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Sociétés contemporaines

2006/1 (no 61)



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L’AVORTEMENT PROVOQUÉ : UNE PRATIQUE FRÉQUENTE DANS LES VILLES D’AFRIQUE DE L’OUEST

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Alors que les jeunes filles d’Afrique de l’Ouest se mariaient traditionnellement peu après la puberté [1]  En milieu rural au Burkina, l’âge médian au mariage... [1] , elles entrent aujourd’hui en union nettement plus tard, surtout en ville. À Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, l’âge médian au premier mariage des femmes a reculé de 18 ans à 20 ans entre 1993 et 2003 (INSD, 1994 et 2004). En milieu rural, le premier rapport sexuel coïncide toujours avec l’entrée en première union [2]  L’âge médian au premier rapport des femmes y est de... [2] , mais ces deux événements sont désormais dissociés en ville, où le retard de l’âge au premier rapport a été moins important que celui de l’âge au mariage : l’âge médian à l’entrée en sexualité est passé de 18 à 18,6 ans entre 1993 et 2003. La plupart des Ouagalaises ont donc aujourd’hui une vie sexuelle avant le mariage. Le cadre souhaité de la reproduction reste cependant celui de l’union : la grande majorité des premiers enfants naissent dans le mariage [3]  L’âge médian à la première naissance est de 20,9 ans... [3] .

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Les célibataires sont de plus en plus nombreuses à être confrontées au risque de grossesses non prévues, mais elles utilisent peu la contraception [4]  Sur l’ensemble du Burkina en 2003,55,7 % des femmes... [4] . On ne peut se contenter d’expliquer ce déficit contraceptif par des problèmes d’information ou d’accès. À Ouagadougou, la plupart des jeunes connaissent les méthodes de contraception moderne [5]  97,8 % des femmes célibataires sexuellement active... [5] et différentes méthodes contraceptives sont disponibles dans tous les centres publics de santé à des prix modestes. Le préservatif est largement diffusé dans les commerces à des prix également subventionnés. On peut faire l’hypothèse avec Bozon (2004) que la réticence des jeunes à aller dans les centres de santé pour la contraception, tout comme le refus de certains praticiens Burkinabé de prescrire de la contraception aux adolescents, découlent de l’interdit social qui entoure la sexualité hors mariage dans ce contexte. En effet, chez les Mossi, le groupe culturel majoritaire du Burkina Faso et de la capitale, les principales règles de la sexualité sont, traditionnellement : la proscription de la sexualité avant le mariage, la proscription de l’adultère, l’interdit des rapports pendant deux ans après une naissance, et pour les femmes, la cessation définitive des rapports après la naissance du premier petit-enfant (Bonnet, 1988, Ouédraogo et Ouédraogo, 1997).

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L’augmentation de l’exposition au risque de grossesses non désirées avant le mariage, couplée à un déficit contraceptif chez les célibataires, se sont traduits par un accroissement des grossesses hors mariage au cours des dernières décennies dans les villes d’Afrique de l’Ouest. On n’observe pas d’augmentation des naissances hors mariage au Burkina Faso [6]  Sur l’ensemble du Burkina, 11,6 % des femmes qui avaient... [6]  ; par contre, il semble que l’on assiste, à Ouagadougou comme dans d’autres capitales, à une augmentation du recours à l’avortement provoqué. De nombreuses difficultés président à la mesure de ce phénomène clandestin (Rossier, 2003), mais plusieurs études récentes, basées sur des techniques de mesure différenciées, mettent en avant une augmentation de la fréquence des avortements chez les jeunes femmes non mariées dans les grandes villes d’Afrique de l’Ouest (Henshaw et al. 1998, Desgrées du Loû et al. 1999, Guillaume, 2003, Rossier et al. 2006) [7]  Le taux d’avortement provoqué serait de 40 pour 1000... [7] .

L’AVORTEMENT : UNE PRATIQUE DONT ON ÉVITE DE PARLER EN AFRIQUE DE L’OUEST

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Si l’avortement semble être une pratique relativement fréquente dans le contexte étudié, du moins en ville et chez les jeunes, il reste un sujet dont on ne parle pas. Ce constat est vrai pour beaucoup de sociétés (Boltanski, 2004), mais l’incitation à la discrétion est double ici. Tout d’abord, la pratique de l’avortement semble réservée, dans ce contexte, aux grossesses issues de relations sexuelles illégitimes. L’organisation sociale traditionnelle africaine (encore dominante – bien qu’en pleine mutation – dans les campagnes) est caractérisé par une forte valorisation de la fécondité (Lesthaeghe, 1989, Poirier et Guiella, 1996) : toutes les grossesses y sont bienvenues. Les couples mariés n’ont aucune raison d’éviter ou d’interrompre leurs grossesses, si ce n’est dans le but de préserver la santé de la femme et celle des enfants déjà nés. Ainsi, lorsque la contraception moderne est appropriée par des couples qui ont une vision « traditionnelle » de la reproduction, elle sert à porter une stratégie de maximisation de la descendance, c’est à dire à espacer les naissances, économiser leurs forces, et avoir plus d’enfants (Bledsoe et al. 1998). Dans ce système de pensée, les seules grossesses non voulues sont celles qui surviennent en dehors du cadre normatif de la sexualité. Le terme de grossesse « non désirée » n’existe d’ailleurs pas dans les langues locales d’Afrique de l’Ouest ; on y rencontre par contre celui de grossesse « honteuse ». Les grossesses « honteuses », dont font partie les grossesses pré-maritales, sont les grossesses qui surviennent à la suite de rapports réprouvés par les normes sexuelles. Les avortements, parce qu’ils interrompent surtout ce type de grossesses, sont perçus aussi comme des pratiques « honteuses » : ils révèlent, y compris en les dissimulant, des fautes sexuelles (Bleek 1981, Johnson-Hanks 2002, Rossier, Pictet et Ouédraogo, à paraître).

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Si les représentations locales condamnent sévèrement l’avortement comme un agent de la dépravation des mœurs (parce qu’ils permettent de cacher des relations illégitimes), elles le font toutefois avec une nuance : les interruptions de grossesses sont tolérées en privé, une fois que des relations sexuelles blâmables ont conduit à une grossesse accidentelle. L’avortement devient alors, à la condition qu’il reste secret, le moyen d’éviter la honte (« avoiding shame », Bleek 1981), d’éviter que des relations sexuelles non légitimes ne soient démasquées par une grossesse honteuse ; l’avortement est en quelque sorte le moindre mal en cas de grossesse accidentelle (« the lesser shame », Johnson-Hanks 2002) [8]  Lefaucheur (1989) a mis en avant une équation morale... [8] .

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On garde également le silence sur les avortements parce que ce sont des actes illégaux. Au Burkina Faso, l’avortement provoqué n’est autorisé que dans des circonstances très particulières : en cas d’inceste, de viol, lorsque la vie de la mère est en danger, ou encore, lorsqu’il y a malformation du fœtus. La sévérité de la loi sur l’avortement au Burkina ne fait pas figure d’exception : cette pratique est strictement proscrite dans tous les pays d’Afrique de l’Ouest (Nation Unies 2001). La loi est cependant appliquée dans ces pays avec un certain laxisme, et les femmes sont rarement poursuivies en justice. En somme, les femmes se taisent sont surtout par désir d’éviter le stigmate d’une grossesse « honteuse » ; les prestataires eux, redoutent davantage les poursuites judiciaires.

L’AVORTEMENT COMME SECRET

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Parce que l’avortement est dans ce contexte un sujet dont ni les femmes ni les prestataires ne veulent parler, il est intéressant d’y appliquer les théories sociologiques du secret. Les premiers théoriciens ont défini le secret comme ce qui permet et – découle de – la déviance, la transgression, et l’évasion. Le recours au secret serait ce qui ordonne le désordre, le principe nécessaire structurant l’envers de la loi et de l’ordre. « Le secret fournit un manteau derrière lequel sont dissimulés les actes interdits, les violations légales, la fuite de responsabilités, l’inefficacité et la corruption » (Simmel, 1950, p. 44). En tant que tel, « le secret est [...] l’expression sociologique de ce qui est moralement mauvais » (Simmel, 1950, p. 331).

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Il est cependant simplificateur d’envisager le secret qui entoure l’avortement comme le produit de la nature (multi)transgressive de cet acte. Les théoriciens les plus récents pensent que l’on comprend mieux les secrets en les conceptualisant comme le produit de conflits plutôt que comme le produit de transgressions : « Les conflits d’intérêts entre individus, groupes, et valeurs […] engendrent des processus d’interactions sociales incluant le contrôle de l’information (c’est à dire, le secret.) » (Tefft, 1980, p. 63). L’opposition frontale de certains groupes d’individus aux normes sociales dominantes et aux lois (la transgression), et les secrets qu’elle génère, ne constituent ainsi qu’une partie des conflits créateurs de secrets. Toute relation entre des groupes sociaux aux intérêts divergents génère des secrets : ainsi, une concurrence entre des laboratoires ou une guerre entre deux pays incitent les acteurs à garder secrètes certaines informations.

