Travailler
Martin Média

I.S.B.N.2914649274
230 pages

p. 153 à 162
doi: en cours

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Autre regard

n° 10 2003/2

2003 Travailler Autre regard

Stratégie de défense et prostitution : un enjeu personnel et politique

Jean-Michel Chaumont Philosophe et sociologue
Il est souvent pris argument du fait que les personnes prostituées déploient des stratégies de défense dans le cadre de leur activité pour contester que cette dernière puisse être considérée comme un métier. L’argument est faible cependant, car les stratégies de défense contre la souffrance au travail sont la règle plutôt que l’exception. Pour faire progresser ce débat, dont les enjeux sont à la fois politiques et personnels, il serait plus pertinent de s’enquérir de l’efficacité et du coût des stratégies de défense mobilisées par les personnes prostituées.Mots-clés : prostitution-souffrance dans le travail, stratégies de défense. In order to refute the posture that prostitution can be considered as a profession, a common argument is that prostituted individuals deploy defence strategies within the context of their activity. That argument is weak, however, since strategies of defence against occupational suffering are more the rule than the exception. In order progress within this debate, where the stakes are both political and personal, it would be more pertinent to inquire about the efficiency and the cost of the defence strategies used by prostituted persons.Keywords : prostitution, occupational suffering, defence strategies. A menudo, para contestar que la prostitución pueda ser considerada como un oficio, se considera el argumento que las personas que se prostituyen despliegan estrategias de defensa en el marco de su actividad. El argumento es débil ya que las estrategias de defensa contra el sufrimiento en el trabajo son la regla antes que la excepción. Para hacer progresar este debate, que considera posturas a la vez políticas y personales, seria más pertinente indagar sobre la eficacia y el costo de las estrategias de defensa movilizadas por las personas que se prostituyen.Palabras claves : prostitucion-sufrimiento en el trabajo, estrategias de defensa.
 
Introduction
 
 
Au terme de sa réflexion sur l’échec relatif des mouvements de personnes prostituées, Colette Parent (2000, p. 175) conclut qu’au-delà des causes conjoncturelles l’obstacle fondamental, auquel se heurtent leurs revendications, réside dans l’association – socio-culturellement construite mais non moins prégnante pour autant – entre la sexualité et l’intimité, soit le noyau même de l’identité personnelle. Par voie de conséquence, les personnes prostituées n’apparaissent pas crédibles lorsqu’elles prétendent qu’elles peuvent prester des « services sexuels » sans aliéner en même temps la quintessence de leur être, sans porter gravement atteinte à leur intégrité psychique. Autrement dit, en langage courant, il apparaît invraisemblable que l’on puisse vendre son corps sans y perdre son âme [1].
Ainsi, certaines positions féministes tirent argument de façon récurrente du fait que les personnes prostituées font état de nombreuses techniques de distanciation pour affirmer qu’il ne s’agit décidément pas, contrairement à ce qu’elles prétendent, d’un métier comme un autre (par exemple Paterman (1988, p. 207) ou Barry (1995, p. 30). Le présupposé de l’argument est que, si la prostitution était un métier « normal », il ne serait pas nécessaire de recourir à ces stratégies de défense par la construction de cloisons, au demeurant jugées toujours poreuses, entre l’identité affective et l’identité professionnelle.
Pour les personnes prostituées, la question des stratégies de défense comporte par conséquent un double enjeu : il s’agit non seulement de pouvoir effectivement se protéger (enjeu individuel), mais aussi, en montrant que c’est possible, de crédibiliser la représentation de la prostitution comme d’une activité professionnelle normale (enjeu politique).
 
