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S'inscrire Alertes e-mail - Revue de métaphysique et de morale Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezUn sombre problème de traduction
AuteurJean-François Courtine du même auteur
Université Paris-Sorbonne (Paris-IV) Archives Husserl de Paris (ENS-CNRS)Dans un entretien de septembre 2000 avec Antoine Spire[1][1] « Autrui est secret parce qu’il est autre »,...
suite, Jacques Derrida notait : « il y a une histoire de la “destruction”, en France et à l’étranger, depuis plus de trente ans » histoire encore largement à écrire et qui devrait certainement faire la part belle à ses transformations et à son exténuante vulgarisation. Sans prétendre ici contribuer à écrire fût-ce une brève séquence de cette histoire, je voudrais simplement m’interroger sur quelques éléments qui peuvent contribuer, comme dans l’après-coup, à la mise en perspective du terme et de la « chose » ainsi nommée, en insistant surtout sur sa dimension aporétique.
2 De cette dimension intrinsèquement aporétique où vient s’inscrire « la » déconstruction, je ne retiendrai que certains aspects, à commencer par celui de la traduction[2][2] « … et la question de la déconstruction est aussi...
suite. Qu’est-ce qui de la Destruktion heideggérienne se traduit dans la « déconstruction » ? Devant quoi la « déconstruction » est-elle traduite ? et quels sont les effets de cette traduction ?
3 Partons d’un texte qui peut se donner pour « de circonstance », la « Lettre à un ami japonais » qui est aussi comme un avertissement au traducteur. Derrida y rappelle l’origine du terme qui est d’abord précisément un choix de traduction. Quand le terme apparaît sans doute pour la première fois sous la plume de Derrida, d’abord sous forme « verbale » (« déconstruire »), puis nominale[3][3] La Voix et le phénomène, Paris, PUF, 1967, p. 94,...
suite (« déconstruction »), la référence à Heidegger s’impose naturellement c’est-à-dire ici plus précisément et nécessairement au programme formulé dans Sein und Zeit, au § 6 : la tâche d’une destruction de l’histoire de l’ontologie, directement articulée à la « répétition » de la question de l’être :
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5 Derrida ouvre sa « Lettre à un ami japonais » par quelques réflexions présentées comme « schématiques et préliminaires » sur le « mot » déconstruction, réflexions qui peuvent servir, au moins négativement, de « prolégomènes à une traduction possible »; il s’agit en effet d’abord de mises en garde : « tenter au moins une détermination négative des significations ou des connotations à éviter » et, pour ce faire, rappeler les circonstances du choix du terme, en français, terme auquel, comme le souligne Derrida, demeure attaché « un sombre problème de traduction »[4][4] Le terme, il faut le préciser d’emblée et nous y reviendrons...
suite : « je souhaitais traduire et adapter à mon propos les mots heideggériens de Destruktion ou de Abbau »; termes qui, dans le contexte heideggérien, et aussi bien husserlien, renvoient à une « opération portant sur la structure ou l’architecture des concepts fondateurs de l’ontologie ou de la métaphysique occidentale ». C’est pour éviter le côté trop « négatif » de la destruction/démolition que s’impose le choix de la « déconstruction » dont les acceptions attestées par le Littré sont particulièrement frappantes et bienvenues, s’agissant du registre « grammatical ». Je cite J. Derrida, citant le Dictionnaire Bescherelle, Paris, Garnier, 1873 :
6
Il déconstruit les phrases, il en désassemble les mots, selon le génie de langue étrangère : ou si l’on veut éviter toute confusion dans les termes, il y a Déconstruction par rapport à la langue de l’auteur traduit, et Construction par rapport à la langue du traducteur.
7 Sans trop solliciter cette référence, elle fournit en tout cas un témoignage supplémentaire du déplacement qu’opère d’emblée cette traduction active, destinée à « adapter » au propos derridien les termes Destruktion, Abbau, qui renvoient moins, dans leur usage heideggérien en tout cas, à une considération systématique (la « structure » et l’« architectonique ») qu’à la question de l’historicité (Geschichtlichkeit). Ce que recouvre le dépôt traditionnel, ce sont certes les sources originaires, les expériences où les concepts directeurs ont été puisés, mais la tradition est davantage encore ce qui « déracine l’être-là de son historicité » (entwurzelt die Geschichtlichkeit des Daseins; SuZ., 21). Tournure assez singulière puisque aussi bien pour Heidegger l’historicité procure tout sauf un enracinement. Ce que recouvre la tradition, la structure de la traditionnalité, en contribuant par ce recouvrement au Verfallen, à la déchéance de l’être-là quand il se comprend à partir de ce que lui renvoie le monde ambiant et à partir de la Selbstverständlichkeit inhérente à la tradition, c’est l’historicité constitutive de l’être-là ou la « vie facticielle »[5][5] Le point est clairement établi dès les premiers cours...
suite.
