2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Dispositions : les attribuer ou les réduire ?
Jean-Maurice Monnoyer
Les dispositions sont de plusieurs sortes (physiques, artefactuelles, psychologiques). Pour cerner ce genre d’entités, nous sommes contraints d’user de prédicats
et d’expressions conditionnelles. Le problème métaphysique naît de la nature même des
conditionnels contrefactuels qui n’aident pas à capturer complètement la réalité de ce
genre de propriétés. Une distinction paraît s’imposer entre la base d’une disposition et
ses manifestations, mais elle ouvre à de nouvelles difficultés évoquées ici. En termes
contemporains, cette distinction pourrait se voir déplacée à travers la séparation de
l’attribut fonctionnel et du rôle causal strict. Mais il faut dans ce cas subordonner
l’enquête métaphysique à une analyse conceptuelle. Il paraît donc qu’il n’est pas inutile
de séparer les termes conceptuels des types de propriétés que nous envisageons.
Dispositions can be of many kinds (physical, artefactual, psychological). In order to analyse those entities, we have to use conditional predicates and
expressions. The metaphysical problem stems out the impossibility of counterfactual
conditionals to capture this kind of properties. We have to distinguish between the basis
of a disposition and its manifestations bit this difference produce new problems. In
contemporary terms, this distinction could be denied by a categorical monism and would
be modified into the separation between the functional attribute and the strict causal
rôle but then, metaphysical inquiry would be subordinated to a conceptual analysis. It
remains then necessary to separate conceptual terms from those type of propreties.
La discussion portant sur une famille de propriétés qu’on nomme dispositions
s’est envenimée et compliquée depuis quelques années. Les définitions admises
ont été suspendues : on parle plus volontiers de l’attribution possible de dispositions, de leur efficacité causale, et donc des pouvoirs dépendant (ou non) de
ces attributions, comme des incidences que la notion de disposition peut avoir
en philosophie de l’esprit. Ces trois registres, celui du statut modal des énoncés
qui cherchent à les capturer, celui de l’appareil conceptuel des lois de la nature
qui les régissent, ou celui des fonctions qu’elles peuvent jouer dans la direction
de nos croyances, ont suscité déjà quelques débats très ouverts. Nous limiterons
notre examen aux conditions d’identification des dispositions.
ENTITÉS RÉFRACTAIRES ET NON FIABLES
Comment reconnaître une disposition ? L’exemple le plus rebattu par les
philosophes est celui de la fragilité. On attribue à un objet la « capacité » de se
briser ou d’être brisé, s’il est heurté ou jeté. À toute disposition de ce type
correspondrait une manifestation : le bris de l’objet, mais il faut noter de suite
que l’attribution de la fragilité (du prédicat « fragile ») donnerait une proposition
vraie, même en cas où la manifestation n’aurait pas lieu de se produire, et à la
limite au cas où elle ne se produirait jamais. Dans ce registre, se regroupent
d’autres dispositions familières : la solubilité d’une substance quelconque, la
déformabilité d’un matériau, etc. Toute la difficulté est de savoir en quoi réside
cette fragilité si elle n’est pas une capacité occulte. Goodman remarquait sagement : « Les dispositions ou capacités d’une chose (...) ne sont pas moins
importantes pour nous que son comportement manifeste, mais elles nous semblent par comparaison plutôt éthérées » (1984,61). On peut noter que la manifestation ou l’actualisation du pouvoir est alors distinguée de ce qui fonde cette
manifestation, avant même de savoir si cette disposition a effectivement une
« base » qui l’explique. Pourtant cette distinction supplémentaire est loin d’être
évidente. S’il ne s’agit que d’attribuer une capacité à quelque chose ou à une
personne, un tel procédé est évidemment pernicieux, quand on se contente d’une
prédication d’existence. La solution classique consiste à employer le conditionnel, pour analyser la signification du terme « fragile ». On obtient un énoncé
contrefactuel du genre, « si ce verre ou ce vase en porcelaine avait été jeté (ce
qui n’est pas le cas), il se serait cassé ». Mais, il y a de nouveau un risque
d’équivoque. La fragilité est perdue quand le verre est cassé : ce n’est donc pas
elle qui est manifeste. Elle n’est pas même testée dans la circonstance, quelques
conditions propices que nous ajoutions à l’antécédent. (Si je place un vase de
chine sous une presse pneumatique, il se cassera bien sûr, mais je n’aurais pas
rendu manifeste sa fragilité). Il faut en conclure que le rapport existant entre
nos attributions et l’expression du conditionnel n’est pas du tout trivial, fût-il
communément admis, dans la mesure où nous devrions énoncer des clauses
pour ces conditions qui (en principe) ne sont pas assimilables à des causes de
la manifestation. En deux mots, une disposition semble obstinément catégorique, c’est-à-dire qu’elle est toujours non conditionnelle.
Soit l’exemple contemporain de l’étirement. Le physicien possède une formule, à travers le module de Young, pour tester dans les cas de traction, la
capacité d’allongement rapportée à l’unité d’aire de la section droite d’un échantillon quelconque. On peut ainsi calculer, par l’énergie absorbée, jusqu’à quel
moment « tient » un fragment de matériau soumis à une traction. Le physicien
parlera de ténacité, dans le même sens où le philosophe parle de fragilité. Ce
qui est « métaphysique » dans ce genre de questionnement est que nous sommes
pris au piège des matières, tant nos attributions sont toujours, par quelque côté,
toujours mentales. Comme le souligne David Armstrong, nous prêtons indûment
une sorte d’intentionnalité mal placée dans le monde physique. Le fait est que
ne pouvons pas entrer en matière aisément : c’est pourquoi Locke (l’inventeur
des powers) a ajouté l’impénétrabilité aux qualités premières de Descartes.