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En définitive, pour ces auteurs, les secrets résultent de la nature conflictuelle et contradictoire des systèmes de sens. En effet, « les systèmes sociaux sont mal intégrés et assaillis de contradictions » (Tefft, 1980, p. 50). Garder le secret constitue une des stratégies ouvertes aux individus qui entreprennent des actions en se référant à plusieurs modèles sociaux de prise de décisions contradictoires. La complexité des modèles de référence est due à la superposition, dans la même sphère sociale, d’espaces, de temps et d’affiliations distinctes. « Le problème (du secret) est simplement celui de la possibilité pour les individus de légitimer leurs affiliations à des normes distinctes des normes formellement instaurées par l’ordre social explicite […] Il ne s’agit pas seulement du phénomène de l’hypocrisie sociale, du discours entre les discours et les actes. L’enchevêtrement des appartenances et des cercles divers de la vie sociale qui se situent à des niveaux, en des espaces et sur des périodes différentes implique des comportement qui se réfèrent « secrètement » à des modèles distincts » (Couetoux et al., 1981, p. 32).

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Dans cette perspective, on peut considérer que les jeunes filles, leurs partenaires ou entourage familial, et les praticiens de l’avortement au Burkina Faso gardent le secret sur cette pratique parce qu’ils défendent des intérêts ou des points de vue qui ne font pas l’objet d’un consensus social. Dans cet espace social, nous l’avons vu, la sexualité hors mariage, l’utilisation de la contraception par les jeunes, et les grossesses hors mariage font l’objet d’enjeux et de représentations conflictuelles. On peut avancer que l’objet de ces conflits, qui opposent jeunes et vieux, hommes et femmes, patients et praticiens, porte sur les modalités d’une entrée en conjugalité en pleine mutation (Bledsoe et Pison, 1994, Locoh, 2002). Les jeunes d’Afrique de l’Ouest aspirent aujourd’hui, surtout en ville, à une conjugalité amoureuse choisie, et à une vie sexuelle avant le mariage ; leurs familles voudraient cependant continuer à privilégier certains aspects du système des mariages arrangés, qui tisse des liens sociaux entre groupes, mais implique un contrôle de la sexualité des jeunes par les vieux (Lesthaeghe, 1989, Poirier et Guiella, 1996). Ces tensions entre logiques sociétales divergentes sont résolues, au niveau individuel, par le recours à l’avortement en cas de grossesse pré-maritale, et par le maintien d’un secret autour de l’avortement.

LES SECRETS : DES PAROLES QUI CIRCULENT ET DES SYSTÈMES DE PROTECTION

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Dans la perspective d’appliquer à l’avortement les analyses des sociologues qui ont travaillé sur le secret, nous nous attacherons plus particulièrement à montrer comment deux mécanismes propres aux secrets – le secret comme parole qui circule, le secret comme système de protection (Couetoux, 1981, Teft, 1980) – participent effectivement de la configuration du processus d’avortement au Burkina Faso, depuis la découverte de la grossesse jusqu’à la gestion d’éventuelles complications.

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Les secrets sont des paroles qui circulent : cet apparent paradoxe met en évidence la nature conflictuelle et sociale du secret. Nous l’avons vu, les individus gardent le secret sur certaines informations lorsqu’ils défendent une position ou des intérêts qui ne font pas l’objet d’un consensus social ou, ce qui n’est pas fondamentalement différent, lorsqu’ils sont en prise avec un groupe aux positions adverses : quel que soit le cas de figure, le secret est partagé entre individus du même bord, et reste caché aux autres. « Le secret peut être considéré à la fois comme la délimitation d’un champ de connivence et comme le mode d’expression et de transmission de messages à un niveau donné de la configuration sociale » (Couetoux p. 19,1981). Le secret ne peut être que partiel.

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Nous étudierons, dans le cas de l’avortement au Burkina Faso, ce qui pousse les femmes à divulguer un secret qu’elles voudraient absolu. Elles sont probablement amenées à parler de leur grossesse accidentelle au moment de la décision d’avorter, puis lorsqu’elles cherchent à accéder aux services d’avortement clandestins ainsi que pour faire face aux coûts de l’avortement. On peut supposer que le nombre et le type d’interlocuteurs qu’elles mettent au courant varient en fonction de leur contexte relationnel : plus elles ont d’amies personnelles, moins elles seront obligées de mobiliser leur famille (par rapport à laquelle elles sont en transgression) ; plus le partenaire est engagé dans la relation, et plus elles pourront s’appuyer sur lui et son réseau. Nous faisons également l’hypothèse que les capitaux économiques, sociaux, ou personnels des femmes leur permettent de limiter le nombre d’intermédiaires dans la recherche d’un avorteur et d’éviter les complications, source de publicité. On peut supposer que les prestataires parlent de leur activité pour s’attirer une clientèle ; nous faisons l’hypothèse que leur désir de publicité sera fortement limité par la crainte de poursuites judiciaires.

MÉTHODOLOGIE

L’auteure, en collaboration avec Abdoulaye Ouédraogo de l’Unité d’Enseignement et de Recherche en Démographie (UERD) de l’Université de Ouagadougou, a recueilli des données qualitatives sur le recours à l’avortement dans trois sites du Burkina Faso : à Bangr-weogo (nom fictif) un village relativement proche de la ville (environ 25 km de Ouagadougou) en 2000, ainsi que dans un quartier périphérique et un quartier central de Ouagadougou en 2001.

L’enquête au village visait à identifier les prestataires d’avortement et les méthodes d’interruption utilisées. Treize interlocuteurs privilégiés ont été identifiés après une immersion longue dans le milieu étudié : 4 mois d’observation participante préalable par l’auteure, 4 années d’enquêtes qualitatives dans la région pour son collaborateur. Les interlocuteurs retenus étaient diversifiés du point de vue du sexe et de l’âge, et du quartier (saka) de résidence : il s’agissait d’amis et de voisins, mais aussi de personnels de santé. Au cours d’entretiens informels, ces interlocuteurs nous ont révélé avoir eu recours à l’avortement, connaître des cas d’avortement, ou en avoir traité dans leur pratique professionnelle ; nous avons ainsi abordé la question du recours à l’avortement tant du point de vue de l’offre que de la demande.

L’enquête en ville visait à comprendre plus précisément l’implication des réseaux sociaux dans le processus d’avortement. Trente entretiens semi-directifs ont été effectués auprès d’interlocuteurs des deux sexes, d’âges variés, habitant dans deux zones urbaines contrastées. Ils étaient invités à décrire en détail les « histoires d’avortement » dont ils avaient connaissance, les leurs ou celles d’amis ou de parents proches, soit en tout 35 cas d’avortement. Les réponses faisaient l’objet d’une prise de note pendant l’entretien. Ici, nous avons abordé la question de l’avortement du seul point de vue de la demande.

L’analyse qui suit est basée sur le contenu dactylographié de ces trente entretiens et sur les échanges avec les treize informateurs au village, consignés dans un cahier de terrain ethnographique.

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Les secrets sont aussi des systèmes de protection de l’information (Teft, 1980). Nous verrons comment les mécanismes de défense du secret participent de la gestion de l’avortement au Burkina Faso : en mettant en évidence les logiques qui sous-tendent le choix des interlocuteurs décrits dans l’analyse précédente nous examinerons en quoi ces choix permettent de protéger le secret. Nous faisons l’hypothèse que la probabilité de fuites est fonction des ressources des détenteurs du secret : on trahit moins souvent ceux dont on est le débiteur ou que l’on redoute. On peut supposer également que l’ampleur de la divulgation du secret de l’avortement est modulée par l’intensité du commérage dans les réseaux de relations concernés. En particulier, on peut penser que la force des ragots varie en fonction de la densité de ce réseau : le secret de l’avortement sera peut-être connu de tous au village, mais non en ville, où les réseaux de relations sont à la fois plus distendus et plus fragmentés.

1. LA CIRCULATION DE LA PAROLE SUR L’AVORTEMENT

1.1. LE PARTENAIRE : UN ACTEUR INCONTOURNABLE, MAIS SOUVENT « COURANT D’AIR »

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Le partenaire est un acteur incontournable du processus d’avortement, même s’il quitte souvent assez rapidement la scène. En effet, toute grossesse implique un géniteur, qu’il se situe ou non dans une relation en devenir. Une femme ne connaît pas a priori la réaction que la grossesse accidentelle va susciter chez son partenaire. Va-t-il accepter la grossesse ? Cet événement va-t-il confirmer ou modifier, voire rompre la relation ? Une grossesse accidentelle est comme une question ouverte pour la femme qui la découvre, et la réponse qu’elle va y apporter dépend en grande partie de la réaction de son partenaire.

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Dans la majorité des cas d’avortement que l’on nous a racontés à Ouagadougou, les femmes confrontées une grossesse accidentelle en parlent d’abord à leur partenaire. Mamadou, un jeune célibataire sans emploi qui ne songe pas encore à se marier, a des rapports sexuels avec une jeune amie du même milieu social que lui. Ils se protègent d’une grossesse en pratiquant l’abstinence périodique. Lorsque la jeune fille tombe enceinte, elle en parle d’abord à Mamadou, qui commence par rejeter la responsabilité du problème sur elle. Il sera finalement solidaire de sa décision d’avorter, et l’aidera à trouver un avorteur, après avoir été témoin de l’échec de ses propres démarches.

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« Ce sont les filles mêmes qui nous créent les problèmes ; d’abord [ma co-pine] m’avait dit que ce n’était pas dangereux, qu’elle avait bien compté (les jours pour l’abstinence périodique). Maintenant, après un mois, elle vient me dire que ce n’est pas venu (en parlant des règles). »

Mamadou, 26 ans, célibataire, quartier non loti, chômeur, a été à l’école jusqu’au CE2.

