Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2006/1
Vingtième Siècle. Revue d'histoire
2006/1 (no 89)
176 pages
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Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 2724630300
DOI 10.3917/ving.089.0077
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Vous consultezEnfants guérilleros du Nicaragua

Les pichirules miskitus 1981-1987

AuteurGilles Bataillon[*] [*] Gilles Bataillon, maître de conférences à l’université...
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du même auteur


1 La place que tinrent les enfants parmi les contras miskitus du Nicaragua a souvent été mise en exergue, pour stigmatiser cette guérilla. Or cette participation a été largement déformée, par des cinéastes ou des journalistes en mal de scoops. Dans les faits, elle a surtout emprunté des formes insolites, permettant aux pichirules miskitus de s’inscrire dans un passé lointain dont le 20e siècle, porteur de modernité, avait en apparence sonné le glas.

2 Les images de l’enfance et de l’adolescence ont influencé de manière décisive la perception des révolutions et des acteurs des guerres internes latino-américaines, et ce des années 1960 aux années 1980. Les places tenues par la jeunesse dans les révolutions cubaine et nicaraguayenne, comme dans les maquis du Front Farabundo Marti salvadorien furent autant d’arguments en leur faveur. Ainsi les images de la révolution nicaraguayenne furent celle des muchachos (jeunes gens) en armes. Ce terme devint même emblématique de cette révolution et de la sympathie qu’elle suscita, comme en témoigne le livre Muchachos écrit par Francis Pisani, à l’époque correspondant du journal Le Monde dans la région[1] [1] Francis Pisani, Muchachos : Nicaragua, journal d’un témoin...
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. Les jeunes guérilleros furent autant de Gavroche dont on entendit peindre la geste à la manière de Victor Hugo. On insista parallèlement sur le jeune âge des victimes des exactions commises par les forces armées. Que l’on pense ainsi aux témoignages sur les adolescents que la garde nationale tortura et assassina au Nicaragua ; et, peut-être plus encore, à ceux concernant les massacres de familles entières par l’armée guatémaltèque dans les zones rurales soupçonnées d’être acquises aux guérillas. Ces arguments pesèrent lourd pour condamner les militaires nicaraguayens ou guatémaltèques, dont les régimes furent taxés de « génocidaires » dans les années 1980. Parallèlement, les images d’adolescents prêts à commettre les pires actions, parce que transformés en militants aveugles par le Sentier lumineux péruvien, nourrirent la méfiance que ce mouvement suscita auprès de l’opinion publique internationale. Ils apparurent comme autant d’imitateurs potentiels des Khmers rouges.

3 Ce statut décisif conféré à la jeunesse dans les jugements portés sur ces événements oscilla donc entre des valences antagoniques. L’accent fut d’une part mis sur le rôle social de la jeunesse en révolte, redonnant ainsi corps au « mythe vitaliste d’une jeunesse sacrée[2] [2] J’emprunte cette expression à Luisa Passerini, « La...
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 ». De l’importance fut également accordée au mythe sacrificiel, plaçant les jeunes au premier rang des victimes des guerres civiles. Ces jeunes figurèrent autant d’innocents, un peu à la manière des enfants persécutés par Hérode, et leurs bourreaux personnifièrent la barbarie. La représentation put d’autre part être absolument négative, renvoyant à l’image du fanatisme aveugle et de l’embrigadement dans des régimes totalitaires, régimes où les enfants, fondements d’un monde nouveau et adorateurs du parti État, deviennent les ennemis de leurs propres parents. Et c’est peu dire, que ces mystifications tinrent plus d’une fois lieu d’analyses de ces réalités que furent la place des enfants dans ces guerres internes ; et qu’elles façonnèrent aussi l’opinion publique internationale dans les pays centraux.

...


4 Au Nicaragua, des enfants de l’ethnie des Miskitus participèrent à la guerre qui opposa les sandinistes aux contras, mélange hétéroclite d’opposants au régime issu de la révolution du 19 juillet 1979. Je me propose de traiter des images et du mythe de ces enfants combattants, avant de m’interroger sur la place de ces jeunes dans la guerre en cernant le contexte dans lequel ceux-ci furent mobilisés. Je montrerai enfin que la participation des enfants à la guerre peut s’expliquer par les habitus propres à cette société amérindienne intégrée au Nicaragua depuis la fin du 19e siècle.

5 Rappelons tout d’abord quelle fut l’histoire de cette ethnie et les débuts de cette guerre. À la différence de la plupart des Indiens d’Amérique centrale, les Miskitus ne furent ni conquis ni soumis à l’emprise espagnole avant la toute fin du 19e siècle. Ils furent tout d’abord les alliés des pirates, et participèrent à bon nombre de leurs pillages dans la Caraïbe, dévastant les possessions espagnoles. Comme le rappelle fort crûment le terme d’alba wina (chair d’esclave), par lequel ils désignaient les membres de l’ethnie voisine, les Mayangnas, ils furent aussi trafiquants d’esclaves à l’époque de la flibuste. Tout au long du 17e siècle, ils furent parallèlement au contact des Britanniques avec lesquels ils commercèrent par l’intermédiaire de la Providence Company.