Il arrive que dans une fonderie, pour connaître l’état de formation de l’acier,
et pour améliorer sa résistance, on arrête brutalement le processus, puis qu’on
fasse des découpes longitudinales afin de connaître « où », pendant le processus,
la fusion dans le mélange s’est ralentie. Le problème est similaire. Il n’est pas
d’acier complètement pur, par définition : il peut contenir des alvéoles, des
restes de silicate, certaines molécules du gaz n’ont pu s’évacuer dans les turbulences de sortie, etc. David Armstrong dit de même, défendant un point de
vue matérialiste (et cependant non physicaliste) : « il n’y a pas de pures dispositions », entendant par là qu’il n’y a pas de propriétés non catégoriques qui
soient définissables par de pures propensités (1989, p. 117-118). Chaque matériau est rangé (chaque variété d’acier par exemple) en fonction du passage
critique que l’on peut établir entre sa déformation élastique et sa déformation
plastique : la courbe s’arrête net, là où nous savons, qu’en fonction de l’effort
subi, le matériau casserait. La gravité du problème aux yeux des scientifiques
est que la fragilité devrait en principe pouvoir être contrôlée, encore faudrait-il
que nous parvenions à exclure les innombrables situations contingentes sur
lesquelles nous n’avons aucune prise (il n’est que de noter, en passant, que
l’enveloppe en acier de l’enceinte de confinement de nos centrales nucléaires
a vu diminuer, sous l’effet des radiations du réacteur, son seuil de résistance :
l’acier déformable deviendrait cassant dans une génération ou deux). Bref, il
n’est pas possible de ranger la fragilité parmi les termes théoriques, en dépit
des paramétrages les plus souples, et si quantité de termes dispositionnels sont
requis tous les jours par les scientifiques, le philosophe peut à bon droit se
demander si un effort de métaphysique descriptive n’est pas nécessaire.
D’emblée, la solution hardie et prometteuse de Carnap, avancée dès Testability
and Meaning en 1936, paraît souffrir de quelques défauts, car le lexique des
termes théoriques, si l’on entend coucher ensuite les termes dispositionnels dans
le lit de Procuste des phrases de réduction, devrait d’abord contenir de vrais
termes théoriques.
On parle aussi de dispositions à propos de choses plus individualisables, par
référence à des objets – ceux qui sont forgés à destination des êtres humains.
On dit qu’un grand nombre d’artefacts sont dispositionnels : une poignée de
porte, un thermostat, une pellicule photographique. Mais on le dira aussi d’une
substance fabriquée, comme un antalgique. Il est admis que des propriétés
naturelles puissent entre elles être combinées, ou enchâssées dans un artefact
(comme la propriété du mercure dans un thermomètre, ou la propriété de l’aspirine dans la disposition effervescente du cachet soluble). On suppose alors que
l’essence des artefacts est dispositionnelle, et que, de quelque façon qu’ils soient
construits, nous ne retenons comme pertinent que le fait qu’ils aient cette capacité à être stimulés, de produire tel effet escompté, ou d’impliquer de notre part
un certain usage. Pour les artefacts simples, la question est ouverte ici par la
nature du lien qui existe entre la constitution d’un mécanisme capable de la
produire, et la disposition telle qu’elle se manifeste. Comme l’a montré Kit Fine
(1994,7), il est trompeur de solliciter des propriétés catégoriques eu égard à
l’essence ou à l’existence d’une chose, et de se contenter pour le reste d’énoncés
conditionnels pour les cas observables. Je ne peux donc pas dire que du temps
mesurable a passé quelque part, ou a été compté quelque part, pour expliquer
que ma montre me donne l’heure chaque fois que je la consulte. Affirmer que
les dispositions sont catégoriques par essence, et qu’elles ne sont manifestées
que par des occurrences, paraît simplement ad hoc.
Cette observation nous entraîne sur la piste d’autres dispositions qui s’attachent aux précédentes par un lien assez ténu en apparence. Sur les dispositions
éthiques et esthétiques, beaucoup d’encre a coulé. Il est difficile d’entrer en
matière là aussi, parce que les
croyances dispositionnelles ouvrent un débat à
plusieurs sorties. Il serait simple de partir de celles qui sont typiquement non
verbales et comportementales (comme la croyance que la chaise où je vais
m’asseoir va supporter mon poids), en laissant en suspens le fait qu’elles sont
très souvent associées à d’autres types d’opérations mentales. Les dispositions
auxquelles nous pensons :
jouer du piano,
calculer, etc., ne sont pas automatiquement mobilisables, mais enfin ce sont bien des pouvoirs que je peux actualiser. Autrement dit, je suis susceptible de produire les événements mentaux
accompagnant des réactions physiques, et correspondant à des manifestations
attendues. Ces dispositions sont attribuées à des personnes, et non plus à des
objets. C’est ce genre de
capacités qui a intéressé Meinong : elles jouent un
rôle psychologiquement décisif, dans la mesure où nous sommes aujourd’hui
tentés de leur attribuer un statut fonctionnel (celui des propriétés
de rôle),
différent des propriétés
réalisatrices qui appartiendraient plutôt à la
manifestation de ces dispositions. L’argument est défendu, sous cette forme, par F. Jackson
et P. Pettit (1990). Sans faire de généalogie philosophique trop hâtive, il faut
noter que Meinong, qui a donné le premier texte moderne d’envergure sur le
sujet
, Allgemeines zur Lehre von den Dispositionen (1919), avait commencé à
s’y intéresser vingt ans plus tôt à travers le cas de l’imagination
[1] : Meinong
reliait les
corrélats (les attributs manifestes) à la disposition
de base, tout en
faisant appel pour établir ce lien à la notion d’
inhésivité : la
permanence de la
base est alors provisoirement suspendue. Son intuition n’est pas caduque (nous
y reviendrons). Elle a l’immense mérite d’embrasser beaucoup de cas très
naturels, ceux qui relèvent de l’acquisition intentionnelle de
compétences dispositionnelles, tel le fait de parler une langue étrangère.
