2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Remarques préliminaires sur l’intitulé de ce numéro
Jean-Maurice Monnoyer
Frédéric Nef
Bien avant sa mort brutale, ce numéro avait été préparé en hommage à
David Lewis (1940-2001), dont Frank Jackson et David Armstrong ont pu
dire qu’il a incarné « la métaphysique spéculative la plus puissante depuis
Leibniz ». Lewis a d’ailleurs aussi porté une attention aiguë à tous les problèmes de la philosophie du langage, de l’esprit et de la connaissance, y
compris aux plus techniques d’entre eux. Logicien inventif, il a renouvelé à la
fois la logique modale et la théorie des ensembles dans deux ouvrages capitaux : Counterfactuals (1972), et Parts of Classes (1991). Sa métaphysique
ainsi équipée lui a permis de découvrir des issues encore impraticables pour
la plupart des professionnels de sa génération, remettant sur l’établi du philosophe la question des propriétés, des mondes possibles et des universaux. Son
ouvrage le plus connu On the Plurality of Worlds (1986) présentait déjà un
modèle exemplaire de ce que peut entreprendre une métaphysique spéculative
– et en même temps concrète – : elle apparaît comme un défi au réalisme naïf,
ou comme une contribution à une nouvelle acception de l’ontologie. C’est
d’ailleurs en ce double sens que David Armstrong a discuté ses thèses, lui qui
est demeuré jusqu’au bout son challenger principal. Nous sommes heureux de
livrer à l’occasion de ce numéro la première traduction en langue française de
D. Lewis (un article central de la toute dernière période (1998) rédigé en
collaboration avec Rae Langton), ainsi qu’un texte inédit de D. Armstrong
(2001).
Pourquoi présenter ci-dessous une série d’articles sous la rubrique Métaphysique et ontologie : perspectives contemporaines ? La réponse simpliste serait
de dire qu’après le soi-disant « tournant linguistique » un autre tournant se
serait opéré au sein de la pratique philosophique. Depuis une vingtaine
d’années dans le monde anglo-saxon, et pas seulement sur les rives du Pacifique; depuis quelques années seulement en Allemagne et en Italie, mais pas
encore en France, où les métamorphoses eschatologiques de ce mode de pensée
sont encore dominantes. Le temps paraît venu de remettre en question le régime
auto-réflexif prévalant toujours dans l’exercice de la métaphysique chez ceux,
encore trop nombreux, qui acceptent comme un dogme l’idée que la fin de
cette discipline est inscrite dans son histoire. L’opinion plus ou moins autorisée, mais sûre de son droit, stipule que toute tentative d’élaboration d’une
métaphysique est vouée à la stérilité et à l’obscurité. Son « trépassement » ou
son déclin inexorable empêcheraient d’y voir un domaine d’investigations
rationnelles, qui possède sa propre méthode, comme ses critères propres de
validation des énoncés.
Il y a eu de grands métaphysiciens tout au long du XXe siècle : Bradley,
Meinong, McTaggart, Whitehead, Hartmann, Ingarden, Chisholm, pour ne citer
que quelques-uns d’entre eux. Il est vrai d’autre part que la question a été posée
(tardivement) de savoir s’il fallait construire, en lui conférant une base logique,
une métaphysique de la signification comme l’a proposé M. Dummett (1991).
Peut-être était-ce afin de la distinguer d’une métaphysique de l’esprit, laquelle
est principalement devenue dans la littérature contemporaine une ontologie des
événements et des états mentaux. Un autre numéro que celui-ci mériterait de
lui être consacré.
