Accueil Discipline (Histoire) Revue Numéro Article

Vingtième Siècle. Revue d'histoire

2007/1 (no 93)



Article précédent Pages 197 - 204 Article suivant

Sorties de guerre

1

Si la notion de « sortie de guerre » constitue une problématique familière pour les historiens de la seconde guerre mondiale en Europe occidentale et aux États-Unis, elle représente pour l’histoire soviétique un champ d’investigation relativement récent. En cela, la tenue d’un colloque international à Moscou les 6, 7 et 8 octobre dernier, organisé par Beate Fieseler (université de Bochum) et Nathalie Moine (CNRS), avec l’aide du Centre historique allemand, du Centre franco-russe de Moscou et du Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen de l’EHESS, comporte une dimension résolument novatrice. Elle témoigne de la volonté croissante de réintégrer l’histoire d’une partie « oubliée » de l’Europe dans l’histoire de la seconde guerre mondiale. Au-delà de la comparaison sur les problèmes d’épuration ou de reconstruction, favorisée par la présence de spécialistes de différents pays, cette conférence a surtout suscité un regard nouveau sur des phénomènes d’ampleur européenne, comme la question des déplacements et des transferts de population ou celle de la gestion et du retour des prisonniers de guerre. De ces échanges est ressortie l’évidence de la nécessité d’une européanisation des questionnements, afin d’apporter, à la lumière de l’histoire de l’URSS et des pays de l’Est, un renouvellement des problématiques de la seconde guerre mondiale.

2

Mais ce souci d’internationalisation des problématiques n’a pas interdit l’évocation des particularités géographiques des territoires confrontés aux phénomènes de sortie de guerre. Une séance d’ouverture est revenue sur la présentation générale des spécificités nationales du « retour à la normale » souvent complexe et ambigu. Olivier Wieviorka, Daniel Gossel, Axel Schild, Michael Wala et Elena Zubkova sont tour à tour intervenus sur les sociétés française, britannique, américaine, allemande et soviétique dans le processus de démobilisation, de renationalisation, et de reconstruction. En insistant sur les attentes ou les déceptions des populations à la fin des hostilités, ces interventions ont permis de dégager une piste de recherche pertinente pour comparer des expériences aussi diverses que celles des démocraties occidentales victorieuses, de l’Allemagne défaite et en deuil, et du régime soviétique en phase de durcissement. Une série de contributions a présenté des études de cas revenant sur la pluralité des modes de refondation du pouvoir après l’occupation nazie, et sur la diversité des expériences de déplacements forcés. Olaf Mertelsmann a ainsi présenté la reconstruction économique en Estonie en lien avec les enjeux du rétablissement du pouvoir soviétique, caractéristique de la violence du processus de soviétisation d’un territoire récemment incorporé à l’Union. Catherine Gousseff s’est focalisée sur les échanges de population entre Ukraine, Pologne et Lituanie dans le cadre d’une réorganisation des frontières et d’une redéfinition symbolique des identités soviétiques. Marina Potemkina a ciblé son étude sur les problèmes matériels et politiques liés au retour des populations évacuées dans l’Oural pendant la guerre. Ulrike Goeken-Haidl a consacré son étude aux questions de filtration des rapatriés soviétiques, considérés comme une menace potentielle pour la stabilité du régime.

3

Soulignons en outre les contributions déterminantes apportées à l’histoire de l’épuration en URSS, sujet encore largement en friche, comme en témoigne l’intervention de Vanessa Voisin, qui a déblayé la question de la définition juridique du crime de collaboration, ou celle de Tanja Penter qui s’est concentrée sur le rôle des procès des collaborateurs à l’échelle locale. Toutes deux ont très bien montré les ambiguïtés du concept de « collaboration » en URSS, indissociable d’un jugement plus global mais souvent arbitraire sur la « loyauté » des citoyens soviétiques, et les difficultés d’établir un bilan quantitatif. Nathalie Moine s’est penchée sur le sujet pionnier de la propriété privée à travers les politiques d’aide aux familles déclarées victimes de l’occupation. Jukka Gronow et Sergei Zhuravlev ont étudié les mécanismes de consommation en URSS d’après-guerre à travers la mode. La nouveauté de ces problématiques, aussi bien dans l’histoire soviétique que dans l’histoire de la seconde guerre mondiale, a invité les participants à élargir leurs questionnements traditionnels.