8 « Déconstruire » la philosophie notait encore Derrida en 1967 « ce serait ainsi penser la généalogie structurée de ses concepts de la manière la plus fidèle, la plus intérieure, mais en même temps depuis un certain dehors par elle inqualifiable, innommable, déterminer ce que cette histoire a pu dissimuler ou interdire, se faisant histoire par cette répression quelque part intéressée… »[6][6] Positions, Paris, Éditions de Minuit, 1972, p. 15...
suite.
9 Une telle détermination, au plus proche apparemment du programme de la Destruktion heideggérienne qui comporte assurément une dimension généalogique[7][7] Cf. notamment Sein und Zeit, p. 22 : « cette...
suite, témoigne certes de la reconnaissance de dette, toujours marquée par Derrida à l’endroit de Heidegger[8][8] Cf. le passage si souvent cité de Positions, p. 18 :...
suite, mais s’il reconnaît « l’incontournable méditation heideggérienne » et souligne qu’on est bien loin d’en avoir « exploité toutes les ressources critiques », c’est aussi pour « retourner » contre Heidegger ces mêmes ressources critiques[9][9] Cf. Politiques de l’amitié, Paris, Galilée, 1994, p. 273,...
suite. Au-delà de la divergence initiale dans la visée, sur laquelle nous reviendrons, et qui conduit à mettre sérieusement en question la légitimité de la « traduction » menant de la Destruktion à la déconstruction, il nous faut d’abord examiner le « contexte » de l’apparition du mot, comme le fait la « Lettre à un ami japonais ». La Destruktion peut certes faire fond sur la « dé-construction » husserlienne (Abbau) et la dé-sédimentation des couches qui recouvrent l’originarité de la donation en présence, mais elle se définit aussi dans le contexte très riche d’un premier débat radical avec le néokantisme (pour l’essentiel Rickert, Natorp et Lask)[10][10] Cf. les premiers cours de Fribourg en 1919 et 1920. C’est...
suite; nous sommes et c’est peu dire au plus loin du structuralisme dont Derrida rappelle l’importance :
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suite.
11 Ce qui s’annonce ici au titre d’un double « geste » constitue sans aucun doute un trait permanent de la déconstruction qui ne se « définit » que négativement, ou mieux qu’à travers une double négation destinée à maintenir comme « sous rature » deux termes ou deux moments qui restent ainsi opposés sans possibilité de relève (Aufhebung). Dans la Lettre qui nous sert ici de fil conducteur, on lit : « […] malgré les apparences, la déconstruction n’est ni une analyse, ni une critique… J’en dirai de même pour la méthode »[12][12] Cf. aussi Points de suspension, op. cit. , p. 89 :...
suite. Dans « Comment ne pas parler », Derrida formalisera, si l’on peut dire, cette « rhétorique de la détermination négative » :
12
suite.
13 En laissant de côté le vaste dossier de la « théologie négative » :
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suite, nous ne retiendrons ici que le motif de l’affirmation sous-jacent à ce qui a pu passer pour critique et négativité, voire nihilisme : « …[la déconstruction] n’est pas négative, bien qu’on l’ait souvent malgré tant de précautions, interprétée ainsi. Pour moi, elle accompagne toujours une exigence affirmative, je dirai même qu’elle ne va pas sans amour… »[15][15] Points de suspension, op. cit. , p. 89. Il faudrait...
suite.