6 Au 18e siècle apparurent des rois miskitus, couronnés par les Anglais, dont le pouvoir ne prit fin qu’à la fin du 19e siècle. Ces relations permirent aux Britanniques d’exercer de facto puis officiellement (de 1844 à 1860), un protectorat sur la Moskitia. Fidèles alliés de Sa Gracieuse Majesté, les Miskitus fournirent même, en 1720, un contingent de guerriers pour mater une révolte d’esclave à la Jamaïque. En 1847, les missionnaires de l’Église morave commencèrent leur œuvre évangélisatrice sur la côte atlantique. Ils convertirent non seulement peu à peu l’ensemble des créoles puis des Miskitus, mais formèrent un clergé indigène qui transforma profondément les modes de vie miskitus. En 1860, les Britanniques reconnurent la souveraineté du Nicaragua sur le littoral atlantique et, ce faisant, la création d’une « Reserva Mosquita » dotée d’un statut de territoire autonome que gouvernaient des chefs miskitus élus. La Moskitia, dirigée successivement par des chefs créoles influencés par les missionnaires moraves, fut intégrée de force au Nicaragua et perdit ainsi son statut de territoire autonome en 1884 sous le gouvernement du général Zelaya[3] [3] Il fallut attendre 1987 pour que soit redonné un statut...
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. Résidant très majoritairement dans des villages de deux cents à deux mille habitants, les Miskitus devinrent, au cours du 20e  siècle, non seulement agriculteurs, mais travailleurs à façon pour des entreprises forestières exploitant les bois précieux ou le latex, marins sur des bateaux pêchant la langouste dans les eaux territoriales nicaraguayennes, voire travailleurs saisonniers à Belize ou dans la Caraïbe. Après la deuxième guerre mondiale, l’Église morave accéda à l 19;autonomie et nombre de ses membres initièrent des mouvements de revendications territoriales, socio-économiques et culturelles qui, en 1974, culminèrent avec la création d’une Alliance pour le progrès miskitu et sumu (Alpromisu). Au lendemain de la révolution qui renversa la dictature de Samoza, de jeunes Miskitus, souvent issus des « bonnes familles » de la côte atlantique, s’appuyèrent sur les sandinistes pour évincer les dirigeants d’Alpromisu et lancer, en novembre 1979, un nouveau mouvement indianiste : Miskitu Sumu Rama sandinistes unis dans l’Atlantique (Misurasata) dont ils deviendront les dirigeants. L’alliance entre les sandinistes et Misurasata dura peu, car les chefs de cette nouvelle organisation n’entendaient pas occuper la position subordonnée dans laquelle les sandinistes voulaient les cantonner. Ils tentèrent de transformer Misurasata non pas en une structure satellite, mais en un alter ego du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) pour la côte atlantique. Dès lors, les tensions se précipitèrent et se cristallisèrent autour de la question linguistique et du problème foncier. Misurasata voulait à la fois procéder à une campagne d’alphabétisation dans les différentes langues vernaculaires et faire reconnaître le titre de terre collective aux terroirs que revendiquaient les communautés Miskitus et Mayangnas. Cette organisation envisagea même de recenser l’ensemble de ces terres, ce qui valut à ses dirigeants d’être emprisonnés, fin février 1981, sous le chef de « menées séparatistes ». On assista parallèlement à des échauffourées, tournant rapidement à l’affrontement armé, entre les alphabétiseurs de Misurasata et les militaires venus les arrêter. Ces différents incidents débouchèrent sur une vague de protestations véhémentes des jeunes membres de Misurasata. Ils mobilisèrent, des jours durant, les communautés du Rio Coco et les habitants de la petite ville de Puerto Cabezas. Dispersés de force ou menacés d’arrestation, toute une partie de ces jeunes choisirent de fuir au Honduras dès le début du mois de mars 1981.

Les enfants soldats : images et fantasmes

7 Partons des clichés reproduits ici. Le premier portrait en pied représente un enfant soldat âgé d’une dizaine d’années (document 1). Ce cliché appartient à une série de polaroids (documents 1, 2 et 3) pris en 1982 dans les camps d’entraînement de la Moskitia hondurienne. Les guérilleros furent soucieux d’immortaliser les moments où, pour la première fois, ils reçurent des armes et des uniformes. Je pris la photographie de groupe (document 4) en juin 1984 dans l’une des bases de la guérilla miskitue sur la rive hondurienne du Wangki/Rio Coco, le fleuve frontalier entre le Nicaragua et le Honduras. L’enfant vu de dos a peu ou prou le même âge, tout au plus 12 ans. De telles images n’eurent à l’époque rien d’exceptionnel. Le magazine Times daté du 20 août 1984 publia ainsi la photographie d’une pirogue transportant un groupe de guérilleros qui s’apprêtaient à s’infiltrer au Nicaragua. Derrière le mitrailleur situé au premier plan figurait en bonne place un enfant du même âge. De même, le Nouveau Journal fit paraître en décembre 1984, dans son premier numéro, plusieurs photographies (le document 5 en est un exemple) d’enfants soldats, conjointement avec un entretien de Werner Herzog, à propos de son film La Ballade du petit soldat, qui évoquait les enfants miskitus enrôlés dans la guérilla indienne antisandiniste[4] [4] Le film fut produit en 1985 par Werner Herzog lui-même...
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8 Les photographies publiées par L’Autre Journal, comme l’entretien avec Herzog, marquèrent un tournant dans le regard porté sur la guérilla. Les enfants ne faisaient plus seulement partie du décor guerrier, mais Herzog leur prêtait un rôle central. Selon lui, ces enfants soldats de moins de 13 ans auraient constitué 20 % des effectifs de Misura[5] [5] Il s’agit de la guérilla avant tout miskitue, Miskitu...
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, tandis que la majorité des guérilleros, au moment de son séjour chez les Miskitus, auraient eu moins de 20 ans. Cette présence, à l’en croire massive, des enfants dans la guérilla s’expliquait par tout un ensemble de causes. « C’est un phénomène que l’on rencontre de plus en plus souvent dans les armées clandestines du tiers-monde. En Iran et en Irak, ce sont en général des adolescents entre 13 et 15 ans, mais ici [en Moskitia], il s’agit vraiment de gosses. Ces dernières années, la technologie en armement a rendu ce phénomène possible : une mitraillette ou un lance-grenades de facture moderne peut sans problème être manipulé par un gamin. Mais surtout ces gosses sont volontaires. Un destin individuel et traumatisant a forcé chacun d’entre eux. J’ai interrogé un soldat enfant sous choc, qui articulait avec peine : son frère de 2 ans, celui de 6 ans, son père avaient été abattus sous ses yeux, il avait réussi à s’enfuir et à rejoindre les Misura. Il n’avait pas fini son entraînement, mais il voulait aller tuer le lendemain. Je lui ai demandé : est ce que tu te rends compte que tu vas tirer sur des enfants de ton âge ? Il le savait et s’en foutait. Il ne pouvait plus reculer. » Herzog ajouta : « J’ai vu des choses qui m’ont horrifié et je me suis posé des questions : pourquoi ne pas laisser ces petits enfants à l’étape, pourquoi ne pas les occuper à la cuisine, pourquoi les envoyer en première ligne ? Eh bien, parce que ce sont vraiment les plus courageux ; les enfants de cet âge n’ont pas peur. » Il fait ensuite remarquer que « beaucoup de gosses que l’on voit dans [son] film sont déjà morts ».

9 Le cinéaste bâtit son portrait des enfants guérilleros en plaquant des clichés sur des réalités qu’il ne prit nullement le temps d’explorer, comme il le reconnut avec candeur. interrogé sur les difficultés qu’il avait rencontrées pour questionner ces enfants soldats et s’informer de leur histoire, il répondit clairement qu’il avait formulé, et les questions, et les réponses : « très difficile. parfois j’ai dû leur parler pendant des heures. certains restaient complètements muets, d’autres ne répondaient qu’en des phrases très courtes. jamais de description. les petits soldats se taisent d’abord, ensuite vient un oui ou un non. je demande : “est-ce que tu as vu mourir ton frère ?” il répond : “oui.” je continue : “cela s’est passé comment ?” il répond : “avec un m. 16.” puis rien. son regard me traverse et j’ai honte d’être là en train de filmer. à un moment, reichle[6] [6] Comme l’explique Werner Herzog au début de son entretien,...
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n’en pouvait plus. Il s’est posé devant la caméra et il a parlé de sa jeunesse, de ses 14 ans, quand il était gosse armé. Ce document m’émeut beaucoup. » Ce récit, en grande partie imaginaire, mêlait allégrement le vrai et le faux, les fantasmes des cinéastes, comme les déclarations de propagande du commandant en chef de Misura, Steadman Fagoth, et les chromos de propagande soufflés aux enfants par ce dernier.

