi,Le Populaire et L’Humanité étaient à la pointe des accusations portées contre Dufrenne. La mort de l’entrepreneur de spectacles fut en effet l’occasion d’une attaque en règle contre la décadence bourgeoise, telle qu’incarnée par le parti radical, au pouvoir depuis 1932 [57][57] De 1932 à 1934 se succédèrent à la tête du gouvernement....

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Pour L’Humanité, qui fait le lien avec l’affaire Violette Nozières, il ne s’agissait là que d’un « changement de programme dans la représentation des scandales sanglants de la bourgeoisie parisienne ». La mort de Dufrenne, représentant du grand capital, obligeait ainsi la «“grande presse” à montrer, bien malgré elle, les dessous sales de “l’honorable” monde bourgeois ».À lire l’organe communiste, les boîtes du faubourg Montmartre n’attiraient que des « oisifs »; quant au marin suspect, il ne devait « guère connaître les bagnes flottants où sont exploités les fils d’ouvriers et de paysans pour le compte de l’impérialisme français ». De même, Le Populaire, bien qu’il reconnût à Dufrenne certaines qualités, reprenait à son compte la thèse de la contagion du vice. Oscar Dufrenne, présenté comme un « enfant du peuple », parvenu par son travail et son intelligence à gravir l’échelle sociale, avait été la proie du « monde corrompu et jouisseur de la haute société bourgeoise. Il s’enfonce davantage dans le bourbier du vice » pour finalement périr « dans une ignoble rumeur de scandale, victime du crime le plus crapuleux, le plus abject, après avoir lui-même introduit l’individu équivoque qui devait le massacrer » [58][58] Dufrenne est un « magnat du spectacle “bien français” »,« grand....

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À droite aussi, la question de classe fut posée :« Manager de music-hall et de tripots, il ne nous eût point intéressé » remarque Émile Buré dans L’Ordre; c’est qu’homme de la marge, son homosexualité n’aurait alors été que redondante. « Mon souci est que, riche, il ait pu étaler joyeusement [ses mœurs spéciales] avec la garantie du gouvernement. Pas de propagande !» car « L’exemple est en effet contagieux, et il convient de redouter l’émulation à rebours ». C’est que Dufrenne est désormais un représentant de la bourgeoisie, qui plus est légitimé par le suffrage universel, adoubé par la République : or « La vraie République postule la vertu » [59][59] L’Ordre,29 septembre 1933..

LA DÉCADENCE ET LA PUISSANCE NATIONALE : DE LA NÉCESSITÉ DU REDRESSEMENT MORAL

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L’affaire Dufrenne éclate alors que la France subit les répercussions de la crise de 1929, que la République est ébranlée par l’agitation des ligues culminant lors de la journée du 6février 1934, et que le débat sur la décadence nationale, alimenté notamment par la faiblesse du taux de natalité français, est relancé par la montée de la menace allemande [60][60] Homosexualité, stérilité et dépopulation sont alors.... Si ces discours stigmatisants s’exprimaient déjà dans les années vingt [61][61] Ainsi la publication en 1925 de Satan conduit le bal..., la crise leur donne un nouvel écho.

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L’affaire Dufrenne contraignit d’abord les médias à aborder la question de la prostitution dans la marine, suscitant des interrogations sur la défense nationale, jetant le trouble sur la jeunesse française et l’honneur de l’armée. On tenta alors de rejeter la suspicion sur des « brebis galeuses » ou de « faux marins ». De fait, l’attraction érotique que suscitait le costume de marin explique que certains d’entre eux, les « castors », par goût, ou par intérêt, aient fréquenté, lors de leurs permissions, les bars et les boîtes homosexuels, dans l’espoir de faire des rencontres intéressantes, tandis que certains jeunes prostitués choisissaient de se travestir en matelot, afin de mieux ferrer le client. Ces « marins de fantaisie » pratiquaient parfois l’entôlage, aidés d’un protecteur, et faisaient chanter leur victime, soit en la menaçant, soit en prenant des photos compromettantes, ou bien l’abandonnaient, après l’avoir rançonnée, dans une chambre d’hôtel, dans le plus simple appareil.

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L’enquête sur la mort de Dufrenne s’orienta un temps dans ce sens, les « faux marins » parisiens, pour la plupart fichés par la police, furent interrogés sans succès, avant que ne soit tenté l’inventaire des marins en permission la nuit du meurtre. L’affaire trouva alors son prolongement logique en province. Elle mit en lumière une riche subculture homosexuelle portuaire, qu’elle fût militaire (à Toulon [62][62] La surveillance policière des milieux maritimes avait..., à Cherbourg, Saint-Malo où Dufrenne aurait rencontré le marin) ou mondaine (à Cannes et à Sainte-Maxime) [63][63] Détective, 9 novembre 1933. La bonne société parisienne.... Quand Laborie fut finalement repéré en Espagne, à Barcelone, nouvelle capitale des plaisirs, la subculture homosexuelle apparut enfin transnationale, ce qui ne fit que renforcer le sentiment d’une « franc-maçonnerie du vice », d’autant plus que l’un des suspects avait déjà été décrit comme un « disciple d’Oscar Wilde et partisan de sa philosophie esthétique »,« affilié à la Freundschaftde Berlin » (une revue homosexuelle) et « correspondant assidu d’une revue de psychanalyse allemande, qui a publié de lui, il y a quelques mois, des études concernant les milieux spéciaux » [64][64] Le Quotidien,30novembre 1933. Voir aussi Détective....

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Face à ces révélations successives, les allusions répétées à la décadence romaine, la prise à témoin de Martial ou Suétone, la description du crime du Palace comme tiré d’une « scène du Satyricon » et autre « saturnale » [65][65] L’Action française,20 décembre 1933; Paris-Soir,23..., illustraient bien l’impression de déchéance morale que certains journalistes, mais aussi hommes politiques, voire particuliers, entendaient dénoncer et combattre.