Dans le même registre, on ne saurait passer sous silence le cas devenu
paradigmatique depuis le
Laches de Platon. Il concerne la disposition à percevoir le danger. Le courage – qu’il faudrait définir « implectiquement » dans
les termes de Meinong, et donc à l’intérieur de cette première disposition –
est une disposition de second ordre, une impulsion typique à réagir, ou à se
retenir d’une réponse inappropriée à la perception que quelque chose est
potentiellement dangereux. Mais le problème est ici des plus ardus. En raisonnant par analogie, on risque de se retrouver sur le même terrain que celui
de la fragilité. Il est hors de doute que des histoires personnelles fort différentes sont responsables d’un comportement donné – et à la limite inexplicable –, bien qu’on le juge courageux d’après la manifestation que nous
constatons. Sauf qu’il n’y ait rien de comparable avec le type d’exemple
évoqué dans le champ des matériaux physiques, on affronte à peu de choses
près la même difficulté pour assigner des conditions de vérité aux énoncés
disant que quelqu’un « est » courageux (ou pleutre), alors que rien n’a manifesté jusqu’au moment présent cette disposition, et que rien ne permet non
plus strictement de la prédire. Il faudrait faire appel aux
classes de ressemblance. Mais les dispositions psychologiques y sont particulièrement réfractaires. Je suis incapable de lister l’ensemble des manifestations de la bravoure,
et il y a des actes de courage qui ne sont pas encore répertoriés dans nos
interprétations, à ce moment précis de l’histoire de l’humanité. De deux choses
l’une. Ou bien je refuse de conférer une identité conceptuelle à tout prédicat
psychologique de cette espèce (
généreux,
courtois,
criminel), comme le soutient H. Mellor (2000). Un tel refus l’entraîne à penser que ce sont plutôt les
prédicats
factuels que nous devons considérer comme dispositionnels. Ou bien
je serais contraint de recourir à une thèse explicative et
non réductionniste qui
préservera l’idée que des histoires causales, qui n’ont entre elles rien de
commun, peuvent entraîner quelqu’un à avoir un comportement manifestant
qu’il a possédé, à tel moment, une capacité à se comporter courageusement,
mais sans que les circonstances n’aient pu faire
qu’il aurait dû se comporter
de manière courageuse
[2]. Il n’est donc pas certain que les propriétés dispositionnelles sont nécessairement
intrinsèques, mais nous constatons aussi que
des conditions appropriées ne sont pas
suffisantes pour en attester l’efficacité
causale.
TERMES DISPOSITIONNELS ET PRÉDICATS
Malgré cela, en dépit de leur caractère réfractaire et rebelle, les dispositions
sont presque toujours rapportées à des hypothèses explicatives. On invoque à
cette occasion la hiérarchie existant entre des propriétés de plusieurs types. Trois
sortes d’obstacles se présentent aussitôt. (a) Nous supposons qu’une dimension
causale est impliquée dans la réalité des propriétés : les dispositions ne peuvent
les exemplifier sans produire un effet constaté. Or cette implication n’est pas
seulement réductible à une implication matérielle, et pour cerner le lien de
nécessitation du conséquent, la structure de l’analysans doit lever de redoutables
problèmes du point de vue formel (cf. supra § 3). (b) Nous sommes parfois
obligés de confondre l’instanciation de l’universel – qui est comme le « titre de
propriété » de la disposition – avec la présence d’un universel. L’assignation
de propriétés catégoriques (plus ou moins subvenantes) est également risquée.
(c) Nos attributions peuvent demeurer seulement stipulatives, et il faudrait
d’abord se prononcer sur l’identité de cet universel, afin d’y voir plus clair (§ 4).
Pour leurs détracteurs, les dispositions restent des entités superstitieuses : il faut
entendre dignes de superstition, mais aussi coupables de les entretenir.
Cette objection doit être traitée avec sérieux. Il y a en effet de bonnes raisons
de ne pas souscrire à une adhésion forte, telle que celle qui a été formulée
initialement par Armstrong (1969) : les dispositions sont des causes. Car il est
peu douteux que les adversaires des dispositions ont de quoi justifier de vives
réticences au sujet non pas de ce qu’elles sont, mais des termes en fonction de
quoi nous les attribuons à des états de choses ou à des personnes. Quels sont
les termes dénotant que ces propriétés existent ? De toute évidence, les termes
dispositionnels « sont » des prédicats, ou des expressions prédicatives : s’ils ne
l’étaient pas, nous ne saurions même pas ce qui est en discussion. En particulier,
on ne discuterait de l’identité d’une propriété, quand nous donnons la définition
analytique de l’instance d’une propriété. D’un autre côté, Armstrong l’a soutenu
depuis longtemps, il est rebutant de penser que les propriétés ne soient jamais
que « l’ombre des prédicats ». En dehors de tout parti pris ontologique, on doit
normalement s’enquérir de l’éventualité d’une réduction intégrale des propriétés
aux termes supposés leur correspondre (que celle-ci soit sémantique ou conceptuelle). Un réaliste rétorquera d’emblée, plus finement, qu’en opérant cette
réduction, nous sélectionnons les prédicats pour les faire entrer dans des phrases
de réduction : ce sont alors les prédicats qui sont réduits, non les propriétés
elles-mêmes. Pourtant, il n’est pas interdit, d’après nous, d’exiger un traitement
scrupuleux des prédicats, et de conserver en même temps aux propriétés leur
statut, qui est d’entrer dans la constitution des vérifacteurs.
S’il suffisait, par exemple, de dire que l’eau est capable de passer de tel état
à un autre (se transformer en vapeur, se condenser, se figer en un solide translucide), nous n’aurions fait que décrire des états justement – ou des occurrences
rendant vraies les phrases prédicatives qui contiennent le terme d’espèce eau.
Mais les propriétés électrochimiques de l’eau, qui ne sont pas des propriétés
d’états, ont toujours été dispositionnelles, ne serait-ce qu’en vertu des conditions
initiales que nous supposons connaître. Les prédicats : qui bout à 100o C,
insipide, incolore, propice à l’éclosion de la vie ne sont que des approximations
verbales, et non des contreparties authentiques de ce qui se passerait sur un
autre monde possible, « relativement semblable » au nôtre, comme le dit Lewis.
