Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130527015
144 pages

p. 479 à 500
doi: 10.3917/rmm.024.0479

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n° 36 2002/4

2002 Revue de Métaphysique et de Morale

Des accidents aux tropes.

Pierre Abélard

Alain de LIBERA Université de Genève.
L’A. retrace l’histoire des propriétés individuelles de l’Antiquité et du Moyen Âge à la lumière de la théorie des tropes de D.C. Williams et Campbell. Il insiste sur l’importance de la relation de co-présence et la compare avec des notions apparentées (comme le « syndrome des qualités » ou le « rassemblement des qualités »). L’A. examine également la validité des principes du particularisme ontologique pour la philosophie d’Abélard. Il s’attache à l’examen de la thèse de la non-transférabilité des tropes, chez Boèce, Abélard, et il en rappelle les origines dans l’Islam classique (théologie ash’arite). L’A. insiste sur le fait, en conclusion, que ce particularisme ontologique n’a pas forcément partie liée avec le nominalisme. The A. traces the history of individual properties from Antiquity to The Middle Ages in light of D.C. Williams and Campbell’s theory of tropes. He compares the relation of co-presence to notions which could seem related such as « syndrome of qualities » or « bundle of qualities ». He then examines the validity of ontological particularism for Abelard’s philosophy. He studies the non-transferability of tropes in Boetius, Abelard, and its origins in Muslim philosophy (ash’ari theology). He concludes that such an ontological particularism is not necessarily linked to nominalism.
Le terme « trope » a été introduit en 1953 par le philosophe américain D.C. Williams [1]. Les entités appelées « tropes » avaient auparavant reçu d’autres noms en philosophie : « abstract particulars », chez G.F. Stout [2], dans deux textes fondamentaux de 1921 et 1923, puis « concrete properties », « property instances » (et « relation instances »), « unit properties » (et « unit relations »), « quality bits » (et « relation bits »), dans la vaste littérature suscitée dans la philosophie anglophone par les thèses de Williams ; « Momente » ou « parties dépendantes » dans la littérature de langue allemande, tirant sa base de réflexion de divers textes de l’école de Brentano, de Husserl et de la phénoménologie dite « réaliste », qui ont introduit les tropes bien avant Williams, sous un vocable moins exotique. Compte tenu de ce pedigree la notion de trope pourra sembler essentiellement étrangère au domaine d’un historien de la philosophie médiévale. Pourtant, certains trope-theorists suggèrent que les tropes ne sont pas sans rapport avec les entités appelées « accidents individuels » par Aristote. Le médiéviste amateur d’archéologie philosophique n’a donc pas de raison impérieuse de renoncer d’emblée à tout essai d’approche « généalogique » de ces curieuses entités. Dans un livre remarquable, paru en 1996, le philosophe D. W. Mertz a proposé, au sujet des « unit properties » (ainsi que des « unit relations », abordées sous le chef « property reduction of relations »), une esquisse de parcours historique, fondée principalement sur des textes de Boèce, d’Avicenne, de Thomas d’Aquin, et de Duns Scot [3]. Le principal intérêt archéologique du livre de Mertz tient moins, cependant, à ces brèves analyses qu’à la mise au jour de principes permettant d’inscrire dans un horizon de problématisation commun certaines thèses anciennes, médiévales et modernes sur les relations. Ces principes, introduits pour caractériser ce que l’auteur appelle Instance ontology sont au nombre de trois : le Principle of subject uniqueness (SU), le Principle of instance uniqueness (IU) et le Principle of immanent instance realism (IR) [4]. Une formulation conviviale de SU conduit directement à l’univers des tropes :
« As subject-unique (SU), no relation instance can have more than one distinct n-tuple of relata. It is not the case, for example, that Red1 inheres as numerically the same in both apple a and distinct apple b, for otherwise Red1 would have the nature of a universal, not an unrepeatable instance [5]. »
Mertz note, en effet, à ce propos que le problème central du « particularisme » ontologique est de « produire des arguments décisifs en faveur de l’existence d’instances satisfaisant le réquisit de l’unicité du sujet ». Selon l’auteur, la conjonction des principes SU, IU et IR « constitue, en partie, le réalisme modéré des scolastiques et représente en tant que telle une via media entre la pauvreté du nominalisme et les excès du réalisme platonicien ». Mertz décrit ainsi la thèse centrale de ce réalisme :
« According to the scholastics, the intension Rn, the metaphysical or potential universal, is neither universal nor particular. When conceived in relation to an additional act of intellectual reflection to be predicable of many, intension Rn is described as the logical or formal universal and as such exists only in the mind. Yet, identically the same content Rn exists individuated “in” each subject of predication [6]. »
J’ai étudié ailleurs l’archéologie philosophique du « réalisme modéré » des scolastiques selon Mertz, qui, pour une large part, se confond avec celle de la théorie néoplatonicienne (attestée des Ammonius) des « trois états de l’universel » (ante rem, in re, post rem), elle-même ancrée, en une large mesure (en fait, contradictoirement ou critiquement), dans un ensemble de thèses (néoaristotéliciennes) d’Alexandre d’Aphrodise, que j’ai appelé, pour des raisons qu’il n’est pas utile de rediscuter ici, « épistémé alexandrinienne » [7]. De même, je crois avoir montré que le principe SU a reçu sa formulation standard dans le Commentaire sur l’Isagoge de Boèce, par une théorie du « sujet unique » (PL 64,85C4 -D4 ) couvrant à la fois le problème du statut ontologique des genres et des espèces – la théorie du « sujet unique » du particulier et de l’universel stipulant que :
« la même chose x est à la fois particulière et universelle ».
et celui de leur statut noétique – la théorie du « sujet unique » de la sensation et de l’intellection, stipulant que :
« la même chose x est à la fois le sujet de la sensation, qui perçoit x avec les conditions sensibles qui font de x une chose particulière (i.e. un x : x1 ou x2 ou x3... ou xn ) et le sujet de la pensée qui perçoit x sans ces conditions, i.e. comme ce qui est prédicable de tous les “x” ».
Je me sens donc en plein accord avec l’analyse du contenu de SU par Mertz, qui, lui-même, a attiré l’attention sur certains textes de Boèce [8]. Il me semble, toutefois, que SU n’a pas été suffisamment scruté du point de vue généalogique en ce qui concerne la théorie des tropes. D’un mot : l’exemple de la pomme utilisé par Mertz a une histoire. J’en reprendrai ici le dossier. Mon ambition n’est ni d’introduire à la « mélologie » ni de proposer une nouvelle théorie des tropes, mais d’examiner dans quel contexte précis un philosophe médiéval, Pierre Abélard, a été conduit à proposer une théorie des « accidents individuels » et des « différences individuelles », sur la base d’une certaine interprétation de SU, et à la défendre contre des théories alternatives, assurant par là même un premier « passage » de la théorie aristotélicienne de l’accident à une théorie plus générale des « propriétés individuelles ». Du point de vue « jurisprudentiel » cher à quelques philosophes amis, je veux également essayer de montrer que le plus proche d’une version médiévale de la trope-theory n’est pas, contrairement à ce que l’on pourrait attendre, le « nominaliste » Abélard, mais son adversaire « réaliste », et ancien maître, Guillaume de Champeaux. Pour ce faire, je rappellerai d’abord ce qu’« Aristote-Boèce » (comme on dit « Socrate-Platon ») entend par « accident individuel » et ce que D.C. Williams entend par « trope ».
 
I
 
 
Dans la théorie inaugurale de 1953, les tropes sont présentés comme les « constituants premiers du monde actuel ou de n’importe quel monde possible » ou, d’une formule qui a fait date, comme « l’alphabet même de l’être » (« the very alphabet of being ») [9]. Sur cette base, Williams définit une sorte d’ontologie comprenant quatre classes d’entités : les particuliers concrets (= Pc), les particuliers abstraits (= Pa), les universels concrets (= Uc) et les universels abstraits (= Ua). Pour un aristotélicien, ce dispositif à quatre places ne peut pas ne pas évoquer la classification des « choses qu’il y a » proposée au chapitre deuxième des Catégories. On sait, en effet, qu’en Cat. 2, Aristote construit une typologie des différentes sortes d’êtres, par combinaison de deux caractères : « être affirmé d’un sujet » (kaq ! uJpokeimevnou levgesqai) et « être dans un sujet » (ejn uJpoceimevnw/ ei\nai). Le classement ainsi obtenu permet de distinguer quatre classes d’entités : l’oujsiva particulière ou première, qui n’est ni affirmée d’un sujet ni dans un sujet; l’oujsiva universelle ou seconde, qui est affirmée d’un sujet sans être dans un sujet; l’accident universel, qui est à la fois affirmé d’un sujet et dans un sujet; l’accident particulier qui est dans un sujet sans être affirmé d’un sujet. La classification aristotélicienne a été transmise par Boèce, qui a exposé en latin et nommé les « quatre combinaisons » (quatuor complexiones) obtenues par la mise en Å“uvre des relations esse in subiecto et dici de subiecto, à savoir : substance universelle (= Su), substance particulière (= Sp), accident universel (= Au), accident particulier (= Ap) [10] Ce que l’on peut représenter ainsi :


