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Les enfants sous le régime naziAuteurNicholas Stargardt[*] [*] Nicolas Stargardt est professeur au Magdalen College de...
suitedu même auteur
1 Les enfants doivent-ils être considérés comme de simples « objets » d’histoire, victimes passives et anonymes d’événements traumatisants, ou bien peut-on tenter de les envisager comme les « sujets », singuliers et actifs, de leurs propres parcours ? Nicholas Stargardt, essentiellement à partir des témoignages laissés par les enfants eux-mêmes, propose ici d’analyser les marges de manœuvre – les « jeux » – que les enfants ont pu mobiliser pour faire face à la violence extrême de la seconde guerre mondiale.
2 Dans toutes les guerres, les enfants sont des victimes. Cela n’a jamais été aussi vrai qu’au cours de la seconde guerre mondiale. Ils furent un million cent mille à mourir au cours de la Solution finale. Ils périrent en masse dans la Pologne occupée et en Union soviétique, tués par les soldats allemands et les miliciens. La famine et les maladies décimèrent les vieillards et les très jeunes enfants dans toute l’Europe occupée, et particulièrement dans sa partie orientale. D’autres enfants sont morts avec leurs mères, brûlés dans le déluge de feu qui frappa Hambourg, Dresde, Hildestein, Darmstadt et d’autres villes allemandes ; d’autres encore sont morts de froid sur les routes couvertes de neige de Silésie et de Prusse orientale, lors des fuites massives de civils allemands en 1945. D’autres, en plus grand nombre encore, perdirent leur logement et leurs biens, leurs parents, leurs frères ou sœurs aînés. Ils subirent déportations et exodes, en proie à la terreur et victimes de traumatismes[1] [1] Voir Nicholas Stargardt, Witnesses of War : Children’s...
suite.
3 Même si l’on trouve des exemples de violence extrême dans le camp de chacun des belligérants, voire au sein d’une même nation, la mort et la destruction ne furent pas du tout également réparties. De plus, en se focalisant seulement sur les souffrances extrêmes, on ne rend pas compte de l’hétérogénéité des expériences vécues par les enfants dans l’Europe occupée par le Troisième Reich. Les objectifs poursuivis par les nazis étaient avant tout de nature raciste et nationaliste et, parce qu’ils visaient le long terme, les enfants étaient au centre de leurs préoccupations. Les campagnes de 1939 en Pologne et de 1941 en Union soviétique étaient censées préparer le terrain à une colonisation allemande permanente, comparable à la colonisation de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Afrique du Sud par les Blancs[2] [2] Voir, en particulier, Götz Aly, « Final Solution » :...
suite. Pour les nazis, les enfants étaient la mesure de leur réussite dans la poursuite de leurs visions utopiques : ils voyaient dans l’enfant allemand, de race pure, bien éduqué, l’avenir de la nation, et ils avaient parfaitement conscience qu’il s’agissait là de la première génération qu’ils pouvaient façonner et élever dès la naissance. Afin de réaliser cet objectif, les nazis mirent les enfants au cœur de leur action, pour séparer suivant des critères raciaux, les Allemands et les Juifs, les Polonais et les Tchèques, les Gitans et les handicapés, et pour établir une distinction entre ceux destinés à dominer et ceux voués à servir ; enfin, entre ceux destinés à vivre et ceux destinés à mourir. Les enfants, dont la vie fut si profondément modelée par les nazis, permettent d’élargir notre vision de l’histoire sociale du Troisième Reich. Leur capacité à traiter l’exceptionnel comme si c’était la norme montre à quel point le nazisme imprégnait la société. Les expériences vécues par les enfants méritent donc d’être comprises par-delà les divisions raciales et nationales, non pas en raison de leurs similitudes au plan émotionnel mais parce que les contrastes sociaux extrêmes qu’elles présentent nous aident à avoir une vision globale de l’ordre nazi[3] [3] Voir Nicholas Stargardt, op. cit. , introduction. ...
suite.
4 Les enfants apparaissent rarement au sein de l’histoire sociale, et sont pratiquement inexistants en tant que sujets historiques dans les études sur la transformation des sociétés en général[4] [4] Voir Nicholas Stargardt, « German Childhoods : The Making...
suite. Dans le cadre de l’Allemagne nazie en guerre, se pencher sur les divers aspects de l’expérience des enfants peut être un bon moyen d’envisager des événements particulièrement conflictuels et violents. D’une part, l’empathie et la compassion suscitées par les enfants peut nous aider à dépasser la distribution assez rigide des rôles qu’impliquent les termes « victimes » et « bourreaux ». Même si certains enfants furent effectivement des bourreaux, face à une majorité de victimes, ils peuvent nous guider dans notre approche d’événements complexes et révulsants. La « guerre totale » visait justement à détruire les barrières qui avaient été peu à peu érigées depuis les Lumières autour de l’enfance, pour en faire une période spécifique et protégée de la vie[5] [5] Voir Jürgen Schlumbohm (dir. ), Kinderstuben : Wie Kinder...
suite. Pendant la guerre, les enfants accédèrent beaucoup plus rapidement au monde des adultes ; tandis que les anciennes normes de conduite étaient bouleversées, ils s’adaptèrent beaucoup plus vite que leurs aînés aux nouvelles réalités. Lorsqu’on se penche sur les activités et la faculté d’adaptation des enfants, on s’aperçoit que la tendance de plus en plus répandue à en faire des « traumatisés » se révèle être un point de vue peu fécond. Elle implique qu’on homogénéise leurs expériences, qu’on les considère tous, et pas seulement certains, comme des êtres isolés et passifs, incapables de s’exprimer clairement. Les commentateurs actuels, en adoptant ce genre d’attitude compassionnelle, risquent d’extrapoler à partir de réactions individuelles extrêmes, et ainsi de s’interdire toute compréhension réelle du passé.
5 J’examinerai dans cet article deux thèmes se recouvrant partiellement. D’une part, je me pencherai sur la manière dont l’expérience des enfants a été façonnée en fonction, non seulement de leur appartenance nationale et ethnique, mais aussi de leur classe d’âge et des événements spécifiques survenus dans la région où ils se trouvaient. D’autre part, j’étudierai quels sont les traits communs aux diverses expériences de violence et d’occupation vécues par les enfants.
À chacun sa guerre : la mort, si loin si proche
6 En 1939, les enfants n’avaient aucune idée de ce que pouvait être un conflit majeur et les plus jeunes ignoraient même la signification du mot « guerre ». Wanda Przybylska associait à « la guerre » une image de roses. Cette petite fille de 9 ans ne comprenait pas pourquoi ce mot étrange faisait pleurer sa mère alors qu’elles étaient enveloppées par l’odeur capiteuse des roses blanches du jardin familial en ce 1er septembre 1939. Au cours de ces premiers jours du conflit, les enfants allemands et polonais n’eurent connaissance de la guerre qu’à travers la radio. Les écoles étaient restées fermées, et les enfants se tenaient derrière les grilles de leur jardin, regardant les réservistes qui partaient s’enrôler en masse[6] [6] 30 juin 1944. Wanda Przybylska, Journal de Wanda, Zofia...
suite. En l’espace de trois semaines, la plupart des petits Polonais avaient appris le sens des mots peur, défaite et occupation. Lorsque les Allemands envahirent Piotrków Kujawski, le village où habitait Wanda, à l’ouest de la Pologne, ils arrêtèrent son père, qui en était l’instituteur. Wanda et sa famille furent forcés de fuir à Varsovie. Plus tard, alors qu’elle voyageait sur la ligne secondaire conduisant à la station balnéaire de Swider, elle fut témoin des massacres et des déportations de Juifs dans les gares traversées. Le jour suivant, bouleversée par ce qu’elle avait vu, elle ne trouvait pas les mots pour décrire « cette multitude de gens assis sans bouger dans une chaleur pareille », « tous ces cadavres », « les mères serrant leurs bébés sur leur poitrine ». Assise sous la véranda de leur maison de campagne à Anin, elle ne pouvait pas regarder les étoiles. « Tout est mort pour moi », écrivit la petite fille de 12 ans. À chaque rafale de mitraillette au loin, elle imaginait un corps qui tombait. Toutes les forêts, les champs de blé, les chants d’oiseaux qui avaient jusqu’alors semblé refléter sa propre vitalité lui paraissaient à présent livrés à la barbarie et à la puissance de l’ennemi. Pendant plusieurs nuits, la petite fille resta éveillée à pleurer, incapable de comprendre pourquoi tout cela arrivait : « Parce qu’on est de telle ou telle nationalité ? Parce que ce sont des Juifs ? Parce qu’ils ne leur ressemblent pas[7] [7] 1er, 17 et 21 août 1942. Wanda Przybylska, op. ...
suite ? » Alors que Wanda se remémorait le premier jour de la guerre et le parfum des roses, presque cinq années s’étaient écoulées. La petite fille de 9 ans en avait désormais 14 et le jardin de roses de Piotrków Kujawski avait depuis longtemps disparu. Quelques semaines plus tard, Wanda était tuée par une balle perdue au cours du soulèvement de Varsovie en 1944.