Ils entrent sans aucun doute dans une classe disjonctive finie, mais une telle
classe est franchement assez peu pertinente quand on entend pénétrer la structure
de l’eau. La découverte de nouvelles textures hydrophobes nous renseigne infiniment plus (aujourd’hui) sur les dispositions physiques du liquide. Le nerf de
l’affaire est donc que les dispositions, si elles existent, et si nous ne faisons pas
de leur existence une propriété ajoutée, ne sont pas indexées par la signification
que nous conférons aux prédicats.
C’est avec Carnap que le combat contre la métaphysique spéculative a conduit
à enrégimenter les termes dispositionnels. L’idée même de ramener les prédicats
dispositionnels à des termes observationnels impliquait la formation de nouveaux types d’énoncés. Notons cependant qu’à la fin du supplément 4, dans la
seconde édition de Signification et nécessité, Carnap se dit conscient que cette
solution n’est pas irréprochable. La construction d’un langage L pour l’établissement d’énoncés de ce type (en général des conditionnels) – c’est-à-dire d’un
langage faisant entrer les dispositions sous les intensions – force Carnap à
distinguer entre un genre de provocation opératoire (pour faire apparaître D =
la disposition, on provoque l’effet attendu), et une analyse structurale. La première, celle qui est fondée sur le comportement, ne pouvant, dit-il, remplacer
la seconde. Certains admettront, après lui, que les dispositions doivent se ranger
sous l’espèce des universaux structurels. Il semble, et peut-être sous l’influence
de Lewis, qu’Armstrong – s’il maintient que l’effet tendanciel d’une disposition
ne mène nulle part – ait lui-même amendé son point de vue. K. Popper soutiendra
aussi, également, quoique dans un esprit différent, que tous les universaux sont
dispositionnels (1973, appendice X, p. 232). Mais à l’époque de Signification
et nécessité, Carnap cherchait à répondre aux objections extensionnalistes de
Quine, pour lequel les dispositions sont tout simplement fumeuses. Son verdict
final ne changera pas : elles resteront, selon lui, des « projections dépersonnalisées de nos capacités subjectives » (The Pursuit of Truth, 1990,75). Carnap
pensait que nous ne pouvons pas ne pas envisager les cas possibles (possiblement
possibles) – même s’ils ne sont pas confirmatifs –, et que nous devrions pour
cela « déplacer » la frontière à l’intérieur de L, en maintenant sous le focus de
l’observation la possibilité de la manifestation d’une disposition. C’est un peu
comme si nous nous demandions pourquoi il se fait que ce morceau de sel n’est
pas soluble dans l’eau lorsqu’il est plongé dans une solution qui est déjà saturée
en sel. Nous observons seulement qu’il n’est pas dissous. Faut-il dès lors proscrire de notre langage le prédicat (inobservable) « soluble », alors que cette
disposition peut être partagée par bien d’autres substances, de composition et
de structures différentes ? La réponse est non : elle donne raison à ce que Lewis
appelle une sparse property, regardant selon lui les tropes – plutôt que les
universaux – dans sa dernière philosophie : être soluble est une propriété basiquement intrinsèque ; être une solution l’est tout autant. L’une ne dépend pas
de l’autre. Quine oppose à cela dans The Roots of Reference (1974,11) un
sentiment de défiance imperturbable, à peine différent de celui énoncé dans Le
Mot et la chose :
« Les termes dispositionnels comme “soluble” et “fragile” expriment leur caractère
dispositionnel par leurs suffixes, et la nature de leur disposition par leur radical verbal.
C’est seulement cette raison étymologique (...) qui fait qu’un terme comme rouge ne
pourrait être qualifié lui aussi de dispositionnel » (1960-1977, p. 310).
Il peut donc à ce stade parler d’une « disposition des mots ». Les propriétés
microstructurelles sont ineffables. C’est-à-dire – très exactement – éliminables
dans un langage bien construit. Nous avons toujours avantage à paraphraser des
énoncés conditionnels subjonctifs (ou contrefactuels) sans en extraire de propriétés ontologiques. Ainsi pour Quine, il n’y a pas de différence fondamentale
entre « donner son assentiment » (pour une croyance), et « être rouge », si l’on
s’en tient rigoureusement à l’idée de la réponse manifeste à une stimulation.
Dans la période récente, S. Shoemaker (1984) a adopté une thèse similaire. Les
prédicats comme fragile, flexible, irascible sont dispositionnels à ses yeux, mais
ce sont des items linguistiques comme les autres. D’autres prédicats : carré, ou
divisible par deux, ne le sont pas. Si l’on suppose à bon droit que toutes les
propriétés confèrent des pouvoirs causaux à leurs instances, il n’y a pas de
raison selon lui de privilégier les premiers. Impossible de faire entrer une
cheville carrée dans un trou rond.
Shoemaker entend ainsi assimiler les dispositions à des propriétés relationnelles que nous permettent de capturer des prédicats appropriés. Son exemple
scolaire dit que les deux propriétés être en acier et être aiguisé, quand elles se
combinent, donnent au couteau le pouvoir de couper. Mais c’est encore prêter
une confiance démesurée à des états stables, tandis que nous savons combien,
par de minimes fissures de l’acier, il arrive que beaucoup de lames bien aiguisées
ne coupent plus. Nous obtenons une thèse faible, relativement au traitement des
dispositions. Affirmer qu’un couteau a une disposition à couper n’est rien
d’autre que substituer un artefact linguistique à une disposition plus complexe
(ou implexe), qui n’est pas susceptible d’être conférée à la base. Le fait est que
la propriété dispositionnelle, si nous supposons qu’elle est présente, peut ne pas
être manifestée pendant un certain temps. A contrario, une feuille de papier est
coupante, quand rien ne la dispose à l’être.