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Cela posait dès lors la question du traitement pénal de l’homosexualité, et notamment du choix français de la décriminalisation, qui remontait aux lois françaises de 1791 et à la conviction qu’il n’y a pas de crime sans victimes.

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À court terme, l’affaire Dufrenne se traduisit, dans la capitale parisienne, par un débat inédit au Conseil municipal de Paris, dont Le Quotidien, le 2 décembre 1933, soulignait qu’il « n’eut pas été possible avant la guerre ». A la demande de Lionel Nastorg, conseiller municipal du quartier Necker (XVe arrondissement) [66][66] Pour l’orientation politique des autres conseillers..., le préfet de police, Jean Chiappe, fut invité à s’expliquer, le 1er décembre 1933, sur « les mesures complémentaires qu’il se propose de prendre pour opérer le nettoyage par le vide des quartiers de Paris, qu’ils soient Latin, Montmartre ou Montparnasse, afin d’éviter désormais toutes confusions possibles entre les vrais étudiants, les vrais marins et les autres » [67][67] Voir Bulletin Municipal Officiel, année 1933, deuxième....

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L’intervention de Nastorg s’articulait autour d’une rhétorique contradictoire qui tentait de concilier la défense de l’ordre moral et l’appel à des mesures d’exception, avec le refus de « jouer ici les sénateurs Béranger », sous peine de sombrer dans le ridicule. Loin de se « poser ici en apôtre d’une morale étroite et sévère », Nastorg concédait aisément n’éprouver « aucune indignation, ni même aucune gêne », à rencontrer, « au printemps, un couple jeune et harmonieux, étroitement enlacé » – après tout « les garçons sont faits pour les filles et les filles pour les garçons » –, mais il entendait distinguer ce qui relevait de la tradition libertine nationale, cet « esprit gaulois » et cette « grosse gaieté rabelaisienne », également défendus par les conseillers Raymond Laurent et George Prade, de ce qui témoignait d’une société « à l’envers » du fait de « ces déséquilibrés de l’amour », pour nombre d’entre eux étrangers. C’est qu’il ne s’agirait pas, comme le fit remarquer Chiappe un peu plus tard, que « la bonne humeur de Paris [c’est-à-dire sa réputation touristiquement flatteuse de capitale des plaisirs] ne s’éteignît lentement sous les coups incessants des serviteurs de l’ordre et de l’hygiène ». C’est donc d’abord au nom du bon sens et des intérêts communs qu’entendait s’exprimer Nastorg, dans une sorte de consensus partagé au-delà des appartenances politiques, sociales et religieuses. De fait, le jeu des interruptions, nourries de piques salaces ou coquines, permit à chaque représentant de montrer qu’il ne répugnait pas à évoquer ainsi les choses du sexe.

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On aurait tort, d’ailleurs, d’imaginer que l’affaire surprit les conseillers, qui n’ignoraient rien des préférences de leur collègue, dont les mœurs étaient, à l’Hôtel de ville, sujet de plaisanterie. Robert Bos s’était attiré des railleries pour avoir souvent montré des relations amicales avec Dufrenne, radical-socialiste comme lui, et il n’y avait semble-t-il que M.Coutenot, pour s’offusquer de ces manières, et refuser de serrer la main de son collègue [68][68] Rapport des RG du 23 septembre 1933 (APP, BA 1642). Sa victoire aux élections municipales en était la preuve la plus évidente [69][69] Voir le Cri du jour (7 octobre 1933) qui rappelle comment....

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S’il n’était donc pas question, pour cette assemblée masculine, de jouer les vierges effarouchées, il importait cependant de ne pas franchir la limite qui sépare l’homme du monde, informé des choses de la vie, de cette « élite », voire de cette « aristocratie » parisienne dont la « tolérance coupable et répugnante » encourageait la « Vogue » vicieuse. Ainsi Nastorg, qui avait avoué que,« n’étant pas averti de ces choses particulières, j’ai dû faire mon éducation », montrait ses lacunes lorsqu’il évoquait « les adeptes du troisième sexe : le sexe faible », et se fit corriger par le conservateur Le Provost de Launay, qui lui fit remarquer que « ce n’est pas la même chose ». Joly, un ancien communiste, s’il en appelait à se concentrer sur les véritables problèmes du jour (l’Allemagne et les réalités de l’immigration), s’autorisa cependant un aparté historique et littéraire, qui lui permit de décocher une pique contre le régime en place et de renverser ainsi l’argument de la décadence :

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« Les marins, les vrais et les faux, sont éternels. On les a vus dans tous les ports des thalassocraties antiques. Mais, moins pudibondes que les nations de notre civilisation déclinante, elles admettaient comme naturelles et normales, les amours qui n’engendrent pas la vie. Et tel bourgeois de France qui lit dans “Virgile” l’ode au chevrier :“La chèvre aime le cytise, /Et moi, j’aime le berger Pâris.” ne se doute pas peut-être que c’est un chant d’amour charnel. Messieurs, j’abandonne donc tous les marins, les vrais et les faux, à M. Lionel Nastorg.– Nastorg :“Je n’en abuserai pas”.– Joly :“… ainsi que tous les étudiants, les vrais et les faux. Et je souhaite qu’il les convertisse tous”.– Nastorg :“Avec votre aide” (rires)».

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Ce qui importait donc, davantage qu’une sexualité qui n’était pas sans susciter une attraction confuse (« la promesse de plaisirs inconnus »), c’était la visibilité de comportements qui portaient préjudice à l’image de la ville et menaçaient l’avenir du pays, en risquant de corrompre les femmes et la jeunesse « que hante inévitablement l’inquiétude sexuelle ». Ce n’étaient pas tant les hommes qui avaient des pratiques homosexuelles qui étaient ici visés, que ceux qui en faisaient la base d’une reconnaissance sociale en prétendant se « réunir en syndicat », ou ceux qui, identifiables grâce à l’inversion de genre (ces « individus maquillés comme des filles »), racolaient dans les lieux publics et importunaient les passants. Aussi l’argument historique, s’il n’était pas directement remis en cause (« je serais bien curieux de savoir si les anciens toléraient que ces mauvaises mœurs s’affichassent insolemment sur le Forum ou sur l’Agora »), pesait-il de peu de poids :« Il m’importe peu de savoir ce qui se passait à Rome ou en Grèce.