7 Tandis que Wanda apprenait la signification de la guerre à travers l’invasion de son pays, l’arrestation de son père et sa fuite à Varsovie, les enfants allemands continuaient de suivre l’évolution du conflit à la radio. Ils marquaient les progrès de la Wehrmacht à l’aide d’épingles colorées plantées sur les cartes accrochées aux murs de leur écoles ou de leurs salons. Beaucoup aussi tenaient un journal de la guerre. À Essen, Marion Lubien, 14 ans, recopiaient des extraits du bulletin militaire. À la date du 3 septembre, elle note la prise de Tschenstochau ; à celle du 6 septembre : « la région industrielle de Haute Silésie tombe aux mains de l’Allemagne pratiquement sans dommages » ; et le 9 septembre : « Lodz occupée. Le Führer à Lodz ». Cette jeune fille s’en tenait aux bulletins impersonnels et laconiques de la Wehrmacht à destination de l’intérieur. La guerre en elle-même était encore lointaine. Il faut attendre le mois d’octobre 1940, lorsque les premières bombes tombèrent près de sa maison, pour voir Marion passer à la première personne[8] [8] Dorothee Wierling, « “Leise versinkt unser Kinderland”...
suite.
8 Même dans les grandes villes de l’ouest et du nord de l’Allemagne, de nombreux enfants n’eurent pas d’expérience directe de la guerre avant 1942-1943. C’est seulement à ce moment là que la guerre devint réelle pour eux, les exposant à des expériences nouvelles : le réveil par le hurlement des sirènes en pleine nuit, la descente à la cave à demi endormis pour se mettre à l’abri, et l’apprentissage de la peur en regardant les adultes qui tremblaient autour d’eux[9] [9] Sur les bombardements, voir en particulier Olaf Groehler,...
suite. Comme un garçon du lycée Burg de Essen devait l’écrire dix ans plus tard :
9
suite. »
10 Ou bien comme le raconte un garçon du lycée technique : « Puis ça commençait dans le bunker où les gens étaient recroquevillés dans tous les coins. À chaque nouvelle bombe les “Notre Père” retentissaient toujours plus fort[11] [11] « Dann ging’s ab in den Bunker wo die Menschen in...
suite. » Après des mois passés à être réveillés par les sirènes deux ou trois fois par nuit, lorsqu’on se trouvait sous le passage des flottes de bombardiers, les nerfs étaient mis à rude épreuve. Après avoir subi six semaines de bombardements ininterrompus à Berlin, Liselotte G., alors âgée de 16 ans, ne cessait de se répéter à elle-même, comme un refrain, qu’elle ne devait pas craquer. Le 3 janvier 1944, même sa foi religieuse se révéla impuissante : « Oui, vous dis-je, consigne-t-elle dans son journal, je suis croyante […], mais mon cœur est trop faible, la peur de la fin est si démesurée que dans la proximité de la mort, il ne reste plus rien de la force que procure la foi en Dieu, sinon un cœur palpitant[12] [12] « Ja, antworte ich dir, ich bin fromm […], aber...
suite. »
11 Les enfants ne faisaient pas l’expérience de la guerre et de la violence d’une manière uniforme. Les événements traçaient une ligne de partage plus nette entre les plus jeunes et les plus âgés. Klaus S., un auxiliaire de la défense antiaérienne (Flakhelfer) âgé de 16 ans, fut affecté à une batterie dans le Stadtpark de Hambourg pendant toute la semaine de l’opération Gomorrhe, du 25 juillet au 3 août 1943. Dans les lettres qu’il écrivait à sa mère, au milieu de la nuit et à la lumière des incendies, il conservait un ton beaucoup plus neutre et factuel que celui du président de la police dans son rapport officiel. Jamais il ne mentionna un seul cadavre, jamais il ne décrivit le vent qui soufflait à la vitesse d’un ouragan, jamais il ne confessa sa peur ou celle de ses camarades – si ce n’est en disant qu’il ne pouvait s’empêcher de fumer pendant les attaques, et encore cela pouvait-il passer pour une conduite ordinaire dans l’armée. Lorsque Klaus voulait faire part à sa mère de ce qu’ils avaient éprouvé, il préférait citer le lieutenant chef de son unité de défense antiaérienne lui disant que le bombardement de Hambourg était pire que tout ce qu’il avait vu pendant les campagnes de Pologne ou de France[13] [13] Kempowski-Archiv, Nartum, 4709/ 2, Klaus S. , lettres à...
suite.
12 Il est impossible d’apprécier ce qu’il en coûtait à des jeunes gens bien éduqués tels que Klaus d’adopter un tel détachement, mais cela leur permettait de se projeter dans le monde des adultes. Pour eux, les uniformes de l’armée de l’air ou de la marine n’étaient pas seulement la réalisation d’un rêve nourri durant toutes leurs années au sein du Jungvolk[14] [14] Crée par Baldur von Schirach, le Deutschen Jungvolk est...
suite et de la Jeunesse hitlérienne. Ces uniformes étaient aussi sacralisés une fois qu’ils avaient passé leur baptême du feu. Dans les derniers mois de la guerre, une fois les Jeunesses hitlériennes intégrées au Volkssturm[15] [15] Formé en septembre 1944, le Volksturm comprend tous les...
suite, ces jeunes hommes allaient être projetés au cœur de la violence totale. On les envoya se battre contre les chars soviétiques avec des fusils et des bazookas, et quelques-uns, comme Martin Bergau, participèrent aux massacres des prisonniers des camps de concentration. Il y avait chez eux une volonté de se sacrifier et de sacrifier les autres qui perdura souvent jusqu’à la fin de la guerre[16] [16] En général, voir Nicholas Stargardt, Witnesses of War…,...
suite.
13 Les enfants plus jeunes, restés dans les villes allemandes, avaient une tout autre vision de la guerre. Ils regardaient souvent les bombardements de leur ville avec un mélange d’effroi et d’émerveillement, subjugués par la vivacité des couleurs et la beauté terrifiante de ce qu’ils voyaient. Harald H., qui se trouvait à Hambourg avant les raids de juillet 1943, aperçut les flammes s’élevant des réservoirs de pétrole du port de Harburg après qu’il eut été bombardé. Pour ce garçon de 13 ans, fatigué d’être réveillé deux fois chaque nuit par les raids aériens, ces couleurs étaient totalement fascinantes et magiques :
14
suite. »
15 La première apparition des avions alliés dans le ciel ne suscitait pas non plus nécessairement la terreur. Une petite fille de 5 ans qui vivait en dehors de Berlin se souvient du passage des avions venus bombardés la capitale en 1943 : « L’effet produit par ces avions menaçants et vrombissants était tel que j’avais l’impression d’être dans un rêve ou dans un monde magique[18] [18] « Durch das Auf- und Ableuchten der Positionslichter...
suite. » Cette citation est extraite d’une rédaction écrite douze années plus tard, alors qu’elle avait toutes les raisons d’insister sur sa peur plutôt que sur son émerveillement. On trouve de multiples témoignages d’enfants comparant ce genre de scènes à un spectacle, plus grandiose que tout ce à quoi ils avaient jamais assisté.
16 Si les enfants trouvaient très beaux ces instruments de destruction, et les incendies qu’ils provoquaient, les adultes, eux, ne faisaient que rarement allusion à cet aspect de la guerre aérienne[19] [19] On trouve une exception chez Ursula von Kardorff, Berliner...
suite. Même si, en langage populaire, ils employaient couramment l’expression « arbres de Noël » pour désigner les flammèches colorées qui tombaient lentement dans le ciel ; et même si les soldats, dans leurs lettres, décrivaient souvent les violences qu’ils faisaient subir à l’ennemi en termes esthétiques, les civils adultes ne s’autorisaient probablement pas à évoquer la destruction des maisons de leurs voisins de cette manière. Non seulement les enfants ignoraient le sentiment de honte, mais ils avaient sans doute du mal à appréhender leur propre mort ainsi que celle des autres.
17 Par ailleurs, les bombardements donnèrent lieu à de nouveaux jeux. Les garçons aimaient tout particulièrement collectionner des éclats de canons antiaériens, et les échanger dans la cour de l’école, comme leurs frères aînés avaient échangé des tickets de cigarettes. En revanche, certains jeux perdirent tout leur sens : une petite fille de 6 ans ne trouva plus drôle du tout de sauter du toit de son poulailler en criant « Stucka ! » à tue-tête, après que Essen fut bombardée en mars 1943. Le jeu était devenu bien trop réel[20] [20] Éclats de canons antiaériens dans Harald H. , manuscrit,...
suite.
