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Rencontre franco-espagnole d’histoire culturelle
L’historiographie espagnole est un domaine mal connu de la communauté historienne française. L’une des ambitions du colloque intitulé « Rencontre franco-espagnole d’histoire culturelle », qui eut lieu du 30 mai au 1er juin 2005 à la Casa de Velázquez à Madrid, était précisément de réunir deux communautés scientifiques qui, bien que voisines géographiquement, sont pour beaucoup étrangères l’une à l’autre. Organisé par Benoît Pellistrandi, directeur d’études à la Casa de Velázquez, et Jean-François Sirinelli, directeur du Centre d’histoire de Sciences Po, ce colloque était la cinquième édition d’un projet global de rencontre entre les historiographies française et espagnole, projet qui a déjà donné lieu à quatre publications. Après la réception de l’historiographie française, l’histoire du temps présent, l’histoire religieuse, et l’histoire économique, restait à traiter du grand sujet de l’histoire culturelle : faire un bilan de l’état de la question des deux côtés des Pyrénées, et mettre en regard les deux historiographies, tels étaient les objectifs de la rencontre.
2 Objectifs dans une grande mesure atteints, après trois jours intenses, scandés par plus de vingt-cinq communications. Si tous, du côté français, ont souligné le formidable renouveau de l’histoire culturelle depuis trente ans, les intervenants espagnols ont mis en lumière un retard certain de l’historiographie dans leur pays. Handicap lié directement aux péripéties de l’histoire récente de l’Espagne : la guerre civile de 1936-1939, la répression féroce et les quarante années de dictature franquiste qui ont suivi ont constitué une rupture fondamentale dans la pensée libérale espagnole comme l’a montré Santos Juliá. Si bien que, selon José Álvarez Junco, les historiens, qui ont tous été formés au biberon d’une histoire traditionnelle, positiviste, événementielle, institutionnelle, autarcique et centrée sur le Siècle d’or, ont accueilli dans les années 1960 avec un enthousiasme rebelle et passionné les échos d’une histoire néo-marxiste, sociale et économique, qui atteint en Espagne son paroxysme d’histoire militante, partisane, manichéenne, et méthodologiquement très académique. Un intense renouveau historiographique est cependant perceptible dès la fin des années 1970, coïncidant avec l’arrivée de la démocratie en Espagne, grâce aux apports de l’historiographie anglo-saxonne et allemande, et surtout de la nouvelle histoire politique et de l’histoire culturelle à la française. Pourtant est encore visible dans l’historiographie espagnole des années 1990 et d’aujourd’hui une pensée fortement marquée par la conjoncture politique, obsédée par sa douleur et renfermée sur sa propre histoire, ce que révèlent les thématiques phares de l’historiographie actuelle – le problème de la nation espagnole (identité nationale et nationalismes dits « périphériques »), et la mémoire vive de la guerre civile et du franquisme.
3 Au-delà de ce retard espagnol en passe d’être comblé, un parallélisme évident est ressorti de cet état des lieux entre la France et l’Espagne. Le colloque a débuté par la déclinaison des différents champs de l’histoire culturelle : politiques culturelles, histoire des intellectuels, monde du livre et de l’édition, histoire de l’art, patrimoine, médias et problématique des transferts culturels ont été traités successivement sur le mode d’un binôme franco-espagnol. Au cœur de cette première partie, figurait le questionnement sur la définition de l’histoire culturelle, que tous ont accepté de considérer comme à la croisée de plusieurs types d’histoire (économique, sociale ou politique, des institutions, des idées, de la production…), mais sur laquelle plane toujours l’incertitude suivante : s’agit-il d’une histoire du champ, des objets de la culture, comme le suggère la structure même de la première partie du colloque, ou d’une histoire sociale des représentations, c’est-à-dire un certain regard porté sur tous les champs de l’histoire[1] [1] Le débat a également plané au colloque de Cerisy sur...
suite ?