4

Quelle que soit la démarche engagée – « micro-histoire » ou synthèse générale – les contributions ont donné lieu à des séances de questions qui ont permis de transcender les particularités géographiques des territoires évoqués. Le regard croisé de Pieter Lagrou sur les travailleurs forcés français et soviétiques en Allemagne a ouvert un large débat sur la multiplicité des expériences. L’intervention de Natal’ia Surzhikova sur le travail des prisonniers de guerre en URSS a répondu à celle de Fabien Théofilikis sur le rôle attribué aux prisonniers allemands dans la France d’après-guerre, et fut complétée par la contribution d’Aleksandr Kharitonov sur l’approche méthodologique des dossiers d’instruction des criminels allemands en URSS. La contribution de Fabrice Virgili sur « épuration et genre » en France a trouvé un écho non négligeable dans celle de Galina Iankovskaia sur la démobilisation symbolique des femmes dans l’URSS de l’après-guerre. À travers les trois grands thèmes balayés par la conférence – déplacements de populations, épuration et reconstruction – s’est peu à peu dégagée une unité de problématisation. Ce colloque a ainsi ouvert de nouvelles pistes de recherches et indubitablement démontré la richesse des échanges russo-européens sur le processus de sortie de guerre.

5

Juliette Denis

Travailler en entreprise 1940-1945

6

Longtemps délaissée, l’étude du champ économique et social pendant l’Occupation connaît un regain d’intérêt depuis une dizaine d’années. En 1992, s’est tenu un colloque sur « Les ouvriers en France pendant la seconde guerre mondiale » à l’initiative de Denis Peschanski et de Jean-Louis Robert. C’est dans la continuité de cette initiative, et en tenant compte du renouvellement récent des problématiques, que Hervé Joly (CNRS) et Christian Chevandier (université Paris-I) ont organisé un colloque consacré au travail dans les entreprises entre 1940 et 1945. La rencontre, réalisée avec le concours des universités de Bourgogne et de Franche-Comté (qui en publieront les actes), s’est déroulée en deux sessions, en raison du succès de l’appel à communication, et a accordé une place notable aux jeunes chercheurs et aux doctorants. Elle s’est déclinée en deux sous-thèmes : à Dijon « Le travail dans les entreprises sous l’Occupation » (8-9 juin 2006), puis à Besançon « Travailler pour l’Allemagne, travailler en Allemagne » (12-13 octobre). La deuxième partie s’est d’ailleurs muée en un colloque franco-allemand, comme l’atteste la participation étoffée et particulièrement appréciée d’intervenants venus d’outre-Rhin.

7

Lors de ces quatre journées de colloque ont été soulignées la diversité des entreprises, dans le temps et dans l’espace, et la grande variété des emplois. Ainsi, pour un habitant de Meurthe-et-Moselle, l’exercice d’une activité en Moselle frontalière annexée par le Troisième Reich n’a pas la même signification que le départ vers l’Allemagne de travailleurs venus d’horizons géographiques plus éloignés (J.-P. Harbulot). S’agissant des femmes, s’impose une réflexion sur les motivations du départ des travailleuses vers l’Allemagne, ainsi que sur leur réinsertion dans la société française après la Libération (F. Virgili). D’autres études permettent d’aller plus loin. À la manufacture de Châtellerault, l’emploi des femmes à la production d’armes atteste un recrutement moindre en comparaison avec la première guerre mondiale (M.-C. Albert). Le chômage, qui affecte bien des régions, rend plus aigu le problème du ravitaillement (I. Raynaud). La mise en place de la Relève et du Service du travail obligatoire, avec le départ de jeunes gens vers l’Allemagne ou vers d’autres lieux d’affectation, bouleverse les différents corps de métier. Les prélèvements de main-d’œuvre se révèlent inégaux selon les secteurs, notamment en Franche-Comté (J.-C. Daumas). En outre, la baisse parfois drastique de personnel qualifié pèse sur les entreprises françaises (F. Berger). La SNCF effectue ainsi un suivi de son personnel (L. Bour) : la hiérarchie de la société ne s’oppose pas, à l’automne 1942, aux réquisitions (M.-N. Polino), mais parvient à freiner les départs vers l’Allemagne (G. Ribeill). L’emploi de la main-d’œuvre étrangère (P. Souleau) apparaît dans l’organisation Todt par exemple (P. Gaida), pour laquelle travaillent aussi bien des Polonais que des Espagnols, des Belges, des Soviétiques… Certaines entreprises françaises, traitant avec cet organisation, versent des salaires élevés, afin de garantir un rendement satisfaisant (F. Lemmes). En Allemagne, les disparités des salaires horaires des travailleurs civils forcés sont importantes suivant les entreprises, les régions et les spécialisations (P. Arnaud). À cet égard, l’exemple de l’usine Hoechst d’IG Farben permet de souligner les différences de traitement, les travailleurs originaires de pays occidentaux étant mieux payés que ceux des confins orientaux du Reich (S. Lindner). Par ailleurs, la comparaison de l’exploitation des prisonniers de guerre français au service de l’économie allemande au cours des deux conflits mondiaux témoigne d’une meilleure connaissance de leurs conditions de vie pour la période 1939-1945 (M. Spoerer).

