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S'inscrire Alertes e-mail - Sociétés contemporaines Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezCarrieres sportives en milieu carceral : l’apprentissage d’un nouveau rapport a soi
AuteurLaurent Gras du même auteur
Centre Interdisciplinaire de recherche Appliquée au champ Pénitentiaire (CIRAP) École Nationale d’Administration Pénitentiaire (ENAP)Je n’avais pas d’objectif au départ, c’était faire quelque chose pour me sentir mieux, pour supporter la prison. En plus, ce n’était pas facile dans cette maison d’arrêt, elle était toute petite. Donc j’ai attendu avec impatience de partir en centre de détention où j’allais vraiment pouvoir faire du sport. J’étais content de commencer le karaté car c’était un sport que je pouvais faire sur le long terme et j’avais le temps, ça n’allait pas plus loin, je n’avais pas cet objectif.
Après, on rentre dedans et moi ça m’a vraiment plu car ça correspondait à mon tempérament et certainement ça permet de canaliser une certaine violence et voir qu’on peut la gérer, on se prend au jeu et après je me disais « je veux être ceinture noire » (Frédéric – détenu)
INTRODUCTION
Dans un contexte d’offre de pratiques ayant vocation à réinsérer et occuper les détenus, le sport tient une place assez singulière. En effet, l’offre de sport et son essor à l’intérieur de la prison correspond au fait que les APS ont été dotées, à tort ou à raison, d’un certain nombre de valeurs invitant à utiliser le sport dans les politiques locales d’insertion. Dans la même logique l’institution pénitentiaire a trouvé dans ces principes moraux escomptés un moyen de répondre à ses objectifs de réinsertion. L’offre de pratiques sportives a alors connu un essor conséquent[1] [1] Cf. Laurent Gras, (2001), thèse de doctorat. ...
suite. Toutefois, l’analyse de l’utilisation du sport comme mode de réinsertion pour les détenus nécessite en préalable d’examiner les conditions d’accès à l’offre de sport dans les différents contextes locaux de détention.
2 L’étude de ce véritable « marché des sports » ne saurait par ailleurs être appréhendée sans aucune considération du sens que les détenus apportent à leur situation et à leurs pratiques. Bien que ces derniers doivent tous supporter l’ensemble des contraintes et des privations imposées par l’institution, ils ne présentent pas pour autant des conduites uniformes, découvrant avec le temps « d’autres formes d’adaptation qui consistent à prendre ses distances par rapport au personnage prescrit » (D. Lhuilier, A. Lemiszewska, 2001, p. 160) par l’institution carcérale. L’objet de cet article est de montrer comment, au travers d’une pratique sportive, certains détenus parviennent non seulement à échapper au statut dégradant imposé par l’institution mais aussi à se reconstituer une « image pour soi ». On entend montrer que la signification donnée aux pratiques sportives en prison n’est pas stable mais évolutive, régie par l’entremêlement complexe des situations pénales et des motivations personnelles ; que, parallèlement à la carrière carcérale du détenu[2] [2] Cf. E. Goffman, 1968. ...
suite, c’est-à-dire aux évènements marquant un tournant dans sa manière d’appréhender son environnement, émerge un parcours sportif segmenté, jalonné d’étapes au cours desquelles l’individu est amené à remanier le sens qu’il donne à ses pratiques.
3 L’hypothèse est double. Elle suppose en premier lieu qu’en filigrane de la carrière carcérale du détenu peut se dessiner une véritable « carrière sportive » dans le sens où les significations portées aux pratiques évoluent au fil des évènements (incarcération, jugement, condamnation, transfert) qui balisent les peines. En second lieu, que la reconstitution et la préservation d’une « image pour soi » contribuent activement à un processus de revalorisation personnelle indispensable pour la bonne marche des projets de préparation à la sortie.
4 Si, dans un premier temps, une présentation de l’accessibilité de l’offre sportive et de ses modes de régulation a semblé nécessaire pour déterminer les facteurs explicatifs des entrées en pratique et de leur pérennisation, une approche longitudinale est ensuite parue essentielle pour saisir la manière dont les circonstances et les évènements carcéraux affectent les dispositions et les motivations sportives des individus.
5 L’investigation porte à la fois sur les modes d’apprentissage (de la technique, du plaisir ressenti) et sur les réactions développées face aux différentes formes de contrôle exercées par l’institution (stratégie d’adaptation et rationalisation des pratiques). Elle suppose à ce titre le récit des expériences individuelles sur le plan des pratiques, conditions d’accès et de continuité, et sur celui des raisons de ces changements (conception individuelle de l’usage du sport).
1. L’ACCES DES DETENUS A L’OFFRE SPORTIVE
1.1. L’INFLUENCE DES REGIMES DE DETENTION SUR LES LOGIQUES SPORTIVES
6 L’offre d’activités proposée aux détenus dans les 186 établissements pénitentiaires[3] [3] Le détail de l’offre sportive est présentée en annexe. ...
suite reste étroitement dépendante du cadre des infrastructures dans lequel elle s’inscrit et plus spécifiquement des contraintes relatives aux régimes des détention. Selon le Code de Procédure Pénale, le parc pénitentiaire se divise en trois grandes catégories de lieux de détention : les maisons d’arrêt, les établissements pour peine (centres de détention, maisons centrales et centres pénitentiaires), et les centres de semi-liberté. Leur mode de fonctionnement étant nettement différencié par l’architecture, le niveau de sécurité, le profil de la population carcérale et sa logique de garde, l’offre sportive varie considérablement.
Les maisons d’arrêt : une logique d’attente
7 Les maisons d’arrêt, dont l’effectif s’élevait au 1er janvier 1999 à 118, accueillent des prévenus (détenus en attente de jugement), des condamnés dont le reliquat de peine (durée d’emprisonnement restant à purger après le jugement définitif) est inférieur à un an, et les condamnés en attente de transfert. Des détenus exécutant une contrainte par corps y sont également placés. Ce type d’établissement est donc le premier contact que tout individu écroué établit avec le milieu carcéral.
8 Globalement, les moniteurs de sport exerçant en maison d’arrêt ont souvent exprimé les difficultés qu’ils rencontraient dans l’élaboration de projets sportifs. Le nombre insuffisant de moniteurs de sport, l’ancienneté et la vétusté des établissements, les problèmes de surpopulation, l’emprisonnement cellulaire quasi continu[4] [4] La durée des promenades étant en moyenne d’une heure...
suite, le nombre élevé de mouvements internes (parloirs, avocats, extractions aux tribunaux), limitent effectivement l’assiduité et la régularité des participations individuelles aux activités sportives. Parce qu’ils nécessitent peu d’espace et relativement peu de matériels, les exercices physiques en cellule, en salle de musculation et en cours de promenade connaissent un vif succès. Les cours de promenade manquant d’espace (les murs servent de lignes de touche), les séances de sport collectif rencontrent beaucoup de difficultés à se mettre en place. Par ailleurs, l’incapacité physique des maisons d’arrêt à disposer d’infrastructures sportives aux normes fédérales limitent fortement les rencontres contre des joueurs extérieurs et donc la participation à des championnats locaux. De même, seuls les individus condamnés en maison d’arrêt peuvent bénéficier de permissions de sortir sportives du fait de leur statut pénal. Toutefois, ces derniers étant le plus souvent en attente de transfert ou sur le point d’être libérés, les moniteurs de sport organisent rarement ce type de projet. D’une manière générale, les activités sportives en maison d’arrêt présentent donc essentiellement un caractère ludique et occupationnel.
