2003
Travailler
Clinique
L’enjolivement de la réalité, une défense féminine ? Étude auprès des auxiliaires puéricultrices
Virginie Sadock
Psychologue du travail
Cet article interroge la particularité des défenses féminines à partir d’une intervention effectuée auprès d’un collectif d’auxiliaires de puériculture dans une crèche à l’hôpital. Après avoir décrit l’origine de son questionnement, l’auteur présente les observations cliniques effectuées auprès de ce collectif. Elles révèlent la tendance des auxiliaires à taire et à contenir leurs sentiments « négatifs » tels que l’irritation vis-à-vis des enfants. Les auxiliaires enjolivent la réalité au quotidien pour éviter d’inquiéter leur entourage (parents et direction) et s’en protéger. Que comprendre de ce mode de fonctionnement qui « positive » la situation ? L’auteur pose l’hypothèse qu’il s’agit d’une défense spécifique de genre féminin et tente de décrire les conséquences liées à cette position psychique particulière.Mots-clés :
psychologie du travail, psychodynamique du travail, genre, stratégies collectives de défenses, crèche collective.
This article questions the specificities of feminine defences through an intervention carried out with an action group of childcare assistants at a hospital day nursery. After having described the source of her questioning, the author presents the clinical observations that were conducted within the group. They reveal the assistants’ tendency to mute and control their « negative » feelings such as anger or irritation towards the children. The assistants embellish the daily reality in order to avoid worrying their entourage (parents and directors) and thus protect themselves. What is to be thought of this mode of operation that makes the situation « positive » ? The author sets forth the hypothesis that this is a specific defence mechanism of the female gender and tries to describe the consequences linked to this particular psychic position.Keywords :
labor psychology, labor psychodynamics, gender, collective defence strategies, collective nurseries.
Este artículo cuestiona la particularidad de las defensas femeninas, a partir de una intervención efectuada con un colectivo de auxiliares de puericultura, en una guardería infantil de un hospital. Luego de haber descrito el origen de su cuestionamiento, el autor presenta las observaciones clínicas efectuadas acerca de dicho colectivo. Estas revelan la tendencia de las auxiliares a ocultar y contener sus sentimientos « negativos », tales como la irritación, enfrente de los niños. Los auxiliares embellecen la realidad cotidiana para evitar que sus allegados (parientes y dirección) se preocupen pero también para protegerse. Que se puede entender por dicho modo de funcionamiento que « positiviza » la situación? El autor plantea la hipótesis de una defensa especifica del género femenino e intenta describir las consecuencias ligadas a dicha posición psíquica particular.Palabras claves :
psicología del trabajo, psicodinámica del trabajo, género, estrategias colectivas de defensa, guardería infantil colectiva.
Dans ce texte, je voudrais faire part du cheminement d’une question qui s’est imposée lors d’une intervention en psychologie du travail dans deux services à l’hôpital. Cette intervention s’effectua dans le cadre de mes études au Cnam. Je discuterai ici principalement du matériel clinique recueilli auprès d’un de ces collectifs : celui d’auxiliaires de puériculture de la crèche. J’ai entendu et considéré les discours de ces auxiliaires comme un « enjolivement de la réalité ».
Cet enjolivement m’a semblé être l’indice d’un rapport sexué au travail.
Une double intervention en psychodynamique du travail à l’hôpital
Formatrice dans le secteur sanitaire et social, j’ai travaillé depuis 1996 avec de nombreux groupes composés quasi exclusivement de femmes professionnelles : infirmières puéricultrices, assistantes sociales, éducatrices des services sociaux. Je suis familière de l’écoute des vécus de travail de ces femmes. Leurs métiers, qualifiés de métiers de soin et d’aide, consistent à s’occuper des autres, enfants ou adultes en difficulté.
L’adoption d’une posture de psychologue du travail lors de cette intervention à l’hôpital m’a permis de rencontrer ces collectifs de travail sur un autre registre : la visée n’était plus pédagogique mais compréhensive, la finalité n’était plus axée sur la transmission de savoirs mais sur le développement de situations de travail.