8

Plusieurs communications ont abordé la variété du tissu social au sein des entreprises : l’introduction d’un syndicat unique en Bohême-Moravie contribue à exercer une surveillance étroite sur l’emploi local (J. Balcar) ; dans les chemins de fer belges, se creuse un décalage entre le pacte social lancé par le patronat et l’action syndicale qui s’inscrit dans la clandestinité (P. van Heesvelde) ; le comité d’organisation de la coiffure, fondé par le régime de Vichy, n’apporte guère qu’une convention collective décevante (S. Zdatny) ; par le biais de fêtes, entreprises et ateliers peuvent devenir des relais pour la propagande de la « Révolution nationale » ; la comparaison de manufactures d’armes (Tulle, Saint-Étienne, Châtellerault) conduit à s’interroger sur les suites du syndicalisme d’avant-guerre (P. Mortal). Parallèlement, des liens de solidarité se resserrent entre les différentes catégories professionnelles présentes au sein des PME spécialisées dans la production horlogère au cœur de la vallée de l’Arve en Savoie (P. Judet) et, dans les ateliers textiles près de Grenoble, les comités sociaux prolongent des œuvres préexistantes (M. Blondé). L’exemple de la Vienne démontre l’insuffisante augmentation des salaires par rapport à l’enchérissement du coût de la vie (D. Hamelin). L’essor des cantines d’usine, avec l’appui de l’État puis des comités sociaux, permet néanmoins de pallier certaines carences alimentaires (F. Grenard). Parfois, le patronat contourne l’interdiction de la hausse des salaires (S. Durand).

9

Par ailleurs, les exigences de l’occupant conduisent à modifier le système de fabrication de plusieurs usines, afin de produire davantage et de répondre à des besoins spécifiques. Ainsi, Bull introduit le travail à la chaîne (P.-E. Mounier-Kuhn), des ateliers de production de véhicules se reconvertissent dans l’armement (J.-L. Loubet), l’Usine des ressorts sise à Douai en zone interdite rattachée au commandement militaire de Bruxelles, privilégie les pièces destinées à équiper les chemins de fer, notamment la Reichsbahn (L. Laloux). Des archives allemandes inédites soulignent, dans certaines régions françaises, le maintien de la production d’armement, qui s’accompagne d’avantages alimentaires pour les salariés de ce secteur (O. Schmitt). À Brest, le recours au personnel local afin de poursuivre l’activité dans la rade se révèle précieux pour l’occupant (L. Hellwinkel). Dans les ateliers ferroviaires de Bischheim, localité du Bas-Rhin annexé au Reich, le fonctionnement maintenu des installations s’accompagne d’une discipline et d’un contrôle stricts du personnel dans la continuité du national-socialisme (J. Forthoffer). Outre les usines d’armement à caractère stratégique, les réquisitions affectent particulièrement les secteurs lucratifs, tels que l’assurance (P. Martin) ou la viticulture en Bourgogne (J. Vigreux, C. Lucand).

10

Les résistances à l’occupant peuvent prendre la forme de sabotages, mais leurs effets dans le temps paraissent relativement limités. Le ralentissement de la production, s’il est plus difficile à percevoir, n’en est pas moins efficace. À cet égard, l’engagement de patrons, comme à la direction de Schneider au Creusot (C. Capuano), mérite d’être mis en avant. Quelques grèves, comme celle des ateliers d’Oullins en octobre 1942, expriment le refus de l’exil forcé (R. Spina). L’analyse de la chronologie, concluait Christian Chevandier, mérite une attention soutenue, car le contexte se modifie tout au long du conflit : la situation des travailleurs et des entreprises n’offre aucun caractère monolithique.

