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S'inscrire Alertes e-mail - Sociétés contemporaines Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezSociologie, geographie et economie politique au debut du XXe siecle
Rene Maunier et la localisation des industries[1] [1] Je remercie Catherine Rhein et Christian Topalov de leurs...suite
AuteurEfi Markou du même auteur
Doctorante à l’EHESS, associée au CSU (CNRS), 59-61 rue Pouchet, 75017 PARISDepuis la fin des années 1980, les sciences sociales redécouvrent l’œuvre de René Maunier (1887-1946 ?). Juriste, sociologue et ethnologue à la fois, René Maunier a côtoyé des figures emblématiques, comme Marcel Mauss, et a fait partie des dirigeants d’institutions pionnières, tel que l’Institut international de sociologie. Dans les recherches en histoire des sciences sociales cependant, même s’il est à maintes reprises évoqué (Fournier, 1994), il reste un personnage marginal. En revanche, ses travaux ethnologiques sur la Kabylie font l’objet d’efforts de réhabilitation scientifique (Henry, 1989 ; Racine, 1991 ; Mahé, 1996a-b). Deux de ses études ethnologiques, publiées en 1927 et 1937, ont récemment été rééditées (Maunier, 1998). Une reconnaissance analogue s’opère dans un deuxième domaine, celui de l’histoire des études urbaines. Ce sont certains travaux de jeunesse de Maunier qui retiennent l’attention, notamment son livre, L’origine et la fonction économique des villes (Maunier, 1910a). Cet ouvrage est longuement analysé par Gilles Montigny (1992) qui met en perspective les « études urbaines » de Maunier, dans un ensemble de travaux du tournant du XXe siècle portant sur les villes. Montigny procède plutôt à une analyse interne qui, tout en pointant les limites scientifiques de l’argumentation de Maunier, souligne sa « qualité essentielle […], c’est-à-dire cette tentative inédite de synthèse entre les acquis des différentes sciences sociales de l’époque » (Montigny, 1992, p. 279).
2 L’origine et la fonction économique des villes[2] [2] Désormais, L’origine des villes. ...
suite, ainsi que les publications qui s’articulent, entre 1908 et 1910, autour de ce livre, sont l’objet de notre article. En étudiant deux questions intimement liées entre elles, la localisation des industries et la formation des villes, ces travaux, nous allons le voir, veulent montrer la pertinence de l’explication sociologique au détriment des explications fondées sur le rôle déterminant des facteurs géographiques. Ainsi, bien que Maunier ne fasse pas partie, à l’époque, des collaborateurs de l’Année sociologique, il prend position dans le débat qui oppose au début du siècle certains sociologues durkheimiens aux géographes vidaliens[3] [3] Sur ce débat et la place qu’il tient dans les stratégies...
suite. L’étude des travaux de Maunier peut alors contribuer à mieux cerner les rapports entre les sociologues et les géographes du début du siècle. Parallèlement, les travaux de Maunier, malgré leur originalité, font à l’époque partie d’un faisceau d’études, universitaires ou autres, qui se penchent sur la formation des villes ou sur la localisation des industries. Leur étude peut ainsi nous permettre de mesurer l’intérêt que les sciences sociales portent, à l’époque, à la ville, et de mieux comprendre les conditions qui ont rendu possible la production des certaines études sociologiques en la matière.
3 Pour ce faire, les travaux de Maunier nous invitent à emprunter trois directions.
4 Nous allons, tout d’abord, mettre en relation les champs de la sociologie et de la géographie avec ceux de l’économie politique et du droit, L’origine des villes étant un des terrains où se rencontrent ces quatre domaines du savoir. Cette configuration disciplinaire n’a par ailleurs rien d’exceptionnel. On connaît les rapports intenses que l’économie politique et la géographie entretenaient entre elles au tournant du siècle : on donnait alors une place privilégiée aux facteurs géographiques dans l’explication des phénomènes économiques (Rhein, 1982 ; Mucchielli, Robic, 1995). On sait aussi quelle place les juristes tenaient, au tournant du XXe siècle, dans l’institutionnalisation de l’économie politique et de la sociologie (Karady, 1979 et 2001 ; Weisz, 1979 ; Le Van-Lemesle, 1983 ; Topalov, 1997).
5 Nous tenterons ensuite de comprendre comment la position insolite de Maunier dans le champ de la sociologie – position caractérisée par son appartenance aux institutions dirigées par René Worms, par son recours systématique aux concepts forgés par Émile Durkheim et par son intérêt pour l’ethnographie – a conditionné ses travaux sur l’espace.
6 Nous élargirons enfin la recherche dans une troisième direction, mettant en relation la problématique de Maunier sur la localisation des industries avec l’émergence, dans divers milieux savants, professionnels ou réformateurs, de la revendication de la « décentralisation industrielle » comme solution aux problèmes sociaux engendrés par la concentration urbaine. Cette question, importante à l’époque mais peu étudiée par l’histoire des sciences sociales ou celle de la réforme sociale, servira ainsi de trame afin de comprendre l’enjeu pratique que constituaient pour les sciences sociales du début du siècle les questions relatives à l’espace.
1. UNE CARRIÈRE DE JURISTE
7 L’origine des villes est la publication de la thèse en sciences politiques et économiques que Maunier soutient à la Faculté de droit de Paris le 13 décembre 1909. Ayant comme titre La localisation des industries urbaines, elle est soutenue devant un jury composé par Charles Gide, président de la thèse, et deux autres juristes enseignants en économie politique, Henri Truchy et Henri Hitier (Maunier, 1909a)[4] [4] La préparation des thèses en droit ne dure, à l’époque,...
suite. Le rôle que le doctorat ès sciences politiques et économiques a joué dans l’institutionnalisation de l’enseignement des sciences sociales à l’Université est plusieurs fois souligné (Karady, 1979 ; Weisz, 1979 ; Le Van-Lemesle, 1983 ; Topalov, 1997). En 1895, l’ancien doctorat en droit est remplacé par deux doctorats portant des mentions différentes : ès sciences juridiques, tourné vers le droit privé, et ès sciences politiques et économiques. L’institution de ce dernier offre à l’économie politique une légitimité universitaire et confirme, en matière d’enseignement des sciences sociales, la suprématie des Facultés de droit[5] [5] Une année plus tard, l’agrégation en économie politique...
suite face aux Facultés des lettres qui ne dispensent que quelques cours et ne les consacrent pas par des diplômes particuliers.
8 L’investissement dans les sciences sociales reste cependant professionnellement incertain (Karady, 2001). Le jeune Maunier, pour sa part, prépare les deux thèses en droit. En juin 1910, six mois après la soutenance de sa thèse en économie politique, il soutient une thèse en sciences juridiques, titre plus valorisant pour une carrière de juriste. De toute façon, les deux thèses couronnent un parcours universitaire brillant[6] [6] Les notices biographiques sur René Maunier ne mentionnent...
suite. Né en 1887 à Niort, René Louis Édouard Maunier s’inscrit en 1904 à la Faculté de droit de Paris[7] [7] Selon la fiche de scolarité de Maunier, conservée aux...
suite. Il y sera trois fois lauréat : en 1906, il obtient le premier prix d’économie politique, une année plus tard celui de droit criminel et, en 1908, la troisième mention de droit commercial. La localisation des industries urbaines n’est pas gratifiée du prix de la Faculté, mais elle reçoit le prix Henri Goullencourt, attribué par cette dernière (Archives nationales, série AJ 16, cartons 1683,1784 et 1785).
9 La carrière de Maunier se déroulera dans les Facultés de droit. La pénurie des débouchés universitaires pour les docteurs en sciences politiques (Le Van-Lemesle, 1983) amène Maunier à s’investir loin de la métropole : optant pour l’agrégation des sciences économiques, il échoue au concours de 1910 ; quelque temps chargé de cours à la Faculté de droit de Lille, il sera vite nommé professeur en droit pénal et économie politique à l’École khédiviale de droit du Caire (1911-1918). Reçu premier à l’agrégation en 1919, il est nommé à Bordeaux, mais il demande à être muté à Alger où il crée le cours de sociologie algérienne et continue les recherches ethnographiques entreprises en Égypte. En 1924, il revient à la Faculté de droit de Paris, au début comme chargé de cours, puis professeur de législation et d’économie coloniales, chaire intitulée plus tard législation, économie et sociologie coloniales. Cette carrière juridique s’accompagne d’un fort engagement sociologique, comme en témoignent les dénominations des chaires qu’il occupe, mais aussi les cours qu’il donne, à partir de 1925, à l’École des hautes études sociales (« Introduction à la sociologie »), ses responsabilités dans les institutions sociologiques, comme l’Institut international de sociologie, sa collaboration à la nouvelle série de l’Année sociologique, lancée en 1925, et l’orientation de ses publications. Quant à ses études ethnologiques, elles sont, comme nous allons le voir, intimement liées à ses orientations sociologiques, permettant de comparer des systèmes sociaux différents, mais aussi à son travail de juriste. Durant les années vingt, il sera secrétaire de la Société française d’ethnologie et il prendra, plus tard, la direction de la Revue française d’ethnographie et des traditions populaires. En 1930, il fondera, à la Faculté de Droit de Paris, la salle de travail d’ethnologie juridique et collaborera à l’Institut du Droit comparé (Mazon, 1988). Il va par ailleurs acquérir une notoriété importante dans les domaines des sciences coloniales et du folklore. Il sera, entre autres, membre de l’Académie des sciences coloniales, directeur d’études à l’École supérieure coloniale ainsi que président de la Société du folklore français et du folklore colonial. Entre 1941 et 1944, il assurera le cours Organisation économique et sociale des villes à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Paris. Il sera considéré à la Libération comme ayant fait preuve d’une certaine connivence avec l’État français (Henry, 1989).
