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Revue de métaphysique et de morale

2002/4 (n° 36)


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Depuis plus de quatre-vingts ans, Bibendum donne le la gastronomique en France. Plus récemment il s'est implanté dans d'autres pays européens, et maintenant le voilà qui débarque aux États-Unis, à New York depuis octobre 2005, à San Francisco depuis octobre 2006. Que signifie cette nouvelle aventure [1][1] Voir aussi mon article « Michelin in America, » Gastronomica,... ? Michelin y avait déjà pensé dans les années 1980, mais sans y donner suite. À la même époque, Gault et Millau avaient publié un guide gastronomique de New York, ce qui demeurait une entreprise isolée.

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Aujourd'hui, le terrain culinaire est bien différent de ce qu'il était il n'y a qu'un quart de siècle. Il n'est pas trop de parler d'un bouleversement du paysage gastronomique des deux côtés de l'Atlantique. À n'en pas douter, il s'agit d'une mondialisation de la gastronomie en tout point ­ production, réception, consommation, critique. Par contraste avec l'internationalisation de la cuisine française à partir du XVIIe siècle, qui prend son essor au XIXe avec Marie-Antoine Carême (1784-1833) et triomphe au XXe, cette mondialisation a créé au XXIe siècle un paysage culinaire nettement postmoderne. Celui-ci comprend un territoire bien plus grand que le modèle classique. Surtout, il s'en distingue par l'esprit qui le caractérise et les approches qui y dominent. La francisation d'autrefois ­ c'est-à-dire le fait d'imposer les pratiques et les principes de la cuisine française ­ fait place à de véritables échanges culinaires entre pays. Fini le colonialisme d'Escoffier, qui trouvait dans la cuisine « une des formes les plus utiles de la diplomatie [2][2] Le grand chef continue : « Appelé dans toutes les parties... ». Dans ses nombreuses tournées et conférences de presse, Jean-Luc Naret, directeur des Guides Michelin en Amérique, répète inlassablement que c'est « en toute humilité » que Michelin vient à New York. Regardons de près les Michelin 2006 et 2007.

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Les informations fournies par le Michelin reprennent le schéma Michelin standard. Le système des étoiles demeure, fourchettes et cuillères restent en place, en rouge si l'endroit le mérite. L'édition 2007 ajoute les élus du Bib Gourmand ainsi que des repas à moins de 25 dollars, des lieux pour déguster un brunch, d'une part, et dîner tard, de l'autre.

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Le Guide rouge New York risque de déconcerter ceux qui prisent la sobriété du Guide rouge classique. L'objet éditorial résulte d'une décision bien réfléchie. Importer le Guide rouge classique sans l'adapter aurait été tout à fait suicidaire [3][3] Jean-Luc Naret, cité dans le Wall Street Journal, 10 juin.... Depuis les photographies en couleur jusqu'aux graphiques, l'illustration confine au tape-à-l'œil. L'intérieur de tous les hôtels est photographié ainsi que celui de tous les restaurants étoilés. En supplément, pour ces derniers, face à la description du restaurant, on trouve une recette (guide 2006) ou une sélection des plats de la carte (guide 2007). Chacun des seize quartiers de Manhattan répertoriés (neighborhood) ainsi que les quatre divisions limitrophes de la ville (boroughs) ont droit à un plan, un bref historique et des photos de lieux caractéristiques. Ce nouveau « look » se voit complété par un plan du métro en troisième de couverture et par quelques pages publicitaires.

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Ainsi, et c'est une nouveauté, le Guide rouge New York est bavard. Au lieu des bribes de phrases résumant les attraits d'un établissement, chaque établissement cité bénéficie d'un un paragraphe, sinon deux ou trois qui tentent tant bien que mal de mettre au clair l'impression que produit l'établissement ­ par les fréquentations, l'approche culinaire, le décor, l'ambiance... Ces caractérisations ont été vivement critiquées dans la mesure où elles n'amènent à dire que du bien. Au cours d'une discussion lors de la sortie du guide 2007, M. Naret a confirmé ce biais positif : se trouver sélectionné dans le guide, avec ou sans étoiles, ne peut avoir que du bon. Aussi ne dira-t-on de mal d'aucun des élus. Il en résulte une certaine fadeur. Faire rédiger les descriptions du guide 2007 par des Américains n'apporte pas d'amélioration sensible. Cette neutralité nécessairement sans couleur est une conséquence de l'idéal auquel souscrit le Michelin. Ce guide fuit le singulier parce qu'il prétend véhiculer un code culturel. La singularité du Michelin se trouverait justement dans le refus de la singularité.