10 Ce projet de création de troupe d’enfants connut incontestablement un début d’application qu’il convient de cerner. Au moment où se formèrent les maquis miskitus, à la fin de l’année 1981, les dirigeants furent confrontés à plusieurs révoltes des recrues visant les instructeurs venus des rangs de l’ancienne garde nationale[7] [7] Il s’agit de l’armée de Somoza renversée par la révolution...
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. Steadman Fagoth et certains de ses proches envisagèrent alors de constituer une troupe d’enfants formés très jeunes, vers l’âge de 10 ans, afin que ceux-ci voient en lui un chef omniscient et tout-puissant. Ces enfants soldats lui obéiraient aveuglément et le protégeraient quelles que soient les circonstances. Steadman Fagoth et les instructeurs ne faisaient là que réactualiser les pratiques en usage au sein de la garde nationale. L’École de l’infanterie de la Garde (EEBI) avait recruté de très jeunes adolescents qu’elle avait transformés en combattants fanatisés et entièrement dévoués à la famille Somoza[8] [8] Voir Jean Michel Caroit et Véronique Soulé, Nicaragua,...
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. L’idée de constituer une troupe d’enfants soldats se réalisa en partie à la fin de l’année 1983 ou au début de l’année suivante. Un certain nombre de familles en exil, proches du commandant en chef de Misura, furent persuadées de confier leurs garçons à cette forme d’école militaire. Les deux cinéastes fil mèrent les débuts de ce projet et recueillirent les bribes de réponse évoquées plus haut, que les instructeurs soufflèrent aux enfants.

11 Pour comprendre la portée de ce film, rappelons le contexte dans lequel il fut conçu et réalisé. Au départ très largement favorable à la révolution sandiniste, l’opinion publique internationale devint plus critique à son égard, après l’exil au Honduras de dizaines de milliers de Miskitus au début de l’année 1981. Reste qu’au regard de la monstruosité des opérations militaires menées par l’armée guatémaltèque contre ses populations indiennes, les violations des droits de l’homme dont les Indiens de la côte atlantique nicaraguayenne étaient victimes semblaient à bien des observateurs des vétilles. Pour faire bonne mesure face aux massacres guatémaltèques et assimiler la situation des Miskitus au sort atroce des Indiens du Guatemala, Steadman Fagoth et une partie de l’état-major de Misura décidèrent d’encourager les réfugiés à colporter des rumeurs sur des tueries monstrueuses mais imaginaires, et à exagérer l’ampleur des quelques massacres, par ailleurs avérés, celui de Leimus notamment[9] [9] Je renvoie ici le lecteur aux études que j’ai faites...
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12 La venue d’une équipe de cinéastes, avant tout avides de sensationnel, offrit une opportunité exceptionnelle à Fagoth et aux instructeurs qui soufflèrent ces récits de tueries aux enfants. Trop contents de tels morceaux de bravoures, les deux cinéastes en rajoutèrent. Là où les dires manquaient, ils surinterprétèrent ou mirent dans la bouche des enfants « traumatisés », plus simplement dûment sermonnés avant les prises de vues, les affabulations de Steadman Fagoth et de ses proches. En associant les images passablement sulfureuses de la jeunesse allemande mobilisée pour la défense de Berlin en 1945 et celle des enfants miskitus devenus tueurs, en réaction aux monstruosités que leur auraient fait subir les sandinistes. Herzog et Reichle pensèrent réaliser un scoop cinématographique. De son côté, Fagoth crût lancer un leurre propre à détourner l’attention de ceux qui l’accusaient de couvrir, voire d’organiser, des exécutions de prisonniers ou d’opposants politiques. Ces images furent loin d’avoir l’effet escompté car elles déclenchèrent en Europe nombre de polémiques, en accréditant que la guérilla miskitue formait des sortes de Fagoth-Jugend. Au Honduras, le projet de troupes d’enfants tourna court au lendemain même du tournage, ou au plus tard au milieu de l’année 1984[10] [10] Werner Herzog grossit la durée de son séjour dans les...
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. Bon nombre des guérilleros et des commandants de troupes virent en effet d’un œil plus que défavorable ce projet de transformer un groupe de préadolescents en un ensemble se situant à mi-chemin entre un corps de prétoriens et un mouvement de jeunesse totalitaire. Et en opposition à Fagoth, ces commandants eurent tôt fait de trouver appui auprès des pasteurs moraves en exil, des réfugiés, voire des membres de l’ambassade américaine, qui n’avaient nul besoin de ce genre de photographies pour faire capoter une pareille tentative.

13 Les images des cinéastes allemands tout comme les déclarations fracassantes de l’un d’entre eux méritent d’être analysées pour ce qu’elles furent : la conjonction d’un goût pour une notoriété fondée sur le scandale et d’une opération de « bourrage de crâne » montée par les responsables de Misura. Reste pourtant une indéniable réalité – la participation des enfants à la guerre – qu’il convient d’analyser.

Pichirules, enfants et adolescents

14 Les statistiques de la commission de l’Organisation des États américains (CIAV-OEA) relatives à la démobilisation des guérilleros miskitus apportent la preuve de la présence d’enfants au sein de la guérilla. Les guérilleros miskitus démobilisés en 1989 et 1990 furent au total 1 956 et, parmi eux, ne figure aucun enfant de moins de 10 ans. Sont dénombrés en revanche 55 guérilleros âgés entre 10 et 15 ans ; 351 entre 16 et 20 ans ; 389 entre 21 et 25 ans ; 417 entre 26 et 30 ans ; et 275 entre 31 et 35 ans ; 176 entre 36 et 40 ans ; et 293 de 41 ans ou plus[11] [11] Ces chiffres m’ont été fournis par le bureau de la CIAV-OEA...
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. Ces chiffres résultent sans nul doute d’un marchandage et ne correspondent pas à l’état des forces en présence. La guérilla chercha à gonfler ses rangs afin d’obtenir le plus d’aide possible pour ses démobilisés, base de futurs réseaux d’influence politique. Elle réussit aussi à écarter de cette manne quelques centaines de combattants entrés en dissidence et qui ne furent pas recensés comme guérilleros mais comme réfugiés. Du fait de ces luttes d’influence furent écartés des rangs de la guérilla d’authentiques combattants, et intégrés des hommes qui n’étaient que des guérilleros de « carnet ». Au total, ces manipulations ne concernèrent que de 5 à 10 % des effectifs et uniquement les plus de 20 ans. Par conséquent, les moins de 20 ans ne représentent à l’époque que quelque 20 % des effectifs. Et si l’on considère que beaucoup des 21-25 ans avaient été mobilisés depuis plusieurs années – souvent depuis 1982-1984 – se dessine la vision d’une guérilla certes composée d’hommes jeunes (une vingtaine d’années), mais non majoritairement de jeunes âgés de moins de 20 ans. Le chiffre de 20 % de préadolescents de moins de 13 ans ne correspond à aucune réalité. Au contraire, les enfants guérilleros, photographiés souvent presque par hasard, représentèrent toujours moins de 5 %, et probablement entre 2 et 3 % des effectifs. Bien que numériquement peu nombreux, ces enfants soldats n’en constituèrent pas moins une institution parfaitement identifiable grâce au nom qui leur fut donné, pichirules.

