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Retraite et société

2001/3 (no 34)



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Discipline universitaire depuis une cinquantaine d’années, la gérontologie souffre d’un problème d’image. Elle s’intéresse principalement aux personnes âgées, qui se caractérisent par le fait de ne plus faire partie de la sphère essentielle, celle du monde du travail. C’est pourquoi cette discipline souffre d’un manque de considération. La gérontologie et les gérontologues ont donc dû se battre pour acquérir une légitimité et un statut.

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C’est notamment en portant un nouveau regard sur la vieillesse qu’ils y sont parvenus. La vieillesse renvoie à l’image bien connue d’un déclin physique et social, conduisant de plus en plus à la confusion mentale et à un état de dépendance. Mais, parallèlement à ce tableau ancré dans les esprits, praticiens, chercheurs, politiques et décideurs proposent une conception culturellement positive de la vieillesse. L’explosion démographique résultant de l’allongement de la durée de vie engendre la vision d’un troisième âge actif, en bonne santé, joyeux et socialement valorisé.

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Il existe, bien entendu, des données empiriques montrant que les gens vivent plus longtemps et en meilleure santé, ce à quoi s’adaptent la politique publique et un marché privé en expansion.

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Dans le même temps, les pathologies qui apparaissent à un âge avancé font l’objet d’une grande attention de la part des scientifiques, car le corpus de connaissances se borne à définir une relation linéaire entre l’âge, les graves dysfonctionnements physiques et psychologiques, le besoin de soins médicaux et de prestations sociales et l’incidence de la mort.

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Étant donné son orientation empirique et pratique, la gérontologie est tiraillée entre deux représentations presque radicalement opposées de la vieillesse. Dans un monde de communications interplanétaires, les images sont de puissants vecteurs de l’estime, de la valeur économique, des aspirations culturelles et du statut.

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Le terme « image » signifie « imitation artificielle », « ressemblance » ou « apparence ». Dans ces conditions, la reconstruction de la vieillesse permet de remplacer ces images par une culture d’imagerie positive. Mike Featherstone et Mike Hepworth (1995) avancent que deux éléments caractérisent la construction du vieillissement positif dans la littérature : « Premièrement, il s’agit de critiquer l’idée reçue selon laquelle le vieillissement est une maladie. Deuxièmement, il faut élaborer de nouvelles normes de comportement lié à l’âge et des rites de passage pour sortir de la conception traditionnelle et contestable d’une vieillesse amorphe et indifférenciée ».

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Cette contribution tente d’examiner la façon dont la pensée et la théorie gérontologiques se débattent avec cette dichotomie, dans un contexte de mutations sociales rapides – dont la révolution démographique est une composante essentielle. Elle met ainsi en lumière le mélange d’influences qui stimulent et freinent la théorisation de la vieillesse.

■ Théories du vieillissement et mutations sociales

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Le terme « vieillissement » est ambigu et c’est autour de cette ambiguïté que je vais structurer mon propos. Le mot « vieillissant » signifie « vieux » et est largement employé comme synonyme de« vieillesse ». En effet, l’État et les décideurs considèrent qu’il désigne la population de plus en plus nombreuse d’adultes d’un certain âge qui sont à la retraite et coûtent au contribuable de plus en plus cher, en pesant sur le budget de la santé et de la protection sociale.

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Pour traiter la question des liens entre les théories du vieillissement et la compréhension des mutations sociales, j’avancerai que la gérontologie se préoccupe trop de la vieillesse et des pathologies qui y sont associées, au détriment de la théorie et des mutations sociales, inhérentes au vieillissement. Bien entendu, nous rendons l’hommage qui leur est dû à ceux qui se sont intéressés au défi sociologique que posent les changements au niveau individuel et de la société. Mais on peut à juste titre s’inquiéter de l’état de sous-développement de la théorisation dans le domaine du vieillissement.