L’enjeu politique
 
 
Comme le fait très justement remarquer Shaver (1994, p. 136), les stratégies de défense ne sont nullement l’apanage des travailleurs du sexe : de nombreuses professions exposent les individus à des atteintes à l’intégrité psychique et physique qui nécessitent la mise en place de mécanismes de défense. Liées soit aux situations inhérentes au type d’activité soit aux conditions et à l’organisation du travail (et souvent aux deux à la fois), des vulnérabilités surgissent de façon récurrente et les travailleurs recourent à toutes sortes de stratégie pour y faire face. Certaines professions sont plus touchées que d’autres en raison de la nature de leurs activités : ainsi, tous les travailleurs de première ligne confrontés quotidiennement à la souffrance chez autrui – travailleurs sociaux, personnel soignant, service de police et d’assistance… – doivent « contrôler » le degré d’empathie qu’ils peuvent se permettre sous peine de s’engloutir dans les problèmes de leurs « clients » [2]. Mais, même quand l’emploi n’implique aucun investissement émotionnel de ce type, la nécessité de se protéger soi-même contre la rudesse des conditions de travail (et donc contre sa propre souffrance) est un impératif fonctionnel qui, avec des intensités différentes, concerne probablement une majorité de travailleurs. Les emplois dans lesquels les individus peuvent se donner corps et âmes sans risquer de s’y brûler les doigts sont sans doute réservés à une minorité de privilégiés. Même si l’on peut rêver que le travail devienne pour tous une expérience pleinement épanouissante, il ne viendrait à l’idée de personne de contester que la profession d’infirmière, par exemple, soit une profession normale – et même éminemment respectable – sous prétexte que des stratégies de distanciation y sont à l’Å“uvre. On ne saurait par conséquent conclure à l’anormalité irréductible de la prostitution du simple constat que les personnes prostituées elles-mêmes « avouent » poser – et devoir le faire pour préserver leur équilibre psychique et leur intégrité physique – des limites très strictes à leur investissement affectif dans les relations aux clients.
Il est quasiment certain – le contraire serait étonnant – que la prestation de services sexuels mobilise à certains égards des stratégies de défense spécifiques, liées précisément aux spécificités de l’activité ainsi qu’à la stigmatisation sociale dont elle fait l’objet. Indépendamment de tout le reste, le fait que la prostitution ne soit pas un métier comme un autre, pour probablement une partie largement majoritaire de la population, transforme objectivement les conditions d’exercice de l’activité. Alors que, par exemple, certains policiers font à longueur de journée l’expérience pénible de l’hostilité affichée de leurs « clients », les personnes prostituées devront vraisemblablement souvent se protéger davantage de la réprobation potentielle de leur entourage. La question des stratégies spécifiques et des stratégies qui sont très comparables à celles que l’on rencontre dans d’autres professions ne peut être élucidée qu’empiriquement, en prenant en compte une diversité maximale de situations et de conditions de travail.
La vraie question n’est donc pas celle de l’existence ou non de ces stratégies de défense. Les vraies questions concernent leur efficacité et leur coût. Nous sommes donc renvoyés à l’enjeu personnel.
 
