Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Revue internationale et stratégique Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezAttirer et retenir l'activité économique
AuteurJean-Yves Hugon du même auteur
Député, membre de la Commission de la Défense nationale et des Forces armées, Assemblée nationaleLe débat sur l'attractivité appelle un regard critique sur la situation politique, économique et sociale de la France et des réflexions sur les réformes à entreprendre. La culture des indicateurs de performance, des outils d'analyse comparative, tend enfin à se diffuser dans le débat public français. En effet, la France ne peut vivre de ses acquis et doit maintenant repenser son organisation si elle veut préserver sa cohésion, son identité et son avenir. Cette étude sera également l'occasion de voir comment la population française perçoit la nécessité de l'attractivité territoriale de la France. Une politique d'attractivité territoriale réussie est celle qui sait à la fois attirer et retenir.
Savoir attirer
Atouts et faiblesses de la France
2 La France présente des atouts indéniables. La qualité générale de son système éducatif, sanitaire et social, de ses infrastructures de communication et de transport ainsi que sa géographie favorable participent à l'existence d'une qualité de vie si réputée. Mais la France compte aussi nombre de défauts : le poids de l'administration et des acquis sociaux créent trop souvent une sclérose et un immobilisme dangereux pour l'avenir économique de la France dans un contexte de mondialisation.
3 L'attractivité de la France allait jusqu'à présent de soi. Ainsi ne dit-on pas « heureux comme Dieu en France » ? Cependant le sentiment d'un besoin de changement et de réforme se fait sentir de manière de plus en plus accrue au sein de la population française. Cette nécessité devient d'autant plus brutale qu'elle est tardive, au regard des réformes déjà douloureuses entreprises par nos voisins européens. Si le monde économique a perçu cette mutation, il n'en est pas de même pour le monde politique et social.
4 La France doit faire face à une mutation industrielle plus qu'à une désindustrialisation de son territoire. Seule une politique industrielle basée sur la constitution de pôles de technologie permettra de compenser le coût élevé de la main-d'œuvre nationale. Les pôles de technologie consistent à rapprocher des fonctions et activités parfois dispersées et dispendieuses dans le domaine de la recherche, du développement et de la production. Disposer de vraies « Silicon valleys » à la française permet de créer des champions nationaux capables de résister à la concurrence mondiale. Les territoires en tant que support naturel à l'établissement des pôles de compétitivité sont les acteurs du mariage réussi entre innovation, recherche et industrie.
Les défis de l'aménagement du territoire
5 La politique d'aménagement du territoire doit relever trois défis majeurs afin de mener à bien le déploiement de pôles compétitifs.
6 Le premier défi concerne la constitution même des pôles et plus particulièrement le lieu de leur implantation. En raison du coût de tels projets, les institutions européennes financent en grande partie leur constitution et leur installation. Le choix de la répartition et de la spécialisation des pôles se fait en Europe par consensus et non de manière spontanée comme aux États-Unis où le critère de la performance et de la sanction du marché prime sur les mécanismes de planification et d'assistance étatique. Pour être efficace, l'approche européenne de répartition des pôles ne doit pas s'inscrire dans un cadre purement régional mais doit également appréhender l'aménagement de l'espace commun dans une approche globale.
7 Deuxièmement, l'établissement de pôles d'activité constitue un véritable défi pour les collectivités locales et la politique de décentralisation politique. L'implantation de zones industrielles et technologiques bouleverse l'équilibre démographique et social des collectivités localisées en grande périphérie. La création de pôles d'activité entraîne un déplacement de populations locales vers le nouveau pôle économique, au détriment des collectivités les plus éloignées. Le risque est alors de créer une recentralisation économique, qui pourrait remettre en cause l'existence et le maintien des institutions locales des communes désertées. L'idée du pôle inquiète alors qu'il peut également signifier dans certains domaines, une organisation en réseaux, rendue efficace, sûre et peu coûteuse par des moyens de communication de haut débit. Ces réseaux qui doivent innerver le territoire sont aujourd'hui, aussi précieux que les réseaux ferrés et autoroutiers. Le principal atout du réseau est qu'il prévient le déséquilibre économique et sociologique. Il rend les territoires beaucoup plus résistants aux changements de cycles économiques, ou aux changements de paradigmes technologiques qui n'auraient pas été anticipés. Il semble donc dans l'intérêt même de la sécurité des pôles et de l'équilibre des territoires de ne pas concentrer trop d'activités en un même lieu. Cette approche simple de répartition de risque et de richesse garantit une équité dans la gestion du territoire et une sécurité des innovations industrielles.