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Avant de nous pencher sur les aspects universitaires, revenons sur la construction sociale du vieillissement dans le discours social et les médias. Le mot « vieillissement » indique presque toujours qu’un individu, une idée, un bâtiment, un avion, un cuirassé, une star du football, un acteur de cinéma ou un Premier ministre est nettement sur le déclin, « dépassé ». Ainsi, on attribuera inévitablement à toute personne qualifiée de « vieillissante » tous les déficits de performances humaines ou mécaniques qui correspondent au stéréotype du vieillissement. Tout le monde pense immédiatement à une fragilité physique, une mauvaise santé, des capacités intellectuelles réduites, un état de dépendance, une pauvreté relative ou absolue, l’incapacité d’apprendre des choses nouvelles et une diminution de la libido, entre autres.

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Ces stéréotypes sont largement erronés, même si le basculement rapide dans un état de dépendance, que nous appelons désormais le quatrième âge, reste une douloureuse réalité pour ceux qui y sont confrontés. En définissant un large éventail de manières d’être vieux, les chercheurs nous ont toutefois rendu un fier service, mais ces critères se rapportent plutôt aux plus de 80 ans qu’aux plus de 65 ans.

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Cette dernière observation nous rappelle que l’étude du vieillissement ne peut se soustraire à la chronologie, et qu’il existe de nombreux types d’expériences liées au passage du temps.

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Cependant, la nature de ces liens est faussée par la réalité. Ainsi, les sportifs de haut niveau s’arrêtent très tôt :les gymnastes à 17 ans, les sprinters à 28 ans, les perchistes et les footballeurs vers 35 ans. À l’autre extrême, certains artistes conservent leur créativité jusqu’à un âge très avancé. Ce fut notamment le cas de Picasso. Les écrivains et les penseurs ne cessent, eux, jamais leur activité, tout comme, souvent, les hommes politiques.

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Si la théorie cherche à donner du sens à des corpus disparates de connaissances et d’idées, alors, l’une de ses tâches essentielles est de trouver des cadres conceptuels pour rendre compte des changements spectaculaires qui se sont produits tout au long du XXème siècle dans la démographie et l’expérience individuelle.

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Deux questions se posent avant que nous passions à « l’étirement de la durée de la vie » : pourquoi les gérontologues collectent-ils tant de données et élaborent-ils si peu de théories ? Et pourquoi les théories dont nous disposons sont-elles aussi inadaptées ?

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En tant que domaine d’étude spécialisé, la gérontologie sociale, comme la gériatrie, est née dans la seconde moitié du XXème siècle.

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Des travaux importants sont réalisés avant la Seconde Guerre mondiale, mais ce n’est qu’après-guerre que l’accumulation des connaissances commence à prendre forme. La revue Geriatrics voit le jour en 1940 et la Gerontological Society of America est créée en 1945, année de la parution du premier numéro du Journal of Gerontology. À la fin des années quarante, des médecins spécialisés dans les soins médicaux aux personnes âgées commencent à travailler dans les hôpitaux britanniques.

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Lord Amulree et Marjory Warren font alors figure de pionniers dans leur pays. Des sociologues et des psychologues entreprennent de publier d’importants ouvrages à partir de leurs recherches. Parmi les textes qui font date, citons Social Adjustment in Old Age de O. Pollack et Older People de Havighurst et Albrecht aux États-Unis, The Family Life of Old People et The Last Refuge de Peter Townsend au Royaume-Uni.

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Aux Pays-Bas, le psychologue Joep Munnichs s’intéressait déjà à la question, de même que Hans Thomas et Ursula Lehr en Allemagne, ou Leopold Rosenmayr en Autriche.