Les maisons centrales : une logique sécuritaire
9 Lorsque le reliquat de peine d’un détenu est supérieur à dix ans, ce dernier est le plus souvent transféré dans une maison centrale. En 1999, six maisons centrales sont implantées en France pour une capacité de 2 964 places de détention. Ce type d’établissement compte des individus condamnés à de longues peines dont le profil n’offre pas de gages sérieux de réinsertion. Disposant d’une liberté de mouvement beaucoup plus conséquente que dans les maisons d’arrêt, les détenus des maisons centrales peuvent plus aisément aménager leur quotidien autour d’activités ciblées et profiter plus largement des installations sportives. Cependant, l’engagement de détenus dans un championnat local et l’entrée hebdomadaire d’équipes extérieures se révèlent être trop risqués en raison du profil des détenus. De même, parce que les durées de détention y sont beaucoup plus élevées que dans n’importe quel autre type d’établissements pénitentiaires (34 mois en 1996)[5] [5] Donnée calculée à partir des statistiques trimestrielles...
suite, les moniteurs de sport organisent rarement des permissions de sortir sportives, les risques d’évasion étant trop importants comparativement au bénéfice attendu de tels projets. Enfin, l’engagement dans un projet de réinsertion ne pouvant être envisagé pour un individu dont la date de libération est très lointaine, toutes sortes de projets sportifs visant à préparer la sortie perdent grandement de leur intérêt. En conséquence, l’offre sportive proposée dans ce type d’établissement se limite le plus fréquemment à des pratiques internes, entre détenus, ainsi qu’à diverses manifestations ponctuelles et quelques compétitions amicales.
Les centres de détention : un compromis adapté
10 La création des centres de détention est issue du décret du 23 mai 1975. Au nombre de 10 à la fin des années soixante-dix, ils étaient 41 en 1999 dont 16 quartiers en centre pénitentiaire. Le nombre de détenus qu’ils pouvaient accueillir à cette date s’élevait à 14 011. Y sont incarcérés les condamnés présentant des gages sérieux de réinsertion, les condamnés en fin de peine et ceux devant purger des peines d’une durée inférieure ou égale à sept ans lorsque le reliquat de peine est inférieur à cinq ans. Le régime de ces établissements, principalement orienté vers la réinsertion, présente à ce titre beaucoup plus de souplesse que dans les maisons centrales. Pour ces raisons, ces établissements favorisent le développement des activités de formation professionnelles, socioculturelles ou sportives. L’objectif premier de ce type d’établissement pour peine n’est donc plus celui d’une préservation de l’ordre interne assurée par de multiples dispositifs sécuritaires, comme c’est le cas en maison centrale. Il consiste à l’inverse à développer les contacts avec la société extérieure en permettant aux populations locales de participer activement à la vie quotidienne dans le cadre d’interventions diverses et aux détenus de bénéficier de permissions de sortir plus longues et plus fréquentes pour favoriser leur réinsertion. Plus que le contrôle des corps et l’importance donnée à la sécurité et à l’ordre, l’institution y valorise les participations volontaires et les motivations individuelles. L’objectif de contrôle ne disparaît pas pour autant. Il est simplement attribué d’une manière différente en s’appuyant sur les responsabilités individuelles et sur l’auto-contrôle de ses membres. Pour G. Lemire (1990), cette logique est la principale distinction des organisation coercitives (maisons centrales) et des organisations normatives (centres de détention). Comparativement aux autres régimes pénitentiaires, l’offre sportive en centre de détention demeure pour ces raisons la plus importante et la plus diversifiée. Ces établissements comptent dans leur majorité des équipements sportifs de qualité, un effectif de moniteurs de sport supérieur à la moyenne, des activités sportives et des projets variés. À titre d’exemple, un centre de détention sur deux présente des détenus engagés dans des championnats sportifs (plus de 90 % des détenus possédant une licence sportive sont incarcérés en centre de détention) et les permissions de sortir sportives y sont fréquentes.
11 Ces premières informations montrent que l’espace des pratiques sportives est structuré selon les établissements et la nature de leur régime. La position pénale occupée par le détenu se révèle donc être déterminante pour la qualité des activités sportives auxquelles il pourra s’adonner et la manière dont il pourra le faire. L’étude des profils pénaux et socio-démographiques révèle d’autres exigences.
1.2. LE PROFIL PENAL ET SOCIO-DEMOGRAPHIQUE DES DETENUS COMME MODE D’ACCES AUX PRATIQUES SPORTIVES
12 L’objectif même des manifestations ponctuelles étant de créer une effervescence collective au sein de la détention, leur accessibilité demeure relativement aisée pour ceux désirant y participer. À l’inverse, l’accès aux salles de musculation et autres rencontres sportives organisées « spontanément » dans les cours de promenade, celui des activités sportives de compétition et des permissions de sortir sportives se révèlent beaucoup plus sélectifs. Parmi les facteurs régissant l’accès aux pratiques sportives de compétition, l’âge constitue à titre d’exemple un critère essentiel qui détermine les choix, les motivations et l’engagement individuels dans une activité[6] [6] L’objet de cet article visant la reconstitution de carrières...
suite. À titre d’exemple, 14 % des détenus incarcérés en centre de détention âgés de 22 à 25 ans et 13 % des 26-30 ans possèdent une licence sportive. Ce taux baisse ensuite régulièrement puisqu’il ne s’élève plus qu’à 10 % chez les 31-40 ans pour descendre à 2 % dans le groupe des les 41-50 ans[7] [7] Cet effet de l’âge sur les taux de pratique sportive...
suite. De plus, la fréquentation d’espaces sportifs et la participation à des compétitions sportives créent et entretiennent une certaine sociabilité entre détenus. L’appartenance à l’équipe officielle de l’établissement bénéficiant d’un certain prestige, on ne saurait y accepter celui dont l’infraction commise est inacceptable[8] [8] L’existence d’une hiérarchie carcérale structurant...
suite.
13 La sélection imposée dans ces formes de pratique soulève également la question du comportement dont les détenus font preuve durant leur détention. Quand bien même ces derniers présentent une bonne condition physique ainsi qu’un bon niveau de jeu, de mauvaises conduites peuvent dissuader les moniteurs de sport de les accepter aux séances. Ce jeu de la carotte et du bâton est particulièrement actif lorsqu’il s’agit de sortir des détenus en permission sportive. Décidées lors de commission d’application des peines, ces autorisations sont effectivement délivrées à partir de la prise en compte d’informations relatives au comportement en détention des candidats. De plus, seuls les détenus ayant purgé un tiers de leur peine peuvent légalement en bénéficier. Le fait d’être « dans les temps » n’est cependant pas suffisant, la sensibilité sportive des juges délivrant ces autorisations et l’évaluation du risque d’évasion appréciée à partir des dossiers pénaux – composés principalement d’une expertise psychiatrique, du passé pénal, du comportement en détention et de la nature de l’infraction – influençant considérablement la décision finale.
14 Si ces facteurs agissent comme des filtres qui régissent l’accès aux pratiques sportives, ils sont également des indicateurs susceptibles de rendre compte de la pérennisation ou de l’abandon des pratiques. Plusieurs témoignages ont ainsi montré de nombreux désistements du fait d’un âge avancé, d’une condition physique en déclin ou encore de la survenue d’une blessure. L’analyse des facteurs d’abandon permet toutefois de constater que la majorité des interruptions de pratique résulte de situation de crise collective (mutinerie, évasion) ou individuelle (stigmatisation du détenu après la découverte de son infraction, faute disciplinaire entraînant un placement interne, départ d’une personne clé du dispositif sportif) propres au milieu carcéral. Ces bouleversements internes perturbent d’autant plus les parcours sportifs qu’ils surgissent le plus fréquemment de manière imprévue. Soumises aux incertitudes carcérales, la continuité des pratiques et la réalisation de projets rencontrent donc de nombreux obstacles qui altèrent le déroulement des parcours sportifs des détenus. Cette constatation réfute l’idée d’une concrétisation systématique des objectifs assignés aux activités sportives et d’une linéarité des parcours sportifs individuels. Toutefois, l’existence de ces filtres sélectifs et de ces facteurs d’abandon, principaux régisseurs de l’accès à l’offre sportive et de la perpétuation des pratiques, ne suppriment pas pour autant le sens que les détenus accordent à leur engagement sportif.