2. L’ITINÉRAIRE D’UN SOCIOLOGUE
10 L’intérêt du jeune Maunier pour les études juridiques est lié à celui pour les sciences sociales. Les cours d’économie politique de la Faculté de droit de Paris sont cependant loin de satisfaire les attentes de Maunier en matière de sciences sociales. Pour compléter sa formation, il utilise les ressources offertes par les institutions d’enseignement qui se développent aux marges des universités (Hauser, 1903). L’année même où il commence ses études en droit, en 1905, Maunier s’inscrit à l’École des hautes études sociales. Institution privée, fondée en 1900, celle-ci se compose de quatre sections : l’École de morale, de philosophie et de pédagogie, l’École sociale, l’École de journalisme et l’École de l’art (Prochasson, 1985). Conformément aux statuts, Maunier suivra les cours des deux sections, l’École sociale, obligatoire, et l’École de morale ( L’École…, 1911, p. 183-184). Il obtient le diplôme de l’École des hautes études sociales en 1907, au même temps qu’il finit sa deuxième année de licence de droit. Il s’inscrit aussitôt à l’École pratique des hautes études où, comme d’autres personnes s’intéressant aux sciences sociales (Fournier, 1994), il est élève titulaire de la Section des sciences historiques et philologiques et de la Section des sciences religieuses (École pratique..., 1908 à 1911).
11 Le choix de l’École des hautes études sociales n’est pas surprenant, celle-ci recrutant une grande partie de ses élèves parmi les étudiants en droit. Plus généralement, l’inscription de Maunier à cette Faculté est décisive pour sa position dans le champ des sciences sociales de l’époque, car elle lui offre un espace de possibles différent de celui dont disposent les étudiants d’autres facultés, et notamment les normaliens qui optent pour les sciences sociales. Maunier s’initie, en particulier, à ces dernières, à côté de deux personnalités proches des juristes : René Worms, qui tient une position clef dans le champ de la sociologie, et Charles Gide, dans celui de l’économie politique. Tous les deux enseignent à l’École sociale de l’École des hautes études sociales. Worms y professe l’histoire de la sociologie, tandis que Gide, qui est l’un des ses dirigeants, assure, pendant le passage de Maunier, des conférences sur le droit de grève et sur la colonisation ( L’École …, 1911). Tous les deux feront, avec Guernut, partie du jury de la thèse que Maunier soutiendra en 1907 dans le cadre de l’École sociale. Gide est en même temps professeur à la Faculté de droit de Paris, où Maunier a suivi ses cours sur la solidarité sociale (Henry, 1989, p. 136), et il préside sa thèse en sciences économiques et sociales. Dans cette Faculté, Worms assurera, à partir de 1909, des cours libres sur la sociologie.
12 Entre 1907 et 1911, Maunier suit les enseignements de l’École pratique des hautes études, où il rencontre plusieurs collaborateurs de l’Année sociologique. Dans la Section des sciences historiques et philologiques, il complète ses études en économie politique, suivant activement le cours d’histoire des doctrines économiques. Institué cette même année 1907, ce cours est confié à Adolphe Landry (1874-1956), alors professeur à Toulouse. Normalien, docteur ès lettres et agrégé de philosophie, Landry s’est déjà distingué en économie politique[8] [8] Il publiera en 1908 chez Giard et Brière un Manuel d’économie...
suite et il deviendra, au cours de l’entre-deux-guerres, une figure importante de la démographie française. Il associera son activité scientifique à une carrière parlementaire presque ininterrompue. Élu en 1910 député de la Corse, il fait appel, pour assurer à sa place une partie des ses cours à l’École pratique, à un autre normalien de la même promotion que lui, François Simiand, un des principaux collaborateurs de l’Année sociologique (Mazon, 1988). Maunier, « très assidu », prendra « une part sérieuse et suivie au travail commun » (École pratique... Section des sciences historiques..., 1911, p. 59). De même, la note de lecture que Simiand consacre à un ouvrage inspiré par les travaux de Maunier, et que ce dernier a de surcroît préfacé, montre une attitude certes critique, mais bienveillante, à l’égard de Maunier, que Simiand nomme à plusieurs reprises (Simiand, 1913). Parallèlement, dans la Section des sciences religieuses, Maunier étudie les méthodes ethnographiques, participant aux cours de Henri Hubert et surtout de Marcel Mauss, enseignements suivis par plusieurs durkheimiens[9] [9] Bianconi, de Félice, Lafitte, David et Davy suivent ces...
suite. Mauss n’hésite pas à mentionner, dans ses rapports, les « remarquables » ou encore « excellentes » leçons que Maunier fait dans le cadre de ces cours (École pratique... Section des sciences religieuses, 1910, p. 43 et 1911, p. 107). Selon Fournier, Mauss entretient des relations « étroites et amicales » avec son élève, Maunier, poursuivies tout au long de l’entre-deux-guerres.
René Worms (1869-1926) est fils d’un professeur d’économie politique à la Faculté de droit de Rennes. Normalien, agrégé de philosophie dès l’âge de 20 ans, il continue des études approfondies dans les principaux domaines du savoir de son époque, en devenant tour à tour docteur en droit, docteur ès lettres, docteur ès sciences, puis agrégé des sciences économiques. Professeur de philosophie au début de sa carrière, il abandonne l’enseignement secondaire pour entrer au Conseil d’État. Il enseignera dans deux Facultés de droit, à Caen, de 1897 à1901, et à Paris, à partir de 1909, où il donnera des cours libres sur la sociologie (Université de Caen, 1902, p. 22-23 ; Université de Paris..., 1911, p. 19). Worms est considéré comme un représentant de l’« organicisme » en France, courant sociologique qui reprend le « modèle de l’organisme pour caractériser la structure, les fonctions et l’évolution sociales » [10] [10] Sur René Worms et l’organicisme cf. Clark, 1967 ;...
suite. Promoteur inlassable de la sociologie, Worms entreprend son organisation : il fonde et dirige un ensemble d’institutions internationales, devenant un des principaux concurrents de Durkheim. Bien que normalien et philosophe, Worms enracine ses institutions sociologiques dans l’univers juridique. Ces institutions sont composées non pas seulement d’universitaires mais aussi d’administrateurs, de réformateurs sociaux et d’autres notables. Worms collabore également dans plusieurs sociétés de sciences sociales établies (Société d’économie politique, Conseil supérieur de statistique, etc.). L’univers sociologique institutionnel qu’il met ainsi en place diffère sensiblement de celui promu par Durkheim, constitué par des universitaires et enraciné plutôt dans les Facultés des lettres (Karady, 1979 et 2001).
C’est peu après la soutenance de sa thèse à l’École sociale que Maunier commence à participer aux institutions dirigées par René Worms, attache institutionnelle qu’il gardera durant toute sa vie. En août 1907, Maunier commence sa longue et intense collaboration avec la Revue internationale de sociologie. Jusqu’en 1912, il signe six articles et rédige la plupart des comptes rendus d’ouvrages. En 1909, il devient secrétaire-adjoint de la revue, puis un des secrétaires de rédaction, et plus tard, il fait partie de son Comité de direction. La plupart de ses ouvrages sont publiés dans la Bibliothèque sociologique internationale que Worms a lancée aux éditions Giard et Brière. En décembre 1907, Maunier devient membre de la Société de sociologie de Paris et participe, dès 1909, aux Congrès de l’Institut international de sociologie. En octobre 1912, il est élu associé de l’Institut international de sociologie et accédera à sa présidence en 1936.
Les premiers rapports de Maunier avec l’économie politique semblent tissés autour du fondateur de la Revue d’économie politique, Charles Gide (1847-1932). Fils de magistrat, docteur et agrégé de droit lui-même, Charles Gide enseigne l’économie politique aux Facultés de droit de Bordeaux (1874-1880), de Montpellier (1880-1898) puis de Paris (1905-1919) où, entre 1898 et 1905, il a enseigné l’économie sociale comparée. Économiste fortement engagé dans la réforme sociale, il milite en faveur de la coopération, ce qui lui vaut en 1920 la chaire d’enseignement de la coopération au Collège de France. Parmi ses nombreux travaux, nous signalons tout particulièrement deux ouvrages parus en 1909, les Cours d’économie politique et l’Histoire des doctrines économiques depuis les Physiocrates jusqu’à nos jours, ce dernier étant publié avec son jeune collaborateur Charles Rist. C’est en 1887 que Gide lance la Revue d’économie politique, instrument de lutte contre les économistes libéraux qui dominent alors les institutions d’économie politique, la nouvelle revue prônant une certaine intervention de l’État en matière d’économie et s’intéressant aux multiples facettes de la « question sociale ». La position privilégiée de l’économie politique dans l’enseignement universitaire des sciences sociales, au tournant du siècle, amène les sociologues à voir en Charles Gide un allié possible pour l’avènement des sciences sociales. Ceci est le fait de Durkheim et de ses collaborateurs (Topalov, 1997), mais Gide entretient de rapports plus étroits avec Worms, les deux hommes ayant implanté une grande partie des leurs réseaux dans un univers commun, celui des juristes. En 1911, Gide sera, par exemple, vice-président, puis censeur de l’Institut international de sociologie, fondé et dirigé par Worms qui est son secrétaire général permanent.
La collaboration de Maunier avec la Revue d’économie politique commence en décembre 1908, une année après la participation de Gide à son jury de thèse à l’École sociale. À cette date, Maunier commence la préparation, à la Faculté de droit de Paris, de sa thèse ès sciences politiques et économiques dont le président est Charles Gide. Jusqu’à 1913, il publiera dans la Revue trois articles et, là encore, un très grand nombre de bulletins bibliographiques[11] [11] En 1911, par exemple, il publie 31 bulletins bibliographiques. ...
suite.
13 Mauss et Simiand sont ainsi positivement disposés à l’égard de Maunier qui, à son tour, comme nous allons le voir en étudiant L’origine des villes, considère les durkheimiens comme des interlocuteurs possibles. La participation de Maunier aux institutions de Worms ne s’accompagne pas d’une adhésion à l’« organicisme social » ; les adhésions à un réseau ne sont pas nécessairement intellectuelles. Les institutions animées par Worms abritent plusieurs tendances, et l’organicisme a fait l’objet de sérieuses critiques en leur sein, dès 1897 (Geiger, 1981, p. 359). Si Maunier reprend, comme plusieurs sociologues de son époque, la métaphore de l’organisme, il affirme, en 1910, que l’organicisme social est une « théorie [...] presque complètement abandonnée aujourd’hui » (Maunier, 1910f, p. 86). L’œuvre de Maunier est en fait caractérisée par un certain éclectisme et par le développement de ses propres conceptions, mais les conceptions sociologiques d’Émile Durkheim y sont largement reprises.