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Ce qui m’intéresse, c’est de savoir ce qui se passe à Paris » reprit Nastorg. Face à ce qui était perçu, c’est selon, comme de l’insolence, de la provocation ou de la propagande, c’était bien une injonction au silence et à l’invisibilité qui était ici proférée :« livrez-vous à vos jeux et à vos ébats, rideaux fermés et portes closes, pourvu que personne n’en sache rien… Défense absolue à ces Messieurs de prendre rues et boulevards pour terrain de leurs singuliers exploits. » D’où l’appel à des mesures drastiques, laissées à l’appréciation du préfet de police, bien que Nastorg plaidât pour la mise en carte, au même titre que ces filles auxquelles ils voulaient tant ressembler, des prostitués masculins, tandis que François Salom vantait les vertus de la matraque, Louis Sellier, celle de la schlague et que Jean Ferrandi lançait un vigoureux cri en faveur de la « stérilisation !». Alors que le corps urbain et le corps citoyen étaient sans cesse mis en parallèle, la « propreté morale » de la capitale soulevait des enjeux hygiéniste et eugéniste.

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L’exemple mis en avant fut alors celui des régimes fascistes, qui « ont quelque-fois du bon », et qui avaient su opérer le « nettoyage radical » qui s’imposait puisque :« les invertis, les désaxés, les déséquilibrés ont été chassés d’Allemagne et d’Italie du jour au lendemain ». La question sexuelle se trouvait ainsi très vite rapportée à celle de l’immigration et de la défense nationale, puisque nombreux étaient ceux qui « ont choisi la France hospitalière pour le terrain de leurs nouveaux exploits » [70][70] Ainsi L’Homme libre du 6 octobre 1933 affirmait qu’après..., permettant au débat de rebondir sur la question des travailleurs étrangers présents dans la capitale, en particulier des juifs et des autres immigrés allemands.

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À ces multiples inquiétudes, le préfet de Police, Chiappe, dont chacun avait tenu à souligner l’action exemplaire, répondit par un discours qui conjuguait fermeté et appel au calme. S’il se défendait lui aussi d’être « un professeur de vertu » et se présentait naturellement comme un « protecteur de l’ordre », il intervenait en expert scientifique, qui assumait « les responsabilités des praticiens chargés de prévenir ou de soigner, compte tenu des médications que la société, la nation et la ville mettent à leur disposition ». Dans cet exposé organisé autour de la métaphore médicale, il s’agissait « d’ausculter ensemble notre Paris », de procéder à des « examens locaux » avant de pousser « nos investigations sur le corps tout entier », afin de dresser le « bulletin » de la Capitale, qui comportait, outre une « courbe de sa sécurité », le bilan des « contaminations qui menacent une cité très populeuse ».

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S’il soulignait les limites de son action, il apparaissait que l’état de santé du patient était meilleur qu’on ne l’avait craint, et que l’ordonnance, en conséquence, en serait singulièrement réduite. Les faux marins n’existaient pas et on les chercherait en vain dans la rue où ils risquaient les quolibets des passants, et les sanctions sévères prévues pour le port illégal d’uniforme. Quant aux lieux de rendez-vous équivoques, bars ou dancings, ils étaient contraints de fermer ou de s’adapter du fait d’un harcèlement policier savamment orchestré pour faire fuir les clients.

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Certes la loi était en partie impuissante et Chiappe rappelait que « ce vice n’est même pas nommément inscrit dans notre Code pénal »; quant à l’article 334 du Code pénal, qui visait « l’excitation de mineurs à la débauche », il ne concernait que les proxénètes [71][71] Chiappe évoque un « demi-siècle de discussion entre... et « ne s’applique pas à l’homosexuel qui corrompt les jeunes gens même âgés de moins de 21 ans pour satisfaire sa triste passion et si nombreuses que soient ses victimes et si odieux que soient ses agissements ». Un texte, qui condamnait l’homosexualité, même exercée dans un lieu privé, par un majeur sur un mineur, et s’inspirait en partie des législations étrangères, avait été élaboré, une première fois, en 1929 par les services de la Préfecture de police, en accord avec le Comité des enfants et adolescents traduits en Justice, réunis en Commission spéciale sous la présidence du bâtonnier Me Aubépin, assisté de l’ancien préfet Lépine, pour répondre à ce qui apparaissait alors comme une recrudescence de l’homosexualité. Le projet de loi fut mis de côté, aux dires de Chiappe, qui avait pourtant mis au point l’exposé des motifs, car sa « campagne d’épuration », lancée en 1927, portait ses fruits et l’homosexualité était en nette régression [72][72] Des recherches futures pourront montrer si ce projet....