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Ces premiers travaux se concentrent presque inévitablement sur les problèmes liés à la vieillesse. Tandis que la gériatrie s’intéresse aux accidents vasculaires cérébraux, aux chutes, aux infections et au déclin physique, la gérontologie sociale étudie l’isolement social, la pauvreté, la diminution apparente du soutien familial, les mauvaises conditions de logement, la médiocrité des établissements de soins et des maisons de retraite, les déficiences du fonctionnement cognitif, les maladies mentales, le veuvage, la perte et le deuil. En effet, le modèle pathologique, qui renforce les images négatives, a dominé le développement de la gérontologie, et ce n’est que depuis dix ans que la littérature s’est mise à aborder sérieusement le vieillissement comme un phénomène « normal » et positif. L’ouvrage de Baltes et Baltes intitulé Successful Aging : Perspectives from the Behavioural Sciences peut être considéré comme un tournant qui a validé l’étude holistique du vieillissement tout au long de la vie.

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À l’instar de nombreuses nouvelles disciplines apparues après-guerre, la gérontologie a d’abord été largement appliquée et empirique, traitant ce que l’on considérait alors comme les principaux problèmes. Il en est allé de même du développement, en parallèle, de la criminologie, de la sociologie de la santé et de la maladie, ainsi que de la psychologie des troubles de l’apprentissage (handicap mental). Cette situation s’explique en partie par l’inclinaison naturelle des chercheurs à mener des études qui influeraient sur les politiques et les pratiques en faveur des personnes âgées. Mais elle tient également au fait que les recherches dans ces nouvelles disciplines n’étaient financées que si elles portaient sur des questions sociales connues et reconnues.

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Pour traiter le vieillissement et la vieillesse comme des sujets de recherche à part entière, les scientifiques de chaque discipline ont dû utiliser une bonne partie de leur bagage universitaire antérieur. Ainsi, la première et la deuxième générations de chercheurs n’ont pas négligé les aspects théoriques et conceptuels du vieillissement, mais recyclaient, pour la plupart, des notions théoriques qui faisaient déjà partie du discours plus large tenu dans leurs disciplines respectives. Les sociologues se préoccupaient, par exemple, de la théorie des rôles, des relations familiales et intergénérationnelles, de la classe, du statut, des relations de pouvoir et des réseaux. Dans ces domaines d’étude, la vieillesse était classée dans les « problèmes sociaux », au même titre que la criminologie et les troubles mentaux.

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Tout cela s’observe déjà dans la première édition, remarquablement visionnaire, du Handbook of Aging and Social Sciences. Ses 25 chapitres ont cartographié la gérontologie sociale au moment où un corpus de connaissances distinct était en train de se constituer.

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En outre, cet ouvrage offrait l’intérêt de renfermer des contributions sur des questions émergentes qui se sont depuis développées pour devenir des pans essentiels de cette discipline.

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Ainsi, le chapitre rédigé par Peter Laslett s’intéressait à l’histoire du vieillissement dans le monde et donnait des indications utiles sur la démographie historique, c’est-à-dire sur l’histoire des structures de population.

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Les matières universitaires ne cessant d’évoluer et de s’étoffer, il n’est pas possible de les enfermer définitivement dans un cadre qui en détermine immuablement les paramètres. C’est particulièrement vrai pour la gérontologie sociale, car ses thèmes dynamiques centraux, le vieillissement et les mutations, sont présents dans tous les aspects de la condition humaine.

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Larévolution démographique a des conséquences dans tous les domaines du savoir. L’allongement de la durée de la vie dans le monde entier engendre un changement structurel de très grande ampleur. Ses répercussions se font sentir dans toute la science médicale fondamentale dans la pratique de la médecine, ainsi que dans les sciences sociales et politiques, mais aussi dans l’histoire, la littérature, l’art, la philosophie, le droit, la technique et même des domaines qui n’ont apparemment rien à voir, comme les études vétérinaires (sur le thème animaux de compagnie et personnes âgées).

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Venons-en au deuxième ensemble de questions : pourquoi les théories dont nous disposons sont-elles aussi inadaptées ?

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Devons-nous nous en préoccuper ? En quoi le fait de négliger la théorie peut-il avoir des conséquences sur le développement à venir des connaissances en gérontologie ?

