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Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe

2006/2 (no 47)

  • Pages : 210
  • ISBN : 2749204232
  • DOI : 10.3917/rppg.047.0025
  • Éditeur : ERES


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La richesse de ton exposé, Jean Claude Rouchy, témoigne de ta longue expérience d’une pratique psychanalytique de groupe et d’intervention en institution.

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Je retiens particulièrement deux points qui me semblent essentiels dans ton propos et très importants sur le plan clinique :

  • le premier c’est la dimension transférentielle impliquant l’analyste dans le choix du dispositif : tu parles de transfert anticipé ;

  • le second c’est, me semble-t-il la mise en tension et les effets de résonance entre le dispositif, le cadre, et le contexte.

Le pré-contre-transfert de l’analyste dans le choix du dispositif et la notion de transférance

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Tu définis le dispositif comme la structure déterminée par l’analyste qui donne accès à un espace analytique. Il me semble, en effet, tout à fait important de mettre au travail les processus psychiques engagés dans la généalogie psychique, celle de la construction de cet espace analytique. Qu’est-ce qui nous amène à penser, à un moment donné, d’une part avec un dispositif thérapeutique groupal et d’autre part à telle ou telle modalité technique particulière, quelle soit psychodrame, thérapie familiale, musicothérapie ou autre ? Et cela, en amont de toute rencontre avec des éventuels participants à ce groupe. Autant pour les participants il peut y avoir une construction imaginaire dans un mouvement pré-transférentiel à un groupe, autant là, n’est-ce pas avec le choix du dispositif par l’analyste, un premier acte pré-contre-transférentiel fondateur ? Cette question sur l’origine et des fondateurs est soulignée par René Kaës.

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Ce qui est bien sûr intéressant, c’est en quoi le dispositif, avec ses singularités, est déjà un lieu de dépôt des incorporats de l’analyste, des éléments bêta selon la formulation de Bion, sur le dispositif. Avant même de rêver le groupe, l’analyste n’est-il pas comme rêvé par « du » groupe ? Le lien au dispositif n’est-il pas ainsi une forme de maillage affiliatif participant à remailler les contenants groupaux familiaux et généalogiques de l’analyste ?

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Cela fera donc parti du matériel psychique inconscient déployé dans l’espace analytique à la rencontre de ce qui pourra s’y déposer aussi par les participants dans un groupe thérapeutique.

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N’y a-t-il pas là, un pacte inconscient anticipé, proche du « pacte dénégatif » que décrit René Kaës qu’il y aurait lieu d’analyser ? Mais justement, et c’est là une de mes premières questions, comment s’analyse ce pré-contre-transfert de l’analyste, ou selon ta formule, le transfert anticipé, en jeu dans la situation groupale ?

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En effet, il est sans doute illusoire de distinguer radicalement les mouvements transférentiels et les mouvements contre transférentiels dans la construction de ce qui devient un lien affiliatif intersubjectif.

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N’est-ce pas là un « effet de présence » comme l’évoque O. Avron qui renvoie à une coconstruction transféro-contre-transférentielle dans l’ici et maintenant de la thérapie ? C’est la dynamique de cette coproduction psychique groupale que je propose d’appeler la transférance. On ne peut plus se contenter d’évoquer de façon distincte transfert et contre-transfert. La transférance est à penser dans une logique de la complexité en terme de connexions psychiques, de résonances transférentielles, de coproduction psychique.

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Dans l’analyse de ces émergences psychiques quelle place semble-t-il nécessaire de faire au travail inter-transférentiel en cothérapie ? N’y a-t-il pas là une dimension particulière à travailler en supervision ?

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Le deuxième point se situe dans la continuité du premier.

Mise en tension dialectique entre dispositif, cadre et contexte

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Tu dis très justement en poursuivant les travaux de Rosenfeld que les acting out ne sont pas à interpréter comme de simples transgressions mais qu’ils sont à analyser comme des manifestations transférentielles renvoyant à ces objets non mentalisés déposés sur le dispositif.

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C’est une approche, en effet pertinente ainsi que nous y a familiarisé J. Bleger en particulier dans son article sur « la psychanalyse du cadre psychanalytique ».

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Plus qu’une « attaque » du cadre proprement dite pour Bleger, le patient y apporte « sa propre organisation bien que désordonnée, la partie, dit-il, la plus primitive. C’est la partie psychotique de la personnalité, la partie non différentiée et non dissoute des liens symbiotiques primitifs. C’est la non-différenciation qui se répète dans le cadre ».