La solution de Shoemaker est différente de celle (plus connue) de G. Ryle,
pour qui les dispositions sont le genre d’entités qu’il fallait pour de bon passer
au rasoir. L’analyse linguistique (naïvement conceptuelle) avait du bon dès lors
qu’elle s’occupait des prédicats nus, hors de toute attribution à des événements.
La solution de Ryle est phénoménaliste, elle se ramène au fait que les propriétés
comportementales d’un particulier (ce couteau qui coupe, cette gomme qu’on
étire) rendent vraie une proposition hypothétique à un moment donné. Mais la
proposition ne dit rien de l’état de choses en tant qu’il a suscité l’apparition du
phénomène. Dans la dernière période, E.J. Lowe (2001) a remis sur la sellette
la lecture de Ryle, mais pour la modifier en profondeur, préférant distinguer les
événements des occurrences strictement linguistiques. Lowe est conscient que
nous devons tracer une distinction conceptuelle entre base catégorique et manifestation : elle n’est pas la même que la distinction catégorielle entre propriétés,
celle qui justifie qu’on sépare les « prédications occurrentes » d’autres formes
de prédications qui ne sont plus stipulatives (l’ontologie des événements et
l’ontologie des pouvoirs relationnels offrent, à ses yeux, deux options concurrentes). Pour Lowe, quoi qu’il en soit, le prédicat « exprime » toujours une
propriété réelle (un universel), que la propriété impliquée soit purement dispositionnelle, ou simplement occurrente. Comme la question centrale des dispositions consiste à savoir en quoi une propriété est présente ou non, indépendamment de sa manifestation, mieux vaudrait dès lors se passer des énoncés
conditionnels qui ne sont pas vérifonctionnels quand ils traitent des dispositions.
En résumé, il est hors de doute que les termes dispositionnels sont des
prédicats. Nous leur donnons des conditions de vérité pour les faire entrer dans
les phrases qui sont pleinement signifiantes. Mais il est contestable de se limiter
à penser que
dispositionnel serait lui-même un prédicat d’ordre supérieur. Lorsque nous nous servons des phrases de réduction, nous préférons une expression
nomologique à une attestation légale préservant la contingence la plus radicale.
Pour Armstrong (1983), rien n’empêche qu’il y ait des formes de nécessitation
singulières, où la relation entre propriétés n’est pas universalisée. Le fond des
choses, pour lui, est que l’instanciation doit rester de type légal, et donc être
une intersection non aléatoire (toutes les choses qui sont
F sont
G, et non pas
K). Cette relation ne relève pas de la signification des termes. Les propriétés
pourraient être
identifiées autrement en étant instanciées légalement de la même
manière
[3].
LA FAILLITE DU CONDITIONNEL
Le débat pour les réalistes consiste à essayer de faire la lumière entre plusieurs
sortes de choses : propensités probabilistes, forces, « vertus », capacités, liabilities. La nature des dispositions a été éclatée sous ces différentes dénominations.
Mais la voie classique est de penser que si nous prenons pour point de départ les
possibilités (logiques) nous comprendrions mieux les dispositions. Une solution
modale de ce genre est-elle toujours convaincante ? Imaginons un galet blanc et
plat : sur une face, j’écris : Ne retourner ce galet qu’en cas de pluie exclusivement;
sur l’autre face : J’ai dit, exclusivement, par temps de pluie. La première personne
venue s’étonnera de l’inscription recto et donc retournera le galet pour lire ce qui
est écrit au verso : la condition « qu’il pleuve » ne gouverne pas causalement le
comportement. Ce puzzle enferme la provocativité de la disposition. Elle commande de ne pas confondre ce qui est logiquement possible, et ce qui est « physiquement (mais aussi) purement possible ». À ce titre seul, les dispositions sont
catégoriquement actuelles. Nous ne pouvons pas démontrer qu’il existe, dans ce
monde, des connexions logiques fortes entre les pouvoirs, et l’actualisation de ces
pouvoirs. S. Mumford explique en quoi il y a là, en effet, une apparence de
contradiction. Dispositionnel signifie d’ordinaire non catégorique.
« Les attributions de dispositions sont catégoriques dans le sens où dire que quelque
chose a une propriété dispositionnelle signifie qu’elle a cette propriété actuellement.
Ce qui est plus que de revendiquer (...) que ces attributions soient vraies, car on
pourrait penser qu’une attribution de ce genre pourrait être vraie sans qu’elle soit
vraie en vertu de la possession de quelque propriété » (S. Mumford, 1998,37-38).
Si nos attributions sont construites en tant que des expressions indicatives d’événements possibles (et à supposer qu’il y ait des possibilia non assujettis au
temps), on est alors en peine pour montrer ce qui les distingue d’énoncés qui
traitent de prédicats non dispositionnels (carré, croustillant, gothique). Ryle
affirme : « les énoncés dispositionnels ne sont ni des comptes rendus d’états de
choses observés ou observables, ni non plus des comptes rendus d’états de
choses inobservés ou inobservables » (1949,125). Sa réduction des phrases
prédicatives à des énoncés subjonctifs ou hypothétiques (si... alors) est correcte,
et l’on obtient – pour définir une disposition – une suite disjonctive finie d’hypothétiques qui ne décrivent que des manifestations variables. L’entité « disposition » échappe néanmoins, étant donné qu’il suffit qu’une seule implication se
réalise. Tandis que notre problème est de savoir en quoi il est vrai (sous quelque
rapport) que la propriété dispositionnelle puisse à la fois être possédée, et
néanmoins invérifiable. Comme le rappelle Mumford, une corrélation historique
a été faite avec le vérificationnisme par le biais du test (l’événement de x « en
train de se dissoudre » est possible, si cet x est plongé dans un liquide au moment
t). L’auteur demande : « pouvons-nous vérifier la proposition qu’un particulier
a possédé cette disposition entre t1 et t2, quand la disposition n’a pas été manifestée entre ces deux moments » (39-45) ?