C’est à la suite de la demande du médecin du travail que nous avons effectué une intervention en psychodynamique du travail
[1]. Elle était relative aux lombalgies du personnel, marquant le signe, selon ce médecin, « d’une morosité ambiante ». Jean-Luc Nimis et moi-même avons travaillé auprès de deux services très différents de cet hôpital : un service de soins, le service de réanimation pneumologie, qui s’occupe de patients atteints de problèmes respiratoires aigus et un service à destination du personnel : la crèche.
Nous avons suivi les principes et la méthodologie de l’enquête en psychodynamique : après avoir observé le travail lors d’une immersion dans les services, nous avons organisé quatre séances d’échanges collectifs avec un groupe de personnes volontaires dans chaque service. Nous orientions les échanges de manière à comprendre le vécu au travail des participants. Nous avons ensuite rédigé un rapport dont nous avons rendu compte au collectif ; celui-ci fut discuté et validé par chaque groupe. Ce rapport a par la suite circulé au sein des services concernés.
Une question née du terrain : existe-t-il des modes défensifs spécifiquement féminins ?
Le travail simultané dans deux services si distincts, la collaboration avec un collègue homme, ont favorisé les questionnements tant sur les situations professionnelles rencontrées que sur mes propres réactions. L’analyse de mes réactions et résistances dans le travail a largement contribué à l’analyse de cette intervention. Le contraste a été particulièrement saisissant entre le collectif des auxiliaires de la crèche et celui des infirmiers et aides soignants de la réanimation.
Ma rencontre avec le groupe de la réanimation a été particulièrement difficile. Je m’y sentais inhibée et agacée à l’écoute de discours dont j’estimais qu’ils traduisaient un grand cynisme. Je ne parvenais pas à saisir leur vécu de travail. Je n’avais aucune expérience avec de tels collectifs : des hommes exerçant des soins infirmiers à l’hôpital avec un risque vital pour les patients accueillis
[2]. Il était difficile d’écouter ces discours : les propos se situaient sur un registre essentiellement « rationalisant », ne mettant en scène que la maîtrise de la situation. Les propos me semblaient désincarnés. Je vivais aussi ces instants comme des obstacles à mon propre travail d’interprétation. Mon collègue semblait ne pas avoir les mêmes « perceptions » de la situation. Il était davantage préoccupé par le contenu de leurs propos alors que j’étais attentive à leur forme « défensive ». Les discours développés par ce groupe de volontaires nous auront toutefois paru, à tous deux, ressembler à des idéologies défensives face à une activité fortement pathogène. J’attribuais plus tard le qualificatif de « viril » à ces discours « défensifs ». Je ne développerai pas ici ces observations, mais je les prendrai comme le point de départ de questionnements : comment, en tant que psychologue femme, appréhender les manières masculines de parler du travail ? Comment les discuter ? Je ne trouvais d’autres moyens que de rester face au groupe en silence. Étais-je moi-même dans une posture défensive face à ma difficulté à écouter et à comprendre ?
Le vécu d’une telle épreuve fut à l’origine d’un questionnement nouveau. Je me demandais, par contraste avec les discours de la réanimation, ce que l’on pouvait dire de ce que nous avions entendu à la crèche. En effet, à la crèche, les stratégies défensives n’étaient pas apparentes, mais n’existaient-elles pas pour autant ?
L’épreuve du travail avec le collectif de la réanimation m’aura finalement permis de requestionner les discours du collectif de la crèche. C’est ce nouveau regard sur ce collectif féminin que je souhaite à présent restituer. L’analyse des « stratégies » des auxiliaires de la crèche n’est pas simple à identifier. Contrairement aux stratégies défensives viriles, elles ne se laissent pas voir et saisir immédiatement. Et pour cause…
Les auxiliaires de la crèche : entre « l’appréhension de dire » et « un enjolivement de la réalité »
Le collectif de la crèche que nous avons rencontré était constitué de sept personnes : six auxiliaires de puériculture et une éducatrice de jeunes enfants
[3]. Nous nous sommes sentis bien accueillis par le groupe, les auxiliaires évoquant d’emblée leur besoin de parler et leur plaisir à se réunir. Rapidement, nous avons considéré que leurs discours étaient spontanés et « authentiques ». Elles nous diront d’ailleurs, avant de commencer, sur le ton de l’humour : « On va se défouler ! »
L’irritation vis-à-vis des enfants existe-t-elle à la crèche ?