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N’y a-t-il pas là dans cette mise en jeu du dispositif comme contenant groupal, une approche privilégiée de ce que je propose de distinguer comme des pathologies de contenants psychiques.

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C’est l’appareil psychique groupal et familial lui-même qui est défaillant en rapport avec son contenant généalogique groupal d’appartenance.

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Au pacte d’alliance du lien thérapeutique des participants à un groupe psychanalytique correspond la mise en dépôt des failles de contenance en rapport à des absences de symbolisation de la transmission, c’est-à-dire à du non-révélé, non-élaboré inter et transgénérationnel.

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Par exemple, en thérapie familiale psychanalytique, quand je suis confronté à ce qu’on appellerait une attaque du cadre comme manifestation d’une forme d’« attaque contre les liens » selon Bion, je propose ce que j’appelle un entretien de non-entretien pour parler uniquement des ratés en rapport avec le dispositif. Celui-ci permet de verbaliser par exemple l’absence d’un parent à cette séance, alors que les deux parents étaient censés y être présent.

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Les dispositifs groupaux ne sont-ils pas au sens de Winnicott des « setting », des aménagements privilégiés pour mettre au travail des problématiques de défaillance de la contenance psychique ?

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L’importance que nous attachons aux manifestations transférentielles et contre-tranférentielles, en rapport avec le cadre comme contenant, n’est-elle pas en rapport avec la singularité du travail psychanalytique dans un dispositif groupal ?

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Lorsque c’est l’appareil psychique lui-même qui est défaillant dès sa constitution, comme dans la psychose ou à la suite d’une effraction traumatique, pouvons-nous nous contenter d’une cure analytique classique ? Avec les incorporations non mentalisés, nous ne sommes plus concernés, comme dans la névrose, par du refoulement. C’est la question de l’élaboration même des conditions d’élaboration du fantasme, du préconscient et du travail de figurabilité qui est en jeu.

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Précisément, ce sont ces problématiques, telles que celles rencontrées à propos de psychose, que l’on retrouve particulièrement dans nos institutions de soins. Or les institutions ont aussi une généalogie psychique, un héritage, une transmission des secrets dans le placard, des non-élaborés incorporés.

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Ma deuxième interrogation est ici en rapport avec la place que tu portes à la cohérence entre le dispositif mis en œuvre et le cadre institutionnel. Le rapport entre le cadre institutionnel et le dispositif est, en effet organisateur. Nous sommes là dans des effets de contenance de type poupée russe.

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Évelyne Granjon parle de « groupes cigognes ».

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Tu choisis de distinguer clairement le concept de dispositif thérapeutique de celui du cadre institutionnel où il peut se développer.

Je propose l’aphorisme suivant : « Le cadre se pose, le contexte s’impose ! »

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Comment travailler cet enchevêtrement entre dehors et dedans, entre fantasme et réalité, entre réalité externe et réalité interne ? Les questions du secret et celles du paiement des actes sont un fil rouge à cette réflexion.

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Comment le cadre institutionnel prend sa place dans l’espace social et culturel ? C’est un point majeur, les singularités du cadre institutionnel en sont dans une certaine mesure le symptôme.

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Quelle est la fonction psychique de la création d’un nouveau dispositif thérapeutique pour la santé psychique de l’institution ? Comment se travaille avec la diversité des dispositifs thérapeutiques la diffraction du transfert dans l’institution ? Comment construire cette cohérence susceptible de mobiliser les mouvements contre-transférentiels en résonance avec le projet institutionnel ?

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Nous savons que l’impasse sur l’analyse de ces pactes famille-institution-dispositifs thérapeutiques laisse la porte ouverte à tous les effets pervers et à la violence institutionnelle. Qu’en est-il du pacte d’alliance entre la famille du patient et l’institution ?

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Je pense à cette patiente systématiquement droguée de médicaments à l’hôpital, juste avant d’être accompagnée à la séance de thérapie familiale. Elle était incapable de parler. Cela traduisait des résistances à la mise en place d’un dispositif thérapeutique vécu comme menaçant pour l’institution.

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J’ai évoqué la position subjective pré-contre-transférentielle dans la mise en place des dispositifs thérapeutiques. Elle est constitutive du champ de la réalité clinique que nous participons à coconstruire. Plutôt qu’un bruitage parasite de l’écoute de l’autre, cette approche est centrale. Nous sommes là dans une épistémologie de l’autoréférence. Cette transversalité traverse avec l’approche individuelle, la clinique du lien groupal, l’institution et le lien social.

