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S'inscrire Alertes e-mail - Revue internationale des sciences sociales Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezUtilisation des résultats de la recherche dans l’action publique au Cameroun
AuteursCharly Gabriel Mbock du même auteur
Le Professeur Charly Gabriel Mbock est Anthropologue, Directeur de Recherche, et auteur de plusieurs ouvrages et articles scientifiques de réputation internationale. Après avoir été Représentant du Cameroun, Vice-Président pour l’Afrique et Rapporteur du Conseil Intergouvernemental du programme most de l’unesco, le Professeur Mbock est actuellement Membre élu du Conseil de son Comité Scientifique.Email : charly_mbock@hotmail.comL’utilisation du savoir par la prise en compte des résultats de la recherche scientifique est une préoccupation de la communauté scientifique dont témoigne une dynamique internationale exprimée notamment par la Conférence mondiale de l’unesco sur la Science qui s’est tenue à Budapest (Hongrie) en 1999, et qui a donné lieu à l’adoption de la Déclaration sur la Science et l’utilisation du savoir scientifique. D’autres instances internationales ont relayé et consolidé cette option majeure, à l’exemple de la Conférence internationale du programme most (Management of Social Transformations) de l’unesco sur les sciences sociales et la gouvernance (mars 2000) et de la table ronde most sur les interactions entre recherche et politiques publiques (mars 2001). Cet article est destiné à éclairer l’état national de cette problématique internationale en envisageant le cas du Cameroun.
Le Cameroun : un contexte contrasté
2 Le contexte de la présente étude est donné : l’histoire administrative de la recherche au Cameroun et sa dimension strictement scientifique, toutes deux tributaires de ce qui, aujourd’hui, est connu sous le nom de gouvernance. Ce contexte est celui d’une autonomisation progressive par rapport au cadre colonial, sans toutefois que l’intégration de la recherche avec la vie social et politique soit assurée.
3 Au Cameroun, la recherche scientifique a une histoire administrative qui remonte à plus de cinquante ans. En 1935, pour la première fois, il est officiellement question de recherche scientifique avec la création de la Société d’Études du Cameroun (secam). En 1945, le Cameroun a créé une antenne locale de l’Institut Français d’Afrique Noire (ifan), basé à Dakar (Sénégal). Avec les indépendances politiques africaines, cette institution coloniale a dû se rebaptiser pour des questions d’image, prenant ainsi le nom diplomatique d’Institut Fondamental d’Afrique Noire. Cette antenne locale était gérée par l’orstom, autre institution coloniale française, spécialisée dans les recherches outre-mer, notamment dans les colonies françaises. D’une manière générale, l’orstom a monopolisé les recherches en Afrique francophone pendant plus de soixante ans. Au Cameroun, ce monopole a persisté longtemps après l’indépendance.
4 En 1962, deux ans après l’indépendance, le Cameroun crée sa première Université, l’Université Fédérale du Cameroun. Un Conseil de la Recherche Scientifique et Technique est créé dans la même foulée, afin de concevoir les orientations de la Recherche. L’outil technique de réalisation de cette ambition fut l’Office National de la Recherche Scientifique et Technique. Avec le temps, cette institution changera de dénomination et consolidera ses objectifs : en 1979, l’Office devient Délégation Générale à la Recherche Scientifique et Technique. En 1984, la Délégation devient un Ministère, dont les variations successives d’appellations n’entraîneront aucune modification significative des objectifs scientifiques originels.
5 D’un point de vue scientifique, l’histoire de la recherche au Cameroun établit que les sujets, les thèmes et les préoccupations retenus pour la recherche par les chercheurs occidentaux ont longtemps répondu exclusivement aux intérêts administratifs, économiques et géopolitiques de la Métropole coloniale. S’il y avait des recherches sur le Cameroun et sur les Camerounais, il n’y avait pas de recherche camerounaise. Avec la création de l’Université du Cameroun, les premiers chercheurs nationaux ont fait des recherches universitaires pour acquérir des distinctions académiques. Ces recherches scolaires ont enfermé les premiers chercheurs camerounais dans des « tours d’ivoire », et les ont coupés de la réalité sociale ou publique. Par ailleurs, il ne semblait pas de bon ton de s’intéresser à la vie sociale des populations et à l’action publique des gouvernants. De fait, au Cameroun, il est encore difficile de savoir si gouvernance et science peuvent faire bon ménage.