2. CARRIERES SPORTIVES : D’UNE LOGIQUE DE RESISTANCE A UNE LOGIQUE D’APPRENTISSAGE
15 La signification que les détenus donnent à leurs pratiques sportives sera interprétée à partir de la notion de « carrière ». Si la notion de « carrière carcérale » est définie dans sa dimension objective, suivant « une série de statuts et d’emplois clairement définis, de suites typiques de positions » (Hughes, 1996), la « carrière sportive » sera entendue de manière plus subjective, autrement dit dans « la manière mouvante dont une personne considère sa vie et interprète la signification de ses divers attributs, de ses actions et des choses qui lui arrivent »[9] [9] E. C. Hughes, ibid. ...
suite. Renvoyée au contexte de la vie d’un individu dans la perspective de son histoire naturelle et des modifications durables de son existence, la carrière sportive ne sera donc pas pensée comme une réussite ni comme un échec. Elle renverra à la dynamique des attentes que l’individu projette dans sa pratique sportive et, consécutivement, au caractère processuel de son engagement dans une pratique sociale.
16 L’évolution de la position pénale du détenu induit une modification de l’offre de pratique sportive. Après l’incarcération en maison d’arrêt, le transfert en centre de détention permet effectivement aux détenus de bénéficier d’une offre de pratique sportive plus conséquente. Les évènements qui balisent leur carrière carcérale (écrou, jugement, transfert) générant un remaniement des significations portées aux situations personnelles, les considérations subjectives de l’incarcération et de ce qu’on peut y faire ne sont pas fixées une fois pour toute mais variables dans le temps, mues par l’environnement carcéral. Le concept de carrière sportive sera donc utilisé afin de rendre compte de l’impact de cette succession de positions occupées au sein de l’espace carcéral sur le sens donné aux pratiques sportives autorisant selon Goffman « un mouvement de va et vient du privé au public, du moi à son environnement social »[10] [10] E. Goffman, Asiles, op. cit. , p. 179. ...
suite.
Assortis d’un travail de terrain dont l’objectif consistait à observer les manifestations sportives, recueillir des documents, des lettres et des rapports afin d’illustrer au mieux notre réflexion, 45 entretiens semi-directifs ont été réalisés, dont 21 avec les détenus, 13 avec les moniteurs de sport, 7 avec les personnels de surveillance et 4 avec les directeurs d’établissement. Principal mode d’investigation de notre objet[11] [11] Deux enquêtes par questionnaire ont été préalablement...
suite, le recours à ce type de technique a été essentiel pour rendre compte des significations portées aux pratiques sportives. Parallèlement, des entretiens libres ont été menés avec des acteurs extérieurs aux établissements. La proportion de femmes incarcérées étant très faible (4 % pour l’ensemble de la population carcérale et 3 % en centre de détention) et leur effectif de licenciées quasi nul, aucune détenue n’a été interrogée. Exceptée cette variable, aucune caractéristique sociodémographique ni pénale n’a été retenue dans la sélectivité des détenus interrogés si ce n’est le fait d’être incarcéré en centre de détention.
2.1. RUPTURE ET REAJUSTEMENT DES PRATIQUES ET DES ATTENTES SPORTIVES
17 Dès son entrée dans l’institution carcérale, le détenu se voit privé des formes majeures de relations qu’il entretenait avec le monde extérieur. Cette impossibilité de communiquer avec ceux qui constituaient son univers ne permet pas au détenu d’actualiser les principaux traits de son comportement ni de son identité sociale[12] [12] Ce processus de désadaptation aux situations courantes...
suite. En créant une rupture avec le monde extérieur, le choc de l’incarcération a ainsi été souvent évoqué pour expliquer l’interruption des attentes et des pratiques sportives :
18
(Mehdi – détenu)
« Les deux premières années étaient trop dures, j’ai juste essayé de survivre, de ne pas péter les plombs. Je n’ai pas fait de sport. J’étais très mal. »
(Frédéric – détenu)
19 Toutefois, l’appréciation individuelle de cette dépossession n’est pas semblable pour tous. L’importance de ces déperditions est en effet d’autant plus forte que la position sociale occupée et l’offre de biens et de services dont pouvait disposer le reclus étaient élevées[13] [13] Nicolas Bourgoin (1994) explique à ce sujet dans son étude...
suite. Pour R. K. Merton et P. F. Lazarfeld (1950, p. 40-59), cette « relative déprivation » montre que l’évaluation de la situation d’enfermement varie suivant les expériences vécues et la classe sociale d’appartenance[14] [14] « Avant, quand j’étais libre, de par ma confortable...
suite. Le coût de l’incarcération ne dépend donc pas uniquement de la quantité de biens et de services accordée par l’institution mais aussi de celle dont l’individu disposait avant son incarcération. Sur un modèle identique, les détenus les plus sportifs vivent avec plus de difficultés l’incapacité de pratiquer un sport comme ils pouvaient le faire avant. Le passé sportif de plusieurs détenus rend ainsi compte de brillants parcours sportifs dont les perspectives furent anéanties du fait de l’incarcération :
20
(Alain – détenu)
« À cette époque, je jouais en 2ème division en junior excellence. J’allais signer un contrat d’aspirant professionnel et la rentrée en prison a fait que je n’ai pas pu. Je voulais devenir pro, C’était ma vocation, c’est ce que je voulais, je ne vivais que pour ça, je ne faisais que ça. »
(Eric – détenu)
21 On ne saurait donc concevoir l’incarcération comme une rupture totale avec le monde extérieur, l’importation des histoires de vie exerçant une influence sur l’appréciation des privations et des manques. Cette importation de sous-cultures[15] [15] Nous reprenons ici le modèle d’importation de la sous-culture...
suite et de « détotalisation » qui affecte l’institution réduit de fait l’approche d’E. Goffman. Les capacités d’adaptation et de création individuelles dans le milieu carcéral n’étant pas détachées des expériences ni du vécu antérieur, on peut émettre l’hypothèse que la prison n’entraîne pas une modification totale des perceptions et des pratiques sportives mais offre « des conditions spécifiques d’actualisation qui contribuent à lui donner ses caractéristiques propres » (D. Welzer Lang, L. Mathieu, M. Faure, 1996, p. 84.). L’effet de ce réajustement identitaire sur le sens donnés aux pratiques sportives demande à ce titre d’être analysé.