Juge, tribunal ou plébiscite : les guides dans le paysage gastronomique new-yorkais

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Pour mieux saisir le rôle que le Michelin peut espérer jouer aux États-Unis, apprécier sa réception outre-Atlantique, il faut comprendre le guide gastronomique en tant que genre éditorial. Il faut le situer par rapport aux trois prototypes du guide gastro-culinaire : le juge, le tribunal et le plébiscite. Apparu à un moment critique de l'histoire culinaire, chaque avatar du guide répond à des impératifs particuliers. Bien que tous trois ­ en de nombreuses permutations ­ coexistent à l'heure actuelle, il n'en est pas moins vrai qu'ils se distinguent par leurs ambitions comme par leur fonction.

Le juge

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Le plus ancien guide gastronomique à proprement parler remonte aux chroniques de l'Almanach gourmand (1803-1812) de Grimod de La Reynière. Opiniâtre, Grimod rend ses jugements sans appel, il règle, il codifie, il normalise auprès d'un public peu sûr de lui en matière de goût. Les juges d'aujourd'hui eux aussi choisissent les journaux et les revues, auxquels il faut ajouter désormais des blogs. Pour rendre leurs jugements, ils s'en réfèrent au tempérament de l'individu autant qu'aux normes culinaires reconnues [4][4] On doit y inclure, outre les journaux (New York Times,.... À l'occasion, ces jugements suscitent des commentaires des plus passionnés de la part des lecteurs. Les inconditionnels de Ruth Reichl, ancienne responsable gastronomique du Times, n'acceptaient pas son successeur. Frank Bruni, actuel critique du Times, provoque des réactions extrêmes, même s'il semble y avoir un accord sur le fait qu'il « s'améliore ». Il s'ensuit que les New-Yorkais avertis n'identifient pas la critique au journal, mais bien à son auteur. Ce phénomène, qui s'observe également en Angleterre, serait moins marqué en France [5][5] Certains vont jusqu'à trouver dans la critique culinaire.... Si les blogs se permettent des appréciations encore plus personnelles, voire excessives, il s'agit de ce même modèle du guide juge.

Le tribunal

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Le Guide rouge de Michelin est le type même du guide tribunal, ce qui n'est que justice puisqu'il l'a inventé. L'anonymat assure que la personnalité des juges n'y joue aucun rôle. Les guides américains qui illustrent ce modèle sont ceux de l'Association américaine de l'automobile (AAA) ou encore de la compagnie pétrolière Mobile. Ils ressemblent au Michelin des débuts dans ce qu'ils sont censés servir l'automobiliste. Toujours est-il que les guides américains n'ont jamais prétendu jouer sérieusement le rôle du critique, même s'il est évident qu'un restaurant se réjouira d'afficher une bonne note de Mobile ou de l'AAA. Le Michelin, par contre, incarne la critique gastronomique au plus haut niveau. L'anonymat des inspecteurs ­ qui frise le fétichisme ­ comme la rigueur de leur formation ­ sans équivalent américain ­ apportent la garantie du sérieux de l'entreprise et du bien-fondé des évaluations. Les étoiles relèvent d'un code culturel qui dépasse le seul individu. D'où l'insistance sur l'équivalence rigoureuse de tous les restaurants trois et deux étoiles. Où qu'ils soient, en France, en Grande-Bretagne, en Italie ou ailleurs encore, c'est le même étalon-or, le même code, les mêmes critères qui entrent en jeu.

Le plébiscite

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Le modèle du guide plébiscite est sans conteste le Zagat [6][6] Le Zagat, du nom des fondateurs Tim et Nina Zagat,..., le premier à faire appel à tout un chacun pour rendre compte du paysage culinaire. Franchement populiste, soit, pour reprendre la caractérisation habituelle, « démocrate », le Zagat n'est pas et ne prétend pas être un guide critique. Les votes pour le guide de New York enregistrent les évaluations de quelque 5,4 millions de repas par plus de 30 000 individus supposés gourmands. S'échelonnant de 1 à 30, les notes prennent en compte séparément la nourriture, le décor-ambiance et le service. Le coût moyen d'un repas est également précisé. Les restaurants sont présentés par ordre alphabétique, avec des classifications supplémentaires par type de cuisine. Sont mentionnés les « grands favoris », les repas à prix fixe, le quartier, les spécialités. Depuis quelques années, il peut se consulter également en ligne (par abonnement).