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La tentation est grande de superposer les typologies d’Aristote et de Williams selon les équivalences : Pc = Sp; Pa = Ap; Ua = Su; Uc = Au. Doit-on y résister ? Répondre requiert de préciser le type d’entités désigné dans chaque nomenclature. Dans le dispositif aristotélico-boécien [11], un exemple de Sp est Socrate ou cet homme; un exemple de Su est [l’]homme (ce que Porphyre appelle « l’homme commun » ou « l’homme spécifique »); un exemple de Ap est ce blanc (qui est dans le corps comme dans un sujet, puisque toute couleur est dans un corps, mais n’est affirmé d’aucun sujet, puisqu’on ne peut dire « le corps est ce blanc » ou « le corps est un certain blanc »); un exemple de Pu est la science (qui est dans un sujet, l’âme du savant, mais n’est pas affirmée de ce sujet – quoi qu’elle soit affirmée d’un autre sujet, par exemple de la grammaire dans « la grammaire est science »). Dans la classification de Williams, un exemple de Pc est Socrate; un exemple de Pa est la sagesse de Socrate – « composant (component) de Socrate » – c’est ce particulier abstrait qui est appelé « trope »; un exemple d’Ua est la Sagesse totale dont toutes les sagesses particulières sont les composants ou les membres ; un exemple d’Uc est la « Socratéité » (Socratesity) totale dont toutes les créatures qui sont exactement semblables à Socrate sont les parties ou les membres. La conclusion est claire : s’il existe une correspondance possible entre Pc / Sp, d’une part, Pa / Ap, d’autre part, il n’y en a pas d’obvie ou de directe entre Ua / Su ou Uc / Au. L’universel humanité de Williams n’est ni l’essence ou substance seconde homme d’Aristote ni, dans un autre ordre d’idées (lui-même non aristotélicien) la classe des hommes concrets : c’est celle des humanités abstraites, i.e. une classe dont les membres ne sont pas Socrate, Platon, Cicéron, etc., mais le trope humain (human trope) en Socrate, le trope humain en Platon, le trope humain en Cicéron, etc. Cette différence massive plaide contre le rapprochement des deux classifications : la « grille » de Williams n’est pas une formulation alternative de l’ontologie des Catégories, mais la formulation originale d’une autre ontologie. Preuve en est que les équivalences suggérées problématiquement entre Pc / Sp, d’une part et Pa / Ap, d’autre part, trouvent vite leurs limites. Qu’est-ce, en effet, qu’un individu selon Williams ? « Une « somme de tropes concurrents » ou « coprésents ». Quant à la sagesse de Socrate, c’est un trope membre de la « classe de ressemblance » Sagesse. Dans cette perspective, la proposition « Socrate est sage » (de forme « a est F ») signifie que la somme de tropes concurrents Socrate inclut un trope qui est membre de la classe de ressemblance Sagesse. La relation de « concurrence » héritée de Whitehead et Keynes, correspondant plus ou moins, aux dires de Williams, à la « compresence » de Russell, à la « coinherence » de Mill, la « concresence » de Stout et la « togetherness » de Goodman, on est en droit de se demander si elle a un équivalent quelconque chez Aristote-Boèce. La thèse standard de l’aristotélisme médiéval, explicitement fondée sur l’autorité de Boèce, ne semble guère aller en ce sens, puisqu’elle stipule que l’individu n’a pas d’autre forme que celle de l’espèce à laquelle il appartient et que la forme spécifique « est tout l’être de l’individu ».
Cette analyse ne relève pas des contraintes de l’exégèse, inhérentes à la « culture du commentaire », selon la formule de Barry Smith – elle n’est pas imposée au philosophe interprète du corpus aristotélicien par ce corpus lui-même. Elle est courante dans les sophismata du XIIIe siècle, témoins par excellence de la forme médiévale de la « culture de l’argument ». Une formulation claire en est donnée dans le sophisme anonyme « Omnis homo de necessitate est animal » (= P3 ) transmis par le ms. Paris, Nat. lat. 16135, au fo 102vb : « individuum non addit formam aliquam supra speciem vel differentiam nec habet aliam formam a forma speciei et hoc est quod scribitur quod “species est totum esse individuorum” [12] », ainsi que dans deux autres sophismata de même intitulé, préservés l’un, dans le même manuscrit parisien, au fo 11vb (= P1 ), l’autre, dans un manuscrit de la Bayerische Staatsbibliothek, ms. Munich, Clm 14522, au fo 50rb (= M) [13]. D’autres difficultés attendent le généalogiste : la distinction entre universel abstrait et universel concret permet d’exprimer clairement une différence qui paraît bien absente du paradigme aristotélicien – la différence entre instantiation et exemplification. Dans la perspective de Williams, en effet, Socrate est une « instance » concrète de la Sagesse, tandis que son composant-sagesse est une « instance » abstraite, autrement dit une exemplification, de la Sagesse. Reste la question même du trope. Dans la version aujourd’hui la plus courante de la théorie des tropes, la « Trope-Bundle Theory », les individus sont considérés comme des « faisceaux de tropes » (« bundles of tropes »), la « coprésence » et la « ressemblance exacte » comme des « bundlingrelations » de second ordre, les notions d’« individu », de « particuliers » et d’« universaux » restant définies comme chez Willliams à l’aide des notions de « classe de coprésence » (« compresence class of tropes »), de « classes d’équivalence » (« equivalent classes of tropes ») et de « classes de ressemblance » (« similarity classes of tropes »). L’ensemble de ce dispositif paraît difficilement superposable à l’ontologie des Catégories. Mais qu’en est-il de la définition même de l’individu comme « somme méréologique d’une classe de tropes coprésents », lancée en 1953 par Williams ?
Parmi les nombreuses élaborations théoriques de l’ontologie des Catégories qu’a connues la pensée antique, une notion, apparemment forgée par Porphyre dans son Introduction (aux Catégories), plus connue sous le titre gréco-latin d’Isagoge, paraît correspondre à la définition méréologique de Williams : la notion de « rassemblement de caractères propres » (a[qroisma ijdiothvtwn). Cette notion porte l’opposition de l’« individu » et de l’« homme commun », telle que la formule l’Isagoge, II.15 :
« On appelle “individu” et Socrate et ce blanc-ci et ce fils de Sophronisque qui s’approche – supposé que Socrate soit le seul fils de Sophronisque. Les [êtres] de cette sorte sont appelés “individus”, parce que chacun d’eux est composé d’une série de caractères qui ne peuvent se trouver identiquement réunis dans un autre : les caractères propres à Socrate ne sauraient être les mêmes pour aucun autre être particulier, bien que ceux de l’homme, je veux dire de l’homme commun, soient les mêmes dans plusieurs hommes, ou plutôt dans tous les hommes particuliers pris en tant qu’hommes [14]. »
Les « idiotismes » de l’individu porphyrien sont-ils des tropes ? Dans l’interprétation boécienne des « caractères propres » figure une liste, devenue standard au Moyen Âge, puisque transmise par les Auctoritates Aristotelis, de sept caractères non répétables à l’identique d’un individu à l’autre : « Forma, figura, locus, stirps (« parentèle », « origine » ou « souche »), nomen, patria, tempus [15]. » Cette formule retient l’attention dans la mesure où elle suggère que des parties temporelles pourraient figurer parmi les éléments de la somme méréologique constituant l’individu. Elle ne suffit cependant pas comme telle pour intégrer le « rassemblement de caractères propres » à la généalogie des tropes. La thèse de Porphyre n’est pas, pour autant, restée sans postérité. Parmi les nombreuses gloses reçues dans l’Antiquité tardive, la plus intéressante est celle du Commentaire des Catégories de Simplicius. Pour dire, en effet, ce qui fait la sub-sistance particulière ou, plus littéralement, « la propriété de la subsistance » d’un individu, Simplicius emploie une expression remarquable : sundromhv sumbebhcovtwn « syndrome d’accidents », reprise en 1268 sous la forme « concursus accidentium », dans la traduction latine de Guillaume de Moerbeke. Un synonyme de « syndrome d’accidents » est sundromhv poiothvtwn « syndrome de qualités ». Ce changement lexical a son importance. Il renvoie, semble-t-il, à une contamination de la théorie stoïcienne de la « qualité individuelle » (ijdivw" poiovn) par la théorie péripatéticienne, i.e. porphyrienne, dont le premier effet visible est d’intégrer l’ijdivw" poiovn au schéma onto-logique « sujet-prédicat » d’Aristote, moyennant les notions de « concours » (sundromhv) et de « description » (uJpografhv). Cette insertion ne laissera pas indifférent un lecteur de la littérature récente sur les tropes. On sait, en effet, que dans Universals, son grand livre de 1989, D.M. Armstrong distingue deux théories : la Substanceattribute theory of particulars, où les particuliers sont considérés comme « ayant des propriétés » tropes et comme « en relation avec d’autres particuliers » et la Bundle-of-tropes theory, où les particuliers « se réduisent à des faisceaux de tropes comprésents, reliés entre eux par des tropes de relations [16] ». La distinction entre les deux thèses est claire. Supposons qu’une entité a a la propriété trope F. Pour exprimer cette situation, un partisan de la Substance-attribute theory of particulars dira que F est un attribut de a; un tenant de la Bundleoftropes theory dira, quant à lui, que F est dans une relation dite « bundling relation » aux autres tropes qui constituent (make up) a. Ces deux théories sont très différentes. La théorie simplicienne du « syndrome de qualités » (sundromhv poiothvtwn) ne se rattache à aucune des deux ou, plutôt, se rattache aux deux à la fois : c’est une théorie mixte, qui combine Substance-attribute view et Bundle theory. Son déficit fondamental aux yeux d’un trope-theorist sera donc, très probablement, que les propriétés entrant dans le « syndrome » sont pensées comme communes, puisque prédiquées. De fait, si je l’entends correctement, dans une théorie de ce genre, c’est le rassemblement qui est particulier, non ce qui est rassemblé. L’individu est d’abord une substance première, au sens aristotélicien du terme, constituée par une forme essentielle, à laquelle s’ajoute un « faisceau de qualités individualisantes », objet d’une « description » (uJpografhv) [17]. Mais ces qualités sont des propriétés communes, donc des universaux potentiels, ce que reconnaît implicitement Porphyre lui-même en notant maladroitement que « fils de Sophronisque » n’individualise Socrate, que si Socrate est le seul fils de Sophronisque. Comme l’a bien vu R. Chiaradonna :
«... anche se una descrizione, composta da un certo numero di proprietà comuni, risulta applicabile di fatto a un oggetto e a uno soltanto, non è affatto escluso, in linea di principio, che vi siano altri oggetti a cui essa si possa parimenti applicare, giacché la qualità comune, per definizione, può appartenere a più individui differenti [18]. »
Malgré son vocabulaire stoïcien, la théorie porphyro-simplicienne du « rassemblement » ou « syndrome » de qualités ne paraît donc pas correspondre aux exigences les plus fondamentales d’une théorie des tropes. Reste que la notion de « rassemblement de caractères propres » ouvre une perspective au généalogiste, dans la mesure où elle pose au lecteur de Porphyre la question de savoir ce que peut bien vouloir dire la seconde partie de l’expression « une série de caractères qui ne peuvent se trouver identiquement réunis dans un autre ». Le pluriel, en effet, ne suggère pas normalement (ou nécessairement ) à l’interprète l’idée qu’un individu est un faisceau de propriétés universelles dont seul le rassemblement ne se trouve pas reproduit en d’autres à l’identique. Plusieurs textes du Moyen Âge tardif montrent que la thèse de Porphyre est entendue par certains comme plaidant pour une « forme propre des singuliers ». C’est le cas, par exemple, d’un autre sophisma anonyme du ms. Paris, Nat. lat. 16135, « Aliqua in eo quod conveniunt differunt », où l’on peut lire que « la forme propre des singuliers », autrement dit les « sept propriétés dont le rassemblement ne se laisse pas repérer en d’autres singuliers », est « principe et cause de la distinction et de la diversité » qui existe « entre eux » [19]. Toute la question est de savoir si cette « forme propre » est propre à chaque singulier ou si elle constitue la forme propre du singulier en tant que tel. Il semble qu’elle ait été explicitement posée dès le XIIe siècle par des lecteurs de l’Isagoge.
 