4 Cette seconde approche était plus directement contenue dans les deuxième et troisième parties du colloque, consacrées à « l’histoire culturelle comme détour problématique », et à « l’histoire culturelle au présent ». L’expression « détour problématique » a beaucoup plu aux invités de cette session, qui ont tous affirmé la fécondité incontestable de l’apport de l’histoire culturelle à leurs domaines d’étude : le politique avec Serge Berstein et la notion de « cultures politiques », la guerre avec Stéphane Audoin-Rouzeau et le concept de « cultures de guerre », le religieux, la nation. Ces deux derniers domaines ont permis de mettre en valeur les écarts subsistants entre les historiographies française et espagnole : si l’histoire religieuse espagnole encore fortement politisée a beaucoup à apprendre de la laïcisation et de la sécularisation françaises, la France a à s’instruire de la richesse des réflexions espagnoles autour de la nation, étant donné la complexité des rapports centre/périphérie, culture nationale/cultures régionales dans la péninsule.
5 Enfin, une table ronde est venue clore ces journées. S’interrogeant sur « la prégnance culturelle de l’histoire contemporaine en France et en Espagne », elle a révélé avec force la même formidable demande sociale d’histoire, au croisement de l’intime et de l’invasion de la sphère publique (même fièvre commémorative, même volonté d’instrumentaliser l’historien en le faisant expert ou juge), en réponse à des crises de l’identité collective nationales (souvenirs obsédants de Vichy, de la Shoah ou de la guerre d’Algérie pour la France ; de la guerre civile et du franquisme pour l’Espagne, en plus du problème omniprésent de sa construction territoriale) ou globales (crise de la construction européenne, désenchantement du monde au présent, crise des grands mythes).
6 Succès indéniable donc de ces journées fécondes, riches de mises en regard respectifs, qui ont affirmé sans détour la maturité et les horizons radieux de l’histoire culturelle. On pourra cependant regretter que faute de temps, la juxtaposition des deux historiographies nationales n’ait pas toujours donné lieu à une véritable confrontation constructive. Une publication des actes du colloque est prévue aux éditions de la Casa de Velázquez.
7 Sophie Baby
Autour d’Annie Kriegel
8 La journée d’étude de l’association Annie Kriegel s’est déroulée le 30 septembre à Sciences Po, sous la direction scientifique d’Alain-Gérard Slama et sous les présidences d’Arthur Kriegel et de Marc Lazar. L’objectif de cette journée était de se pencher sur les rapports qu’a entretenus toute une génération d’intellectuels passée par le communisme avec la presse. Plus généralement autour du parcours d’Annie Kriegel, il a été intéressant de s’interroger sur les modalités d’écriture et les mécanismes d’analyse propres au savant confronté à l’événement.
9 Stéphane Courtois, en introduction, a rappelé qu’il s’agissait du dixième anniversaire de la disparition de l’éditorialiste du Figaro, évoquant les reproches que lui avait valus cette activité dans un monde intellectuel d’un bord politique généralement opposé. Arthur Kriegel a mentionné d’une part que, selon son épouse, si le savant a comme seul objectif la vérité, le journaliste qui fait œuvre de communication a d’autres contraintes, notamment la perception de la vérité et, d’autre part, que le courage est très nécessaire au métier.
10 Jean-Jacques Becker a étudié les ressorts de l’analyse, faite par sa sœur en tant qu’éditorialiste au Figaro , de la politique d’Union de la gauche entre 1976 et 1979. Il ne s’agissait pas seulement de proposer une analyse historique car si l’éditorialiste est aussi un pédagogue qui informe son lecteur, elle prend parti et l’avertit des dangers politiques. La soumission du parti socialiste au parti communiste est sans doute ainsi exagérée pour prévenir la victoire électorale de la gauche et pousser les socialistes à la rupture. Et il est probable au demeurant, comme le souligne Jean-Jacques Becker, que le PC prend, en 1979, l’initiative de la rupture, la conquête du pouvoir ne lui paraissant pas opportune.