18 Tandis qu’ils regardaient leur maison brûler et s’effondrer sous leurs yeux, les enfants les plus âgés et les adultes exprimaient leur incrédulité et leur douleur. Les plus petits souvent ne disaient rien. Après la destruction de leur logement, les femmes se mettaient souvent à compter les assiettes et les verres qui avaient miraculeusement survécu, comme si ces objets représentaient tout ce qu’elles avaient perdu. Les jeunes enfants se consolaient avec les chaussures, les livres et les poupées sauvés des décombres[21] [21] Sauvetage du conte de la Reine Luise, RA, Goetheschule Essen,...
suite. Mais, face à la perte, enfants et adultes réagissaient différemment. Pour les petits qui avaient souvent été captivés par le spectacle des « arbres de Noël » et des incendies, la réalité des destructions causées par les bombardements était souvent inattendue. De la destruction de son appartement de Hambourg en juillet 1943, Uwe Timm, alors âgé de 3 ans, n’a conservé que des images fragmentaires – celles des deux figurines en porcelaine que ses sœurs aînées avaient emportées avec elles à l’extérieur ; l’alignement des torches de chaque côté de la rue ; les petits feux qui semblaient suspendus dans les airs. Le frère aîné de Uwe, Karl-Heinz, jeune SS envoyé sur le front oriental répondit ainsi à une lettre de son père : « Ce n’est pas une guerre, juste un massacre de femmes et d’enfants – ce n’est pas humain[22] [22] Uwe Timm, Am Beispiel meines Bruders, Cologne, Kiepenheuer...
suite. »
19 Beaucoup de civils adultes réagissaient avec colère eux aussi, trouvant une explication réconfortante à la barbarie des bombardements dans l’incessante propagande de Goebbels qui faisait des Juifs les grands ennemis, la puissance cachée derrière la machine de guerre alliée. La différence avec la propagande antisémite des années précédentes était qu’à présent l’ampleur des bombardements exigeait une explication : seul un ennemi des plus cruels pouvait avoir recours à de tels instruments de terreur. Irma J. en appelait ainsi à Goebbels : « Au nom de toutes les femmes allemandes, de toutes les mères, de toutes les familles vivant dans le Reich » pour qu’il fasse « pendre vingt Juifs pour chaque Allemand tué sur les lieux où notre précieux peuple a été lâchement et bestialement assassiné par les avions de la terreur ». Mais elle admettait aussi son sentiment d’impuissance, ajoutant : « parce que nous n’avons pas d’autre arme[23] [23] 4 juin 1944, Irma J. à Goebbels : « Im Sinne aller deutschen...
suite ».
20 Si la propagande de Goebbels n’avait influencé que les nazis, son impact aurait pu être assez limité. Mais, comme le découvrit Victor Klemperer, Goebbels en faisant des Juifs les vrais protagonistes de la guerre parvint à focaliser les peurs et le désarroi de gens qui n’étaient pas a priori nazis et qui auraient été horrifiés à l’idée d’abattre des otages juifs. Ainsi Klemperer évoque comment un contremaître, ancien combattant de la première guerre mondiale comme lui, et qui lui avait exprimé sa sympathie le 12 mars 1944 lorsqu’il avait perdu son poste de professeur, se convainquit une semaine plus tard à l’idée de Juifs « milliardaires », et ce dans sa quête désespérée d’une explication aux terribles bombardements américains sur Hambourg. Pour des gens comme lui, l’idée abstraite d’une « ploutocratie juive » offrait une explication qui ne remettait pas en cause leur sympathie personnelle pour les Juifs en tant qu’individus. On ne pouvait rendre compte de la férocité de ce que les gens appelaient les « bombardements de la terreur » que par une conspiration ourdie par un ennemi rempli d’une haine implacable envers les Allemands et l’Allemagne[24] [24] 12 et 19 mars 1944. Voir Victor Klemperer, To the Bitter...
suite. Même dans la campagne autrichienne, les enfants les plus âgés pouvaient entonner chaque matin en classe, La guerre est la faute du Juif, alors même que dans le Grand Reich, ils avaient encore moins de contacts avec les Juifs que la génération précédente[25] [25] Dokumentation lebensgeschichtlicher Aufzeichnungen, Institut...
suite. Dans les villes bombardées, les enfants n’avaient pas ces mots à leur disposition pour exprimer leur colère et leur peur ; souvent le concept même de mort leur faisait défaut, avant qu’il ne s’impose à eux.
Les enfants, sujets actifs de leur propre guerre
21 Les enfants se construisaient leur propre chronologie de la guerre à travers des événements clés ; c’était le moment où leur guerre devenait réelle. Ils entraient dans la guerre dès lors que leur univers protégé s’écroulait, laissant derrière eux comme un « âge d’or ». Pour les enfants juifs des territoires allemands, autrichiens et tchèques, cette rupture intervint avant la guerre, elle fut souvent contemporaine de leur émigration, en particulier si celle-ci avait entraîné des séparations familiales. Pour les Polonais, cette « rencontre » avec la guerre se produisit souvent dans les années 1939-1940, avec les exécutions de masse, les déportations et, pour les Juifs polonais, la « ghettoisation ». Pour les enfants allemands des villes de Rhénanie et de la Ruhr, la guerre fit irruption avec le début des grands bombardements de 1942. Enfin, pour les enfants des provinces orientales de l’Allemagne, ce moment correspondit généralement avec les fuites en masse de 1945. De nombreux autres enfants allemands et autrichiens restèrent à l’abri dans leur monde protégé jusqu’à l’occupation et l’effondrement du Troisième Reich. Pour ces derniers, c’est sans doute la capitulation du 8 mai 1945 et les années de disette suivant la période nazie qui marquèrent leur mémoire[26] [26] Voir Nicholas Stargardt, Witnesses of War…, op. cit. ,...
suite. Comme les souvenirs des enfants sont radicalement différents selon que l’Allemagne nazie représente pour eux une époque normale ou au contraire une époque de peur et d’horreurs, ce sont les événements précis dont ils se souviennent qui comptent. En effet, les dates et les événements clés marquaient la frontière entre une guerre que l’on suivait à l’aide d’épingles colorées sur une carte et une guerre éprouvée dans sa chair. La faim, la peur et la mort sont sans doute des expériences humaines universelles, mais ni les enfants ni les adultes ne les considéraient sous cet angle à l’époque, et la nationalisation des souvenirs dura pendant toutes les années de l’immédiat après-guerre. Il n’y avait pas alors de consensus au niveau européen sur la signification de 1939, 1940, 1941 ou 1945, ou encore sur ce qui devait être considéré comme victoire, défaite ou libération. Dans les années 1950 en Allemagne de l’Ouest, on insistait sur l’exode et l’expulsion des Allemands qui vivaient à l’est de l’Oder-Neisse, les viols des femmes allemandes perpétrés par les soldats de l’armée Rouge et le sort des prisonniers de guerre en Union soviétique, tandis qu’en Pologne l’occupation allemande était décrite comme un martyre national ayant mené à une résurrection[27] [27] En général, pour le « mythe de la Résistance » en...
suite.
22 Nous avons parcouru beaucoup de chemin depuis ces années 1950 et le règne des nationalismes exclusifs, même si le danger existe toujours de réveiller ces vieux débats sur le fait de savoir qui furent les vraies victimes dès lors que les pays se focalisent uniquement sur leur propre souffrances et leur statut de victime[28] [28] Voir le récent débat autour du livre de Jörg Friedrich,...
suite. Mais il existe un autre danger encore, qui consiste à homogénéiser et à mélanger toutes les expériences. C’est ce qui se produisit lorsque le mémorial de la Neue Wache (nouveau corps de garde) fut à nouveau inauguré en 1993 dans un Berlin réunifié. L’inscription qui en faisait le « Mémorial central de la République fédérale d’Allemagne aux victimes de la guerre et de la tyrannie » déclencha immédiatement un tollé, certains y voyant une relativisation de l’Holocauste[29] [29] Sur les débats autour du mémorial, voir Peter Reichel,...
suite. Les historiens, les journalistes et les psychologues courent le même risque lorsqu’ils utilisent le mot « trauma » comme un terme universel pour rendre compte de la souffrance des enfants, quels qu’ils fussent. Il y eut à l’évidence des enfants dont les réactions à leur propre sort se démarquent et dont on ne peut rendre compte que par l’adjectif « traumatique ». Je pense ici à la petite fille allemande qui n’avait songé qu’à récupérer ses chaussures dans les décombres de sa maison, ou à la fillette polonaise de 5 ans à qui on avait dû réapprendre à parler après sa libération d’un camp de concentration[30] [30] Pour ces exemples, RA, Luisenschule Essen, UI/ 5 ; Kiryl...
suite. Mais en quoi est-il utile d’envisager une société entière d’individus incapables de communiquer les uns avec les autres ? C’est la question sous-jacente à des travaux récents sur les enfants de la guerre qui cherchent à redonner une voix aux « survivants », au moment où ils « rompent le silence[31] [31] Voir Hilke Lorenz, Kriegskinder. Das Schicksal einer Generation...
suite ».
23 À l’époque, les enfants n’étaient ni silencieux ni incapables d’agir sur leur environnement ou de communiquer avec les autres. Si nous voulons découvrir leurs souhaits et leurs réactions face aux événements, il nous faut examiner leurs activités. La facilité avec laquelle nos sociétés se réfèrent aux notions de « victime » et de « trauma » nous empêche de comprendre le passé. Ces notions sont des absolus moraux et psychologiques qui jettent un voile sur le passé en révélant ce que nous allons y trouver avant même que nous soyons allés y voir. D’autre part, le concept de « trauma » s’applique aux individus avant de s’appliquer à des sociétés dans leur ensemble. Lorsqu’on rend compte des souffrances subies par les enfants, mettre l’accent sur leur innocence peut aussi les confiner dans un rôle singulièrement passif, en faire les objets plutôt que les sujets de l’histoire.