11

Ludovic Laloux et Raphaël Spina

L’Europe et la sécurité mondiale

12

Les 14 et 15 septembre 2006 s’est tenue à Paris, à l’European Union Institute for Security Studies, une rencontre universitaire pluridisciplinaire, entre historiens, économistes et politistes représentant les pays membres de l’Union européenne, ainsi que la Suisse et la Turquie, pour dresser un bilan de cinquante ans de politique extérieure de l’Union européenne. Ce colloque était organisé par Gérard Bossuat de l’université de Cergy-Pontoise et Anne Deighton de l’université d’Oxford.

13

Autant il est habituel de s’interroger sur les affaires intérieures de l’Union européenne, autant il est rare de poser la question des relations extérieures de l’Union. Dans ce domaine, l’historiographie s’est souvent cantonnée aux affaires commerciales et économiques. L’échec cuisant de la Communauté européenne de défense en 1954 a ruiné pour longtemps l’idée d’une communauté politique, et donc d’une politique étrangère commune. Les réactions vigoureuses des partenaires de la France aux propositions du général de Gaulle de construire une Union politique ont repoussé l’invention d’une politique étrangère à six. Mais l’importance accordée aux relations extérieures de la Communauté et de l’Union a totalement changé à partir de la crise du système monétaire international (1969-1978) puis, surtout, de la fin de la guerre froide en 1989. Dès lors, les acteurs communautaires ont légitimé les relations extérieures de la Communauté, allant même jusqu’à imaginer une politique étrangère commune.

14

Cette évolution historique, ainsi que les perspectives qu’elle ouvre aujourd’hui étaient au cœur de ce colloque. Les travaux ont été introduits par Nicole Gnesotto, qui a présenté l’European Union Institute for Security Studies et souligné l’apport que de tels travaux universitaires pouvait offrir au monde communautaire. Le colloque s’est ensuite déroulé en quatre sessions. Le jeudi 14 septembre, la première table ronde était consacrée à l’attitude des Communautés européennes à l’égard des grandes puissances depuis 1950. La deuxième session de travail portait sur les dimensions économique, environnementale et sociale des relations extérieures et de l’élargissement des Communautés européennes.

15

Le vendredi 15 septembre 2006, la troisième session de travail était intitulée « Naissance d’un acteur de la politique étrangère : principes et intérêts ». La quatrième session, elle, avait pour objet les opérations de maintien et de rétablissement de la paix, et les efforts de résolution des conflits. Dans leurs conclusions, Gérard Bossuat et Anne Deighton ont dressé un bilan des cinquante dernières années de l’action extérieure et des responsabilités de la Communauté européenne, devenue Union européenne. Un des principaux intérêts de ce colloque a résidé dans le choix des participants, par la mise en présence de chercheurs confirmés et de jeunes doctorants, et ce dans une approche interdisciplinaire encore trop rare entre historiens, économistes et politistes.

16

Jenny Raflik

Chaban-Delmas en politique

17

En organisant à Bordeaux, les 18, 19 et 20 mai 2006, un colloque consacré à « Jacques Chaban-Delmas en politique », le Centre d’histoire de Sciences Po et le Centre aquitain d’histoire moderne et contemporaine (université de Bordeaux-III) formulaient un double pari. Celui de la biographie d’abord, biographie à plusieurs mains et identifiant cinq « temps » de l’action politique de Chaban-Delmas, de la Résistance à l’action municipale du maire de Bordeaux. Celui de l’histoire politique du contemporain, ensuite, dont les problématiques ne cessent de se renouveler, autour de l’étude des entourages, des réseaux et des sociabilités par exemple. Outre les vingt-sept communications présentées par des chercheurs d’horizons pluriels (historiens du politique mais aussi juristes, géographes, politistes…), les échanges furent rythmés par les interventions de sept grands témoins, anciens ministres comme Jean Charbonnel ou anciens membres de l’entourage de Jacques Chaban-Delmas comme Yves Cannac et Hugues Martin, actuel édile bordelais.