L’enjeu personnel : efficacité et coût des stratégies de défense
 
 
L’efficacité
D’aucun(e)s pourraient admettre sans difficulté que les stratégies de défense sont largement répandues, mais, et c’est en cela qu’il y aurait malgré tout une différence irréductible, que, dans le cas de la prostitution, elles ne seraient généralement pas efficaces. Même si elles ne se l’avouent pas, les personnes prostituées seraient toujours atteintes au plus profond d’elles-mêmes parce qu’il serait impossible qu’il en aille autrement. Les tenants de cette position – que les écrits du mouvement du Nid illustrent abondamment – en veulent pour preuve le recours fréquent des personnes prostituées aux stupéfiants ou à l’alcool considérés alors comme des adjuvants nécessaires à l’exercice de l’activité. Ils apportent aussi le témoignage de « repenti(e)s » dénonçant dans les propos qu’elles-mêmes avaient pu tenir auparavant des rationalisations indispensables mais foncièrement illusoires : elles se mentaient à elles-mêmes quand elles prétendaient dissocier sans difficulté particulière leur vie professionnelle du reste de leurs existences. En fait, la prostitution minait toute l’estime qu’elles pouvaient se porter et la véhémence même avec laquelle elles le niaient en est un indice supplémentaire.
Deux objections au moins peuvent être soumises à ces affirmations : tout d’abord elles se heurtent à d’autres témoignages qui ne semblent pas moins crédibles (par exemple dans Chapkis, 1997 [3]) et l’on ne voit pas à partir de quelle position d’autorité il serait possible de les invalider tous. Or, il suffit à la limite qu’une minorité de personnes prostituées parviennent à convaincre que, dans leur cas au moins, les stratégies sont efficaces pour démontrer que les dommages prétendus ne sont pas inéluctables et que le « métier » peut s’exercer dans des conditions telles qu’il ne soit pas pire que beaucoup d’autres. Nous sommes alors renvoyés aux conditions d’exercice de l’activité plutôt qu’à un destin inhérent à sa nature même et les collectifs de prostituées ne peuvent que souscrire à la volonté d’améliorer leurs conditions de travail.
Ensuite, il n’est pas nécessaire à la revendication des travailleurs du sexe d’établir que leurs stratégies de défense soient parfaitement efficaces (soit que leur activité n’a aucun impact négatif sur le reste de leur existence), car c’est là à nouveau une exigence qui n’est pas de mise dans de nombreuses autres professions : beaucoup de médecins ou de policiers boivent (et il est plausible que cela soit souvent pour supporter les rigueurs de leur métier) ou « fanfaronnent » (minimisent l’impact en retour de leurs activités). On n’en conclut pas pour autant que leur métier soit inéluctablement destructeur de leur intégrité alors même que l’on connaît des cas où il l’a effectivement été. On en conclut plutôt plus sobrement que, même lorsque les conditions de travail sont acceptables, toutes les personnalités ne conviennent pas pour la profession. C’est une conclusion que les travailleurs du sexe peuvent admettre également sans aucune difficulté.
Le coût
Comme l’a montré Christophe Dejours (1998), il ne suffit cependant pas d’examiner si les stratégies de défense sont ou non efficaces. Dans de très nombreux cas, elles le sont au sens minimal où elles permettent aux individus qui y ont recours (et ce, indépendamment du fait qu’ils mobilisent des ressources individuelles ou collectives) de persévérer dans leurs activités, c’est-à-dire de demeurer « fonctionnels » et « performants ». Mais elles n’en induisent pas moins des effets pervers redoutables qui affectent non seulement les individus eux-mêmes, mais également les tiers auxquels ils ont affaire et plus globalement encore la qualité des rapports humains au sein de la société en son ensemble. Ainsi, des policiers par exemple peuvent-ils ne pas avoir de facto d’autres issues que de s’endurcir au contact quotidien de la souffrance et du sordide et, de ce fait même, perdre toute capacité d’empathie et devenir des personnages extrêmement déplaisants pour le public. Ainsi, Dejours avance-t-il de façon plausible que c’est la généralisation des effets de ces stratégies de défense qui rend compte d’un phénomène collectif aussi lamentable que « la banalisation de l’injustice sociale » ou plus généralement encore qui amène à « consentir » à quantité de situations qu’un jugement éthique rationnel devrait condamner sans appel.
Du point de vue de l’enjeu politique mentionné ci-dessus, ces constats paraissent de peu d’importance : à supposer qu’il y en ait – ce qui est très vraisemblable –, les effets pervers des stratégies de défense utilisées par les personnes prostituées n’appellent pas pour autant une attention séparée : il n’y a là rien qui ne se retrouve, avec des intensités parfois moindres ou parfois supérieures, dans d’autres activités et professions. Il n’y a donc pas de raison a priori d’en faire davantage de cas pour les personnes prostituées que pour les autres.
Mais, à l’inverse, il n’y a évidemment aucune raison non plus d’en faire moins de cas chez elles que chez les autres.
La question devient alors : étant donné qu’il s’agit d’une activité qui, sauf exception, nécessite le recours à des stratégies de défense, comment repenser (et pratiquer) celles-ci pour que, tout en restant efficaces, elles soient délestées de leurs effets pervers, tant au niveau personnel qu’interpersonnel et collectif ?
Notons de suite que le « étant donné » lui-même peut être remis en cause. La question se pose de la manière énoncée ci-dessus pour toutes les activités dont une espèce de consensus social estime que, bien qu’elles soient susceptibles de porter atteinte à l’intégrité de leurs agents, elles n’en sont pas moins indispensables à la reproduction de la société : on n’imagine pas supprimer les médecins ou les policiers sous prétexte qu’ils peuvent être affectés négativement et que les cuirasses dont ils se bardent font du tort. Tout au plus, la collectivité peut-elle admettre de consacrer une part des ressources collectives à la recherche et l’implantation de dispositifs tels que ces effets pervers soient éliminés ou minimisés. On acceptera par exemple de financer des séances de supervision ou d’« intervision » où, de façon rétrospective, les individus trouvent, à travers les expériences et les paroles partagées, l’occasion de se « décliver ». À moins – ce qui n’est d’ailleurs pas une opinion exceptionnelle – que l’on ne considère la prostitution comme une institution socialement utile (en ce qu’elle représenterait, comme on le prétendait au xixe siècle, un mal nécessaire permettant de « défouler » des « besoins » qui risqueraient, sinon, de s’exprimer violemment ailleurs ou, version plus contemporaine, en ce qu’elle permettrait de garantir le « droit à la sexualité » de personnes injustement exclues du marché du sexe, – les handicapés, les obèses, les timides, les laids…) –, on voit mal pourquoi la collectivité devrait assumer le financement de dispositifs similaires en faveur des personnes prostituées. Mais on pourrait imaginer qu’ils soient autofinancés par les revenus produits par la profession elle-même, et donc subsidiés par ses bénéficiaires (les « clients »).
Resterait alors un important travail de diagnostic à accomplir : d’une part, l’identification systématique et l’évaluation de l’efficacité des stratégies de défense ; d’autre part, la recherche de leurs effets pervers et de stratégies alternatives.
Un tel programme suppose sans doute la satisfaction de beaucoup de conditions préalables. Parmi celles qui sont directement associées à l’enjeu politique de la normalisation de l’activité, il y aurait l’exigence d’un parler vrai sur les difficultés liées à l’exercice du métier qui risque de se trouver en contradiction avec les exigences présumées du discours militant. On comprend bien la paradoxale logique de surenchère qui est en vigueur. En effet, comme les collectifs de personnes prostituées veulent et doivent à tout prix se démarquer de l’image de victimes dans laquelle leurs ennemis objectifs (même si elles ou ils sont bien intentionnés à leur endroit et souhaitent sincèrement leur bien en les « sauvant » de la prostitution) les confinent, la tentation est grande d’en ajouter et d’exagérer en sens contraire – affirmation d’un consentement sans réserve, occultation ou minimisation des souffrances spécifiques inhérentes à ce métier, parfois même adoption d’un discours populiste avec renversement des stigmates (au sens de Grignon et Passeron, 1989) : dans ces discours militants non seulement la personne prostituée n’apparaît plus comme une victime aliénée, mais en arrive au contraire à représenter le type par excellence du sujet authentiquement émancipé. On peut en trouver l’illustration chez certaines figures publiques de l’industrie du sexe telle Annie Sprinkle [4]. Sans verser dans ces excès populistes, la dénonciation exclusive – et politiquement compréhensible – des facteurs extérieurs (criminalisation juridique et stigmatisation sociale), pour rendre compte des difficultés auxquelles sont confrontées les personnes qui se prostituent, peut aboutir à faire l’impasse sur celles qui demeureraient, même si les conditions d’exercice de l’activité étaient rendues moins pénibles par une suppression des obstacles légaux et une disparition du mépris social. Mais on comprend bien que les collectifs de personnes prostituées hésitent à s’engager dans cette voie : ils craignent de donner de l’eau aux moulins de leurs adversaires… Paradoxe ironique : ce sont ceux et celles qui les considèrent exclusivement comme des victimes qui constituent peut-être l’obstacle le plus important à la libre expression de leurs souffrances au travail [5].
 
