Travailler
Martin Média

I.S.B.N.2914649274
230 pages

p. 7 à 11
doi: en cours

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Dossier

n° 10 2003/2

2003 Travailler Dossier

Psychopathologie du travail : thérapeutique, réparation, action ?

Dominique Huez
Depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, la souffrance psychique, le vécu d’injustice, la conviction d’être malmené, maltraité, brisé dans le cadre de l’activité professionnelle, progressivement peuvent se dire. Aussi, nombre de salariés et de structures associatives et syndicales attendaient-ils de la loi sur le harcèlement moral au travail que justice soit enfin rendue aux salariés. Pourtant, avec une distance encore insuffisante, il n’est pas certain que ce cadre législatif donne acte à la maltraitance psychique au travail et permette de penser le rôle de l’organisation du travail qui l’engendre.
Les deux écueils majeurs préexistaient d’ailleurs à cette loi. La psychologisation de la prise en charge des décompensations fait l’impasse sur le rôle central du travailler et enferme le sujet dans l’affrontement aux comportements délétères d’autrui ou dans la gestion de ses propres difficultés en considérant l’organisation du travail comme un donné immuable impensable. Rendre judiciaire l’injustice vécue, quant à elle, enferme trop souvent dans un statut de victime sans aider à en penser l’origine.
Et pourtant, il faut tout à la fois arriver à donner visibilité socialement aux nombreux effets délétères de la maltraitance au travail, et permettre aussi au sujet et à la collectivité de travail de la penser, d’en comprendre l’origine du côté de la division des tâches, des rapports sociaux de travail, et du primat de la rationalité économique qui ignore souverainement que l’homme est sujet psychologique et social.
Bien sûr, l’alternative à l’aliénation sociale au travail dépend de la dynamique citoyenne de l’émancipation, de l’action de transformation du travail par les sujets eux-mêmes individuellement et collectivement.
Mais le problème posé par les répercussions de l’organisation du travail sur la santé psychique a ceci de particulier que la lutte pour la préservation de la santé et contre la décompensation fait « empêchement » à l’action en atténuant, par des euphémismes, ce qui fait souffrir. Les processus défensifs sont conservateurs au double sens du mot !
Il n’est alors pas étonnant que les figures ordinaires de la psychopathologie du travail n’aient aucune visibilité sociale. On en arrive à cette contradiction qui revient à élaborer une loi sur le harcèlement professionnel, mais sans en nommer les effets sur la santé et donc sans en autoriser une réparation médico-légale qui puisse donner acte à l’injustice vécue et penser la situation pour la transformer.
De plus en plus de personnes souffrent et pâtissent de conditions de travail souvent intenables, sont exclues du travail au terme de maintes décompensations. Ce vécu antérieurement indicible émerge et se socialise progressivement. Ces multiples expériences douloureuses sont consolidées, et par l’expérience et le témoignage d’un certain nombre de médecins du travail, et par l’accumulation de données issues de l’épidémiologie des risques professionnels. Il est maintenant largement acquis par l’épidémiologie que le « stress psychosocial » au travail prend son origine dans les contraintes nombreuses de l’organisation du travail. Par rapport à ces dernières, les marges de manÅ“uvre des sujets pour agir, leur possibilité de s’inscrire dans des dynamiques de coopération, la reconnaissance multiforme de leur contribution, sont déterminantes pour agir et non décompenser.
Les acquis de la psychopathologie du travail et de la psychodynamique du travail de ces vingt dernières années ont été essentiels pour saisir, appréhender et penser les transformations du travail à l’Å“uvre. Les enquêtes de psychodynamique du travail pratiquées par un nombre d’équipes encore trop restreintes donnent à penser en permettant de comprendre le sens des processus défensifs multiforme déployés par les sujets pour tenir dans des situations de travail où, malheureusement, l’organisation du travail individualise, oppose, dénigre, malmène et, de fait, empêche les sujets d’agir. Elles ont, au-delà des collectifs de travail qui en ont bénéficié, eu un impact considérable pour laisser émerger la question du travailler, et résister à la facilité des explications triviales sur les comportements pervers isolés, les managers malencontreusement mal choisis, ou l’inquiétude existentielle d’un nouvel ordre économique auquel il faudrait s’adapter.
C’est à l’ensemble de ces éléments que le dossier sur « les Psychopathologies du travail au quotidien » s’adosse. Son objet n’est nullement de reprendre les connaissances capitalisées par la psychodynamique du travail en matière de psychopathologie du travail. Il est plus d’en rendre l’écho du côté des expériences praticiennes dans leur quotidienneté. Il est de donner un éclairage sur les impasses délétères du travailler à partir de pratiques de médecins du travail, de psychiatre en institution et de psychologue clinicien-psychanalyste.