6 Pendant longtemps, l’argument d’une « jeune nation en construction » aura incité bien des gouvernants à bâillonner ceux qui analysaient les questions sociales pour une action commune ciblée, plus adéquate et plus concertée. L’accusation de « subversion » frappait tout chercheur hardi. La censure de l’intellect s’est imposée comme réalité quotidienne. Cette hypothèque a contribué à éloigner la recherche scientifique des réalités sociales vivantes. L’inconfort scientifique s’est confirmé en 1970, avec la fermeture du Département de sociologie et de philosophie de l’Université de Yaoundé. Les sociologues étaient accusés de trop se mêler des questions sociales de la nation. Le Pouvoir leur a vigoureusement prescrit de spéculer sur les théories de leur choix, mais de se garder de toute intention d’application concrète de leurs spéculations sur la société camerounaise. Le paroxysme de cette hypothèque a été atteint en 1991, avec la dissolution, par décret présidentiel, de l’Institut des Sciences Humaines. Les sciences sociales ne furent pas seulement déclarées inutiles à la nation, elles furent décrétées dangereuses par et pour les gouvernants. Les autres sciences n’ont pas connu de sort plus enviable, les structures d’enseignement et de recherche ayant souffert de coupes budgétaires graves sous le prétexte de la crise économique.
7 En 1984, cependant, le Ministre de la Recherche Scientifique et Technique déclarait au nom du Gouvernement que les compétences scientifiques nationales seraient désormais mobilisées et judicieusement mises à contribution pour le développement de la nation. Et lors du Conseil de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique et Technique de 1982, il fut résolu de garantir une meilleure formation aux Camerounais, les ressources humaines étant « le capital le plus précieux pour le développement ». Une telle résolution supposait cependant que des passerelles fussent désormais aménagées entre la science et l’action publique. Or, la session de 1982 est la dernière en date du Conseil, qui ne s’est pas réuni par la suite, malgré la création au Cameroun de six Universités d’État, de plusieurs Universités privées et d’importantes Écoles de Formation de niveau supérieur.
8 Ainsi, d’un côté, certaines institutions sont créées et se voient assigner des missions scientifiques exigeantes, de l’autre, des décideurs expriment leur méfiance à l’égard des résultats de la recherche dont le tort semble d’éclairer certaines zones d’ombre de la vie et de l’action publiques. Mais c’est par ce contraste même que se définit, au Cameroun, le contexte de toute étude sur l’utilisation des résultats de la recherche dans l’action publique. En témoigne la démarche suivie dans le projet dont le présent article est l’émanation.
La problématique de l’étude de cas
9 L’utilisation du savoir scientifique implique des réponses à de nombreuses questions : quelle est la nature et la perception du savoir scientifique au Cameroun ? ce savoir est-il contemplatif ou opérationnel ? ceux qui sont censés l’utiliser pour leurs actions et décisions en ont-ils une vision ou une conception quelconque ? à quels niveaux des processus de cette action ou de ces décisions conviendrait-il d’organiser des interactions entre le savoir scientifique et l’action publique ? L’opinion publique ne semble guère disposer de critères de reconnaissance du savoir scientifique. La complexité de cette problématique multisectorielle conduit à repenser les fondements scientifiques de l’action et de la décision publiques au Cameroun. C’est seulement après la mise en lumière de ce paysage global qu’il deviendra possible, et au demeurant bénéfique, d’aborder la question en fonction des divers secteurs de l’action publique.
10 De cette orientation générale, se dégagent cinq questions de recherche principales :
- l’identification des principaux secteurs demandeurs de recherche,
- les caractéristiques de la recherche demandée,
- le seuil d’utilisation des résultats obtenus,
- les handicaps liés à l’utilisation des résultats,
- les mécanismes éventuels à mettre en place pour optimiser cette utilisation.