24 Pendant et juste après la guerre, les adultes furent troublés par la confiance et l’activité déployée par les enfants. En s’occupant de leurs petits frères et sœurs en l’absence de leur mère seule partie au travail, les enfants prenaient de nouvelles responsabilités. Ils mendiaient, faisaient de la contrebande pour nourrir leur famille. À certains moments – lorsque leurs parents s’effondraient dans les ghettos juifs en proie à la famine, ou lorsqu’ils fuyaient devant l’armée Rouge sur les routes enneigées de 1945, ou bien lorsqu’ils se cachaient dans leur cave pendant les bombardements – nombreux furent les enfants qui endossèrent prématurément des responsabilités d’adulte, souvent pour la famille tout entière[32] [32] Voir Nicholas Stargardt, Witnesses of War…, op. cit. ,...
suite.
25 En 1945, l’Institut polonais d’hygiène mentale entreprit d’étudier les dégâts psychologiques et moraux causés par la guerre au moyen d’un questionnaire à grande échelle. De nombreux enfants déclarèrent avoir appris les vertus patriotiques de leurs parents, de leurs professeurs et de la Résistance. Mais ils étaient aussi nombreux à admettre qu’ils avaient appris à mentir, à voler, à tromper, à haïr, à mépriser l’autorité, à ressentir de l’indifférence envers les idéaux, et même à avoir perdu toute foi dans le caractère sacré de la vie humaine. Si on compare ces résultats avec les constats dressés à travers toute l’Europe par les travailleurs sociaux, les tribunaux pour mineurs et les psychologues concernant le rapport des adolescents avec l’alcool, la sexualité, l’absentéisme au travail, les vols et le marché noir, le sentiment que la guerre avait détruit l’innocence enfantine se confirme[33] [33] Thérèse Brosse, War-Handicapped Children. Report on the...
suite. Elle avait aussi appris aux enfants à survivre. C’est peut-être avant tout l’expérience de l’occupation qui leur enseigna la peur. Et ils furent d’abord confrontés à ce sentiment en voyant la soudaine impuissance des adultes qui, jusque-là, leur étaient apparus omnipotents.
26 En Europe, les adultes s’offensaient de la vitalité et de la confiance en eux-mêmes dont faisaient preuve les enfants. En période d’occupation, pendant et après la guerre, ainsi que dans les ghettos juifs, les enfants prirent leur place dans la rue et dans les échanges économiques. Ils avaient moins de règles à désapprendre que les adultes et souvent de meilleures capacités d’adaptation. Mais, en même temps, ils avaient perdu confiance dans le monde des adultes et avaient dû se prendre en charge. Dès 1946, les enfants allemands s’adonnèrent au marché noir eux aussi. La faim les poussa à faire du trafic à la frontière germano-belge, leur apprenant à ne pas faire confiance aux étrangers : leur famille pouvait être en proie à de nombreuses difficultés, mais en cette période d’effondrement social, elle était la seule institution sur laquelle ils pouvaient encore compter[34] [34] Sur l’Allemagne après la guerre, voir Sibylle Meyer et...
suite. C’est à travers cette activité prématurée et « débridée » que les enfants trouvèrent la force de traiter les circonstances les plus extrêmes comme si elles étaient « normales ».
27 Quand la guerre devenait « réelle », l’intégrité de leur univers familial volait en éclat et les enfants avaient besoin de le reconstituer. Ces moments spécifiques modelaient leur chronologie personnelle de la guerre, marquant l’instant où le monde « protégé », « intact », de leur enfance était détruit. Yehuda Bacon prit conscience de sa responsabilité prématurée lorsqu’il apporta de la nourriture à son père à Theresienstadt[35] [35] Dokumentation des österreichischen Widerstandes, Vienne,...
suite. Ingrid B. vécut un épisode semblable lorsqu’elle fut dans l’obligation de s’occuper de sa petite sœur après l’effondrement de sa mère pendant l’expulsion de Tchécoslovaquie[36] [36] Kempowski-Archiv, 3915, Johannes W. , « Die Familie B. ...
suite. Pour Wolfgang Hempel, ce fut le fait de retrouver la tombe de son père et de rapporter ses papiers à la maison en 1945-1946 qui marqua un tournant[37] [37] Wolfgang Hempel, dans Hermann Schulz, Hartmut Radebold et...
suite. De tels événements contribuèrent à unir intimement bouleversements personnels et grands bouleversements extérieurs, faisant de la période antérieure un « âge d’or ». La bousculade des événements, la succession des crises, faisaient qu’il était difficile de situer cette période. Ainsi, Yehuda Bacon se rappelait qu’il avait coutume de rêver de sa maison de Märhish Ostrau lorsqu’il se trouvait dans le ghetto juif de Theresienstadt. Cependant, après sa déportation à Auschwitz-Birkenau, ce souvenir étant trop lointain, il s’était mis à rêver du foyer pour garçons tchèques qu’il avait laissé derrière lui à Theresienstadt[38] [38] Yehuda Bacon, entretien vidéo à la fondation Terezín,...
suite.
28 Le pouvoir et l’impuissance modifièrent aussi les jeux des enfants. Avec le développement du marché noir on vit apparaître de nouveaux jeux tel que « le voleur de charbon et le conducteur de loco », en Pologne dès 1940 et en Allemagne en 1946[39] [39] Melita Maschmann, Account Rendered. A Dossier on my Former...
suite. Les jeux d’enfants sont par essence limités dans leur répertoire et répétitifs, mais les rôles changeaient de manière significative lors des moments de crise extrême, nous donnant l’occasion de comprendre l’importance des sentiments d’impuissance et de peur en fonction des différents groupes d’enfants.
29 Les enfants jouèrent à la guerre pendant toute la durée du conflit. En octobre 1939, en Westphalie du Sud, Detlef, 10 ans, écrivait à son père conscrit quelle excitation il avait éprouvé au moment où son « camp » avait regagné ses positions « sous le feu meurtrier » de l’ennemi. Ils avaient utilisé des bouts de bois comme grenades à main, tandis que l’ennemi lançait des pierres. Puis Detlef avait mené la charge, « brandissant son sabre », mettant momentanément l’ennemi en déroute. Alors que le combat avait repris, le camp de Detlef était reparti à l’attaque, essuyant une féroce contre-attaque : « Aucun d’entre nous n’a crié et nous avons gagné », écrivait-il triomphalement à son père[40] [40] Detlef, 17 octobre 1939 : « unter mörderisches Feuer »,...
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30 Il n’y a rien de très neuf là-dedans, sinon que les rôles auxquels les enfants aiment à s’identifier varient selon les époques. Les enfants de Aix-la-Chapelle en 1757 ou de Cologne en 1810 voulaient être « roi » ou « chefs des brigands ». Durant l’entre-deux-guerres, les enfants allemands et autrichiens jouaient à Räuber und Gendarmes, aux gendarmes et aux voleurs[41] [41] Nicholas Stargardt, « Kinder zwischen Arbeit und Spiel »,...
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31 Jouer est aussi naturel pour les enfants que parler pour les adultes. Comme nous le rappelle le comportement de ceux qui sont dans l’incapacité de jouer, le jeu est essentiellement expression de l’imaginaire. Le jeu est créatif en soi, et même les jeux destructeurs visent à satisfaire chez l’enfant un besoin de s’approprier l’espace et les objets, de les soumettre à sa volonté et à sa fantaisie[42] [42] Voir les ouvrages classiques de Donald W. Winnicott, Playing...
suite. Pour que des jeux complexes puissent avoir le temps de se dérouler, il faut qu’ils soient protégés des interruptions venues de l’extérieur, c’est pourquoi les enfants faisant partie d’une même bande aimaient s’attarder sur leur territoire, sous les ponts du canal de la banlieue berlinoise de Kreuzberg, ou dans les escaliers et les arrière-cours du ghetto de Varsovie. Soustraits au regard des adultes, les enfants pouvaient décider eux-mêmes combien de temps leur jeu durait, jusqu’où ils pouvaient aller dans la violence. Afin de déterminer la spécificité historique des jeux pratiqués par les enfants d’Europe centrale pendant la seconde guerre mondiale, il faut garder à l’esprit ces caractéristiques générales de l’activité ludique chez l’enfant[43] [43] Kempowski-Archiv, 3024, Otto P. , né en 1926, « Himmel...
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32 Mais la défaite, l’occupation et l’emprisonnement avaient également un impact direct sur les jeux des enfants. À Bromberg (ou Bydgoszcz) les enfants de 4 et 6 ans se mirent très vite à rejouer les exécutions de masse perpétrées par les Allemands sur la place centrale dans les premières semaines de l’occupation, acclamant avant tout ceux qui criaient « La Pologne n’est pas encore morte ! » À Varsovie, les garçons jouaient à libérer les prisonniers, mais on en voyait aussi qui reproduisaient des interrogatoires de la Gestapo, se donnant mutuellement des gifles. La réalité empiétant sur la fiction, les enfants s’identifiaient tantôt à des figures de résistance héroïque tantôt à l’envahisseur[44] [44] Pour ces jeux, voir Ilona Flutsztejn-Gruda, By ? am wtedy...
