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Revue de métaphysique et de morale

2009/2 (n° 62)


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Issus de recherches effectuées ou discutées pour l’essentiel dans le cadre des activités du Centre d’études en rhétorique, philosophie et histoire des idées dirigé par Pierre-François Moreau (CERPHI, UMR 5037, ENS-LSH) [1][1] Nous avons organisé le 24 mars 2006 une Journée d’étude..., les travaux récents menés par un certain nombre de spécialistes des rationalités de l’âge classique s’inscrivent dans une double perspective, dont la cohérence et les horizons croisés justifient une publication thématique sous le titre « Méthode et interprétation à l’âge classique » : primo, étudier l’élaboration, la transformation et les applications de savoirs méthodologiquement fondés, impliqués notamment dans les pratiques herméneutiques et inséparables des raisons internes qui constituent l’architecture des grands systèmes philosophiques du XVII e siècle; secundo, déterminer des points de contact et des lignes de démarcation entre la Renaissance et l’âge classique en vue d’affiner les grandes orientations historiographiques communes à la généalogie des systèmes et à l’histoire des sciences ou des idées.

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Dans cette perspective, l’exigence méthodologique de la mise en ordre des faits, des histoires et des textes apparaît décisive dans la constitution de l’interprétation comme savoir rationnel appliqué à l’Écriture. Or, mis en œuvre sous des formes variées et pour des raisons différentes à chaque fois par des philosophes emblématiques comme Hobbes ou Spinoza, le principe de la Scriptura sola semble en mesure de se substituer avec efficacité à la connaissance causale et témoigne d’une caractéristique majeure du projet herméneutique de l’âge classique : constituer un savoir textuel et linguistique en marge de la « science vraie » réduite à la connaissance par la cause. Thème majeur des herméneutiques du XVII e siècle et point crucial du Traité théologico-politique de Spinoza, l’indisponibilité d’une connaissance causale pour interpréter les textes sacrés a des effets en retour qui contribuent à légitimer sur certains points les méthodes partielles de l’empirisme, les savoirs descriptifs ou réflexifs opérationnels dans des pans essentiels du « discours de la Méthode » constitué à l’âge classique. Par conséquent, l’organisation des données de l’Écriture suivant une Méthode rationnellement contrôlée ou codifiée devient une raison puissante non seulement de réévaluer l’épistémè de l’âge classique – qui ne se constitue pas d’un bloc, mais à travers différentes lignes de force parfois contradictoires, parfois complémentaires –, mais encore de mettre en perspective des traits fondamentaux de sa généalogie.

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Déjà représenté dans le ramisme ou la Métaphysique de la Méthode de la Schulmetaphysik, mis en œuvre dans toute sa radicalité par Galilée à travers la Méthode géométrique, l’idéal d’une Méthode unique et universelle prend des formes variées et produit des effets tranchés qui peuvent paraître inconciliables : tantôt rejeter l’interprétation dans l’infinie querelle des exégètes et adosser la démarche herméneutique à la démesure des théologiens, tantôt transposer l’univocité et les règles de la science dans le champ herméneutique. Les interprétations de l’Écriture au XVII e siècle s’inscrivent ainsi dans un esprit herméneutique traversé par des courants contraires : d’un côté, la pénétration de l’idéal de la science dans les règles de l’interprétation et l’expansion généralisée de ses normes; de l’autre, la puissance du scepticisme, qui contribue à mettre en relief la limite entre la méthode de la science vraie et les méthodes herméneutiques. Faible ou fort, le modèle rationnel de l’herméneutique classique semble néanmoins réduire la distance qui sépare le savant de l’exégète. L’interprétation est autant une sphère autonome que le témoignage ou la preuve des voies multiples empruntées par la science classique venant justifier l’autonomie de l’interprétation dans le champ herméneutique.