56

De fait, si les boites, refuges des « mignons maudits » avaient fermé, ce n’était donc pas tant à cause de la crise économique que du fait des « rigueurs de la police » [73][73] L’affaire Dufrenne avait eu pour effet immédiat d’entraîner.... S’appuyant sur l’Ordonnance préfectorale de Lépine, du 15 février 1910, Chiappe faisait pression sur les tenanciers qui autorisaient les hommes à danser entre eux, ou qui accueillaient des travestis [74][74] Les tenanciers risquaient une interdiction d’ouverture.... Les clients étrangers risquaient le refoulement ou l’expulsion. S’il était plus difficile de lutter contre les clients « nationaux », « à force d’être dérangés, d’être conduits au poste pour justifier leur identité, à force d’être sermonnés, ils finissent par abandonner les mauvais lieux, sinon les mauvaises mœurs. » De fait, en l’absence de législation spécifique, la rafle était, à Paris, l’un des moyens privilégiés par la brigade mondaine pour lutter contre l’homosexualité, aux côtés de l’outrage public à la pudeur, employé « contre les maniaques du promenoir ou de la piscine » et l’accusation de vagabondage, portée contre « ceux du trottoir » lorsque cela était possible. Et à ceux qui lui disaient qu’il ne faisait « que déplacer la poussière avec un plumeau, alors qu’on [le] convi[ait] à user de l’aspirateur », Chiappe rétorquait qu’il ne s’en plaignait pas, car cet engin ne lui tenait « pas aux mains par une bonne poignée légale » et que « ce serait un appareil bien important pour quelques tas de poussière. », avis visiblement partagé par son auditoire qui accueillit d’un « Très bien !» cette tirade définitive :« Mais enfin ce n’est ni notre siècle, ni notre pays qui ont inventé ce vice. La France s’en défend, elle s’en est déjà défendue et surtout par le mépris ».

57

Pour les extrêmes, ce débat n’était qu’un rideau de fumée. L’Humanité voyait dans les « dévoyés » des « produits du régime »: « tout cela fait partie “des distractions”, de la “vie” même de la bourgeoisie et ne disparaîtra que par le coup de balai du prolétariat triomphant et sain » [75][75] L’Humanité,30 septembre 1933.. Pour L’Action française, le principal obstacle à « la salubrité de Paris » venait avant tout de la « complaisance de l’Hôtel de ville » [76][76] L’Action française,8 décembre 1933.. L’appel au « coup de balai », pourtant, n’alla, pour l’instant, pas plus loin. C’est que, derrière la demande de répression accrue, pointait une autre inquiétude, plus diffuse, celle de voir la réputation de la capitale, et partant celle de la France, entachée par le soupçon. Si l’homosexualité c’était la décadence, laisser entendre que la France était contaminée, jusque dans ses élites, c’était envoyer aux nations voisines le signal du déclin. Chiappe le dit très clairement :

58

« Je suis si bien rassuré qu’il m’apparaît, pour l’instant, inopportun de recourir aux pouvoirs publics. Faire à ce vice, sur initiative parisienne, l’honneur d’une discussion à la tribune du Parlement français, ce serait lui donner une importance… qu’il eût peut-être fugitivement, mais qu’il a certainement perdue à Paris ».

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C’est le caractère performatif du discours sur l’homosexualité qui était ici affirmé : dire l’homosexualité, c’était susciter le désir homosexuel, c’était lui reconnaître une existence, voire une légitimité, c’était mettre en danger la structure sociale. D’où l’importance de « l’ordre du discours », de sa maîtrise et de son contrôle. Le rejet de l’homosexuel hors de la sphère publique devait permettre de refonder une communauté homogène mythique, de réaffirmer l’unité du corps national et son inviolabilité. Comme le résumait Clément Vautel dans Gringoire dans son article du 6décembre 1933 :« Le vice qui n’ose pas dire son nom mais qui fait parfois tant parler de lui, reste un hors-texte comme il est un hors-sexe et il n’y a pas de péril pédérastique ».

Notes

[1]

Cet article est la version revue et augmentée d’une contribution au 50e congrès annuel de la Society for French Historical Studies qui s’est tenu à la BnF du 17 au 20 juin 2004. Faute de place, j’ai volontairement laissé de côté certains aspects de l’affaire, en particulier la description des milieux du music-hall, les évolutions des subcultures homosexuelles parisienne et provinciale, l’enquête de police elle-même et la personnalité de Paul Laborie. Un livre consacré à l’affaire est en projet.

[2]

Né à Lille le 13 mars 1875, Oscar Dufrenne, d’origine modeste, avait débuté comme aidetapissier avant de tenter une carrière d’acteur comique dans des revues de province, puis à Paris aux BouffesduNord, à la Gaieté-Rochechouart et au Grand-Guignol, où il se lia avec Georges Grandjean. Après avoir rassemblé quelques économies, il devint manageur de tournées avant de se lancer dans le music-hall. Avec son nouvel associé Henry Varna, il prit la direction en 1914 du Concert Mayol et obtint en 1915, de Louis-Jean Malvy, ministre de l’Intérieur du gouvernement d’Union Sacrée, la réouverture des spectacles, fermés par décret, afin de distraire les permissionnaires. Après la guerre, il prit la direction des Ambassadeurs en 1919, du Palace en 1923, et de l’Empire en 1924. Déjà directeur du Casino de Trouville et de celui de Riva-Bella, il devint directeur du Casino de Paris en 1929. Cette même année, il fut élu conseiller municipal du quartier de la Porte-Saint-Denis sous les couleurs radicales, et s’occupa plus particulièrement des questions d’entraide sociale (il était président ou animateur de sociétés mutualistes, de colonies de vacances, de maisons de retraite et de dispensaires). Il reçut la légion d’honneur pour avoir administré bénévolement la maison de retraite des anciens comédiens à Pont-aux-dames. En 1932, il avait été candidat aux élections législatives mais avait été battu, de justesse.

[3]

Paul Laborie, repris de justice, connu dans le milieu sous le nom du « Beau Paulo » ou « Paulo les belles dents », était né le 10 février 1911 à Castillon, en Gironde.

[4]

La Liberté,22 octobre 1935. Les rapports d’enquête laissent pourtant peu de doutes sur la culpabilité de Laborie mais le procès tourna rapidement à la farce. Nombre de témoins étaient absents, soit qu’ils n’aient pas voulu voir leur nom cité, soit qu’ils aient été menacés par les amis de Laborie, qui assuraient une présence hostile dans la salle d’audience. A cela s’ajoutèrent les dissensions entre l’accusation et la partie civile, qui cherchait à préserver la réputation de la victime.