II
 
 
Dans un article pionnier de 1992, Ch. Martin a proposé de caractériser l’ontologie de Pierre Abélard comme celle d’un « anti-réaliste partisan de la transférabilité des tropes » (« a transferable trope anti-realist [20] »). C’est par cette remarque que, à ma connaissance, les tropes sont entrés en histoire de la philosophie médiévale – entrée discrète, au demeurant, puisque, à l’exception de J. Marenbon, en 1997, personne ne semble avoir repris la suggestion de Martin. C’est ce que je me propose de faire ici.
Il y a, de prime abord, deux bonnes raisons au moins de vouloir introduire la notion de tropes dans l’ontologie d’Abélard – à savoir : deux principes fondamentaux qui la portent tout entière, que l’on peut appeler respectivement « principe du particularisme ontologique » et « principe de l’individuation essentielle du particulier ». Le principe du particularisme ontologique (PPO) soutient que tout ce qui existe, substances, différences, accidents, est particulier. Le principe de l’individuation essentielle du particulier (PIEP) soutient que les substances ne sont pas individualisées par leurs « formes » (différences et accidents) et que les « formes » (différences et accidents) ne sont pas individualisées par leurs sujets d’inhérence (substances). PIEP contredit, en partie, le Principle of Subject Uniqueness de Boèce, tel que le formule D.W. Mertz, stipulant que « les propriétés sont individualisées par leurs sujets [21] ». Telle quelle, la simple application de PPO suffirait pour construire une ontologie « amie des tropes ». Tout le problème, chez Abélard, est de savoir jusqu’où va réellement le domaine de législation de POP. Qu’il s’étende aux substances – i.e. aux « substances » ou « essences premières » d’Aristote – va de soi. Il en va de même pour l’accident, qu’il soit séparable ou inséparable (et l’on pourrait en dire autant du « propre » aristotélico-porphyrien, même si celui-ci n’est pas mentionné). Reste la « différence spécifique », constitutive de l’espèce dite « dernière » ou « spécialissime » – par exemple homme, constituée par « rationnel » ou « mortel » (selon les versions de l’Arbre de Porphyre). Mais il y a ici une difficulté de taille : faut-il admettre que l’espèce dernière constituée par la « différence dernière » est une essence « personnellement discrète », qui devient cet individu-ci, Socrate, ou cet individu-là, Platon, par la seule survenance d’accidents particuliers ou que les individus sont constitués comme individus dès le niveau des « différences » par des « différences individuelles » ou « particulières » ? Dans la première hypothèse, il n’y aura en fait de tropes que les accidents particuliers, cette blancheur-ci, cette blancheur-là; dans la seconde, il faudra admettre qu’il y a autant d’humanités que d’hommes, cette humanité-ci, cette humanité-là, constituées par autant de « différences individuelles », cette rationnalité-ci, cette rationnalité-là : auquel cas, il faudra admettre des tropes « humain » et des tropes « rationnel », contribuant à la constitution de chaque homme en sa nature propre d’individu homme [22]. Dans l’interprétation tropiste d’Abélard, on soulignera que ce dernier fait ici ou là allusion à des « différences individuelles ». Certains passages suggèrent même que, comme l’anonyme Ars Meliduna, Abélard admet des status individuels d’homme, et qu’il soutient donc, de ce fait, que Socrate et Platon « se rencontrent » (conveniunt) non pas tant dans un status commun d’homme que par leurs status individuels d’homme (i.e. qu’ils présentent de par leurs humanités respectives une « ressemblance exacte »). Si de tels statuts individuels existent pour Abélard, on peut imaginer sans peine que des humanités individuelles soient chez lui pensées plus ou moins en termes de « faisceaux de tropes ». Pour étayer la présence d’une théorie des statuts individuels chez le Péripatéticien du Pallet, il faut cependant plus que les exigences d’un principe – POP; il faut une application claire, systématique, répétée dudit principe. Il est certain qu’Abélard envisage sérieusement les conséquences d’une telle application. Dans un texte au moins, méditant la singularité de la différence constitutive de l’espèce, il en dégage impétueusement le corollaire obligé : l’infinité des différences possibles, et remarque que, dans ces conditions, il faudra admettre qu’il y a autant d’espèces déterminées au sein du genre animal par la différence « rationalité » qu’il y a de rationalités individuelles. Et d’écrire : « Être affecté par la rationalité, qui est la cause commune de l’imposition du nom “rationnel”, excède quant à la nature toute existence de toutes les rationalités, et toute cause d’imposition d’un nom universel est en soi infinie et n’est bornée par aucune limite réelle [23]. » Ce qui, si je comprends bien, signifie que l’ontologie d’Abélard reconnaît une variété infinie d’espèces « homme », i.e. ni plus ni moins qu’une variété infinie d’humanités singulières. Mais, si tel est le cas, il est impérieux de préciser le statut ontologique (au sens courant du terme) de la « différence individuelle » ou « singulière », et son rôle exact dans la supposée constitution de Socrate dans une certaine nature (individuelle) d’homme. C’est ici que le principe PIEP vient tempérer l’enthousiasme du lecteur. Du moins, la première partie du principe, celle qui affirme que « les substances ne sont pas individualisées par leurs formes (différences et accidents) ». Comment, en effet, maintenir à la fois que l’individu est constitué dans sa nature spécifique singulière par l’une des différences spécifiques singulières, en droit infinies, et que sa substance, de soi individuée (personaliter discreta), n’est pas individualisée par ces différences?
Il est incontestable qu’Abélard soutient PIEP. Il donne même une preuve « classique » de ce que les substances ne sont pas individualisées par leurs « formes » : une version sui generis de ce que j’appelle l’« argument de la suppression », argument aristotélico-alexandrinien particulièrement cher à Porphyre, qui y recourt massivement dans l’Isagoge. Voici l’argument, tel qu’il figure dans le Commentaire sur Porphyre de la Logica Ingredientibus :
«... [étant donné deux substances particulières], si l’on supprimait leurs formes, ces
[substances] n’en pourraient pas moins subsister dans leurs essences propres, parce que leur distinction personnelle, qui fait que celle-ci n’est pas celle-là, ne vient pas des formes mais de la diversité essentielle même [24]. »
C’est manifestement pour échapper à la contradiction apparente entre les deux principes fondateurs de l’ontologie abélardienne, POP et PIEP, qu’il est tentant de présenter sa théorie comme celle d’un « anti-réaliste partisan de la transférabilité des tropes ». Reste à trouver les textes interprétables en ce sens.
Avant toute enquête factuelle, il faut cependant insister sur ce qui singularise la thèse d’Abélard : la conjonction – ou plutôt : le caractère problématique de la conjonction de PPO et de PIEP. Le « complexe questions-réponses » où s’inscrit la réflexion abélardienne est, de fait, très précis : il s’agit de savoir si l’on peut ou non légitimement traiter les « différences individuelles » comme des « accidents individuels », compte tenu de leur disparité foncière – la différence constituant un individu dans une espèce, et ayant de ce fait même part à sa nature ou essence (au sens moderne du terme), l’accident survenant à un individu déjà constitué dans une certaine nature. En soutenant que tout ce qui existe, substances, différences, accidents, est particulier, Abélard ne peut se contenter de plaider la « particularité des qualités » au sens aristotélicien du terme : il doit argumenter l’idée d’un particularisme de la différence spécifique constitutive d’un individu – la seule qui permette de l’assigner à un « type naturel » déterminé. Ce réquisit le met dans une position difficile. Jusqu’à lui, en effet, la seule théorie qui aborde le problème de l’individuation du singulier par des formes est la théorie réaliste dite « de l’essence matérielle », attestée chez Guillaume de Champeaux (première manière) ou Clarembaud d’Arras [25], qui ne tient compte que des « formes accidentelles », et affirme par exemple, que « dans chacun des hommes numériquement différents il y a la même essence de l’homme, qui ici devient Platon par ces accidents-ci et là Socrate par ces accidents-là ». Dans cette théorie, l’argument de la suppression ne porte que sur des accidents. La thèse affirmant que « si l’on séparait ces formes [de cette matière] il n’y aurait plus aucune différence entre les choses, qui ne se distinguent les unes des autres que par la diversité de leurs formes, leur matière étant absolument la même essentiellement » ne vaut que pour des formes accidentelles. Abélard rejetant énergiquement la réduction de l’ontologie au couple « essence matérielle + forme accidentelle », doit aménager une ontologie fondée 1/ sur la discrétion personnelle des essences individuelles et 2/ le particularisme des propriétés – au sens moderne du terme – ce qui inclut aussi bien les différences, constitutives de l’essence individuelle, que les accidents survenant à cette essence. En clair : il doit plaider pour l’existence de tropes « rationalité » et « mortalité » (selon la définition de l’homme comme « animal raisonnable, mortel »), et non pas seulement pour l’existence de tropes « blancheur », ce qu’il semble faire; mais il doit aussi maintenir une distinction claire entre propriétés essentielles et propriétés accidentelles, pour ne pas retomber dans le fourre-tout ontologique des « formes » chères à ses adversaires réalistes, ce qui est plus problématique.