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33 Lorsqu’en 1940, le petit Christoph, âgé de 8 ans, demanda à son frère Werner de lui envoyer de France un képi, il ne faisait qu’ajouter à un jeu très ancien un soupçon de réalisme, tout en faisant écho à la victoire allemande[45] [45] Kempowski-Archiv, 3936, Marianne Walter (née Marx en 1922),...
suite. Mais, pour les vaincus, cette réactualisation des jeux traditionnels signifiait jouer avec leurs vraies humiliations et leurs vraies peurs. Dans le ghetto juif de Vilnius, les enfants aussi commencèrent à jouer avec la réalité quotidienne. On ne pouvait entrer et sortir du ghetto que par une seule porte principale, et tous les soirs la police juive, à la recherche de nourriture cachée, fouillait les travailleurs juifs tandis qu’ils revenaient des ateliers situés du côté lituanien de la ville ; les enfants, bien que risquant de se faire battre, traînaient souvent près de l’entrée dans l’espoir de récupérer quelque chose. Ils reproduisaient aussi dans leurs jeux ce qu’ils voyaient, comme s’en souvient Tzvia Kuretzka :
34
suite. » (voir document 1)
35 Les deux garçons les plus grands jouaient Franz Murer et Meir Levas, laissant aux plus petits le rôle des travailleurs juifs qui, dans la réalité, comprenaient leurs propres frères et sœurs aînés, leurs tantes, leurs oncles, leurs parents. Comme les adultes qu’ils incarnaient, ils étaient incapables de se protéger de la volée de coups assénés par les deux garçons les plus grands et les plus forts. Comme dans les jeux de Christoph et de Detlef, c’est l’uniforme qui symbolisait le pouvoir. Mais il était difficile de choisir un rôle, car à la crainte et à la détestation se mêlaient l’envie et la convoitise. Alors que Detlef et Christoph voulaient simplement être comme leur père ou leur frère plus âgé en France, pour ces enfants le fait de s’identifier à leurs aînés ne leur promettait que peur et souffrance.
36 Pendant dix mois, de septembre 1943 à juillet 1944, plusieurs milliers de Juifs du ghetto de Theresienstadt furent cantonnés dans une zone spéciale de Auschwitz-Birkenau connue sous le nom de « camp familial », juste au cas où les SS auraient eu à ouvrir le camp pour une inspection de la Croix-Rouge internationale. Envié par les déportés situés dans d’autres parties de Birkenau, ce soi-disant « camp familial » comportait des blocs réservés aux enfants et les prisonniers pouvaient y garder leurs cheveux et les vêtements dans lesquels ils étaient arrivés. Les enfants jouaient, organisaient des jeux et chantaient ; ils interprétèrent même une comédie musicale vaguement inspirée du Blanche Neige de Walt Disney. L’une des institutrices tchèques de l’école maternelle du camp remarqua les jeux auxquels s’adonnaient les enfants quand ils pensaient que personne ne les regardait. Ils jouaient à « vétéran du camp et vétéran du bloc », à « l’appel » et à « chapeau bas ». Ils jouaient aux malades qui étaient battus lorsqu’ils s’évanouissaient pendant l’appel, et au docteur qui leur enlevait leur nourriture et refusait de les aider s’ils n’avaient rien à lui donner en échange[47] [47] Otto Dov Kulka, témoignage le 30 juillet 1964 au procès...
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37 Les jeux dans les camps de concentration ne protégeaient pas les enfants de la réalité en élaborant un monde imaginaire idéal. Au contraire, ils modifiaient leurs jeux pour y incorporer cette réalité. Ce faisant, ils tiraient la conclusion la plus extrême des leçons cruciales que la défaite et l’occupation enseignaient à tous les enfants. La première chose dont étaient témoins les enfants de la défaite était la soudaine impuissance des adultes auprès desquels ils avaient grandi en pensant qu’ils étaient tout-puissants. Le pouvoir, la réussite, les efforts suscités par l’ambition et l’envie étaient tout à coup incarnés par leurs ennemis. Dans certains cas, les enfants pouvaient s’imaginer en partisans et en membres de l’une des armées souterraines de la Résistance. Mais la défaite totale et la capitulation laissaient peu de place pour des figures identificatoires positives. Pendant les années de guerre, les enfants appartenant aux camps des vaincus ne firent pas que craindre et haïr leurs ennemis. Ils les envièrent aussi passionnément, préférant parfois s’identifier à eux plutôt qu’à leurs propres parents, ou à leurs frères et sœurs aînés.
38 Au cours des derniers jours d’avril et des premiers jours de mai 1945, alors que le Troisième Reich s’effondrait en même temps que le sol de Berlin croulait sous les ruines, les enfants allemands se mirent à exprimer à travers leurs jeux le dilemme auquel les exposait leur sort nouveau. Avant même d’être sortis de leurs caves, ils avaient commencé à jouer aux soldats russes. Brandissant de faux pistolets, ils se dépouillaient mutuellement de montres imaginaires, en criant « Uhri, Uhri[48] [48] Ndt : russification du terme allemand Uhr (montre). ...
suite » pour imiter les pillards de l’armée Rouge. Tout en intégrant à leurs jeux la puissance réelle et terrifiante de leurs ennemis et maîtres, ces enfants berlinois mettaient également en scène leur propre impuissance et envie[49] [49] Journal d’Anneliese H. , 1er mai 1945, dans...
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39 Cependant la notion même de jeu [play] chez les enfants ménage une ouverture, un espace d’ambiguïté quant au sens de leurs jeux [games] : que signifie, pour un enfant, de mettre consciemment en scène de tels scénarios[50] [50] Ndt : l’auteur « joue » sur la différence entre...
suite ? Lorsqu’en mai 1940, Emmanuel Ringelblum entendit un enfant juif de 8 ans dans le ghetto de Varsovie crier : « Je veux voler, je veux faucher, je veux manger, je veux être allemand », c’était un cri de pur désespoir et de rage[51] [51] 9 mai 1940. Emmanuel Ringelblum, Notes from the Warsaw Ghetto. ...
suite. Mais jouer à chaparder, à voler et à être allemand était différent de ce cri d’enfant affamé. Les enfants savaient qu’il s’agissait d’un jeu, d’un scénario qu’ils pouvaient véritablement maîtriser, quoi qu’il en soit de leur impuissance par ailleurs. Et puis il y avait ces choses auxquelles ils ne jouaient jamais : les enfants allemands pouvaient mettre en scène les pillages perpétrés par les Russes, mais pas les viols. En fait, cette situation perdura : au cours des cinquante années qui suivirent la guerre, des enfants allemands et autrichiens mentionnaient dans leurs rédactions scolaires ou dans leurs journaux intimes l’omniprésence du viol, mais sans jamais l’évoquer dès qu’il s’agissait de leur mère[52] [52] Voir Nicholas Stargardt, Witnesses of War…, op. cit. ,...
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40 Le « camp familial » de Birkenau était un rectangle entouré de barbelés, d’où l’on pouvait voir trois crématoriums. Leurs cheminées, lorsqu’ils fonctionnaient sans interruption, crachaient des flammes de trois ou quatre mètres. Alors que les adultes essayaient d’oublier leur proximité des chambres à gaz, les enfants, eux, les intégraient directement à leur vie quotidienne. Les plus âgés jouaient avec la mort, se mettant au défi de courir jusqu’à la clôture électrifiée et de la toucher du bout des doigts, sachant que le courant à haute tension était généralement, mais pas toujours, coupé pendant la journée. Un jour, une institutrice tomba sur les plus jeunes enfants en train de « jouer à la chambre à gaz ». Ils avaient creusé un trou devant leur bloc et y jetaient l’un après l’autre des pierres. Ces pierres étaient censées représenter les gens envoyés dans les fours crématoires, tandis que les enfants imitaient leurs cris. En un sens, leur jeu atteignait là une limite. Quand ils jouaient à « l’appel », il pouvait arriver que les petits soient réellement battus parce qu’ils s’étaient « évanouis », là, en revanche, personne ne sautait dans le trou représentant la chambre à gaz. Ils utilisaient des pierres à la place[53] [53] Rapport de Hoffmann-Fischel pour Yad Vashem, réimpr. dans...
suite. Même les plus jeunes enfants, qui étaient habituellement contraints de jouer des rôles où ils étaient punis ou battus, ne pouvaient pas incarner les personnes gazées. Comme dans le cas des viols, cela aurait été psychologiquement autodestructeur. Quoi qu’il en soit, ces limites tacites imposées à leurs jeux laissent supposer qu’en dépit de leur envie de s’identifier à leurs ennemis, leur pulsion première était de s’adapter pour survivre.
41 Ainsi les enfants ne firent pas que subir la guerre. Tandis qu’ils tentaient de survivre et de s’occuper de leurs parents, la guerre avait brisé leur univers émotionnel. À travers leurs jeux, ils essayèrent à la fois de se protéger de la réalité et de s’y adapter – une réalité où leurs ennemis incarnaient la force victorieuse et leurs parents l’échec impuissant. Les jeux organisés par les enfants démontrent qu’ils ne furent pas seulement les témoins muets et traumatisés de cette guerre. À la fin du conflit, presque tous les enfants d’Europe avaient fait l’expérience de la défaite militaire et de l’occupation. Même si les violences et les politiques pratiquées par les Allemands et les Alliés ne sont en rien comparables, partout les enfants connurent la faim, le froid, furent témoins de l’impuissance des adultes, ainsi que de la fragilité des structures sociales qui les avaient autrefois protégés. La rapidité et le pragmatisme avec lesquels ces enfants investirent de nouveaux rôles choquèrent de nombreux adultes ; pourtant cela témoignait de la profondeur des transformations sociales opérées par le nazisme et la guerre : les enfants, eux, trouvaient cela « normal ».