15 À en croire les souvenirs des anciens guérilleros miskitus[12] [12] Invité par Stéphane Audoin-Rouzeau à écrire cet article...
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, l’expression fut lancée par leurs premiers instructeurs militaires, tous issus des rangs de la garde nationale, et ce au lendemain de leur arrivée au Honduras en 1981. C’est dans ces circonstances qu’une centaine de jeunes se retrouvèrent sur la rive hondurienne du Rio Coco en mars 1981 et appelèrent par la suite les autres à les rejoindre sur les ondes de Radio 15 de septiembre. Les premiers arrivés furent des responsables villageois de la campagne d’alphabétisation, des jeunes hommes célibataires âgés entre 20 et 25 ans, voire moins. Dans leur sillage suivirent d’autres jeunes hommes poursuivis par les services de sécurité de l’État sandiniste et des adolescents de 15 ou 16 ans, ainsi que des enfants d’une douzaine d’années attirés par le parfum d’aventure attaché à cette fuite. Beaucoup fuguaient derrière des frères, des cousins ou des amis plus âgés. Les conditions de survie, particulièrement difficiles, qui furent le lot de ces jeunes exilés en poussèrent plus d’un à rentrer au Nicaragua. Seuls restèrent une bonne centaine de jeunes gens qui commencèrent à s’entraîner clandestinement et quasi sans aide jusqu’à l’arrivée de Steadman Fagoth au mois de mai 1981. Sa fuite du Nicaragua, comme son arrivée en Moskitia hondurienne, grossit le flot des exilés et se traduisit par la mise sur pied des premiers camps d’entraînement. À Mistruk et à Warunta, d’anciens militaires somozistes commencèrent à former les futurs guérilleros miskitus. Une centaine de jeunes (parmi lesquels quelques femmes) s’entraînèrent dans des conditions très dures, sans uniforme ni chaussures, avec fort peu de nourriture. Si les anciens gardes nationaux soumirent les futurs guérilleros à de très rudes épreuves[13] [13] J’ai décrit, à partir d’entretiens avec les anciens...
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, ils n’en prirent pas moins sous leur protection les plus jeunes, qu’ils désignèrent sous le nom de pichirules. Ce mot d’origine argotique, pichirulo (le petit gars de peu d’importance), fut rapidement adopté par les guérilleros pour désigner les plus jeunes d’entre eux. Ils devinrent des sortes de pages au service des instructeurs ou de certains guérilleros plus âgés qui accédaient à des postes de commandement. Les instructeurs ou les comandantes leur offraient un peu de leur nourriture et souvent l’abri de leur hutte. Le nettoyage des armes, de la vaisselle, et parfois des habits et de la hutte, leur incomba. Personnes de confiance, ils portèrent des messages politicomilitaires ou purement privés. Ils jouèrent également le rôle de sentinelle ou de gardien, parfois même celui d’espion ou de mouchard.

16 À partir de 1982, l’arrivée massive de réfugiés consécutive aux déplacements imposés de force par l’armée sandiniste à tous les habitants[14] [14] Cela concerne une bonne trentaine de milliers de personnes. ...
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des villages situés sur la rive nicaraguayenne du fleuve frontalier, le rio Coco/Wangki, multiplia la présence d’enfants et d’adolescents en marge des réseaux habituels d’encadrement et de contrôle de la société miskitue. Plus de dix-sept mille personnes se réfugièrent au Honduras : quinze mille furent installées dans les camps du Haut commissariat aux réfugiés (HCR) et le restant s’installa sur la frontière[15] [15] Gilles Bataillon, « D’une catastrophe à l’autre dans...
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. Quelle que fut la présence de pasteurs moraves aux côtés des réfugiés, ces derniers n’en furent pas moins plongés pratiquement du jour au lendemain dans un monde où la plupart de leurs repères habituels s’effondrèrent. Si les pasteurs et les révérends restaient des autorités de référence, ils furent cependant coupés de leur hiérarchie, la junte provinciale et le superintendant, restés au Nicaragua. Les nouvelles figures de l’autorité furent pour une part politicomilitaires (la guérilla, les militaires honduriens) et, d’autre part, le Haut commissariat aux réfugiés. Promettant une victoire rapide sur les sandinistes et assurant que les combattants triomphants seraient bien récompensés, Steadman Fagoth et son état-major purent alors attirer à eux de nombreux jeunes gens fascinés par ces engagements. Ils furent d’ailleurs d’autant plus convaincants dans cet appel au volontariat qu’ils instaurèrent de fait, jusqu’au milieu de l’année 1984, une sorte de conscription, chaque famille de réfugiés devant envoyer l’un de ses fils combattre. La maladresse de certains membres des agences travaillant pour le Haut commissariat aux réfugiés, qui n’hésitèrent pas à s’affirmer prosandiniste et à vanter les programmes d’éducation du Front, furent là aussi autant d’arguments en faveur de la guérilla. À ces éléments s’ajouta la décomposition des famillles lors du départ des villages frontaliers, soit que le père ait pu s’enfuir avec une partie ou la totalité de ses enfants, soit que la mère seule ait réussi à traverser le fleuve avec eux. Enfin, une bonne partie des enfants et des adolescents furent livrés à eux-mêmes, du fait de l’inexistence d’un système scolaire de substitution dans les camps de réfugiés, puis en raison de la méfiance éprouvée à l’égard des instituteurs honduriens, souvent prosandinistes. L’impossibilité de pratiquer la chasse, la pêche ou l’agriculture joua également un rôle. Aussi dans quelques cas, les parents eux-mêmes placèrent les enfants auprès de commandants de la guérilla qui jouissaient d’un certain prestige. Aux dires de l’un d’entre eux qui reçut un pichirulo, celui-ci lui fut remis par son père qui argua des pénuries dont souffraient les personnes installées dans des villages de fortune sur la frontière et indiqua qu’il n’avait nulle envie de migrer vers les camps du Haut commissariat aux réfugiés. Ce commandant se vit donc confier un enfant de 10 ou 12 ans qu’il garda près d’un an auprès de lui, l’occupant à de petits travaux. D’autres parents poussèrent plusieurs de leurs fils à s’engager, parfois au-delà de ce qui était exigé, persuadés que ce faisant, ils hâteraient leur retour au Nicaragua. Enfin, un certain nombre d’enfants furent attirés par l’aura qui entourait la guérilla. Ce motif se combina souvent avec d’autres, telle que la volonté d’échapper à des conflits familiaux, que ceux-ci soient intervenus au sein des familles d’origine ou de fait recomposées. Certains fugueurs cherchèrent aussi à retrouver qui un frère, qui un cousin ou un ami plus âgé parti à la guérilla. De même, certains jeunes garçons des villages nicaraguayens suivirent des guérilleros venus opérer depuis des bases honduriennes.