Effectivement, la parole semblait facile et les difficultés non éludées : dès la première séance, les auxiliaires relateront le fait que deux de leurs collègues avaient des comportements agressifs envers les enfants (claques, cheveux tirés…). Au cours des séances suivantes, cet événement prit de l’ampleur. En effet, entre deux de nos séances, une des auxiliaires a dénoncé ces deux personnes aux parents. Ceux-ci ont alors menacé la crèche de porter plainte pour maltraitance. Cet événement a fait le tour de l’hôpital et, depuis, le regard porté sur le service et ses salariés semblait s’assombrir : « On ne nous dit plus bonjour à la “cafète !” », nous diront-elles. Leur réputation semblait être au plus bas et l’attention du personnel de l’hôpital semblait être tournée vers cette actualité. Les salariées concernées avaient été évincées. Alors que les auxiliaires avaient pour habitude de se plaindre de leur inexistence au regard des autres services de l’hôpital, à présent, cet événement leur faisait mauvaise presse et les mettait sur le devant de la scène ; mais sous leur plus mauvais jour. Évidemment, ce contexte nous a fortement interpellés.
Nous nous sommes posé la question de savoir s’il y avait un lien entre la parole libre que nous proposions pendant les séances et cette dénonciation. En effet, qu’est-ce qui avait autorisé une auxiliaire à « lever le secret » sur ces actes ? Devenait-il possible d’énoncer, après l’avoir formulé au groupe, ce qui était au quotidien gardé secret ?
Il semblait que la réputation de la crèche s’écroulait en un tour de main. D’invisible, le travail qu’elles exerçaient devenait à présent en risque d’être constamment suspecté. Elles craignaient d’être identifiées comme des personnes potentiellement « mal traitantes ». Les risques ou accidents du métier (un enfant qui se cogne, qui se fait des bleus ou qui pleure en rentrant) allaient-ils être interprétés comme signes de maltraitance ? Les auxiliaires étaient inquiètes. Elles en parleront longuement. Elles décriront les conditions de travail difficiles et les exigences auxquelles elles sont confrontées au quotidien. Les entendant décrire ces réalités, une évidence s’imposait : elles-mêmes pouvaient être prises par des accès d’irritation envers les enfants comme l’avaient été leurs collègues ; pourrait-il leur arriver d’aller aussi loin avec les enfants ?
Pendant les séances, elles insisteront sur les exigences de la tâche et dépeindront la crèche comme « un travail à la chaîne » où ni le corps ni l’esprit ne peuvent être au repos : maintien constant de la vigilance, nettoyage, réponses aux pleurs, soins divers portés aux enfants, etc. Les enfants leur semblent « être pris comme des paquets » dans ce lieu où la limite d’accueil n’est jamais définitive. Cette crèche a en effet pour particularité d’accueillir un nombre important d’enfants. Des accords existent entre direction et personnel de l’hôpital qui stipulent l’obligation de l’institution à proposer un accueil des enfants : ainsi, un salarié ne peut reprendre son travail si la garde de son enfant n’est pas assurée. Cela conduit la direction de la crèche à accepter (sans autre choix, semble-t-il) un nombre d’enfants qui dépasse le quota strict des crèches municipales. Du coup, les auxiliaires doivent faire « vite et bien », et sont soumises à des rythmes qui ne permettent pas toujours le respect des besoins des enfants. Soumises à une cadence alerte, elles doivent répondre à des exigences contradictoires. Par exemple, dans la section des petits, la gestion des repas est complexe. Elles se doivent de tenir compte de l’appétit et du rythme de chacun tout en assurant une gestion optimale du temps. Les auxiliaires, elles-mêmes, étaient très insatisfaites de la façon dont les enfants étaient accueillis. Ces conditions n’auraient pas satisfait certaines d’entre elles si elles avaient eu à confier leurs propres enfants. Dans cette crèche, l’organisation du travail cause de « bonnes raisons » d’être tendues. Par ailleurs se posait la question de savoir comment les personnes parvenaient, avec les années, à continuer à trouver les ressources pour faire face aux exigences de l’activité. Les deux personnes évincées étaient d’ailleurs des anciennes de la maison.