11 Pascal Cauchy s’est intéressé à l’analyse de la Perestroïka par Annie Kriegel. Jusqu’au voyage qu’elle entreprend avec enthousiasme en 1991, l’éditorialiste du Figaro s’appuie sur son expérience du communisme français et sa connaissance de la littérature russe. Elle considère la Perestroïka comme une simple entreprise de séduction : elle ne croit pas à la possibilité du communisme de se réformer démocratiquement, comme le rêverait la gauche européenne ; elle pense que l’entreprise témoigne surtout des difficultés graves du système. Sur le plan international, elle ne croit pas non plus à la bienveillance soviétique ; elle fait confiance aux logiques de puissance bien plus qu’à l’idéologie. Son recul historique la gêne finalement, comme d’autres Européens, comme le président Mitterrand en 1991, pour concevoir l’implosion du système ; mais qui aurait pu vraiment prévoir celle-ci… ?
12 Jean-Claude Casanova a rappelé le soutien et la participation d’Annie Kriegel à la revue Commentaire et a dressé des portraits croisés de Raymond Aron et d’Annie Kriegel, retraçant aussi leur filiation. Il a exposé la prescience qu’avait Annie Kriegel du développement d’un antisémitisme d’extrême gauche à partir du conflit du Moyen-Orient. Philippe Boukhara a évoqué sa contribution régulière à partir des années 1970 à la presse juive et notamment à L’Arche . Laurent Rucker a décrit les inquiétudes de l’éditorialiste du Figaro que son désir de paix ne fait pas céder à l’enthousiasme lénifiant d’Oslo, dont elle distingue les faiblesses et les contradictions. Patrick Rigoulot insiste sur l’intérêt précoce d’Annie Kriegel pour le phénomène du terrorisme, alors que la France des années 1980 est touchée et que les intellectuels « progressistes » hésitent à condamner fermement le phénomène, peut-être « arme du faible ». Annie Kriegel surestime sans doute l’influence soviétique dans le terrorisme international, mais perçoit bien sa logique nihiliste et totalitaire, et l’adéquation de l’instrument au développement d’un islamisme radical.
13 Alain-Gérard Slama s’est intéressé au style d’Annie Kriegel : l’analyse de l’historien illustre le commentaire du journaliste, mais n’assure jamais sa perspective. Annie Kriegel cependant est plus sociologue qu’historienne et son goût pour la compréhension logique des systèmes approfondit singulièrement sa vision de l’actualité. Enfin, Georges Liébert a décrit la vie de Contrepoint, la filiation de Commentaire et l’aventure amicale d’un petit groupe, issu notamment du séminaire d’Aron, et leur rôle dans l’affirmation d’une position intellectuelle non marxiste. Emmanuel Le Roy-Ladurie et Alain Besançon ont rappelé leur participation à cette aventure et, à côté de leur carrière scientifique, leur engagement répété dans l’activité de journaliste, autre forme de lutte pour la vérité.
14 Emmanuel Dreyfus
Culture et guerre froide
15 Le colloque « Culture et guerre froide des années 1940 aux années 1980 » qui s’est déroulé les 20 et 21 octobre 2005 à Paris fut passionnant à plus d’un titre. Il réunit trois institutions de premier plan en France dans l’étude de l’histoire des relations internationales et de l’histoire culturelle, à savoir, l’université de Paris-IV, celle de Paris-I par l’intermédiaire de son centre IRICE (Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe), et le Centre d’histoire de Sciences Po. Il entendit ainsi promouvoir, outre la coopération entre institutions, une approche pluridisiplinaire et interspécialités du sujet : l’histoire des relations internationales, l’histoire culturelle, l’histoire politique, mais aussi l’histoire des aires géographiques des pays d’Europe centrale et orientale et de l’URSS furent sollicitées.
16 Ensuite il revisita un sujet, déjà exploré en 1979 tout au cours du séminaire de Pierre Milza et Pascal Ory sur « la culture de guerre froide ». Si, il y a vingt-cinq ans, les réflexions portaient sur la culture comme produit d’une époque et d’une situation internationale, sur les productions culturelles de guerre froide, aujourd’hui la culture est étudiée comme acteur, élément, moteur de la guerre froide.