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Deux modèles de prises de décision se dégagent selon que les partenaires parviennent ou non à se mettre d’accord. Dans le premier cas de figure, les deux partenaires sont d’accord pour l’avortement (ou peuvent être d’accord pour poursuivre la grossesse, mais nous n’avons pas recueilli de données sur cette issue là) : l’homme reste alors impliqué dans la suite du processus d’avortement. Mais ce n’est pas toujours le cas immédiatement. Ainsi, Bougma, un jeune homme au chômage qui habite, lui aussi, un quartier non loti de Ouagadougou, est vivement contrarié lorsqu’il apprend la grossesse de sa copine, qui elle, songe apparemment plutôt à fonder une famille. Ils sont donc en désaccord, et commencent par se disputer. Lorsque la co-pine de Bougma lui demande de l’argent pour les consultations pré-natales, il refuse. Devant son incapacité manifeste à assumer son rôle de père, elle finit par se ranger à l’avis de Bougma ; cette fois, tous deux sont d’accord pour l’avortement. Bougma aidera activement sa copine à trouver un avorteur.

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« Depuis que [ma copine] est tombée enceinte, tout est gâté, même demander 5 F à quelqu’un, je ne peux pas ; ça c’était grossesse de malheur. Après nous nous sommes bagarrés. On ne se parlait plus durant un mois. Après elle m’a demandé de l’argent pour aller se faire contrôler, peser, pour acheter des médicaments, tout ça [pour le suivi prénatal]. Où est-ce que je vais avoir l’argent ? Donc elle a décidé d’avorter. »

Bougma, 23 ans, célibataire, habite un quartier non loti, non scolarisé, chômeur.

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Dans le deuxième cas de figure, les partenaires n’arrivent pas à se mettre d’accord sur le devenir de la grossesse ; la décision d’avorter (ou de ne pas avorter, mais nous n’avons pas de données ici sur les naissances des mères célibataires) est alors prise unilatéralement par la femme. L’homme sera absent du reste du processus d’avortement.

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Ainsi, la nièce de Farida, célibataire, avait un amant plus âgé, déjà marié, avec lequel elle n’envisageait manifestement pas de futur conjugal. Lorsqu’elle tombe enceinte de lui, la situation lui paraît catastrophique car ses parents ne sont pas au courant de la relation. Lorsqu’elle se tourne vers son ami, celui-ci ne veut pas qu’elle avorte. La querelle devient violente ; la jeune femme se sauve, prend sa décision seule, et sollicite l’aide de sa sœur pour parvenir à avorter.

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« Paraît-il que [ma nièce] pleurait quand elle s’est rendue compte de la situation, elle savait qu’on allait la frapper. Elle est partie voir son gars qui était déjà marié, (…) et le type ne voulait pas qu’elle avorte et l’a même menacée de mort si elle tentait d’avorter. Donc elle a fui pour venir chez sa grande sœur ici à Ouagadougou, et sa grande sœur à décidé de l’aider à avorter. »

Farida, 25 ans, mariée, habite un quartier non loti, ménagère.

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Dans le cas suivant aussi, la réaction du partenaire signifie sa sortie du processus ’avortement, en même temps d’ailleurs que sa sortie de la vie de la jeune fille. line aimerait bien épouser son ami, mais lui n’est pas dans les mêmes dispositions. orsque survient une grossesse, elle sait bien qu’il ne lui proposera pas de l’épouser. uite à une confrontation avec son copain qui confirme cette intuition, elle décide ’avorter seule, et se débrouillera sans lui pour obtenir un avortement.

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« Quand je me suis rendue compte que j’étais enceinte, j’ai failli devenir folle parce ce que je ne suis pas mariée et je venais juste de faire des histoires avec mon copain à cause des fiançailles qu’il ne voulait pas faire. (…) Mon partenaire, il était indifférent quand il a appris la nouvelle, et c’est moi qui ai décidé d’avorter parce que je me suis rendu compte qu’il ne voulait pas de moi. »

Aline, 25 ans, célibataire, habite un quartier non loti, élève.

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Lorsqu’une femme sait que son ami ne sera pas d’accord avec elle pour l’avorement, et qu’elle a les moyens de gérer la situation seule, elle peut décider de ne pas e mettre au courant : le partenaire ne partagera alors jamais le secret de l’avorteent. Ainsi, les amies de Darlène, une jeune femme « débrouillarde » du centre ville ui a un petit emploi et quelques ressources, déclarent ne pas toujours informer leur artenaire lorsqu’elles sont confrontées à une grossesse accidentelle.

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Q : Pourquoi [tes amies] n’ont rien dit à leur copain ?

R : Parce que si tu tombes enceinte d’un monsieur aujourd’hui, il ne va jamais

te dire d’avorter. […] Tu avortes sans rien lui dire. Il va seulement constater

que tu es malade et c’est tout. »

Darlène, 25 ans, célibataire, habitant un quartier loti,

travaille dans un secrétariat.

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Avoir des ressources propres (économiques et relationnelles) permet ainsi à une femme d’économiser ses paroles, de les utiliser à bon escient, et de ne pas mettre le partenaire au courant du secret de l’avortement lorsqu’elle sait qu’il ne lui sera d’aucun secours, voire qu’il s’y opposera.

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Le dialogue avec le partenaire (et la décision de le mettre dans le secret ou non) au moment de la grossesse accidentelle est malaisé, parce qu’il pose la question du devenir de la relation pour ces couples qui ne sont pas, le plus souvent, officialisés. Nous l’avons vu, l’entrée en vie conjugale est un virage difficile à négocier en Afrique de l’Ouest urbaine aujourd’hui : ces récits d’avortement montrent clairement le fossé qui sépare les aspirations des femmes et des hommes en la matière. Le mariage est la principale source de revenus des femmes en ville [9]  Traditionnellement, en milieu rural, une femme représente... [9]  : cette contrainte a pour effet d’alourdir considérablement les enjeux du marché matrimonial. Ainsi le manque de solidarité de la majorité des jeunes couples Ouagalais devant la décision à prendre en cas de grossesse accidentelle est tout à fait révélateur de l’existence, dans ce contexte, d’un marché matrimonial traversé par des logiques de genre antagonistes. Les jeunes femmes s’engagent souvent dans des relations sexuelles pré-maritales en pensant avoir trouvé un mari potentiel (comme Aline ou la copine de Bougma), ou pour bénéficier des ressources que procure un ami plus âgé (la nièce de Farida) ; à l’inverse, les jeunes gens semblent moins souvent vouloir (ou pouvoir, faute de situation) envisager un engagement à long terme lourd à porter. La survenue d’une grossesse accidentelle cristallise cet antagonisme (Bajos et Ferrand, 2002). Cette dépendance féminine s’inscrit de plus aujourd’hui dans un contexte de crise économique : malgré une scolarisation accrue, les jeunes hommes (comme Bougma) peinent à accéder au marché du travail, le secteur privé n’ayant guère compensé la raréfaction des emplois étatiques qui a suivi les ajustements structurels de la fin des années quatre-vingt.

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Ces récits d’avortement montrent également clairement le fossé qui sépare les nouvelles aspirations des jeunes en matière de sexualité et de conjugalité de leur réalisation. Le réseau familial reste la meilleure façon de gérer les aléas de la vie ou de trouver des appuis quand on n’a pas d’emploi rémunéré (et même après) : les jeunes peuvent difficilement se passer de l’aide de leurs aînés, et leur marge de manœuvre reste limitée, en matière d’entrée en conjugalité comme dans d’autres domaines de vie. Ainsi, l’interdit sur la sexualité des jeunes garde une force tout à fait concrète : les jeunes qui ont des rapports sexuels (garçons ou filles) expriment leur crainte des parents, et ont peur (comme Farida) d’être maltraités lorsqu’on découvre qu’ils ont eu des rapports hors mariage. L’abstinence périodique et le préservatif sont les méthodes contraceptives les plus souvent évoquées dans les entretiens (comme on le voit dans le cas de Mamadou). Cette difficulté d’accès à la contraception médicale semble provenir à la fois du refus de certains services de planning familial de recevoir les jeunes non mariés, et de la crainte de ces derniers de s’y présenter au vu de tous.

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On voit donc que la sexualité des jeunes, leur accès à la contraception, et les grossesses accidentelles sont l’objet de tensions tant au niveau des couples – les hommes et les femmes n’ayant pas les mêmes attentes –, qu’au niveau des relations entre parents et enfants et entre professionnels de santé et clients, qui ne partagent pas la même vision de la sexualité et de l’autonomie à accorder aux jeunes (Bajos et Ferrand, 2002). Le maintien du secret sur les relations sexuelles, sur la grossesse hors mariage et sur l’avortement, vise à protéger les jeunes de l’opprobre et des représailles de leurs parents, de leur famille, des prestataires de santé, voire du partenaire avec lequel la jeune fille n’a pas de visée matrimoniale.

1.2. LES AUTRES ACTEURS DE LA PRISE DE DÉCISION

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Dans la plupart des cas, une ou plusieurs personnes sont consultées en plus (ou à la place) du partenaire au moment de la prise de décision. Il s’agit la plupart du temps des amies de la femme (parfois des amis de l’homme lorsqu’il est impliqué dans la recherche d’une solution) ou d’une de parentes proches de la femme, typiquement sa sœur ou sa mère. Les pairs qui interviennent à ce moment-là semblent jouer un rôle de médiateur dans la relation du couple. Le récit d’Aboubacar en fournit un exemple. Ce jeune étudiant habite au centre ville ; lorsque la copine d’un de ses amis proches tombe enceinte, elle vient le trouver lui (et non son ami), en lui demandant de parler de la grossesse à ce dernier. Aboubacar s’acquitte de sa mission, et les deux partenaires tombent d’accord pour avorter.