Conclusion
 
 
Quoi qu’il en soit de l’avenir, nous pouvons retenir que l’existence des techniques de distanciation utilisées par les personnes prostituées ne suffit pas à contester que la prostitution puisse être une profession. En effet, de telles techniques et stratégies de défense sont monnaie courante dans le monde du travail et ne remettent pas en cause la reconnaissance des activités concernées au titre de profession.
Pour être convaincante, l’argumentation devrait en outre établir que les stratégies de défense mobilisées sont toujours vouées à l’échec (que la personne prostituée ne peut pas ne pas être affectée négativement au plus intime d’elle-même au point d’en perdre le statut de sujet) et qu’il n’en irait pas autrement si les conditions d’exercice de la profession étaient plus favorables. Toutefois si, dans les conditions difficiles qui sont actuellement de mise, il est possible, fût-ce pour une minorité, d’exercer cette activité et de se protéger efficacement de ses effets potentiellement destructeurs sans dommage majeur pour des tiers, force est bien de conclure que si, de fait, la prostitution n’est pas (considérée comme) une profession comparable aux autres professions, rien n’empêche, en droit, qu’elle le devienne un jour.
Dans l’intérêt même du bien-être des personnes prostituées, de leur entourage et du tissu social des collectivités où elles exercent, il conviendrait toutefois de faire état franchement des difficultés intrinsèques du métier. Le « déni de la souffrance », voire le « mensonge institué » (Dejours, 1998), ne sont pas moins néfastes ici qu’ailleurs et si, comme tout invite à le croire, les stratégies de défense comportent des effets pervers importants, il faudrait s’atteler à les minimiser. Cette parole vraie risque d’entrer en conflit avec le discours militant bien qu’il ne déforce, en fait, « la cause » que si l’on a une vision simpliste du problème. Hélas, il faut bien convenir aussi de façon réaliste que c’est le plus souvent à partir de visions simplistes, tant dans le chef des citoyens que des politiciens, que les décisions sont prises. Pratiquement, il y a donc ici une question stratégique délicate à gérer.
Rappelons enfin que ces conclusions – plutôt favorables à la satisfaction des revendications des mouvements de personnes prostituées – ne s’appliquent qu’à ce point précis du débat sur la prostitution qui ne peut donc évidemment pas être considéré comme clos au terme de l’examen de ce seul argument.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Barry K., 1995, The Prostitution of Sexuality, New York, New York University Press.
·  Chapkis W., 1997, Live Sex Acts : Women Performing Erotic Labour, Londres, Cassel.
·  Chaumont J.-M., Un colosse au cÅ“ur d’argile. La vulnérabilité dans le monde policier, in Duhaut G., Ponsaers P., Pylg. & Van De Sempel R., Voor verder onderzoek… Essays over de politie en haar rol in onze samenleving. Pour suite d’enquête. Essais sur la police et son rôle dans notre société, Politeia, Brussels, 2002, pp. 549-569.
·  Dejours C., 1998, Souffrance en France. La banalisation de l’injustice sociale, Paris, Ed. Du Seuil.
·  Grignon Cl. et Passeron, J.-Cl., (1989), Le Savant et le populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie et en littérature, Paris, Hautes Études/Gallimard/Le Seuil.
·  Parent C., 2000, « Les identités sexuelles et les travailleuses de l’industrie du sexe à l’aube du nouveau millénaire », Sociologie et sociétés, vol. xxxiii, 1, pp. 159-178.
·  Peterman C., 1988, The Sexual Contract, Stanford, Stanford University Press.
·  Rossiaud J., 1988, La Prostitution médiévale, Paris, Flammarion.
·  Shaver F. M., 1994, « The Regulation of Prostitution : Avoiding the Morality Traps », Cjls/Rcds, vol. 9, 1, pp. 123-145.
 