Il n’est pas utile de noter, cependant, qu’avant Dummett, P. Strawson avait
proposé de rétablir une distinction différente, entre deux ordres de préoccupations, dans son ouvrage classique : Individuals (1959). Il opposait une métaphysique descriptive, et une métaphysique normative, dite de révision ou réductive. La première cherche à dégager les schèmes conceptuels mis à l’Å“uvre dans
l’appréhension de la réalité, que ce soit par le langage ou la perception. La
seconde aurait dû procéder, ainsi que le souligne encore Strawson, en 1985, à
l’occasion de ses leçons du Collège de France, par la correction de ces mêmes
schèmes – une révision que la science nous impose, mais toujours au bénéfice
de la description. Ce renversement hiérarchique d’une analyse par réduction
conceptuelle, a été contesté par S. Haack (1979) : elle suspectait le risque d’un
« platonisme nominaliste » des particuliers abstraits ; puis par D. Lewis, cherchant à identifier ce que peut être une propriété naturelle. Le débat n’a pas
cessé depuis lors, en dépit des progrès considérables de l’ontologie formelle
qui se sont produits dans la même période. Comme les programmes réductionnistes du mental ont pris eux aussi, dans l’intervalle, un tour métaphysique, et
qu’ils ont affaibli la nécessité d’une « montée » sémantique, la démarcation
entre les deux ordres semble aujourd’hui beaucoup plus relative que ne le
souhaitait Strawson, bien que la notion de « schème conceptuel » soit encore
sur le devant de la scène. La philosophie, quand elle se veut vigilante et scrupuleuse, n’a pas oublié les condamnations de Carnap; elle reste tributaire de
l’enseignement de Quine (qui nous oblige à surveiller nos engagements ontologiques), – mais elle est aussi « critique » sous quelque rapport, puisqu’elle se
demande en quoi une connaissance métaphysique est légitime. Face à elle, la
post-modernité continentale, d’inspiration parfois romantique, continue de
croire que la logique est stérilisée depuis Kant, n’offrant qu’une prison pour la
pensée vivante.
Il faut dépasser ces clivages, et aller de l’avant. La perspective transcendantale
et la thématique de l’a priori sont de nouveau d’actualité pour les sciences de
l’esprit, tandis que les impasses créées par les disputes autour du problème de
la référence ont apparemment favorisé un mouvement interdisciplinaire plus
rapide pour tenter d’unifier l’ontologie de façon systématique, sans qu’on puisse
aujourd’hui préjuger des résultats.
Les travaux pionniers de Lewis et d’Armstrong ont servi à montrer que la
logique ne s’identifie pas à la métaphysique, ni la métaphysique à une sorte
de physique supérieure, mais que la nature du lien qui les unit, dans les deux
cas, ne peut se défaire par enchantement. On trouvera ci-dessous une sélection
qui a obéi à deux contraintes : choisir des textes contemporains ; conférer à ce
choix une unité thématique centrée sur le genre d’entités qu’une ontologie
pluraliste se doit de recruter (les propriétés, les accidents, les dispositions et
les universaux). Le programme de fond est plus vaste néanmoins ; il n’est
qu’ébauché par ces contributions. De vraies questions restent ouvertes : devons-nous (définitivement) choisir entre la description et la réduction ? Faut-il éliminer les essences et les classes ? Est-il possible d’individualiser les propriétés
ou les particuliers nus ? Peut-on éviter de recourir à une structuration catégorielle, sinon à une théorie explicative des objets et des faits métaphysiques, à
défaut de quoi il n’y a pas de doctrine générale de l’être ? Autant d’interrogations brûlantes qui constituent l’arrière-plan du débat, où il n’est plus seulement
le cas d’opposer phénoménologie et métaphysique, ni de se demander si l’épistémologie naturalisée contrevient aux engagements théoriques de la philosophie
de l’esprit.
Notre conviction est qu’il existe – selon le mot de E.J. Lowe – une manière
directe de faire ce métier assez mal connu de métaphysicien, qu’on peut dire
« analytique », mais qu’on peut dire aussi abélardienne, comme le prouve ci-dessous A. de Libera. Son trait distinctif est de chercher l’appréhension et la
résolution de certains problèmes, qui ne sont pas toujours inédits, mais qui sont
pour le moins renouvelés quand ils remontent dans le temps bien en deçà de
la science constituée. Beaucoup s’entendent à confondre la genèse et l’histoire
de cette discipline (depuis Aristote, depuis Clauberg) avec la discussion de ces
mêmes problèmes. Par sa diversité, le projet d’un tel recueil est différent : il
est de faire entendre que la métaphysique n’est pas seulement un corpus clôturé
dont il suffirait de redistribuer les énoncés, – mais en effet une discipline en
prise sur son époque, ouverte aux autres exigences des sciences normatives.
Nous ne sommes donc plus ici dans une philosophie du langage comme
philosophie première : bien plutôt nous sommes placés devant la question
centrale des relations internes qui se nouent entre l’analytique des propriétés
(regardant ce qu’est la nature des choses indépendamment de l’esprit), et
l’ontologie par réduction conceptuelle (qui s’appuie sur les instruments de la
raison pour penser le genre de choses qui peuvent être sous le regard de
l’esprit)
[*].
[*]
Merci à Stéphanie Lewis pour son soutien et à Frédéric Ferro pour son aide.