14 Toutefois, Maunier ne sera pas un des collaborateurs de la première série de l’Année sociologique (1898-1913). Ceci ne tient pas à l’éclectisme de Maunier, l’équipe de l’Année sociologique ayant une certaine hétérogénéité (Besnard, 1979), mais au fort investissement qui est le sien dans l’univers des juristes, et surtout dans les institutions de Worms et de Gide. La collaboration avec les durkheimiens est ainsi doublement entravée. On connaît leur hostilité à l’égard de Worms, un de leurs principaux concurrents, et leurs relations d’alliance et de mise à distance à la fois avec le réseau de Gide, mais aussi le rôle marginal des juristes dans l’équipe de l’Année sociologique (il ne sont que deux parmi les quarante-six collaborateurs recensés par Philippe Besnard). En outre, Maunier soutient sa thèse au mauvais moment : si, au début de la décennie, les anciens normaliens proches de Émile Durkheim – François Simiand, Hubert Bourgin et Maurice Halbwachs, auxquels il faudrait ajouter Max Lazard qui a fait des études de droit – préparent des thèses dans la Faculté de droit, espérant y implanter la sociologie durkheimienne, les efforts sont abandonnés à la fin de la même décennie. L’année où Maunier soutient sa thèse, 1909, est celle de la soutenance des thèses de Halbwachs et de Lazard, dernier acte de cette tentative de rapprochement avec le monde des juristes (Topalov, 1997, p. 1061-1063). Enfin, Maunier n’est pas un socialiste, autre réseau primordial de recrutement des collaborateurs de l’Année (Besnard, 1979 ; Topalov, 1997).
15 L’éclectisme des ses références, associé à sa position particulière dans le champ de la sociologie, est à l’origine des classements différents que les commentateurs ultérieurs réserveront à Maunier. Pour Daniel Essertier (1930, p. 281-282), Maunier concilie « avec une aisance particulière » la doctrine de Durkheim avec celle de Tarde ; Montigny (1992, p. 262-263) mentionne, pour sa part, l’« influence » de Worms, de Durkheim et de Tarde ; selon Mahé (1996a, p. 238), enfin, pour les anthropologues du second après guerre, « Maunier n’apparaît que comme un obscur épigone de Durkheim », mais il ne le « fut certainement pas ». Notre objectif ici n’est pas de trancher sur les rapports de Maunier avec la sociologie durkheimienne, mais de prendre en compte le domaine sociologique dans lequel il insère avec détermination L’origine des villes, c’est-à-dire la morphologie sociale.
3. UNE ÉTUDE DE MORPHOLOGIE SOCIALE
16 La thèse en sciences politiques et économiques de Maunier vise à affirmer la place de la sociologie, voire sa suprématie, par rapport aux autres sciences sociales. Maunier s’engage ainsi dans le débat qui oppose à l’époque les diverses disciplines, voisines et donc concurrentes, qui composent le champ des sciences sociales (Karady, 1979 ; Rhein, 1982 ; Mucchielli, Robic, 1995). Sa thèse en sciences juridiques est à son tour traversée par les mêmes préoccupations : intitulée Droit et économie politique (1910d), elle est publiée sous le titre Sociologie et économie politique (1910e), son objectif étant d’examiner les rapports entre le droit, la sociologie et l’économie politique en passant par la linguistique, l’esthétique et la « science des religions »[12] [12] Maunier examine les rapports de la sociologie et de l’économie...
suite.
17 La localisation des industries urbaines (Maunier, 1909a) donne le ton dès la première page : « le présent travail prétend être un livre de sociologie », déclare Maunier. Le titre adopté pour la publication de cette thèse précisera l’intention : L’origine et la fonction économique des villes a comme sous-titre Étude de morphologie sociale, domaine déjà délimité par Durkheim et ses disciples. En fait la thèse s’inscrit dans une double polémique, à l’encontre de l’économie politique d’une part, et de la géographie humaine d’autre part. Dès la fin de son avant-propos, l’auteur met les lecteurs en garde : « on n’y doit voir non pas un livre de géographie humaine, mais un livre de morphologie sociale et aussi de sociologie économique » (1910a, p. 5).
18 Le terme de « sociologie économique », qui se substitue à « économie politique », et qui a délimité une des sections de l’Année sociologique dès sa première livraison, impose, encore une fois, la comparaison avec les travaux des sociologues durkheimiens déjà mentionnés – Simiand, Bourgin, Halbwachs et Lazard (Topalov, 1997). Comme Simiand l’a fait à propos du salaire des ouvriers des mines (Simiand, 1904), Bourgin à propos de l’industrie de la boucherie (Bourgin, 1906), Halbwachs à propos des expropriations (Halbwachs, 1909) et Lazard à propos du chômage (Lazard, 1909), Maunier étudie à son tour un phénomène économique ou plutôt, pour reprendre son langage, « une fonction économique », l’industrie, en la considérant comme un phénomène social (une des « fonctions sociales »). Ses propriétés, comme la localisation, ne peuvent dès lors s’expliquer sans avoir recours à la sociologie. Maunier s’inscrit délibérément dans la lignée des ces collaborateurs de l’Année sociologique, dont il connaît les travaux[13] [13] Il cite la thèse de Halbwachs et un travail de Bourgin...
suite. Dans le long et enthousiaste compte rendu qu’il consacre, dans la Revue internationale de sociologie, à la thèse de Lazard, Maunier souligne l’apport du livre, à savoir qu’« il fait voir, dans le chômage, quelque chose de spécifiquement social, qui est le fait d’un groupe donné, qui définit le groupe [...]. Voilà pourquoi cette étude, qui était déjà sociologique dans son esprit et sa méthode, l’est aussi dans son résultat » (Maunier, 1909b, p. 390-391).
19 Cette intention épistémologique a orienté le choix de l’objet d’étude. Le soir du 23 avril 1908, Maunier, étudiant alors en dernière année de licence, présente au Congrès des Sociétés savantes, organisé par la Section des sciences économiques et sociales du Comité des travaux historiques et scientifiques, une communication intitulée « La distribution géographique des industries ». Il répond ainsi à la question posée par les organisateurs : « Des rapports entre la sociologie et la géographie »[14] [14] Une seule autre communication répond en 1908 à cette question,...
suite. La séance, tenue à la Sorbonne, est présidée par Durkheim, membre du Comité ; Émile Levasseur, historien, géographe, économiste et statisticien, président de la Section des sciences économiques et sociales, ainsi que René Worms y assistent ( Bulletin..., 1909, p. 146-150).
20 Dans sa communication, Maunier déplace la question à celle des rapports entre les objets de la géographie et de la sociologie : « Comment, et dans quelle mesure, la configuration du sol agit-elle sur la vie collective, et comment celle-ci réagit-elle sur celle-là ». La localisation des industries est un phénomène « éminemment favorable à une telle étude » car elle permet de s’aventurer dans un terrain a priori difficile pour la sociologie : « pour la plupart de ceux qui ont étudié la question, [elle] se règle principalement sous l’influence des conditions physiques ». Maunier considère cette « institution économique » qu’est la localisation des industries comme « un phénomène social particulier » (Maunier, 1908c, p. 481), adoptant ainsi les préceptes des durkheimiens pour qui les faits économiques sont des faits sociaux (Topalov, 1997, p. 1065-1066). La localisation des industries n’est, pour Maunier, « qu’une forme du procès plus général de la division du travail » ; et il emploie ainsi, en même temps que le terme « localisation des industries » qu’il attribue aux économistes, celui de la « division géographique du travail » (Maunier, 1908c, p. 481 et 482, note 1). Cette affirmation fait encore une fois appel à la sociologie. Objet des analyses économiques, la division du travail est également, depuis notamment la publication par Durkheim, en 1893, de La division du travail social, un objet d’étude socio-logique. Maunier lui-même avait étudié la question de la division du travail dans les sociétés primitives dans son long article « Vie religieuse et vie économique. La division du travail », publié entre décembre 1907 et février 1908 dans trois numéros successifs de la Revue internationale de sociologie (Maunier, 1907,1908a-b). Avec cette analyse, il visait, précisément, à « ébranle[r] la représentation traditionnelle que les économistes se font, encore aujourd’hui, de la vie économique » (Maunier, 1908b, p. 104).
21 Pour analyser la distribution géographique de l’industrie, Maunier choisit « un cas à la fois typique et suffisamment bien décrit », l’évolution économique de l’Angleterre (Maunier, 1908c, p. 482). Il distingue quatre types d’économie successifs : l’« économie du village », le « domaine », l’« économie urbaine » et enfin l’« économie nationale ». Pour examiner les modes de distribution, à la fois par rapport à « l’habitat (le fait que le siège de l’industrie soit à la campagne ou à la ville, dans les petites villes et dans les grandes, etc.) » et dans les diverses régions (Maunier, 1908c, p. 495), il fait de très nombreuses références aux économistes et aux historiens ainsi que, dans une moindre mesure, aux statisticiens, aux sociologues, à quelques études ethnologiques et à un très petit nombre de travaux géographiques. La diversité de ces références ainsi que la place relativement marginale qu’y tiennent les travaux des géographes ne sauraient pas surprendre. Maunier accepte en effet le rôle que Durkheim assigne à la morphologie sociale et qui s’appuie aussi bien sur la géographie que sur l’histoire, la démographie, l’ethnographie et la statistique ; plus que les travaux proprement géographiques, ce sont ainsi les explications géographiques adoptées par ces recherches que les sociologues doivent combattre, relevant l’importance des causes sociales (Mucchielli, Robic, 1995, p. 113-114).
22 La conclusion de la communication est en parfait accord avec les conceptions que Mauss a défendues en 1906 dans son article sur les Eskimos (Mauss, 1906), et que Simiand reprendra en 1910, démarquant la morphologie sociale de la géographie humaine[15] [15] Pour une analyse plus approfondie des critiques adressées...
suite : « la distribution géographique des industries apparaît comme ordonnée par des nécessités sociales, les aptitudes physiques du sol jouant le rôle de conditions passives, qui ne deviennent efficaces que si des causes sociales viennent à la fois permettre et nécessiter leur mise en valeur ». De surcroît, comparant ces analyses avec les travaux ethnographiques sur les « sociétés les moins civilisées », il constate que contrairement à ce qu’on croit communément, « à mesure que l’on considère des formes sociales plus élevées, on peut dire que, grosso modo, les conditions géographiques agissent de plus en plus » (Maunier, 1908c, p. 508 et 511).