Cette gageure semble, en partie, tenue. De fait, je l’ai dit, divers textes indiquent que le Philosophe du Pallet admet l’existence de tropes « différence » avant de poser des tropes « accident », et de leur donner par là même un fondement dans des substances déjà individualisées, elles et leurs différences. Le principal témoin est un passage du Super Porphyrium introduisant le caractère particulier de la différence « rationalité » pour expliquer que « Socrate pourrait être » par une différence particulière (une autre « rationalité particulière »), « qu’elle existe ou n’ait jamais existé [26] » – texte complété par un texte du Super Praedicamenta étendant la thèse à l’accident « blancheur [27] ». Dans son livre récent sur la philosophie de Pierre Abélard, J. Marenbon, seul interprète à avoir véritablement posé le problème, formalise ainsi ce qu’on pourrait appeler l’argument conjoint de la différence « rationalité » et de l’accident « blancheur » :
«... Abelard envisages a set of men (M1... Mn ), a set of particular rationalities (r1... rn ) and any number of hypothetical rationalities (r’, r’’...). In the actual world, M1 is informed by r1, M2 by r2, and so on. But the world might have been different so that, for instance, M1 was informed by r2, or by r’. Similarly, Abelard says that the particular whiteness which makes this body white might have in fact made a different body white, although once in this body it cannot be in another [28]. »
Cette analyse semble autoriser l’interprétation de la théorie d’Abélard comme une forme inchoative de trope-theory. Elle semble aussi aller dans le sens de Chr. Martin, et argumenter de façon convaincante l’idée de « transférabilité des tropes ». Le recours aux « mondes possibles » donne, en outre, un certain halo de vraisemblance à l’opération. On peut cependant avoir quelques doutes. De fait, la formule de Marenbon suggère simplement que, dans un autre monde que le monde actuel, Socrate (= M1 i.e. Man1 ) pourrait ou aurait pu être « informé » par une autre différence particulière que celle qui l’informe dans le monde actuel. Cela paraît suffisant pour affirmer que, dans ce passage au moins, Abélard reconnaît l’existence de tropes « différence ». Est-ce assez pour argumenter une théorie de la « transférabilité des tropes » ? Peut-être pas. Il y a une différence entre l’affirmation que Socrate aurait pu être Socrate par r2 ou r’’ dans un autre monde et celle qu’il pourrait l’être dans le monde actuel. Abélard employant indifféremment « posset » et « potuisset » dans les documents test, il est difficile de savoir ce qu’il a exactement en tête. On peut tenter, cependant, de clarifier la situation en posant que l’auteur de la Logica Ingredientibus est face à un vrai dilemme. Je le formulerai en paraphrasant une page célèbre de D.M. Armstrong. Posons donc que, pour Abélard, un monde qui contient a et F contient [le fait que] a ait ou possède F (a’s having F), où « a » désigne Socrate et « F » se trouve désigner la rationnalité r1, et la désigne effectivement aussi longtemps que Socrate existe. Cela ne signifie pas que, ayant r1, Socrate peut ou pourrait encore être Socrate en ayant r2 ou r’’. Cela signifie seulement que l’expression linguistique « F » aurait pu se trouver désigner r2 ou r’’, si... Socrate avait eu r2 ou r’’ plutôt que r1, autrement dit : qu’il n’était ni nécessaire que r1 existât ni nécessaire que « F » désignât r1 s’agissant de Socrate. Le résultat me paraît clair : parler ici de « transférabilité » ou de « non transférabilité » risque d’induire en erreur – ce, d’autant plus que le seul auteur qui donne un exemple précis de « migration des qualités » en domaine naturel est Boèce – autrement dit un partisan de SU, fermement attaché à l’individuation des formes par leurs sujets, ce que, comme on l’a vu, Abélard, principal soutien de PIEP au XIIe siècle, n’est pas et ne peut être.
Arrêtons-nous un instant sur la thèse de Boèce – première entrée médiévale de la « pomme » au Panthéon des objets philosophiques (où la cire cartésienne repose auprès du sucre de Bergson). Dans son Commentaire sur les Catégories [173B], à propos de Cat., 1a24-25 (quelque chose est dit « être dans un sujet » s’« il est dans quelque chose non en tant que partie, et il est impossible qu’il soit sans ce en quoi il est »), Boèce soulève un problème qui ressemble fort à celui de la « migration des qualités ». Soit une pomme a ayant un certain parfum F. Supposons que je prenne a en main, puis que je la repose. Le parfum de a se trouve pour un certain temps dans ma main (notons-la a’). Dans ce cas, il semble que l’on puisse dire qu’un trope, F, est « passé » d’un sujet, a, à un autre sujet, a’. Selon Marenbon, Boèce tire de cette situation la conclusion suivante : la thèse d’Aristote en Cat., 1a24-25 signifie seulement qu’un accident ne peut être sans être dans un sujet, bien qu’il puisse « changer de sujet », Aristote ne soutenant pas qu’« il est impossible à un accident d’être sans ce en quoi il était », mais seulement qu’il lui est « impossible d’être sans ce en quoi il est » [29]. Ce n’est sans doute pas assez dire. Quoi qu’il en soit, cependant, Abélard refuse la thèse de Boèce. Si ce qui est l’odeur de la pomme à t pouvait « passer » à un sujet différent à t+1, il ne serait pas vrai de cette odeur qu’il lui est impossible d’être sans ce en quoi elle est à t. Ce refus fonde sa propre interprétation de Cat. 1a24-25. Selon Abélard, ce que veut dire Aristote est que :
«... non potest natura pati, ut cum iam alii insit, in alio iterum sit,
[... la nature ne peut permettre que, quand un accident est déjà en quelque chose, il soit une seconde fois en une autre] [30]. »
Si je comprends bien, la thèse abélardienne est que l’odeur de pomme que présente ma main à t+1 n’est pas l’odeur de la pomme a à t. Il y a là deux tropes numériquement distincts. Autrement dit : ce que Martin semble entendre par « transférabilité des tropes » chez Abélard n’est pas, tout au contraire, la « migration d’une qualité ». Conséquence : la blancheur particulière qui se trouve à t appartenir à Socrate dans le monde actuel aurait pu appartenir à Platon et donc n’avoir jamais appartenu à Socrate à aucun moment du temps (de son existence) antérieur à t, mais dès lors qu’elle appartient à Socrate à t, elle lui a toujours appartenu avant t et lui appartiendra toujours aussi longtemps que Socrate existera. Preuve en est la règle que l’auteur de la Logica Ingredientibus érige en principe intangible, et que l’on pourrait appeler, précisément, « principe de la non-transférabilité des tropes » : « accidens subiectum mutare non potest de uno transeundo ad aliud » (« un accident ne peut changer de sujet en passant de l’un à l’autre »). Quelle différence alors entre trope « rationalité » et trope « blancheur » ? Du point de vue de la non-transférabilité : aucune. Abélard est un partisan de la « non-trans-férabilité des tropes », quelque extension que l’on donne à ce terme : des différences individuelles aux accidents individuels. Le problème du statut ontologique de la différence individuelle n’est pas réglé pour autant, ni celui de la contradiction latente entre PPO et PIEP qui me semble peser sur toute l’ontologie d’Abélard, et donner à son « nominalisme » supposé une coloration très problématique.
 