2.2. DU DENI DE L’INSTITUTION A LA PHASE D’ADAPTATION
22 En général, les premiers jours de l’incarcération provoquent chez le détenu, surtout chez le primaire[16] [16] Individu n’ayant jamais été incarcéré. ...
suite, une réaction de refus de ce que l’institution cherche à lui imposer. Laissant entendre par ce comportement qu’il ne veut sur aucun plan se rendre complice de ce processus de mortification, le détenu exprime une indifférence totale à ce qui se passe autour de lui :
23
(Nicolas – détenu)
« Quand je suis arrivé en prison c’était un milieu que je ne connaissais pas du tout et j’ai préféré prendre mes distances. Je sortais très peu je me mélangeais très peu. »
(Vincent – détenu)
24 Toutefois, après avoir refusé dans un premier temps de s’inscrire dans ce processus de « dépouillement biographique », le détenu découvre ensuite que l’acceptation de cette identité stigmatisante est, paradoxalement, essentielle pour sa survie et son adaptation à ce nouvel univers. À cette fin, l’intériorisation du règlement intérieur et des attentes institutionnelles est essentielle dans la mesure où cet apprentissage visera autant à connaître les règles et les normes en vigueur qu’à les contrôler. Cette maîtrise du règlement intérieur, formel ou informel, servira en effet les détenus dans la mesure où elle leur permettra d’évaluer la manière dont ils pourront le contourner.
25 Consécutivement, l’ensemble des conceptions que l’institution va chercher à imposer aux reclus va à son tour faire l’objet d’un réajustement et d’un remaniement individuel. L’apprentissage de ces procédés marque à ce titre une seconde phase relativement ambiguë dans la carrière sportive des détenus, conjuguant comportements coopératifs et remaniement de l’identité de reclus.
26 Rapporté au sport, ce véritable jeu identitaire se traduit en maison d’arrêt par la mise en œuvre de stratagèmes permettant au détenu d’adapter son environnement à ses besoins de dépense physique :
27
(Youssef – détenu)
« J’avais une activité physique tous les jours : c’était pompes sur le tabouret, abdos entre le lavabo et le lit, tous les jours, tous les jours. »
(Paul – détenu).
28 Cette appropriation personnelle du cadre physique de la cellule, traduit par le détournement de l’utilisation des objets qui la composent, marque une étape importante dans l’évolution du rapport que les détenus entretiennent avec l’écologie carcérale. Passé le stade du déni total, il ne s’agit plus en effet de renier en totalité le cadre physique de leur emprisonnement mais plutôt de composer avec. La participation à l’offre d’activités proposée par l’institution devient alors envisageable :
29
(Jean-Paul – détenu)
30 Après s’être ajusté aux restrictions institutionnelles, le détenu ajuste à son tour l’environnement pour assouvir ses besoins personnels, résister à l’institution, combattre ses effets régressifs[17] [17] D’autres formes de résistance peuvent être également...
suite et évacuer l’accumulation de l’énergie et du stress :
31
Je me défoulais comme un fou furieux partout, sans être structuré, sans rien. »
(Eric – détenu)
32 Pour ces raisons, le sens déclaré des pratiques physiques en maison d’arrêt est de pallier certaines privations et de lutter contre les effets négatifs de l’incarcération. Plus encore, certains détenus ont évoqué le fait que le recours à ces pratiques revêtait une fonction vitale dans des conditions extrêmes de détention :
33
Pendant ces mini promenades, je faisais des pompes, des tractions, un peu de footing. Il fallait absolument le faire. C’était vital. Je n’avais en plus aucune relation avec les autres. »
(Marius – détenu)
« Sans sport, je serais devenu fou. »
(Alain – détenu)
« Sans le karaté, je me serais suicidé. »
(Mohamed – détenu)
34 Globalement, le sens des pratiques en début de carrière carcérale se définit donc comme un moyen de gérer physiquement et psychologiquement le choc de l’incarcération et les effets nocifs des incertitudes qui y sont rattachés, mais aussi comme une forme d’appropriation des ressources institutionnelles et d’adaptation à l’univers carcéral. Produit des expériences « pré-carcérales » et d’une réaction aux contraintes institutionnelles, les significations portées aux pratiques n’en sont pas figées pour autant, l’évolution des situations pénales permettant aux détenus de les envisager différemment.
2.3. LA SOCIALISATION ANTICIPATOIRE : DE LA CONDAMNATION DEFINITIVE AU LIEU DE TRANSFERT
35 Parce que les dispositions psychologiques des prévenus sont focalisées autour du jugement, la connaissance de la condamnation définitive est une étape cruciale dans les perceptions que les détenus portent à leur situation. En effet, lorsque les détenus connaissent leur reliquat de peine et lorsque l’incertitude liée à leur condamnation a disparu, de nouvelles perspectives apparaissent. Alors que certains se focaliseront sur l’instant de leur libération prochaine, ceux dont la condamnation nécessite un transfert dans un établissement pour peine envisageront avec priorité la manière de « faire leur temps » dans un processus de « socialisation anticipatoire »[18] [18] S. Wheeler, 1961, p. 697-712. À l’origine, ce...
suite:
36
(Frédéric – détenu)
37 La connaissance de la condamnation et le lieu d’affectation marquent de fait une étape décisive dans la carrière morale du détenu et dans ses aspirations sportives. Ce va et vient entre la situation carcérale et les attentes individuelles confirment combien le sens donné aux pratiques sportives dépend étroitement des positions pénales occupées.
2.4. LE SECOND CHOC CARCERAL
38 Après le transfert dans un centre de détention, le détenu prend donc conscience de la nécessité de « faire son temps » et d’investir une ou plusieurs activités. Lorsque ce dernier décide de se lancer assidûment dans une activité sportive, on constate alors que ses pratiques s’intensifient :
39
mes capacités physiques, mes possibilités, à quel niveau, combien de temps par jour…On connaît rien au début, on apprend. »
(Patrick – détenu)
40 Au cours de cette phase quasi instinctive « d’éclatement physique », le détenu cherche à optimiser le profit qu’il peut retirer de l’offre sportive qui lui est proposée. La variété des pratiques lui permettant d’expérimenter ses prédispositions sportives dans plusieurs disciplines, cette période lui donne également la possibilité d’apprécier ses propres préférences parfois méconnues jusque là. Comprenant que ces engagements multiples ne peuvent durer éternellement en raison de la dépense physique trop importante qu’ils demandent, la nécessité de choisir une pratique sportive et de s’y engager apparaît alors :
41
(Vincent – détenu)
« Connaître les bons coups, savoir frapper dans la balle, comment faire une touche, pas les deux pieds par terre, comment faire un coup franc, parce que quand l’arbitre a les mains en l’air c’est direct ou indirect. Il y a beaucoup de gens qui jouent, ils savent jouer au foot, mais les règles... »
(Mehdi – détenu)
42 Ce processus de rationalisation des pratiques s’exprime également dans la manière dont les détenus cherchent à combiner leur pratique principale à d’autres pratiques complémentaires. Le sens donné à la pratique de la musculation en fournit un exemple particulièrement net. En centre de détention, on constate que les détenus ne conçoivent en effet plus exclusivement cette pratique comme un moyen permettant une décharge physique forte et soudaine, comme elle l’était en maison d’arrêt, mais comme une discipline pouvant contribuer à améliorer leurs capacités physiques dans d’autres sports :
43
(Frédéric – détenu)
44 La construction d’une identité sportive devient alors possible en prenant forme dans l’apprentissage d’un nouveau rapport au corps et d’un nouveau rapport au sport.