La souffrance psychique d’origine professionnelle n’est pas une souffrance comme une autre. Les processus de décompensation sont des histoires singulières qui nécessitent une prise en charge spécialisée. Mais celle-ci peut-elle aboutir à un travail de remaniement psychologique si la situation délétère du travail perdure ? Cette situation doit être élucidée en préalable à la cure ou dans le même temps. C’est ce que semblent montrer la pratique de la clinique médicale du travail et l’expérience d’un certain nombre de psychiatres et de psychologues cliniciens. Pour ces derniers, si la question du travail n’est pas élucidée, lorsqu’elle est cause, le travail de remaniement ne peut être entrepris.
Les procédures défensives empêchent donc souvent d’agir pour transformer le travail, mais les processus psychopathologiques eux-mêmes écartent souvent des collectifs de travail les sujets maltraités. Malheureusement, ces derniers ne sont pas sympathiques aux autres, n’attirent pas la compassion, peuvent même être vécus comme un danger potentiel à travers leur capacité inconsciente de déstabiliser les procédures défensives collectives.
Ce phénomène de rejet par les collectifs de travail se retrouve au niveau du fonctionnement de la société où il semble encore inconvenant et inacceptable d’admettre que tant de décompensations psychiques puissent provenir principalement du travail. Si notre société a pu difficilement admettre que de nombreuses atteintes articulaires puissent trouver leur cause dans un rapport délétère avec les conditions concrètes de travail, il n’en est pas de même pour les dépressions réactionnelles professionnelles. Et que dire du rôle du travail dans nombre des suicides des adultes !
L’objectif modeste de ce dossier est donc de donner visibilité aux pratiques professionnelles d’accompagnement des psychopathologies du travail. Il est de donner à voir des différentes facettes de la clinique du travail qui se déploient de façon différenciée selon la position professionnelle du praticien. L’inscription particulière des différentes professions dans le système de santé est ici déterminante pour prendre en compte les psychopathologies du travail en évitant le risque pour les salariés d’être des instruments au profit du seul intérêt de l’entreprise.
Si la possibilité d’investiguer et de comprendre la question du travail est au fondement même de l’exercice de la médecine du travail, son projet exclusivement préventif, sa trop grande proximité des employeurs et les ambiguïtés de l’aptitude et de son statut actuel l’obligent à se préserver de la tentation thérapeutique, particulièrement psychothérapeutique. Le rapport au soin d’un sujet singulier ne s’inscrit pas dans la pratique d’accompagnement d’une collectivité de travail de la médecine du travail. C’est dans ce cadre que deux articles de médecins du travail particulièrement, celui d’Annie Loubet-Deveaux et Fabienne Bardot, abordent la clinique médicale du travail que ces médecins essaient de déployer. Cette pratique vise individuellement et collectivement à faciliter le débat et l’ouverture à l’action sur le travail et ses effets sur la santé. L’accompagnement compréhensif du sujet au cours de la consultation médicale du travail périodique y est central. Comment permettre de penser la souffrance au travail ? Comment prendre en charge et en compte les décompensations psychiques « ordinaires » comme les dépressions réactionnelles professionnelles ? Comment inscrire la souffrance au travail, irrémédiablement individuelle, dans un cadre collectif de possible délibération et d’action ? L’enjeu en est, au-delà d’un cadre conceptuel, la construction entre pairs de règles professionnelles spécifiques.
En matière de situations d’urgence, la question de l’empêchement des sujets (pour penser et pour agir) est une question sérieuse et les praticiens doivent permettre ou donner des soins de sauvegarde nécessaires. Les différentes approches spécialisées en psychotraumatologie n’ont pas forcément vocation et capacités de prendre en charge cliniquement la question du travail et du sens des évènements du côté de l’organisation du travail. Ici, la clinique médicale du travail est essentielle en médecine du travail, ou en pratique de soins, pour ouvrir à une dynamique de remobilisation. Cette tension entre sauvegarde nécessaire des personnes et travail individuel et collectif du sens du côté du travail devrait pouvoir se travailler dans des réseaux de praticiens autour de règles de coopération à construire au regard des évolutions diachroniques des processus de pyschopathologie du travail.
En matière de soins psychothérapeutiques, un mouvement socialement peu discuté tente d’accréditer l’idée que l’urgence sanitaire est à la prise en charge rapide de ce qui socialement fait émotion et désordre. L’apaisement rapide face à la situation stressante garantirait-il contre une décompensation ultérieure ? Marie-Pierre Guilho-Bailly et Dominique Guillet, psychiatres, suggèrent qu’il existe de vraies urgences en psychopathologies du travail où les praticiens doivent intervenir pour sauvegarder les personnes. « Au minimum est nécessaire un arrêt de travail avec suivi spécialisé et suspension dans un premier temps de tout contact avec le milieu professionnel pour permettre au sujet, précisément, de pouvoir parler à nouveau du travail et du sens de la crise. »
Mais le clivage fonctionnel pour la pratique de la médecine du travail entre l’économie du travailler et celle du désir n’a plus mise en pratique psychothérapique. C’est pourquoi il semble que la spécificité du travailler doive être convoquée dans la cure psychothérapeutique. C’est ce qu’envisage Lise Gaignard en examinant ce qui dans le travail peut étayer une structure psychique.
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