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Revue de littérature comparée

2011/3 (n°339)

  • Pages : 128
  • ISBN : 9782252038116
  • Éditeur : Klincksieck


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Né à Paris le 18 mars 1921, décédé dans cette même ville le 5 mai 2011, le recteur Marius-François Guyard est une grande figure du comparatisme français, même si, au fil des années, sa carrière a connu une double évolution, vers la haute administration dans les services culturels français à l’étranger ou comme recteur d’Académie et vers l’enseignement de la littérature française (XIXe-XXe siècles).

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La vocation comparatiste de Marius-François Guyard s’éveilla dès la première année d’École Normale, en 1942, dans ce « cloître de la rue d’Ulm » qui s’ouvrait plus à la littérature comparée qu’au temps de Romain Rolland (1886-1889) puisque Paul Hazard, cette année-là y était invité. Dans son « Que sais-je ? » sur La Littérature comparée, dont la première édition date de 1951, l’ancien « cacique » de la promotion 1942 rappelle, sans d’ailleurs le présenter ainsi, le souvenir d’« Une conférence à l’École Normale en 1942, [où] Paul Hazard reconnaissait qu’après cinquante années de travail comparatiste », les « questions » posées par les « connaissances linguistiques » des écrivains « demeuraient très mal connues ». À la date où il écrivait ce manuel, et encore en 1961 (date de la troisième édition), il constatait : « Tout ou presque tout reste à faire pour déterminer et plus encore pour interpréter les connaissances linguistiques des écrivains et des groupes littéraires d’autrefois » (p. 42).

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Cette même année 1942-1943, Marius-François Guyard suivait le cours de Paul Hazard au Collège de France, qui était bel et bien d’un comparatisme élargi par rapport à l’intitulé de sa chaire : dans ce cours, resté inédit, comme son ancien auditeur le rappelle, Paul Hazard avait entrepris d’établir à la fois la dette de l’étranger envers quatre écrivains français (Marivaux, Montesquieu, Voltaire et Rousseau) et ce qu’ils devaient eux-mêmes aux autres littératures européennes (ibid., p. 85).

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On comprend dès lors pourquoi Paul Hazard tend à apparaître dans le Que sais-je ? de M.-F. Guyard sur La Littérature comparée comme la figure majeure du comparatisme français, et son œuvre immense comme exemplaire (p. 103-108). Il conclut : « Une génération de chercheurs est trop heureuse quand elle compte un Paul Hazard dans ses rangs ». Une génération à laquelle appartenait pourtant son directeur de thèse, Jean-Marie Carré, et ce fondateur que fut Fernand Baldensperger, fondateur d’ailleurs aussi, avec Paul Hazard de la Revue de littérature comparée en 1921, revue qui précisément consacrait en 1946 un numéro d’hommage à Paul Hazard.

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Pour l’agrégé de lettres classiques, un séjour de deux ans comme assistant à l’Université d’Édimbourg allait être décisif.

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Son étude sur Charles Morgan (1947) relevait de l’affinité élective, même si au sujet du Voyage et d’une apparente analogie avec Les Travailleurs de la mer il pose une question que Jean-Bertrand Barrère, grand spécialiste de Hugo ayant pour sa carrière fait le choix de l’université de Cambridge, avait résolue négativement : fausse piste, fausse source, fausse ressemblance de deux prisons dont, dans deux cas pourtant, le geôlier porte le même nom : Barbet (p. 81).

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En 1954 le grand œuvre allait être une thèse de littérature comparée, préparée sous la direction de Jean-Marie Carré, qu’il avait soutenue comme thèse principale pour le doctorat d’État, (L’image de la Grande-Bretagne dans le roman français 1914-1940).

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Dans la troisième édition de son « Que sais-je ? », en 1961, il en donne une description sommaire (p. 114-115). Il avait voulu « décrire l’aboutissement contemporain et les transformations des thèmes hérités du XIXe siècle, Paul Bourget, Abel Hermant, Jacques-Émile Blanche, André Maurois, Valery Larbaud, Paul Morand, L.-F. Céline », autant d’« héritiers » et de « novateurs ». Il avait voulu montrer « quelle est la part de la poésie, celle de la vérité dans leur interprétation des réalités anglaises, pourquoi ils ont insisté sur tel aspect, esquissé telle difficulté, quel rôle ils ont joué dans la modification des sentiments français sur notre voisine ».