42 (traduit de l’anglais par Bruno Poncharal)
Notes
[ 1] Voir Nicholas Stargardt, Witnesses of War : Children’s Lives under the Nazis, Londres, Jonathan Cape, 2005 (trad. fr. en cours).
[ 2] Voir, en particulier, Götz Aly, « Final Solution » : Nazi Population Policy and the Murder of the European Jews, Londres, Arnold Publishers, 1999 ; sur l’anticommunisme conservateur et le soutien au Lebensraum (espace vital), voir Kurt Sontheimer, Antidemokratisches Denken in der Weimarer Republik , Munich, Nymphenburger, 1992 ; George L. Mosse, The Crisis of German Ideology. Intellectual Origins of the Third Reich, New York, Grosset & Dunlop, 1964 ; Woodruff Smith, The Ideological Origins of Nazi Imperialism, Oxford, Oxford University Press, 1986.
[ 3] Voir Nicholas Stargardt, op. cit., introduction.
[ 4] Voir Nicholas Stargardt, « German Childhoods : The Making of a Historiography », German History, 1, 1998, p. 1-15.
[ 5] Voir Jürgen Schlumbohm (dir.), Kinderstuben : Wie Kinder zu Bauern, Bürgern, Aristokraten wurden 1700-1850, Munich, Dtv, « Dokumente » 1983 ; Linda Pollock, Forgotten Children : Parent-Child Relations from 1500 to 1900, Cambridge, Cambridge University Press, 1983 ; Gunilla-Friedericke Budde, Auf dem Weg ins Bürgerleben : Kindheit und Erziehung in Deutschen und Englischen Bürgerfamilien 1840-1914, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 1994 ; Marion Kaplan, The Making of the Jewish Middle Class. Women, Family and Identity in Imperial Germany, Oxford, Oxford University Press, 1991 ; pour un panorama éclairé de la bibliographie en langue anglaise, voir Hugh Cunningham, Children and Childhood in Western Society since 1500, Londres, Longman, 1995.
[ 6] 30 juin 1944. Wanda Przybylska, Journal de Wanda, Zofia Bobowicz (éd. et trad. du pol.), Paris, Le Livre de poche, 1981, p. 86-87. Sur les enfants au début de la guerre, voir Nicholas Stargardt, Witnesses of War…, op. cit. , p. 21-24.
[ 7] 1er, 17 et 21 août 1942. Wanda Przybylska, op. cit., p. 28-29 et 40-41.
[ 8] Dorothee Wierling, « “Leise versinkt unser Kinderland” – Marion Lubien (pseud.) schreibt sich durch den Krieg », in Ulrich Borsdorf et Mathilde Jamin (dir.), Überleben im Krieg : Kriegserfahrungen in einer Industrieregion 1939-1945, Hambourg, Reinbeck, 1989, p. 70 : « 3.09 : […] Tschenstochau eingenommen… 6.09 : Oberschlesiens Industriegebiet fast unversehrt in deutscher Hand. […] 9.09 : Lodsch besetzt. Der Führer in Lodsch. »
[ 9] Sur les bombardements, voir en particulier Olaf Groehler, Bombenkrieg gegen Deutschland, Berlin, Akademie-Verlag, 1990.
[ 10] « Ich selbst war bei Ausbruch des Krieges gerade geboren, so daß ich mich an die ersten Jahre nicht erinnern kann. Vom fünften Lebensjahre an aber, steht mir vieles unerschütterlich ins Gedächtnis geschrieben. Lange Bombennächte hindurch saß ich zwischen zitternden Erwachsenen im Keller oder Bunker. » Wilhelm Roessler-Archiv, Institut für Geschichte und Biographie der Fernuniversität Hagen, Burg-Gymnasium Essen (RA), UII/516, anonyme, 16 ans, 14 février 1956, 1.
[ 11] « Dann ging’s ab in den Bunker wo die Menschen in allen Ecken und Winkeln hockten. Bei jeder Bombe die fiel ertönten die Vater Unser lauter. » RA, Berufschule M2/6, 1, prière dans le bunker, 16 ans, 21 janvier 1956.
[ 12 ] « Ja, antworte ich dir, ich bin fromm […], aber mein Herz ist zu schwach, die menschliche Angst vor dem letzten ist so unvorstellbar groß, daß im Augenblick des unmittelbaren Todes doch nichts übrig bleibt von Stärke u. Ergebenheit in Gottes Willen, als ein zitterndes Menschenherz. » Ingrid Hammer et Susanne zur Nieden (dir.), Sehr selten habe ich geweint. Briefe und Tagebücher aus dem Zweiten Weltkrieg von Menschen aus Berlin, Zurich, Schweizer Verlagshaus, 1992, p. 291.
[ 13] Kempowski-Archiv, Nartum, 4709/2, Klaus S., lettres à sa mère, 28, 30 et 31 juillet, 1er et 10 août 1943 ; président de la police de Hambourg, dans Jeremy Noakes (dir.), Nazism 1919-1945 : A Documentary Reader, vol. 4 : The German Home Front in World War II, Exeter, University of Exeter Press, 1998, p. 554-557.
[ 14] Crée par Baldur von Schirach, le Deutschen Jungvolk est un composant des Jeunesses hitlériennes. Il concerne les garçons âgés entre 10 et 14 ans.
[ 15] Formé en septembre 1944, le Volksturm comprend tous les hommes âgés entre 16 et 60 ans n’ayant pas encore combattu.
[ 16] En général, voir Nicholas Stargardt, Witnesses of War…, op. cit., chap. 8 et 10. Les enfants de 16 ans furent appelés à la défense antiaérienne pour la première fois par un décret du 26 janvier 1943 : Karl Heinz Jahnke et Michael Buddrus, Deutsche Jugend 1933-1945. Eine Dokumentation, Hambourg, Éd. VSA, 1989, p. 359-361 ; voir aussi le projet d’histoire orale de Rolf Schörken, Luftwaffenhelfer und Drittes Reich. Die Entstehung eines politischen Bewusstseins , Stuttgart, Klett-Cotta, 1984, p. 101-161 ; Kempowski-Archiv, Nartum 2554, Werner K., « 20 Monate Luftwaffenhelfer : Tagebücher 5. Januar 1944 – 20. August 1945 ». Sur la participation au Volkssturm, voir Karl Heinz Jahnke, Hitlers letztes Aufgebot : Deutsche Jugend im sechsten Kriegsjahr 1944, Essen, Klartext, 1993 ; et pour sa confession sur sa participation à un massacre, voir Martin Bergau, Der Junge von der Bernsteinküste : Erlebte Zeitgeschichte 1938-1948, Heidelberg, Universitätsverlag Winter, 1994, p. 244-275.
[ 17] Harald H., manuscrit, 3 (collection de l’auteur) : je suis reconnaissant au regretté W. G. Sebald de m’avoir envoyé ce qui suit : « Fasziniert sah ich dem Farbenspiel zu, in das Gelb und Rot der Flammen, die sich auf dem Hintergrund des dunklen Nachthimmels vermischten und wieder trennten. Noch nie sah ich, auch später nicht, ein so sauberes, leuchtendes Gelb, ein so pralles Rot, ein so strahlendes Orange, in das sich die beiden Farben mischten. »
[ 18] « Durch das Auf- und Ableuchten der Positionslichter wurde der Anblick der drohenden und brummenden Flugzeuge so geschildert, daß ich dachte, ich träumte und wäre in einer Zauberwelt. » RA, Goetheschule Essen, OII, anonyme, né en 1938, 1.
[ 19] On trouve une exception chez Ursula von Kardorff, Berliner Aufzeichnungen. Aus den Jahren 1942 bis 1945, Munich, Dtv, 1962, p. 159, 21 juin 1944. Sur les nuages de poussière et de flammes tourbillonnants après les raids aériens sur Berlin : « das Fegefeuer auf mittelalterlichen Bildern » (le purgatoire en images médiévales) et « dabei war das Ganze zugleich von einer wilden Schönheit » (le tout était en même temps d’une beauté sauvage) (traduction de la rédaction).
[ 20 ] Éclats de canons antiaériens dans Harald H., manuscrit, 1 (collection de l’auteur) ; jeu du « Stucka » dans RA, UI/ sans numéro, anonyme, 19 ans, 16 janvier 1956, p. 2-3.
[ 21] Sauvetage du conte de la Reine Luise, RA, Goetheschule Essen, UI/1, 23 janvier 1956, 3 ; chaussure retrouvée, voir RA, Luisen-Schule Essen, UI/5, 5 ; RA, Goetheschule Essen UI/3, 6 : incapable d’imaginer que tous les jouets ont été détruits en même temps que le logement familial.