15 Mais récuser ainsi le versant négatif ou « négativiste » de la déconstruction, c’est aussi cette fois probablement en une tension plus forte avec certains propos plus anciens de De la grammatologie ou de Positions , cela conduit aussi à envisager « la » déconstruction non point tant comme un « acte », une « opération », et moins encore sans doute comme une « stratégie » prise dans un contexte et un rapport de force; pas même comme une démarche, avec ses tours et ses détours, mais comme un événement, susceptible d’ouvrir une historicité ou une contre-histoire spécifique :
16
17 « La » déconstruction « a lieu »; on serait presque tenté d’écrire « il y a déconstruction » ou même, selon une autre référence, elle aussi décalée, à l’Ereignis, « ça se déconstruit », « c’est en déconstruction »[16][16] « Lettre à un ami japonais », op. cit. , p. 391. ...
suite. Ça, en un premier sens, non emphatique, ce pourrait être le « texte » ou tout ce qui fait texte, quand par exemple « le texte ne répond plus de lui-même » ou quand il s’ouvre sur une autre scène :
Il y a le « système » et le texte [il s’agit ici de Hegel et de Platon], et dans le texte des fissures ou des ressources qui ne sont pas dominables par le discours systématique ;
18
suite
19 Mais cette première acception n’est encore que provisoire et elle reste fondamentalement insuffisante pour affronter l’énigme de l’événementialité en question, de ce qui arrive. Comme le note Derrida, dans « Et cetera… »[18][18] « Et cetera… (and so on, und so weiter, and so forth,...
suite :
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21 Faut-il donc parler d’un « être-en-déconstruction » ou d’une époque de l’être-en-déconstruction ? Derrida récuse ici ce qu’il nomme, sans doute trop rapidement, le « schéma heideggérien » de l’épochalité. Dans tous les cas et c’est le point sur lequel je voudrais insister pour finir , si ça arrive la déconstruction, s’il y a de l’être ou du droit « en déconstruction », c’est seulement pour autant que demeure en réserve le possible ou l’impossible de l’indéconstructible, au nom de quoi arrive ce qui arrive[19][19] Cf. sur ce point les profondes analyses de Jean-Luc NANCY,...
suite. La déconstruction, par là sans doute au plus proche d’une certaine figure de la négativité, serait, à travers la multiplicité indéfinie de ses « points d’application » (la déconstruction et…), ce qui dégage le possible encore en réserve ou la réserve du possible ce que Derrida aura transcrit sans doute à sa façon comme le « reste » qui échappe à la destruction, moins au sens où il y aurait ontiquement ou axiologiquement (en tout cas dans une distribution classique des régions ou des domaines ayant leur autorité ou souveraineté propre) de l’indéconstructible, ce sur quoi viendrait buter la déconstruction, ce qui mettrait en péril sa démarche, sa stratégie, son obliquité. S’il y a de l’indéconstructible, c’est la déconstruction elle-même non pas certes au sens où elle échapperait par un privilège exorbitant, une ruse plus puissante que les autres, une attaque oblique décidément imparable, à toute critique lancée depuis une solide position défensive; le polemos ici, même si son lieu est, quoi qu’en pensent les belles âmes, celui du philosopher quand il est à sa grandeur thétique et affirmative, n’impose plus sa loi : ce qui vient en question en effet, au-delà de toute constitution, c’est-à-dire aussi bien en dehors d’elle, dans son « dehors », comme un « ailleurs », c’est la possibilité même de la construction ou, plus techniquement, de la « constitution », au sens strictement husserlien du terme, cette possibilité d’où elle procède, et qui certes ne fait pas une « origine ». Mais y aura-t-il jamais eu, dans le corpus heideggérien, et dans son mouvement nonobstant les multiples occurrences de l’originarité et l’insistance portée sur l’originaire , quelque chose comme une instance assignable de l’origine qu’il importerait de retrouver, sur laquelle il conviendrait simplement de faire fond ? On peut certainement en douter, non seulement parce que l’originaire ne se révèle et encore toujours énigmatiquement et dans l’après-coup que comme ce qui, peut-être, est susceptible d’ouvrir un autre commencement. Ou encore, et pour le dire autrement, si l’origine peut apparaître comme un instance d’appel, ce n’est pas au sens d’une ultime autorité constituée auprès de laquelle on « ferait appel » dans le cadre de quelque procédure juridique; l’instance est ici tout sauf une « dernière instance » (celle-là même qui a connu sa bonne fortune idéologico-politique et stratégique dans les années soixante). Si l’indéconstructible est une instance d’appel, c’est au sens où elle est ce qui s’adresse, ce qui appelle. Dans le colloque de la Cardozo Law School en 1989 : Deconstruction and the Possibility of Justice, Derrida s’interrogeait sur le point de savoir si « la déconstruction assure, permet, autorise la possibilité de la justice », ou encore si elle est ce qui « rend possible la justice ou un discours conséquent sur la justice et les conditions de possibilité de la justice »[20][20] Force de loi. Le fondement mystique de l’autorité, Paris,...
suite.