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« Q : Quelle était sa réaction quand [la copine de ton ami] s’est rendue compte

qu’elle était enceinte ?

R : Sa réaction, elle voulait avorter.

Q : À qui en a t-elle parlé ?

R : À moi.

Q : Quelle a été la réaction de son copain ?

R : Son copain était favorable. Elle m’avait même envoyé aller convaincre son

gars. Il était favorable. »

Aboubacar, 22 ans, célibataire, habite un quartier loti, étudiant.

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Les parentes de la femme (sœur ou mère), lorsqu’elles sont sollicitées, jouent souvent un rôle important dans le processus de décision, au point parfois de se substituer aux partenaires. Les parentes interviennent particulièrement lorsque la jeune fille ou le couple manque de ressources, ou que la jeune fille se retrouve seule face à la situation. Martine, une vendeuse d’eau qui habite au centre ville, raconte ainsi l’avortement de sa jeune voisine : cette fille sortait avec un camarade d’école, lorsqu’une grossesse accidentelle est survenue. Le jeune couple, totalement démuni, se tourne vers la mère de la jeune fille, qui décide de l’avortement, et prend la suite des événements en main.

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« Q : Quelle était la réaction du copain [de ta voisine de cour] ?

R : Il voulait qu’elle avorte puisque lui aussi il était élève. La grossesse a surpris le gars.

Q : À qui se sont-ils adressés pour avoir des renseignements ?

R : Ils ont parlé à la maman de la fille. Puis la maman de la fille a convoqué le garçon. Il a reconnu la grossesse. Mais il a dit à la maman de la fille qu’il allait la faire avorter. La maman était d’accord » Martine, 20 ans, célibataire, habite un quartier loti, vend de l’eau.

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L’intervention des parentes reste assez rare : lorsque les jeunes filles ont des ressources propres (et plus particulièrement un réseau d’ami(e)s expérimenté(e)s et débrouillard(e)s), elles font l’économie de la parole aux parentes proches, même lorsque le dialogue avec le partenaire est difficile ou qu’il les laisse tomber.

1.3. LE PRESTATAIRE : L’AUTRE ACTEUR DE L’AVORTEMENT

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Sur l’ensemble des cas que nous avons documentés, rares sont les interruptions de grossesses obtenues sans l’aide d’un avorteur [10]  Quelques plantes ont des propriétés abortives, et ce... [10]  : que ce soit en ville ou au village, nos données indiquent que la très grande majorité des femmes passent par un prestataire pour effectuer leur avortement. Le praticien est donc l’autre acteur incontournable de l’avortement [11]  La plupart de ces avorteurs, qu’il s’agisse de personnels... [11] .

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Le prestataire est amené à partager le secret de sa pratique en quelques circonstances limitées. Tout d’abord, lorsqu’il consent à faire des avortements, il révèle son activité à sa cliente, éventuellement au partenaire, qu’il peut d’ailleurs même exiger de mettre au courant. Ainsi, lorsque la camarade de Gilles obtient un rendez-vous chez un avorteur, il lui demande de venir avec son partenaire (comme ce dernier s’est défilé, c’est Gilles qui assumera brièvement le rôle du partenaire).

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« Q : Comment [ta camarade] a-t-elle trouvé de l’aide (des renseignements pour avorter) ?

R : Je suis contre l’avortement […]. En fait, c’est elle qui a eu l’information auprès des amis qui lui ont dit que dans telle clinique on fait l’avortement, et on est parti. Arrivés, le médecin a insisté pour voir l’auteur de la grossesse, sinon il ne fait pas. Et, d’un coup je vois la porte qui s’ouvre et la fille me montre du doigt au médecin et ensuite la porte s’est refermée et le tour était joué. »

Gilles, 25 ans, célibataire, habitant un quartier loti, communicateur, ressortissant d’un autre pays de la sous-région, qui ne sortait pas avec la camarade dont il parle ici.

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Cette précaution, rencontrée à plusieurs reprises dans nos données, permet au prestataire de se protéger des représailles éventuelles du premier prestataire impliqué dès le début dans l’affaire ; il pourra difficilement se retourner contre l’avorteur en cas de problème.

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Par ailleurs, l’avorteur, le plus souvent un membre du corps médical moderne ou traditionnel, demande parfois à ses collègues d’être ses rabatteurs. Ainsi, il est apparu petit à petit que ma logeuse au village, Tantie, accoucheuse traditionnelle, jouait un rôle de rabatteuse pour son voisin, le tradipraticien-avorteur, qui se trouvait être également un de ses parents éloignés. Le tradipraticien nous a expliqué lui-même le rôle de Tantie le jour où il nous a remis son produit abortif :

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« Les gens, quand ils ont besoin de ça [le produit abortif à base de graines qu’il nous montre], ils viennent me voir, et moi je vais chercher ça. Mais les gens ne savent pas que ce sont ces graines, parce que je ne leur dit pas. Tantie même, elle accompagne des gens chez moi, parce qu’elle sait que j’ai ça. Est-ce que c’est elle qui vous a dit que j’avais ça ? » Abdoulaye, homme, marié, la cinquantaine, habitant au village, tradipraticien.

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Les prestataires d’avortements ne parlent de leur pratique à personne en dehors de leurs clientes et de leurs complices ; bien plus que les femmes, ils sont tenus au secret par la crainte de la loi. C’est le bouche à oreille qui leur amène des clientes.

1.4. LA RECHERCHE DES SERVICES D’AVORTEMENT

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Lorsque la femme (ou le couple) s’est décidée(é) à avorter, elle est (ou ils sont) confrontée(és) à la tâche de trouver un avorteur ou un abortif par ce biais du bouche à oreille : dans un contexte de clandestinité, les services d’avortement n’ont pas pignon sur rue, et l’instabilité de ces services (les avorteurs vont et viennent, exercent ici ou là, partent en retraite, ou meurent) ne fait que compliquer la tâche des demandeurs d’avortement (Howell, 1969). La majorité de nos interlocuteurs, bien qu’ils se montrent relativement savants sur les méthodes d’avortement disponibles, ne savent pas où s’adresser pour réaliser une interruption. Ce qui les obligent à sortir du secret : pour accomplir cet acte qui doit rester clandestin, il leur faut parler. Que ce soit au village ou en ville, les femmes (les couples) demandent à leurs relations de les aider à localiser et à accéder à ces services. Ainsi, au village, Karim raconte comment sa femme a trouvé un avorteur grâce à une de ses amies.

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« Q : Comment est-ce que votre femme a eu son médicament traditionnel pour

avorter ?

R : C’est une femme du village, une amie de ma femme, qui lui a donné de

mauvais conseils. (..) À mon avis, c’est cette femme qui est responsable [de

l’avortement]. C’est [auprès d’un tradipraticien de] Bangr-weogo qu’elles ont

obtenu le médicament. »

Karim, marié, la trentaine, habitant au village,

vend des médicaments au marché.

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Salimata, une voisine au village, remarqua que sa fille non mariée était enceinte. Pour trouver un avorteur, elle confia son secret à un certain nombre de relations, qu’elle pensait à la fois susceptibles d’être au courant de méthodes d’avortement, et discrètes : elle alla voir en particulier l’accoucheuse traditionnelle, et moi-même. À mon grand soulagement, elle déclina mon offre d’emmener la jeune fille en ville (j’eusse dû me lancer moi-même dans les affres de la recherche d’un avorteur sérieux). Ma logeuse refusa de l’aider. Finalement, la jeune fille déménagea chez son petit ami quelques villages plus loin, et l’affaire se solda par un mariage et une naissance.

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À Ouagadougou, la recherche des services d’avortement passe également par la mobilisation du réseau social, et donc par la levée partielle du secret. En examinant les histoires d’avortement racontées par nos interlocuteurs Ouagalais, on constate que le(s) demandeur(s) d’avortement parviennent rarement à se faire avorter en sollicitant à l’aveuglette des tradipraticiens ou du personnel de santé qu’ils ne connaissent pas. Le réseau fonctionne de proche en proche. Ce n’est que lorsque l’agent de santé ou le guérisseur est un ami ou un parent que les demandeurs font l’économie d’un intermédiaire. Ainsi, Alizetta, une jeune fille qui va à l’école et qui habite au centre de Ouagadougou, raconte comment sa cousine et son petit ami ont bénéficié d’une filière directe d’accès à l’avortement grâce à un ami gynécologue.

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« Q : À qui [ta cousine et son copain] se sont-ils adressés pour faire

l’avortement ?

R : Ils sont allés directement voir un de leurs amis qui est gynécologue, et il

les a aidé. »

Alizetta, 15 ans, célibataire, habitant un quartier loti, élève.

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Mais dans la grande majorité des cas, les amies et amis du couple sont sollicités pour trouver un avorteur, ce qu’illustre le récit de Mamadou, jeune homme des quartiers non lotis avec qui nous avons déjà fait connaissance.