[ 22] Uwe Timm, Am Beispiel meines Bruders, Cologne, Kiepenheuer & Witsch, 2003, p. 27 et 37 sqq : lettre de mon père, 6 août, et de Karl-Heinz, 11 août 1943.
[ 23] 4 juin 1944, Irma J. à Goebbels : « Im Sinne aller deutschen Frauen u Mütter u der hier im Reich lebenden Familien… sollen u müssen für jeden deutschen Menschen 20 Juden, ganz gleich von wo sie hergeholt werden in diesem Ort erhängt werden, in dem unsere wehrlosen u kostbaren deutschen Menschen von den Terrorfliegern feige u bestialisch gemordet worden sind […] weil uns gar keine andere Waffe zur Verfügung steht. » BA, R55, 571, 145. D’autres exemples dans Nicholas Stargardt, Witnesses of War…, op. cit., p. 252-253 ; et Marlis Steinert, Hitlers Krieg und die Deutschen. Stimmung und Haltung der deutschen Bevölkerung im Zweiten Weltkrieg, Düsseldorf, Econ, 1970, p. 260-261.
[ 24] 12 et 19 mars 1944. Voir Victor Klemperer, To the Bitter End. The Diaries of Victor Klemperer, trad. de l’all. par Martin Chalmers, Londres, Phoenix, 1999, vol. 2, p. 289-291, ou id. , Mes soldats de papier. Journal 1933-1945, trad. de l’all. par Ghislain Riccardi, Paris, Seuil, 2000 ; et id., The Language of the Third Reich. LTI – Lingua Tertii Imperii : A Philologist’s Notebook, trad. de l’all. par Martin Brady, Londres, Leicester University Press, 2002, p. 172-181, ou id., LTI, la langue du Troisième Reich, Paris, Pocket, 2003.
[ 25] Dokumentation lebensgeschichtlicher Aufzeichnungen, Institut für Wirtschafts- und Sozialgeschichte, University of Vienna, Edgar P., b. 15 septembre 1935, « Die Russenzeit – ein Zeitzeugnis », MS, 1995, 9-10 : « Der Jude ist schuld am Krieg » (le Juif est coupable de la guerre, tdr). Sur les séparations d’avant-guerre et l’émigration des enfants et des adolescents juifs voir Marion Kaplan, Between Dignity and Despair. Jewish Life in Nazi Germany, Oxford, Oxford University Press, 1998, p. 138-144.
[ 26] Voir Nicholas Stargardt, Witnesses of War…, op. cit., en particulier les chapitres 1, 4, 8, 9 et 11.
[ 27] En général, pour le « mythe de la Résistance » en Europe de l’Ouest, voir Pieter Lagrou, The Legacy of Nazi Occupation in Western Europe. Patriotic Memory and National Recovery, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, et id., « The Nationalization of Victimhood. Selective Violence and National Grief in Western Europe, 1940-1960 », in Richard Bessel et Dirk Schumann (dir.), Life after Death. Approaches to a Cultural and Social History of Europe during the 1940s and 1950s, Cambridge, Cambridge University Press, 2003, p. 243-257. Sur la Pologne, voir Edmund Dmitrów, Niemcy i okupacja hitlerowska w oczach Polaków : poglady i opinie z lat 1945-1948, Varsovie, Czytelnik, 1987 ; Michael C. Steinlauf, Bondage to the Dead. Poland and the Memory of the Holocaust, New York, Syracuse University Press, 1997 ; sur Israël, Boaz Cohen, « Holocaust Heroics : Ghetto Fighters and Partisans in Israeli Society and Historiography », Journal of Political and Military Sociology, 31 (2), 2003, p. 197-213 ; sur l’Allemagne de l’Est, voir Gilad Margalit, « Der Luftangriff auf Dresden : seine Bedeutung für die Erinnerungenspolitik der DDR und für die Herauskristallisierung einer historischen Kriegserinnerung im Westen », in Susanne Düwell et Matthias Schmidt (dir.), Narrative der Shoah. Repräsentationen der Vergangenheit in Historiographie, Kunst und Politik, Paderborn, Schöningh, 2002, p. 189-208 ; sur l’Allemagne de l’Ouest, voir Habbo Knoch, Die Tat als Bild. Fotografien des Holocaust in der deutschen Erinnerungskultur, Hambourg, HIS, 2001, p. 314-323 ; Robert Moeller, War Stories. The Search for a Usable Past in the Federal Republic of Germany, Berkeley, University of California Press, 2001, chap. 4 et chiffres, p. 11-16 ; Frank Biess, « Survivors of Totalitarianism : Returning POWs and the Reconstruction of Masculine Citizenship in West Germany, 1945-1955 », in Hanna Schissler (dir.), The Miracle Years. A Cultural History of West Germany, 1949-1968 , Princeton, Princeton University Press, 2001, p. 57-82.
[ 28] Voir le récent débat autour du livre de Jörg Friedrich, Der Brand. Deutschland im Bombenkrieg 1940-1945, Munich, Propyläen, 2002, dans Lothar Kettenacker (dir.), Ein Volk von Opfern. Die neue Debatte um den Bombenkrieg 1940-1945, Berlin, Rowohlt, 2003, dont certains thèmes sont repris dans le film au point de vue exclusivement allemand de Oliver Hirschbiegel, Der Untergang (La Chute), Constantin film, 2004.
[ 29] Sur les débats autour du mémorial, voir Peter Reichel, Politik mit der Erinnerung. Gedächtnisorte im Streit um die Nationalsozialistische Vergangenheit, Munich, Carl Hanser, 1995 ; et, plus généralement, voir Étienne François et Hagen Schulze (dir.), Deutsche Erinnerungsorte, Munich, C. H. Beck, 2002 (trad. fr. en cours) ; James Young, The Texture of Memory. Holocaust Memorials and Meaning, New Haven, Yale University Press, 1993.
[ 30] Pour ces exemples, RA, Luisenschule Essen, UI/5 ; Kiryl Sosnowski, The Tragedy of Children under Nazi Rule, Poznan, Zachodnia Agencja Prasowa, 1962, p. 167.
[ 31] Voir Hilke Lorenz, Kriegskinder. Das Schicksal einer Generation Kinder, Munich, List, 2003 ; Sabine Bode, Die vergessene Generation. Die Kriegskinder brechen ihr Schweigen, Stuttgart, Klett-Cotta, 2004 ; Hermann Schulz, Hartmut Radebold et Jürgen Reulecke, Söhne ohne Väter. Erfahrungen der Kriegsgeneration , Berlin, Ch. Links Verlag, 2004.
[ 32] Voir Nicholas Stargardt, Witnesses of War…, op. cit., sur la Pologne en temps de guerre, voir Tomasz Szarota, Warschau unter dem Hakenkreuz. Leben und Alltag im besetzten Warschau 1.10.1939 bis 31.7.1944, préf. de Wolfgang Jacobmeyer, trad. du pol. par Claudia et Ryszard Makowski, Paderborn, Schöningh, 1985, p. 101-130 ; Gunnar S. Paulsson, Secret City. The Hidden Jews of Warsaw, 1940-1945, New Haven, Yale University Press, 2002, p. 26 et 61-66.
[ 33] Thérèse Brosse, War-Handicapped Children. Report on the European Situation, Paris, Unesco, 1950, p. 19-20 et 77-100 ; Kiryl Sosnowski, op. cit., p. 165-167 ; Helena Radomska-Strzemecka, « Okupacja w oczach młodżiey », in Józef Wnuk et Helena Radomska-Strzemecka, Dzieci polskie oskar’aja (1939-1945), Varsovie, Pax, 1961, p. 195-379.
[ 34] Sur l’Allemagne après la guerre, voir Sibylle Meyer et Eva Schulze, Wie wir das alles geschafft haben. Alleinstehende Frauen berichten über ihr Leben nach 1945, Munich, C. H. Beck, 1985, p. 100-108 ; Al Lloyd, « Germany’s child smugglers », Picture Post, 4 octobre 1947, cité dans Dorothy Macardle, Children of Europe. A Study of the Children of Liberated Countries : Their War-Time Experiences, Their Reactions, and Their Needs, with a Note on Germany, Londres, Gollancz, 1949, p. 287-288.
[ 35 ] Dokumentation des österreichischen Widerstandes, Vienne, 13243, Yehuda Bacon, entretien avec Ben-David Gershon, Jérusalem, 17 novembre 1964, p. 57.
[ 36] Kempowski-Archiv, 3915, Johannes W., « Die Familie B. 1945/46 in Briefen und Dokumenten », manuscrit, Frau B. au Dr. Otto B., Kneese, 10 décembre 1945 : « Ganz kurz vor dem Ziel wollte es bei mir nicht mehr gehen. Ich konnte einfach nicht mehr… » (Juste devant le but, je ne pouvais plus avancer. Je ne pouvais simplement plus…, tdr). Ingrid B. à son père, Kneese, 10 décembre 1945 : « Ich wünsche mir vom Christkind nichts Anderes als Dich, liebster Vati » (Je ne demande à Jésus-Christ pas autre chose que toi, cher Papa, tdr). Pour d’autres récits des expulsions vues au travers des enfants, voir Alena Wagnerová, 1945 waren sie Kinder. Flucht und Vertreibung im Leben einer Generation, préf. de Peter Glotz, Cologne, Kiepenheuer u. Witsch, 1990.