22 Et telle pourrait bien être, comme le souligne encore Derrida, « la souffrance de la déconstruction » et l’on entendra par là aussi bien « celle dont elle souffre et celle dont souffrent ceux qu’elle fait souffrir » , cette souffrance, c’est « peut-être l’absence de règle, de norme, de critère assuré pour distinguer de façon non équivoque le droit et la justice ». Le droit, comme institué, dans sa positivité même, est par principe et essentiellement déconstructible; sans cette possibilité susceptible de le défaire il perdrait toute légitimité, il ne porterait pas inscrit en lui, comme en creux, la possibilité d’une plus haute justice. La déconstruction ici, dans son principe, est « rapport à la possibilité de la justice »[21][21] Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993, pp. 55-56. ...
suite.
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suite.
24 Il y a déconstruction, dès lors que le droit est déconstructible au nom de… la justice. On en conclura donc que :
25
suite.
26 À souligner ici cette dimension éthico-politique de la déconstruction comme appel[24][24] Cf. , in Points de suspension, « Il faut bien manger...
suite (dont on ne se risquera pas à soutenir qu’elle n’était pas secrètement présente dès les premières occurrences du terme, et mieux dès les premières démarches induites par ce motif), la question rebondit, liée sans doute à l’accent qui se trouve mis ainsi sur l’affirmation et le « oui » d’une déconstruction dont le versant critique ou négatif ne peut décidément plus occuper le premier plan, du rapport de cette déconstruction à la rétrospection heideggérienne, quant à la Destruktion cette fois, qu’on trouve par exemple dans tel passage de la conférence de 1955-1956 : Was ist das die Philosophie ?, commenté par Derrida (Politiques de l’amitié, « L’oreille de Heidegger II : l’avoir, l’être et l’autre : tendre l’oreille, accorder ce que l’on n’a pas ») :
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Pour répondre ou correspondre à la philosophie, pour accéder à cet Entsprechen, il nous faut prêter l’oreille (hören), dit Heidegger, à ce que la philosophie nous a déjà dit en nous parlant, en s’adressant à nous dans une sorte d’assignation (was die
Philosophie uns schon zugesprochen hat). C’est à cette condition qu’il y aura réponse, correspondance, responsabilité, dialogue, tradition (Entsprechung, Gespräch, Überlieferung). Tout cela, qui passe par une première écoute de l’adresse, de l’assignation adressée, Heidegger le décrit aussi comme un processus d’appropriation (Aneignung) et de transformation. Il convient de le souligner pour bien marquer le rôle de l’oreille dans une telle appropriation. Le mot Aneignung est utilisé au moins deux fois dans ce contexte et, chose plus remarquable encore, non seulement pour désigner l’accueil de la tradition mais aussi sa « destruction ». La déconstruction, ou plutôt la « Destruktion » est aussi une expérience de l’appropriation de la tradition, et cette appropriation déconstructrice signifie d’abord, elle s’appelle, elle appelle, heißt : « ouvrir notre oreille » (unser Ohr öffnen) ». Citons ce paragraphe important : « Solche Aneignung der Geschichte ist mit dem Titel “Destruktion” gemeint. C’est une telle appropriation de l’histoire que vise le mot “Destruktion”. Der Sinn dieses Wortes ist im
Sein und Zeit (§ 6) klar umschrieben. Le sens de ce mot est clairement délimité dans
Sein und Zeit (§ 6). Destruktion bedeutet nicht Zerstören, sondern Abbauen, Abtragen und auf die Seite stellen nämlich die nur historischen Aussagen über die Geschichte der Philosophie. Destruction ne signifie pas la démolition qui met en ruine, mais dé-construction (Abbauen), déblaiement [ou déport, ne disons pas déportation, mais il s’agit de déplacer pour enlever], mise à l’écart d’énoncés historisants (historische) au sujet de l’histoire (Geschichte) de la philosophie. Destruktion heißt : unser Ohr öffnen, freimachen für das, was sich uns in der Überlieferung als Sein des Seienden zuspricht. Destruction veut dire : ouvrir notre oreille, la rendre libre pour ce qui, à nous livré dans la tradition, s’adresse à nous ou nous adresse son injonction comme être de l’étant. »
28 Was heißt Denken ? Qu’est-ce qui appelle ici ? Qu’est-ce qui s’adresse à nous, au-delà de toute question, au titre du Zupruch ? L’être de l’étant, dont on conviendra qu’il s’agit d’un pro-nom parmi d’autres du « sans nom », la Justice ou Dikè ?