[5]

J’emploie ce terme ici par commodité, bien qu’il renvoie à des réalités diverses. Il ne présume pas de l’existence d’une « identité » homosexuelle affirmée chez des individus qui ont par ailleurs des pratiques homosexuelles.

[6]

Cet article s’appuie sur une sélection d’articles tirés des journaux suivants pour la période 1933-1935 : L’Action française, L’Ami du Peuple, L’Appel, Le Canard Enchaîné, Candide, Le Charivari, Coemedia, La Croix, Détective,L’Echo de Paris,L’Ere nouvelle,Figaro,Gringoire, L’homme libre,L’Humanité,Je suis partout,Le Journal, La Liberté, Le Matin, Monde, L’Œuvre, Paris-Midi, Paris-Soir, Le Petit Journal, Le Petit Parisien, Le Populaire, Le Quotidien, Le Temps. Ont également été consultés les dossiers de l’affaire conservés aux Archives de la Préfecture de Police de Paris (APP), qu’ils émanent des Renseignements généraux (RG), de la police judiciaire ou de la sûreté nationale : BA 1642, PJ 1933 (Oscar Dufrenne, I et II), ainsi que les dossiers de l’instruction conservés aux Archives de la Ville de Paris (AVP): D2U8 409 et D2U8 410.

[7]

Voir Florence TAMAGNE, « Caricatures homophobes et stéréotypes de genre en France et en Allemagne : la presse satirique de 1900 au milieu des années 1930 », Le temps des médias, n° 1, automne 2003, p. 42-53, et Mickaël STUDNICKI, « Extrême-droite et homosexualités dans les années 1930 en France », Mémoire de Master 1 sous la direction de Jean-François CHANET et Florence TAMAGNE, Université de Lille 3,2006.

[8]

La publication de Sodome et Gomorrhe de Proust en 1922 et de Corydon de Gide en 1924 avait, notamment, au milieu d’une foule d’écrits moins célèbres, permit de poser la question de l’homosexualité dans le champ littéraire, suscitant en retour mouvements d’humeur et appels à davantage de retenue.

[9]

Voir pour le XIXe siècle, Nancy ERBER,« Queer follies :effeminacy and aestheticism in fin-de-siècle France, the case of Baron d’Adelswärd-Fersen and Count de Warren », in George ROBB, Nancy ERBER (dir.),Disorder in the Court. Trials and Sexual Conflict at the Turn of the Century, London, MacMillan,1999, p.186-208 et William PENISTON,« A Public Offense Against Decency :the Trial of the Count de Germiny and the “Moral Order” of the Third Republic », ibidem., p.12-32.

[10]

Ainsi Gringoire, le 6 décembre 1933, ironisait sur « les faux marins, qu’on pourrait appeler des gaillards d’arrière ». L’évocation du « compagnon de plaisir » de Dufrenne, dans Le Populaire du 27 septembre 1933 était suivie d’une incise, en italiques :« quels plaisirs !».

[11]

Paris-Soir,8 septembre 1934; Le Populaire,24 octobre 1935; Le Parisien,24 octobre 1935.

[12]

Le Quotidien évoquait ainsi tel « établissement de Montparnasse et d’ailleurs où les femmes sont accueillies sans enthousiasme » (7octobre 1933),L’Œuvre,les « plaisirs non conformistes », le 21octobre 1935.

[13]

Détective,16 novembre 1933.

[14]

Le Populaire,20octobre 1935. Sur les pratiques langagières en matière de sexualité dans la France de la première moitié du XXe siècle, voir Anne-Marie SOHN, Du premier baiser à l’alcôve. La sexualité des français au quotidien (1850-1950), Paris, Aubier,1996.

[15]

Rapport du commissaire Jean Trameçon, Commissariat de Police de la Chaussée d’Antin,25septembre 1933 (APP, PJ 1933 :Oscar Dufrenne I).

[16]

Piste Paul Laborie, Rapport de synthèse non daté (APP, PJ 1933 :Oscar Dufrenne II).

[17]

Rien n’attestait pourtant que l’assassin ait été blessé, encore moins grièvement. Nicolesco, le secrétaire de Dufrenne, avait appelé Malvy immédiatement après la découverte du corps, ouvrant la voie aux hypothèses les plus folles.« La piste de la clinique », tout comme celle du sportif ou du journaliste furent suivies, sans aucun résultat, par les services de police, de même que celles de dizaines de marins ou prostitués, dénoncés par des particuliers, des indicateurs, ou les services de renseignement de la Marine. La dimension de cet article ne me permet pas de développer le lien qui est alors fait entre juifs et homosexuels.

[18]

Exemple type :une lettre anonyme adressée le 1er octobre 1934 au commissaire Priollet [sic] rapportait qu’une « dame qui a des relations » dans son bureau a entendu de source sûre chez des amis que « l’assassin c’est le fils du député Marty [sic], soigné au Val de Grâce : Dufrenne lui avait coupé la queue avec les dents du reste il parait que ce dernier avait la bouche pleine de foutre quand on l’a découvert ».

[19]

Déposition de Mme Lacroix du 27 septembre 1934, devant le commissaire Albert Priolet, dans le cabinet du juge d’instruction Bru (APP, PJ 1933 :Oscar Dufrenne II). Elle écrivit également au père de Laborie pour l’assurer de l’innocence de son fils :« Votre fils a-t-il la verge coupée. Non, sûrement, et tandis que le coupable à [sic] la verge coupée par les dents de Dufrenne, puisqu’à l’autopsie on a trouvé le morceau dans la gorge de ce vieux cochon. » (AVP, D2U8 409 : dossier Laborie)

[20]

Il aurait été employé pour la première fois en 1869 par un écrivain hongrois, Karoly Maria Kertbeny, dans une lettre adressée au ministre de la Justice de la Prusse demandant la décriminalisation des pratiques homosexuelles mais il ne se répandit que lentement dans le langage courant, concurrencé par des vocables d’origine médicale (« inverti »), religieuse (« sodomite »), historique (« pédéraste ») ou argotique (« tante »).