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« [Ma copine] a commencé par les comprimés [nivaquine], mais elle avait peur, parce que c’était trop amer, elle n’en voulait pas, elle a traîné jusqu’à un mois et demi, je lui ai donné 2500 F pour les racines, là aussi rien à faire ; sa copine l’a amenée chez un autre guérisseur, elles ont payé 6000 F que j’ai remboursés après, elle m’a dit qu’elle sentait que ça allait sortir, nous tous, nous étions contents et puis plus rien. Ça fait déjà deux mois et quelques jours maintenant. Ah moi, j’ai vu que si on ne frappe pas fort ça risque d’être grave, je l’ai expliqué à mon copain mécanicien qui en a parlé à d’autres amis et ils lui ont montré [l’agent de santé de] Lafitenga. Ils l’ont conduit là-bas pour qu’il repère la place pour moi, et deux jours plus tard lui, la fille et moi nous sommes partis vers 15 heures ; or le type travaille la nuit seulement, vers 19 heures, on a attendu jusqu’à 23 heures, on a pu passer et tu sais combien j’ai payé ? 15 000 balles, s’il te plaît. »

Mamadou, 26 ans, célibataire, habite un quartier non loti, chômeur.

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Le récit de Mamadou met en avant plusieurs caractéristiques de l’accès aux serices d’avortement clandestin au Burkina Faso. Plusieurs tentatives peuvent être néessaires à l’interruption de la grossesse. Comme ailleurs, le degré d’urbanité/centraité est lié à la facilité d’accès aux services d’avortement au Burkina Faso : alors que a grande majorité des démarches évoquées par les habitants du quartier central ont bouti à la première tentative (comme dans le cas de la cousine d’Alizetta), les itinéaires s’allongent nettement pour ceux qui logent dans les quartiers périphériques de uagadougou. Au village, certaines des recherches que l’on nous a racontées ’aboutissent tout simplement pas. On voit aussi que l’échec d’une première, voire ’une seconde tentative oblige le demandeur à mettre un nombre plus important de ens au courant : si l’on peut « frapper fort » dès le début (ce qui suppose des resources financières et relationnelles certaines), pour reprendre l’expression de Maadou, on peut faire l’économie de bien des paroles.

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L’histoire de Mamadou illustre un autre point intéressant qui ressort de nos donées : il semble que plus la recherche dure, et plus le choix des interlocuteurs va ans le sens d’une masculinisation. Si la jeune femme enceinte s’adresse en premier ses amies et parentes, les hommes de l’entourage, les amis de la femme ou du partenaire (quand il est lui-même partisan de l’avortement), ne sont sollicités que lorsque ce premier cercle n’a pas trouvé de solution. En d’autres termes, la parole, qui est limitée à un groupe féminin en début de recherche d’avortement (sauf bien sûr en la personne du partenaire), tend à dépasser cette limite et à se masculiniser lorsque la recherche d’un avorteur dépasse les ressources des premières interlocutrices.

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Trouver un prestataire est une première démarche ; il faut ensuite trouver des fonds pour payer l’avortement. De quelques milliers de francs CFA pour des potions traditionnelles ou des produits abortifs plus ou moins efficaces, les prix peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers de francs CFA pour les injections faites par des agents de santé, et jusqu’à 100 000 francs CFA voire 200 000 francs CFA pour les curetages faits dans de bonnes conditions d’hygiène. Sachant qu’un salaire mensuel de bonne ou de gardien se situe entre 20 000 et 40 000 francs CFA (niveau de salaire que l’on pourrait comparer au salaire minimal en France, mais qui concerne davantage d’individus), un avortement médicalisé (mêmes dans de mauvaises conditions) s’avère hors de prix pour les couches sociales les plus défavorisée de la population. Au village, où la source principale de revenus est la vente de produits agricoles, les individus ne disposent que de peu de liquidités ; les prix des avorteurs, même ceux qui proposent des méthodes médicales, ne dépassent alors pas 10 000 francs CFA. Rassembler ces sommes n’est pas une mince affaire. Cependant, nos données montrent que le recueil de fonds n’implique pas la levée du secret. La plupart du temps, les jeunes femmes demandent de l’argent aux parents plus âgés (voire au partenaire, quand il n’est pas mis au courant) sous des prétextes fallacieux : les urgences financières sont nombreuses au Burkina Faso, et n’importe quelle maladie est susceptible d’engendrer une demande de cette sorte. Les garçons font de plus des collectes auprès de leurs amis proches, qu’ils se devront d’aider quand ils seront à leur tour dans le besoin.

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Ainsi, on voit que même si l’information sur l’avortement est assez largement diffusée, elle l’est dans des segments bien précis du réseau social du couple, segments que nous avons définis. La circulation de l’information sur les avortements se conforme donc à un des mécanismes des secrets : les secrets sont des informations qui circulent dans une partie circonscrite d’un réseau social (Couetoux, 1981, Teft, 1980).

2. PROTÉGER LE SECRET DE L’AVORTEMENT

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La question est de savoir pourquoi se sont surtout les individus de sexe féminin et surtout les amis proches qui sont mis au courant, et comment la circulation d’information sur les cas d’avortement reste confinée au segment de réseau initialement sollicité. En d’autres termes, nous allons maintenant analyser les mécanismes qui protégent le secret des avortements. Contrairement aux logiques de paroles, qui concernent surtout la demande d’avortement, les systèmes de sécurité pour défendre le secret sont mis en place du côté de la demande comme de l’offre.

LES SYSTÈMES DE SÉCURITÉ DES DEMANDEURS D’AVORTEMENT

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La manière la plus simple de protéger un secret que l’on veut partager est de réserver ses confidences à un intime. « L’intimité implique une relation d’exclusivité, dans laquelle les informations personnelles sont protégées, et ne sont partagées qu’entre les personnes qui participent à la relation » (Victor, 1980, p. 101). L’échange de secrets et d’informations intimes participe à son tour à la construction de relations de confiance. De simples connaissances ne s’engagent pas dans la révélation de leur personne intime (Simmel, 1906). Gilles, l’étranger que nous avons déjà rencontré, nous explique ainsi qu’on ne parle d’avortement à Ouagadougou qu’avec quelqu’un que l’on connaît bien, c’est-à-dire avec qui on a une relation d’intimité.

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« Pour contacter la personne qui fait l’avortement, généralement, l’information circule de bouche à oreille. C’est dans le cercle des amis et des cousines qu’on trouve l’information parce que généralement, on ne peut pas se confier à quelqu’un qu’on ne connaît pas. C’est ce dernier qui conduit généralement vers celui qui fait les avortements. Lui, il ne peut servir que de pont, un intermédiaire direct entre la personne qui fait l’avortement et celle qui veut avorter. »

Gilles, 25 ans, célibataire, habitant un quartier loti, communicateur.

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Ce mécanisme de protection explique pourquoi les femmes qui cherchent à avoir un avortement au Burkina mettent surtout au courant des femmes (plutôt que des hommes) et des pairs : ce sont les deux catégories d’individus avec lesquelles elles sont les plus susceptibles de partager une relation d’intimité. Une relation d’intimité requiert en effet la réciprocité des confidences ; or, une telle réciprocité n’est possible qu’entre individus qui partagent une similitude de positions.

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Une autre stratégie de protection est de ne parler qu’avec des personnes « coupables » de la même transgression. Les interlocuteurs seront alors liés l’un à l’autre par la connaissance de leur secret mutuel. Ainsi, « les conjurateurs […] sont entièrement livrés les uns aux autres dans une dépendance d’autant plus complète que le secret est plus dangereux » (Couetoux, 1981, p. 21). En ce qui concerne l’avortement clandestin, il s’agit de personnes qui ont déjà eu un avortement elles-mêmes, comme nous l’explique Georges, un tailleur d’un quartier périphérique de Ouagadougou.

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« Pour contacter la personne qui fait les avortements, les femmes se confient généralement à (..) leurs amies qui ont déjà eu à pratiquer une chose pareille, et c’est parti ».

Georges, 36 ans, marié, habitant un quartier non loti, tailleur.

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Les personnes impliquées dans le commerce des avortements, même de loin, sont également des gens en qui on peut avoir confiance. Ainsi, au village, on vient souvent voir Saibou pour lui demander des informations depuis qu’il a travaillé au dispensaire (où le personnel de santé fait des avortements sous le manteau). Comme il le dit lui-même, cela incite ses interlocuteurs à la confiance.

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« Q : Comment ça se fait que les gens viennent vous parler de leurs avortements ? R : (…) C’est un secret [à garder], c’est pour ça qu’on vient me voir… Comme on a une relation de confiance … parce que je travaille dans la santé. » Saïbou, homme, marié, la trentaine, habitant au village, marchand ambulant sur les marchés, a travaillé quelques temps au dispensaire.

2.1. LES SYSTÈMES DE SÉCURITÉ DES AVORTEURS

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Les prestataires d’avortement, encore plus que les femmes qui y ont recours, doivent maintenir le secret sur leur pratique, quoique eux se soucient évidemment moins de leur réputation en matière de mœurs sexuelles que des poursuites judiciaires. Ils ont pour cela plusieurs moyens à disposition. Le plus important est le mécanisme de transgression partagée. Tous leurs clients ont intérêt à taire le nom de leur avorteur : avouer connaître un avorteur, c’est pratiquement s’accuser soi-même ou l’un de ses proches d’avoir eu un avortement. Un autre mécanisme de protection des prestataires consiste en la possibilité de faire intervenir des personnes bien placées dans l’administration, la police ou la justice, dont ils ont éventuellement avorté les filles ou les épouses. Lorsqu’un avortement tourne mal, par exemple lorsqu’une femme décède et que sa famille veut engager des poursuites, l’avorteur peut alors mobiliser, pour se tirer d’affaire, ces relations qui lui sont liées par une transgression commune. Les arrestations pour avoir effectué un avortement se soldent ainsi rarement par une condamnation au Burkina Faso.