4. DE « LA DISTRIBUTION GEOGRAPHIQUE DES INDUSTRIES » À L’ORIGINE DES VILLES
23 Cette dernière observation de Maunier suscite la réaction de Worms. Prenant la parole lors de la discussion qui suit la communication, tout en admettant l’essentiel des développements de Maunier, il se demande si les facteurs naturels n’ont pas, au contraire, « exercé, à l’origine, l’influence principale » ( Bulletin..., 1909, p. 149)[16] [16] Les comptes rendus mentionnent que, outre Maunier, Durkheim...
suite. Cette remarque, de la part de celui qui dirige la plupart des institutions sociologiques auxquelles appartient Maunier, semble avoir orienté la thématique de la thèse que ce dernier entreprendra quelques mois plus tard. Dans La localisation des industries urbaines, en effet, tout en reprenant l’essentiel des positions développées devant le Congrès des Sociétés savantes, Maunier déplace l’objet d’étude, insistant, cette fois-ci, sur les « sociétés relativement peu élevées ». Ce déplacement, conforme à l’intérêt de Maunier pour l’ethnographie, est légitimé par la perspective évolutionniste dans laquelle il se place, comme la sociologie de l’époque : les sociétés passent par des stades de développement successifs et « l’étude des formes élémentaires d’un phénomène conditionne celle des formes plus élevées » car, dans les premières, on retrouve « les causes essentielles et constantes » (Maunier, 1910a, p. 26-27).
24 L’orientation thématique vers les formes élémentaires ainsi que le choix méthodologique de « l’observation des faits » amènent Maunier à ce qui semble être une particularité par rapport aux thèses en droit de l’époque : son impressionnante bibliographie se compose, au-delà des documents et des études historiques, auxquels il faut ajouter les travaux des économistes, des géographes, des sociologues et des statisticiens sociaux, de nombreux travaux en ethnographie[17] [17] À côté des titres français, Maunier mobilise des très...
suite. Conscient de la nouveauté de sa démarche, l’auteur tend à se justifier : d’une part, « observés directement par le savant lui-même » les travaux ethnographiques sont « à certains égards, de meilleure qualité que les données de l’histoire » ; d’autre part, ces travaux permettent de comparer les villes de l’Europe occidentale, objet de l’histoire, avec les villes issues d’autres sociétés (Maunier, 1910a, p. 1-3 et 29). Cette conception de l’ethnologie prend sans doute ses racines dans l’enseignement de Durkheim tel que Maunier l’a reçu par l’intermédiaire de Mauss : l’ethnologie comparée – tout comme l’histoire, d’ailleurs – est un auxiliaire de la sociologie dans la mesure où elle permet de comparer des systèmes sociaux différents (Durkheim, 1899, p. 521 ; Fournier, 1994, p. 14). En outre, Durkheim et Mauss sont les deux premières personnes remerciées par Maunier dans son avant-propos, pour lui avoir « prêté des livres » (Maunier, 1910a, p. 3)[18] [18] Trois autres personnes sont remerciées : Maxime Kovalewsky,...
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25 La thèse que soutient Maunier en 1909 présente une deuxième différence avec la communication faite l’année précédente. La façon dont se localise l’industrie dans un espace national – l’Angleterre – fait place à l’étude de « l’arrangement local des fonctions industrielles dans les groupes urbains ». Tout en étendant son intérêt à l’ensemble des sociétés humaines, Maunier le restreint au seul espace de la ville. Se penchant sur les sociétés « élémentaires », il pose ainsi, en même temps que la question de la localisation des industries, celle de « l’origine des villes », question débattue notamment par les historiens et les économistes[19] [19] Il présentera ensuite les diverses théories sur la formation...
suite auxquels l’auteur répond en sociologue : ce « problème [...] est tout à fait central en sociologie » (Maunier, 1910a, p. 1).
26 Maunier cherche ensuite une définition « constante » de la ville, susceptible de « se retrouver dans tous les types urbains » (Maunier, 1910a, p. 39), les définitions de l’époque (sur la base du volume de la population, de l’existence d’une fortification, etc.) ne rendant compte ni de l’ensemble des phénomènes ni de l’ensemble des sociétés et moments historiques. Il propose celle d’« une société complexe dont la base géographique est particulièrement restreinte relativement à son volume » (Maunier, 1910a, p. 44). Cette définition, qui guide toute l’analyse qui suit, pose la société urbaine sous un double aspect : sa composition et sa distribution sur le sol. Elle est au cœur de son entreprise sociologique : « L’espace est un élément de toute société », affirme-t-il, en faisant référence aussi bien aux géographes, et surtout au géographe allemand Friedrich Ratzel, qu’à des sociologues comme Georg Simmel ou encore à Patrick Geddes; mais cet espace est « quelque chose de complexe ». À l’espace physique, Maunier juxtapose « l’espace social [qui] est, en quelque sorte, la projection de la société dans la partie de l’espace physique qu’elle occupe ». Ainsi, les caractéristiques de l’espace « affectent profondément » la société ; la vie collective se concentre tout particulièrement sur « les centres et les limites des groupes sociaux » (Maunier, 1910a, p. 11-17). Prenant comme objet les sociétés élémentaires et muni de ces définitions diachroniques de la ville et de l’espace social, Maunier se conforme au programme assigné dès 1895 par Durkheim à la morphologie sociale : étudier la genèse et les lois de l’évolution du phénomène urbain, observer un grand nombre de sociétés, procéder à leur classification d’après des critères morphologiques, et notamment le volume de la société et le degré de concentration, établir des causalités, prendre en compte, enfin, la position centrale ou périphérique du phénomène étudié (Mucchielli, Robic, 1995, p. 105-107 et 114).
27 Le plan de la thèse en trois « livres » est ainsi tracé. Après avoir procédé, dans l’introduction, à la définition des types de villes, l’auteur examine, dans la première partie, « Les régions de la ville », les mécanismes de formation de chaque type et de localisation des industries. Il étudie les « causes spéciales » de chaque mécanisme et la comparaison des causes spéciales l’amène à dégager les « causes générales » qui déterminent la formation de chaque type et la distribution des industries qui en résulte. Quant aux deux autres parties du l’ouvrage, elles sont consacrées aux deux espaces où se localisent tout particulièrement les industries : « Le centre de la ville » et « La limite de la ville ».
28 Maunier classe des villes « d’après le mode de composition de leurs parties ». Société complexe, « c’est-à-dire composée d’une multitude de groupes secondaires », une ville est considérée soit comme « segmentaire ou morcelée », quand elle se compose de « groupes localement juxtaposés », soit comme « indivise ou homogène » quand elle se compose de groupes « géographiquement confondus » (Maunier, 1910a, p. 42-47). Préoccupé de l’origine des villes, il n’examinera que les villes morcelées qui « constituent les formes les plus élémentaires du phénomène urbain » tandis que les « grandes villes modernes » sont de type indivis. La fonction économique de ces groupes constitue un deuxième critère de classement. La ville morcelée est ainsi séparée en deux types. Dans la « ville indifférenciée » chaque groupe – et chaque partie de la ville qui lui correspond – abrite l’ensemble des fonctions économiques de la ville, et constitue un tout autonome. Dans ce type, répandu dans les sociétés « élémentaires », on constate par définition « l’absence même de localisation industrielle interne ». À l’opposé, dans la « ville différenciée », les groupes se spécialisent économiquement et la localisation des fonctions industrielles apparaît.
29 Comme tout classement, celui-ci obéit à un projet démonstratif. Sa construction en fonction des caractéristiques des groupes sociaux qui composent la ville (leur localisation et leur spécialisation) intègre dans les objets de la sociologie la question de la localisation des industries et l’étude des villes : « ainsi la localisation des industries urbaines apparaît comme directement et étroitement liée à la morphologie de la ville ; elle est affectée par le caractère local ou non local des groupes qui composent celle-ci ; son étude est donc bien une étude de morphologie sociale, et non pas seulement une étude de géographie économique » (Maunier, 1910a, p. 47).
30 La définition de la ville et sa typologie ne sont pas considérées par Maunier comme une simple introduction à son étude. La valeur scientifique qu’il leur attribue est aisément montrée par leur exportation outre-Atlantique et la publication de ce chapitre de sa thèse dans l’American Journal of Sociology (Maunier, 1910b)[20] [20] En décembre 1909, il a également publié un extrait de...
suite. Les modifications – peu nombreuses – qu’il apporte à son texte montrent son effort de l’adapter au champ des sciences sociales américaines. Dès la première phrase de l’article, la controverse avec les géographes donne ainsi sa place à celle avec les statisticiens : « L’étude des villes n’intéresse pas seulement le statisticien. Les phénomènes de la ville, en raison des multiples conséquences sociales qui en résultent, sont d’une importance primordiale pour le sociologue »[21] [21] « The study of cities is not of interest to the statistician...
suite. Il est à noter que les premières définitions existantes de la ville qu’il analyse, aussi bien dans cet article que dans sa thèse, sont les définitions des statisticiens ; il se réfère notamment à deux études qui, élaborées presque simultanément de part et d’autre de l’Atlantique, ont connu une réputation internationale : celle de Paul Meuriot, agrégé d’histoire et membre de la Société de statistique de Paris, publiée en France, et celle du statisticien du Bureau des statistiques du travail new-yorkais Adna Ferrin Weber, publiée aux États-Unis (Meuriot, 1897 ; Weber, 1899). Ces études présentent plusieurs similitudes : études statistiques toutes les deux, elles prennent pour objet le développement récent des agglomérations urbaines, qu’elles conçoivent comme un facteur de « progrès », attachant une importance particulière à un phénomène peu étudié mais qui aura un bel avenir, celui du développement de la banlieue[22] [22] Sur l’importance des études des statisticiens sociaux...
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The Growth of Cities, issu d’un travail universitaire, est publié en 1899 par Columbia University, où A. F. Weber, Allemand émigré aux États-Unis (Magri, Topalov, 1987, p. 427), était étudiant en économie et science sociale. L’ouvrage s’attache tout d’abord à définir la population urbaine, puis à mesurer le développement urbain, montrant ainsi l’ampleur du phénomène dans plusieurs pays. Suivant une démarche classique pour le XIXe siècle, Weber analyse ensuite les causes et les effets de la concentration urbaine, et réfléchit aux remèdes susceptibles de répondre aux effets indésirables. Les causes sont cherchées dans l’organisation économique de la société : le rôle du développement de l’industrie et des échanges, de la disponibilité de la main-d’œuvre agricole et du progrès des moyens de communication est particulièrement soulevé. L’auteur se penche en particulier sur une des grandes préoccupations de son époque, à savoir les migrations des populations rurales vers les villes, complétant son analyse avec un thème peu évoqué par ses contemporains, les migrations des populations urbaines elles-mêmes.