III
 
 
Abélard n’a pas inventé le « principe de la non-transférabilité des tropes ». Ledit principe est l’un des principes fondamentaux de la théologie ash’arite, celle qui, dans l’Islam classique, a poussé le plus loin en direction d’une théorie des tropes refusant la migration des qualités. Il figure, d’ailleurs, explicitement dans la reconstruction thomiste de la théorie « occasionaliste » de cette branche du kalâm, critiquée par Thomas d’Aquin dans la Summa contra Gentiles avec une vigueur qu’Averroès, son autre grand adversaire, n’eût pas désavouée. Ayant présenté cette doctrine ailleurs, je n’y reviendrai pas ici. Il suffit, pour mon propos, de rappeler que, dans la restitution de Thomas, la thèse ash’arite contient comme arguments de base que (1) toutes les formes des corps se réduisent à de simples accidents ; (2) qu’un même accident ne peut durer plus d’un instant; (3) qu’un accident ne peut passer d’un sujet dans un autre; (4) qu’il n’y a pas d’action transitive entre les corps ; (5) que les accidents qui nous paraissent passer d’un corps à l’autre sont directement créés par Dieu (autrement dit que tout accident X qui est créé en tant que présent dans le corps qui semble le recevoir est simultanément créé en tant qu’absent dans le corps qui paraît le donner) [31]. Bien que tout les sépare par ailleurs, Abélard et les disciples d’al-Ash’ari ont un point commun : le refus de la migration des qualités stricto sensu. Revenons, sur cette base, au problème de la « différence individuelle ».
Il est indéniable que, dans plusieurs passages cruciaux de son Å“uvre logique, le Philosophe du Pallet recourt explicitement à une interprétation de la différence « rationalité » et de la différence « mortalité » en termes de « différences individuelles », et qu’il semble, par là même, distinguer entre propriétés communes (universaux), réduites à des différences prédiquées universellement de l’espèce de voce, d’une part, et différences spécifiques au sens de tropes, interprétées comme ce en quoi se fonde de re la singularité des individus auxquels s’attribue le nom de l’espèce. Les textes récemment analysés par J. Jolivet vont incontestablement en ce sens [32]. Reste que les partisans les plus déclarés d’une ontologie susceptible de s’inscrire dans une généalogie des tropes sont... certains adversaires réalistes d’Abélard, partisans réformés de la théorie de l’« essence matérielle », plutôt qu’Abélard lui-même. Dans sa version la plus claire de ce que peut bien être une propriété ou un « caractère propre » d’individu, une « unit property » au sens de Mertz, Abélard ramène en effet au niveau des « vocables » (vocabula) ou, plus exactement, à celui des « noms dérivés » (sumpta), ce qui permet de différencier des choses individuelles – la différenciation se faisant « du point de vue des nominations, non quant à celui de la nature réelle » (natura rerum). Cette thèse, qui n’a pas été assez soulignée, donne le sens véritable du « nominalisme » abélardien – je parle ici de son sens philosophique, non de la question, toute différente, de savoir s’il faut classer l’amant d’Héloïse dans le camp des « vocales » ou celui des « nominales ». Le nominalisme philosophique d’Abélard se caractérise par le défaut structurel que Mertz attribue à ce qu’il appelle « nominalistic instances theories ».
« Nominalistic instance theories – for example, contemporary “trope theory” – sub-scribe to principles SU and IU but, like instance Platonism, must reject IR. Characteristically, these theories deny any real identity across instances and attempt to account for the apparent sameness of type Rn by various maneuvers : by making Rn a shared linguistic predicate or a shared concept or by replacing Rn with either a class of Rni instances or a resemblance relation between Rni s. Specifically, predicate and concept nominalism hold that some individuals, ordinary or relation instances, are related to a shared entityin the one case to a spoken or written token of a linguistic type, in the other to a mental construct. However, in neither case is the relation of a function of the natures of the relata ; hence, in the final analysis, it is only an arbitrary association, even if, in some mysterious way, it is reliable, predictive and true [33]. »
Même si le principal argument d’Abélard en faveur de sa théorie semble échapper à la critique « mertzienne » – i.e. si l’on considère la nature des choses, il n’est aucune propriété qui soit propriété de Socrate qui ne soit (pas) propriété d’homme, ni aucune qui soit propriété d’homme qui-ne-soit-(pas)-propriété-d’un-certain-homme-ou-qui-soit-[propriété d’homme en étant]-commune-à-plu-sieurs («... quia si ad rerum naturam respiciamus, nulla erit proprietas, quae sit Socratis quae non sit hominis, vel quae sit hominis, quae non sit alicuius hominum vel quae sit communis pluribus [34] ») –, dans la mesure où il est clair qu’Abélard souscrit à IR, sans souscrire à SU, sa conception de ce que signifie « être constitué de propriétés » – i.e. avoir par nature, naturaliter, « un nombre donné de noms de propriétés, qui ne peuvent être appliqués (aptari) à aucun autre par la prédication » – semble épouser par avance les traits principaux du « nominalisme » linguistique (« predicate nominalism ») défini par Mertz. Ce « nominalisme » me paraît en tout cas aller moins loin dans le sens d’une théorie des tropes que certaine version de la théorie réaliste dite « de l’essence matérielle » dont Abélard réfute plusieurs formulations successives. Cette affirmation pourra surprendre. J’y vois, en ce qui me concerne, l’indice « historique » du fait que toute théorie des tropes n’a pas nécessairement partie liée avec le « nominalisme [35] », ni a fortiori avec la conjonction de PPO et de PIEP, dont les impasses ont, certainement, piégé d’autres philosophes que ceux du lointain XIIe siècle.
La théorie anti-abélardienne de base, due probablement à Guillaume de Champeaux, stipule que – désignant par (F) l’ensemble des propriétés accidentelles d’un homme a –, on peut poser que a est cet homme-ci par (F). Pour Abélard, cette théorie est fausse, car si l’on supprime (F) par la pensée, la proposition « a est cet homme-ci » reste vraie – ce qui implique que « a est cet homme-ci par (F) » est fausse. En effet, comme on l’a vu, dans la théorie abélardienne, chaque substance ou chose individuelle est « personnellement distincte » ou « en soi distincte » de toute autre, ce qui veut dire que, supposé que tous ses accidents lui soient retirés, elle restera toujours in se una personaliter. Au contraire, les tenants de la théorie critiquée soutiennent que « les accidents font les individus », ce qui les amène à « concevoir les accidents dans le nom individuel, comme rationnel, mortel dans le nom spécifique ». Cette formule va au cÅ“ur du débat. L’aspect le plus intéressant de la théorie de Guillaume de Champeaux et/ou de ses élèves est, en effet, du point de vue de la généalogie des tropes, qu’ils distinguent entre Socrate et cet homme-ci.
Réduite à l’essentiel, la théorie des adversaires d’Abélard pose que :
1/ cet homme-ci n’est pas produit par des accidents, mais que Socrate, en revanche, l’est;
2/ Socrate est produit par (F) non en tant qu’il est homme, mais en tant qu’il est Socrate.
Cela revient à dire que l’expression indexicale « hic homo » (« cet homme-ci ») note seulement l’homme « in hac personali essentia » (autrement dit : un homme constitué dans une certaine nature par des différences individuelles), alors que le nom « Socrate » désigne un accident (il est « designativum accidentis »). Abélard mentionne trois versions de cette théorie, distinctes selon que « Socrate » est considéré comme désignant : tous les accidents de Socrate, séparables ou inséparables ; les accidents inséparables de Socrate et eux seuls ; la forme propre des accidents de Socrate, appelée « Socratité ». Certains partisans non identifiés d’une version mixte soutiennent que tous les accidents de Socrate, séparables ou inséparables, sont compris dans le nom « Socrate », mais que ce nom a été « imposé » de telle façon que, à tout instant où il est proféré, « Socrate » signifie tous les accidents que Socrate possède à ce moment précis. Abélard juge cette thèse particulièrement absurde, puisqu’elle implique que la signification de « Socrate » varie fréquemment, en fonction de la variation des accidents de Socrate. Remarquant que les tenants de cette version appellent « Socratité » (Socrateitas) la collection totale des accidents de Socrate, il note que, pour eux, la Socratité n’est pas une chose une par nature, mais un « individu composé », ce qui lui paraît plus absurde encore [36]. Je ne sais si cette théorie est plus ou moins absurde que celle d’Abélard, prisonnière, elle, de la contradiction entre PPO et PIEP. Il me semble, en revanche, que, malgré l’avalanche de contre-arguments assénée dans la Logica Ingredientibus [37], elle offre une version plus cohérente de la distinction entre propriétés essentielles et propriétés accidentelles individuelles, en posant que la chose qui est cet homme-ci et Socrate est cet homme-ci par son essence (i.e. ses différences individuelles) [38] et Socrate par la somme de ses accidents à t, t+1, t+2, etc., lesquels peuvent bien différer numériquement d’un instant à l’autre, sans que, aussi longtemps qu’il existe, la chose qui est cet homme-ci et Socrate cesse d’être cet homme-ci et de « socratiser ». Il me semble, également, qu’elle rend compte de cette distinction sans entrer dans le problème de la transférabilité des tropes ou en y entrant, si elle y entre, d’une manière plus cohérente que celle d’Abélard [39].
 