Malgré les sources d’agacement et d’irritation, notamment autour des conditions de travail, nous aurons fait le constat qu’elles garderont, pendant les séances, des discours systématiquement positifs et attendris sur les enfants. Nous tentions pourtant de comprendre par quels mécanismes les auxiliaires parvenaient à assumer ces situations et continuaient à prendre soin des enfants. Nous pensions que l’insistance de leur propos sur l’agressivité de leurs collègues exprimait aussi quelque chose de leurs propres difficultés. Il se révélait important de réfléchir, de façon plus globale (et moins sous l’angle d’un problème de personnes), aux difficultés engendrées par le métier et par l’organisation du travail. Nous étions là pour tenter de comprendre ce qu’il se passait – et se vivait – et non pour enquêter sur des suspects. Lors d’une pause, les auxiliaires nous ont demandé de ne pas parler de tout cet épisode de « maltraitance » dans le cadre de notre restitution. Elles préféraient que cela restât entre nous. Ainsi, ces dimensions, exprimées comme involontairement, semblaient-elles devoir en rester au stade de la confidence. Cela donnait l’impression d’un soulagement éprouvé d’avoir parlé alors que le destin de ce qui avait été dit semblait être de retomber dans le silence.
Une dimension centrale de l’activité à la crèche : contenir le « négatif »
Cette demande insistante de considérer leurs propos comme une « confidence » nous a préoccupés longuement lors de la préparation de notre restitution. Le but des séances pour nous était de comprendre leur situation de travail et nous avions là le sentiment de mettre le doigt sur un point qui devait être pris au sérieux et élaboré. Bénéficiant dans ce contexte de l’extériorité du psychologue du travail, nous pouvions tenter de mettre en lumière la façon dont les choses se vivaient à la crèche. Ainsi, comment rendre compte de ce « malaise » lors de la restitution ? J’étais tiraillée entre le souci de ne pas les « trahir » et la nécessité de me positionner par rapport à ces discours de manière « juste ». Mon collègue m’aura alors aidée à sortir, progressivement, d’une perplexité, empreinte de culpabilité. Il était effectivement important de nous exprimer sur ce que nous comprenions de la situation de la crèche. En effet, pouvions-nous adoucir la réalité ? Devions-nous la transformer ? En ce qui me concerne, je me sentais, pourtant, comme incitée à reproduire avec elles cet enjolivement de la réalité.
En tentant de refléter leur parole, étais-je, moi aussi, prise par leurs stratégies de défenses ? Y avait-il entre elles et moi comme une contagion de leur fonctionnement ? J’étais prise par leur « appréhension à dire », appréhension qui avait été ponctuellement levée en même temps qu’elles nous demandaient de tenir leur propos comme confidentiels. Leurs questions rejoignaient beaucoup mes propres préoccupations personnelles sur le dire. Une telle résonance aura constitué un outil de travail précieux pour interroger le lien entre leur réaction et leur attitude au travail : existait-il une règle, un devoir de silence et de confidentialité ? Le fait de « garder pour elles » s’imposait-il ? Quels étaient réellement les risques encourus dans le fait de rendre publiques leurs réalités de travail ? Et d’autant que, compte tenu de la dénonciation des maltraitances aux parents, on pouvait considérer que le mal était fait.