L’analyse de la composition des populations des villes prépare l’analyse des effets démographiques, sociaux, moraux et politiques de la concentration urbaine. Contrairement à plusieurs des ses contemporains, qui déplorent le développement des agglomérations urbaines, Weber « s’est un peu donné pour tâche de défendre les villes », comme l’observe Durkheim analysant le livre dans l’Année sociologique (1900, p. 579-580). Les remèdes que l’auteur préconise s’harmonisent avec son regard positif sur les villes, qui, si elles ont des répercussions néfastes sur l’hygiène des populations, sont pour autant les foyers du développement intellectuel, de la civilisation et du progrès. Ces remèdes se fondent sur la prise en compte du développement de la périphérie des villes ( suburbs ). L’auteur observe tout d’abord qu’au mouvement de la centralisation des industries dans les villes, lui succède celui de la décentralisation. Les industriels, favorisés par le développement des transports qui permet la circulation des matières et des ouvriers, cherchent maintenant à échapper aux rentes foncières et aux impôts élevés des villes et à trouver une main-d’œuvre moins coûteuse et moins syndiquée en s’installant dans les banlieues. Weber ne pense pas que cette tendance décentralisatrice conduira à un « back to the land mouvement », espoir ferme des ceux qui s’opposent au développement des agglomérations urbaines. L’industrie, selon lui, a besoin d’une certaine concentration. De l’autre côté, les grandes agglomérations, et surtout leurs banlieues, continueront de s’accroître, comme le montrent les statistiques. Il faudrait désormais, par une politique convenable de construction des logements et en facilitant la décentralisation industrielle, développer les suburban towns. La décongestion des centres-villes et l’organisation de la banlieue maintiendra les avantages de la vie urbaine, tout en effaçant ses conséquences indésirables.
5. URBANISATION ET DÉCENTRALISATION INDUSTRIELLE
31 Maunier ne songe nulle part à définir « l’industrie ». Tout au plus, il précise qu’il s’agit de « l’industrie au sens étroit » ou « l’industrie proprement dite » tandis que le plus souvent cette notion inclut, selon l’usage du XVIIIe et du XIXe siècle, le commerce, voire l’agriculture. La souplesse de cette catégorie lui est fort utile. Son analyse – fondée sur des types de villes qui ne correspondent pas à des sociétés historiques précises et menée sur la base de documents historiques concernant des siècles reculés et d’études ethnographiques contemporaines – met côte à côte des siècles et des systèmes économiques très éloignés. De la même façon que sa définition de la ville est « constante », valable pour toutes les époques historiques, l’absence de définition de l’industrie lui permet de considérer tantôt le métier du Moyen Âge, tantôt l’industrie à domicile ou encore la fabrique.
32 Ce qui a guidé l’effort de Maunier pour définir la ville, c’est plutôt l’attention dont celle-ci est l’objet de la part des savants mais aussi, et peut-être surtout, d’autres acteurs sociaux. L’enjeu est le contrôle de l’urbanisation sous son double aspect de l’accroissement et du dysfonctionnement des villes (Magri, Topalov, 1987). Cette thématique renouvelle celle, déjà ancienne, de la désertion des campagnes. Parmi les études savantes sur le phénomène de l’urbanisation, nous avons déjà mentionné deux travaux importants, cités par Maunier (Meuriot, 1897 ; Weber, 1899). D’autres travaux traitent le même phénomène, tout particulièrement ceux d’Émile Levasseur, également pris en compte par Maunier. L’industrie urbaine est à l’époque souvent considérée comme responsable de l’émigration des ruraux vers les villes et donc du gigantisme et de la congestion des villes ainsi que des problèmes sociaux qui en résultent (surpopulation, mauvaises conditions de logement, etc.). Le déplacement des industries des villes vers la campagne, le « plat pays », voire la banlieue, est une solution prônée, par certains réformateurs sociaux ou bien par certains savants, comme moyen de résoudre à la fois le problème de la désertion des campagnes et celui de la surpopulation des villes[23] [23] Le livre d’Émile Vandervelde sur l’exode rural (Vandervelde,...
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33 Dans ses écrits, Maunier se démarque explicitement de ceux qui mélangent la science et la pratique. La sociologie, « comme toute science, est une connaissance pure, qui n’a rien de commun avec aucun système de réforme sociale » déclare-t-il en 1911 (Maunier, 1911, p. 161). En 1929, il précise dans son Introduction à la sociologie : « Si le terme de science doit être adopté, il signifie que la sociologie se donne pour propos la contemplation de ce qui est, et la contemplation de ce qui fut ; mais non la prévision et la supposition de ce qui pourrait être, ou devrait être. » (Maunier, 1929a, p. 1-2 ; cf. également Maunier, 1910f, p. 96). Ces positions ne l’empêcheront pas de prendre certaines responsabilités administratives, ni de collaborer à des recherches visant à préparer des interventions publiques. Mais Maunier conservera toujours une posture scientifique. En 1918, après avoir professé à l’École de droit du Caire, il sera, pendant deux ans, directeur des statistiques et des publications au ministère égyptien de la Justice. Durant les années vingt et trente, fort de ses connaissances en la matière, il fera partie de certaines institutions relatives aux colonies : en 1925 il sera ainsi membre de la Commission interministérielle des Affaires musulmanes et en 1938 du Conseil supérieur de la France d’Outre mer (Henry, 1989 ; Nava, 1939). À la même époque, il sera membre du Comité directeur du Groupement d’études et d’information, institution engagée contre les doctrines racistes, et dirigée à l’époque par Célestin Bouglé (Tort, Rupp-Eisenreich, 1996).
34 Savant proclamant une posture désintéressée et autonome, Maunier est donc constamment interpellé par la pratique et ses travaux sont profondément marqués par les préoccupations sociales de son époque auxquelles ils répondent de multiples façons. Certes, ni « La distribution géographique des industries » ni L’origine des villes ne fournissent des prescriptions pratiques, pour une meilleure répartition des usines par exemple. Les très nombreuses références bibliographiques évitent de faire appel aux travaux des réformateurs sociaux, sauf si ceux-ci adoptent un point de vue savant. Quoiqu’il ne mentionne qu’in extremis les travaux des professionnels visant à modifier l’espace des villes, Maunier est bien informé des diagnostics sur le dysfonctionnement des villes et des projets d’intervention sur l’espace urbain. Il fait ainsi référence aux ouvrages de Raymond Unwin, Town planning in practic e et de H. Inigo Triggs, Town Planning, Past, Present and Possible, parus à Londres en 1909, qu’il regrette ne pas avoir pu consulter lors de la préparation de son travail. Il s’appuie aussi, pour décrire les rues des villes moyenâgeuses, sur le livre de Camillo Sitte, Der Städte-bau nach seinen künstlersischen Grundsätzen, paru à Vienne en 1889[24] [24] Maunier utilise le titre de la traduction genevoise de 1902,...
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35 C’est surtout dans les deuxième et troisième parties de la thèse, consacrées à la concentration des industries dans le centre de la ville différenciée, puis au mouvement « centrifuge » qui lui succède, que l’on saisit l’implication – inévitable – de l’auteur dans le débat sur la décentralisation industrielle. Déjà en 1908, étudiant le cas de l’Angleterre, Maunier observe que les grandes villes, qui avaient attiré les fabriques tout au long du XIXe siècle, « chassent » désormais l’industrie. La grande ville tend à devenir « une pure ville de commerce ». Il attribue ce renversement de tendance au mouvement de la concentration qui a atteint « en lui-même sa limite » en raison des rentes élevées qui résultent de la croissance des villes industrielles. Et il reprend une prévision, déjà faite par ses contemporains, savants, hommes politiques ou réformateurs (Markou, 2002) : « il semble que cette décentralisation industrielle n’en soit qu’à ses débuts » (Maunier, 1908c, 491)[25] [25] C’est par exemple la prévision de Weber (Weber, 1899,...
suite. L’espoir d’un « exode des industries » est ici légitimé comme « le dernier stade d’un développement continu, et comme probablement conditionné, sinon déterminé, par les stades antérieurs de ce développement » (Maunier, 1910a, p. 290). Parallèlement, Maunier multiplie, dans ces deux parties de la thèse, les références aux « grandes villes modernes », bien que celles-ci n’appartiennent pas aux types de ville auxquels il restreint son analyse. Ce travail universitaire a bien l’intention en effet de fournir des outils pour comprendre le monde contemporain : « faire voir comment les formes simples et les formes les plus évoluées du phénomène présentent des traits communs, et expriment conséquemment des nécessités communes » (Maunier, 1910a, p. 232).
36 Maunier constate que, dans les types moins élevés des villes différenciées, l’industrie est localisée, plus ou moins exclusivement, au centre de la ville (Maunier, 1910a, p. 187). Dans les types urbains et les systèmes économiques plus élevés, cette localisation centrale s’efface pour donner lieu au « phénomène des industries périphériques ». Cette description reprend implicitement son analyse de 1908 sur l’évolution de la localisation des industries en Angleterre, tout en la généralisant pour dégager une typologie. La formation de la ville différenciée correspond généralement à l’avènement de l’économie urbaine, où « l’industrie est concentrée dans la ville, entourée d’un territoire purement agricole ». À l’intérieur même de la ville, le commerce et l’industrie sont situés, dans la plupart des cas, au centre de la ville (Maunier, 1908c, p. 486-487). En revanche, dans l’économie nationale, « [l]’industrie sort des villes et se disperse à la campagne avec l’industrie à domicile ; avec la fabrique[26] [26] Il précise quelques pages plus tard que c’est « seulement...
suite, elle rentre à la ville, jusqu’à ce que, tout récemment, se dessine à nouveau un mouvement inverse » (Maunier, 1908c, p. 489).