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Ces questions sont particulièrement pertinentes en ce début de XXIème siècle, en raison de l’apparition de certains défis majeurs que devront relever la science et le développement des connaissances. Ainsi, dans The End of Science : Facing the Limits of Knowledge in the Twilight of the Scientific Age (1996), John Horgan avance que les découvertes scientifiques les plus utiles et les plus passionnantes sont derrière nous, ce qui tient en partie à notre incapacité ou à notre refus de synthétiser le savoir existant.

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La Structure des révolutions scientifiques (1962), de Thomas Kuhn, est peut-être l’ouvrage le plus connu écrit sur la marche que suit (ou non) la science. Cet auteur explique que l’essentiel de la « science normale » se réduit à ce qu’il appelle des opérations de « nettoyage »: on complète les détails empiriques, on résout des énigmes relativement faciles, on cherche des applications pratiques du savoir existant. Appliquée au vieillissement, il semblerait que la critique de Kuhn prenne tout son sens dans l’observation selon laquelle la gérontologie est « riche en données mais pauvre en théorie ». Chercheurs et praticiens se retrouvent avec de « nombreuses généralisations empiriques mais des explications insuffisamment développées sur lesquelles s’appuyer pour poursuivre la recherche ».

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Au cours des cinquante dernières années, l’émergence des analyses critiques du savoir pose un nouveau type de défi à la théorie et à la méthode scientifique elle-même. La « théorie critique », le plus souvent associée à l’école d’épistémologie de Francfort représentée par Habermas (1970), remet en question le positivisme et la recherche de lois scientifiques naturelles comme principales sources de savoir. La compréhension des significations (ce que Habermas a qualifié de « savoir hermétique/historique ») et l’analyse de la domination et de la contrainte dans les forces sociales (appelée savoir « critique ») sont tout aussi importantes comme « savoir objectif » pour appréhender les phénomènes. Ces thèmes occupent une place centrale dans ce que l’on a qualifié de mouvement post-moderne au sein du discours intellectuel (Lyotard, 1984; Rorty, 1991). Les partisans du post-modernisme ont remis en cause la pertinence de la théorie – et même son utilité – en raison de la relativité inhérente aux phénomènes observés et de la subjectivité inévitable de ceux qui tentent de les étudier (Brown, 1986). Appliquée à la gérontologie, cette critique est axée sur la remarquable diversité des phénomènes de vieillissement et les dangers du réductionnisme scientifique lorsque l’on tente d’en rendre compte. On trouve aussi l’idée que la gérontologie, l’étude du vieillissement, doit être considérée comme un art, voire une pratique – mais certainement pas comme une science, étant donné la nature subjective de notre questionnement sur le vieillissement, le mourir et la mort : aucun de ces stades ne peut être réduit à des aspects purement scientifiques ou théoriques (Katz, 1996).

■ Mutations sociales et modernisation

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En gérontologie sociale, la théorie de la modernisation et du vieillissement est l’une des rares à s’attacher expressément à expliquer les processus du changement. Plus précisément, elle examine l’impact des évolutions sociétales sur le statut des personnes âgées et le soutien qui leur est accordé. Il est fort probable qu’elle ait servi à identifier les avantages, obligations et handicaps de cette population à mesure que les structures socioéconomiques existantes se modifient. Dans sa formulation, elle considère la nécessité d’un soutien social comme l’élément clé, ce qui renforce les images négatives associées à la vieillesse, tant dans les pays développés que dans les pays en développement.