Le fondement théorique de l’étude est donné par l’actionnisme, appliqué par Silverman (1970) à la psychosociologie des organisations. L’actionnisme pose comme hypothèse que toute organisation ou tout système est un construit en situation d’équilibre instable ; cet équilibre doit être constamment négocié par les diverses parties prenantes, qui sont autant de partenaires potentiels. Ce cadre théorique permet de suivre, de fixer, voire de transformer cet état de négociation, car l’identification et un judicieux éclairage des facteurs afférents offrent la possibilité de réaliser les changements souhaités.
11 L’étude porte sur un échantillon de deux cents acteurs, répartis en trois catégories : cent chercheurs, cinquante décideurs, cinquante bailleurs de fonds /commanditaires. Pour des raisons techniques et logistiques, l’étude s’est concentrée sur la capitale du Cameroun, Yaoundé, siège des institutions d’État, site de concentration des principales institutions académiques et des structures de recherche, des organismes internationaux et des principales organisations non gouvernementales. L’échantillon couvre 76 institutions publiques, privées, gouvernementales et non gouvernementales : 35 institutions de recherche (dont 3 universités) ; 26 institutions qui financent ou commanditent des études (organismes publics camerounais, organisations internationales, organismes de coopération bilatérale, ong) ; enfin, les 13 ministères sectoriels où s’élabore l’action publique nationale au Cameroun. Il s’est agi d’identifier les secteurs les plus représentatifs de l’action publique au Cameroun, d’y collecter des données primaires, de collecter et exploiter des données secondaires, de confronter par recoupement les données primaires et secondaires et, enfin, de conduire une analyse transversale des résultats. Les données primaires proviennent principalement de trois questionnaires complémentaires élaborés respectivement pour les chercheurs, les commanditaires et les décideurs, complétés par des entretiens aussi libres qu’informels.
Tableau 1| Chercheurs | Décideurs | Commanditaires |
| Désignation de l’institution | Identification de la personne interrogée | |
| Informations personnelles et professionnelles sur l’interviewé | Informations personnelles et professionnelles sur l’interviewé | Description de l’institution de rattachement (s’il y a lieu) |
| Liste des projets contractuels depuis 1990 | Listes des projets commandés depuis 1990, avec les besoins auxquels ils visaient à répondre et les processus de commande | De l’avis de la personne interrogée : nécessité d’études préalables aux décisions |
| Pour le projet contractuel le plus significatif (de l’avis motivé du chercheur) : son objectif, son commanditaire, son financement, sa procédure d’attribution, sa mise en œuvre (durée, composition de l’équipe de recherche, techniques et méthodes, diffusion des résultats) | Pour le projet commandé le plus significatif (de l’avis motivé de la personne interrogée) : (in)satisfaction par rapport aux besoins | Listes des projets commandés depuis 1990 |
| Pour le projet contractuel le plus significatif : ses utilisateurs potentiels, leur association éventuelle à l’étude, les recommandations éventuelles | Pour le projet commandé le plus significatif : impliquait-il des changements dans le plan d’action, les structures ou les procédures de l’institution ? de tels changements ont-ils eu lieu ? leur coût a-t-il été décisif ? | Pour le projet commandé le plus significatif (de l’avis motivé de la personne interrogée) : besoin auquel il visait à répondre, processus d’identification des besoins et de commande, identité et qualité des prestataires, (in)satisfaction par rapport aux besoins |
| Pour les recommandations issues éventuellement du projet le plus significatif : implications en termes d’action publique (de l’avis du chercheur), publicité, prise en compte éventuelle, impact (de l’avis du chercheur) | Pour l’institution : description du processus normal de prise de décision, possibilité d’adaptations en cours de processus | Pour le projet commandé le plus significatif : ses destinataires, la diffusion des résultats, leur utilité pour les destinataires |
| Pour le projet le plus significatif ; a-t-il conduit à une décision ? selon le processus normal ? | Pour le commanditaire : prise en compte des conclusions d’études commandées au moment de la décision | |
| De l’avis de la personne interrogée : avantage d’études préalables aux décisions publiques | ||
| Dans l’expérience de la personne interrogée : sollicitation d’études de recherche avant prise de décision |
La recherche finalisée vue par les chercheurs
12 Les chercheurs de l’échantillon relèvent principalement du secteur public et d’un haut niveau de qualification. Près de 46 % des chercheurs interrogés sont titulaires d’un doctorat, 13 % d’un PhD, et 5 % d’un doctorat d’État. Par ailleurs, les 35 % de prestataires non titulaires d’un doctorat ont généralement des qualifications de troisième cycle ou autres, de niveau élevé. Camerounais à 68 %, les chercheurs interrogés sont, à 51 %, rattachés à des structures de formation de type ou de niveau universitaire. À 40 %, ils appartiennent à des centres et institutions publics de recherche. Les ong internationales représentent 6 % de l’échantillon et les ong nationales 3 %.