29 Je n’entends pas ici trancher dans ce qui n’est sans doute qu’une pseudo-alternative, ni commenter le commentaire/traduction de Heidegger par Derrida, mais je voudrais simplement rappeler le texte déjà cité de 1967 à quoi fait bien, semble-t-il, lointainement écho l’analyse de 1989 :
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31 Double contrainte, reconnue dès le départ, à l’injonction de laquelle Derrida sera sans aucun doute resté fidèle, comme l’atteste aussi telle remarque essentielle et redoutable, au fil d’un entretien donné en 2000 :
32
suite
Notes
[1] « Autrui est secret parce qu’il est autre », repris in Papier Machine, le ruban de machine à écrire et autres réponses, Paris, Galilée, 2001, p. 368. 
[2] « … et la question de la déconstruction est aussi de part en part la question de la traduction et de la langue des concepts, du corpus conceptuel de la métaphysique dite “occidentale”… », « Lettre à un ami japonais », in Psyché, Inventions de l’autre, Paris, Galilée, 1987. 
[3] La Voix et le phénomène, Paris, PUF, 1967, p. 94, note 1 : « Et il faut déconstruire jusqu’au concept de constitution ». Toute cette longue note serait à commenter en détail et il faudrait interroger longuement la corrélation de la déconstruction et de la constitution. Cf. aussi De la grammatologie, Paris, Éditions de Minuit, 1967, pp. 21,25,26,32,33,39,68… ; l’ouvrage de 1967 fait encore alterner « destruction » et « déconstruction », laquelle passe aussi en déconstitution (« déconstituer » pp. 25,35) : « À l’intérieur de la clôture, par un mouvement oblique et toujours périlleux, risquant sans cesse de retomber en deçà de ce qu’il déconstruit, il faut entourer les concepts critiques d’un discours prudent et minutieux, marquer les conditions, le milieu et les limites de leur efficacité, désigner rigoureusement leur appartenance à la machine qu’ils permettent de déconstituer ; et du même coup la faille par laquelle se laisse entrevoir, encore innommable, la lueur de l’outre-clôture. » Le terme est lui-même introduit, au plus près de l’Abbau, comme correction de la destruction : « … la destruction, non pas la démolition, mais la dé-sédimentation, la dé-construction de toutes les significations qui ont leur source dans celle du logos » (p. 21). 
[4] Le terme, il faut le préciser d’emblée et nous y reviendrons dans un instant, n’est pas un artefact de traducteur, mais bien un mot français, comme Derrida prend soin de le noter renvoyant au Littré. De la « déconstruction » à la deconstruction : c’est, d’une langue à l’autre, cette « histoire » qui court « … depuis plus de trente ans », et qu’évoquait l’entretien avec Antoine Spire. Et de la « déconstruction » à la Destruktion, il n’y a pas non plus de rétroversion possible, d’où en allemand la création du Fremdwort « Dekonstruktion », comme l’illustrent à l’envi le débat avec Gadamer et les réflexions d’Ernst BEHLER, Derrida Nietzsche, Nietzsche Derrida, Munich-Vienne-Zurich, F. Schöning, 1988, ou d’O. PÖGGELER, « Hermeneutik und Dekonstruktion », in Schritte zu einer hermeneutischen Philosophie, Munich-Fribourg, Alber Verlag, 1994. « Le mot précisera Derrida est attaché dans les milieux allemands, anglais et surtout américains, à des connotations, inflexions, valeurs affectives ou pathétiques très différentes. » 
[5] Le point est clairement établi dès les premiers cours de Fribourg (1919-1920) et fortement souligné dans les Remarques sur Karl Jaspers (rédigées entre 1919 et 1921) : « Pour aller jusqu’aux “choses mêmes” que considère la philosophie, le chemin est long… Il se pourrait même que les directions donnant accès aux choses de la philosophie soient recouvertes et qu’il faille défaire et déconstruire (Ab- und Rückbauen), à la faveur d’une véritable explication (Auseinandersetzung), co-accomplie au sens de la philosophie elle-même, avec l’histoire que nous “sommes” nous-mêmes » (Ga., 9, p. 5; trad. fr. P. Collomby, Philosophie 11,1986). 