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La théorie de la modernisation et du vieillissement part d’une notion centrale : le statut social des personnes âgées et le soutien dont elles bénéficient régressent sous l’effet de l’industrialisation et de l’urbanisation. Cette notion, formalisée par Burgess (1960), puis par Cowgill (1972), met en jeu deux propositions majeures : premièrement, la prévision d’une dégradation du « sort » des personnes âgées dans les pays pauvres, à mesure que les sociétés industrialisées et en développement continuent de se « moderniser »;

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deuxièmement, une interprétation et une explication des dysfonctionnements et du recul constatés au niveau du soutien apporté par les familles à leurs membres âgés. Ces deux propositions ont joué, et jouent encore, dans certains domaines, un rôle essentiel dans l’orientation des débats et des points de vue sur l’évolution de la situation des seniors à la suite des mutations sociales.

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En Occident, la théorie de la modernisation et du vieillissement a, dans un premier temps, servi à interpréter les problèmes apparemment croissants des personnes âgées, observés dans l’après-guerre à expliquer le déclin historique de l’aide financière apportée aux personnes âgées par leur famille pendant la période de transition économique au XIXème siècle, qui a conduit à l’instauration de pensions de retraite publiques au début du XXème siècle et à prévoir les changements (dégradations) dans la situation des personnes âgées à mesure que se poursuivait la modernisation des sociétés occidentales, de la fin des années soixante à nos jours.

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Même si la théorie de la modernisation a été réfutée dans le débat en Occident, elle reste présente dans l’esprit de la population (mais plus dans celui des universitaires) pour interpréter des tendances actuelles, telles que l’accroissement de la demande de soins en établissement ou du nombre de personnes âgées vivant seules.

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En ce qui concerne les pays en développement, la théorie de la modernisation a d’abord servi à prévoir ce qu’il allait advenir des personnes âgées dans ces sociétés progressant sur la voie de la « modernisation ». Rétrospectivement, on s’aperçoit qu’il était erroné de penser que, comme en Occident, la « modernisation » s’y accompagnerait d’une croissance et de progrès économiques constants. Aujourd’hui, cette théorie sert à expliquer le recul observé dans l’adéquation du soutien familial, qui aboutit à la marginalisation et au dénuement pour un nombre toujours plus grand de personnes âgées qui n’ont pas bénéficié des progrès économiques attendus.

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Au Nord comme au Sud, l’explication de l’inadéquation du soutien familial par la théorie de la modernisation est battue en brèche par certains arguments. Selon ces contre-arguments, qui s’appuient sur des considérations de politique économique ou matérialistes, la diminution et l’inadéquation du soutien sont imputables à la détérioration des conditions économiques, à la pauvreté et, par conséquent, à l’incapacité des individus jeunes à s’occuper des aînés.

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Ainsi que l’avance Cowgill, du fait de cet affaiblissement des normes traditionnelles, les parents âgés ne sont aujourd’hui aidés que s’il existe de bonnes relations affectives entre eux et leurs enfants adultes. En d’autres termes, tout dépend de la volonté de ces derniers à apporter un soutien à leurs parents. Cependant, cette explication de la diminution du soutien familial repose sur des interprétations structurelles et fonctionnalistes classiques du fondement de ce soutien dans la société « traditionnelle ». Elle estime que, dans ce cadre, l’aide filiale était dispensée par obligation, et que le respect de cette obligation était assuré par des sanctions et encouragé par la fourniture de services en échange.

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Ce bref examen de cette tentative de théorisation du vieillissement des sociétés du tiers-monde a pour but de donner un exemple de mauvaise transposition interculturelle de concepts issus d’un corpus de données rassemblées en Amérique du Nord et en Europe occidentale. Pour compliquer le problème, il semblerait que Cowgill recourt à une épistémologie comportant des limitations considérables. En effet, cet auteur s’appuie entièrement sur une conception des rapports sociaux très américaine et parsonienne, qui n’est guère pertinente pour les structures socioéconomiques africaines par exemple.

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D’un autre côté, la gérontologie devrait être reconnaissante à Cowgill d’avoir effectué l’une des rares tentatives pour construire une théorie. Cependant, les évaluations actuelles rangeraient celle-ci dans la catégorie « âgiste », en raison, d’une part, de l’image négative qu’elle donne des personnes âgées vivant dans le tiers-monde et, d’autre part, de son impérialisme conceptuel.