[21]

Magnus Hirschfeld, décédé à Nice le 14 mai 1935, bénéficiait alors d’une grande notoriété en France, du fait de la traduction de plusieurs de ses ouvrages en français, et d’une bonne couverture de son action militante dans la presse. De plus, c’est en France qu’il choisit de se réfugier après la destruction de son Institut berlinois en 1933. Sa présence n’était cependant pas appréciée de tous, comme en témoignent plusieurs articles haineux dans L’Action française.

[22]

Les investigations des journalistes dans les « milieux les plus faisandés » de la capitale décrivaient de « jeunes éphèbes » « vêtus de couleurs tendres et cravatés de soieries chatoyantes » (L’Œuvre, 29 septembre 1933 et 3 octobre 1933). De même, lors du procès, l’un des témoins, « Bobby », se distingua par son « mémorable costume lie de vin, cintré à la taille ».« C’est de rigueur dans ce milieu !» soulignait Paris-Soir le 27 septembre 1934. Voir aussi la caricature parue dans Le Canard enchaîné, 15 novembre 1933.

[23]

Laborie sortit de la salle d’audience « en faisant à tous un adieu de la main gracieux et équivoque » (Le Journal,22 octobre 1935).

[24]

L’Œuvre,8 novembre 1933.

[25]

Paris-Soir,9 septembre 1934.

[26]

L’Œuvre,22 octobre 1935.

[27]

Le Journal,24 octobre 1935.

[28]

Le Journal,26 septembre 1933.

[29]

L’Humanité,21 octobre 1935.

[30]

Paris-Soir,20,21 et 23 octobre 1935. Paul Laborie affiche « une insolence provocante de femme nerveuse », sa féminité frôle parfois le « démoniaque ». Pour Détective du 5 octobre 1933, les crimes homosexuels trouvent l’une de leurs explications dans « la nervosité, quasi féminine, qu’entraînent les déformantes habitudes de la sodomie ».

[31]

Le Quotidien,22 octobre 1935.

[32]

L’Œuvre,23 et 24 octobre 1935.

[33]

Paris-Soir,21 et 20 octobre 1935, L’Ami du peuple, 12 octobre 1933 et 22 octobre 1935.

[34]

Le Populaire,30 septembre 1933.

[35]

Le Matin,24 octobre 1935.

[36]

Le Populaire,20 et 24 octobre 1935.

[37]

L’Œuvre,26 octobre 1935.

[38]

L’Œuvre,23 et 26 octobre 1935.

[39]

Gayle RUBIN, « Penser le sexe. Pour une théorie radicale de la sexualité (1984)», in G. RUBIN, Judith BUTLER, Marché au sexe, Paris, Epel,2001, p.62-139.

[40]

Les obsèques religieuses de Dufrenne furent cependant prétexte à raillerie. Pour L’Humanité, on assista là au défilé de la « fine fleur des édiles bourgeoises » associé au «“Tout-Paris” des poules de luxe, des cabotins de la haute, des petits jeunes gens spéciaux [qui] ont formé un digne cortège à leur égal ou maître » (26 et 27 septembre 1933). Pour L’Action française « rien de plus honteux que les obsèques religieuses » de Dufrenne alors que des « catholiques admirables », membres de l’Action Française, se sont vu refuser les sacrements (30 septembre 1933). La Fédération des contribuables de la Seine s’émut pour sa part que l’Hôtel de Ville ait financé la concession perpétuelle de Dufrenne.

[41]

C’est le cas par exemple d’Audiffred, directeur de théâtre et ancien amant de Dufrenne, ou de Louis Moyses, patron du « Bœuf sur le toit », restaurant dancing réputé pour ses attractions homosexuelles. Ces précautions n’étaient plus de mise quelques mois plus tard. Jean le Seyeux, auteur dramatique interrogé par le commissaire Priolet le 20 février 1934, déclara : « Je connaissais évidemment les mœurs de M. Dufrenne puisque tout le monde les connaissait dans le milieu théâtral. » (Rapports sur les commissions rogatoires du 27 septembre 1933 au 16 mai 1934, APP, PJ 1933, Oscar Dufrenne, I)

[42]

Audition de Serge Nicolesco,28 septembre 1933 et de Jean Sablon,16 octobre 1933 devant le commissaire Priolet (APP, PJ 1933, Oscar Dufrenne, I). Dufrenne n’était pas un naïf et il ne se laissait pas facilement abuser. Il aurait dit à l’artiste Joly, dit « Lyjo », également homosexuel : « hier j’ai levé un beau marin et j’ai pensé à toi » et Joly de préciser :« il ne pouvait s’agir que d’un marin véritable et non d’un démobilisé ou de fantaisie, ces deux dernières catégories ne pouvant nous intéresser ». Cela ne le mettait pas à l’abri d’un coup de coeur :son ami Victor Gross rapporte qu’il lui aurait dit, à propos du fameux marin, être « aimé pour [lui]-même ».

[43]

APP, BA1642, Oscar Dufrenne,27 septembre 1933.

[44]

Détective, 26 novembre 1933. Les rumeurs sur l’homosexualité d’Hitler sont alors largement entretenues en France dans un contexte de germanophobie. La justification par l’histoire était un procédé courant dans les ouvrages médicaux et militants de l’époque. L’avocat de la défense, Maître Levy-Oulmann s’attacha également à dresser, dans sa plaidoirie, une liste d’homosexuels célèbres.

[45]

L’Ordre,29 septembre 1933.L’Action française cite cet article dans son numéro du 30 septembre.