Lors de la dernière séance, j’ai adopté une posture plus engagée, et nous avons pu débattre de « ce que l’on pouvait dire ou ne pas dire » à la crèche. Il y avait bien un devoir de « prendre sur soi », quelles que soient les réalités du métier affrontées. C’est aussi avec un réel soulagement qu’elles ont accueilli notre description de leur mode d’expression – l’attendrissement obligatoire – sur les enfants. Les échanges nous auront alors permis de comprendre que les auxiliaires se doivent de garder certains secrets. Au sein même de la crèche, elles ne se sentent pas autorisées à parler et, ainsi, elles « prennent sur elles » des situations lourdes à porter. Il y aurait comme une consigne de toujours tout positiver. « L’esprit positif » prescrit cohabite sans doute avec des pulsions plus « négatives » – allant jusqu’à la violence – à l’encontre des enfants. Cette obligation de « positiver » serait, selon elles, une exigence requise par la hiérarchie et par l’emploi qu’elles occupent. Elles disent devoir être toujours « accueillantes » et « souriantes » dans cette activité où aucune place ne semble être laissée au répit et à la suspension des attitudes de bienveillance (ni à l’initiative de l’organisation du travail ni de leur propre initiative).
Cet empêchement de dire ou cet enjolivement produit un « résidu » ou un « reste » dont elles ne savent que faire. Ce qui les conduira à se demander en fin de séance : « Mais, alors, le négatif, on le met où ? » La formulation d’une telle question permet la mise en lumière d’une dimension centrale du travail au quotidien : contenir le négatif. Tous ces sentiments négatifs qu’elles éprouvent, constatent, voient chez leurs collègues, doivent être tus. Il y a comme une interdiction d’énonciation.
Un enjolivement quotidien de la réalité
Il règne dans cette crèche comme une stratégie de l’enjolivement : interdiction tacite d’évoquer certaines dimensions de l’activité, d’exprimer son ressenti, particulièrement quand il s’agit de ressentis « négatifs ». C’est toute l’activité des auxiliaires (et pas seulement leurs discours) qui est dominée par cette nécessité d’« enjoliver ». On retrouve l’enjolivement dans leurs actes professionnels quotidiens : les auxiliaires se doivent par exemple de tranquilliser les parents. Même quand une journée de travail ne s’est pas bien passée avec un enfant – l’enfant a été triste, il a beaucoup pleuré ou il a été très agité –, les auxiliaires, afin d’éviter que les parents ne s’inquiètent, leur diront que la journée s’est bien passée. Les « défaillances » des collègues sont, elles aussi, gérées en silence : quand une de leur collègue « craque » dans un secteur ou dans une situation, elles y sont attentives, en tirent les conséquences (elles vont par exemple se répartir les tâches pour faire face), mais le garderont pour elles. Le problème d’organisation du travail sera tu et presque dissimulé. On peut se demander si une telle attitude n’ouvrirait pas, à terme, des brèches du côté de la violence ou de la maladie…
Empêchement de dire à l’extérieur, cette retenue m’a semblé pouvoir être un obstacle à l’élaboration d’une réflexion sur l’organisation du travail.
« L’enjolivement » est-il caractéristique des collectifs féminins ?
C’est lors de la rédaction de mon mémoire de psychologue du travail
[4], que l’interprétation de ce mode de fonctionnement comme un « enjolivement » s’est poursuivie. Je n’ai pas pu la soumettre au groupe de manière aussi claire. Une telle interprétation aura beaucoup profité du contraste d’avec les constats cliniques à la réanimation. Comme je l’ai dit, la rencontre avec la réanimation m’aura permis de reconsidérer les discours de genre « féminin » et, notamment, les réserves massives quant à l’évocation de certaines dimensions du travail. Les travaux menés en psychodynamique auprès de groupes d’hommes ont dévoilé qu’existe un déni de la peur dans certains métiers à risque (par exemple les métiers du bâtiment). Des conduites collectives (par exemple : bravades, conjurations) ont pour but d’occulter des dimensions de travail qui engendrent de la peur. Selon Pascale Molinier, ces conduites défensives face à la peur ne trouvent pas leur équivalent dans les collectifs de femmes. Plutôt qu’au déni, les femmes recourraient à un « encerclement du réel » par des récits expressifs ou teintés de dérision. L’enjolivement participe-t-il d’un déni de réalité ? Les auxiliaires puéricultrices ne nous ont pas semblé opposer un déni à la peur. Par exemple, nous avons pu constater le ton spontané avec lequel elles parleront de
« trouille de leur vie » quand un enfant échappera à leur vigilance.