17 La troupe que je vis ainsi en mai 1984 quand je visitai pour la première fois les bases de Misura au Nicaragua donne une assez bonne idée de ce méli-mélo de jeunes gens. J’assistai dans deux lieux différents à des séances d’instruction militaire où étaient mêlés des gens de 12 à 20 ans. Si le gros des premières deux cents recrues qu’il me fut donné d’observer était constitué d’hommes de 15 à 18 ans, quelques jeunes filles de 16 ans ou un peu plus étaient présentes, ainsi qu’une dizaine d’enfants âgés entre 12 et 14 ans. Quand j’arrivai, tous étaient soumis aux mêmes tours de piste sous les cris d’un instructeur créole, ancien musicien de Bluefields. Vivant à deux sous des tentes faites de deux ponchos, ces recrues portaient des rangers américaines et des pantalons d’uniforme vert bouteille, généralement un peu grands, voire beaucoup trop grands dans le cas des plus jeunes, ainsi que des tee-shirts passablement élimés et troués, là encore rarement à leur taille. J’appris au cours de la discussion avec les instructeurs, tous miskitus ou créoles à l’exception d’un ancien garde national hispanophone, Mercenario, que leur instruction militaire consistait en l’apprentissage du maniement de différentes armes (carabine calibre 30, AK 47, FM, M.60, mortier de 60 mm, lance-roquette LAW ou RPG 7, explosifs) et de leur emploi dans les situations les plus diverses : patrouille, embuscade, contre-embuscade, assaut. L’autre groupe de recrues auquel je rendis visite était moins important et exclusivement composé d’adolescents et de très jeunes hommes âgés entre 14 et 18 ans. Alors que les premières recrues que je vis suivaient un premier cycle d’instruction militaire, copié sur ceux de l’École de l’infanterie de la Garde (EEBI), les secondes recevaient un cours de spécialisation en arts martiaux et en franchissement de fortifications protégées par des fils de fer barbelés. Les troupes aguerries rencontrées par la suite ne comportaient jamais d’enfants et assez rarement des adolescents. En revanche, je vis plus d’une fois des enfants entre 10 et 12 ans traîner, non loin des infirmeries, près du poste de commandement, des cuisines et des différents ateliers de mécanique ou des armureries. J’en observai enfin dans les petites bases installées à la frontière sur la rive hondurienne du fleuve.

18 Les différences entre les âges représentés dans l’une et l’autre des deux troupes, puis dans les différents lieux visités lors de mon séjour de deux mois en 1984 tenaient à la fois aux modalités de l’activité militaire et aux fluctuations du contexte dans lequel elle s’inscrivait. La guérilla avait institué une forme de conscription, dont je pus constater les effets en 1984. Les deux cents « conscrits » du Centre d’instruction militaire effectuaient un service militaire élémentaire et, dans l’idéal, toutes les familles y envoyaient au moins un de leurs fils. Passée cette préparation élémentaire, les options possibles furent fonction des aptitudes des combattants et plus encore des ressources de la guérilla. Quoi que l’on ait pu prétendre, l’aide américaine fut toujours accordée avec parcimonie et, au sein de la guérilla, les ressources furent d’autant plus comptées que les détournements de fonds furent monnaie courante[16] [16] On trouvera une description de ces aides, dont bénéficièrent...
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. Ainsi, la nourriture fut longtemps prélevée sur celle des réfugiés, soit avec l’assentiment des gardiens miskitus des magasins du Haut commissariat aux réfugiés, soit volontairement ou de force auprès de familles. Les jeunes recrues ne pouvaient pas disparaître trop longtemps des camps de réfugiés, sous peine de se faire radier des listes officielles des réfugiés et de se voir supprimer l’aide qui leur était apportée. De savants va-et-vient entre les camps de réfugiés et les bases militaires se succédèrent, les frères se remplaçant les uns les autres. De même, lorsque certains jeunes gens renâclaient, on n’insista généralement pas pour les maintenir au sein de la guérilla, pensant qu’ils feraient de mauvais combattants, ce qui n’empêcha pas qu’on les mobilise parfois pour des opérations logistiques montées au profit de la guérilla. En revanche, quelques recrues, parfois fort jeunes, se prirent au jeu et restèrent dans les bases, cette fois-ci volontairement. Ce faisant, elles échappèrent aux programmes de scolarisation mis en place par le Haut commissariat aux réfugiés ou à l’obligation de travailler soit comme agriculteurs, soit en participant à des tâches d’intérêt général. Enfin, pour les familles de réfugiés installées dans la plus grande précarité sur la frontière et qui ne bénéficièrent d’aucune façon de l’aide humanitaire internationale, envoyer un enfant à la guérilla fut souvent un moyen d’avoir moins de bouches à nourrir, et ce dans une situation souvent proche de la disette.

Le choix des armes

19 Le mot pichiril est d’origine espagnole et fut introduit chez les Miskitus par les instructeurs militaires venus de la garde nationale. En endossant le statut de pichiril, les jeunes gens et leurs protecteurs puisèrent néanmoins à plusieurs sources d’expériences propres à la culture miskitue : la valorisation de l’expérience guerrière, la participation des enfants aux activités productives, certaines formes de fosterage, sans omettre les migrations temporaires de travail.