■ La gérontologie contemporaire

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De nombreux gérontologues, qu’ils soient chercheurs ou praticiens, semblent se préoccuper relativement peu des théories du vieillissement. Ainsi, en biologie du vieillissement, nombre de chercheurs se concentrent sur des modèles empiriques du vieillissement cellulaire ou moléculaire, laissant les théories intégratrices du vieillissement à d’autres. En psychologie duvieillissement, le développement de modèles expérimentaux des différences d’âge ne s’accompagne pas d’efforts similaires pour intégrer les résultats à la théorie (Salthouse, 1991). En sociologie du vieillissement, on assiste également à une augmentation du nombre d’analyses empiriques, mais aussi à une diminution des tentatives d’explications théoriques des phénomènes critiques, tels que les conséquences du vieillissement démographique, l’évolution de la place des individus vieillissants au sein de la société, les processus sociaux du vieillissement dans des sociétés complexes et en mutation, ainsi que l’interdépendance des groupes d’âge dans le contrat intergénérationnel.

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Au cours de l’histoire relativement récente de la gérontologie comme étude scientifique du vieillissement – qui représente à peine un demi-siècle de recherches empiriques, le scepticisme à l’égard de l’importance de la théorie pousse certains chercheurs à remplacer celle-ci par des modèles empiriques, tandis que d’autres font l’impasse sur les aspects théoriques. Ces réactions ont pour effet de substituer des monologues empiriques à des dialogues théoriques sur la vieillesse et le vieillissement.

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Ainsi, une étude récente a analysé les articles publiés entre 1990 et 1994 dans huit grandes revues traitant de la sociologie du vieillissement (Bengtson et al., 1997). La grande majorité des articles (72%) ne faisait mention d’aucune tradition théorique pertinente dans la littérature pour les « résultats » empiriques présentés. On peut en conclure que « l’approche ad hoc, descriptive et reposant sur des modèles (plutôt qu’explicative ou s’appuyant sur la théorie) est inefficace sur la durée » et que « si les auteurs, les réviseurs et les éditeurs ignorent qu’il est nécessaire de fournir des explications explicites dans les analyses des données, il est peu probable que nous parvenions à développer des connaissances cumulatives en gérontologie sociale » (Bengtson et al., 1997, p. S75).

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Cette manière de procéder a une conséquence fâcheuse :la recherche gérontologique actuelle risque d’accumuler une multitude de généralisations empiriques sans développement en parallèle de connaissances intégrées. Mais l’élaboration des explications – les théories – est essentielle à la diversité des questions auxquelles les gérontologues chercheront à répondre dans les décennies à venir.

■ Expliquer la vieillesse

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Qu’ils soient chercheurs, praticiens ou décideurs, les gérontologues doivent, lorsqu’ils tentent d’analyser et de comprendre les phénomènes de vieillissement, raisonner selon trois axes généraux. Le premier concerne les populations âgées, c’est-à-dire les individus qui peuvent être qualifiés d’âgés étant donné leur longévité ou leur espérance de vie. Il peut s’agir aussi bien de souris de laboratoire que d’êtres humains en tant que membres de la société. Depuis quelques décennies, la grande majorité des études gérontologiques se concentrent sur les difficultés fonctionnelles des populations âgées du point de vue de l’homme, par exemple sur les problèmes de santé ou l’incapacité à mener une vie autonome.

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Le deuxième axe porte sur le vieillissement en tant que processus évolutif. L’accent est alors mis sur la façon dont les individus d’une espèce donnée grandissent et vieillissent – stades du développement, de la croissance et de la sénescence – et sur les aspects biologiques, psychologiques et sociaux de ce processus, y compris sa variabilité et ses conséquences. Une recherche longitudinale est nécessaire pour analyser les processus du vieillissement. Malheureusement, la plupart des études consacrées à ce thème sont encore, à ce jour, transversales. Or, les problèmes des populations âgées sont inextricablement liés aux questions du vieillissement comme processus, surtout dans l’espèce humaine.