Si la peur est assumée dans les collectifs de femmes, d’autres dimensions du réel ne semblent pas avoir le même « droit de cité ». Ce sont ces dimensions dont nous disons qu’elles sont enjolivées. Le type de stratégie repérée à la crèche (enjolivement) semble pourtant se distinguer du type de stratégie observé dans les collectifs d’hommes. En effet, s’il y a une forte réserve collective à évoquer l’irritation produite par les enfants ainsi que l’ensemble des sentiments « négatifs », cette irritation n’est pas strictement déniée ni complètement occultée. Elle sera évoquée de façon indirecte (en prenant leurs collègues pour exemple) et discutée une fois énoncée (cf. leur soulagement lors de la restitution lorsque nous avons parlé du mode d’expression d’attendrissement obligé). L’interdit d’énonciation d’une moindre bienveillance et de réactions allant jusqu’à l’agressivité semble surtout jouer vis-à-vis du regard extérieur. Du réel, rien n’en semble devoir filtrer, ainsi qu’en témoignent les réactions de crainte qui ont vu le jour, à partir du moment où il a été question de la restitution.
L’enjolivement peut-il être considéré comme « une défense » caractéristique des collectifs féminins ? Les femmes seraient-elles socialement contraintes de taire leurs sentiments négatifs et d’enjoliver leur réalité ? Je me suis demandée si parler publiquement de leurs difficultés de travail, ou de leur état d’irritation, ne mettait pas en danger leur identité de femme (ou de mère). En effet, le fait pour une femme d’aimer et de supporter les enfants semble s’imposer comme un attendu social puissant : cette relation serait évidente et naturelle. Le travail requis, notamment contenir le « négatif », ne peut être pensé et discuté, car il est considéré comme n’ayant pas lieu d’être. Une femme est censée, « naturellement », supporter les enfants
[5].
Plus généralement et indépendamment du soin apporté aux enfants, une femme se doit-elle toujours d’être satisfaite ? Un silence s’impose-t-il alors aux femmes dans l’espace public dès lors qu’elles rencontrent des difficultés ?
Pendant les séances, les auxiliaires auront fait part à de multiples reprises de la question de leurs « droits » et de leurs « devoirs », toujours présentés comme ayant force de loi : « On n’a jamais le droit à l’erreur », « On doit toujours être accueillante, souriante et vigilante », diront-elles ironiquement. Cela laissait l’impression que les exigences s’imposaient sans pouvoir être ni discutées ni contestées, surtout ouvertement. La configuration aurait été tout autre avec un collectif masculin. Aurait-on autant entendu parler de l’obligation d’être souriant et disponible ? Sans doute que non.
Selon moi, ces prescriptions (et autoprescriptions) se nuancent selon le genre concerné. Nous pouvons nous référer aux travaux de Joan Cassell (2001) sur le métier de chirurgien selon qu’il est exercé par un homme ou par une femme. Pour elle, le « genre » est un processus qui est « construit et négocié ». Par exemple, les femmes chirurgiennes
« n’ont pas le droit de piquer leur crise », c’est-à-dire d’exprimer leur agressivité, comportement qui semble être plus largement toléré pour les hommes. Elle explique que les sujets sont conduits à ajuster leur comportement en fonction de leur genre d’appartenance
[6]. Ainsi, à la crèche, nous pourrions nous demander si « l’attitude de réserve » n’est pas édifiée par interrelation des attentes sociales et de la manière dont les auxiliaires y répondent. La discrétion et l’enjolivement m’ont semblé en adéquation avec un « juste comportement de genre
[7] » se construisant par la situation de travail ainsi que par les personnes qui l’exercent. Des règles de « genre » semblent donner le ton à la fois du prescrit et de l’autoprescrit : « Il faut positiver, être souriante »… L’absence d’homme à la crèche renforce et fait perdurer les comportements « de genre », tel l’enjolivement de la réalité.