20 Longtemps alliés aux Britanniques dans leur lutte contre l’Empire espagnol, les Miskitus ne furent intégrés au Nicaragua qu’en 1894. Ce rattachement fut pour le moins imposé, comme en témoigne le mythe de la frégate, que l’on peut encore entendre de nos jours dans la bouche de nombreux Miskitus. La reine Victoria aurait, sur son lit de mort, prononcé ces mots : « N’oubliez pas mes enfants miskitus. Si dans cent ans les Espagnols les maltraitent, nous leur enverront une frégate chargée d’armes pour qu’il puisse se libérer. » Cette attente de la frégate s’accompagnait d’une valorisation des exploits guerriers des Miskitus, comme le releva justement, au début du 20e siècle, le premier ethnographe de la Moskitia, le Luxembourgeois Eduard Conzemius : « Les plus âgés, qui vécurent au bon vieux temps du “royaume Mosquito”, [étaient] heureux d’évoquer les expéditions armées chez les Espagnols et de raconter quelques exploits extraordinaires survenus pendant ces guerres[17] [17] Voir Ethnographical Survey of the Miskito and Sumu Indians...
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. »

21 Mis au contact de la Legion 15 de septiembre, une organisation regroupant d’anciens gardes nationaux, dont les responsables promirent de les appuyer, mais surtout de leur obtenir une aide militaire des États-Unis, les jeunes Miskitus arrivés au Honduras crurent voir dans la Légion 15 de septiembre une forme de réalisation de la promesse de la reine Victoria. Et ce fut toute cette tradition guerrière qui fut revalorisée au sein de la guérilla, et qui reçut de surcroît une onction religieuse. En effet, certains pasteurs qui accompagnaient les premiers exilés, tel Tillith Mollins, mêlèrent les récits issus de cette tradition guerrière à ceux du livre de l’Exode. Un véritable messianisme[18] [18] Ce messianisme a tous les traits de ceux analysés par Wilhelm...
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remit donc à l’honneur le combat contre les nicaraguayens, qui eurent tous les traits des anciens hispanioles, tandis que les « alliés » américains eurent ceux des flibustiers ou des britanniques. De fait, tout au long des années 1982-1989, les guérilleros occupèrent dans la société miskitue une place éminente, s’inscrivant clairement dans une histoire à la fois réelle et largement embellie, voire réinventée, qui mettait en scène l’action des guerriers miskitus du 16e au 18e  siècle. Ce messianisme guerrier fut comme avivé par l’épopée de la guérilla sandiniste dont les futurs guérilleros miskitus prirent connaissance lors de la campagne d’alphabétisation en espagnol, notamment au travers du manuel d’alphabétisation où les clichés de propagande abondaient en ce sens. En réactivant ce mythe du cargo, les jeunes miskitus opposèrent leur sens de l’histoire à celui des sandinistes. Les combats de leurs ancêtres à l’époque coloniale et ces paroles de la reine victoria furent autant de motifs qu’ils purent opposer à la geste d’Augusto Cesar Sandino dont se réclamaient les sandinistes.

22 L’importance accordée aux pichiriles remit également au goût du jour des processus d’apprentissage et d’éducation propres à la société miskitue. Au cours du 20e  siècle, les Miskitus subirent l’emprise croissante de l’institution scolaire. Les membres du clergé morave voulurent alphabétiser enfants et adolescents et ils furent bientôt relayés par le gouvernement central qui créa un réseau d’écoles primaires. Cette scolarisation ne fit pour autant pas disparaître les mécanismes d’apprentissages traditionnels. Parallèlement au cursus de l’école primaire, les jeunes Miskitus continuèrent à s’initier à l’agriculture, à la chasse, à la pêche et à la cuisine. Ils ne cessèrent de participer, parfois dès 7 à 8 ans, aux travaux domestiques, qu’il s’agisse de veiller sur des frères et sœurs plus jeunes, de préparer du bois pour la cuisine, de s’occuper de la basse-cour et du cheptel, ou d’accompagner les parents aux champs. Tous les Miskitus nés avant 1970 se rappellent parfaitement le chevauchement de ces registres divers d’activités. En outre, certains hommes racontent qu’ils accompagnaient parfois, dès qu’ils avaient une douzaine d’années, un frère, un père ou un oncle, dans des activités qui les tenaient éloignés des villages des semaines durant, telles que l’exploitation du bois, la récolte du caoutchouc, le lavage de l’or ou la chasse des jaguars et des alligators. Certains enfants devinrent aussi cireurs de chaussures, garçons de course, ou apprentis chez des artisans, que ceux-ci soient cordonniers, tailleurs ou mécaniciens, dans la petite ville de Puerto Cabezas/Bilwi. Certains furent d’ailleurs placés auprès de parents sans enfants, ce qui soulageait les familles nombreuses. Ces enfants et ces adolescents pouvaient ainsi poursuivre leur scolarité dans les collèges de Waspam ou de Puerto Cabezas. Si le travail précoce des enfants tint, entre autres, à des nécessités fonctionnelles, il avait aussi partie liée à l’éthique du travail prônée par les moraves. De plus, de jeunes hommes, voire des adolescents, avaient coutume d’aller travailler au loin, une année ou parfois plus. Beaucoup racontent ainsi dans quelles circonstances ils rejoignirent pour les uns la zone des mines des montagnes du centre du Nicaragua à la limite ouest de la Moskitia (Siuna, Bonanza et Rosita), pour les autres les plantations de café du versant ouest du pays, puis des zones littorales du Pacifique. Si la volonté de constituer un capital, avant de se marier et de retourner définitivement dans son village d’origine, fut certes l’un des motifs de ces départs, le désir d’aventure et de « connaître le monde » joua un rôle tout aussi essentiel, comme en témoignent les récits de ces aventures.

23 Si ces récits d’anciens pichiriles et de leurs protecteurs sont pris au sérieux, force est d’admettre que pour beaucoup, l’engagement des enfants dans la guerre comme leur participation préalable à certaines activités politiques de l’organisation indianiste Misurasata se coula dans ces mœurs. Au début de la révolution, ces pratiques habituelles furent poursuivies, notamment lors de la campagne d’alphabétisation en espagnol puis en langue vernaculaire. Fillettes et garçons étaient mobilisés qui pour les danses ou le chœur de chants traditionnels, qui pour faire la cuisine ou tenir la maison des alphabétiseurs venus d’autres communautés. Certains jouèrent le rôle de garçon de course ou de jeune fille de maison dans les locaux de l’organisation tant à Waspam qu’à Puerto Cabezas. Parallèlement à leurs passages au Centre d’instruction militaire, bien des garçons apprirent le maniement des armes auprès des plus vieux en traînant dans les bases ou aux alentours des communautés. À cet égard, toute une partie de l’expérience politique des jeunes militants de Misurasata s’inscrivit dans ce moule. La campagne d’alphabétisation réactiva par ailleurs cette soif de voyage qui, auparavant, avait été le lot de beaucoup d’entre eux. Et plus d’un jeune alphabétiseur fut ravi d’être envoyé, certes en Moskitia, mais bien souvent très loin de sa communauté d’origine. Dans ces moments et pour paraphraser Marcel Mauss, enseignement, instruction, éducation, suggestion, fonctionnèrent simultanément et en synchronie avec l’imitation spontanée des gestes à efficacité physique, ainsi qu’avec le jeu qui consiste à jouer avec des occupations sérieuses ou artistiques[19] [19] Je reprends ce propos de Marcel Mauss, « Fragments d’un...
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. Garçons et filles se familiarisèrent avec les occupations de leurs aînés chargés de l’alphabétisation en les accompagnant et peu à peu en les aidant. Les enfants apprirent ainsi non plus seulement, pour les uns, les arts de la pêche à l’arc, de la chasse ou de l’agriculture et, pour les autres, le jardinage, la cuisine ou la puériculture, mais aussi de nouveaux rôles politiques, puis militaires lors du départ de certains en exil. Comme ils participaient à la chorale de la congrégation, ils participèrent à celle de Misurasata ; comme ils aidaient à tenir l’église, ils tinrent le local de l’organisation. Et parallèlement aux processus d’apprentissage formels du Centre d’instruction militaire, beaucoup de pichiriles prirent part aux opérations guerrières comme ils auraient auparavant pris part à la cueillette du latex, à la recherche de l’or dans les ruisseaux ou aux expéditions de chasse. Certains nettoyèrent les armes de leurs commandants et demandèrent à les suivre pour garder les sacs à dos tandis que le gros de la troupe se disperserait pour monter une embuscade. D’anciens pichiriles ou leurs mentors racontent comment les plus braves vinrent peu à peu voir de plus près ce qui se passait lors d’une embuscade puis lors d’un combat.