37 Les deux mouvements vers l’extérieur de la ville, celui de l’industrie à domicile et le mouvement « centrifuge » de la fabrique, plus récent, servent de prototype pour la distinction, opérée dans la thèse, des deux modes de « conquête de la périphérie » : la « déconcentration locale » et le « déplacement » de l’industrie. La « déconcentration locale » se définie par une extension progressive de la « fonction industrielle » sans que celle-ci abandonne ses anciennes localités dans le centre ; il y a ainsi une « continuité fonctionnelle entre le centre et la périphérie » (Maunier, 1910a, p. 236). Le « déplacement » décrit un phénomène observé « à la fois dans des types urbains très élémentaires[27] [27] Il s’agit en fait de la formation de la ville différenciée...
suite et dans des types urbains extrêmement élevés » (Maunier, 1910a, p. 276) – et c’est ici que les exemples sont le plus souvent choisis dans les villes de son époque. Les établissements industriels quittent le centre pour s’installer à la périphérie ; au terme de ce processus, seul le commerce restera au centre de la ville. Il y a ici « une véritable discontinuité fonctionnelle » entre le centre (commerce) et la périphérie (industrie) qui sont séparés par une zone de fonction non industrielle (Maunier, 1910a, p. 234). Les deux mouvements, déconcentration et déplacement, n’ont pas, pour Maunier, les mêmes causes. Le premier dépend plutôt des changements de la « fonction » économique de la ville qui sont « des contre-coup des circonstances externes ». Ces changements affectent notamment la division du travail entre la ville et la campagne, la première n’abritant plus l’ensemble des fonctions économiques, mais se spécialisant dans l’industrie et le commerce. Quant au déplacement, il tient essentiellement à la « morphologie de la ville » apparaissant « comme une partie intégrante du phénomène urbain ».
38 La description du phénomène des industries périphériques, de ses caractéristiques et de ses causes, rappelle les discours de l’époque sur la décentralisation des industries urbaines, par la similitude du langage, tout d’abord. Si la distinction entre « déconcentration locale » et « déplacement » semble être propre à Maunier, le terme peu défini de « décentralisation des industries », ainsi que ceux d’« exode des industries », et de mouvement « centrifuge » ou « centripète » sont depuis longtemps employés. La description des phénomènes, elle aussi, est très répandue. Une des causes essentielles de la déconcentration locale des industries à domicile (avant l’apparition de la machine à vapeur) est pour l’auteur l’élargissement du marché et donc l’accentuation de la concurrence entre les industries. Cherchant à abaisser le coût de la main-d’œuvre, l’industrie se tourne vers la campagne où le travail des paysans coûte moins cher ; le rythme saisonnier de l’agriculture permet au campagnard de prendre du travail à domicile tandis qu’il offre au patron, pendant les périodes de crise, la possibilité de débaucher les ouvriers qui peuvent survivre grâce à l’agriculture. Ce sont exactement ces avantages que discutent les auteurs qui méditent sur un possible « retour aux champs » de l’industrie (Méline, 1905 ; Vandervelde, 1903). Maunier admet l’argument dans une perspective historique, mais il le récuse lorsqu’il s’agit de l’avenir. En 1908, il se range implicitement à l’avis des auteurs (Weber, 1899, p. 225) qui ne croient pas à l’industrie rurale : depuis que l’industrie contemporaine quitte les grandes villes, ce sont « des villes plus petites qui recueillent l’industrie ; celle-ci évite le plus qu’elle peut le “retour aux champs” » (Maunier, 1908c, p. 507).
39 L’analyse du « déplacement » de l’industrie conforte ainsi les auteurs qui prônent, afin de décongestionner les villes, l’industrialisation de leur banlieue (Weber, 1899 ; Vandervelde, 1903). Selon Maunier, la grande industrie contemporaine, en s’installant dans la banlieue, cherche à échapper aux rentes foncières élevées que provoque la croissance des villes. La morphologie discontinue de la périphérie, réservoir de vastes espaces libres, la proximité de la grande ville et, via les voies de communication, celle du marché extérieur, font de la banlieue un endroit de prédilection pour l’industrie. Décrivant la morphologie du centre-ville qui repousse les industries vers la périphérie, Maunier reprend le discours anti-urbain des réformateurs sociaux : étroitesse des rues, manque d’espace, et, même, manque d’air et de lumière – ce qui n’est pas un inconvénient fonctionnel pour l’industrie, mais est constamment dénoncé par les hygiénistes pour ses conséquences sur la santé des ouvriers. Enfin, comme la plupart des auteurs traitant de la décentralisation industrielle, Maunier souligne le rôle des transports dans la déconcentration locale et le déplacement de l’industrie.
6. UNE ÉTUDE TROP – OU PAS DU TOUT – SOCIOLOGIQUE
40 Si un très petit nombre d’études savantes se sont réapproprié, avant la Grande Guerre, les analyses de L’origine des villes[28] [28] Il n’y a que deux à notre connaissance : le livre...
suite, aucune trace écrite n’indique qu’elles ont été mises à profit par les acteurs sociaux qui préconisaient la décentralisation industrielle. L’orientation de l’ouvrage vers le monde savant, son intérêt privilégié pour les formes urbaines élémentaires, la non-participation de l’auteur aux institutions qui prônaient la réforme urbaine, éloignaient sans doute cette étude du monde de la pratique. En revanche, les nombreuses présentations que les revues de l’époque ont consacrées à L’origine des villes reprennent le débat qui oppose la sociologie, la géographie et l’économie politique. L’érudition, le maniement d’une bibliographie « immense » et l’usage conjoint des documents ethnographiques et des documents historiques sont soulignés positivement, mais les critiques divergent selon la position de la revue dans le champ des sciences sociales.
41 C’est Henri Hauser qui rédige la notice publiée en septembre 1911 par les Annales de géographie, revue fondée par Paul Vidal de la Blache. Agrégé d’histoire et de géographie, professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’Université de Dijon, Hauser est un spécialiste de l’histoire économique. L’origine des villes l’interpelle au cœur de son travail personnel. Pendant l’année scolaire 1909-1910, au moment où Maunier soutient, puis publie sa thèse, Hauser traite, à l’École des hautes études sociales, la question des « lois générales de la localisation des industries » ( L’école..., 1911) ; en 1915 il sera en outre nommé professeur de géographie industrielle au Conservatoire national des arts et métiers. Le texte est bref et le ton sévère et sans ambages : l’origine des villes et la localisation des industries « sont, dans une large mesure, des problèmes géographiques. Comme beaucoup de sociologues, l’auteur semble mettre une sorte de coquetterie à écrire non pas “un livre de géographie humaine, mais un livre de morphologie sociale et aussi de sociologie économique ” ». À l’opposé de la démarche du jeune sociologue, Hauser défend une science du « particulier » – ce que sont l’histoire et la géographie – seule capable de traiter ces phénomènes « complexes et nettement individualisés ». Et il conclut, après avoir amené le livre au statut d’une « précieuse collection de faits », en réintégrant l’objet dans le cadre de la géographie : « Son livre rentre ainsi, bon gré mal gré, dans le cadre de la géographie humaine » (Hauser, 1911).
42 Dans la Revue d’économie politique, revue ouverte aux autres sciences sociales et aux questions de la réforme sociale, c’est le président de la thèse, Charles Gide, qui rend compte de L’origine des villes. L’appréciation est très positive, mise à part l’inscription sociologique du livre. Gide rappelle tout d’abord que les questions traitées par l’ouvrage font partie des objets de l’économie politique, regrettant que la « fonction économique des villes » ne soit pas traitée dans sa globalité : « s’il avait fallu la prendre dans son ensemble, elle eût englobé toute l’économie politique » (Gide, 1910, p. 416). D’une façon plus directe, il se plaint du langage « un peu trop » sociologique, « soi-disant scientifique » du livre. Ce langage est fustigé par la quasi-totalité des revues non sociologiques, qui y voient justement l’empreinte de la sociologie. Eugène d’Eichtal, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, note dans la Revue critique d’histoire et de littérature l’« excès de ce qu’on peut appeler “le style sociologique’’ » : « abus des définitions et des différenciations », « inutile subtilité », attributs « fuyants », caractère « artificiel » et « mythologie » sont quelques-unes des critiques qu’il adresse à la sociologie (d’E[ichtal], 1910).
43 Traversées par d’autres enjeux, les revues relevant du champ politique ou de la réforme sociale semblent moins déroutées par l’aspect sociologique de L’origine des villes, même si elles ne se privent pas de le commenter. Pierre Hans, professeur d’économie politique à l’Institut catholique de Paris et membre éminent de la Société d’économie sociale, reprend, dans la Réforme sociale, les commentaires acerbes qu’Alfred de Foville a « récemment » réservé à la définition, trop compliquée, de la ville donnée par Maunier. Pour Hans (1910), la « sociologie en général, et particulièrement le savant travail de M. Maunier, méritent moins de grave irrévérence », ce qui ne l’empêche pas de souligner, à la fin, l’intérêt du travail pour « la science économique ». La Revue socialiste consacre deux notes critiques à l’ouvrage. À celle du docteur en droit, et camarade de Maunier à l’École pratique, Roger Picard, qui prend acte de la dimension sociologique de l’œuvre soulignant son « effort sérieux pour traiter la réalité sociale comme un objet de science exacte » (Picard, 1910), succède, huit mois plus tard, la longue notice de Hollebecque (1910). Ses commentaires situent le livre à l’intérieur du champ de la sociologie. Maunier est ici perçu comme un des « continuateurs » de Durkheim et les défauts de son livre sont liés à ceux de l’École sociologique : « forme abstraite » où « la théorie l’emporte sur les faits », « soucis de méthode trop apparents », « jargon sociologique [qui] gâte les meilleures parties ».
44 Les revues sociologiques lisent différemment L’origine des villes, selon la position que celui qui en rend compte occupe dans le champ de la sociologie. Si Hauser accuse le livre d’usurper un sujet de géographie, Gide d’être trop sociologique et Hollebecque de suivre trop les orientations des durkheimiens, pour Halbwachs, qui s’occupe de la section Morphologie sociale de l’Année sociologique, « l’œuvre entière serait à refondre », tandis que, pour Chauffard[29] [29] Juriste et membre de la Société de sociologie de Paris...
suite, de la Revue internationale de sociologie, l’ouvrage constitue « une importante contribution à la théorie générale de la différenciation sociale » (Chauffard, 1910).