L’implication matérielle ici est de règle. On a pensé d’abord qu’il suffirait
d’écrire que « Tous les X’s sont P’s » (si un morceau de fer est soumis à un fort
courant électrique, le fer est magnétisé). C’est en effet en ce même sens que
Carnap avait discerné un paradoxe, puisqu’il faut introduire un index temporel,
afin d’appréhender [D]. Dans l’exemple de Testability and Meaning (I, 440) :
« Dx » est une prédication attribuant une disposition : (x est soluble). « Fx, t »
serait (x est placé dans l’eau à un moment t), G x, t serait (x se dissout à t).
Mais comme l’antécédent de toute implication matérielle peut être faux, et
l’implication
être cependant vraie, la réduction n’est pas satisfaisante en termes vérifonctionnels pour justifier que quelque chose soit la cause
antécédente de la manifestation. Carnap, qui concède que la définition de la
disposition n’est pas vérifonctionnelle, s’est d’abord résolu à penser (on l’a vu)
qu’il suffit d’opérer une réduction des termes dispositionnels dans un énoncé
observationnel. Il n’y a, selon lui, que des définitions conditionnelles de nos
attributions, et comme nous cherchons à savoir ce qui est catégorique (pourquoi
un métal peut être écroui et conducteur, ou conducteur et difficile à écrouir),
nous n’avons pas avancé. Nous sommes tentés de croire qu’une valeur de vérité
est associée à telle ou telle attribution qui serait rigoureusement invérifiable,
comme si le caractère d’une évidence indisponible pouvait l’imposer. Or il n’est
pas licite de prétendre « détacher » cela de la vérité d’un énoncé.
On sait que la non-démonstration de l’actualisation nécessaire est faite depuis
longtemps en ce qui concerne les conditionnels contrefactuels. Le grand ouvrage
de David Lewis (1973), exposant le défaut de la contraposée pour les assertions
qui traitent des potentialités (1.9) a servi de caution à nombre d’études allant
dans le même sens : ce n’est qu’en invoquant ce qui est vrai (ou faux) dans
tous les mondes possibles, mais qui pourrait être faux (ou vrai) dans notre
monde, qu’il est nécessairement possible – de dire – qu’il y a, sur ce monde-ci,
des connexions légales. Cette thèse inverse le problème de la contingence dispositionnelle, car pour Armstrong on ne peut jamais savoir a priori que tel
processus causal est une instance d’une loi de la nature. Crispin Wright, dans
Truth and Objectivity (1992), invoque à ce sujet un argument surnaturel. Un
calice en or n’est pas fragile, mais un ange peut faire qu’il se brise, tout comme
un courant magnétique puissant peut dévier l’aiguille d’une boussole indiquant
le Nord (137). Il est toujours possible (logiquement) d’invoquer d’autres circonstances dans lesquelles la manifestation attendue serait entravée. En principe,
si l’événement ne se produit pas, la cause c n’a pas été impliquée. Une cause
c produit son effet e, en sorte que si l’effet ne se produit pas, nous admettons
aussi que c n’aurait pu déclencher accidentellement l’événement supposé. Or,
l’événement pourrait quand même se produire dans d’autres circonstances qui
ne « répondent » pas des concepts a priori, dont nous entendons croire qu’ils
sont dispositionnels. La contingence nécessaire de notre monde est-elle réfutée
par ce défaut d’actualisation ? Je peux casser quelque chose qui n’est pas fragile,
certaines choses non fragiles pourraient se fragiliser ou s’endurcir. Un objet
pourrait perdre sa disposition à me sembler tel en fonction de circonstances
n’ayant jamais permis de la manifester. Plus encore, une chose dont je n’ai pas
eu de concept pendant longtemps pour me référer à une certaine disposition la
possédant, pourrait en posséder une. Les conditions standard d’observation de
la rotation de la terre en sont un bon exemple.
Quoique cette fallacy du conditionnel ait été clairement récusée par J. Barwise
dans un texte fameux (1989, ch. 5), il n’est pas suffisant de remarquer qu’il
accepte en gros la conception sémantique de Quine. Il ne la corrige qu’à l’avantage des conditionnels voulant des paramètres : ceux qui sont donnés par la
situation ou le contexte. Mais Barwise n’estime pas impossible que les contre-factuels nous disent quelque chose des dispositions. Contenant dans les mêmes
limites le type de généralisation dont elles sont l’expression déguisée, il va
au-delà des simples cas de suffixation douteuse où les ramenait Quine. De
l’autre, les affirmations récentes de Lowe, qui soutient que les possibilités
métaphysiques anticipent sur ce qui est empiriquement réel, ont quelque plausibilité. Un arbre pousse et se ramifie, mais sa matière (au sens étymologique)
n’est pas modifiée, et la science nous dit pourquoi. Lowe oppose ainsi à D. Lewis
que c’est une assomption gratuite de supposer des segments temporels pour des
objets perdurants : ce n’est là qu’une solution encore sémantique au changement intrinsèque (1998,134).
L’IDENTIFICATION MÉTAPHYSIQUE OU CATÉGORIQUE
Quand on évoque la réalité des dispositions, depuis Mackie (1977), on est
enclin à imaginer un dualisme entre les propriétés de la base (grounds), et celles
de la manifestation : les unes sont de premier ordre, les autres surviennent sur
les premières. Mais il se pourrait qu’au lieu de survenir, les propriétés de second
ordre « activent » la disparition des premières. Le phénoménaliste conviendra
que pappabile est une disposition de certains cardinaux éligibles au pontificat :
une fois le pape élu, il n’y a plus de cardinaux qui soient pappabile. En revanche,
pour le réaliste, la base est résumable au fait « d’avoir » une propriété intrinsèque
(et donc duplicable telle que). Imaginer des antidotes à l’efficacité n’y change
rien : le poison est bien létal – même s’il n’est plus mortel parce que son action
a été empêchée. D’où vient sinon que des propriétés intrinsèques puissent
devenir extrinsèques pour leurs porteurs, et qu’il arrive (aussi) que des histoires
causales diverses produisent une manifestation identique ? Sous cet angle, fragile ou pappabile, seront des prédicats incomplets. Il faudra préciser : « fragile
dans certaines circonstances d’activation », « digne d’être choisi pour pape »,
en vertu de qualités x ou y.