17 Enfin, deux partis pris animèrent le colloque. Les organisateurs, Georges-Henri Soutou et Jean-François Sirinelli, ont privilégié la longue durée. La guerre froide fut prise dans son acception la plus large, des années 1940 aux années 1980, ce qui permit de suivre les inflexions de ce long second 20e siècle, de la guerre froide « chaude » à la « détente », jusqu’à l’histoire très proche du temps présent et d’analyser le rôle de la culture dans la dernière phase de la guerre froide et dans la chute des pays communistes. Par ailleurs, si l’historiographie anglo-américaine s’est attachée à étudier l’instrumentalisation de la culture par la diplomatie et les institutions des pays du « monde libre » (CIA, fondations américaines), ce colloque s’intéressa principalement aux cultures, aux pratiques et politiques culturelles des pays communistes et des partis ou militants communistes du monde occidental plus qu’au versant occidental de cette guerre culturelle (mis à part des communications sur les radios de propagande américaine et sur la politique diplomatique française). Ce choix suscite une critique – avoir une vision relativement unilatérale et partielle de cette guerre froide culturelle – tout en ayant le mérite d’amener à se pencher sur un aspect plus méconnu et largement renouvelé de l’historiographie des pays communistes : l’histoire culturelle du politique et l’histoire politique du culturel.
18 A été abordée la question de la multiplicité des acteurs de la politique culturelle : la politique culturelle étatique (interventions sur la Hongrie, sur l’URSS) et la diplomatie culturelle française, yougoslave et, indirectement, américaine (les radios libres) ont été remarquablement traitées. Des acteurs très divers et non étatiques ont aussi été mis en lumière : partis communistes nationaux dans les pays occidentaux, mouvements de jeunesse, organismes supranationaux (tels que le Comité international olympique et les fédérations sportives), communauté scientifique internationale, universités, union internationale des écrivains (Pen Club ou COMES).
19 La culture a été entendue dans son acception la plus large et sous toutes ses formes, des plus traditionnelles (littérature, peinture ou architecture) aux plus novatrices de la culture de masse (radio, cinéma, sport, télévision). Ces multiples vecteurs ont donné lieu à des études passionnantes qui témoignent du dynamisme des nouveaux champs de l’histoire culturelle.
20 L’étude de la politique culturelle des États a permis des réévaluations ou la validation de certaines thèses. La politique culturelle qu’elle soit à destination de son propre camp ou à des fins d’influence étrangère est organisée selon des modalités et des objectifs différents entre Est et Ouest. Les acteurs étatiques ou organismes liés au parti communiste jouent un rôle essentiel dans la définition et la mise en œuvre des politiques culturelles : la culture officielle obéit étroitement à l’idéologie et au politique. À l’Ouest, les politiques gouvernementales culturelles sont tardives (la Grande-Bretagne tire la sonnette d’alarme, mais reste impuissante et les Américains ne se mobilisent réellement sur le plan culturel qu’après 1949). De plus, elles se superposent, sont secondées ou secondent, complètent ou dialoguent avec des acteurs autonomes non étatiques, notamment aux États-Unis ou, moins bien connus, en RFA, telles les fondations privées qui jouent un rôle essentiel et permettent une souplesse et une rapidité de réaction très appréciable dans le domaine de la culture. Les objectifs et les stratégies d’instrumentalisation de la culture sont aussi sensiblement différentes : la stratégie indirecte d’influence des pays occidentaux dont l’objectif est de maintenir un lien et une unité entre monde occidental et monde communiste peut être opposée à la main mise directe des pouvoirs communistes qui mènent une politique de combat culturel et de pénétration offensive très précoce (dès avant 1946).