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Mais le moyen le plus efficace est le filtrage de la clientèle. Ainsi, les avorteurs se gardent d’accepter un client pour lequel ils n’ont aucune garantie. Sécou, un jeune coiffeur illettré qui a de nombreux succès féminins au village, s’est vu éconduire par l’avorteur qu’il sollicitait. Lorsque l’une de ses copines tombe enceinte, il se renseigne dans son entourage, et entend dire que des avortements se font au dispensaire. Un des nos informateurs privilégiés, ex-employé du dispensaire, nous a décrit avec précision les avortements réalisés dans ce centre de santé, et nous avons pu recouper ses informations avec plusieurs autres sources. Mais cette « spécialisation » n’est connue au village que des gens qui ont eu recours à ces services. Ayant réussi à dénicher cette information, Sécou se présente au dispensaire, et expose son problème. Mais comme il n’est pas « accompagné de la bonne personne », c’est-à-dire d’une personne en qui l’infirmier a confiance, et qui serait garante de sa discrétion, l’infirmier refuse de reconnaître qu’il fait des avortements. L’infirmier a eu fin nez d’ailleurs, car le coiffeur a été un des seuls jeunes hommes du village à nous parler directement des avortements de ses partenaires, ne respectant ni le secret de ces dernières, ni celui du prestataire.

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« Q : Pourquoi n’avez-vous pas été au dispensaire [pour avorter] ?

R : J’y ai été plus de 10 fois, le major (l’infirmier) a refusé de m’aider. Probablement parce que je n’étais pas accompagné de la bonne personne. »

Sécou, jeune homme, célibataire, habitant au village, coiffeur, deux de ses copines ont récemment eu un avortement.

Certaines personnes peuvent jouer un rôle prépondérant dans ce filtrage protecteur. Nous avons vu que Tantie, notre logeuse et accoucheuse villageoise, rabat la clientèle vers notre voisin le tradipraticien avorteur ; en même temps bien sûr, elle la filtre. Lorsque le prestataire d’avortement est un infirmier ou un médecin, au village comme en ville, la fonction de filtrage semble aussi être assurée par les rabatteurs, c’est-à-dire les agents de santé subalternes.

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« Q : Est-ce que tu peux nous dire comment la femme fait pour contacter la

personne qui fait les avortements ?

R : Le plus souvent, elle contacte la sage femme, les matrones qui consultent à

l’hôpital. La plupart des femmes passent par elles pour connaître les médecins

qui font les avortements. »

Aboubacar, 22 ans, célibataire, habite un quartier loti, étudiant.

« Les gens viennent voir l’accoucheuse [du dispensaire], qui les renvoie chez

le major [l’infirmier] »

Saïbou, homme, marié, dans la trentaine, habitant au village,

marchand ambulant sur les marchés,

a travaillé quelques temps au dispensaire.

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Les pratiques de corruption jouent sans doute un certain rôle dans la protection du secret des avortements pratiqués par les agents de santé au Burkina. On a vu que les subalternes procèdent au filtrage des clients ; cependant, interrogées, ces subalternes (et leurs supérieurs) nient toute pratique des avortements. L’avortement étant un commerce profitable, une redistribution partielle de ces gains expliquerait le mutisme du petit personnel. La remarque de Tefft (1980) pourrait s’appliquer au cas présent : « Les personnalités élues ou nommées officiellement doivent établir un réseau de personnes prêtes à garder le secret s’il veulent utiliser leur charge publique à des fins financières. Ceux qui profitent de la corruption de ces officiels sont susceptibles de cacher de telles transgressions » (p. 64).

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Les prestataires d’avortement traditionnels, eux, comptent non pas tant sur la corruption que sur la peur que les pouvoirs magiques de leur confrérie inspirent à leurs clients. L’exemple suivant montre comment les tradipraticiens utilisent de menaces magiques pour se protéger. Karim, le vendeur de faux médicaments dont la femme a eu un avortement après avoir vu un avorteur traditionnel grâce à une amie, est ulcéré quand il la découvre une nuit, tordue de douleur par les complications d’avortement ; il n’était même pas au courant de la grossesse. Furieux, il veut se retourner contre l’auteur de l’acte (cet exemple montre pourquoi certains avorteurs exigent l’accord du partenaire). Mais, craignant les pouvoirs de ce tradipraticien avorteur, il va voir un autre guérisseur pour trouver une solution. Ce dernier lui procure un médicament pour soigner sa femme, et s’arrange astucieusement pour protéger sa profession et son confrère en stipulant les conditions de réussite : la femme de Karim guérira seulement si Karim abandonne ses idées de vengeance ; dans le cas contraire, Karim mourra.

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« Moi, je ne peux pas me fâcher contre lui [le tradipraticien qui a donné un abortif à sa femme]. J’ai été consulté [un autre tradipraticien] dans un village vers Somtenga, c’est une personne compétente qui m’a proposé un bon remède qui a permis à ma femme de retrouver la santé [après les complications d’avortement]. Les conditions de ce médicament étaient de pardonner à ceux qui ont aidé ma femme [à avorter], de faire comme si de rien n’était (…). [Le deuxième tradipraticien m’a dit que] si je veux tuer l’auteur du mal [l’avorteur], je vais mourir le troisième jour. »

Karim, marié, dans la trentaine, habitant au village, vend des médicaments au marché, sa femme a eu un avortement.

2.3. FUITES ET ESPIONNAGE

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Les systèmes de sécurité mis en place sont susceptibles d’être mis en défaut par deux mécanismes : les fuites et l’espionnage. Une fuite se produit lorsqu’une des confidentes ou l’une des autres personnes contactées durant la recherche d’avorteur rompt la confiance qui a été placée en elle. Les personnes sollicitées qui n’ont été d’aucune aide dans le processus d’avortement, ou celles qui ont des relations plus éloignées avec le couple ou le prestataire d’avortement, ont moins de raisons de garder le secret. Ainsi, notre amie Tantie, l’accoucheuse villageoise qui amène des clients au tradipraticien avorteur, a eu de très bonnes raisons de ne pas nous parler des avortements du tradipraticien, étant elle-même fortement impliquée dans ce commerce. Par contre, elle a été prompte à nous désigner Karim, le vendeur de faux médicaments abortifs, comme coupable des avortements du village.

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Différentes raisons, de bénignes à malveillantes, peuvent inciter les détenteurs du secret à parler. Tout d’abord, le secret peut échapper par mégarde, par exemple lorsque on tente de faire une démonstration, et que l’information à cacher constitue un excellent argument. Ainsi, Saïbou nous confirmera que la femme de Karim a eu un avortement grâce aux services d’un avorteur traditionnel, dans son désir de nous prouver que les médicaments « abortifs » vendus par son ami ne valent rien, et de nous convaincre que Karim n’est qu’un « faux » avorteur. On peut aussi parler pour se soulager d’une information que l’on trouve trop lourde à porter seul, surtout lorsque l’on pense que le secret n’ira pas plus loin, parce que l’on parle à une personne à qui l’on accorde sa confiance, comme dans l’exemple raconté par Salif. Un ami proche lui confie, et seulement parce qu’il est un ami, que l’une de ses parentes proche a eu un avortement.

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« R : J’ai déjà entendu parlé d’un avortement cette année en 2001, et c’était le

cas d’une voisine.

Q : Qui vous a parlé de ce cas ? Comment êtes-vous au courant du cas ?

R : C’est un parent proche de la fille qui m’a raconté, un ami. »

Salif, homme 21 ans, célibataire, habite un quartier non loti, élève.

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On peut aussi partager une information que l’on devrait cacher pour donner une idée plus exacte de la personne concernée à autrui, voire pour apparaître comme plus vertueux qu’elle, ou pour éloigner les soupçons de sa propre personne. Les secrets peuvent aussi être éventés par malveillance, pour ternir la réputation d’un proche. Nous reviendrons plus loin sur la fonction sociale des ragots.

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Il est clair déjà que plus une personne est puissante, plus elle a des moyens d’action sur autrui (comme le tradipraticien dans Bangr-weogo), et plus les autres s’abstiendront de fuites par peur de représailles, ou simplement pour préserver les bonnes relations existantes. Dans le même ordre d’idée, la probabilité de fuite est fonction du nombre de personnes dans le secret : or, plus les demandeurs d’avortement manquent de ressources, et plus ce nombre est important. On peut voir là un autre mécanisme liant le pouvoir à la capacité d’éviter les fuites de secrets.

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Les secrets peuvent également être démasqués par l’espionnage (ou l’observation involontaire). Tefft (1980, p. 77) décrit la difficulté qu’il peut y avoir à garder un secret dans des communautés réduites et où la vie privée est peu protégée : « La relative facilité ou difficulté à préserver son intimité ou des secrets de la vie privée dépendra de la taille de la communauté et de la nature de sa structure. Dans les petites communautés, la protection des secrets est difficile. » Ainsi, en milieu rural au Burkina, tout mouvement, toute conversation, toute action est aisément observable. Et cela pour plusieurs raisons : les villageois vivent en plein air, et ne se retirent dans leur case que pour dormir ; de nombreuses personnes partagent le même espace de vie ; les concessions sont entourées de murets en banco relativement bas, et elles sont regroupées en saka (quartier) ; le paysage de la savane est plat et dénudé. Il n’est possible de se dérober au regards des autres qu’au mois d’août, lorsque les céréales qui ont poussé cachent les gens à la vue les uns des autres, ainsi que durant les nuits sans lune. On plaisante beaucoup au village sur ces occasions de flirt et d’adultère, et ces plaisanteries elles-mêmes montrent à quel point les villageois sont conscients du haut degré de surveillance auxquels ils sont soumis en temps ordinaire par leurs voisins. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que Maryam, la fille de ma logeuse mariée dans un village voisin, puisse décrire avec précision les tentatives d’avortement en cours de sa voisine.