Mais cette hypothèse déstabilise la base, qu’elle rend disjonctive ou superflue.
Le réaliste s’accroche à l’idée que les bases ne se tiennent pas en retrait : elles
ne sont pas dispositionnelles « en soi », pour la raison que les propriétés catégoriques ne sont pas contrefactuelles, mais justement actuelles (§ 3). Les conditions antéposées, même quand elles ne sont pas incongrues, ne rendent pas
l’énoncé informatif, et la conjonction d’énoncés conditionnels descriptifs peut
toujours être falsifiée. H. Mellor donne un exemple d’accident nucléaire où le
réacteur est prêt à exploser. Des sécurités sont mises en Å“uvre juste avant que
la manifestation de l’accident ne se produise (1994,167). Un autre exemple
(inversé) est la disposition à apparaître aux rayons X, dont on ne saurait dire
que les os humains ont gagné subitement la disposition à se révéler de cette
façon (Mumford, 56). Le concept manquait ici, avant que la disposition ne soit
activée. Dans l’exemple précédent, la manifestation était écartée in extremis.
Bref, la séparation éventuelle des deux types de propriétés, tantôt se fait conceptuellement avant que la séparation ontologique ne soit affirmée, tantôt la disposition n’entraîne pas du tout l’emploi du conditionnel. Il demeure valable de
maintenir que l’analyse conditionnelle est un préalable à l’attribution d’une
disposition, mais sous certaines réserves importantes. Par contre, il est faux de
prétendre que les deux approches (par les conditions appropriées, ou par les
effets potentiellement imprévisibles) soient mutuellement compatibles.
Charlie B. Martin s’est opposé sur ce point à D. Armstrong. B. O’Shaughnessy
ne craignait pas d’affirmer déjà, indépendamment de lui, qu’il fallait ne pas
confondre la base qui cause la disposition, avec la base qui cause la manifestation de cette disposition (1970,5). Il y a donc une asymétrie explicative, mais elle
permet à Martin de prendre ses distances avec l’explication fonctionnelle causale
qui domine aujourd’hui. Pour Martin, les propriétés attribuées aux dispositions
« inhèrent » complètement dans leur objet, et sont indépendantes d’aucune stimulation. Elles sont qualitativement catégoriques, et métaphysiquement non-testables. Il ne croit pas (comme d’ailleurs Meinong) que ces propriétés soient
épisodiques, ni introspectibles. « Chaque propriété catégorique, dit-il, qui serait
manifestée par quelque dispositionnalité prétendue est elle-même candidate à son
remplacement par quelque dispositionnalité supplétive » (Powers for Realists,
178). Son insistance en faveur d’une interconnexion, d’une réciprocité et d’une
corrélativité foncières, l’invitent à proposer une « perspective limite ».
« La catégoricité pure d’une propriété ou d’un état est tout autant un mythe et un
artifice philosophique que l’idée d’une pure disposition. Toute propriété intrinsèque
est comme la face de Janus, et ce n’est qu’à la limite de l’abstraction irréalisable
qu’on peut penser qu’il y a des propriétés séparables en soi. Aucune des propriétés
intrinsèques, jusqu’à celles des particules élémentaires ou des propriétés ultimes des
régions spatio-temporelles du champ électromagnétique, ne sont dans le sens de
Thomas d’Aquin, purement en acte, c’est-à-dire purement catégoriques. Elles ne sont
pas, et en effet ne peuvent pas être, les manifestations de tout ce dont elles sont
capables. (...)
La catégoricité et la dispositionnalité d’une propriété ou d’un état sont distinctes
abstraitement, mais non séparables actuellement, et aucune propriété informelle ne
peut manifester toute sa dispositionnalité simultanément.
Ce n’est pas qu’une propriété intrinsèque ou qu’une qualité soit purement catégorique
parce que sa capacité dispositionnelle “survient” sur elle (...). La disposition est aussi
basique, et irréductible, que sa catégoricité » (1993,184).
Ainsi la réalité des dispositions et l’attributivité (une possibilité ontologique qui
ne dépend pas de l’attribution formelle) ne sont plus séparables. Pour Charlie
Martin, seules les propriétés mathématiques sont purement en acte, mais les
propriétés quantiques ne sont que des instanciations de propriétés, ne pouvant
jamais épuiser à chaque moment celles des particules et des segments d’espacetemps. Johansson soutient lui aussi que les propriétés des constituants sub-atomiques n’expliquent pas les pulsations dispositionnelles de la matière (dispositions~flutters) (1989,170).
On devrait même comparer ce point de vue avec l’inactualisme de Meinong,
qui contient en germe l’idée que l’inconstance de la base n’appelle pas une
transcription modale. Frédéric Nef commente ainsi :
« On pourrait évidemment, dans le cas du verre, soutenir que la propriété de fragilité
est la même chose que les propriétés de la base (que c’est une autre manière de les
nommer) et donc que l’on pourrait, pour éviter tous les pièges de la modalité, identifier
purement et simplement les deux types de propriété (de la base et des corrélats).
Cependant, il n’en est rien, car une analyse plus attentive nous montrerait que la
propriété de second ordre n’est pas “fragile”, mais “pouvant se casser facilement”
(dont elle n’est qu’une abréviation), et l’on ne peut alors facilement identifier les deux
types de propriétés, car elles apparaissent de deux types très différents, l’un relatif à
une structure physique, l’autre à un comportement (physique) » (F. Nef, 2001,90).