NOTES
 
[1]Cf., pour les circonstances de cette création « malheureuse », D.C. WILLIAMS, « Of Essence and Existence and Santayana », Journal of Philosophy, 51 (1953), p. 31-42. L’usage standard, rhétorique, du mot « trope » en français (« figure du discours ») ne correspond évidemment en rien à l’acception de « trope » dans l’actuelle trope-theory. Le « trope » selon Williams n’a non plus rien à voir avec l’usage logique du grec tropos rendu par « mode », sur la base du latin modus, en logique « modale ». Dans ce qui suit, le mot « trope » sera exclusivement pris dans le sens de la trope-theory. Je réserverai donc les guillemets aux seuls cas de mention du terme, et renoncerai aux guillemets et à l’italique dans tous les autres cas.
[2]Cf. G.F. STOUT, « The Nature of Universals and Propositions » (1921), in Ch. LANDESMAN, éd., The Problem of Universals, New York, Basic Books, 1971, p. 154-166 et « Are the Characteristics of Particular Things Universal or Particular ? » (1923), ibid., p. 178-183. Pour des vues plus récentes, cf. K. CAMPBELL, Abstract Particulars, Oxford, Blackwell, 1990 et P. SIMONS, « Particulars in Particular Clothing : Three Trope Theories of Substance », Philosophy and Phenomenological Research, 54 (1994), p. 553-575.
[3]Cf. D.W. MERTZ, Moderate Realism and Its Logic, New Haven et Londres, Yale University Press, 1996, p. 118-132.
[4]Cf. D.W. MERTZ, Moderate Realism..., p. 10-16 ; définitions, p. 10 et 11.
[5]Cf. D.W. MERTZ, Moderate Realism..., p. 11.
[6]Cf. D.W. MERTZ, Moderate Realism..., p. 12.
[7]Cf. A. de LIBERA, L’Art des généralités. Théories de l’abstraction (Philosophie), Paris, Aubier, 1999.
[8]Cf. D.W. MERTZ, Moderate Realism..., loc. cit., p. 119.
[9]Cf. D.C. WILLIAMS, « The Elements of Being », Review of Metaphysics, 7 (1953), p. 3-18, 171-192.
[10]Cf. BOÈCE, In Categorias Aristotelis commentaria, PL 64,170B : « Ex his igitur quattuor fiunt complexiones. Nam cum uenerit uniuersalitas in substantiam, fit uniuersalis substantia, ut est homo uel animal. Uniuersale autem est quod aptum est de pluribus praedicari, particulare uero quod de nullo subiecto praedicatur. Ergo est una complexio uniuersalitatis et substantiae, ut sit substantia uniuersalis. Si uero particularis substantiae copulatur, fit substantia particularis, ut est Socrates uel Plato, et quidquid in substantia indiuiduum reperitur. At cum miscetur uniuersalitas accidenti, fit accidens uniuersale, ut scientia, quae cum sit accidens, et praeter animam cui accidit esse non possit, tamen uniuersalis est, quod de subiecta grammatica uel aliis [170C] speciebus praedicari potest. Cum uero particularitas accidenti coniungitur, fit accidens particulare, ut Platonis uel Aristotelis scientia. Fiunt enim quattuor complexiones, substantia uniuersalis, substantia particularis, accidens uniuersale, accidens particulare. »
[11]Il s’agit bien d’un dispositif, dont Boèce énonce ainsi la structure logique ou conceptuelle : ce qui caractérise toute substance est le fait de n’être pas dans un sujet; ce qui caractérise tout accident, le fait d’être dans un sujet ; ce qui caractérise tout universel, le fait d’être dit d’un sujet (la seule différence entre l’accident universel et la substance universelle est que l’accident universel est dans un sujet, tandis que la substance universelle ne l’est pas). Ou encore : tout particulier est soit substance soit accident ; toute substance et tout accident n’est pas particulier – certains (Su et Au) étant universels.
[12]Cf. P1, loc. cit., fº 11vb : « Sed quia in illa prædicatur species – species autem est totum esse individui, ut dicit Boecius –, videtur quod, sicut hæc est de inesse simpliciter Homo est animal, similiter ista Sor est homo ».
[13]Cf. M, loc. cit., fº 50rb : « Item. Nullo homine existente aequali veritate erit haec vera Sor est homo et homo est homo quia nomen individui [individuum M] et nomen speciei ab eadem forma imponuntur; nec differunt aliquo modo nisi sicut signatum et non signatum, et nomen individui nihil reale addit super nomen speciei sed [ex nec corr. sed non exp. M] ponitur modum intelligendi et discretionem puram, et ideo dixit Boecius quod “species est totum esse individui”. Sicut ergo haec homo est homo est vera, ita quod nulla verior est illa, quia idem de se praedicatur, ita et haec Sor est homo quia idem de se praedicatur ; et ideo opportune dixit Boecius cum dicit quod “nulla verior est illa in qua idem de se praedicatur”. »
[14]Cf. PORPHYRE, Isagoge, II.15 ; trad. A. de LIBERA et A.-Ph. SEGONDS (Sic et Non), Paris, J. Vrin, 1998, p. 9.
[15]Cf. Auctoritates Aristotelis, 30, no 13; éd. HAMESSE (Philosophes médiévaux, XVII), LouvainParis, 1974, p. 300,37-39. La formule semble devoir être comptée au nombre des « adages magistraux » (magistralia), extrapolés par les médiévaux des autorités proprement dites (authentica). Le texte source est, peut-être, ici Boèce, In Porphyrii Isagogen commentarium editio duplex, ed. sec., éd. G. SCHEPPS-S. BRANDT (Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum, XLVIII), Vienne, 1906, p. 235-236 : « Illa uero in quae commune diuiditur, communi natura participant proprietasque communis rei his quibus communis est conuenit. At uero indiuiduorum proprietas nulli communis est. Socratis enim proprietas, si fuit caluus, simus, propenso aluo caeterisque corporis lineamentis aut morum institutione aut forma uocis, non conueniebat in alterum ; hae enim proprietates quae ex accidentibus ei obuenerant eiusque formam figuramque coniunxerant, in nullum alium conueniebant. Cuius autem proprietates in nullum alium conueniunt, eius proprietates nulli poterunt esse communes, cuius autem proprietas nulli communis est, nihil est quod eius proprietate participet. Quod uero tale est, ut proprietate eius nihil participet, /236/ diuidi in ea quae non participant, non potest; recte igitur haec quorum proprietas in alium non conuenit, indiuidua nuncupantur. »
[16]Cf. D.M. ARMSTRONG, Universals. An Opinionated Introduction (Focus Series), Boulder-San Francisco-London, Westview Press, 1989.
[17]Sur la description et la définition chez Porphyre et Simplicius, cf. le texte cité par Simplicius dans son Commentaire sur les Catégories, trad. Ph. HOFFMANN [in Simplicius, Commentaire sur les Catégories, trad. commentée sous la dir. de I. Hadot (Philosophia Antiqua, L), fasc. I, Leiden-New York-Kobenhavn-Köln, E.J. Brill, 1990], p. 20,13-21,17 : « La définition est l’énoncé de l’essence en tant qu’elle manifeste l’essence, et la description est l’énoncé de l’essence en tant qu’elle signifie la particularité propre qui caractérise l’essence, ainsi que l’être qui est commun à la fois à l’essence au sens propre et aux autres degrés de la réalité. » Cf., en outre, ibid., trad. cit., p. 19,18-27 : «... l’explication descriptive [...] s’applique aussi bien aux genres les plus élevés qu’aux individus. Les uns et les autres ne peuvent être embrassés par une définition, parce qu’il n’est possible d’assumer ni un genre des genres les plus élevés, ni des différences constitutives des individus, tandis que la description rend compte de la particularité propre (ijdiovth") de l’essence et parvient donc aussi à atteindre les genres suprêmes et les individus. [...] L’énoncé descriptif détermine la particularité propre de l’essence, tandis que l’énoncé définitionnel donne la quiddité (to; tiv h\n ei\nai) de chaque réalité, c’est-à-dire l’essence elle-même. »
[18]R. CHIARADONNA, « La teoria dell’individuo in Porfirio e l’IDIWS POION stoico », Elenchos, XXI/2 (2000), p. 305.
[19]Cf. Sophisma « Aliqua in eo quod conveniunt differunt », ms. Paris, Nat. lat. 16135, fº 35vb : « Forma vero propria singularium est principium et causa distinctionis et diversitatis in eisdem. Unde Porphyrius : “individuum constat ex septem proprietatibus quarum collectio in alio reperi non potest”. »