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« Dans mon quartier, chez Bologo, il y a une fille qui est actuellement enceinte de cinq mois, elle prend les médicaments pour avorter, mais le ventre n’est pas encore sorti. Elle se couche sur le ventre, en espérant que ça va sortir. »

Maryam, jeune femme, mariée, la vingtaine, cultivatrice, fait du petit commerce.

En ville, les conditions d’habitation permettent un meilleur respect de la vie privée, en particulier dans les nouvelles zones de villas construites sur le mode occidental. Cependant, dans la plupart des quartiers, plusieurs familles occupent encore un même espace selon le mode traditionnel, chacune logeant dans une petite maison (d’une ou plusieurs pièces) bâtie autour d’une cour centrale ; dans ce type d’habitat, les habitants continuent à passer la plupart de leur temps domestique avec les autres, dans la cour, et les échanges entre voisins restent très fréquents. Ce mode d’habitation urbain favorise, un peu de la même façon que dans les village, de nombreuses occasions d’espionnage (ou d’observation ou d’écoute involontaire) ; ainsi, Séni, un étudiant habitant dans une cour de ce genre au centre de Ouagadougou, entend parler fortuitement de l’avortement de l’une des voisines du quartier.

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« Q : Quel est le lien qui existe entre toi et celle qui a avorté ?

R : C’est une voisine de quartier.

Q : Qui t’a parlé de ce cas ?

R : Ce sont ses copains qui parlaient de ça à une sœur chez nous [dans la cour

commune], et entre femmes. Elles causaient chez nous, et il se trouvait que

j’étais à côté, et j’ai entendu. »

Séni, homme, 28 ans, célibataire, habitant un quartier loti, étudiant.

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Lorsqu’un avortement se complique, lorsque l’état de santé de la femme se détériore gravement et qu’elle doit être emmenée d’urgence à l’hôpital, le secret éclate au grand jour. La famille entière s’alarme devant l’état de la femme, puis comprend ; les voisins assistent au départ pour le centre de santé. Le récit de Sullé illustre d’une manière évocatrice le lien entre complications et rupture du secret, puisque la femme de son récit s’effondre et expulse son fœtus aux yeux de tous en allant chercher de l’eau à la fontaine. Dans le cas raconté par Idrissa, les parents menacent de mener l’affaire devant la gendarmerie lorsqu’on leur présente la facture (salée) des soins après avortement de leur fille, et tout le quartier intervient pour apaiser le courroux des parents. L’information sur l’avortement est devenue publique.

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« Je me souviens d’un cas malheureux il y a trois ans, une femme a pris un médicament moderne ; rien ne s’est passé, ça a agit plus tard, elle a été cherché de l’eau à la pompe, le fœtus est sorti, il y a eu des complications, elle a été au dispensaire, elle est décédée. » Sullé, homme d’âge moyen, marié, habitant au village, cultivateur, actif dans les associations du village. « [La copine de mon ami] s’est évanouie dans la nuit, et c’est le matin que ses parents ont su. Ses parents l’ont emmenée à l’hôpital, et c’est là-bas qu’on leur a dit que leur fille avait fait une tentative d’avortement. (…) Quand la fille s’est réveillée, les parents lui ont posé des questions, et mon ami a été convoqué. Les parents de la fille lui ont remis toutes les ordonnances qui se montaient à plus de 100 000 FCFA, mais l’oncle de mon ami s’est désengagé et a refusé de payer. Sur ce, les parents de la fille ont failli amener l’affaire à la gendarmerie. Comme mon ami m’avait informé de l’affaire depuis le début, j’en ai parlé à mon père, qui a aussi rassemblé d’autres vieux, pour aller demander pardon aux parents de la fille, et l’affaire est passée. »

Idrissa, 21 ans, célibataire, habitant un quartier non loti, stagiaire dans une entreprise de bois.

2.4. LES RAGOTS

79

Une fois que le secret de l’avortement a été percé, soit que l’un des confidents en ait parlé à quelqu’un d’autre, soit qu’une tierce personne ait observé ou entendu des faits relatifs à l’avortement, l’information va se diffuser encore plus loin dans le tissu social, portée par la force du commérage. Les ragots remplissent un fonction sociale importante dans les réseaux de relations (Gregor, 1980) : ils satisfont la curiosité que l’on peut éprouver pour des compagnons de vie, ils alimentent les conflits, et surtout, ils incitent les gens à se conformer aux règles de la vie sociale. Les commérages sont une forme de contrôle social : les membres d’un groupe évitent d’adopter des comportements qui pourraient donner lieu à des ragots. Inversement, en commentant négativement les transgressions des autres, ils envoient des messages efficaces sur ce qui se fait ou ne se fait pas dans le groupe. Les commérages sont plus fréquents dans les groupes à forte densité relationnelle, c’est à dire dans des communautés où les occasions de rencontre et de partage sont nombreuses, et où les membres se connaissent depuis longtemps.

80

Les rumeurs, dont la force est parfois surprenante, sont associées typiquement à une distorsion de l’information. Lors de mon séjour à Bangr-weogo, ma voisine Salimata est venue me demander de l’aider à faire avorter sa fille. Je lui ai alors proposé d’emmener la jeune fille en ville, sur ma moto, offre qu’elle a déclinée. Ce dialogue s’est déroulé dans un endroit isolé ; nous étions parfaitement seules, et je n’ai parlé de cet épisode à personne. Environ cinq mois plus tard, la fille de ma logeuse, Maryam, qui est mariée dans le village voisin, m’a raconté avoir entendu dire au marché que j’avais aidé la copine du coiffeur à avorter en l’emmenant en moto à Ouagadougou, et que le coiffeur lui, avait suivi derrière à vélo. Il est vrai que le coiffeur fréquentait une autre jeune fille dans la cours de Salimata, et que cette jeune fille avait eu un avortement peu avant que Salimata ne cherche à faire avorter sa fille. Le coiffeur lui-même a confirmé cet avortement lors d’un entretien avec nous ; mais je n’y avais joué aucun rôle. La rumeur s’est donc construite sur des informations en partie exactes, mais déformées, et impliquant des personnes qui n’étaient pas directement concernées au départ. Cette déformation de l’information atténue en fait la force des ragots, et diminue la force du contrôle social qu’ils opèrent. Cette forme de contrôle serait probablement insoutenable sans le doute qui plane toujours sur la véracité des rumeurs (Gregor, 1980).

81

On peut penser qu’en ville, où les réseaux de relations sont plus fragmentés, les ragots jouent un rôle moins important dans la vie quotidienne qu’au village. Les rumeurs sur les avortements se propagent donc certainement moins loin en ville ; les secrets des avortements y sont déjà mieux gardés au départ, puisque, nous l’avons vu, l’accès aux services d’avortement est plus facile, et mobilise moins de tiers. Les avortements y deviennent moins souvent des secrets connus de tous.

CONCLUSION

82

Les théories sociologiques du secret permettent de s’interroger sur la « déviance » ou le « tabou » de l’avortement. En conceptualisant ce qui est à cacher non pas comme une transgression, mais comme une pratique qui découle de tensions entre des cadres de références ou des intérêts divergents, ces théories offrent une vision complexe de la stigmatisation de l’avortement. Ainsi, si une femme tait son avortement, c’est moins parce qu’elle est consciente d’avoir commis un acte réprouvé par la société que parce qu’elle gère son image sociale, dans une société où cette pratique est contestée par certains, à certains moments, et à certains niveaux de la structure sociale. La rétention intentionnelle d’information est un outil qui permet de naviguer dans un univers de sens et d’intérêts complexes et contradictoires, mais qui reste dominée, au Burkina, par le contrôle des jeunes par les adultes, et par une vision négative de l’avortement comme révélateur d’une sexualité non légitime.

83

Si on parle peu de cette pratique en Afrique, les femmes ont aussi des réticences à s’exprimer sur ce sujet dans les contextes occidentaux. La sous-déclaration des avortements largement répandue dans les enquêtes des pays occidentaux ne serait-elle pas intelligible comme le fait d’une gestion intéressée de ce que l’on donne à voir de soi ? Les raisons du secret seraient bien entendu ici différentes : elles reflèteraient l’existence de normes et des motivations contradictoires en matière de reproduction, les impératifs du bonheur individuel et amoureux d’une part, et les impératifs de la norme contraceptive d’autre part (Bajos et Ferrand, 2004).

84

L’analyse de l’avortement à la lumière des théories du secret permet également d’imaginer une nouvelle méthode de collecte des données quantitatives sur l’avortement dans des contextes de clandestinité, qui s’appuie sur le fait que les femmes parlent en général de leurs avortements, du moins pour trouver un avorteur. Le principe d’une telle méthode (Rossier et al. 2006) consiste à demander aux répondants d’une enquête en population générale de faire une liste des femmes en âge de procréer dont ils sont proches (on constitue alors un deuxième échantillon qui est représentatif pour peu qu’on le redresse de manière appropriée) ; on demande ensuite aux répondants si leurs amies ont eu des avortements au cours des années qui précèdent l’enquête. Suite à l’étude décrite ici, nous avons développé et appliqué une approche de ce genre en milieu rural et urbain au Burkina Faso. Bien que les résultats obtenus soient sujets à des biais, cette méthode permet d’obtenir, entre autres, une estimation de la fréquence du phénomène ou de la variation de cette fréquence par âge. Ces renseignements sont fort précieux dans des contextes où l’on ne peut chiffrer l’avortement qu’à partir des admissions pour complications dans les hôpitaux, et peuvent fournir des arguments aux acteurs des débats politiques, juridiques, et sociaux sur la question.