8 En troisième lieu, la politique d'attractivité du territoire ne doit pas tomber dans certains pièges. Il est à regretter que l'évaluation des performances (ou benchmarking) entre territoires soit limitée à des collectivités voisines et non entreprise à une échelle plus large. Ce mode d'évaluation élargie atténuerait les effets de concurrence entre collectivités. Qu'il s'agisse des collectivités locales françaises ou de nos voisins européens, tous veulent attirer des acteurs économiques sur leur territoire. Il existe donc un risque de concurrence, de redondance et de surenchère dans les politiques d'attraction locale. Les mandats électifs s'inscrivent dans des cycles courts et l'électorat ne perçoit que ce qui est immédiatement intelligible, voire seulement visible. Ainsi, face à la peur du reproche d'un investissement insuffisant, les élus locaux prônent une politique d'attractivité, analysée comme un investissement de moyens supplémentaires plutôt que comme une rationalisation coordonnée des infrastructures existantes. Ces politiques créent un mouvement de surenchère entre collectivités et entretiennent une spirale des coûts. En effet, la tentation est grande de valoriser le territoire et d'attirer les investisseurs au moyen d'aides publiques directes et indirectes, à la limite de la légalité communautaire, qui en réalité ne provoquent qu'un effet d'aubaine. Cet effet peut être accru par la volatilité de la matière grise en matière technologique, les coûts de déplacement étant faibles et les aspirants nombreux. Un autre danger réside dans le fait que les engagements à long terme, démesurés dans leur ampleur, ne prennent pas en considération la situation économique actuelle et future de la France d'une part, et sont susceptibles d'être constamment remis en cause par un électorat pressant et volatil, d'autre part. Les projets d'aménagement du territoire ne peuvent être menés que sur le long terme. Il faudra donc savoir arbitrer entre les priorités à l'investissement territorial dans un contexte de diminution des ressources budgétaires et de forte attente sociale.
9 Enfin, l'expression « pôle de compétitivité » devrait être remplacée par celle de pôle d'excellence ou de performance. En effet, il ne peut y avoir de pôles de compétitivité tels des îlots émergeant d'un océan de non-compétitivité, dont les naufragés seraient ainsi sauvés. Tout le territoire, tout le système doit être compétitif. Il ne suffit pas pour cela, d'organiser et de labelliser des sites technologiques mais il faut entreprendre de réelles réformes en matière de réglementation sociale, administrative et fiscale. Les pôles locaux de compétitivité ne sauraient faire oublier le manque de compétitivité globale d'un pays. Aucun pôle local ne peut être seul, source de dynamisme économique à une échelle mondiale, si le reste du système est déviant et grippé. Donc le système français doit non seulement savoir attirer mais aussi retenir les investisseurs et ses citoyens.
Savoir retenir
10 On parle le plus souvent du départ à l'étranger des étudiants français très qualifiés. Après avoir financé très lourdement leurs études, la France se voit privée de quelques-uns de ses meilleurs éléments. La politique des pôles technologiques a justement pour ambition de les retenir, de les faire revenir. En revanche, on ne parle que trop rarement des personnes peu qualifiées, qui n'hésitent plus à s'expatrier. Même si la nation attend moins d'eux un retour territorial sur investissement, puisqu'elle a peu investi dans leur formation, ils ne sont pas moins source de richesse et d'importance vitale.
11 En effet, pour reprendre un exemple qui a fait débat, il faut parvenir à retenir le plombier français et attirer le plombier polonais.