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Le troisième axe consiste à aborder la vieillesse comme l’un des aspects de la structure et du comportement des espèces. Cette optique présente un intérêt manifeste pour les sociologues et les autres scientifiques qui examinent les populations humaines, ainsi que l’organisation sociale que celles-ci créent et modifient en réponse aux schémas de naissance, de socialisation, d’accession à l’état adulte, de retraite ou de mort, liés à l’âge. À cet égard, les phénomènes à expliquer ont trait à la manière dont la vieillesse est prise en compte par les institutions de la société, par exemple le marché du travail, la retraite, les systèmes de retraite et les organisations de santé. Mais il s’agit également d’une préoccupation des zoologues, des anthropologues étudiant les primates et des spécialistes de la biologie évolutive, qui soulignent le rôle essentiel de l’âge en tant que principe organisant les comportements et la survie de nombreuses espèces (Wachter, Finch, 1997).

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Étant donné que leurs structures sociales continuent de ne s’adapter que lentement à l’importance nouvelle que prennent les personnes âgées, les sociétés développées demeurent nettement « âgistes », maintenant les barrières chronologiques dans bien des environnements publics et privés. L’existence d’un âge légal de la retraite, les limites d’âge pour occuper un emploi dans la fonction publique, la restriction des droits en assurance et couverture maladie sont quelques-uns des exemples qui viennent immédiatement à l’esprit. Ces frontières structurelles entravent la citoyenneté des personnes âgées, affectant par là-même leur intégration, leur accès aux ressources de la collectivité et leurs droits en tant qu’êtres humains.

■ Conclusion

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À l’évidence, nous ne saisissons pas encore pleinement la nature et les causes de l’évolution historique ou culturelle de la situation des personnes âgées et du soutien apporté à cette population. Les explications existantes sont limitées sur le plan conceptuel et épistémologique et ne permettent pas de comprendre ces phénomènes.

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Pour pouvoir appréhender correctement les mutations globales en termes d’espérance de vie et leurs conséquences, nous devons théoriser les résultats empiriques. Si la théorie de la modernisation présente de graves lacunes, la gérontologie ne peut apporter un éclairage significatif sur les mutations sociales.

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Jusqu’à présent, la longévité accrue se traduit par l’augmentation de la durée de la retraite. C’est certainement une réalité provisoire. En fait, c’est la durée de toutes les étapes de la vie qui s’allonge : aujourd’hui, la période de l’enfance, de l’adolescence et de l’apprentissage de la vie adulte s’étend jusqu’à la trentaine, les femmes peuvent avoir des enfants beaucoup plus tard (au-delà de la quarantaine) et les hommes être pères jusqu’à un âge avancé, en nouant plusieurs relations successives.

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L’allongement de la durée de la vie aura un coût de plus en plus grand pour l’État et nombre de personnes âgées ne disposeront pas de ressources suffisantes pour vivre. Il faudra donc travailler plus longtemps et repenser la retraite. La longévité accrue aura des répercussions considérables sur toutes les institutions de la société.

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La réalité des changements dans l’approche « par âges et par étapes » de l’âge chronologique ne saurait se contenter d’adaptations de la politique publique. Elle met au défi ceux d’entre nous qui souhaitent reconceptualiser la vieillesse, ainsi que les représentations qui en sont données à l’ensemble de la société, d’élaborer de nouveaux cadres de réflexion – y compris dans un environnement intellectuel qui nie la possibilité de théoriser. Nous en avons grandement besoin.

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L’auteur tient à remercier sa collègue Isabella Aboderin pour son aide sur l’une des sections de cette contribution, ainsi que Vern Bengtson et Cara Rice pour leur documentation.