13 À partir de ces indications, on aurait pu imaginer une passerelle plus directe entre la recherche et l’action publique, les décideurs et les gouvernants de l’État n’ayant qu’à prendre en compte les résultats de recherche produits par des institutions publiques ou d’État. Pourtant, et fort paradoxalement, l’appartenance majoritaire des chercheurs à des institutions publiques n’empêche pas que l’utilisation de leurs résultats dans l’action publique reste limitée : 80 % des chercheurs interrogés affirment que les résultats de leurs travaux ne sont pas pris en compte par les décideurs. Sur les 33 études les plus significatives, 9 seulement ont inspiré des décisions connues des chercheurs. Ces 9 études ne représentent qu’environ 8 % des 120 études répertoriées pour la décennie 1990-2001.
14 On pourrait imaginer que les études commandées aient une fonction autre que d’informer la décision publique : qu’il s’agisse de la confirmer de manière complaisante, d’afficher un intérêt en quelque sorte « somptuaire » pour la recherche, ou de gérer des relations de clientèle. Les réponses sur les mécanismes d’attribution des contrats de recherche donnent quelques indications à cet égard. Selon les commanditaires, 52 % des contrats les plus significatifs ont été attribués après appel d’offre concurrentiel, pour 32 % de gré à gré dans le cadre de contacts personnels. L’appréciation des chercheurs diffère à cet égard : 26 % des contrats jugés significatifs par eux résultent d’un appel d’offre, et 26 % de contacts personnels. L’interprétation n’est pas aisée dans la mesure où il ne s’agit pas des mêmes projets. Toutefois, si l’on tient compte du fait que 48 % des projets sont considérés par les chercheurs comme ne provenant ni d’un appel d’offres ni de contacts personnels, on peut considérer que les différences d’appréciation traduisent principalement l’opacité des procédures d’attribution. Ce que ces données ne permettent pas d’apprécier, en revanche, c’est l’interférence éventuelle entre l’objet donné à une commande et le mode de sélection d’un prestataire.
15 Le constat d’une faible utilisation des résultats de la recherche (constat qui ne repose pas uniquement sur les déclarations des chercheurs concernés) suppose des éléments complémentaires sur la nature des études commandées, leurs objectifs, leur durée et leur mode de restitution au public.
16 Les décideurs interrogés dans l’enquête citent 114 études commandées par leur institution depuis 1990. Leur répartition sectorielle est diversifiée, les trois principaux commanditaires ministériels représentant sensiblement la moitié du total (urbanisme et habitat, 27 études ; culture, 20 ; éducation, 12), et aucun ministère n’étant absent. Il ne semble donc pas que la sous-utilisation des résultats réponde à un tropisme sectoriel. Ces études sont en majorité orientées vers l’action publique et les questions de développement (62 %). Seulement 25 % sont académiques, et 9 % purement théoriques.