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Étant donné leurs orientations divergentes sinon contradictoires, il n'est pas surprenant que l'arrivée du Michelin ­ prototype du tribunal ­ provoque des réactions parfois négatives de la part d'un public qui n'y est pas habitué. Ainsi, des partisans du Zagat voient dans la neutralité affichée du Michelin un refus d'engagement. En effet, un délice, et non le moindre, que procure la lecture du Zagat sont les remarques à l'occasion démesurément (et drôlement) méchantes, citations de ceux qui ont répondu au questionnaire du guide [7][7] Le site web pour Zagat's affiche certaines remarques.... Le New York Times non plus, suivant la personnalité du critique en titre, ne s'embarrasse guère pour dire ses quatre vérités. Alors que, dans le cas du Michelin, il résulte de l'impartialité affichée une occultation de l'élément proprement critique, puisque celui-ci se trouve en amont de l'évaluation. D'où l'insistance des porte-parole du Michelin sur leur méthodologie, l'intégrité du processus de sélection, la probité des inspecteurs, le sérieux de la formation, le nombre de visites que représente une sélection (de huit à douze pour les restaurants étoilés).

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Toujours est-il qu'un certain public, que l'on suppose en majeure partie new-yorkais, s'est révélé réfractaire à ce que les lecteurs perçoivent comme des ukases de cette entreprise étrangère. Habitués aux jugements patentés du Zagat et des journaux, aux raisonnements qui justifient ces jugements, et surtout à l'esprit critique qu'ils mettent en évidence, ils rechignent aux décrets du Michelin. En fait, en tant que système, le Michelin se veut et se doit d'être sans esprit et sans âme. Il est beaucoup plus difficile d'entretenir un rapport passionnel avec un système qu'avec un individu. L'impersonnalité, l'austérité du Michelin n'accrochent pas ceux qui cherchent à savourer l'« expérience » ou l'ambiance d'un établissement. Les verdicts d'une autorité ne répondent pas à ce qu'ils cherchent dans un guide.

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Nonobstant ce handicap, dans un monde inondé d'informations, le Michelin possède un atout : sa marque. C'est de longue date un label prestigieux, des générations de gourmands ont juré fidélité à cette publication qui est devenue une institution à elle seule. Ce prestige permet au Michelin de sortir de la meute devenue encore plus nombreuse par les blogs qui se multiplient à une rapidité ahurissante [8][8] Voir la comparaison de J. Reynolds entre le Michelin....

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Pour quel public la distinction du Michelin joue-t-elle ? Le P-DG des Guides Zagat assure que son guide a été conçu pour les New-Yorkais qui vivent, travaillent et dînent à New York tous les jours. Le Michelin, concède-t-il, sera utile aux voyageurs qui ambitionnent un ou deux repas extravagants [9][9] Wall Street Journal, 2 novembre 2005.. Il a raison dans la mesure où le Zagat prend en compte quatre fois plus de restaurants que le Michelin (en 2007, 2014 contre 526). Évidemment, le Zagat ratisse plus large, trop large selon certains : quel intérêt a-t-on à classer les innombrables points de vente Starbucks parmi les restaurants ?

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On n'a pas manqué de souligner la coïncidence entre les trois-étoiles Michelin et le rang qu'ils occupent dans la hiérarchie Zagat. En effet, pour ce qui est des trois-étoiles, il n'y a pas de surprises quant aux élus. Les exclus peuvent en revanche surprendre. Ainsi le restaurant qui arrive régulièrement en tête de liste des « grands favoris » du Zagat n'a-t-il pas reçu d'étoile du tout. C'est autour des simples sélections ou des une-étoile que se dispute le plus vigoureusement l'autorité du Michelin outre-Atlantique.

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Le Zagat et le Michelin peuvent ainsi se prévaloir de publics ciblés. Si ceux-ci sont loin d'être totalement distincts, il n'en est pas moins vrai que chacun se prête à un usage différent : les New-Yorkais qui veulent explorer leur ville et déguster les opinions de leurs concitoyens continueront à jurer par le Zagat, alors que ceux qui cherchent des valeurs sûres s'orienteront vers le Michelin ou vers un juge en qui ils auront confiance.