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Les résistances au changement sont à entendre en référence à la fonction économique du travail de maillage, de démaillage et de remaillage affiliatif des liens psychiques. Ces liens sont ceux qui engagent et nouent les pactes fondateurs des dispositifs et le maillage famille-institution à propos d’un patient.

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N’est-ce pas dans leur article sur « Le contre-transfert institutionnel », que Gantheret et collaborateurs (Clanot Gantheret, Refabert, d’Arquer Sivadon) reprennent ce commentaire de l’anthropologue Levi Strauss : « L’observateur modifie le champ de son observation… Le fait social… total signifie pas seulement que tout ce qui est observé fait partie de l’observation mais aussi, surtout, dans une science ou l’observateur est de même nature que son objet, que l’observateur est lui-même une partie de son observation. »

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La référence psychanalytique de la relation d’objet ne vient-elle pas ici rejoindre au niveau intersubjectif et transpsychique celle de l’approche psychanalytique du lien ?

En conclusion

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Avec cette mise en tension entre les différentes modalités techniques groupales, le rapport organisateur avec le cadre institutionnel et le contexte social, ne sommes-nous pas pleinement traversés au vif par cette question qui nous réunit aujourd’hui, celle de l’individu et du groupe, celle peut-être aussi qui interroge une approche psychanalytique du lien social ?


Bibliographie

  • Abraham, N. ; Torok, M. 1978. L’écorce et le noyau, Paris, Aubier Flammarion, 2e édition 1987.
  • Anzieu, D. 1999. Le groupe et l’inconscient, Paris, Dunod.
  • Benghozi, P. 1994. « Porte la honte et maillage des contenants généalogiques », dans Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 22, Toulouse, érès.
  • Benghozi, P. 1995. « Effraction des contenants généalogiques familiaux, transfert catastrophique, rêveries et néosecrets », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, n° 24, Toulouse, érès.
  • Benghozi, P. 1999, Adolescence et sexualité, liens et maillage réseau, Paris, L’Harmattan.
  • Bion, W.R. 1982. « Attaques contre les liens », Nouvelle revue de psychanalyse, n° 25, Paris, Gallimard.
  • Bleger, J. 1979. « Psychanalyse du cadre psychanalytique », dans Crise, rupture et dépassement, Paris, Dunod.
  • Falguière, J. (sous la direction de) 2002, Analyse de groupe et psychodrame, Toulouse, érès.
  • Kaës, R. 1993. Le groupe et le sujet du groupe, Paris, Dunod.
  • Rouchy, J.C. 1998. Le groupe espace analytique, Toulouse, érès.
  • Winnicott, D.-W. 1981. Jeu et réalité, l’espace potentiel, traduction française, Paris, Gallimard, nouv. éd.

Notes

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Pierre Benghozi, psychanalyste, thérapeute familial, médecin chef du service de psychiatrie de l’enfant de l’adolescent et de la famille, 4 place de la République 83400 Hyères ; président de l’Institut de recherche en psychothérapie ; membre du bureau exécutif de la Fédération européenne de psychothérapie psychanalytique (fepp, coordinateur de la section thérapie psychanalytique familiale et de couple ; vice-président de la Société française de psychothérapie psychanalytique de groupe.

Résumé

Français

L’auteur réarticule les notions de cadre et de dispositif en écho à l’intervention de J.C. Rouchy, en insistant d’une part sur la place du pré-contre-transfert dans le choix du dispositif et d’autre part sur l’intérêt d’un dispositif psychanalytique groupal dans les pathologies de contenant.

Mots-clés

  • cadre
  • dispositif
  • contexte
  • pré-contre-transfert
  • transférance
  • contenant

Plan de l'article

  1. Le pré-contre-transfert de l’analyste dans le choix du dispositif et la notion de transférance
  2. Mise en tension dialectique entre dispositif, cadre et contexte
  3. Je propose l’aphorisme suivant : « Le cadre se pose, le contexte s’impose ! »
  4. En conclusion

Pour citer cet article

Benghozi Pierre-Jean, « Pré-contre-transfert, cadre et dispositif », Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe 2/ 2006 (no 47), p. 25-29
URL : www.cairn.info/revue-de-psychotherapie-psychanalytique-de-groupe-2006-2-page-25.htm.
DOI : 10.3917/rppg.047.0025

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