45 Halbwachs remet en cause le caractère « scientifique » du système explicatif de Maunier (Halbwachs, 1913). Celui-ci distingue trois catégories de causes qui agissent pour la formation des divers types de ville et pour la localisation des industries urbaines : celles qui sont dues aux caractéristiques du « milieu social externe », c’est-à-dire de l’organisation sociale générale (degré d’autonomie économique ou d’interdépendance des groupes, possibilité de mobilité géographique, etc.) ; celles qui sont dues aux caractéristiques de la ville elle-même (forme et dimension, fonction économique, etc.) ; enfin, celles qui sont dues aux caractéristiques de l’industrie (étendue du groupe consommateur, structure, etc.). Procédant ainsi, Maunier pense rester fidèle à l’enseignement de Durkheim, en expliquant les faits sociaux par les faits sociaux. Mais cette démarche s’oppose fortement à la conception de la causalité de Halbwachs (Topalov, 1997, p. 1082) : au lieu d’expliquer les faits d’un certain ordre (ici les faits économiques) par des faits du même ordre (par d’autres faits économiques), Maunier « envisage d’ensemble tous les phénomènes juridiques, sociaux, économiques, et morphologiques, à l’intérieur de la ville ou autour d’elle, et veut expliquer les uns par les autres » ; il se pose ainsi, selon Halbwachs, « des problèmes insolubles ». Halbwachs met également en cause la façon dont Maunier définit son objet : les types urbains élémentaires ne sont pas pertinents pour l’étude de « l’aspect purement morphologique de l’évolution urbaine », à savoir des « faits de population proprement dits ». C’est l’étude des « grandes villes modernes » que recommande celui qui vient d’analyser, dans sa propre thèse en sciences politiques et économiques, les toutes récentes transformations de la voirie de Paris en fonction des variations de sa population (Halbwachs, 1909). La critique de la définition de l’objet va de pair avec une autre, celle de la méthode utilisée. Pour Halbwachs, qui a analysé la question des expropriations en manipulant des données quantitatives, l’étude des phénomènes morphologiques contemporains doit reposer sur les « données statistiques » qui, contrairement à ce qu’affirme Maunier pour justifier son choix des types élémentaires de villes (Maunier, 1910a, p. 28), permettent « dès maintenant [...] d’en aborder l’étude ».
46 L’hostilité de Halbwachs, qui voyait sans doute en Maunier un concurrent dans le champ de la morphologie sociale, a peut-être joué un rôle dans l’exclusion de Maunier des collaborateurs de la première série de l’Année sociologique, exclusion maintenue malgré son intention de contribuer à l’avènement de la morphologie sociale, et son usage des concepts durkheimiens. Mais, nous l’avons vu, ce sont surtout la formation et la carrière de juriste qui ont lourdement pesé sur la position de Maunier dans le champ de la sociologie, facilitant son ralliement aux institutions de Worms et de Gide. La relation de Maunier avec Mauss n’a pas suffi à diminuer l’emprise de l’inscription juridique. Pourtant, durant les années vingt, à l’invitation de Marcel Mauss, Maunier contribue à la relance de l ’Année sociologique où il publie deux mémoires et collabore à certaines sections. Cette collaboration, inscrite dans un contexte scientifique qui estompe progressivement les controverses de l’avant guerre entre disciplines et fait oublier celle avec Worms (Topalov, 1997, p. 1082-1083), s’effectue contre l’avis de Halbwachs pour lequel Maunier semble trop engagé dans l’univers juridique (Fournier, 1994, p. 488, note 3)[30] [30] En 1930, Halbwachs publiera dans les Annales d’histoire...
suite.
7. L’APPEL INCESSANT DE LA PRATIQUE : LES ENQUETES URBAINES DE MAUNIER APRES 1910
47 Après sa soutenance, Maunier, en quête de débouchés professionnels et de reconnaissance scientifique, envisage de se spécialiser dans les questions relatives à la ville. Ceci semble à l’époque prometteur. L’intérêt que les réformateurs sociaux portent à ces questions, nous l’avons vu, lui a permis de concevoir son sujet de thèse, et de penser à investir dans une telle spécialité. Cet intérêt trouve de l’écho chez certains sociologues. Ainsi, en décembre 1909, Worms lance une rubrique spéciale dans la Revue internationale de sociologie, qui, sous le titre « Civique » emprunté à Patrick Geddes, vise à présenter les « ouvrages relatifs aux villes ». Maunier, qui publie dans ce numéro certains extraits de sa thèse, assure les premiers compte rendus. Il poursuit en même temps ses travaux, par « des recherches plus spéciales » (Maunier, 1910a, p. 654-655). Il obtient, dans ce but, une bourse de voyage de la Section des sciences religieuses de l’École pratique, afin d’étudier, à Londres, des documents relatifs aux agglomérations des indigènes de l’Amérique du Nord (École pratique..., 1911, p. 115-117). Son poste à l’École de droit du Caire change progressivement son orientation, mais son intérêt continue à se manifester à travers ses travaux ethnographiques. Après être intervenu en 1913 au Congrès international des villes à propos de « La vie municipale en Égypte » (Maunier, 1914), il publie, par exemple, en 1926 une étude sur la construction collective de la maison en Kabylie. En 1929, il reprend, dans ses Essais sur les groupements sociaux, la question de « La ville et le village ».
48 C’est à la fin de son parcours que les questions de la ville reviendront au cœur des occupations professionnelles de Maunier. En 1941, il est nommé à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Paris pour enseigner l’organisation économique et sociale des villes[31] [31] Archives du Rectorat de Paris, Cartons : Institut d’urbanisme...
suite. Durant l’été 1943, il négocie la collaboration de l’Institut d’urbanisme à une enquête lancée l’année précédente par la Délégation générale à l’équipement national, organisme important créé par l’État français et chargé des questions d’urbanisme[32] [32] Les archives de cette enquête sont déposées au Centre...
suite. Le thème de l’enquête replace sa thèse dans l’actualité : il s’agit de préparer la décentralisation industrielle de l’après guerre (Délégation..., 1944-1945). Nous ne pouvons pas ici nous étendre sur cette enquête très riche, ni sur la place – mineure – de Maunier et de l’Institut (Markou, 1994). Cet épisode est néanmoins intéressant du point de vue de la permanence des débats entre les disciplines. Étroitement contrôlée par l’administration, l’enquête est confiée à l’ingénieur du Génie maritime Gabriel Dessus qui réunit autour de lui une équipe où les géographes ont un rôle prédominant[33] [33] Il s’agit des Jacques Weulersse, Pierre George, Jean Delvert...
suite. Quant à Maunier, s’il envisage sa collaboration à cette enquête appliquée, ce n’est qu’en se « plaçant uniquement au point de vue de la sociologie » (AT 191, Lettre Maunier à Dessus du 4 août 1943).
8. LE PHÉNOMÈNE URBAIN COMME OBJET DE LA SOCIOLOGIE
49 « Le phénomène des industries périphériques, sous la forme où il vient d’être étudié, apparaît ainsi comme une partie réellement intégrante du phénomène urbain, et par suite son étude intéresse d’autres que l’économiste. Par là encore le présent travail était bien une recherche de morphologie sociale, une contribution à la connaissance des caractères du phénomène urbain et des rapports qu’ils soutiennent entre eux » (Maunier, 1910a, p. 313). Le phénomène urbain est un objet de la socio-logie. Cette affirmation, Maunier n’est pas le seul sociologue à l’avoir faite en ce début de XXe siècle. Un simple parcours de l ’Année sociologiqu e mais aussi d’autres revues, comme la Revue internationale de sociologie, suffit pour s’en convaincre.
50 Cet intérêt suscite pourtant à l’époque peu d’études chez les sociologues. Inter-rogeons-nous plutôt, non pas sur l’absence de telles études, mais sur les raisons de l’existence de celles-là. La comparaison des travaux de Maunier avec les études urbaines de Halbwachs (Topalov, 1997) acquiert ici toute son importance. Ces deux ensembles de travaux, en dépit des positions institutionnelles, des parcours et des conceptions sociologiques différents des deux auteurs, sont conditionnés par deux préoccupations communes. La première préoccupation est sociale, il s’agit de l’intensité de la « question urbaine » – sur laquelle se focalise le regard de plusieurs réformateurs sociaux, qui voient dans l’aménagement de l’espace de la ville et dans l’arrêt ou le contrôle de sa croissance la solution de nombreux problèmes sociaux. La seconde préoccupation est scientifique, le choix des objets étant également effectué en fonction des débats qui traversaient les sciences sociales de l’époque : réalité complexe, matérielle et sociale, objet qui ne relevait à l’époque d’aucune discipline particulière mais où se croisaient les discours de plusieurs d’entre elles, le phénomène urbain était un terrain possible pour affirmer la prééminence d’une sociologie en quête de légitimé universitaire et donc contrainte à délimiter son propre objet face aux autres sciences sociales.
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Notes
[ 1] Je remercie Catherine Rhein et Christian Topalov de leurs relectures ainsi que Anne Lhuissier qui était également, avec Stéphane Baciocchi, à l’origine de cet article. Je dois en outre beaucoup aux discussions avec Fabienne Pavis et Marilena Kourniati.
[ 2] Désormais, L’origine des villes.
[ 3] Sur ce débat et la place qu’il tient dans les stratégies des durkheimiens en vue de l’institutionnalisation de la sociologie comme discipline universitaire, cf. Karady, 1979 ; Rhein, 1982 ; Mucchielli, Robic, 1995 ; Fixot, 1997.
[ 4] La préparation des thèses en droit ne dure, à l’époque, qu’une année. Le sujet doit être approuvé par un des professeurs de la Faculté qui « consente à présider l’épreuve ». Le titre du docteur est attribué après examens et la soutenance publique d’une dissertation imprimée (Université de Paris..., Programme [...], 1904, p. 43-44).
[ 5] Une année plus tard, l’agrégation en économie politique y sera créée. La licence comprend, depuis 1877, un cours d’économie politique, qui sera, en 1905, doublé en deux cours annuels.