3. LA RATIONALISATION DES PRATIQUES SPORTIVES
3.1. L’APPRENTISSAGE D’UN NOUVEAU RAPPORT AU CORPS
45 Le rapport que les sportifs détenus entretiennent avec leur corps est prépondérant. Au fur et à mesure que le détenu investit son capital corporel, il comprend progressivement que tout ce qu’il entreprend pour améliorer ses ressources physiques se trouve presque systématiquement confronté à l’emprise institutionnelle qui s’exerce sur lui. Derrière le processus de rationalisation de la pratique sportive se dissimule donc un processus de réappropriation corporelle. Parce qu’il existe diverses stratégies pour atteindre ce but[19] [19] Parmi les stratégies de réappropriation corporelle, nous...
suite, la recherche des moyens contribuant à sa réappropriation peut alors devenir une activité en soi et prendre la forme d’une « résistance déclarée » contre l’institution. Placé au cœur de la sanction, le corps du détenu devient l’objet d’une lutte d’appropriation entre l’individu et l’institution, un objet de dignité, « un moyen d’exister par rapport à autrui, à l’institution et à soi-même » (D. Lhuilier, avec A. Lemiszewska, op. cit., p. 209.). Pour certains détenus, cette réappropriation ne prend donc sens qu’au travers de leur emprisonnement[20] [20] D’autres modes d’utilisation du sport ont été observés. ...
suite. Or, les pratiques physiques et sportives restent assurément un moyen efficace de parvenir à ces fins, avant même de servir les objectifs purement sportifs :
46
(Amar – détenu)
« Quelque part, on les nargue… Un gars, ça fait des années qu’il est en prison, et les surveillants voient que le gars tient le coup, que tous les jours il s’entraîne, qu’il a un physique hors du commun. Il y a une certaine pression en prison, on te prend ton corps en quelque sorte. »
(Yves – détenu)
47 D’abord objet de résistance, le corps peut ensuite faire l’objet d’investigations plus rationnelles et devenir ainsi objet de connaissance :
48
(Eric – détenu)
« C’est plus la technique qu’autre chose : comment travailler, on connaît un peu de mécanique sur le fonctionnement du corps, comment se muscler. On sait que tel muscle permet de faire telle flexion ou extension, ça permet de mieux se concentrer. C’est important en muscu. »
(Yves – détenu)
49 Un élément central du rapport entretenu entre les détenus sportifs et leur corps est la charge pondérale. Il est fréquent en effet de constater combien l’incarcération entraîne des fluctuations de poids assez importantes. Le changement d’alimentation, la sédentarisation ainsi que le stress causé par l’incarcération sont autant de facteurs qui expliquent pourquoi certains détenus connaissent une véritable métamorphose physique, incontrôlée, après quelques mois d’emprisonnement :
50
(Fuchs – détenu)
« J’ai beaucoup perdu ici, pas loin de 20 kilos. Quand je suis rentré je ne faisais pas loin de 100 kilos. J’étais même monté à 120 kilos. Je suis redescendu à 95 pendant quelques temps. Ici, c’est difficile à reprendre, je suis remonté avec la permission. Là, j’avoisine les 92–93 kilos. »
(Yves – détenu)
51 À ce titre, l’une des préoccupations des détenus sportifs est d’intervenir sur leur masse pondérale. Pour parvenir à leurs fins, l’intérêt porté à une alimentation et à une diététique plus adaptées aux besoins sportifs tient une place centrale :
52
Pour prendre du poids, je me suis mis à manger beaucoup plus de pâtes, même le matin. Je me suis mis à manger des protéines, des vitamines, j’essayais de manger au maximum, j’ai essayé de me gaver, je suis monté jusqu’à 98 kilos mais je voyais que ça n’était pas le plus bénéfique pour moi parce que c’était là où je prenais le plus de coups alors je suis vite redescendu à mon poids, 90 kilos. J’ai arrêté de prendre des pâtes le matin, de prendre des protéines, je me suis mis à faire beaucoup plus de footing, des fractionnés aussi. »
(Adel – détenu)
53 De fait, l’engagement dans une pratique sportive demande aux détenus d’opérer dans un premier temps une sorte d’auto-évaluation de leur mode de vie et de leur alimentation, avant de chercher à mettre en œuvre les moyens adaptés à l’amélioration de leurs dispositions corporelles. Lorsque cette évaluation permet d’atteindre des résultats répondant aux attentes initiales, un bien-être corporel apparaît alors :
54
Au niveau de la musculation, on apprend à se connaître et surtout on entend son corps. »
(Frédéric – détenu)
55 Ces satisfactions d’ordre physique ne sauraient toutefois rendre compte en totalité du sens que les détenus donnent à leurs pratique, l’apprentissage d’un nouveau rapport au sport leur fournissant d’autres types de gratifications.
3.2. L’APPRENTISSAGE D’UN NOUVEAU RAPPORT AU SPORT : L’APPROPRIATION DU TEMPS ET DE L’ESPACE SPORTIF
56 Comparativement aux maisons d’arrêt et aux maisons centrales, le caractère plus libéral des centres de détention permet aux détenus de retrouver une certaine autonomie. Disposant de plages temporelles et spatiales beaucoup plus conséquentes, le détenu se voit en effet accorder la possibilité d’aménager son emploi du temps quasi librement.
57 Pour les sportifs, cet aménagement se traduit avant tout par la réappropriation du temps. La participation à des compétitions sportives et la durée des rencontres créent en effet une double rupture en permettant aux détenus de s’abstraire des considérations temporelles qui définissent leur situation pénale mais aussi d’exercer un certain contrôle sur un temps qu’ils ne maîtrisent pas par ailleurs :
58
(Paul – détenu)
59 La possibilité de quantifier les progrès enregistrés au fil des séances recouvre à ce titre un intérêt particulier. La perte de poids, l’allongement des distances de courses, l’amélioration du temps mis à les parcourir, permettent effectivement aux détenus de disposer de repères pour apprécier le fruit de leurs efforts. Cette capacité de mesurer l’évolution de leurs performances contribue d’ailleurs à l’élaboration de petits objectifs, programmés dans le temps, auxquels ils s’accrochent. De plus ces progrès constituent un support symbolique qui les empêche d’associer leur durée de détention à un temps perdu. Pour certains, on assiste alors à la mise en place individuelle d’entraînements précisément réglés dénotant fortement avec la dispersion observée en début de parcours :
60
Trois fois par semaine, je vais à la salle : le lundi, mercredi, vendredi : abdominaux, lombaires, cent séries de chaque ; un peu de stretching. À 13h, j’attaque la course à pied. D’abord je m’échauffe 20 minutes, je me réétire, je fais mes marques et je fais 10 fois 800 mètres. C’est un effort important. Le premier 800 m, je vais à fond car ça développe bien la capacité de l’air dans les poumons. Je fais trois tours, après je me reloge deux tours sur 400 mètres ;
je retrottine très doucement et je réenchaîne ainsi de suite : 3 tours, 2 tours doucement. Je finis mon fractionné, je retrottine 15 minutes pour relâcher le cardiaque, pour ne pas avoir de pépin. Après, je me réétire, douche puis repos.
Tous les jours comme ça. Mon plan est très strict. C’est bien d’avoir un plan d’entraînement, il faut un plan d’entraînement. »
(Jean-Paul – détenu)
61 Approche particulièrement soignée et contrôlée du temps qui s’écoule, ce témoignage montre l’intérêt qui lui est porté ainsi que la rationalisation dont il fait l’objet. L’emploi répété de termes liés à cette dimension et la maîtrise du temps qui se dégagent de ces propos sont des signes forts qui distinguent le novice de l’expert. De plus, la rationalisation du temps des pratiques ne s’arrête pas à la gestion des seuls entraînements, leurs répartitions hebdomadaires étant également soigneusement préparées. Les horaires de pratique sont précisément établis et non plus imposés comme en maison d’arrêt. Le rythme est ralenti, les détenus se posent, s’installent, développent des habitudes. Le pratiquant apprend alors progressivement à régler méthodiquement le rythme de ses séances afin d’éviter les désagréments physiques causés par des entraînements trop intensifs que son corps ne pourrait supporter. Cette programmation hebdomadaire s’apparente de fait à une sorte de conquête du temps d’où ressort une forte marque d’indépendance vis-à-vis du milieu dans lequel il se trouve. Tout se passe en effet comme si le temps carcéral était suspendu, comme si le chronomètre sportif se substituait à l’horloge carcérale.