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Résumé

Français

La gérontologie, discipline universitaire qui existe pourtant depuis une cinquantaine d’années, souffre toujours d’un manque de reconnaissance. Il est vrai qu’elle s’intéresse aux personnes âgées, elles-mêmes victimes d’une image souvent négative. Le terme vieillissement est spontanément associé dans notre société à quelque chose de dépassé, sur le déclin ou démodé. Ce n’est que depuis une dizaine d’années que le vieillissement est traité comme une étape normale et positive de la vie. Malgré ce virage important et récent, cette jeune discipline a toutefois encore un travers : depuis ses origines, elle est dominée par la dimension empirique. Les gérontologues collectent beaucoup de données mais ils élaborent peu de théories. Les premiers scientifiques à s’être intéressés à ce domaine utilisaient d’ailleurs les méthodes et les notions théoriques de leurs disciplines d’origine sans constituer réellement de nouveau corpus théorique propre à cette matière. En gérontologie sociale, la théorie de la modernisation et du vieillissement est l’une des rares à s’attacher expressément à expliquer les processus du changement. Elle examine l’impact des évolutions de la société sur le statut des personnes âgées et le soutien qui leur est accordé, et pose comme postulat que ceux-ci régressent sous l’effet de l’industrialisation et de l’urbanisation. Aujourd’hui réfutée, cette théorie reste cependant très présente dans l’opinion publique et sert à interpréter certaines tendances actuelles, comme l’accroissement de la demande de soins en établissement ou celui du nombre de personnes âgées vivant seules. Cette absence de théorisation est préjudiciable car elle ne permet pas d’élaborer les cadres conceptuels, rendant compte notamment des changements démographiques, et permettant d’adapter l’organisation de la société. Pour analyser les phénomènes du vieillissement, les gérontologues doivent raisonner selon trois axes généraux. En premier lieu, définir ce qu’est une personne âgée. Ensuite, analyser l’aspect évolutif du vieillissement sous tous ses aspects (biologique, psychologique, social). Enfin, étudier comment l’organisation sociale prend en compte la vieillesse.

English

The Conception of Old Age in Gerontological Theories Though the university discipline of gerontology has existed for half a century, it still lacks proper recognition. Admittedly, it concerns old people who are themselves often seen in a negative light. In our society, the word «ageing» is spontaneously associated with something that is outmoded, declining or obsolete. It is only in the last ten years that ageing has been treated as a normal and positive phase of life. Despite this important and recent development, this young discipline still suffers from a major handicap. From the outset it has always been dominated by an empirical approach. Gerontologists collect large amounts of data but produce few theories. Indeed, the first scientists to take an interest in this field used the methods and theoretical notions of their original disciplines without really constituting a new theoretical corpus specific to this area. In social gerontology, the theory of modernization and ageing is one of the rare theories to seek an explanation for the process of change. It examines the impact of developments in society and postulates that industrialization and urbanization have a negative impact on the status of old people and on the support they receive. Though refuted, this theory still holds sway among public opinion and is used to interpret certain current trends, such as the increasing demand for residential care or the growing number of old people living alone. This absence of theory is regrettable as it prevents us from establishing conceptual frameworks to take account of demographic change and to adapt the organization of society accordingly. To analyse the ageing process, gerontologists must focus on three general points. The first task is to define what we mean by an old person. Secondly, the evolutive aspects of ageing must be analysed from all angles (biological, psychological, social) and thirdly, the way in which social organization takes account of ageing must be examined.

Plan de l'article

  1. ■ Théories du vieillissement et mutations sociales
  2. ■ Mutations sociales et modernisation
  3. ■ La gérontologie contemporaire
  4. ■ Expliquer la vieillesse
  5. ■ Conclusion

Pour citer cet article

Johnson Malcolm, « La conception de la vieillesse dans les théories gérontologiques », Retraite et société 3/ 2001 (no 34), p. 51-67
URL : www.cairn.info/revue-retraite-et-societe-2001-3-page-51.htm.

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