NOTES
 
[1]À en croire Jacques Rossiaud (1988, p. 93), pour Thomas d’Aquin, les choses se présentaient tout autrement : à son époque, cette dissociation – et donc la possibilité de prester un service exclusivement de nature sexuelle – ne posait aucun problème : il la tenait pour possible et souhaitable. Son problème à lui était de distinguer les femmes qui, poussées par la nécessité, s’adonnaient à la prostitution comme à un métier de celles, seules pécheresses, qui le pratiquaient en vue de leur plaisir (ou, par extension, qui y prenaient plaisir de surcroît…).Pour Thomas, donc, la dissociation est souhaitable et sa nécessité répond à une autre économie du salut de l’âme : il ne craint pas que la personne prostituée subisse un dommage dans l’immédiat (au contraire : c’est le plaisir chez elle qu’il redoute), mais bien qu’elle perde son paradis à travers l’addiction au péché de chair.Alors, vu de loin, il y a quand même un point commun entre les féministes radicales et Thomas : tous se soucient de l’âme de la prostituée : pour les unes, l’âme c’est le soi intime ; pour Thomas, l’âme c’est ce qui doit rester vierge de péchés. Thomas indique le moyen pour y parvenir sans renoncer à l’activité ; les féministes radicales par contre la rejettent sans appel, car il n’y aurait pas de salvation possible de l’enfer psychologique auquel se voueraient les prostituées…
[2]J’ai tenté de le mettre en évidence au sujet des policiers dans Un colosse au cÅ“ur d’argile. De la vulnérabilité chez les policiers, Chaumont, 2002.
[3]Citons en particulier le témoignage particulièrement articulé et pertinent par rapport aux questions ici posées de Jo Doezema : « Anytime something negative happens in your work, it just confirms peoples’worst suspicions. They are already convinced that prostitution is going to destroy you […]. Look, we’ve already survived sex outside of marriage and sex without love so it’s likely we can survive sex outside of desire, too. Now it is true that there are parts of myself that I don’t want to share with my clients. But drawing bounderies in my work doesn’t mean that I am in danger of being destroyed by it. […]. So there are parts of my life I don’t want to share at work. So what ? Do I have to give all of myself and not hold anything back in order to legitimately be able to say that I like my work ? […]. I know that some women really shouldn’t be doing the work and should get out. The problem is that those are the only admissible stories. The other stories of prostitutes who say, “I like what I’m doing, or even if I don’t like it, it’s not destroying me”, are dismissed. We apparently just don’t realize that we’re being destroyed » (in Chapkis : 122).
[4]Cf. par exemple son poème-manifeste 40 Reasons Why Whores are My Heroes, disponible sur son site Web.
[5]À cet égard, le contraste est complet entre les « travailleurs du sexe » qui revendiquent le libre choix de leur activité et se voient obligés, pour ce faire, de minimiser les difficultés qu’elles rencontrent d’une part, et les « victimes de la traite des êtres humains » qui doivent au contraire se présenter comme ayant été complètement abusées pour espérer pouvoir bénéficier d’un permis de séjour et réaliser ainsi leur projet de migration. Cela est partiellement un autre débat, mais il indique bien le risque de biais que représentent en l’occurrence les contraintes sociales qui pèsent dans le sens d’un discours socialement et politiquement correct.
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