62 L’occupation de l’espace sportif, à l’instar de l’aménagement du temps, requiert un autre type d’appropriation du cadre institutionnel. Parce qu’ils sont précisément délimités par des lignes de jeu, les terrains sportifs créent une rupture très nette avec le reste de la détention. Toutefois, il semblerait que ce soit davantage la manière dont ces terrains sont occupés qui amène le détenu à pouvoir se sentir « ailleurs ». Basé sur le respect d’un règlement, l’engagement sportif se caractérise en effet par un engagement physique et moral qui se distingue fortement du comportement qu’ils doivent suivre dans les espaces de la détention. Les détenus peuvent y courir, sauter, crier, faire de grands gestes, s’autoriser quelques contacts physiques, voire porter des coups lorsqu’il s’agit de sports de combat. Parmi les formes d’engagement moral que les détenus investissent dans leur pratique, la concentration demeure probablement la plus significative pour traduire cette coupure quasi totale avec le monde environnant :
63
(Adel – détenu)
« Les gars je les ai souvent vus courir quand ils n’étaient pas bien, l’image du mec qui fout deux œillères et il n’y a plus personne : il trace, il se vide, il arrive le soir, il est vanné et il fait dodo, oublier pour mieux repartir. »
(Nicolas – détenu)
64 Les coureurs se détachent, s’envolent, attendent impatiemment l’effet euphorisant du sport aidé par la sécrétion d’endomorphines, avant de s’abstraire totalement du cadre dans lequel ils se trouvent pour ne plus penser qu’à l’effort, voire ne plus penser à rien. À l’extrême, tout semblerait confirmer qu’ils cherchent à devenir maître de leur bien-être ou, plus encore, de leurs souffrances. C’est ainsi qu’à plusieurs reprises, des coureurs reconnaissaient se « noyer », envahis par une concentration intensive,
65
(Nicolas – détenu)
« Moi je trouve ça très personnel la course à pied, c’est une protection pour moi. »
(Jean-Paul – détenu)
66 La pratique devient alors un véritable refuge, un lieu protecteur où rien ne peut arriver, où les pensées négatives sont immobilisées, abandonnées aux portes des vestiaires, remplacées par l’envie d’être ailleurs et de s’abandonner à l’effort. En cela, l’espace sportif pose une rupture avec l’espace carcéral. Espace refuge dont la dimension d’invisibilité permet à chacun de s’imaginer en « héros » ou en « dieu du sport », le décor sportif rompt avec le cadre de la prison, appelle pour quelque temps les joueurs à abandonner leur rôle de reclus pour interpréter celui, plus valorisant, de sportif confirmé avant d’en récolter les effets bénéfiques.
3.3. L’APPRENTISSAGE DES EFFETS DU SPORT
67 Après l’acquisition d’un langage technique et de connaissances spécifiques destinées à la maîtrise des corps, à l’instauration de programmes adaptés et l’occupation d’espaces de pratique succède l’apprentissage des effets du sport. Comme l’a montré H. Becker (1985) à propos des fumeurs de marijuana, un individu ne pourra effectivement ressentir les effets de sa pratique – bien-être, détente – que s’il accomplit un processus d’apprentissage qui le conduit à se représenter son activité comme un moyen de parvenir à cette fin. De fait, nul ne devient sportif s’il n’a pas appris à pratiquer d’une manière qui produise réellement des effets et à savoir reconnaître le plaisir ressenti. Au cours de ce processus, l’individu élabore donc une motivation à utiliser le sport, inexistante quand il a commencé à pratiquer car elle implique une conception du sport qui ne pouvait naître que des types d’expériences effectives qui viennent d’être décrites. Ce processus achevé, le sportif est alors disposé à utiliser le sport pour le plaisir, en dépit des considérations institutionnelles qui pèsent sur lui. Le fait de jouer à un niveau que les détenus estimaient avoir perdu, voire qu’ils n’avaient jamais espéré atteindre, suscite la venue et la découverte de certains plaisirs qu’ils ne pouvaient éprouver au début de leur carrière sportive :
68
(Mehdi – détenu)
« Là j’ai senti que j’ai progressé, ça me faisait plaisir de jouer. »
(Edouard – détenu)
69 Ce plaisir ne se cantonne cependant pas à une satisfaction individuelle, celui de partager collectivement un moment inédit et extraordinaire ayant également été cité :
70
(Edouard – détenu)
71 Plaisirs de la pratique, de l’effort, du progrès et du partage des émotions, cette analyse de la pratique sportive et de ses réjouissances ne saurait être complète sans évoquer la fonction de substitution que le sport remplit à l’égard d’une sexualité fortement carencée. Les privations sexuelles entraînant chez l’homme la peur de ne plus « en être un », les pratiques physiques présentent bien souvent un moyen de retrouver à travers son propre corps un signe de la virilité que la prison castratrice a longtemps gommé (Courtine, 1980, p. 173). L’angoisse due à cette perte d’identité masculine explique pourquoi la musculation visant le renforcement et l’aspect du corps est très répandue dans les établissements pénitentiaires :
72
(Yves – détenu)
« Quelque part, c’est vrai, on peut dire que les gars qui vont à la salle de musculation, c’est en partie pour montrer qu’ils sont encore capables de fournir des efforts physiques, et çà, c’est quand même bien la preuve qu’ils sont encore des hommes, ils bougent, ils ne se laissent pas aller ».
(Amar – détenu)
73 La pratique du football remplit des fonctions similaires. C. Bromberger (1995, p. 290) compare en effet le football à une « exhibition des qualités viriles sur le terrain […] une sorte de “parade sexuelle” où les hommes se contemplent et se glorifient eux-mêmes en mesurant leurs aptitudes, objet d’une perpétuelle compétition souvent tacite dans le quotidien », l’image d’une condition des hommes perpétuellement inachevée, « devant régulièrement se prouver et s’éprouver ». Pour des raisons identiques, on constate aussi que la boxe rencontre un vif succès en milieu carcéral. Cette discipline représente plus que tout autre l’ultime siège de la masculinité, le théâtre de la mise à l’épreuve à mains nues de la virilité (Cleaver, 1998, p. 231).
74
75 En théâtralisant ces propriétés de la « culture » masculine, l’effort sportif se substitue en partie aux privations sexuelles. Les terrains de sport offrent un espace idéal d’expression de l’identité masculine, une véritable « maison des hommes » (D. Welzer Lang, L. Mathieu, M. Faure, op. cit., p. 124) où les détenus trouvent les moyens d’éprouver leur force et leur compétitivité en réactivant certains codes de virilité.
76 Enfin, un des apports majeurs de ce processus de revalorisation personnelle est le gain de confiance en soi. L’incarcération générant une perte de l’estime personnelle, le renvoi d’une image négative et d’une trajectoire sociale ponctuée d’échecs, les progrès rencontrés dans le sport contribuent activement à l’élaboration d’un sentiment de réussite et positionnent l’individu dans une dynamique lui permettant de s’approprier un capital de confiance perdu :
77
(Pierre – détenu)
« La ceinture noire, c’était un but, pour moi c’est quelque chose d’important car quand je l’aurai, ce sera la première fois que j’arriverai à un but sans fuir avant. En fait, avant, je n’ai jamais réussi à finir, à concrétiser quelque chose.