[6] Positions, Paris, Éditions de Minuit, 1972, p. 15 (l’entretien avec Henri Ronse, « Implications », date de 1967). 
[7] Cf. notamment Sein und Zeit, p. 22 : « cette recherche de la filiation des concepts ontologiques fondamentaux en tant qu’elle est une mise au jour de leurs “lettres de noblesse” (Geburtsbriefe)… » (trad. R. Boehm A. de Waelhens). 
[8] Cf. le passage si souvent cité de Positions, p. 18 : « Rien de ce que je tente ici n’aurait été possible sans l’ouverture des questions heideggériennes. » 
[9] Cf. Politiques de l’amitié, Paris, Galilée, 1994, p. 273, à propos de Heidegger et de la Zusage : il s’agit, précise Derrida, de « surenchérir… et entraîner le mouvement dans une autre direction »; ou encore, dans l’entretien déjà cité de 1967, de « reconnaître dans le discours heideggérien des signes d’appartenance à la métaphysique » (op. cit., p. 18). 
[10] Cf. les premiers cours de Fribourg en 1919 et 1920. C’est dans le cours de 1919-1920 que le motif de la Destruktion apparaît pour la première fois (Ga. 58, Grundprobleme der Phänomenologie, pp. 162,240-241) et il sera repris et développé dès le cours du semestre d’été 1920 : Phänomenologie der Anschauung und des Ausdrucks, Ga. 59, § 5 : « die phänomenologische Destruktion ». L’adjectif est ici essentiel et il pourrait bien marquer d’emblée l’écart irréductible de la Destruktion à la déconstruction. Même remarque concernant l’herméneutique : la destruction est d’emblée « phénoménologico-herméneutique », si du moins on entend l’herméneutique au sens de l’Hermeneutik der Faktizität. Cf. Natorp-Bericht (Interprétations phénoménologiques d’Aristote), Mauvezin, TER, p. 31 : « L’herméneutique de la facticité se voit donc assignée comme tâche pour autant qu’elle prétend contribuer à la possibilité d’une appropriation radicale de la situation actuelle grâce à l’explicitation, et cela en attirant l’attention sur les catégories concrètes pré-données de défaire l’explicitation reçue et dominante et d’en dégager les motifs cachés, les tendances et les voies implicites, et de pénétrer, à la faveur d’un retour déconstructeur (abbauender Rückgang), aux sources originelles qui ont servi de motifs à l’explicitation. L’herméneutique n’accomplit donc sa tâche que par le biais de la destruction (auf dem Wege der Destruktion). La recherche philosophique, pour autant qu’elle a compris le mode d’être spécifique de ses objets, de ce sur quoi elle porte thématiquement (la facticité de la vie), est connaissance “historique” en un sens radical. » 
[11] « Lettre à un ami japonais », op. cit., p. 389. Cf. aussi « Le presque rien de l’imprésentable », in Points de suspension, Entretiens, choisis et présentés par E. Weber, Paris, Galilée, 1992, p. 88 : « Déconstruire, c’est un geste à la fois structuraliste et antistructuraliste : on démonte une édification, un artefact, pour en faire apparaître les structures, les nervures ou le squelette…, mais aussi simultanément la précarité ruineuse d’une structure formelle qui n’expliquait rien, n’étant ni un centre, ni un principe, ni une force, ni même la loi des événements, au sens le plus général de ce mot. » 
[12] Cf. aussi Points de suspension, op. cit., p. 89 : « La déconstruction comme telle ne se réduit ni à une méthode, ni à une analyse (réduction au simple); elle va au-delà de la décision critique même. » 
[13] In Psyché, Inventions de l’autre, Paris, Galilée, 1987, p. 538. Cf. aussi « Et cetera… », Cahier de l’Herne Derrida, Paris, 2004, p. 30 : « Toute phrase du type “la déconstruction est x” ou “la déconstruction n’est pas x” manque a priori de pertinence, disons au moins qu’elle est fausse. » 
[14] Cf., pour une discussion récente, Jean-Luc MARION : « Au nom ou comment le taire », in De surcroît, Paris, PUF, 2001, pp. 155-195. 