[ 6] Les notices biographiques sur René Maunier ne mentionnent pas ses origines sociales. Cependant, le fait qu’il bénéficie, pendant toute la durée des ses études à la Faculté de droit, d’une bourse attribuée par la Ville de Paris suggère qu’il provient des milieux plutôt modestes (Conseil municipal […], 1907 à 1909). On s’est notamment appuyé sur deux notices publiées de son vivant (Nath, 1932 ; Imbert, 1936) et sur l’article que lui consacre Nava (1939). On a eu également recours aux Annuaires de l’École pratique des hautes études, aux Annales de l’Université de Paris et aux fonds de la Faculté de droit déposés aux Archives nationales (série AJ 16). Fournier (1994) est éclairant quant aux relations de Maunier avec Mauss et sa collaboration avec l ’Année sociologique. Henry (1989) et Montigny (1992) ont fourni plusieurs pistes, tout en étant en désaccord sur un renseignement aussi fondamental que la date de son décès (1951 et 1946 respectivement). Indiqué aussi par Willelms (1970), 1946 semble la date la plus plausible, vu l’absence de toute trace publique ultérieure de Maunier. Malheureusement, la Revue internationale de sociologie, dans laquelle nous avons puisé de nombreux renseignements concernant Maunier, ne paraît pas entre 1940 et 1954. De même, les Annales de l’Institut international de sociologie ne paraissent pas après 1930.
[ 7] Selon la fiche de scolarité de Maunier, conservée aux Archives nationales (AJ 16 1683), il s’inscrit à la Faculté de droit en novembre 1904. Cependant, selon les rapports de distribution des prix, il effectue sa première année en licence l’année scolaire 1905-1906 (Université de Paris..., 1905-1910). Entre 1904-1905, Maunier fait sans doute son service militaire (sur les obligations militaires des étudiants en droit, cf. Université de Paris.., Programme..., 1904).
[ 8] Il publiera en 1908 chez Giard et Brière un Manuel d’économie à l’usage des Facultés de droit.
[ 9] Bianconi, de Félice, Lafitte, David et Davy suivent ces cours et Hertz assure une conférence (École pratique... Section des sciences religieuses, 1908-1911).
[ 10] Sur René Worms et l’organicisme cf. Clark, 1967 ; Geiger, 1981 ; Tort, 1996 ; Mucchielli, 1998, p. 144-147. Citation, Tort, 1996, p. 4682.
[ 11] En 1911, par exemple, il publie 31 bulletins bibliographiques.
[ 12] Maunier examine les rapports de la sociologie et de l’économie politique dans un autre article, « La sociologie chez les économistes » (Maunier, 1911). De surcroît, sa thèse à l’École sociale de l’École des hautes études sociales traite les rapports entre « L’histoire et la sociologie ».
[ 13] Il cite la thèse de Halbwachs et un travail de Bourgin tiré de sa thèse, publié en 1905 dans l’Année sociologique. Halbwachs et Lazard ont soutenu leurs thèses la même année que Maunier.
[ 14] Une seule autre communication répond en 1908 à cette question, celle de Raoul de Grasserie, juge à Nantes et personne engagée dans les institutions de Worms.
[ 15] Pour une analyse plus approfondie des critiques adressées par Durkheim, puis par Mauss et enfin par Simiand, aux explications fondées sur les conditions géographiques cf. Rhein, 1982 ; Mucchielli, Robic, 1995 ; Fixot, 1997.
[ 16] Les comptes rendus mentionnent que, outre Maunier, Durkheim a également répondu à Worms mais ils ne donnent pas le contenu des réponses. Ceci est d’autant plus regrettable qu’on sait que Durkheim soutenait la position contraire à celle de Maunier, à savoir que les liens territoriaux s’affaiblissent au fur et à mesure de l’évolution des sociétés (Mucchielli, Robic, 1995, p. 128).
[ 17] À côté des titres français, Maunier mobilise des très nombreux travaux anglo-saxons, allemands et italiens.
[ 18] Trois autres personnes sont remerciées : Maxime Kovalewsky, le directeur du Musée de sculpture comparée du Trocadéro, Camille Enlart, et Alfred Weber.
[ 19] Il présentera ensuite les diverses théories sur la formation des villes dans un article publié dans la Revue d’économie politique en 1910 (Maunier, 1910c).
[ 20] En décembre 1909, il a également publié un extrait de sa thèse, qui présente les deux types des villes, le type indifférencié et le type différencié, dans la Revue internationale de sociologie (Maunier, 1909c).
[ 21] « The study of cities is not of interest to the statistician alone. The phenomena of the city, because of the various social consequences flowing from them, are of primary importance to the sociologist ».
[ 22] Sur l’importance des études des statisticiens sociaux de l’époque sur la ville, et notamment sur Meuriot, cf. Montigny, 1992.
[ 23] Le livre d’Émile Vandervelde sur l’exode rural (Vandervelde, 1903), largement discuté à l’époque, a relancé le débat sur la décentralisation industrielle (Markou, 2002). Maunier ne semble pas avoir lu ce livre avant la soutenance de sa thèse, en 1909, mais le débat continue encore à cette date. C’est en 1910 que Maunier fera pour la première fois référence à ce livre, réédité cette même année (Maunier, 1910c, p. 546). Il lui fera, par ailleurs, le compte rendu dans la Revue internationale de sociologie (Maunier, 1910h).
[ 24] Maunier utilise le titre de la traduction genevoise de 1902, L’art de bâtir des villes (Eggimann et Cie).
[ 25] C’est par exemple la prévision de Weber (Weber, 1899, p. 202-203), auquel Maunier se réfère à propos des industries qui quittent les villes pour s’installer dans la banlieue.
[ 26] Il précise quelques pages plus tard que c’est « seulement avec la machine à vapeur [que les fabriques] peuvent s’entasser dans la ville » (Maunier, 1908c, p. 498).
[ 27] Il s’agit en fait de la formation de la ville différenciée lorsqu’un groupe d’artisans et de marchands viennent s’installer dans les faubourgs d’une agglomération indifférenciée.
[ 28] Il n’y a que deux à notre connaissance : le livre de Jacques Levainville sur Rouen, publié en 1913 (Mucchielli, Robic, 1995) et la thèse du juriste Robert Lévy sur l’Histoire économique de l’industrie cotonnière en Alsace, soutenue en 1912 et dont la publication est préfacée par Maunier.
[ 29] Juriste et membre de la Société de sociologie de Paris lui aussi, Emile Chauffard est un collaborateur de Maunier : ils sont tout les deux secrétaires de rédaction de la Revue internationale de socio-logie et en 1908 ils avaient co-publié un ouvrage.
[ 30] En 1930, Halbwachs publiera dans les Annales d’histoire économique et sociale une très mauvaise critique du livre de Maunier, Introduction à la sociologie (Maunier, 1929).
[ 31] Archives du Rectorat de Paris, Cartons : Institut d’urbanisme et ENAM. Il n’est pas l’objectif de cet article d’étudier l’impact des travaux et de l’enseignement de Maunier sur les urbanistes. Le travail de Frey sur Gaston Bardet (1999, p. 66-67) montre cependant que plusieurs thèses de Maunier ont été reprises par certains urbanistes du second après-guerre.
[ 32] Les archives de cette enquête sont déposées au Centre d’archives contemporaines des Archives nationales. Pour les documents concernant la collaboration manquée avec l’Institut d’urbanisme, cf. AT 191.
[ 33] Il s’agit des Jacques Weulersse, Pierre George, Jean Delvert et Pierre Coutin. Ce dernier, agrégé en histoire et géographie, sera plus tard connu plutôt en tant qu’économiste.
Résumé
Les travaux sur la localisation des industries et sur la formation des villes que René Maunier a publiés entre 1908 et 1910 voulaient montrer la pertinence des analyses sociologiques face aux explications géographiques des ces phénomènes. Leur étude nous permet ainsi d’analyser les rapports entre les sociologues et les géographes au début du XX siècle, en les situant dans un triple débat. Tout d’abord, celui qui traversait l’ensemble des disciplines qui se réclamaient des sciences sociales, notamment la sociologie, la géographie, l’économie politique et le droit. Ensuite, le débat, à l’intérieur du champ de la sociologie, entre les durkheimiens et les sociologues proches de René Worms. Enfin, le débat entre les savants et les réformateurs sociaux qui considéraient la « décentralisation industrielle » comme la solution aux problèmes sociaux engendrés par la concentration urbaine. L’étude des travaux de Maunier peut ainsi contribuer à mesurer l’intérêt que la sociologie portait à l’époque aux phénomènes urbains.
Sociology, geography, and political economy in the beginning of the 20th century, René Maunier and the location of the industry In his works, published between 1908 and 1910, René Maunier has considered the location of the industry and the formation of the cities like social phenomena explained by the sociology and not by the only geographical factors. Thus, the study of his works permits to analyse the relationships between sociologists and geographers, in France, in the beginning of the 20th century. The study of Maunier’s work brought this article to consider the relationships of sociology not only with geography but also with the other disciplines that composed the field of social sciences, in particular with political economy and law. It also considers the opposition, on the field of sociology, between sociologists grouped round E. Durkheim and those who are grouped round R. Worms. Finally, the article considers the debate between scholars and social reformers who thought of the « décentralisation industrielle » as the solution of the social problems engendered by urban concentration. So, the study of Maunier’s works could also inform us of the interest of sociology, in this period, in urban phenomena.
PLAN DE L'ARTICLE
- 1. UNE CARRIÈRE DE JURISTE
- 2. L’ITINÉRAIRE D’UN SOCIOLOGUE
- 3. UNE ÉTUDE DE MORPHOLOGIE SOCIALE
- 4. DE « LA DISTRIBUTION GEOGRAPHIQUE DES INDUSTRIES » À L’ORIGINE DES VILLES
- 5. URBANISATION ET DÉCENTRALISATION INDUSTRIELLE
- 6. UNE ÉTUDE TROP – OU PAS DU TOUT – SOCIOLOGIQUE
- 7. L’APPEL INCESSANT DE LA PRATIQUE : LES ENQUETES URBAINES DE MAUNIER APRES 1910
- 8. LE PHÉNOMÈNE URBAIN COMME OBJET DE LA SOCIOLOGIE
POUR CITER CET ARTICLE
Efi Markou « Sociologie, geographie et economie politique au debut du XXe siecle », Sociétés contemporaines 1/2003 (no 49-50), p. 139-165.
URL : www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2003-1-page-139.htm.
DOI : 10.3917/soco.049.0139.