L’enjolivement s’oppose radicalement aux discours du collectif de la réanimation. Il n’y était jamais question de « devoirs ». Les propos étaient massivement critiques et revendicatifs. Le collectif était fondé sur l’idée de membres forts, critiques, qui devaient parvenir à dominer une situation par nature difficile à dominer (mort, maladie). Nous pouvons parler ici d’un système défensif assez radical. A contrario, le collectif à la crèche se bâtit sur le stéréotype de l’auxiliaire, douce et apaisante ; les auxiliaires développant alors un discours « défensif » attendri vis-à-vis des enfants. Elles élèvent un rempart qui les empêche de formuler les sentiments réels qu’entraîne ce travail auprès d’enfants. L’« interdit » de penser laisse la place aux seuls registres autorisés : l’attendrissement et le positif. Avec le risque que ce qui n’est pas pensé – le « négatif » – fasse retour sous forme de passages à l’acte violents ?
Les défenses de ces deux collectifs semblent suivre le modèle de ce qui est socialement valorisé chez un homme ou chez une femme. Pour Pascale Molinier, certains actes transgressifs seraient, dans un groupe d’hommes, des éléments de valorisation sociale alors que chez les femmes « le mal agir contre autrui » n’est jamais valorisé socialement. Chez elles, c’est « la compassion » qui est valorisée par référence à un idéal de la maternité. « Transposée dans le monde du travail, la maternité sociale devient une prescription de compassion universelle ». À la crèche, cette prescription se traduit par l’impossibilité et l’interdiction de parler des difficultés du travail.
L’intervention a été l’occasion d’une réflexion sur les destins d’un tel idéal quand il doit se confronter au réel de la rencontre avec les enfants et à toutes les épreuves d’un cadre professionnel. En effet, un enfant peut déclencher des sentiments de bienveillance, mais aussi des sentiments d’hostilité. Cependant, cette « ambivalence des sentiments » n’est pas conforme à ce qui est attendu du genre féminin. Les injonctions de l’organisation du travail se cumulent avec les attendus du genre féminin, pour n’autoriser que la manifestation des dimensions positives. Il a été facile de percevoir le décalage existant entre cet idéal de bienveillance et la rencontre avec une réalité de métier difficile, ne permettant pas toujours, au quotidien, de rester tendre. Comme nous l’avons vu, un des aspects de leur travail consiste à conforter cet idéal bienveillant. Elles se saisiront pourtant des séances pour évoquer tous ces maux impossibles à dire. Reste alors posée la question de l’échec de la médiatisation de ce qui a pu se dire dans un cadre confidentiel.
L’instauration et le maintien d’une relation de soin satisfaisante auprès des enfants dans cette crèche n’ont pourtant rien de facile ni de naturel. La nécessité de contenir « le négatif » ne fait pas partie des habilités indispensables reconnues comme faisant partie du métier. Parce que confondus avec ce qui relève de l’idéal de bienveillance maternelle, les savoir-faire du métier ne sont ni connus ni reconnus. Outre le fait qu’ils sont considérés comme naturels, les savoir-faire sont souvent discrets : c’est, par exemple, le cas de la vigilance constante dont les auxiliaires doivent faire preuve. Il fut intéressant d’entendre les auxiliaires décrire leurs corps en alerte face à d’éventuels dangers : les enfants risquent à chaque instant « de se prendre les doigts dans le radiateur » ou encore de sortir de la crèche au moment où elles auront le dos tourné. De telles réalités s’accordent mal, pour les auxiliaires, avec le fait que l’on parle de leur poste comme d’un « poste doux ».