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Il devient difficile de voir dans la transition entre la Renaissance et l’âge classique le moment révélateur d’un divorce entre le savoir par concepts et l’interprétation des symboles. Les Méthodes et les objets ne sont pas uniformément répartis entre ces deux champs. Le thème de l’interpretatio Naturae, dont Ricœur avait souligné les fondements et la portée exemplaire dans le déploiement de l’interprétation symbolique, suffit à en faire la démonstration : Bacon, Descartes ou Spinoza se situent dans cet horizon commun, quitte à le subvertir ou à renouveler profondément ses caractéristiques d’origine. Les rationalités classiques apparaissent ainsi avoir gardé des liens avec la magia naturalis de la Renaissance et défendre les valeurs de la systématicité de la connaissance sans rompre définitivement ces liens.

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Qui plus est, le contenu, l’exemplification et la fonction du principe de la Scriptura sola au sein de la première herméneutique luthérienne révèlent la nécessité de développer un maillage conceptuel précis s’agissant de la Scriptura sola et de questionner le sujet de l’interprétation. Autrement dit, de problématiser l’interprétation et sa méthode à travers une conceptualité trop massivement réduite au cadre exceptionnel de la philosophie cartésienne du sujet : l’Écriture s’interprète elle-même, mais le sujet pastoral reste toujours impliqué à travers la notion de doctrine, dont la place est variable, mais décisive dans les théories et les pratiques de l’interprétation en contexte luthérien. Ici, tantôt il s’agit de faire doctrine, de ne pas seulement l’exposer, et la prescription exégétique se rapproche de l’exposition doctrinale, tantôt la part du doctrinal paraît réduite à travers la restauration des cadres de la dispute académique et l’invention d’une Philologie sacrée où la grammaire croise la rhétorique. Cette tension révèle que l’étude de l’idéal méthodique de l’âge classique gagne à s’enrichir de la connaissance d’histoires spécifiques et articulées, comme l’histoire des scolastiques modernes et l’histoire des cultures confessionnelles.

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Enfin, on aurait tort d’enfermer l’interprétation renaissante dans l’univers des similitudes ou de la diluer dans les divers procédés de déchiffrage du caché. En effet, au seuil de l’âge classique, la rationalité figure déjà au point de départ de l’interprétation – en vue d’en préparer l’exercice, puis de la mettre en œuvre – et à son point d’arrivée, puisque c’est de l’élaboration des matériaux d’une science nouvelle qu’il s’agit. Cela signifie qu’un plan d’intelligibilité commun autorise à rapprocher des textes aussi différents que ceux de Machiavel et Bodin pour faire surgir la divergence fondatrice qui les articule dans ce plan. Ce plan est celui de la rationalité de l’art politique, en tant qu’elle a à voir avec la lecture (lezione ou lectio) des histoires. Dans ce registre particulier, il forme l’horizon au sein duquel se déploient les efforts de Machiavel et Bodin, et à ce titre il est l’objet et le cadre privilégié de l’investigation que ceux-ci mènent dans leurs travaux respectifs : d’un côté un art de la lectio fonde sur le modèle de l’art juridique l’exercice de la raison politique, telle qu’elle s’exerce parallèlement dans les maximes pratiques du Prince, de l’autre un exercice de la raison fonde l’art de la lectio en vue de fonder à son tour l’art du droit, étape vers la formulation d’un exercice de la raison politique.

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C’est dans ce contexte politique, où la constitution de la rationalité savante requiert et détermine simultanément l’art d’interpréter, que s’ouvre ce numéro. Au départ et à la fin, des études ciblées soulignent l’importance locale des thèmes de la méthode et de l’interprétation chez des auteurs emblématiques de la Renaissance et de l’âge classique (Machiavel, Bodin, Spinoza). En son centre, deux études plus larges ou épistémiques (concernant le cartésianisme et la première herméneutique luthérienne) témoignent de l’extension de cette thématique, capable d’unifier des démarches variées et trop souvent perçues comme éclatées ou isolées.

Notes

[1]

Nous avons organisé le 24 mars 2006 une Journée d’étude du CERPHI à l’École normale supérieure de lettres et sciences humaines de Lyon, qui fut le point de départ de cette publication.

Pour citer cet article

Klajnman Adrien, « Présentation », Revue de métaphysique et de morale, 2/2009 (n° 62), p. 147-149.

URL : http://www.cairn.info/revue-de-metaphysique-et-de-morale-2009-2-page-147.htm
DOI : 10.3917/rmm.092.0147


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