18

Inspecteur des finances, général issu de l’armée des ombres, maire de Bordeaux à 32 ans, président de parti politique (les Républicains sociaux), ministre de la Quatrième République, président de l’Assemblée nationale pendant seize ans, Premier ministre puis candidat malheureux à l’élection présidentielle de 1974 : autant de fonctions et de situations que connut Jacques Chaban-Delmas, et qui donnent la mesure d’un itinéraire singulier et complexe, ainsi que du travail effectué en amont de ce colloque par ses organisateurs, afin d’éviter que ce double pari devienne impossible. Ajoutons que ces journées d’études avaient pour cadre le musée d’Art contemporain de Bordeaux, ancien entrepôt de denrées coloniales, construit au 19e siècle, et devenu espace muséal par la volonté de Jacques Chaban-Delmas.

19

La génération issue de la Résistance intérieure eut pour expérience commune d’avoir agi, contre l’occupant, avec des hommes et des femmes aux convictions parfois inconciliables en temps de paix. Chez le « général » Jacques Chaban-Delmas, ainsi qu’il aimait à être appelé sous la Quatrième République, l’action clandestine – où il s’illustra comme ses amis Maurice Bourgès-Maunoury et Félix Gaillard – joua un rôle déterminant, en ce qu’elle ancra chez lui l’idée que l’union des Français était possible au-delà des clivages droite/gauche, conservateurs/progressistes. Le charme de l’homme et son sens de la camaraderie firent le reste, lui permettant, au long de ses cinquante ans de vie politique ultérieure, de nouer de nombreux contacts transcendant les partis, et de s’entourer, à Matignon par exemple, d’hommes classés « à gauche », comme Simon Nora ou Jacques Delors.

20

Cette volonté d’aboutir à des majorités de projet, très larges, nourrit de la Quatrième à la Cinquième République une partie de l’ambiguïté autour de Jacques Chaban-Delmas, souvent suspecté par les gaullistes sourcilleux de pécher par trop de « souplesse ». Le reproche, joint à des différences de tempérament entre Pompidou le conservateur et Chaban le réformiste hardi mais paradoxal, fut à l’origine du départ de Jacques Chaban-Delmas de Matignon, en 1972, sans qu’on en puisse exonérer l’action émolliente de l’entourage présidentiel.

21

Son esprit d’ouverture pragmatique fit de Chaban-Delmas un progressiste, dès son engagement en politique, à la Libération, à Bordeaux. Il appartenait alors à cette génération d’hommes qui, engagés dans la Résistance ou au sein de la France libre, réussirent à s’implanter durablement à l’échelon local et national (René Pleven dans les Côte-du-Nord, Maurice Bourgès-Maunoury en Haute-Garonne, René Mayer dans l’Eure, puis à Constantine…). Malgré les pesanteurs inhérentes à un long règne édilitaire, son action à la mairie de Bordeaux manifesta son souci de modernité par des choix urbanistiques en phase avec le fonctionnalisme des années 1960-1970, ainsi qu’une politique culturelle ambitieuse.

22

Le discours sur la Nouvelle société de 1969 exprimait un même souci de penser la politique en tenant compte des changements sociaux et sociétaux intervenus depuis le début des années 1960 dans la France de l’expansion, comme de l’espace ouvert à gauche par le résultat catastrophique obtenu par Gaston Defferre et la SFIO à l’élection présidentielle (5 %). Au-delà de quelques initiatives très fortes en matière d’audiovisuel et de formation professionnelle, la volonté de réforme de Chaban-Delmas, portée par les réseaux de hauts fonctionnaires modernisateurs issus de la Libération, se heurta à des parlementaires gaullistes et à un Georges Pompidou sceptiques sur l’opportunité d’une « ouverture à gauche ».

23

Radical dans sa conception de la vie politique, Jacques Chaban-Delmas fut surtout un radical gaulliste, ou plutôt un gaullo-radical. Dès la première rencontre avec de Gaulle, en 1944, une relation quasi filiale semble avoir uni les deux hommes. La fidélité personnelle de Chaban-Delmas à de Gaulle demeure une des clefs de lecture principales de son parcours en politique. Plusieurs communications ont en particulier permis d’éclairer l’action et l’engagement « en gaullisme » du maire de Bordeaux sous la Quatrième République. Membre du RPF et, jusqu’à un départ forcé, du parti radical (comme Michel Debré), Chaban-Delmas s’investit peu au sein de la formation gaulliste, mouvement de masse où les notables locaux n’étaient pas toujours vus d’un œil favorable, mais prit une part importante dans le combat contre la Communauté européenne de défense.