12 D'une part, comment retenir le plombier français ? Aujourd'hui, de plus en plus de jeunes profitent de l'abaissement formidable des coûts de déplacement aérien et de leur bonne connaissance des langues étrangères et notamment de l'anglais, pour partir à l'étranger. Cette émigration française ne concerne pas uniquement l'étudiant ayant vocation à la recherche, la finance, le management, le barreau ou l'ingénierie. En effet, de nombreux Français peu qualifiés partent à l'étranger à la recherche de tout type d'emploi même subalterne, malgré les protections sociales relatives et les coûts locatifs très élevés. Ces départs ne sont pas liés à un cursus internationalisé, comme ceux des cadres ou des chercheurs, mais sont déterminés par le goût de l'aventure, la soif d'entreprendre et plus concrètement par la recherche de conditions administratives, économiques et fiscales plus favorables. Certains commencent comme serveurs pour finir dans l'import-export, d'autres dans le commerce touristique pour entrer dans le marketing ou le management. Alors que cette tentation était auparavant le rêve de nombreux provinciaux qui désiraient « monter à la capitale », aujourd'hui cette tentation est remplacée par celle de l'étranger. Ce n'est pas la campagne que l'on quitte pour la ville, c'est la France que l'on quitte pour le monde. Certes, les liens affectifs et familiaux demeurent, mais le sentiment national s'estompe. La main-d'œuvre peu qualifiée constitue la force vive des Petites et moyennes entreprises (PME), évoluant dans des secteurs vitaux, tels que le commerce, l'artisanat, les services. Ces secteurs sont d'autant plus vitaux que la relève n'est plus toujours assurée et que la population vieillit. L'évolution de la société commande le maintien de fonctions existantes mais aussi l'offre de nouveaux services, qui emprunteront aux modèles de concentration ou tout au contraire aux dynamiques de réseaux. Cela nécessite d'une part, de disposer du personnel plus au moins qualifié, et surtout désireux de réaliser des projets au niveau local et d'autre part que celui-ci ait confiance en l'avenir et dans les institutions. Le « papy boom » renouvelle également le problème de l'attractivité. Il s'agit d'une opportunité de réorganisation et de réduction des coûts pour l'administration publique, qui pourrait affecter gravement et très inégalement les territoires.
13 D'autre part, il s'agit de savoir retenir le plombier polonais. En période de chômage, alors que le corps social se crispe, le problème de l'attraction des personnes non associées aux pôles de performance technologique et industrielle, mais au quotidien des Français, se pose avec force à l'aube du « papy boom ». Ce personnel, moins hautement qualifié que le cadre ou le chercheur, apporte néanmoins une valeur ajoutée indéniable et une utilité sociale essentielle. Il ne s'agit pas ici de s'interroger sur la question de la sélection des immigrants qui souhaitent s'installer en France, au regard de critères de compétence et de talent, mais plutôt de prendre conscience que cette immigration sera souhaitée et même encouragée par la France en raison de la pénurie de main-d'œuvre dans certains secteurs. Avec l'élévation du niveau de vie de la partie orientale de l'Europe, les migrants vont se faire moins nombreux et les populations déjà émigrées auront tendance à retourner dans leur pays. En effet, le plombier polonais n'essaie pas de s'installer en France, il pratique le « touch and go » c'est-à-dire qu'il travaille périodiquement en France mais habite en Pologne. Ce choix ne s'explique pas simplement par les seuls coûts comparés mais aussi par l'amélioration des conditions de vie en Europe de l'Est. Ces allées et venues des travailleurs polonais créent dans la population française un sentiment de désavantage compétitif et la désagréable impression que la France a perdu une partie de son pouvoir de séduction. Les centres de gravité se sont en effet déplacés. Les Français, très attachés à leurs mécanismes de protection contre la maladie et le chômage, d'assistance maternelle ou de vieillesse craignent que la France ne devienne qu'une terre de passage, un territoire d'accueil humanitaire plus que le lieu d'établissement entrepreneurial.
14 Les acteurs nécessaires à la vie économique et sociale ne sont plus captifs ni des territoires, ni d'une communauté politique. Il faut donc savoir les attirer grâce à des structures accueillantes et favorables qui leur donnent confiance. Notons enfin, que les flux migratoires sont réciproques. Si l'on constate aujourd'hui de nombreux départs parmi la population française, il faut également souligner l'arrivée de dizaines de familles britanniques dans des contrées rurales, comme à Limoges. Ces nouveaux venus font renaître les villages, les écoles, les PME et les exploitations rurales. Néanmoins, l'augmentation de la dette publique, véritable aspirateur de la richesse non encore créée, exerce un frein sur la politique d'attractivité, qui se trouve alors mise au défi.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Jean-Yves Hugon « Attirer et retenir l'activité économique », Revue internationale et stratégique 3/2006 (N°63), p. 143-148.
URL : www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2006-3-page-143.htm.
DOI : 10.3917/ris.063.0143.