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Notes

[1]

En milieu rural au Burkina, l’âge médian au mariage des femmes est de 17,6 ans en 2003 (femmes de 25 à 49 ans) (Enquête Démographiques et de Santé, INSD, 2004) ; la puberté survient en moyenne vers 16 ans dans ce contexte (Bonnet, 1988).

[2]

L’âge médian au premier rapport des femmes y est de 17,5 ans en 2003 (femmes de 25 à 49 ans).

[3]

L’âge médian à la première naissance est de 20,9 ans à Ouagadougou en 2003 (femmes de 25 à 49 ans), soit 9 mois de plus que l’âge médian à la première mise en union.

[4]

Sur l’ensemble du Burkina en 2003,55,7 % des femmes célibataires sexuellement actives utilisaient une méthode moderne, 46,1 % le préservatif (pas de chiffres publiés pour Ouagadougou). Cette prévalence enregistrée devrait être plus élevée dans la capitale ; cependant, il faut considérer aussi que l’activité sexuelle avant le mariage est sous-déclarée dans les enquêtes EDS, et que les jeunes filles qui ne déclarent pas avoir eu des rapports alors qu’elles en ont eu sont nombreuses à ne pas utiliser de contraception.

[5]

97,8 % des femmes célibataires sexuellement active connaissent au moins une méthode moderne de contraception sur l’ensemble du Burkina en 2003.

[6]

Sur l’ensemble du Burkina, 11,6 % des femmes qui avaient 20-24 ans en 1998-99 ont eu une grossesse prémaritale contre 12,2 % des femmes de 45-49 ans (Sawadogo, 2001, avec des données de l’EDS 1998-99).

[7]

Le taux d’avortement provoqué serait de 40 pour 1000 femmes de 15 à 49 ans à Ouagadougou en 2001, d’après une enquête en population générale où les répondants ont été interrogés sur les avortements de leurs amies proches (Rossier et al. 2005), contre 12 pour 1000 dans 9 villages proches de la capitale (Rossier, 2002).

[8]

Lefaucheur (1989) a mis en avant une équation morale similaire à la fin du XVIIIe siècle en France, mais dont les termes étaient différents. Face au problème des femmes qui péchaient en ayant des relations hors mariage, le moindre mal était à cette époque pour les filles-mères d’abandonner leurs nouveaux-nés après un accouchement secret ; la pire des solutions était l’utilisation de la contraception, de l’avortement, ou de l’infanticide.

[9]

Traditionnellement, en milieu rural, une femme représente plutôt une source de revenus pour les hommes.

[10]

Quelques plantes ont des propriétés abortives, et ce savoir constitue dans certaines populations l’objet d’une transmission entre femmes (au Burkina, voir Dehne, 1999) ; nous n’avons cependant relevé aucune recette de ce type dans les sites étudiés. Nos interlocuteurs citent l’effort physique exagéré, l’absorption de substances d’usage courant (des excitants comme le café, ou des médicaments comme la nivaquine, des produits comme le permanganate à mettre dans le vagin), ou les coups sur le ventre comme autant de moyens de réaliser seule un avortement. Si bien des femmes tâtent de ces méthodes « maison », il semble qu’elles soient en réalité soit peu efficaces, soit si dangereuses qu’elles entraînent des complications nécessitant une prise en charge médicale.

[11]

La plupart de ces avorteurs, qu’il s’agisse de personnels de santé ou de tradipraticiens, ont interrompu les grossesses en administrant une substance abortive : les agents de santé utilisent surtout des médicaments qui facilitent les accouchements ; les tradipraticiens utilisent certaines plantes qui provoquent des contractions ou un empoisonnement du fœtus (et de la femme) ; quelques uns pratiquent des manipulations physiques de la région pelvienne (l’insertion d’une sonde ou de tige). Certains praticiens, plus rares, et seulement ceux qui appartiennent au secteur moderne de la santé, proposent une intervention chirurgicale (le curetage) ; l’aspiration manuelle et le misoprostol (cytotec) étaient rarement utilisés dans nos trois sites au moment de l’étude.

Résumé

Français

On évite de parler de l’avortement provoqué au Burkina Faso, où cette pratique est illégale et fait l’objet d’une forte réprobation sociale. En nous appuyant sur les théories du secret, nous tenterons de comprendre pourquoi et comment les acteurs de l’avortement (clients et prestataires, femmes et hommes) finissent pourtant par en parler à un nombre important de personnes. À partir de données collectées en 2000 en milieu rural (n=13) et en 2001 en milieu urbain et péri-urbain (n=30), nous montrons que les femmes parlent de leur avortement à leur partenaire, leurs amies, et parfois à des parentes proches, au moment de la prise de décision et lorsqu’elles cherchent un avorteur. Les prestataires partagent le secret avec leurs clientes, parfois avec des collaborateurs : leur désir de publicité est toutefois limité par la peur de la loi. Tous les acteurs de l’avortement mettent en place des systèmes de sécurité pour éviter que leur secret ne s’évente : les relations d’intimité et les liens de transgression partagée fournissent des lieux protégés de confidence. De plus, les prestataires peuvent filtrer leurs clients, les impressionner par la magie, ou corrompre leurs collègues. Certaines pratiques (fuites, espionnage) tendent à rompre le secret de l’avortement, surtout dans les communautés villageoises moins anonymes. Lorsque les rumeurs s’en mêlent, l’avortement devient alors un secret connu de tous. Les acteurs pourvus de capitaux relationnels et économiques mettent moins de personnes au courant, et préviennent mieux les fuites. Cette application des théories sociologiques du secret au cas de l’avortement au Burkina Faso éclaire la stigmatisation dont cette pratique fait l’objet dans d’autres contextes et peut ainsi expliquer sa sous-déclaration dans les enquêtes du monde entier. Les résultats suggèrent ainsi une nouvelle méthode de collecte de données pour les avortements clandestins, la méthode des confidentes.

English

A secret known to all : access to abortion services and social networks in Burkina Faso Induced abortion, an illegal and socially condemned practice, is little talked about in Burkina Faso. Grounding our analysis on existing theories of secrets, our goal is to understand why and how the different actors of abortion (women and men, providers and clients) nevertheless end up talking about it to a non negligible amount of people. Using data collected in 2000 in rural Burkina (n = 13), and in 2001 in urban and peri-urban areas (n = 30), we show that women talk to their partner, female peers, and sometimes close female parents at the time of the abortion decision, and to locate an abortionist. Abortion providers share their secret with their clients, sometimes with close colleagues : their need for publicity is however strongly checked by their fear of law. All abortion actors put in place security systems to defend their secret : intimate relations or relations of shared transgression provide such protection. Providers can also filter their clients, impress them with magic, and bribe their colleagues. Certain forces (leaks, espionage) tend to break secrets, especially in less anonymous village communities. When rumors kick in, abortions become secrets known to all. Actors with relational and economic capitals share their secrets with fewer people, and prevent leaks more effectively. This application of sociological theories of secret to the case of induced abortion in Burkina Faso sheds new light on the stigmatization which characterize abortion in other contexts, and in particular, its underreporting in surveys. The results suggest also a new method to collect data on clandestine abortion, the confidants method.

Plan de l'article

  1. L’AVORTEMENT PROVOQUÉ : UNE PRATIQUE FRÉQUENTE DANS LES VILLES D’AFRIQUE DE L’OUEST
  2. L’AVORTEMENT : UNE PRATIQUE DONT ON ÉVITE DE PARLER EN AFRIQUE DE L’OUEST
    1. L’AVORTEMENT COMME SECRET
    2. LES SECRETS : DES PAROLES QUI CIRCULENT ET DES SYSTÈMES DE PROTECTION
  3. 1. LA CIRCULATION DE LA PAROLE SUR L’AVORTEMENT
    1. 1.1. LE PARTENAIRE : UN ACTEUR INCONTOURNABLE, MAIS SOUVENT « COURANT D’AIR »
    2. 1.2. LES AUTRES ACTEURS DE LA PRISE DE DÉCISION
    3. 1.3. LE PRESTATAIRE : L’AUTRE ACTEUR DE L’AVORTEMENT
    4. 1.4. LA RECHERCHE DES SERVICES D’AVORTEMENT
  4. 2. PROTÉGER LE SECRET DE L’AVORTEMENT
    1. LES SYSTÈMES DE SÉCURITÉ DES DEMANDEURS D’AVORTEMENT
    2. 2.1. LES SYSTÈMES DE SÉCURITÉ DES AVORTEURS
    3. 2.3. FUITES ET ESPIONNAGE
    4. 2.4. LES RAGOTS
  5. CONCLUSION

Pour citer cet article

Rossier Clémentine, « L'avortement : un secret connu de tous ? », Sociétés contemporaines 1/ 2006 (no 61), p. 41-64
URL : www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2006-1-page-41.htm.
DOI : 10.3917/soco.061.0041


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