17 Toutefois, si les objectifs des décideurs concernent l’orientation pratique et l’application concrète des résultats, les préoccupations des chercheurs peuvent être assez différentes. Les critères de « signification » retenus par les chercheurs pour définir leur étude comme représentative portent pour 29 % sur la publication scientifique, pour 26 % sur la formation personnelle, et pour 25 % sur l’impact dans le domaine scientifique. L’influence sur les décideurs ne caractérise que 13 % des études significatives. La durée des études jugées significatives témoigne également d’une orientation relativement peu finalisée : 35 % durent moins de 3 ans ; 32 % entre 3 et 5 ans, et 24 % plus de 5 ans. Enfin, on notera que les honoraires tirés de la recherche contractuelle ne sont cités que par 6 % des chercheurs interrogés. Il est clair, toutefois, que la participation à des recherches contractuelles répond avant tout à un objectif de carrière universitaire. Les modes privilégiés de diffusion des résultats en attestent, puisque les publications au sens large (articles, ouvrages, rapports, documents de travail, communications scientifiques…) représentent 82 % du total.
18 Or, ce mode de publication, s’il sert les intérêts professionnels des chercheurs, n’assure pas forcément une véritable communication des résultats. Cela ne témoigne pas d’un désintérêt des chercheurs pour la politique publique, mais plutôt d’une tension structurelle. En effet, sur les 45 utilisateurs de la recherche cités, les décideurs ou l’administration représentent 53 % contre 27 % pour les chercheurs et 21 % pour la communauté dans son ensemble. En ce sens, il existe un décalage certain entre l’insatisfaction affichée par les chercheurs et les modes de diffusion de leurs résultats – lesquels contribuent à en hypothéquer l’utilisation ; ce qui appelle une réflexion sur l’association en amont entre chercheurs et utilisateurs, ainsi que sur les stratégies de restitution, de mise à disposition et de valorisation des résultats de la recherche. En effet, les chercheurs déclarent faire des recommandations ciblées dans 68 % des projets représentatifs. Mais elles sont publiées sous forme de documents à lire. L’accès en devient souvent difficile, sinon impossible, les décideurs n’ayant pas forcément le temps de lire l’ensemble des rapports qui leur sont soumis. Ainsi, du fait de l’inadéquation des modes de communication entre décideurs et chercheurs, et faute d’un espace de dialogue et de concertation, les uns et les autres opèrent au Cameroun dans une indifférence mutuelle non dénuée de suspicion.
Les décideurs et la recherche
19 Malgré l’avis globalement négatif des chercheurs, les décideurs sont unanimes à reconnaître que toute action publique gagne en efficacité chaque fois qu’elle est précédée ou inspirée d’une étude. Ils identifient clairement des besoins auxquels les mesures proposées par ces études pourraient répondre. Ils estiment notamment que les recherches sont utiles pour des besoins de planification, d’objectivité, de clairvoyance, de participation et de gouvernance, d’économie de moyens, de réalisme et de prospective. Ce recours à des études préalables est confirmé par les nombreuses commandes faites pendant la décennie de référence par les institutions d’État (87) ou celles faites pour elles par leurs partenaires internationaux (26).
20 Les trois-quarts environ de ces études recommandent des modifications, soit au plan des structures, soit au plan des procédures. Certaines concluent à l’urgence d’un changement de système (administratif, comptable, législatif, réglementaire, etc.). Pourtant, seules 34 % des études débouchent sur des changements administratifs effectifs. Ce décalage témoigne de handicaps majeurs à la prise en compte des résultats de la recherche, surtout quand ils touchent l’administration elle-même. Le processus de décision caractéristique de l’administration publique au Cameroun, strictement hiérarchique et linéaire, matérialise ces handicaps en multipliant les points de blocage, en s’opposant à la gestion collective et concertée du changement, et en excluant les boucles de rétroaction adaptative. C’est dans ce contexte de verticalité exacerbée que la problématique de l’utilisation des résultats de la recherche dans la décision et l’action publiques pose la question de la gouvernance au Cameroun.
