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Travail, genre et sociétés

2003/2 (N° 10)

  • Pages : 270
  • ISBN : 9782747548878
  • DOI : 10.3917/tgs.010.0031
  • Éditeur : La Découverte

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Un État omniprésent ; des institutions (école, famille, entreprise…) puissantes qui encadrent et norment l’individu ; une pyramide sociale avec à sa base la classe ouvrière, à son sommet la bourgeoisie et en son centre la classe moyenne… Les trente glorieuses nous avaient légué l’image d’une société stable, intégrée, orientée vers le progrès. À partir des années 1990, cette image a volé en éclats, tant les trois piliers qui la composaient (État, institutions, groupes sociaux) semblent s’être effrités.


« Exclusion » et « fracture sociale »

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À vrai dire, sa remise en cause avait débuté dès la fin des années 1980. En 1988 par exemple, Henri Mendras décrit la société française non plus comme une pyramide mais comme une « toupie » avec en son centre une vaste classe moyenne (« constellation centrale ») ne laissant subsister en dessous d'elle qu'une petite poche de pauvreté et au-dessus d'elle une strate d'individus (patrons, grands médecins, avocats...) appartenant à l'élite (La Seconde Révolution française, 1965-1984, 1988). Cette image rend compte des puissantes transformations qu'a connues la société française  : forte diminution des inégalités sociales, disparition des paysans, montée en puissance des employés, explosion des « cadres »... Au-delà de ces changements structurels, Mendras pointe une « désacralisation des institutions » qu'il s'agisse de l'Église (déclin de la pratique religieuse), des syndicats ou du Parti communiste. De même, la famille se voit transformée par l'émergence d'aspirations individualistes qui se traduisent notamment par l'accès accru des femmes à l'emploi.

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L'image va encore se complexifier au début des années 1990. La crise économique, qui atteint un pic en 1993, divise désormais la société entre « inclus » et « exclus », et souligne les limites de l'action de l'État. La campagne présidentielle de 1995 consacre le thème de la « fracture sociale ». Perplexes, les sociologues changent de focale. Certains s'attachent moins à décrire la société que la manière dont elle est « vécue ». Pierre Bourdieu et son équipe laissent s'exprimer toute La Misère du monde (1993) à travers des entretiens-portraits révélant une « misère de position », autrement dit une contradiction entre les aspirations individuelles et les possibles offerts. François Dubet, lui, diagnostique un décalage grandissant entre des logiques sociales éclatées et s'intéresse à la manière dont les individus doivent construire leur unité (Sociologie de l'expérience, 1994). Il rejoint à sa manière le constat posé dès 1986 par le sociologue allemand Ulrich Beck dans La Société du risque (traduit en 2001)  : nous serions rentrés dans une société « posttraditionnelle » au sens où les éléments « traditionnels » de la société (classes sociales, famille intégrée, rôles sexués, croyance dans le progrès...), sans avoir disparu, ont perdu de leur évidence, de leur allant de soi, sans être remplacés par de nouveaux modèles. La pertinence des catégories sociologiques usuelles est questionnée, et l'on voit les statisticiens délaisser l'analyse en termes de classes sociales ou catégories socioprofessionnelles (CSP), pour leur préférer des variables plus fines, telles que le diplôme ou le revenu. On voit également se développer des analyses en termes de réseaux, qui s'intéressent moins à la position sociale des individus qu'à leur « capital social », c'est-à-dire au nombre de relations qu'ils peuvent cumuler et mobiliser. Bref, tout accrédite l'idée que la société aurait perdu de sa consistance, sans que l'on parvienne à saisir exactement la teneur du nouveau monde qui émerge...

La société dissoute par la mondialisation  ?

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Cette tendance va se radicaliser avec la mondialisation. L'internationalisation de l'économie, la circulation sans frontière de flux médiatiques et culturels, la montée des revendications « identitaires » (la France se découvre des « communautés » gay, musulmane, juive...) portent un coup à un concept de société toujours pensé en association avec la nation. Pour certains, le coup est fatal. Le sociologue anglo-polonais Zygmunt Bauman parle ainsi de « modernité liquide » (Liquid Modernity, 2000) pour décrire un monde où les dernières institutions qui stabilisaient la vie sociale ont été mises à bas, dévoilant un paysage marqué par l'instabilité, le changement permanent, l'impossibilité de se projeter et la fragilité des liens, qu'ils soient sociaux ou affectifs. Un peu plus tard, Alain Touraine (Un nouveau paradigme, 2005) décrète la mort du « paradigme social », c'est-à-dire du langage et des catégories qui ont servi à décrire les sociétés nées de la révolution industrielle  : prolétariat, bourgeoisie, État providence... S'éteint ainsi, selon lui, l'idée de société comme collectivité autoproduite. Ne reste plus, d'un côté, que des « forces impersonnelles » (guerre, marché, violence) et, de l'autre, des « sujets » qui ne doivent plus compter que sur eux-mêmes pour échapper à l'emprise de ces forces. Ce qui alimente la revendication de droits culturels (choisir sa langue, ses croyances, sa sexualité...).

