2003
Travailler
Éditorial
Pascale Molinier
Un ami me demande ce que la psychodynamique du travail aurait à dire sur les rapports entre le travail et le repos, et si nous pourrions écrire un nouvel « Éloge de la paresse ». La question me plonge dans un abîme de perplexité. Non pas que l’on ne se soit pas intéressé à la paresse ou au temps perdu ! Mais ce fut dans une perspective critique des thèses tayloriennes, et pour réhabiliter le statut de la flânerie… dans le travail. Alors, quelle est l’importance des vacances de notre point de vue ? D’aucuns diront que, du fait de notre condition d’enseignants, nous en prenons beaucoup. Notre point de vue devrait donc être instruit par l’expérience. Qu’en est-il, en réalité ? Tout comme le tailleur de pierre « loupe », c’est-à-dire prend son temps, la chopine à la main, pour observer minutieusement la pierre à tailler, avant de l’attaquer, le chercheur « loupe » aussi. Et les vacances, c’est le temps béni où enfin il peut le faire, provisoirement débarrassé des contraintes universitaires et institutionnelles. Nous « loupons » deux mois sur douze. Les vacances offrent une autre temporalité pour un autre travail, plus personnel, tissé de lectures, de réflexion. Certains, j’en connais, en profitent même pour écrire des articles pour Travailler. Dans le sommeil, dans les rêves, dans les heures flânées ou même dans celles où l’on range la maison, où l’on bricole, se sédimente l’expérience accumulée durant l’année. L’inconscient fait son travail d’élaboration, de remaniement. Le repos, la paresse, autorisent la liberté de penser ordinairement attaquée, et parfois très durement, par les rapports sociaux de travail, les pressions et les responsabilités quotidiennes. Liberté de penser, liberté tout court. Car, durant l’été, nul ne me prescrit ce que je dois faire, écrire ou lire. Je trace mon propre sentier, en suivant la piste de mes intérêts personnels. La recherche devient ainsi une activité luxueuse, « gratuite », au sens où elle est momentanément détachée de toute utilité sociale. Simple plaisir de la curiosité et de l’accroissement de ses propres possibilités. La recherche, ainsi pratiquée, est-elle encore un travail ? Ou bien devient-elle un jeu ? un art de vivre ? Enfant, durant les heures chaudes où l’on ne peut pas sortir, je dévorais les livres d’aventures. En lisant aujourd’hui, aux mêmes heures, ce qui me plaît de la science ou de la psychanalyse, est-ce que je fais autre chose ? La période des « grandes vacances », c’est peut-être celle où nous renouons avec un certain idéal de ce que nous avions pensé être le travail de recherche, c’est peut-être, paradoxalement, le temps où nous nous réconcilions avec le métier que nous avons choisi.