21 La plupart des responsables et des décideurs rencontrés restent donc vagues sur la nature exacte des projets de décision qu’une étude donnée aurait inspirés à leur structure. Cette imprécision ne crée pas seulement le doute sur la fiabilité et la sincérité de l’unanimité que les décideurs affichent ; elle tend à consolider l’affirmation négative des chercheurs quant à l’utilisation de leurs résultats par les décideurs. L’imprécision des décideurs établit ainsi une résistance générique au changement, supposé forcément menacer des situations acquises.
22 L’un expliquant l’autre, les bailleurs de fonds relèvent que 48 % des besoins pour lesquels des études sont financées sont des besoins ponctuels. (On se rappellera que le profil des études jugées significatives par les chercheurs présente, au vu de leur durée, un profil totalement différent.) Il ne s’agit donc généralement pas d’études stratégiques ou prévisionnelles, mais de celles qui permettent de réagir à des urgences pratiques. Leur multiplication dans les institutions d’État garantit des aménagements conjoncturels mais constitue un élément de résistance à tout changement structurel notable. En effet, on observe que du point de vue de la carrière des décideurs, une étude ponctuelle passe pour plus sécurisante qu’une étude à long terme : elle permet de prendre des décisions « rapides », très prisées par les politiques qui entreprennent ainsi des actions au coup par coup, hors projection. Voilà pourquoi la majorité des études doivent, selon les décideurs, durer le moins longtemps possible. Qu’on ne conclue pas, cependant, que les études de longue durée sortent ipso facto les décideurs de cette « navigation à vue ». Car ce serait encore résister à la prise en compte des résultats de la recherche que de commander des études interminables. Cette apparence de paradoxe souligne seulement l’intérêt, pour toute étude de longue durée, de comporter des composantes autonomes, dont les résultats intermédiaires soient mesurables et applicables à court et à moyen termes. La sanction de ces objectifs intermédiaires permettrait aux décideurs et aux commanditaires d’apprécier les progrès, de faire les ajustements qui peuvent s’imposer au cours de l’exécution d’un programme donné.
Bailleurs de fonds et résultats de la recherche
23 Au Cameroun, les bailleurs de fonds partenaires financiers des décideurs et des chercheurs sont, à 26 %, des organismes internationaux ; les organismes gouvernementaux ou non gouvernementaux étrangers contribuent à 36 %. Le secteur privé intervient pour 23 %. Autant dire que, au Cameroun, la recherche de solutions aux questions nationales est majoritairement financée par l’étranger ou la coopération internationale. Les études menées en partenariat, avec une contribution chiffrée et concrète du Cameroun, s’évaluent à moins de 10 % du total. Les études entièrement financées par le budget national se limitent à 6 %. Sans surprise, cette structure de financement se traduit dans les problématiques et les cahiers des charges et vient aggraver la mauvaise interconnexion entre recherche et politiques publiques.
24 Pourtant, les personnes interrogées estiment à 78 % que des études préalables sont utiles avant toute action. Mais 25 % seulement des études qu’ils financent sont des commandes en provenance des utilisateurs locaux potentiels. Les besoins en connaissance de terrain que les travaux visent à satisfaire n’émanent donc pas des structures locales. Ils sont identifiés dans 75 % des cas par les bailleurs de fonds eux-mêmes, à partir de certains de leurs constats personnels (38 %), ou de dossiers techniques (63 %). Les questions identifiées sont certes discutées avec les décideurs ; mais, dans 54 % de cas, cette discussion a lieu a posteriori. La plupart des décideurs nationaux se trouvent donc mis souvent devant le fait accompli (un cahier de charges préalablement établi), sans véritables moyens de discuter avec leurs interlocuteurs étrangers ou internationaux.