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Sur un ton moins prophétique, plusieurs chercheurs plaident pour que la sociologie se défasse du cadre national auquel elle se restreint trop volontiers. On retrouve ici Beck, qui plaide pour un véritable « cosmopolitisme méthodologique » prenant acte du fait que les individus, dans leur vie quotidienne (emploi, climat, culture...), sont placés dans des interdépendances globales (Qu'est-ce que le cosmopolitisme  ?, 2006). Le sociologue britannique John Urry invite également ses pairs à aller « au-delà de la société ». Dans un monde de flux (personnes, images, argent...) circulant à l'échelle du globe, il faut moins s'intéresser aux « systèmes normatifs et aux diverses contraintes qui s'exercent sur les individus », qu'à la "mobilité" », ce par quoi il désigne « l'ensemble des techniques et des comportements qui permettent l'accès à des ressources sociales désirées » (Sociologie des mobilités, 2005).

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Finie donc, la société d'antan  ? L'idée est séduisante, tant on a du mal à « lire » l'organisation des nations occidentales. Mais elle est aussi profondément insatisfaisante, car il semble difficile de rayer d'un trait de plume le rôle majeur que continuent à jouer les États nationaux et leurs institutions, ou de nier l'existence de groupes sociaux différenciés dans leur niveau et leur style de vie. Stéphane Beaud et Michel Pialoux frappèrent ainsi les esprits en opérant un Retour sur la condition ouvrière (1999), sortant de l'oubli une catégorie qui représentait toujours un quart de la population active, même si les deux sociologues mettaient en évidence son progressif délitement. À l'autre bout de l'échelle sociale, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot décrivent la bourgeoisie comme une classe au sens marxiste, consciente d'elle-même et mobilisée pour défendre ses intérêts (Sociologie de la bourgeoisie, 2000). En 2004, un ouvrage collectif proclamait d'ailleurs le retour des classes sociales, soulignant qu'elle gardait un pouvoir explicatif fort en matière de consommation, de vote ou d'investissement scolaire. Les études comparatives montrent par ailleurs que si les sociétés occidentales sont confrontées à des défis communs, les traditions nationales restent fortes dans la manière d'organiser les rouages sociaux, qu'il s'agisse du système éducatif, du marché de l'emploi, de l'État providence...

Des catégories zombies  ?

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Dans quelle société vivons-nous  ?, se demandait en 1996 François Dubet et le sociologue Danilo Martuccelli. Quinze ans plus tard, la sociologie n'a pas de réponse univoque à proposer. D'un côté, une sociologie mainstream conserve ses outils traditionnels d'analyse. Au risque de faire perdurer ce que Beck appelle des « catégories zombies », des catégories mortes-vivantes, correspondant à un état passé du monde mais qui continue à guider nos façons de voir son présent. De l'autre, les métaphores (« réseau », « flux ») fleurissent mais, impliquant une rupture radicale avec nos habitudes de pensée, peinent à dépasser le stade des idées suggestives mais improductives. Peu de chercheurs s'aventurent, comme le fait Martuccelli, à tenter une voie médiane et à s'interroger sur La Consistance du social (2005), en évitant les hypothèses intenables de la rigidité (les individus reproduisent mécaniquement la société) et de la « liquidité » (les individus livrés à eux-mêmes, sans support pour agir). Sans doute seront-ils de plus en plus nombreux dans les années à venir.

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Version remaniée d'un article paru dans Sciences Humaines, n° 222, janvier 2011.

Deux penseurs de la société globlale

Manuel Castells

Alors qu'émerge Internet, le sociologue catalan décrit dans La Société en réseaux (1996) comment la société des trente glorieuses vole en éclat sous la conjonction de la révolution informatique, de la crise du capitalisme et des nouveaux mouvements sociaux. Au cœur de cette mutation, les réseaux de communication, qui dissolvent les sociétés nationales. C'en est fini de la logique des lieux  : le monde s'organise désormais selon des flux de biens, d'informations, de capitaux qui ignorent les frontières. D'où une crise des institutions qui ne sont plus en mesure d'imposer des modèles normatifs à des individus qui se réfèrent avant tout à leur propre expérience. Les inégalités sont reconfigurées, opposant une « main-d'œuvre générique », peu apte à naviguer au gré de ces flux, à une « main-d'œuvre programmable » qui possède les ressources pour s'adapter au changement.

Saskia Sassen

Saskia Sassen analyse la dissociation et la recomposition de trois composantes qui auparavant se superposaient au sein de l'État-nation  : le territoire, l'autorité et les droits (Critique de l'État, 2006). Elle met ainsi en évidence un « réagencement du national », certaines institutions d'un pays mettant en œuvre des politiques décidées à un échelon supérieur (un ministère de l'Économie luttant contre l'inflation, par exemple). À l'inverse, on peut tenter d'utiliser des dispositifs nationaux pour mener une action internationale (par exemple porter plainte à Washington contre des sociétés américaines et européennes pour non-respect du droit des travailleurs). Les villes globales, concentrant des organismes, des entreprises, des événements internationaux et parfaitement intégrées aux réseaux mondiaux, illustrent également cette déconnexion entre l'échelle géographique et l'échelle du pouvoir (La Globalisation. Une sociologie, 2006).

Xavier Molénat

Plan de l'article

  1. « Exclusion » et « fracture sociale »
  2. La société dissoute par la mondialisation  ?
  3. Des catégories zombies  ?

Pour citer cet article

Mathieu Lilian, « Prostituées et féministes en 1975 et 2002 : l'impossible reconduction d'une alliance », Travail, genre et sociétés 2/2003 (N° 10) , p. 31-48
URL : www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2003-2-page-31.htm.
DOI : 10.3917/tgs.010.0031.


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