24 Beaucoup de ces pichiriles nourrirent pour leurs commandants des sentiments qui ne sont pas sans rappeler ceux que d’autres peuvent évoquer quand ils se remémorent les rapports avec un patron auprès duquel ils furent placés en apprentissage, ou avec un parent plus fortuné qui les accueillit chez lui pour tout à la fois aider à la maison et poursuivre des études. Certains héritèrent même des fiefs militaires de leurs protecteurs. Le plus célèbre d’entre eux est sans conteste Xavier Collins, dit Comandante Negrito, qui prit la direction du territoire et des hommes de son commandant Bruno Gabriel à la mort de celui-ci. Si Negrito n’était plus un enfant quand il remplaça Bruno, sa trajectoire n’en est pas moins exemplaire de celle des pichiriles . Xavier Collins s’enfuit au Honduras avec des camarades plus âgés un peu dans l’état d’esprit dans lequel, dès 12 ans, il avait accompagné des oncles chercher du latex dans la forêt primaire. Une fois dans les premiers camps d’entraînement de la guérilla, Bruno Gabriel le prit sous sa protection. Quand ce dernier fit partie du premier groupe d’opposants à l’état-major de Steadman Fagoth, opposants qui décidèrent d’agir de façon autonome sous les noms d’Astros et de Cruces, Xavier le suivit. Comme il le raconte avec beaucoup de verve, Bruno lui enseigna quelques règles indispensables à la survie, en particulier ne jamais combattre en tirant couché, mais préférer la position accroupie de manière à pouvoir se mouvoir avec une extrême rapidité tout en offrant une cible difficile à l’ennemi. Pichiril de Bruno, il découvrit « un peu comme un sport » l’art de la guerre. Il apprit aussi comment s’orienter sur terre et sur mer, et à piloter un canot par tous les temps. Il observa et imita son mentor dans ses rapports tant avec ses hommes qu’avec les populations civiles. Il prit « naturellement » le commandement de leur troupe au lendemain de la mort de son chef, tué dans une embuscade. Âgé de moins de 20 ans, il sut cacher les civils qui accompagnaient leur troupe, rompre l’encerclement, puis revenir enterrer Bruno et rallier les troupes démoralisées. Chaque fois, me dit-il, il ne fit que reproduire les gestes qu’il avait vu faire, qu’il s’agisse de piloter le bateau sous le feu, de s’échapper et de se camoufler, d’en appeler à l’aide de Dieu, puis de reprendre les troupes en main.

25 La spécificité de l’expérience des enfants guerriers miskitus ne fait nul doute. Rares sont les groupes amérindiens qui eurent tout à la fois ce passé guerrier et l’opportunité de le remettre à l’honneur à la toute fin du 20e siècle. L’étude du cas miskitu invite pourtant à suivre des pistes, jusqu’ici peu explorées, qui pourraient se révéler fécondes pour analyser l’histoire des enfants guérilleros en Amérique latine ou centrale, dans les Andes notamment. Sans doute convient-il de mesurer la part d’emprunts aux formes de mobilisation de la jeunesse et des enfants par les mouvements révolutionnaires ou les expériences totalitaires. Reste à considérer comment ces mobilisations de la jeunesse s’inscrivent dans un monde où la ligne de partage entre enfance et adolescence est loin d’être univoque, et où certaines formes d’apprentissage et d’éducation passent par la participation des enfants à des activités qui, dans les pays centraux, restent l’apanage des adultes. De telles analyses, sensibles au temps long et aux habitus hérités ne sauraient justifier la participation des enfants à la guerre, mais permettraient à tout le moins leur compréhension.

 

Notes

[ 1] Francis Pisani, Muchachos : Nicaragua, journal d’un témoin de la révolution sandiniste, Paris, Éd. Encre, 1980.Retour

[ 2] J’emprunte cette expression à Luisa Passerini, « La jeunesse comme métaphore du changement social. Deux débats sur les jeunes : l’Italie fasciste, l’Amérique des années 1950 », in Giovanni Levi et Jean-Claude Schmitt, L’Histoire des jeunes en Occident, Paris, Seuil, 1994, vol. 1, p. 339-408.Retour

[ 3] Il fallut attendre 1987 pour que soit redonné un statut de région autonome aux deux départements de la côte atlantique. Un fort bon résumé de l’histoire de la Moskitia se trouve dans le manuel de German Romero Vargas, Historia de la Costa Atlantica, Managua, CIDCA-UCA, 1996 ; ainsi que dans son ouvrage, Las sociedades del Atlantico de Nicaragua en los siglos xvii y xviii, Managua, Banco Nicaraguense, 1995.Retour

[ 4 ] Le film fut produit en 1985 par Werner Herzog lui-même comme à son habitude. Cadrées autrement, les photographies reproduites dans le Nouveau Journal avaient auparavant été publiées dans Die Zeit daté du 2 novembre 1984, et ce avec un cliché de Yves Billon paru dans Le Nouvel Observateur du 4 mai 1984 à coté d’un article écrit par ce dernier et Agnès Guérin, « Le rendez-vous manqué avec les Miskitos ».Retour

[ 5] Il s’agit de la guérilla avant tout miskitue, Miskitu Sumu Rama, qui tira son nom de celui des trois ethnies amérindiennes de la Moskitia nicaraguayenne.Retour

[ 6] Comme l’explique Werner Herzog au début de son entretien, Denis Reichle, coauteur du film, fut « membre des bataillons d’enfants et de vieillards que Hitler employait pour la défense de Berlin dans les derniers jours de la guerre ».Retour

[ 7] Il s’agit de l’armée de Somoza renversée par la révolution sandiniste du 19 juillet 1979.Retour

[ 8] Voir Jean Michel Caroit et Véronique Soulé, Nicaragua, le modèle sandiniste, Paris, Le Sycomore, 1981, p. 173-175.Retour