[ 37] Wolfgang Hempel, dans Hermann Schulz, Hartmut Radebold et Jürgen Reulecke, op. cit., p. 31-32 et 88-89.
[ 38] Yehuda Bacon, entretien vidéo à la fondation Terezín, Terezín Diary ; et Dokumentation des österreichischen Widerstandes, Vienne, 13243, entretien avec Ben-David Gershon, Jérusalem, 17 novembre 1964, p. 61.
[ 39] Melita Maschmann, Account Rendered. A Dossier on my Former Self, Londres/New York, Abelard Schuman, 1965, p. 121 ; Kempowski-Archiv, 4622, Peter Laudan, « Gefährdete Spiele », b 1935, 34 : « Kohlenklau und Lokomotivführer ».
[ 40 ] Detlef, 17 octobre 1939 : « unter mörderisches Feuer », « ich mit vorgehaltenen Säbel stürmte vor » et « aber von uns heutle keiner, und wir siegten ». Herta Lange et Benedikt Burkard (dir.), « Abends wenn wir essen fehlt uns immer einer ». Kinder schreiben an die Väter 1939-1945, Hambourg, Rowohlt, 2000, p. 97-98.
[ 41] Nicholas Stargardt, « Kinder zwischen Arbeit und Spiel », Sozialwissenschaftliche Informationen, 2, 1999, p. 123-130 ; Eve Rosenhaft, Beating the Fascists ? The German Communists and Political Violence, 1929-1933, Cambridge, Cambridge University Press, 1983 ; Helmut Lessing et Manfred Liebel, Wilde Cliquen. Szenen einer anderen Arbeiterjugendbewegung, Bensheim, Päd. extra 1981. Les classes supérieures furent les premières à retirer leurs enfants de la rue au tournant du 18e siècle, en un sens ouvrant la voie à l’abandon complet de la rue par les classes moyennes au profit des espaces de divertissement privés dans le dernier tiers du 19e siècle : Jürgen Schlumbohm (dir.), Kinderstuben…, op. cit., p. 222.
[ 42] Voir les ouvrages classiques de Donald W. Winnicott, Playing and Reality, Londres, Routledge, 1971 ; trad. fr., id., Jeu et réalité, trad. de l’angl. par Claude Monod et Jean-Baptiste Pontalis, Gallimard, « Folio », 2002 ; et id., The Piggle. An Account of the Psychoanalytic Treatment of a Little Girl, New York, International University Press, 1977, Londres, Hogarth Press, 1978 ; trad. fr., id. , La Petite Piggle. Traitement psychanalytique d’une petite fille, trad. de l’angl. par Jeannine Kalmanovitch, Paris, Payot, « Sciences de l’homme », 1988.
[ 43] Kempowski-Archiv, 3024, Otto P., né en 1926, « Himmel und Hölle. Eine Kreuzberger Kindheit », manuscrit, p. 59-60 ; Janina David, A Square of Sky. The Recollections of a Childhood, Londres, New Authors, 1964, p. 111-114.
[ 44] Pour ces jeux, voir Ilona Flutsztejn-Gruda, By ? am wtedy dzieckiem, Lublin, Nobertinum, 2004, p. 37-38 ; ministère polonais de l’Information, The German New Order in Poland, 27 ; Tomasz Szarota, op. cit., Paderborn, 1985, p. 100, citant le journal de Stanislaw Srokowski aux dates des 20-21 juin 1940 : « In einem Wohnblock in der Niemcewicz-Strasse 9 in Warschau spielen die Kinder Gestapo. Ein wildes Spiel – und worin liegt es ? Dass man sich gegenseitig ins Gesicht schlägt. » (Dans un pâté de maisons, au numéro 9 de la rue Niemcewicz à Varsovie, les enfants jouent à la Gestapo. Un jeu sauvage – et en quoi consiste-t-il ? à se frapper mutuellement au visage. Tdr)
[ 45] Kempowski-Archiv, 3936, Marianne Walter (née Marx en 1922), manuscrit, lettres de son frère cadet, Christoph, et de sa sœur, Regina, nés en 1932 et 1933, à Werner, leur frère de 13 ans leur aîné, écrites entre 1940 et 1944.
[ 46] Tzvia Kuretzka citée dans George Eisen, Children and Play in the Holocaust. Games among the Shadows , Amherst, University of Massachusetts Press, 1988, p. 77. Pour le contexte de ce jeu, voir Yitskhok Rudashevski, The Diary of the Vilna Ghetto. June 1941-April 1943, Tel Aviv, Ghetto Fighter’ House, 1973, p. 113 (28 décembre 1942), 115-116 (1er janvier 1943), 99 (26 novembre 1942), et 126-127 (27 janvier 1943) ; il se rend à l’atelier de fabrique de meubles du ghetto et découvre que les travailleurs adultes maintiennent les enfants en rang en les menaçant : « Chers enfants, Murer va arriver et faire du grabuge » ; Yitzhak Arad, Ghetto in Flames. The Struggle and Destruction of the Jews in Vilna in the Holocaust, New York, Garland, 1982, p. 304-305.
[ 47] Otto Dov Kulka, témoignage le 30 juillet 1964 au procès d’Auschwitz, et rapport de Hanna Hoffmann-Fischel pour Yad Vashem, tous deux réimprimés dans Inge Deutschkron (dir.), Denn ihrer war die Hölle. Kinder in Gettos und Lagern, Cologne, Wissenschaft und Politik, 1985, p. 80 et 54 ; et Dokumentation des österreichischen Widerstandes, Vienne, 13243, Yehuda Bacon, entretien avec Ben-David Gershon, Jérusalem, 17 novembre 1964, p. 47-48.
[ 48] Ndt : russification du terme allemand Uhr (montre).
[ 49] Journal d’Anneliese H., 1er mai 1945, dans Erich Kuby, The Russians and Berlin, 1945, Londres, Heinemann, 1968, p. 226.
[ 50] Ndt : l’auteur « joue » sur la différence entre play et game en anglais. Play/jeu est ici à entendre plus particulièrement dans le sens d’« espace laissé libre ».
[ 51] 9 mai 1940. Emmanuel Ringelblum, Notes from the Warsaw Ghetto. The Journal of Emmanuel Ringelblum, Jacob Sloan (éd. et trad.), New York/Londres, McGraw-Hill, 1958, p. 39.
[ 52] Voir Nicholas Stargardt, Witnesses of War…, op. cit., p. 321-323 ; Andrea Petö, « Memory and the Narrative of Rape in Budapest and Vienna in 1945 », in Richard Bessel et Dirk Schumann (dir.), op. cit., p. 133-134 et 138 ; Irene Bandhauer Schöffmann et Ela Hornung, « Vom “Dritten Reich” zur Zweiten Republik », in David F. Good, Margarete Grandner et Mary Jo Maynes (dir.), Frauen in Österreich : Beiträge zu ihrer Situation im 19. und 20. Jahrhundert, Vienne, Böhlau, 1994, p. 232-233 ; voir aussi Marianna Baumgartner, « Zwischen Mythos und Realität : Die Nachkriegsvergewaltigungen im sowjetisch-besetzten Mostviertel », Zeitschrift für Landeskunde von Niederösterreich, 2, 1993, p. 80.
[ 53] Rapport de Hoffmann-Fischel pour Yad Vashem, réimpr. dans Inge Deutschkron (dir.), op. cit., p. 54.
[ *] Nicolas Stargardt est professeur au Magdalen College de l’université d’Oxford, où il enseigne l’histoire de l’Europe contemporaine. Entres autres publications sur l’histoire de l’Allemagne aux 19e et 20e siècles, sur la pensée politique et sociale, et sur l’Holocaust, il est l’auteur de The German Idea of Militarism : Radical and Socialist Critics, 1866-1914 (Cambridge University Press, 1994) et de Witnesses of War : Children’s Lives under the Nazis (Jonathan Cape, 2005). ( nick.stargardt@mohist.ox.ac.uk)
Résumé
Les enfants, victimes incontestables de l’extrême violence nazie, doivent également être considérés comme les sujets de leur propre histoire. En s’appuyant principalement sur les témoignages laissés par les enfants eux-mêmes, on peut tenter d’approcher la manière dont les enfants se sont adaptés, notamment par le jeu, aux événements. Dans Hambourg bombardée, dans le ghetto de Varsovie, dans le soi-disant « camp familial » d’Auschwitz-Birkenau, les enfants ont vécu des expériences de guerre singulières, que l’on ne peut réduire à une trop simple addition de « traumas ».
Children incontestable victims of the extreme Nazi violence have also to be considered as subjects of their own history. Working mainly on the children’s own accounts, one can try to see how they adapted to events, mostly through games. In bombarded Hamburg, in the Warsaw ghetto, in the so-called “family camp” of Auschwitz-Birkenau, children lived through singular war experiences that cannot be reduced to a simple addition of “traumas”.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Nicholas Stargardt « Jeux de guerre », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/2006 (no 89), p. 61-76.
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2006-1-page-61.htm.
DOI : 10.3917/ving.089.0061.