Il y a, en réalité, un soupçon très fort que nous ne puissions souscrire à l’identification complète de la base. Mais il y a aussi une division possible entre deux
sortes de monismes, une fois écarté le dualisme des propriétés, qui mène à une
impasse (S. Mumford, 18-19). Il y aurait un monisme (dispositionnel) des manifestations, et un monisme catégorique radical. Mumford se propose d’illustrer
les limites théoriques de ce dernier, en adoptant une stratégie astucieuse.
D’abord, il s’agit de comprendre qu’on ne peut se passer d’une ontologie des
propriétés. Les sparse properties de Lewis permettent de parler de la ressemblance dans une acception réelle (deux choses fragiles se ressemblent l’une
l’autre de telle façon que deux autres choses ne le font pas). Cette ontologie des
propriétés entend fournir pour les énoncés contrefactuels des vérifacteurs qui
sont de telle sorte, que de tels énoncés (au sujet de ces propriétés) soient des
énoncés contingents vrais. Mais l’objection centrale demeure : les bases catégoriques peuvent être différentes, d’une chose fragile à une autre chose fragile.
Ensuite, on est en droit, selon Mumford, de mettre en doute la leçon admise
qui veut que la propriété de second ordre (la fragilité) « survienne » sur la base.
Si partager une propriété entraîne toujours la ressemblance, la converse n’est
pas vraie. D’où l’avantage qu’il y aurait, semble-t-il, à suivre la thèse de
J. Lowe : la prédication occurrente enveloppe l’attribution d’un certain mode
de propriété (un trope instanciant eo ipso certaine propriété). Revenons un
instant sur l’idée séminale de Martin. Comme le rappelle S. Mumford, les
« pouvoirs » en question figureraient parmi les vérifacteurs de nombre d’énoncés
conditionnels, mais non pas de ceux desquels la vérité est établie par une preuve
logique. Les énoncés de pouvoirs conditionnels ne peuvent pas être analysés en
termes d’énoncés conditionnels. Pourtant, cela ne signifie pas que la possession
d’un pouvoir relationnel ne soit pas le vérifacteur de l’énoncé d’un conditionnel
dans d’autres occasions. Charlie Martin n’admet que des conjonctions « constantes » entre particuliers : il ne prétend rien prouver qu’une certaine coïncidence
cosmique.
Plus modeste, la stratégie de Mumford est de se concilier les vertus dormitives
de Molière : elles sont pour lui des expressions trivialement vraies de quelque
chose de réel (encore que l’explication fournie ne soit pas catégorique : il n’est
pas impossible, dixit Lewis, que quelqu’un vous vende de l’opium de contre-bande pour un soporifique). Les dispositions en ce cas causent effectivement
leurs manifestations ; elles ne les expliquent pas causalement (141). La faiblesse
du monisme catégorique est qu’il voudrait faire de même avec des universaux
causalement inertes. La solution de Mumford revient donc à dire que les dispositions sont admissibles en termes fonctionnels, mais qu’elles demeurent
caractérisées par ces derniers (les universaux) en tant que propriétés dénotantes
simpliciter. Il n’y a aucune nécessité pour les identifier d’avoir à les réduire.
La leçon des dispositions est ainsi faite que celles-ci peuvent être suspectes,
mais ne sont pas toujours métaphysiquement suspectes. Elles obligent à redéfinir
le cadre modal. Ce sont des possibilités hétérodoxes – des quoddities, si l’on
peut former ce néologisme. Elles adressent aussi un défi redoutable à l’admission des universaux non instanciés. La métaphysique des propriétés se voit ainsi
confrontée à un tournant réalistique, tant à l’égard de nos attributions que des
conditions logiques de leur admission. On peut aujourd’hui accepter une définition fonctionnaliste, du type de celle de F. Jackson (moins sophistiquée que
celle de Mumford). Pour lui, les dispositions ne sont pas les causes de leurs
manifestations, car « avoir une propriété » est une propriété spéciale, et si nous
la disons jouer un rôle causal, nous ne la confondons pas avec sa réalisation
dispositionnelle. Jackson reconnaît, avec Armstrong et Martin, qu’il n’y a pas
deux propriétés, mais qu’il reste une différence entre ce qui est causalement
explicatif et ce qui est causalement efficace (1996,264).
Pour désenchanter les dispositions, pour leur enlever ce caractère non fiable
(finkish, dit Lewis), il semble impératif de leur attacher une vérité conceptuelle,
ou alors de ne considérer que des relations entre événements ou des tropes. On
observe que ce ne sont pas des lois de la nature, au sens des lois « de fer », qui
suffisent à fonder de telles relations. Il est contre-intuitif de penser qu’une
machine est disposée à me rendre de la monnaie, parce qu’un mécanisme a été
adapté à cette fin. Au plan fondamental, je ne dirai pas non plus que ce sont
les propriétés légales du méthane qui le « rendent » inflammable.
Il faut garder des raisons et opérer une restriction, là où elle s’impose, contre
les résidus magiques. Ce qui est non dispositionnel, c’est plutôt l’étrange attribution qui regarde la ressemblance quand elle est insaisissable (elusive), et c’est
souvent le cas. Ce qui n’est pas fondamental – et là encore non dispositionnel,
au sens métaphysique –, ce sont les propriétés nombreuses de la vie courante,
ces propriétés démotiques exportées vers les objets : jetable, portable, serviceable, etc. La percée de la métaphysique directe aide à reconnaître les provocativités authentiques. Elle aide aussi à tracer plus clairement la séparation entre
le rôle fonctionnel et le rôle causal.
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[1]
Alexius von MEINONG,
Phantasie-Vorstellung und Phantasie, Gesamtaufgabe, Band 1,1969,
p. 196
sq.
[2]
C’est à partir de cet argument que F. Jackson et D. Braddon-Mitchell (1996) soutiennent que
les propriétés psychologiques ne sont pas les
causes du comportement, et ne sont pas
fonctionnelles
au sens strict, 265.
[3]
ARMSTRONG (1983), ch. 6.