25 Cette situation soulève la question des destinataires réels des résultats des études ainsi financées. En effet, si pour les chercheurs ces destinataires potentiels sont en majorité les administrations et les décideurs camerounais (53 %), près du tiers des études financées (27 %) sont conçues au bénéfice prioritaire, sinon exclusif, des institutions non camerounaises, dans le cadre de la coopération internationale, bilatérale ou multilatérale. La disproportion entre l’exploitation dynamique des résultats de ces études par les organismes internationaux et la réticence des décideurs nationaux à les exploiter concerne les deux-tiers de ces études d’orientation et de destination nationales. Bien que les études commanditées ou financées par la coopération internationale aient été cautionnées par les décideurs nationaux en vue de solutions viables et durables aux problèmes nationaux, il se dégage une forte impression d’extraversion des études en général, notamment de celles que financent les bailleurs de fonds, à cause de la réticence des décideurs nationaux à assurer la visibilité concrète des résultats de ces études.
26 L’ambition de service et d’efficacité des bailleurs de fonds se rapproche pourtant de celle, officiellement déclarée, des décideurs. Les bailleurs soutiennent à 78 % la prise en compte des résultats de la recherche, point sur lequel les décideurs sont absolument unanimes. Mais cette différence n’est pas négligeable. Elle devient même hautement significative, étant donné qu’elle concerne l’action pratique, la matérialisation d’une intention d’action et de politique publiques. Le décalage fait penser qu’au moment où les études étaient commandées les objectifs poursuivis par les uns et les autres étaient encore loin d’être identiques, malgré les accords de principe en matière de coopération ou de partenariat. La différence entre les bailleurs de fonds et les décideurs se situe ainsi dans la volonté de mise en application effective des résultats de la recherche financée.
27 Les bailleurs de fonds ne constituent cependant pas une force de pression auprès des décideurs pour l’intégration effective des résultats aux décisions. Aussi vont-ils continuer à soutenir des études ponctuelles et non stratégiques à près de 50 %. Cette tendance est perçue comme de la complaisance de la part des bailleurs de fonds, que les plus exigeants accusent de « ponce pilatisme ». En réalité, les bailleurs de fonds œuvrent dans le cadre que leur offrent les décideurs nationaux, toute tentative de remise en cause de ce cadre pouvant être interprétée comme de l’ingérence.
28 Il n’empêche que dans certains cas, les termes de référence des études que financent certains bailleurs semblent irréalistes, tant aux chercheurs qu’aux décideurs. Et ces bailleurs se désignent régulièrement comme les vrais destinataires des résultats des études financées par eux et retenues avec l’aval des décideurs nationaux. La distance que ces derniers prennent par rapport aux résultats de ces études, et le caractère parfois difficilement applicable de leurs résultats, suscitent des interrogations sur le véritable objectif des études en question. Les décideurs ne s’y reconnaissent plus, et donnent l’impression d’avoir été utilisés comme couverture. Cette impression d’instrumentalisation est confirmée par l’extraversion de certains résultats d’études, qui aggrave le décalage entre la recherche et l’action publique au Cameroun en ce qu’elle fait apparaître une « division du travail » entre les décisions mineures, qui reviennent aux nationaux, et les orientations stratégiques que se réservent subtilement les multinationales et les décideurs internationaux. Quelle que soit l’importance d’une étude et la qualité des résultats obtenus par les chercheurs, le paramètre du financement garde toute sa valeur explicative : au Cameroun, le peu ou le manque d’intérêt à financer la recherche expliquerait le peu ou le manque d’intérêt à utiliser les résultats de la recherche.
29 L’utilisation des résultats de la recherche dans l’action publique est donc loin d’être une question mineure ; sa problématique touche l’ensemble de la gestion de la vie nationale ; ses conséquences posent la question de la gouvernance, que chacun sait étroitement liée à la réponse qu’une nation donnée réserve à la question sensible de sa propre souveraineté.
Conclusion
30 L’utilisation du savoir est la suite logique en aval d’un choix fait en amont, celui de promouvoir la recherche et de valoriser le savoir qui en résulte. Ce choix, ou son contraire, exprime une politique et traduit une option de gouvernance, négative ou positive : on peut en effet choisir de gouverner avec le savoir, de gouverner sans le savoir, et même de gouverner le savoir, cette dernière option revenant à décider contre ce que suggèrent les connaissances relatives à l’objet de la décision. Dans un cas comme dans l’autre, la décision situe le décideur au cœur de la Cité et du vécu social. Compte tenu de cette configuration systémique, la chaîne d’actions qui débouche sur des connaissances exploitables pourrait se fonder sur l’esprit de dialogue et sur le souci de partage, dans le cadre d’un partenariat bien négocié.