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Les évaluations du New York Times sont consultables sur le site Internet du journal, mais il n'y a pas de liste globale pour chaque catégorie, à l'exception des « quatre-étoiles ». Les appréciations du Times étant publiées en roulement continu, un bon nombre d'entre elles remontent aux critiques antérieurs.

Tableau 1. - Nombre de restaurants et d'hôtels par guideFigure 1
Tableau 2. - Distribution des étoilesFigure 2
Tableau 3. - Nombre d'exemplaires vendus (estimations)Figure 3

La réception du guide [11][11] Les observations qui suivent s'appuient sur une vingtaine...

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Comment le Michelin a-t-il été reçu ? Bien entendu, il y a eu des remarques des plus chauvines : « Nous autres Américains n'avons pas besoin de ces fieffés Français pour nous apprendre à apprécier la bonne chère, et qui plus est la nôtre. » D'ailleurs, nous autres New-Yorkais savons bien que New York n'est pas au « niveau » gastronomique des autres grandes villes, ainsi que l'a prétendu M. Naret ; elle leur est bien supérieure. Le rejet en bloc du Michelin au nom d'un patriotisme patenté doit se comprendre dans le contexte politique du refus de tout ce qui touche à la France, surtout depuis la politique de la France en Iraq. Plus profondément, la méfiance à l'égard de la francité touche à l'atavisme anti-élitiste que Tocqueville avait déjà observé au XIXe siècle. La passion pour l'égalité des Américains les rendrait réfractaires aux décrets d'une aristocratie quelconque. On se rebiffe d'instinct. D'ailleurs, les Américains se servent peu du terme même de « gastronomie », qui évoque trop l'idée d'élite. On préfère parler de « bonne chère » ou de « bonne cuisine ».

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Cette attitude sous-tend le reproche le plus important, à savoir l'incapacité d'une institution étrangère à comprendre et à apprécier la diversité constitutive des mœurs culinaires américaines, à plus forte raison de celles de New York, ville multiculturelle s'il en est. Les journaux « populistes » (tabloids) souscrivent volontiers à cette position, ainsi que certains blogs. Le Sun ne mâche pas ses mots : « Que Michelin rentre en France ! Il n'a que faire chez nous. » D'autres, plus avertis sur le plan gastronomique, ont critiqué l'ignorance du Guide des cuisines orientales comme de l'avant-garde culinaire (cuisine « fusion » ou gastronomie moléculaire). La rapidité des transformations dans le domaine culinaire ferait qu'une entreprise foncièrement conservatrice telle que Michelin, ancrée dans une tradition culinaire qu'elle entend promouvoir, ne saurait être à l'affût d'approches culinaires qui ne s'intègrent pas aisément dans cette tradition.

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Dans ce contexte, qu'en est-il de l'effet Michelin ? Mario Batali, un des cuisiniers les plus en vue à New York, un Américain, estime que les cuisiniers d'origine européenne seraient plus sensibles aux honneurs du Michelin que lui-même et ses collègues américains [12][12] Ce point est confirmé par la mini-enquête menée en.... Il est certain que dans les interviews qu'ils donnent, bon nombre de ces cuisiniers d'outre-Atlantique soutiennent le Michelin. Quant à l'impact sur le restaurant étoilé, deux cuisiniers restaurateurs trois-étoiles (il y en a trois) à New York ­ Éric Ripert du Bernardin et Jean-Georges Vongerichten de Jean Georges ­ ont tous deux constaté une augmentation notable, jusqu'à 20 %, selon Ripert, qui a également marqué sa surprise. Les deux supposent que c'est aux touristes étrangers que tient en grande partie cette augmentation. Par ailleurs, Ripert affirme que cette reconnaissance Michelin lui donne le courage de réinvestir encore plus dans son établissement, sans parler des opportunités qu'elle lui ouvre pour le consulting. Or ces deux restaurants n'étaient pas inconnus, loin de là. Tous deux étaient notés quatre étoiles par le Times depuis des années et arrivaient régulièrement parmi les favoris du Zagat.

Et puis alors ?

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Que révèlent ces débats quant aux rapports que l'on peut établir entre gastronomie et tourisme ? Premièrement : il faut souligner l'importance pour ces guides des habitants de la ville en question ou de ceux qui la fréquentent assidûment. Ce sont eux qui font vivre la ville, qui entretiennent des rapports passionnels avec la nourriture, qui suivent les remous de la vie gastronomique, les restaurants qui ferment et ceux qui ouvrent, les cuisiniers stars qui changent de cap et de restaurant, les bistros de quartier qui se maintiennent malgré tout.