[20]Cf. Ch. MARTIN, « The Logic of the Nominales », Vivarium, 30 (1992), p. 112.
[21]Cf. D.W. MERTZ, ibid., p. 121-122.
[22]Une telle théorie semble admise, à l’époque d’Abélard, dans l’École porrétaine (i.e. chez les disciples, « réalistes », de Gilbert de Poitiers). Le Compendium logicae porretanum affirme sans ambages : « Quot homines, tot humanitates », « autant d’hommes, autant d’humanités » (cf. éd. EBBESEN-FREDBORG-NIELSEN, Cahiers de l’Institut du Moyen Âge grec et latin, 46, p. 41,65-68). Au XIIIe siècle, la position est encore professée. On la retrouve, par exemple chez Pierre d’ESPAGNE, quand il distingue le point de vue logique, pour lequel « l’humanité est la même en tout individu (subordonné à) homme » et le domaine naturel, où « l’humanité de Socrate et celle de Platon diffèrent comme diffèrent leurs causes » (i.e. l’âme de Socrate et l’âme de Platon). Cf. Pierre d’ESPAGNE, Tractatus, VI, 12; éd. De Rijk, Assen, Van Gorcum, 1972, p. 87,24-88,1 : «... eadem est humanitas secundum viam logicae, in quolibet individuo hominis... In via autem naturae humanitas mea est per se et alia est ab humanitate tua, sicut anima mea per quam est humanitas mea in me, alia est ab anima tua, per quam causatur humanitas tua in te. »
[23]Comme en témoigne l’expression « cause d’imposition », ce qui intéresse au premier chef Abélard dans le « problème des universaux » est d’ordre « linguistique ». On le voit bien au style très particulier de sa reformulation du questionnaire de Porphyre : quelle est la cause commune selon laquelle un nom universel est imposé ? En fonction de quoi un « vocable » est-il dit « commun » : la causa communis de l’imposition, la conceptio communis d’une similitude entre les choses ou les deux ? On peut bien ensuite le dire « conceptualiste » (comme Victor Cousin) ou « nominaliste » (comme la plupart des interprètes modernes) – la réponse qu’il donne à ses propres questions montre que le problème de « l’imposition » des noms universels est chez lui central. La formule assez elliptique qu’il utilise – les noms universels doivent principalement leur communitas à la cause commune de leur imposition (un status), en tant qu’elle est « prise selon la nature des choses » considérées (secundum rerum naturam) – laisse ontologiquement la porte ouverte à toutes les interprétations possibles, compte tenu de l’ambiguïté même de la notion de « statut ». Spécifique ou individuel ? Ou les deux à la fois ?
[24]Cf. ABÉLARD, Logica, Super Por., éd. B. Geyer, P. Abælardi Glossæ super Porphyrium, Münster, Aschendorff, 1919, p. 13,18-25.
[25]Cf. CLAREMBAUD D’ARRAS, Tractatus super Boetii De Trinitate, I, 12-15, ed. N.M. HÄRING, The Life and Works of Clarenbald of Arras : A Twelfth-Century Master of the School of Chartres, Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1965, p. 90-91. Clarembaud défend sa théorie contre « certains docteurs célèbres », et stigmatise leur « impudente obstination » à refuser une thèse qu’ils ne combattent qu’au mépris des « autorités des docteurs de la logique et des arguments logiques eux-mêmes ».
[26]Cf. ABÉLARD, Logica, Super Por., éd. Geyer, p. 84,14-21.
[27]Cf. ABÉLARD, Logica, Super Praed., éd. Geyer, p. 129,34-36 : « Cum autem rationalitatem differentiam dicamus, ea autem non sit nisi haec uel illa rationalitas, oportet hanc uel illam esse differentiam. Sed profecto omnis differentia de specie uniuersaliter dicitur praedicari et destructa ea necessario destrui res. At uero haec rationalitas pluribus non inest neque propter eam homo periret. Ipse quoque Socrates, sicut hic homo est per eam, ita etiam posset esse per aliam, siue quae sit, siue numquam sit. »
[28]Cf. J. MARENBON, The Philosophy of Peter Abelard, Cambridge (GB), Cambridge University Press, 1997, p. 120.
[29]« Sed si quis quoque obiiciat posse locum accidentia permutare, malum namque si in manu teneatur, manus mali odore completur, adeo odor quod est accidens, in aliud subiectum transire potest. Sed non hoc ait Aristoteles, quoniam mutare accidens locum non potest, nec ita dixit impossibile esse sine eo in quo erat sed sine eo in quo est, hoc enim significat mutare quidem posse locum, sed sine aliquo subiecto non posse subsistere. »
[30]Cf. ABÉLARD, Logica, Super Praed., éd. Geyer, p. 129,31-34. Le Péripatéticien du Pallet est ici proche d’une autre thèse de Boèce, thèse dite « faible » dans la terminologie de Marenbon, qui a attiré l’attention sur ce passage.
[31]Cf. THOMAS D’AQUIN, Somme contre les Gentils, III, chap. 65, § 10, trad. V. AUBIN, in SCG, III, La Providence (GF 1047), Paris, GF-Flammarion, 1999, p. 231. Que la thèse ash’arite relève de la généalogie des tropes me paraît clair jusque dans l’exemple qui l’illustre, puisqu’elle consiste dans une inférence qui, prenant pour prémisse qu’« il est impossible qu’une chaleur passe d’un corps chaud à un autre corps chauffé par lui » conclut à l’impossibilité de toute action d’un corps sur un autre. Thomas lui-même adhère au « principe de la non-transférabilité des tropes ». Sa thèse est, toutefois, que l’inférence ash’arite est infondée, car il est « absurde » de « dire qu’un corps n’agit pas parce qu’un accident ne passe pas d’un corps à un autre » (un accident n’a pas à passer d’un corps à un autre pour qu’il y ait action d’un corps sur un autre). Sur tout cela, cf. A. de LIBERA, « Pour Averroès », Introduction à Averroès. L’Islam et la raison. Anthologie de textes juridiques, théologiques et polémiques. Trad. M. Geoffroy (GF, 1132), Paris, GF-Flammarion, 2000, p. 9-76.
[32]Cf. J. JOLIVET, « Sur les prédicables et les catégories chez Abélard », in J. BIARD, éd., Langage, sciences, philosophie au XIIe siècle (Sic et Non), Paris, Vrin, 1999, p. 165-175.
[33]Cf. D.W. MERTZ, Moderate Realism..., p. 12-13 (italics mine).
[34]Cf. ABÉLARD, Logica, Super Por., éd. Geyer, p. 63,16-18.
[35]Sans en faire une hypothèse générale (qu’il faudrait étayer par plus de documents), il me semble que le « réalisme » présente autant d’affinités naturelles avec la trope-theory que le nominalisme, du moins pour la période qui nous intéresse ici : le XIIe siècle. Cette impression vaut même pour le « réalisme extrême » de l’École porrétaine. Le champion de la Socratité est, à mes yeux, Alain DE LILLE, dont la complexe ontologie, résumée, par exemple, dans le § 34 de la Summa « Quoniam homines » propose une théorie complète de l’individu et de l’individuation fondée sur une distinction entre forma similitudinis et forma dissimilitudinis (Cf. Alain DE LILLE, Summa « Quoniam homines », n. 34; éd. Glorieux, p. 172). Par « forme de ressemblance » Alain entend « cette propriété qui informant un sujet le fait semblable aux autres » (« illa proprietas que informatione subiecti suum subiectum reddit consimile alii, ut albedo suum subiectum reddit simile aliis albis »). Cette forme est dite « commune », parce qu’elle « unit son sujet à un autre » (« quasi suum subiectum cum alio uniens »), non parce qu’elle « serait communiquée à plusieurs » (« non [...] quia communicetur pluribus »). En effet, Alain adhère au principe de la singularité des choses (sa version de POP), selon lequel : « Nihil quod sit in uno est in alio » (principe que l’on retrouve comme thèse III.15 dans le Compendium Logicae Porretanum; éd. Ebbesen-Fredborg-Nielsen, p. 41,57-70, ainsi que dans De Trinitate de Gilbert DE POITIERS lui-même, en I 2, n. 6 prol., éd. Häring, p. 58, et qui semble issu de la thèse de Boèce, In librum De interpretatione, PL 64,464, selon laquelle : « Quicquid in singulari est, singulare est »). La forme « commune » d’Alain est également dite « divisible » (dividua, littéralement : « dividuelle », l’anglais « shared ») parce qu’elle fonde la division de l’« union de plusieurs en plusieurs » et que ceux qui sont « unis par elle » sont aussi « divisés par elle des autres » (« [...] quia secundum eam attenditur unio que dividitur in plura et plurium est. Vel [...] quia quamvis cum quibusdam uniat [...], tamen a quibusdam dividit [...] »). Cela étant, le plus intéressant est évidemment, pour nous, la « forme de dissemblance », car, poursuit Alain, cette forme est le « statut individuel » (status individualis) qui « fait son sujet dissemblable à tout autre ». La description de ce statut individuel remplit tous les réquisits attendus de cette notion chez Abélard, mais elle le fait mieux et plus clairement : le statut « résulte du concours » (on notera l’expression « simplicienne ») « des traits accidentels et des traits sub-stantiels d’une chose » (« ex concursu accidentalium et susbtantialium rei »), dans le cas de Socrate; c’est la Socratité, terme « forgé pour la circonstance » (« [...] quemdam individualem statum qui ficto vocabulo potest nuncupari socrateitas ; in quo differt ab omni alia re »). Cette forme est à son tour appelée 1/ « forme indivisible » (« dicitur forma individua », i.e. forme « individuelle »), 2/ « individu » (« individuum ») et 3/ « qualité propre d’un sujet individuel ». Cette dernière série, qui, via Boèce, prolonge certains thèmes notés chez Porphyre et Simplicius, plaide autant pour une lecture « tropiste » de l’ontologie (réaliste) porrétaine que pour une lecture « tropiste » de l’ontologie (nominaliste) d’Abélard.
[36]L’expression « Socratité », lointain ancêtre de la Socratesity de D.C. Williams, est de BOÈCE, In Porph. comm. III; PL 64,114. Les « réalistes » du XIIe siècle le savent, et se réclament explicitement de lui. Cf. sur ce point Guillaume DE CONCHES, Ad Prisc. II.18 ; éd. K.M. FREDBORG, « Some Notes on the Grammar of William of Conches », Cahiers de l’Institut du Moyen Âge grec et latin 37 (1981), p. 31,30-33 : « “Socrates” vero sic significat substantiam quod propriam illius qualitatem, id est talem proprietatum collectionem quae tota alii inesse non potest; quam Boethius in secundo commento super Porphyrium vocat Socratitatem. » La notion de « collection » de propriétés, qui rappelle le « syndrome des qualités » selon Simplicius, est également mentionnée par Alain DE LILLE, Summa « Quoniam homines »; éd. Glorieux, p. 173, avec le même renvoi à Boèce.
[37]Dont celui-ci, qui est effectivement redoutable : Si le nom « Socrate » note un accident, comment celui-ci pourra-t-il être inhérent à Socrate par accident, alors qu’il ne peut pas être présent ou absent de Socrate sans entraîner la corruption de Socrate ?
[38]Puisque, contrairement à Abélard, les « réalistes » soutiennent que c’est une « essence de soi commune » qui, par l’ajout de différences, nécessairement « individuelles », devient cette essence-ci, autrement dit cet homme-ci, ou cette essence-là, autrement dit cet homme-là. Qu’il faille d’autre tropes que le trope homme1 ou homme2 pour produire Socrate pose simplement le problème de savoir s’il y a une hiérarchie de tropes. Une telle hiérarchie n’aurait rien d’extraordinaire : le trope blancheur1 ne peut être un trope de Socrate si le trope homme1 n’entre pas (déjà) dans la constitution de la chose qui est Socrate (à savoir : la chose qui, par homme1, est cet homme-ci). La différence entre propriétés essentielles et propriétés accidentelles serait ainsi réductible à une relation d’ordre entre tropes (du type de : blancheur1 pas sans homme1 ). Naturellement, il est toujours possible d’objecter que la notion d’essence « de soi commune » est une absurdité. On revient alors à la nécessité de poser une « discrétion personnelle » des essences, mais aussi à la contradiction potentielle de PPO et PIEP et au problème de la « transférabilité des tropes ». La conclusion de ce débat pourrait être qu’il faut renoncer à la notion même de substance et à la Substance-attribute view pour embrasser une véritable théorie de l’individu comme « faisceau de tropes ». Je ne connais pas d’ontologies médiévales ayant risqué ce saut.
[39]Ce texte reprend une partie des éléments présentés et discutés lors d’un séminaire (« Des accidents aux tropes ») tenu à Genève avec mon collègue Kevin Mulligan durant le semestre d’hiver 2000-2001. Qu’il trouve ici l’expression de ma reconnaissance pour tout ce que ce travail commun m’a apporté et appris. Les erreurs qui parsèment cette incursion de médiéviste dans un domaine nouveau en histoire de la philosophie médiévale sont miennes.
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Cf., pour les circonstances de cette création « malheureuse...
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[2]
Cf. G.F. STOUT, « The Nature of Universals and Propositions...
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[3]
Cf. D.W. MERTZ, Moderate Realism and Its Logic, New Haven e...
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[4]
Cf. D.W. MERTZ, Moderate Realism..., p. 10-16 ; définitions...
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[5]
Cf. D.W. MERTZ, Moderate Realism..., p. 11. Suite de la note...
[6]
Cf. D.W. MERTZ, Moderate Realism..., p. 12. Suite de la note...
[7]
Cf. A. de LIBERA, L’Art des généralités. Théories de l’abst...
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[8]
Cf. D.W. MERTZ, Moderate Realism..., loc. cit., p. 119. Suite de la note...
[9]
Cf. D.C. WILLIAMS, « The Elements of Being », Review of Met...
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[10]
Cf. BOÈCE, In Categorias Aristotelis commentaria, PL 64,170...
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[11]
Il s’agit bien d’un dispositif, dont Boèce énonce ainsi la ...
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[12]
Cf. P1, loc. cit., fº 11vb : « Sed quia in illa prædicatur ...
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[13]
Cf. M, loc. cit., fº 50rb : « Item. Nullo homine existente ...
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[14]
Cf. PORPHYRE, Isagoge, II.15 ; trad. A. de LIBERA et A.-Ph....
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[15]
Cf. Auctoritates Aristotelis, 30, no 13; éd. HAMESSE (Philo...
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[16]
Cf. D.M. ARMSTRONG, Universals. An Opinionated Introduction...
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Sur la description et la définition chez Porphyre et Simpli...
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R. CHIARADONNA, « La teoria dell’individuo in Porfirio e l’...
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[19]
Cf. Sophisma « Aliqua in eo quod conveniunt differunt », ms...
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[20]
Cf. Ch. MARTIN, « The Logic of the Nominales », Vivarium, 3...
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[21]
Cf. D.W. MERTZ, ibid., p. 121-122. Suite de la note...
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Une telle théorie semble admise, à l’époque d’Abélard, dans...
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[23]
Comme en témoigne l’expression « cause d’imposition », ce q...
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[24]
Cf. ABÉLARD, Logica, Super Por., éd. B. Geyer, P. Abælardi ...
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Cf. CLAREMBAUD D’ARRAS, Tractatus super Boetii De Trinitate...
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[26]
Cf. ABÉLARD, Logica, Super Por., éd. Geyer, p. 84,14-21. Suite de la note...
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Cf. ABÉLARD, Logica, Super Praed., éd. Geyer, p. 129,34-36 ...
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