Dans ce contexte, il est intéressant de constater que leurs discours « d’enjolivement de réalité » révèlent à la fois une souffrance sexuée en même temps qu’ils maintiennent impossibles une vision et un éprouvé justes de la réalité. Les ressentis du travail ne peuvent pas être exprimés de manière authentique. L’interdiction du « négatif » cohabite avec l’obligation du « positif ». En se privant de formuler les « sentiments négatifs », la formulation du « positif » est dévoyée puisqu’elle devient obligée. M.-F. Carpentier-Roy (1995) dit très justement que c’est en sortant du privé pour devenir publique que la réalité prête le flanc au changement ; Il semble que ces discours et attitudes « discrets » et « enjolivants » ne permettent ni un diagnostic ni une prise en charge réelle des difficultés du métier. Bien souvent, confiné à une sphère proche de la sphère privée, le métier ne parvient pas à dépasser le stade de l’élaboration confidentielle.
L’approche de ce collectif à l’hôpital aura été pour moi un vrai moyen de déranger un certain nombre de représentations sur le métier et sur le caractère des discours des auxiliaires. Il m’aura permis d’ouvrir des axes de réflexion sur ce que pourraient être des stratégies de défenses « féminines ». Ces défenses sont à l’image des savoir-faire mobilisés dans ces activités : discrètes, usant d’euphémismes. Ce caractère les rend peu visibles. Il est alors difficile d’en mesurer toute la puissance d’occultation. Il faudrait pourtant évaluer le coût psychique de ces défenses qui consistent à taire ses sentiments négatifs et cela jusqu’à porter et supporter une organisation du travail défaillante. On peut aussi parler de coût social, lorsque la nature des savoir-faire rend difficile leur reconnaissance dans l’espace public. Le système de défense s’oppose alors à la défense de leur métier. Cette mise au jour du système de défense à la crèche constitue une première base de travail qui devrait me conduire à mieux rencontrer et à mieux comprendre les collectifs féminins. Mon travail futur, avec et auprès de ces collectifs, me permettra de continuer à explorer les modalités défensives spécifiquement féminines.
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Carpentier Roy M.-C., 1995, Corps et âme. Psychopathologie du travail infirmier, Montréal, Liber.
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Cassel J., 2001 : « Différence pas corps : les chirurgiennes », dans Variations sur le corps (coordonné par Molinier P. et Grenier-Pezé M.), Cahiers du genre, n° 29, L’Harmattan.
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Dejours C., 1993, Travail, usure mentale, réed. aug. Bayard.
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Kergoat D., 1992, « Gestion de la mixité dans un mouvement social » dans Les Infirmières et leur coordination, 1988-1989 (sous la direction de Kergoat D. et avec la collaboration de Imbert F., Le Doaré H. et Sénotier D.), Éditions Lamarre.
·
Molinier P., 1997, « Un éclairage psychodynamique de la notion de compétence à partir d’une analyse de la coopération infirmière », Éducation permanente, n° 132.
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Molinier P. et Welzer Lang D., 2000, « Féminité, masculinité, virilité » dans Dictionnaire critique du féminisme.
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Pierce Jennifer L., « Les émotions dans le travail : le cas des assistantes juridiques », Travailler, 2002, n° 9, pp. 51-72.
[1]
Les référents théoriques qui ont sous-tendu l’intervention sont ceux de la psychodynamique du travail (Dejours, 1993). Cette intervention à été supervisée par des enseignants praticiens de ce courant : Pascale Molinier et Liliana Saranovic.
[2]
C’est un des rares services dans le monde « infirmier » où les hommes sont aussi nombreux, voire plus nombreux, que les femmes. Ce rapport existe dans les services hautement technicisés nécessitant le maniement quotidien d’un appareil technique élaboré (Kergoat, 1992, « Gestion de la mixité dans un mouvement social » dans
Les Infirmières et leur coordination).
[3]
Par souci de simplification, je parlerai dans ce texte sans distinction « des auxiliaires ».
[4]
Discours sexués sur le travail. Le cas de deux services d’un hôpital : la crèche et le service de réanimation pneumologie. Paris 2002,
Cnam.
[5]
Sur ce point précis, n’est-on pas, malgré tout, au plus près du déni ?
[6]
Voir aussi l’article de Jennifer L. Pierce, « Les émotions dans le travail : le cas des assistantes juridiques »,
Travailler, 2002,
n° 9, pp. 51-72.
[7]
Cette expression est empruntée à Joan Cassel.