Je ne sais pas vraiment pourquoi, je sais mieux maintenant : une peur de l’échec ou un manque de confiance en soi. Maintenant, c’est différent grâce notamment au karaté. »
(Frédéric – détenu)
78 Étroitement liée à la maîtrise du corps et à celle des émotions, cette projection montre que l’individu suppose disposer des capacités nécessaires pour atteindre son but. L’évaluation du progrès réalisé peut à ce titre fournir un bon indicateur de la confiance que les détenus éprouvent envers eux-mêmes. Parfois même, le rétablissement de cette confiance peut indirectement aboutir à une transformation du regard porté sur les autres :
79
(Frédéric – détenu)
CONCLUSION
80 Bien que les dirigeants pénitentiaires autorisent de plus en plus de chercheurs à investir le milieu carcéral, ce champ d’étude demeure encore un lieu difficile d’accès, objet de maints discours et de maintes représentations. Or, cette multitude induit une complexité, érigeant pour l’analyse sociologique un certain nombre d’obstacles que le chercheur doit surmonter suivant la nature de son investigation. Aussi, à l’instar d’E. Hughes préconisant « l’examen de cas offrant la moindre résistance à l’analyse sociologique » (Hughes E.C, op. cit., p. 30-31) afin d’obtenir de l’information sur un milieu sensible, l’intérêt porté au sport, pratique sociale jugée futile[21] [21] À titre d’exemple, Pascal Duret (2001, p. 5) souligne...
suite, est fécond pour aborder des questions de fond posées par le rapport des individus à l’institution carcérale.
81 En donnant du sens à leurs pratiques sportives, les détenus donnent un sens à leur peine. Dépassant la logique de résistance tenue en début de parcours, certains détenus parviennent ensuite à concevoir leurs pratiques sportives de façon constructive et rationnelle. À l’inverse des carrières carcérales que l’on peut objectiver à partir d’évènements clairement définis (écrou, jugement, condamnation, libération ou transfert suivi de l’installation dans un établissement pour peine), la reconstitution de carrières sportives, c’est-à-dire de l’évolution des significations portées aux pratiques, montre comment le rapport entre le détenu et sa pratique évolue, même si un abandon peut survenir à tout moment du fait de l’imprévisibilité de l’environnement carcéral. Le modèle séquentiel utilisé pour montrer ce processus comporte donc une succession de positions objectives associée à des remaniements subjectifs. D’une logique de résistance physique envers l’institution, le sens des pratiques sportives suit ensuite de manière progressive une logique d’apprentissage au cours duquel l’individu parvient à se détacher de l’identité de reclus qui lui est imposée pour finalement retrouver une image de lui-même plus valorisante.
82 Enfin, si l’appréciation relativement complexe des effets de ces carrières sportives sur la réinsertion et l’ambiguïté de leur interprétation (conversion réelle ou stratégie d’adaptation ?) demeurent, l’existence de carrières sportives en prison permet de montrer que la durée des peines ne peut pas être systématiquement associée à un temps perdu mais peut parfaitement être envisagée de manière constructive.
Annexe
ANNEXE : PRESENTATION DE L’OFFRE SPORTIVE
83 L’offre sportive de l’institution carcérale peut être définie à partir de quatre facteurs : les infrastructures sportives, le personnel d’encadrement, les formes de pratique et la nature des disciplines sportives.
84 La présentation des « chiffres clés » d’août 2000, établie par la Direction de l’administration pénitentiaire, fait état pour les 186 établissements pénitentiaires de 96 terrains de sport, 67 cours de promenade assez vastes pour y inscrire un terrain de sport, 33 gymnases et 120 salles à vocation sportive générale. Toutefois, la ventilation de ces espaces de sport est loin d’être homogène, les possibilités architecturales variant considérablement d’un établissement à l’autre. Si certains établissements sont totalement dépourvus d’équipement, les mieux équipés comptent un gymnase, un terrain de football gazonné, une salle de musculation parfaitement aménagée et parfois même un dojo pour la pratique d’arts martiaux.
85 L’encadrement des activités sportives est assurée par des moniteurs de sport. Ces personnels sont des surveillants ayant suivi une formation spécialisée. S’élevant à 216 en 2000 pour l’ensemble du parc pénitentiaire, leur effectif varie selon les prisons de 0 à 5. Les fonctions de ces personnels consistent à entretenir un réseau relationnel avec le monde sportif extérieur, à organiser des manifestations tout au long de l’année et à assurer dans la mesure du possible une variété d’activités, des « formes de pratique », définies comme suit :
- La participation aux séances de musculation et à des activités sportives organisées « spontanément » dans les cours de promenade (football principalement).
- Les manifestations ponctuelles : visite d’un champion sportif suivie d’une démonstration, match amical organisé contre une équipe locale, fêtes du sport, téléthon.
- Les pratiques compétitives : participation à un championnat ou à des compétitions officielles reconnues par les fédérations sportives nationales.
- Les permissions de sortir sportives : organisation de sorties au cours desquelles les détenus ont la possibilité de participer à des manifestations sportives extérieures et de prendre part à des projets montés par les moniteurs de sport (stage d’escalade, de cannyonning, trekking, courses pédestres…).
86 L’offre sportive se définit en dernier lieu par la nature des disciplines sportives. L’étude de F. Courtine, B. Fillet et R. Siret[22] [22] Courtine F. , Fillet B. , Siret R. 1992, Rapport du groupe...
suite rendait ainsi compte de l’existence de plus de trente disciplines proposées à la population carcérale. Le football et la musculation étant les pratiques les plus courantes, on retrouvait également le basket-ball, la handball, le volley-ball, le badminton, la pétanque, l’athlétisme, le judo, le karaté, la boxe, le fitness, le tennis. L’escalade, le cannyonning, la randonnée, le VTT, étaient aussi mentionnés. D’autres disciplines, moins fréquentes, telle que la pratique équestre, apparaissaient. Toutefois, rares sont les établissements pénitentiaires proposant une offre aussi variée, les modalités d’organisation nécessitant la satisfaction de multiples conditions.
87 Fort de cette présentation quelque peu descriptive, mais essentielle pour comprendre la manière dont les activités sportives s’organisent en prison, ce panorama permet de constater l’existence d’une offre de pratique particulièrement riche et d’un contraste marqué entre les établissements. Les facteurs déterminant ces écarts, présentés dans l’article, sont entendus comme des modalités spécifiques qui régissent l’accès des détenus à l’offre sportive.
Bibliographie
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Notes
[ 1] Cf. Laurent Gras, (2001), thèse de doctorat.
[ 2] Cf. E. Goffman, 1968.
[ 3] Le détail de l’offre sportive est présentée en annexe.
[ 4] La durée des promenades étant en moyenne d’une heure le matin et d’une heure l’après-midi.
[ 5] Donnée calculée à partir des statistiques trimestrielles de l’administration pénitentiaire (cf. L. Gras, 2001).
[ 6] L’objet de cet article visant la reconstitution de carrières sportives, la question du lien entre l’origine sociale des détenus et les préférences sportives ne sera pas abordée ici. De plus, le profil social relativement homogène de la population carcérale ne permet pas d’élaborer une analyse différentielle des carrières sportives à partir de ce facteur.
[ 7] Cet effet de l’âge sur les taux de pratique sportive a été abordé par V érène Chevalier (1996).
[ 8] L’existence d’une hiérarchie carcérale structurant les relations entretenues entre détenus reste en effet déterminante dans l’intégration de chacun aux activités collectives. À titre d’exemple, les délinquants sexuels rencontrent de nombreuses difficultés pour participer aux activités socio-éducatives.
[ 9] E. C. Hughes, ibid.
[ 10] E. Goffman, Asiles, op. cit., p. 179.