31 Dans le cas du Cameroun, la tendance dominante établie par la présente étude est que les résultats de la recherche ne sont pas spontanément pris en compte par les décideurs. Les causes de ce déficit sont multiples, certaines plus dissimulées que d’autres. Cette résistance, sourde mais quasi générale, exprime un déficit de concertation entre les parties impliquées dans le processus de gouvernance. Ce dernier va de l’identification du problème à la mise en œuvre des solutions inspirées par la recherche scientifique. C’est ce contexte de responsabilité partagée qui requiert un mécanisme national de coordination, de suivi et d’évaluation des actions publiques dont l’entreprise nécessite des études scientifiques. Il s’agirait d’un espace interactif et intersectoriel de gestion sociale et de gouvernance, où les protagonistes de l’action publique – chercheurs, décideurs et bailleurs de fonds – pourraient se rencontrer et se reconnaître comme partenaires dans l’évaluation systématique de leurs compétences sectorielles et dans la mobilisation intégrée de leurs performances. Un tel creuset offrirait un espace de coordination scientifique et technique des préoccupations communes, pour une vision intégrée des problèmes à résoudre par des décisions inspirées de la recherche. Les chercheurs se trouveraient ainsi en situation de pratiquer l’interdisciplinarité, conformément à l’approche actionniste, où l’esprit de négociation conduirait l’académisme à intégrer les exigences pratiques de l’ingénierie sociale (Mbock, 1999).
Bibliographie
Références
Mbock C.G. 1999. Les Sciences sociales au Cameroun : de la recherche académiste à l’Ingénierie sociale, Communication au Premier Atelier Transdisciplinaire des Sciences Sociales, Yaoundé, 27-28 janvier.
Silverman, D. 1970. The Theory of Organizations. A Sociological Framework. London: Heinemann Educational Books. [La Théorie des organisations, Paris, Dunod, 1973.]
Résumé
L’utilisation du savoir par la prise en compte des résultats de la recherche scientifique est une préoccupation de la communauté scientifique que cet article se propose d’éclairer en envisageant le cas du Cameroun. Sur le fondement théorique de l’actionnisme, l’étude s’appuie sur une enquête par questionnaire auprès d’un échantillon de deux cents chercheurs, décideurs et commanditaires, complétée par des entretiens. Les données concernent les pratiques de commande, d’évaluation et d’utilisation de la recherche sur la période 1990-2001. Les résultats mettent en évidence d’importantes divergences d’appréciation entre chercheurs, décideurs et commanditaires quant aux pratiques existantes et aux usages souhaitables. Ces divergences reflètent la déconnexion entre les préoccupations proprement académiques et les perspectives d’action publique, de même qu’une structure de financement de la recherche au Cameroun qui sépare la conception des problèmes de la mise en œuvre des solutions. Devant ce constat d’utilisation inadéquate des données de la recherche scientifique dans l’action publique, l’article propose des formes institutionnelles rénovées qui soient à même d’inciter l’académisme à intégrer les exigences pratiques de l’ingénierie sociale.
PLAN DE L'ARTICLE
- Le Cameroun : un contexte contrasté
- La problématique de l’étude de cas
- La recherche finalisée vue par les chercheurs
- Les décideurs et la recherche
- Bailleurs de fonds et résultats de la recherche
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Charly Gabriel Mbock et al. « Utilisation des résultats de la recherche dans l'action publique au Cameroun », Revue internationale des sciences sociales 1/2004 (n° 179), p. 43-51.
URL : www.cairn.info/revue-internationale-des-sciences-sociales-2004-1-page-43.htm.
DOI : 10.3917/riss.179.0043.