24

Sous les deuxième et troisième législatures (1951-1954 et 1956-1958), son action fut guidée par un souci d’efficacité qui le poussa à participer à plusieurs gouvernements, dont ceux de Pierre Mendès France et de Guy Mollet. Rappelons qu’il ne fut pas isolé dans ce choix « participationniste », et que Maurice Lemaire, le général Koenig, Raymond Triboulet ou Christian Fouchet incarnèrent eux aussi, sous la Quatrième République, le gaullisme ministériel et son supposé « double jeu ». À cet égard, le colloque tenu à Bordeaux a permis d’infirmer l’idée d’une brouille entre de Gaulle et Chaban-Delmas dans les dernières années de la Quatrième République : les deux hommes ne cessèrent jamais de se voir ni d’entretenir des rapports filiaux.

25

Jacques Chaban-Delmas a souvent avancé son souci de mettre la France en position de se doter de l’arme nucléaire pour justifier sa participation, comme ministre de la Défense, au cabinet Félix Gaillard (investi le 6 novembre 1957) : il ressort des communications présentées que son action, quoique énergique, s’est placée dans la continuité des démarches initiées par ses prédécesseurs. Par ailleurs, le rôle du ministre de la Défense Jacques Chaban-Delmas, dans les événements du 13 mai 1958 et ceux qui suivirent, a sans doute été sous-estimé jusqu’ici.

26

Acteur important du passage de la Quatrième à la Cinquième République, Jacques Chaban-Delmas « essuya les plâtres » du changement de rapport entre l’exécutif gouvernemental et l’Assemblée nationale, en tant que président de celle-ci, entre 1958 et 1969, s’efforçant d’en réformer le règlement en profondeur. L’ambiguïté du positionnement politique de Chaban-Delmas, gaulliste historique mais leader d’ouverture, homme de la fidélité à l’égard du général de Gaulle et des institutions mais réformateur audacieux, constitua un handicap certain lors de l’élection présidentielle de 1974 : son profil ne pouvait vraiment rallier ni l’électorat conservateur ni l’électorat de la gauche. À partir de 1981, le jeu des alternances acheva de marginaliser l’ami de François Mitterrand.

27

David Valence

Le Figaro

28

Près de cent cinquante années après la naissance de ce quotidien français, et pour combler un vide historiographique saisissant sur l’un des plus grands organes de la presse européenne, le colloque intitulé « Le Figaro, histoire d’un journal », organisé par le Centre d’histoire de Sciences Po les 20, 21 et 22 septembre 2006, qui s’inscrit dans la continuité des recherches, travaux et journées d’études lancés par le Centre depuis quelques années, contribue à dévoiler un des pans les plus brillants de l’histoire des médias. Cette rencontre universitaire centrée sur l’évolution des formes du journal depuis sa fondation en 1826, sur les mutations de ses contenus et de ses choix éditoriaux dans une histoire mouvementée, sur l’appréciation des acteurs de la construction de son identité médiatique et sur l’évaluation de la composition de son lectorat, a permis de mettre en valeur la trilogie exemplaire qui a fait de cet hebdomadaire satirique et mondain un grand quotidien de référence. En effet, l’étonnante longévité du Figaro repose essentiellement sur trois caractéristiques qui lui ont permis à la fois de surmonter les crises et de parvenir à une certaine réussite, en termes de qualité, de tirage et de rentabilité : une identité médiatique forte, une ouverture sur le plan des idées politiques et un certain conservatisme sur le plan social, cette trilogie se déclinant au gré des bouleversements des 19e et 20e siècles sur les modes de l’éclectisme et de l’excellence, de l’engagement et de l’indépendance, de la modernité et de la tradition.