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Sa gamme restreinte interdit au Michelin de jouer ce rôle de sismographe. Bien qu'il y ait eu une évolution assez importante entre les éditions 2006 et 2007 [13][13] Les trois-étoiles sont passés de 4 à 3 (Ducasse s'étant..., le Michelin ne prétend pas suivre de si près la vie gastronomique new-yorkaise. Pourtant, tenant compte des changements fréquents de la vie new-yorkaise ­ un des restaurants sélectionnés a changé de « concept » trois fois dans l'année, alors qu'un autre a fermé entre la mise en pages et la publication du guide ­, le Michelin New York ajoute en 2007 une page d'annonces (« Ce qui arrivera sous peu ») concernant les nouveaux restaurants les plus attendus ou les nouveaux établissements pour lesquels les inspecteurs n'ont pas eu suffisamment de temps pour finaliser leur travail avant la date limite du 31 août. Il faut se reporter au site Internet pour avoir accès aux dernières nouvelles, départs et fermetures, et même décès.

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L'ensemble vise à répondre aux demandes des nouveaux publics, aux touristes qui cherchent à s'orienter dans la ville. Mais il est probable que ceux qui ont recours au Michelin sont déjà habitués au modèle tribunal. D'autre part, les Michelin d'Amérique ­ New York, San Francisco et d'autres à venir ­ anticipent sur des évolutions prochaines. En effet, ils annoncent un certain assouplissement du tribunal, assouplissement déjà manifeste dans les Michelin Europe. Ainsi en témoignent des changements tels que l'enrichissement des informations disponibles sur le site Internet et, dans les guides eux-mêmes, l'augmentation du nombre d'illustrations, l'apparition de cartes régionales et de caractérisations plus détaillées des établissements (« espoirs » marqués en rouge et meilleurs de leur catégorie, en passe d'accéder au niveau supérieur). À ces ouvertures vers un public plus large, il faut ajouter Étoile, la toute nouvelle revue mensuelle qui fait ses débuts sur la scène culinaire en avril 2008 [14][14] Voir http://www.etoilemagazine.fr/ Étoile est vendu.... Avec des articles sur des régions, des interviews de cuisiniers en France et à l'étranger et de belles photographies en couleur à l'appui, ce magazine du guide Michelin veut rendre compte de la « formidable diversité de la cuisine d'aujourd'hui et de demain ».

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Ainsi, plus que jamais, la gastronomie fait appel au tourisme, à l'envie de sortir du quotidien et d'aller vers la découverte de nouveaux paysages. À son tour, et de plus en plus, le tourisme fait appel à la gastronomie. Au XXIe siècle, les guides et le magazine du Michelin aidant, la cuisine restera un compagnon de route de choix.

Notes

[1]

Voir aussi mon article « Michelin in America, » Gastronomica, 8, no 1, hiver 2008, p. 49-55.

[2]

Le grand chef continue : « Appelé dans toutes les parties du monde pour y organiser les services de restauration des plus somptueux palaces, j'ai toujours eu le souci d'imposer du matériel français, des produits français et, avant tout, du personnel français. [...] Pendant toute la durée de ma carrière, j'ai "semé" quelque deux mille cuisiniers de par le monde. La plupart d'entre eux ont fait souche dans ces pays, et l'on peut dire que c'est autant de grains de blé semés dans des territoires incultes. La France en récolte aujourd'hui les épis. » Voir Souvenirs inédits. Soixante-quinze ans au service de l'art culinaire, Marseille, Éditions Jeanne Laffitte, 1985, p. 192-193.

[3]

Jean-Luc Naret, cité dans le Wall Street Journal, 10 juin 2005.

[4]

On doit y inclure, outre les journaux (New York Times, New York Daily News, New York Sun, Post), un magazine : New York Magazine. La sélection de ce dernier (« The Platt 101 », à savoir les 101 meilleurs restaurants de New York choisis par le critique en titre, Adam Platt, 9 janvier 2006, New York Magazine, p. 43-57) suit les préférences de 1 à 101 un tantinet bizarres du critique et son système de cinq étoiles (le Times en utilise quatre).