[15] Points de suspension, op. cit., p. 89. Il faudrait ici interroger un autre motif, celui du « oui », ou du « oui archi-originaire qui donne son premier souffle à toute énonciation ». Cf. notamment « Nombre de oui », in Psyché, p. 644. 
[16] « Lettre à un ami japonais », op. cit., p. 391. 
[17] Points de suspension, op. cit., p. 88. 
[18] « Et cetera… (and so on, und so weiter, and so forth, et ainsi de suite, und so überall, etc.) », in Cahier de l’Herne Derrida, Paris, 2004, p. 25. Cf. aussi « Lettre à un ami japonais », loc. cit. : « Ça se déconstruit. Le ça n’est pas ici une chose impersonnelle qu’on opposerait à quelque subjectivité égologique. C’est en déconstruction (Littré disait : “se déconstruire… perdre sa construction”). Et le “se” du “se déconstruire” qui n’est pas la réflexivité d’un moi ou d’une conscience, porte toute l’énigme. » 
[19] Cf. sur ce point les profondes analyses de Jean-Luc NANCY, La Déclosion (Déconstruction du christianisme, 1), Paris, Galilée, 2005, pp. 215 sq. 
[20] Force de loi. Le fondement mystique de l’autorité, Paris, Galilée, 1994, p. 14. 
[21] Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993, pp. 55-56. 
[22] Force de loi, pp. 34-35. 
[23] Et, un peu plus loin, ibid., p. 36 (« la justice comme possibilité de la déconstruction ») : « C’est peut-être parce que le droit (que je tenterai donc régulièrement de distinguer de la justice) est constructible, en un sens qui déborde l’opposition de la convention et de la nature, c’est peut-être parce qu’il déborde cette opposition qu’il est constructible donc déconstructible et, mieux, qu’il rend possible la déconstruction, ou du moins l’exercice d’une déconstruction qui procède au fond toujours à des questions de droit ou au sujet du droit. D’où ces trois propositions : La déconstructibilité du droit (par exemple) rend la déconstruction possible. L’indéconstructibilité de la justice rend aussi la déconstruction possible, voire se confond avec elle. Conséquence : la déconstruction a lieu dans l’intervalle qui sépare l’indéconstructibilité de la justice et la déconstructibilité du droit. Elle est possible comme une expérience de l’impossible, là où, même si elle n’existe pas, si elle n’est pas présente, pas encore ou jamais, il y a la justice. » 
[24] Cf., in Points de suspension, « Il faut bien manger ou le calcul du sujet », op. cit., p. 300. 
[25] Papier Machine, op. cit., p. 369.
Résumé
Derrida aura souvent souligné la dimension aporétique en laquelle vient s’inscrire « la » déconstruction, dont les déterminations sont prises dans la logique de la double négation : ni..., ni... On interroge ici cette dimension aporétique en suivant le fil conducteur de la traduction : qu’est-ce qui de la Destruktion heideggérienne se traduit dans la « déconstruction » ? Devant quoi la « déconstruction » est-elle traduite ? et quels sont les effets de cette traduction ?
Regarding « the » deconstruction, the warnings against definitional approaches had been numerous enough, in response to the metaphysical question : « what...? » « what is it that...? » and Derrida would have multiplied for the sake of it the double negations/denials. Following the unifying thread of translation, we will focus on the aporetic dimension of translation : what feature of heideggerian Destruktion is translated in the « déconstruction » ? What are the preconditions and the effects of this translation ?
POUR CITER CET ARTICLE
Jean-François Courtine « Un sombre problème de traduction », Revue de métaphysique et de morale 1/2007 (n° 53), p. 21-31.
URL : www.cairn.info/revue-de-metaphysique-et-de-morale-2007-1-page-21.htm.
DOI : 10.3917/rmm.071.0021.