21 Le colloque n’a pas passé sous silence la difficile question de l’efficacité des politiques culturelles. Comment mesurer les effets et les impacts ? Qui a gagné la guerre froide culturelle ? L’approche comptable des films occidentaux diffusés à l’Est, des quelques instituts culturels maintenus, ou des visites officielles et encadrées, étrangères et à l’étranger, ne permet certes pas de trancher. Mais par-delà les chiffres, quelques constats s’imposent. Le vecteur image est plus efficace que tous les discours ou messages politiques. Malgré le rideau de fer, les incohérences politiques des autorités et les phases d’ouverture et de fermeture des régimes communistes ont rendu possible le main tien des liens ténus entre Est et Ouest. Ont été entretenus ou créés de multiples espaces ou lieux de rencontre (livres et traductions, cinéma et films, associations internationales d’écrivains ou de scientifiques, fédérations sportives, universités ou mouvements de jeunesse) qui ont permis, à défaut d’acculturation ou de synthèse, des transferts progressifs.
22 Enfin en réfléchissant sur la définition de « culture », non pas comme un donné monolithique, mais comme un ensemble en devenir de constructions multiples, sont tirées les conclusions les plus fécondes. Plus que d’une culture, il faut parler de superposition des cultures en URSS et dans les pays de l’Est : c’est dans les jeux entre culture officielle/culture dissidente/ « seconde culture » (clandestine mais tolérée)/culture occidentale interdite mais omniprésente ; ou encore entre culture nationale et culture soviétique, entre culture européenne libérale héritée du 19e siècle dont il faut faire table rase et nouvelle culture révolutionnaire de l’homme nouveau que se noue la réponse à la question. Y a-t-il véritablement eu coupure, rupture de l’unité fondamentale du monde européen ? Y a-t-il eu recouvrement total, complet des anciennes identités culturelles, nationales ou libérales par la nouvelle culture officielle communiste ? Celle-ci a-t-elle réussi ou échoué à devenir culture de masse ? N’a-t-elle été qu’une coquille vide recouvrant une culture occidentale commune et une culture de masse conquérante ? Ce constat est-il valable pour tous les pays du bloc communiste ? Autant de questions qu’explore le colloque. On peut regretter que la piste d’une histoire sociale de la culture et de la réception culturelle n’ait pas été approfondie (générations/classes sociales/villes et campagnes …), cela aurait permis d’affiner et de nuancer les analyses et les conclusions passionnantes des interventions.
23 Marie Scot
1915 Péronne
24 Un moment, un lieu évoquent l’horizontalité rigide des corps. Corps de ce Christ au tombeau[2] [2] Hans Holbein, Le Christ au tombeau, 1521, huile sur bois,...
suite qui inspira les fondateurs de l’Historial de la Grande Guerre, corps de ce Toter in Schlamm[3] [3] Otto Dix, Toter in Schlamm (Un mort dans la boue), 1923-1924,...
suite divisé entre poussière de lumière et inégalités terreuses, corps reconstitués de ces dormeurs, ou Schlafenden[4] [4] Otto Dix, Die Schlafenden vom Fort Vaux (Gastote) (Les « endormis »...
suite, dans leur uniforme pour certains tristement bleu. Cet horizon, omniprésent, peut-être même obsédant, du soldat, de sa vie est, suivant les salles du musée, mis en parallèle avec « l’arrière » ou opposé à la verticalité des images de la vie quotidienne. Les deux dimensions étaient également explorées lors du colloque qui se déroula à l’Historial les 12 et 13 novembre derniers : un moment, un lieu. Organiser une manifestation scientifique dans un musée traduit le souci de transmettre aux non-initiés les résultats de la recherche sur le premier conflit mondial.
25 « Grande Guerre et violences extrêmes : le tournant de 1915 » fut retenu comme hypothèse de travail, hypothèse avant tout continentale à laquelle la plupart des intervenants se sont attachés[5] [5] Voir le programme : http:/ / www. historial. org/ fr/ pdf/ Invit-histo-Nov05. pdf. ...
suite. Violence du champ de bataille au premier matin. La guerre des tranchées fut une réponse à la puissance du feu, mais une réponse à côté : renforçant le système défensif, elle intensifia la violence des combats. Comment soldats allemands et français s’adaptèrent et perçurent-ils cette forme nouvelle de guerre ? Violence contre les civils dans l’après-midi, au cours duquel furent abordés de front les rapports entre armées, gouvernements d’occupation et civils ennemis : occupations russe de la Galicie, allemande de la Belgique, invasion austro-hongroise de la Serbie. La question des minorités internes, dans une guerre en devenir ou devenue totale, conduisit au massacre des Arméniens, objet de la matinée du second jour. Furent confrontés les points de vue des Arméniens, Ottomans et Alliés, ceux des historiens, politologues et juristes.