[5]

Certains vont jusqu'à trouver dans la critique culinaire un exercice de la personnalité qui ne connaît pas de contraintes et qui parle, souvent en termes quasi grossiers, de tout. La nourriture y jouerait un rôle de comparse, l'important étant d'amuser le lecteur. Sarah Lyall, « The Talk ; But Enough About the Food », New York Times Magazine, 5 novembre 2006. Côté français, on citera pourtant Le Pudlo Paris, qui vit des enthousiasmes de son créateur, Gilles Pudlowski. De même, à ses origines, le Gault et Millau reproduisait les appréciations souvent bien personnelles de Henri Gault et Christian Millau.

[6]

Le Zagat, du nom des fondateurs Tim et Nina Zagat, a commencé avec 200 amis du couple en 1979. La formule du plébiscite se prêtant à une expansion continue, l'entreprise Zagat se fait fort d'évaluer, ou plus exactement de faire évaluer, outre des restaurants dans 85 villes depuis New York à Tokyo sans omettre Paris, hôtels, terrains de golf, films, magasins, jusqu'aux boîtes de nuit.

[7]

Le site web pour Zagat's affiche certaines remarques si injurieuses ­ et par là excessivement drôles ­ qu'elles auraient été supprimées par le service juridique du guide http://www.zagat.com/news/NewsOut.aspx ?ct=new&LNK=OT1 Comme le montrent certains commentaires récurrents, bon nombre de « zagatistes » s'essaient à se surpasser pour faire de l'esprit (lourd, en l'occurrence). Tous les ans par exemple, il y a une variante de « Même mon chien Mange-Tout a refusé d'y goûter ».

[8]

Voir la comparaison de J. Reynolds entre le Michelin Paris, qu'il dénomme le « Rouge ventru » (« Fat Red »), et le Pudlo : New York Times, 30 mars 2003, section 6, colonne 1, p. 53. L'auteur donne au Pudlo la palme des guides précisément en raison de la supériorité de sa description du restaurant et le plaisir de la lecture de celle-ci.

[9]

Wall Street Journal, 2 novembre 2005.

[10]

Les estimations pour le Zagat viennent du blog « Content Matters », 18 janvier 2006. Voir http://www.contentmatters.info/content_matters/50_content_companies_that_matter/index.html

[11]

Les observations qui suivent s'appuient sur une vingtaine d'articles parus dans la presse new-yorkaise entre février et novembre 2005 (le Michelin est sorti le 15 novembre) : New York Times, Wall Street Journal, New York Observer, New York Sun, New York Post et New York Magazine. Je tiens à remercier Rudi Batzell d'avoir mené à bon terme ce travail fastidieux. Je prends en compte également les réactions dans la presse locale après la sortie du guide Michelin pour San Francisco et sa région, en octobre 2006.

[12]

Ce point est confirmé par la mini-enquête menée en 2005 par Starchef.com auprès de ses lecteurs. Sur 711 lecteurs qui ont répondu au questionnaire, dont 85 % sont des cuisiniers professionnels, seulement 50 % « connaiss[ai]ent un peu » les guides Michelin.

[13]

Les trois-étoiles sont passés de 4 à 3 (Ducasse s'étant déplacé dans un autre établissement). Du guide 2006 l'édition de 2007 a gardé 3 des deux-étoiles, pour en ajouter un et en éliminer un. Les une-étoile comptent 7 nouveaux et 7 déchus (dont un pour cause de fermeture). En tout et pour tout, il y a un gain net de 20 restaurants, Michelin ayant ajouté 100 restaurants pour en retirer 80.

[14]

Voir http://www.etoilemagazine.fr/ Étoile est vendu en kiosque à 4,90 euros. L'entreprise est en partenariat avec les éditions Glénat, spécialiste des ouvrages de cuisine.

Plan de l'article

  1. Juge, tribunal ou plébiscite : les guides dans le paysage gastronomique new-yorkais
    1. Le juge
    2. Le tribunal
    3. Le plébiscite
  2. La réception du guide
  3. Et puis alors ?

Pour citer cet article

Monnoyer Jean-Maurice, « Dispositions : les attribuer ou les réduire ? », Revue de métaphysique et de morale, 4/2002 (n° 36), p. 443-460.

URL : http://www.cairn.info/revue-de-metaphysique-et-de-morale-2002-4-page-443.htm
DOI : 10.3917/rmm.024.0443


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