[ 9] Je renvoie ici le lecteur aux études que j’ai faites de ce massacre : Gilles Bataillon, « Le Nicaragua et les Indiens Miskito », Esprit, juillet-août 1982, p. 145-152 ; id., « Le Nicaragua et les Indiens de la côte atlantique », Esprit, juillet 1983, p. 146-161.Retour

[ 10 ] Werner Herzog grossit la durée de son séjour dans les maquis de Misura et transforme les lieux où il séjourna effectivement : les visas délivrés à l’époque par les autorités honduriennes n’étaient valides qu’un mois et un séjour aussi long aurait posé de nombreux problèmes logistiques. Il réalisa donc très probablement son tournage en quelques semaines, pour ne pas dire en quelques jours. En outre, la base où sont tournées les images du film, le Centro de instruccion militar, fut bien située au Honduras, non loin de la maison de bambou de Fagoth, pompeusement nommée la casa blanca (maison blanche), et de celle de sa mère.Retour

[ 11] Ces chiffres m’ont été fournis par le bureau de la CIAV-OEA à Managua en 1991. Samuel Kittlé-Borge, l’un des principaux responsables de la guérilla miskitue, m’a confirmé leur validité. Il travailla d’ailleurs par la suite avec la CIAV-OEA au programme de suivi de la démobilisation et de la réinsertion des guérilleros.Retour

[ 12] Invité par Stéphane Audoin-Rouzeau à écrire cet article en juin 2004, j’ai puisé dans la centaine d’entretiens réalisés depuis 1997 avec différents anciens guérilleros miskitus et d’autres habitants de la Moskitia nicaraguayenne. J’ai aussi repris mes conversations avec certaines des personnes que j’avais pu interroger en recentrant mon propos sur ce sujet, ce notamment au cours d’un séjour en Moskitia en août 2004.Retour

[ 13] J’ai décrit, à partir d’entretiens avec les anciens guérilleros miskitus, l’ambiance de ces premiers entraînements dans Gilles Bataillon, « Comandantes, état-major et guérilleros : jeux de pouvoir à l’intérieur de la guérilla miskitue (Nicaragua 1981-1984) », Cahiers des Amériques latines, 36 (1), 2001, p. 127-159.Retour

[ 14] Cela concerne une bonne trentaine de milliers de personnes.Retour

[ 15 ] Gilles Bataillon, « D’une catastrophe à l’autre dans la Moskitia : de l’après-guerre à l’après-Mitch sur les rios Wangki et Coco », Journal de la société des américanistes, 88, 2002, p. 260-278.Retour

[ 16] On trouvera une description de ces aides, dont bénéficièrent avant tout les contras hispanophones, dans le livre de Roy Gutman, Banana Diplomacy. The Making of American Policy in Nicaragua (1981-1987), New York, Simon & Schuster, 1988.Retour

[ 17] Voir Ethnographical Survey of the Miskito and Sumu Indians of Honduras and Nicaragua, Washington, Bureau of American Ethnology, 1932, p. 115 ; trad. esp., Estudio etnografico sobre los indios miskitos y sumus de Honduras y Nicaragua, San José, Libro Libre, 1984, p. 238, rééd., Managua, Banco Nicaraguense, 2005.Retour

[ 18] Ce messianisme a tous les traits de ceux analysés par Wilhelm E. Mühlmann et ses collaborateurs dans Wilhelm E. Mühlmann (dir.), Studien zur Soziologie der Revolution, Berlin, Reimer, 1961 ; trad. fr., id., Messianismes révolutionnaires du tiers-monde, trad. de l’all. par Jean Baudrillard, Paris, Gallimard, « Bibliothèque des sciences humaines », 1968. Ce messianisme sera analysé dans un ouvrage en préparation sur la guérilla miskitue.Retour

[ 19] Je reprends ce propos de Marcel Mauss, « Fragments d’un plan de sociologie générale descriptive », Annales sociologiques, 1934, rééd. in Marcel Mauss, Œuvres, Victor Karady (éd.), Paris, Éd. de Minuit, 1969, t. III, p. 303-358.Retour

[ *] Gilles Bataillon, maître de conférences à l’université de Caen, chercheur au Centre d’études des mouvements sociaux (EHESS) est aussi professeur associé au département d’histoire du Centro de Investigacion y Docencia Economica à Mexico. Il est l’auteur, entre autres travaux, de Genèses des guerres internes en Amérique centrale (1960-1983) (Les Belles Lettres, 2003) et prépare actuellement un livre sur les Miskitus au 20e siècle : Mono et les siens, Miskitus d’Asang (Nicaragua) (à paraître aux Belles Lettres). Ses recherches portent sur les formes du politique et de la violence en Amérique latine. ( gilles.bataillon@ehess.fr)Retour

Résumé

Longtemps valorisée comme une preuve de la pureté des idéaux des guérillas, la participation des enfants aux luttes armées en Amérique latine a pris une tout autre signification au début des années 1980 : elle témoigne des penchants autoritaires, voire totalitaires, des guérillas qui se sont constituées dans le sillage de la révolution cubaine. Sont ici analysées des photos de presse qui mettent en évidence la présence d’enfants au sein de la guérilla miskitue antisandiniste : comment ont été produits ces clichés ? quelle est leur fonction ? Puis, la confrontation de ces images aux observations in situ, aux données recueillies auprès des organismes internationaux ayant œuvré à la démobilisation de cette guérilla, et aux témoignages des anciens guérilleros conduit à réinterpréter la place des enfants dans la guérilla miskitue. L’étude du passé guerrier et de l’organisation sociale des pichirules miskitus dans laquelle les enfants participent très jeunes aux activités des adultes confirme enfin cette nécessaire réévalutation. L’exemple nicaraguayen invite à réexaminer la participation des enfants aux guerres internes latino-américaines, en inscrivant notamment cette activité dans des pratiques plus anciennes.



For a long time, the participation of children in the armed fighting in Latin America was considered proof of the purity of the guerillas’ ideals, but it changed dimension totally in the early 1980s. It meant authoritarian or even totalitarian leanings, guerillas that were formed in the wake of the Cuban revolution. The press photos analyzed here show the presence of children in the anti-Sandinista Miskitu guerrilla. How were these photos taken? What is their use? Collating these pictures taken in situ with information gleaned from international organizations working for the demobilization of this guerrilla and from former guerrilleros’ accounts leads to a reinterpretation of the place of children in the Miskitu guerrilla. The study of the warrior past and the social organization of the little or unimportant pichirules in which very young children participated in adult activities confirm this necessary reevaluation. The Nicaraguayan example is an invitation to reexamine the participation of children in internal Latino-American wars and shows how this activity was already present in older practices.

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Gilles Bataillon « Enfants guérilleros du Nicaragua », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/2006 (no 89), p. 77-92.
URL :
www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2006-1-page-77.htm.
DOI : 10.3917/ving.089.0077.