26 États des lieux ? Sur le front occidental a été suggérée une recherche sur le transfert des connaissances et savoir-faire ouvriers, de l’atelier au champ de bataille. Sur le front oriental, nombre d’historiens ont appelé à l’étude plus approfondie des guerres balkaniques. Du côté de l’Haïasdan, tandis que l’un soulignait l’ampleur des sources qu’il reste à parcourir[6] [6] À la différence des missives diplomatiques destinées...
suite, l’autre invitait aimablement les historiens à le suivre aux archives du Vatican. « Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie[7] [7] Corneille, Nicomède, v. 1712-1713, cités par Anahide Ter...
suite… », semblaient-ils dire.
27 « Violences extrêmes », expression qui interpella à plus d’un titre[8] [8] Une définition de travail aurait-elle pu être énoncée ?...
suite. Les intervenants ne considérèrent pas les violences extrêmes comme une réalité mais comme un effet, ne les pensèrent pas en tant que telles (comme « acte barbare ») mais par rapport à un critère, par rapport à un ordre ou une norme, comme transgression ou subversion de celle-ci – chacun des deux mots de l’expression pouvant renvoyer à elle séparément et différemment. Comment penser un acte ou un état hors normes, les violences extrêmes, dans un moment hors normes, la Grande Guerre ? Ce phénomène fut interrogé dans sa dimension quantitative[9] [9] Voir Jacques Sémelin, « Introduction. Violences extrêmes :...
suite (nombre d’individus qui subissent ou exercent ces violences) et, plus difficilement en raison du silence relatif des sources, dans sa dimension qualitative.
28 Quels sont les différents états ou formes de violences extrêmes observables pendant le premier conflit mondial ? Est-il souhaitable de « penser les violences extrêmes comme différentes modalités d’une même violence ou comme des catégories distinctes de violences (physiques, verbales, symboliques) », fut-il questionné en ouverture du colloque. À une définition descriptive, statique, des violences extrêmes, les intervenants préférèrent une analyse du processus, du passage d’un cadre normatif à un autre : furent traités la relation entre brutalisation et totalisation de la Grande Guerre, entre temps court et temps long, avec l’idée alors répandue que le premier phénomène éviterait le second ; le lien entre radicalisation et rationalisation de l’action politique ou militaire ; l’installation dans la durée, notamment celle de l’Occupation. Dans ce dernier cas, se posa implicitement la question de l’acteur, singulier ou collectif, d’actes situés dans l’en-deçà ou l’au-delà des normes : les violences extrêmes exercées par un individu n’ont-elles de sens qu’en référence à celles exercées par le groupe auquel il appartient, en d’autres termes, le tout est-il à penser différemment de la somme des éléments qui le composent ? aporie… ? États, processus, sensibilité enfin aux violences extrêmes : la violence, comme la sensibilité à celle-ci, est-elle ou non une constante humaine ? Dans l’affirmative, il paraît ambitieux, mais pas inintéressant, d’étudier cette constante dans une pluralité de circonstances.
29 Le 20e siècle vit le remplacement du savant par le chercheur, de la réflexion solitaire par le travail d’une communauté scientifique aux connivences multiples, travail qui fut exposé, en deux langues, les 12 et 13 novembre à l’Historial de la Grande Guerre. Ce colloque fut remarqué, du fait de la richesse des interventions, souvent inédites et toujours travaillées, de sa justesse de ton et de son ouverture, à des cultures, des générations, des approches historiennes et champs disciplinaires, des recherches en maturation. Il fut remarqué comme un moment et lieu d’échanges, enfin, où purent souvent entrer en résonance une personnalité, une écriture, une pensée. Organiser un colloque international à Péronne est un pari, qui fut relevé avec brio.