[46]

L’Action française,30 septembre 1933,3 octobre 1933. Si L’Action française justifie, dans les premiers jours, un traitement succinct de l’affaire sous le prétexte de la « décence » et d’un « souci de la vérité », ces scrupules sont rapidement surmontés. C’est dans ce journal que l’on trouve les attaques les plus violentes contre la personne de Dufrenne, et le traitement le plus exhaustif et le plus durable de l’affaire. Elle lui permit de pratiquer l’outing avant la lettre, en multipliant les menaces de révélations contre des sénateurs et députés. L’affaire fut utilisée dans le contexte du 6février 1934 comme preuve de la décrépitude du régime républicain.

[47]

L’appartenance de Dufrenne à la franc-maçonnerie fut affirmée par L’Action française et Le Charivari avant d’être finalement démentie. L’Action française souligna cependant qu’il « n’était nullement déplacé dans ce milieu » (22 octobre 1933).

[48]

L’Ordre, 29 septembre 1933. L’Ordre rappelle ainsi que Dufrenne joue les Marchands de canon, une pièce « défaitiste » de Maurice Rostand,« son coreligionnaire » (L’homosexualité de Maurice Rostand était de notoriété publique).

[49]

Député radical-socialiste de 1906 à 1919, Malvy avait été nommé ministre de l’Intérieur en juin1914. A partir d’août1917,L’Action française, qui lui reprochait son manque de fermeté dans la répression des grèves, et son « défaitisme » l’accusa même d’avoir renseigné l’ennemi lors de l’attaque du chemin des Dames. Il démissionna le 31 août 1917. Traduit devant la Haute Cour de justice, il fut accusé de forfaiture et condamné à cinq ans de bannissement en août 1918. Député du Lot de 1924 à 1942, il devint ministre de l’Intérieur dans le cabinet Aristide Briand en 1926, mais fut forcé de démissionner au bout d’un mois sous les attaques de la droite. Le 30septembre 1933, Dufrenne était présenté comme « l’intime et le protégé de Malvy »; par la suite il fut accusé de l’avoir fourni en « chair fraîche » c’est-à-dire en jeunes filles mineures et en prostituées.

[50]

Paul-Boncour est une « poupée infatuée », le parlement est « vanné, exténué, claqué », Briand est un « maquereau », Poincaré son « esclave ». (L’Action française, 15 octobre 1933). Sur cette question, voir Carolyn J.DEAN,The Frail Social Body. Pornography, Homosexuality and other Fantaisies in Interwar France, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press,2000.

[51]

En 1923, son fils Philippe, âgé de 14 ans, avait été retrouvé mort, suite à une tentative d’attentat contre le journal anarchiste Le Libertaire, sans que l’on parvienne à déterminer s’il s’agissait d’un suicide ou d’une bavure policière.

[52]

Voir aussi dans Le Canard enchaîné la caricature « N’oubliez pas, non plus, d’arrêtez le marin » du 11octobre 1933 et l’article « L’affaire du Palace a été enterrée avec beaucoup de solennité » du 25octobre 1933.

[53]

Paris-Soir,20 octobre 1935.

[54]

Voir Détective,24 août 1933. Selon les journaux, il peut être question de « franc-maçonnerie », de « confrérie », de « corporation », de « république de la débauche ».

[55]

Le Populaire,29 septembre 1933; L’Humanité,26 septembre 1933.

[56]

La fin du XIXe siècle avait vu, ainsi, s’affirmer la figure du dandy décadent et de l’intellectuel névrosé incarnée en France, par Jean Lorrain ou Robert de Montesquiou.

[57]

De 1932 à 1934 se succédèrent à la tête du gouvernement Édouard Herriot, Paul-Boncour, Daladier, Albert Sarraut et Camille Chautemps.À la différence de 1924-1926, les radicaux gouvernaient sans les socialistes, avec lesquels ils s’opposaient sur les questions financières, et ils fonctionnèrent avec des gouvernements de concentration. Pour les journaux proches du parti radical, comme L’Œuvre et Le Quotidien, la couverture de l’affaire s’avéra particulièrement compliquée. On constate d’ailleurs une évolution sensible du discours dans le temps. Si en 1933, la figure d’Oscar Dufrenne est épargnée, il n’en est plus de même en 1935. Alors que les liens de l’impresario avec le parti sont largement oubliés du grand public, le durcissement de ton marque sans doute une volonté de se distancier des scandales passés.

[58]

Dufrenne est un « magnat du spectacle “bien français” »,« grand exhibiteur de cuisses »,« exploiteur d’usines à “plaisir” » et néanmoins « homme de gauche »;« Comme disent les travailleurs dans leur langage direct : – il n’y a que chez les bourgeois qu’on voit des choses pareilles » (L’Humanité, 26 et 27septembre 1933,11octobre 1933). Le parti communiste français semble alors en décalage avec la position officielle de l’URSS, où l’homosexualité avait été décriminalisée, et avec celle du KPD qui dans les années 1920 avait soutenu le combat des mouvements homosexuels allemands pour l’abolition du paragraphe175.À partir de 1934, l’URSS criminalisa les relations homosexuelles entre hommes et définit l’homosexualité comme une « perversion fasciste ». Dans Le Populaire (26 septembre 1933) en revanche, la marine n’était pas épargnée : « Ils sont tant, nous disait avec dégoût un vieux quartier-maître, ils sont tant dans les équipages de la flotte ceux qui ne savent “conjuguer” le verbe aimer qu’au masculin !» (28 septembre 1933).

[59]

L’Ordre,29 septembre 1933.

[60]

Homosexualité, stérilité et dépopulation sont alors couramment liés.

[61]

Ainsi la publication en 1925 de Satan conduit le bal de Georges-Anquetil, publiciste maître chanteur, ensuite compromis dans l’affaire Hanau.

[62]

La surveillance policière des milieux maritimes avait été renforcée à Toulon depuis 1925, lorsqu’une série de scandales impliquant des matelots fut mise à jour. L’affaire Dufrenne est l’occasion d’évoquer les parties fines qui se tenaient alors dans les villas chics de Tamaris, mais aussi de souligner l’effort d’épuration entrepris depuis par le directeur de la Police d’Etat de Toulon, M. Monicault, en accord avec la préfecture maritime et dont on trouve un témoignage aux Archives nationales :AN, F7 13960 (2).