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Son modèle, il tenait à le dire, avait été le « livre précieux de Jean-Marie Carré » dont on disposait depuis 1947, Les écrivains français et le mirage allemand, fruit d’une enquête allant, elle aussi, jusqu’en 1940.

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Marius-François Guyard avait connu l’Institut de littérature comparée de la Sorbonne, où, à son retour d’Édimbourg, il avait été assistant puis chargé de conférences (1949-1954). L’évolution de sa carrière, — et une déception qu’il a bien voulu me confier lors de notre dernière rencontre —, l’ont conduit à privilégier l’étude de littérature française. Professeur de littérature française à l’université de Strasbourg (1957-1963), il occupa une chaire de littérature française quand il revint à la Sorbonne en 1965, cette fois dans l’Institut de littérature française, de l’autre côté du même couloir.

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Ce n’était nullement trahir la littérature comparée. La bibliothèque française porte encore aujourd’hui le nom de Georges Ascoli, qui mourut en déportation. Il avait été professeur de littérature française, directeur de l’Institut de littérature française, après avoir soutenu en 1930 sa thèse principale pour le doctorat d’État sur La Grande-Bretagne devant l’opinion française au XVIIe siècle, dont l’introduction en quelque sorte avait été publiée dès 1927 sous le titre La Grande-Bretagne devant l’opinion française depuis la guerre de Cent ans jusqu’à la fin du XVIe siècle. M.-F. Guyard s’y réfère dans son Que sais-je ? sur La Littérature comparée (p. 112-113 dans l’éd. de 1961) non d’ailleurs sans quelques réserves (ou du moins sans un questionnement). Cette bibliothèque s’est augmentée du fonds Paul Hazard, à laquelle une salle est consacrée : cela ne pouvait que le réjouir.

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Il ne put que se réjouir aussi quand cet institut, après le partage des universités, accueillit les comparatistes qui avaient choisi Paris IV dès 1970 et devint au début des années 1980 UER, puis UFR de littérature française et comparée. C’est son nom encore aujourd’hui et M.-F. Guyard ne put que s’y sentir à l’aise quand, après avoir exercé pendant de longues années les fonctions de recteur d’académie (à Montpellier, à Amiens, à Strasbourg et finalement à Lyon) il y revint comme professeur en 1980.

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Le livre qui fut publié par les Presses de l’Université de Paris-Sorbonne peu après son départ à la retraite, en 1990, D’un Romantisme l’autre (1992), rassemble des textes écrits par lui qui allient harmonieusement l’étude de la littérature française et la dimension comparatiste.

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Ainsi étudier Lamartine, pour Marius-François Guyard, ce n’était nullement renoncer au comparatisme. Je n’en veux pour preuve, dans le Que sais-je ? sur la littérature comparée, que la page où il s’interroge sur la dette de Lamartine à l’égard du baron d’Eckstein, vulgarisateur de l’indianisme (p. 80). Il savait d’ailleurs, en 1961, qu’une thèse était en préparation sur L’Inde dans la poésie lamartinienne, appelée à prolonger, sur un cas particulier, la belle étude d’ensemble de Raymond Schwab sur La Renaissance orientale (1950).

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Il en va de même pour Victor Hugo, pour Paul Claudel, et pour les deux écrivains auxquels, après son édition des Œuvres poétiques complètes de Lamartine (1963), il avait consacré des volumes dans la Bibliothèque de la Pléiade (André Malraux et Charles de Gaulle).

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C’est donc tout naturellement qu’Yves Chevrel, auteur du nouveau Que sais-je ? sur La Littérature comparée en 1989, lui avait demandé d’écrire la préface de ce livre et a traité de « Marius-François Guyard comparatiste » lors de l’hommage qui lui a été rendu en Sorbonne le 1er octobre 2011.

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Après le discours d’ouverture de Jean Mesnard, qui le connut dès l’École Normale Supérieure, prirent place deux communications (Dominique Millet-Gérard et Yves Chevrel), deux séries de témoignages directs ou transmis aux organisateurs, venus du Japon, de Grèce et bien sûr de France, où Marius-François Guyard a laissé un souvenir ineffaçable. Daniel-Henri Pageaux, présent à cette cérémonie, avait pris soin d’établir le relevé des participations de Marius-François Guyard à la RLC et Yves Chevrel de traita de « Marius-François Guyard comparatiste ».

Pour citer cet article

Brunel Pierre, « Marius-François Guyard (1921-2011) », Revue de littérature comparée 3/ 2011 (n°339), p. 377-379
URL : www.cairn.info/revue-de-litterature-comparee-2011-3-page-377.htm.

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