30 Hélène Bourguignon
Notes
[ 1] Le débat a également plané au colloque de Cerisy sur l’histoire culturelle, qui s’est tenu en août 2004 et qui fut cité à maintes reprises au cours de cette rencontre.
[ 2] Hans Holbein, Le Christ au tombeau, 1521, huile sur bois, Kunstmuseum, Öffentliche Kunstsammlung, Bâle ; reproduit, par exemple, dans Stéphanie Buck, Hans Holbein (1497/1498-1543), Cologne, Könemann, « Maîtres de l’art allemand », 1999, p. 32-33.
[ 3] Otto Dix, Toter in Schlamm (Un mort dans la boue), 1923-1924, eau-forte, conservée entres autres à l’Historial de la Grande Guerre, Péronne, reproduit dans Otto Dix, La Guerre. Der Krieg, préf. de Thomas Compère-Morel, prés. de Philippe Dagen et d’Annette Becker, Milan/Péronne, Cinq Continents éditions/Historial de la Grande Guerre, 2003, numéro 23.
[ 4] Otto Dix, Die Schlafenden vom Fort Vaux (Gastote) (Les « endormis » du fort de Vaux (morts gazés)), 1923-1924, eau-forte, reproduit dans Otto Dix, ibid., numéro 46.
[ 5] Voir le programme : http://www.historial.org/fr/pdf/Invit-histo-Nov05.pdf. Sont intervenus, lors de ce colloque réunissant cent vingt à cent cinquante personnes, Stéphane Audoin-Rouzeau, Annette Becker, Jean-Jacques Becker, Donald Bloxham, Hamit Bozarslan, Annie Deperchin, Anne Duménil, Gerhard Hirschfeld, Peter Holquist, John Horne, Jovana Knesevic, Gerd Krumeich, Olivier Lepick, Claire Mouradian, Sophie de Schaepdrijver, Laurence Van Ypersele, Jay Winter et de jeunes chercheurs (Galit Haddad, Heather Jones, Nicholas Lloyd et Jenny Macleod).
[ 6] À la différence des missives diplomatiques destinées à l’Allemagne ou aux pays neutres, le rapport du congrès d’Union et progrès en 1916 et celui intitulé Objectifs et activités révolutionnaires des comités arméniens avant et après la monarchie constitutionnelle entre autres textes écrits pour être rendus public d’une part, et les documents ou mémoires rédigés par des unionistes (Mehmed Resid, Cemal, Talat, etc.) dans l’immédiat après-guerre d’autre part n’ont pas fait l’objet d’étude systématique.
[ 7 ] Corneille, Nicomède, v. 1712-1713, cités par Anahide Ter Minassian, « La Question arménienne », Esprit, avril 1967.
[ 8] Une définition de travail aurait-elle pu être énoncée ? Un cadre théorique ne permet-il pas d’amorcer une réflexion dynamique, des va-et-vient, entre modèle et source, au cours desquels ces deux termes se voient chaque fois précisés et mieux saisis ? Mentalités, représentations, culture, passion, est-il souhaitable d’offrir au mot « violence », à l’expression « violences extrêmes », un cheminement différent ?
[ 9] Voir Jacques Sémelin, « Introduction. Violences extrêmes : peut-on comprendre ? », Revue internationale des sciences sociales, 174, décembre 2002, p. 479-481, auquel il est fait référence dans la présentation de ce numéro.
PLAN DE L'ARTICLE
- Rencontre franco-espagnole d’histoire culturelle
- Autour d’Annie Kriegel
- Culture et guerre froide
- 1915 Péronne
POUR CITER CET ARTICLE
« Avis de recherches », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/2006 (no 89), p. 109-115.
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2006-1-page-109.htm.
DOI : 10.3917/ving.089.0109.