[63]

Détective, 9 novembre 1933. La bonne société parisienne recréée ainsi, en villégiature, son mode de vie parisien, reproduisant parfois jusqu’aux lieux, ainsi « Le Bœuf sur le toit » que fréquenta Dufrenne à Cannes.

[64]

Le Quotidien,30novembre 1933. Voir aussi Détective 10novembre 1932 et 22février 1934. Des journalistes allemands assistèrent au procès Laborie, présence qui ne passa pas inaperçue et souleva des inquiétudes.

[65]

L’Action française,20 décembre 1933; Paris-Soir,23 octobre 1935.

[66]

Pour l’orientation politique des autres conseillers municipaux cités : Nastorg est un républicain national, c’est à dire centre-droit, tout comme Jean Ferrandi. Prade est républicain de gauche, Laurent et Coutenot sont des républicains démocrates; tous peuvent être classés comme des modérés de centre-droit. Joly fait partie du PUP (parti d’unité prolétarienne, qui regroupe surtout d’anciens communistes exclus du parti), de même que Salom et Sellier. On remarquera que l’ancrage à gauche ou à droite ne préjuge pas ici de l’attitude vis-à-vis de l’homosexualité.

[67]

Voir Bulletin Municipal Officiel, année 1933, deuxième partie, p. 94-134. Chiappe a été nommé préfet de police en 1927. L’allusion aux « faux étudiants » renvoie à l’affaire Violette Nozières.

[68]

Rapport des RG du 23 septembre 1933 (APP, BA 1642).

[69]

Voir le Cri du jour (7 octobre 1933) qui rappelle comment ses adversaires se heurtèrent à l’indifférence générale en tentant d’alléguer son homosexualité pour le discréditer auprès des électeurs.

[70]

Ainsi L’Homme libre du 6 octobre 1933 affirmait qu’après les mesures prises en Italie et en Allemagne, Paris était devenu « le tout-à-l’égout des mauvaises mœurs internationales.[…] Hitler n’en veut plus. C’est assez bon pour nous. »

[71]

Chiappe évoque un « demi-siècle de discussion entre différentes cours d’appel et la cour de cassation » qui aboutit en 1854 à un « arrêt des sections réunies de cette suprême juridiction » qui fixa « la religion du Juge ».

[72]

Des recherches futures pourront montrer si ce projet a en partie inspiré l’ordonnance de 1942, mise en place par le régime de Vichy, et qui prévoyait une amende et une peine de prison pour les relations homosexuelles avec des mineur-e-s de moins de 21 ans, alors que la majorité était fixée à 13 ans pour les relations hétérosexuelles.

[73]

L’affaire Dufrenne avait eu pour effet immédiat d’entraîner « une vraie panique » au dire de certains patrons, en tout cas un repli de la clientèle dans l’anonymat de la sphère privée. Détective, 5 octobre 1933.

[74]

Les tenanciers risquaient une interdiction d’ouverture au-delà des heures légales et la perte de l’autorisation de musique; les travestis, qu’ils soient clients ou employés de la maison, étaient conduits au poste et y restaient « jusqu’à ce qu’on leur apporte les costumes de leur sexe ». Ainsi,« s’il y eut beaucoup de travestis en 1927,1928 et 1929 » et « bien davantage en 1900 », ils avaient maintenant quasiment disparu.

[75]

L’Humanité,30 septembre 1933.

[76]

L’Action française,8 décembre 1933.

Résumé

Français

Homosexuel notoire, Oscar Dufrenne, entrepreneur de spectacles, mais aussi conseiller municipal de Paris fut retrouvé assassiné le 25 septembre 1933 dans son bureau du cinéma «Le Palace», rue du Faubourg-Montmartre. Les soupçons de la police se portèrent sur un amant de passage, déguisé en marin, mais le crime ne fut jamais élucidé. L’affaire Oscar Dufrenne offre, par son ampleur et son retentissement médiatique, la possibilité d’analyser en détail les enjeux sociaux et politiques de «l’homosexualité» dans la France de l’entre-deux-guerres. Elle dévoile une subculture homosexuelle en pleine mutation, caractérisée par des manières très différentes de vivre et de définir son «homosexualité». Les pratiques sexuelles, l’inversion de genre, le respect de la norme bourgeoise sont autant de variables qui interviennent et éclairent la façon dont la question homosexuelle est alors perçue par l’opinion et gérée par les pouvoirs publics.

English

On the 25th of September 1933, Oscar Dufrenne,show business manager and city councillor of Paris,but also a well-known homosexual,was found murdered in his office above the famous music and movie theatre «Le Palace»,rue du Faubourg-Montmartre.The police suspected the murderer to be a male prostitute disguised as a sailor,but the suspect was finally discharged and the crime remained unsolved.As well as giving us an insider approach to homosexual lifestyles in 1930 Paris,this affair, which was extensively covered by the press, also enables us to analyse social images of homosexuality in public opinion at the time and to understand how moral prejudices could be used to political ends.It clearly shows that there were very different ways of living and defining one’s «homosexuality»,depending on sexual practices, gender inversion and conformity to middle-class norms of respectability.

Plan de l'article

  1. DIRE L’HOMOSEXUALITÉ : LE DICIBLE ET L’INDICIBLE
  2. CONSTRUIRE L’HOMOSEXUEL : VARIABLE DE GENRE ET MÉTAPHORES DE L’AUTRE
  3. LA RÉPUTATION ET L’OPPROBRE : CLASSES SOCIALES ET MORALE BOURGEOISE
  4. LA DÉCADENCE ET LA PUISSANCE NATIONALE : DE LA NÉCESSITÉ DU REDRESSEMENT MORAL

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