[ 11] Deux enquêtes par questionnaire ont été préalablement menées en vue de recueillir des informations de nature quantitative. La première avait comme objectif de dresser un panorama de l’offre sportive du parc pénitentiaire national. La seconde porta plus spécifiquement sur les parcours sportifs individuels des détenus possédant une licence sportive. L’analyse des 2 111 parcours ainsi reconstitués permit d’observer la relative brièveté des durées de pratique et les difficultés rencontrées par les moniteurs de sport à inscrire leur projet dans la complexité des parcours carcéraux.
[ 12] Ce processus de désadaptation aux situations courantes de la vie quotidienne est mis en œuvre au moyen d’une série de techniques de mortification (isolement, cérémonies d’admission, dépouillement biographique et des biens, dégradation de l’image de soi, contaminations physique et morale) par laquelle l’institution s’attache à démontrer à l’individu l’échec de sa vie antérieure. La version qu’elle cherche à lui imposer sera celle à suivre. Cette légitimation du pouvoir institutionnel est d’autant plus affirmée qu’elle s’appuie sur le dossier pénal de l’individu (numéro d’écrou, nature de l’infraction, quartier d’affectation, comportement en détention, primaire ou récidiviste, durée de la peine) à partir duquel il sera identifié tout au long de sa peine. 
[ 13] Nicolas Bourgoin (1994) explique à ce sujet dans son étude sur « le suicide en prison » que les probabilités de se suicider sont supérieures chez les détenus cols blancs en raison d’une perte sociale et économique plus importante. On ne saurait à ce titre renier totalement l’effet des positions sociales occupées sur les réactions causées par l’incarcération.
[ 14] « Avant, quand j’étais libre, de par ma confortable situation sociale, j’étais habitué à avoir tout, tout de suite. Me prenait-il l’envie de voir mes enfants alors qui se trouvaient à l’autre bout de la France ? Qu’à cela ne tienne, je demandais à ma secrétaire de louer un hélicoptère et un jet privé pour qu’ils me rejoignent au plus vite. Le moindre de mes désirs était exaucé sur le champ, grâce à l’efficacité de mon assistante, et les questions pratiques n’y posaient aucun frein » (P. Botton, 1997, Prison, Michel Lafon, p. 123).
[ 15] Nous reprenons ici le modèle d’importation de la sous-culture développé par John Irwin et D.R. Cressey. Ce modèle explique comment la prison s’inscrit dans la continuité des carrières délinquantes et ne représente à ce titre qu’une étape à franchir ne faisant qu’entretenir une sous-culture criminelle dont l’apprentissage se poursuivra au-delà de l’incarcération. Le passé criminel doit à ce titre être pris en considération pour comprendre les réactions et le comportement en prison. Aussi, pour ces auteurs, il y aurait autant de réactions à l’emprisonnement qu’il y a d’antécédents délinquants.
[ 16] Individu n’ayant jamais été incarcéré.
[ 17] D’autres formes de résistance peuvent être également définies : parmi elles, on retiendra, l’évasion, le suicide, le retrait psychologique (rêverie, sommeil) ; de même, la négociation perpétuelle des besoins les plus vitaux jusqu’aux plus infimes nécessités peut apparaître aussi comme un moyen de résistance ; pour finir, la solidarité collective et l’entraide entre détenus peuvent se révéler être un moyen efficace de pression (la solidarité entre détenus en maison d’arrêt n’est pas aussi forte que ce que l’on pourait imaginer).
[ 18] S. Wheeler, 1961, p. 697-712. À l’origine, ce concept a été développé par Merton pour qualifier le processus de projection personnelle, d’identification anticipée et d’acquisition de normes d’un groupe de référence dans lequel s’inscrivent les nouveaux membres d’une entreprise. (R.K. Merton, cite par C. Dubar, La socialisation : construction des identités sociales et professionnelles, A. Co-lin, p. 56 et 146).
[ 19] Parmi les stratégies de réappropriation corporelle, nous retiendrons principalement les tatouages, les auto-mutilations, les grèves de la faim et, d’une manière plus définitive, le suicide (cf. N. Bourgoin, op. cit. ).
[ 20] D’autres modes d’utilisation du sport ont été observés. Véritable « adaptation secondaire », définie selon Erving Goffman comme l’ensemble des moyens utilisés pour obtenir des satisfactions interdites sous couvert d’une intention première connue des responsables, la pratique sportive donne également aux détenus l’opportunité d’accéder à certaines ressources (obtention de réductions de peines supplémentaires, relation avec le monde extérieur, pots d’après match, restaurant…) dont ils ne pourraient profiter sans sa couverture.
[ 21] À titre d’exemple, Pascal Duret (2001, p. 5) souligne combien « “l’objet sport” … est souvent considéré comme un phénomène négligeable ou insignifiant » ; dans une perspective identique, Christian Bromberger ( op. cit., p. 314) perçoit le sport comme un objet d’étude nécessitant « de fortes prothèses pour acquérir quelques dignités dans le champ de la connaissance ».
[ 22] Courtine F., Fillet B., Siret R. 1992, Rapport du groupe de travail pour l’actualisation des instructions relatives aux activités physiques et sportives en établissement pénitentiaire, Ministère de la Justice.
Résumé
L’analyse longitudinale des pratiques sportives de détenus montre que les fonctions remplies par le sport en prison ne se réduisent pas exclusivement à une dimension occupationnelle et ludique. La reconstitution des parcours sportifs en milieu carcéral permet de constater qu’au cours de leur peine, des détenus s’inscrivent dans un réel processus d’apprentissage et de rationalisation des techniques sportives dans un contexte où l’accès à ces pratiques reste sélectif. Dépendant étroitement des positions occupées dans cet environnement particulier, l’évolution des motivations rend compte de véritables carrières sportives au cours desquelles les détenus remanient perpétuellement le sens qu’ils donnent à leur engagement. Ce constat aboutit à une approche originale des peines car en dépit de la complexité à définir l’impact de ces pratiques sur la réinsertion, l’existence de cette évolution entre représentations et pratiques dévoile la dynamique possible d’un parcours de détention.
Sport careers in prisons: a self development tool for prisoners The analysis of prisoners’ sportive programs over time indicates that the benefits of introducing sports in prisons are not only occupational and recreational. Even though access to the most educational activities remains selective, the outlook on the application of sportive programs within the prison environment shows that during their sentence, prisoners develop interest and motivation towards sportive techniques and all their related requirements. Closely depending on their positions within the penal system, prisoners involved with those programs grow into deeper levels of physical and mental commitment towards their chosen sportive activity, and also develop different perspectives towards themselves and their institutional environment. Therefore, these observations lead to a creative approach of sentences, since despite the complexity of defining the impact of such sportive programs on the reintegration process after prison, the fact that prisoners evolve from their initial representations around sports reveals new possible dynamics within the penal experience.
PLAN DE L'ARTICLE
- INTRODUCTION
- 1. L’ACCES DES DETENUS A L’OFFRE SPORTIVE
- 2. CARRIERES SPORTIVES : D’UNE LOGIQUE DE RESISTANCE A UNE LOGIQUE D’APPRENTISSAGE
- 3. LA RATIONALISATION DES PRATIQUES SPORTIVES
- CONCLUSION
- Annexe
POUR CITER CET ARTICLE
Laurent Gras « Carrieres sportives en milieu carceral : l'apprentissage d'un nouveau rapport a soi », Sociétés contemporaines 1/2003 (no 49-50), p. 191-213.
URL : www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2003-1-page-191.htm.
DOI : 10.3917/soco.049.0191.