29

Sous sa forme primitive, Le Figaro, hebdomadaire satirique, a connu un parcours chaotique, ponctué d’interruptions et de renaissances jusqu’au milieu du 19e siècle. Connu dans la capitale pour ses épigrammes, il n’en est pas moins déjà un laboratoire littéraire où beaucoup d’écrivains et de journalistes de la monarchie de Juillet ont fait leurs armes. En 1854, repris par Hippolyte de Villemessant, Le Figaro devient la feuille de la « vie parisienne », dont la Fête impériale répand l’éclat sur toute l’Europe. Quotidien léger qui véhicule les nouvelles de la chronique mondaine et diffuse les échos des coulisses de la scène parisienne à partir de 1866, il compense cependant la frivolité du ton par la haute tenue littéraire de la rédaction et par un positionnement de combat théâtral. L’esprit satirique du Figaro couvre même des hardiesses politiques et sociales, qui en feront une retentissante tribune pour Jules Vallès et Henri Rochefort. De la direction de Villemessant à celle de Gaston Calmette, en l’espace d’un demi-siècle, le Figaro abandonne la chrysalide du papillon de la nuit parisienne pour muter en journal politique et littéraire de référence. Ses innovations en matière de mise en page, la création de rubriques nouvelles, le dynamisme de sa politique commerciale et le souci constant de maintenir la qualité et le talent des plumes qui le portent, lui permettent d’entrer dans l’ère de la presse moderne : il compte dans les années 1890 l’un des tirages les plus importants d’Europe. Tribune ouverte aussi bien à Émile Zola en 1880, Maurice Barrès en 1892, Anatole France en 1899 et Marcel Proust au début du 20e siècle, promoteur d’interprètes musicaux étrangers et de compositeurs français, porte-parole des nouvelles figures de la poésie moderne, il est à la fois un témoin des évolutions des champs littéraire et artistique et un vecteur ouvert aux avant-gardes, qui porte dans la sphère publique les combats et les débats qui les opposaient. Ainsi, naît un style Figaro marqué par l’éclectisme des contenus et la pluralité des collaborateurs – dont il resterait à faire une étude sociologique approfondie –, et par une curiosité pour les innovations journalistiques qui fait aussi de lui le pionnier du grand reportage à la française.

30

Au tournant du siècle, le journal prend une envergure politique. Il s’engage pendant l’Affaire pour la défense du capitaine Dreyfus et contre l’antisémitisme, ce qui lui fait perdre une partie de sa clientèle conservatrice et le place au cœur d’une campagne de diffamation. La crise passée, il retrouve la modération de ton et l’ouverture au débat d’idées, qu’il n’avait en réalité jamais vraiment quittées, laissant ses colonnes ouvertes à Charles Maurras et à Léon Daudet pendant la tourmente dreyfusienne. Modéré, Le Figaro s’adapte dans le contexte de la première guerre mondiale et se soumet à la censure, tout en recherchant la vérité dans le vécu de ce chaos international. Finalement, si l’on excepte la période de direction du parfumeur François Coty, caractérisée à la fois par un retour aux formes journalistiques anciennes et par une proximité affichée aux fascismes contemporains, le quotidien a conservé une indépendance sur le plan des idées, qui lui a permis d’assumer ses engagements et d’éclairer les débats économiques, politiques et sociaux de son temps. Journal d’une droite modérée, porteur d’une culture républicaine qui s’opposa à l’idéologie du régime de Vichy au début de la seconde guerre mondiale, il n’en est pas pour autant un organe de cette « presse-institution » servie par des journalistes professionnels de la politique au service d’un courant. Ses engagements ont varié en fonction de la force des personnalités qui l’ont dirigé : ouverture et modération sous Villemessant, Magnard et Calmette, puis sous Pierre Brisson et Robert Hersant, alternent avec des périodes de positionnement fascisant sous François Coty et de virulentes argumentations antiparlementaires sous la direction du pétainiste Lucien Romier. L’identité de ce journal, forte mais non figée, s’est donc forgée grâce à la qualité de ses équipes directoriales et journalistiques, qui l’ont hissé au rang de grand journal d’opinion.

31

Si une véritable sociologie du lectorat manque toujours et si une étude de la perception du journal par sa clientèle paraît difficile à entreprendre, les intervenants ont souligné le caractère incontestablement élitiste du Figaro. Journal mondain à la Belle Époque, dont les chroniques font l’apologie de l’aristocratie élégante et dont la rubrique nécrologique contribue à mettre en scène l’intimité, Le Figaro se vend aussi bien auprès du grand monde parisien que des bourgeoisies provinciales. Concurrencé par d’autres quotidiens comme Le Gaulois d’Arthur Meyer au début du 20e siècle sur le terrain de la séduction des élites, il est finalement le seul à avoir survécu après 1945, précisément parce qu’il a su s’adapter à l’évolution de leurs goûts et parce qu’il a pris en compte les mutations de ce groupe social à l’ère des masses et de la démocratisation. Après avoir traversé des crises, il se maintient jusqu’à nos jours dans le peloton de tête des quotidiens nationaux et, en dépit d’amples fluctuations partagées avec la plupart des titres de la presse nationale, il sait encore répondre aux attentes d’un public très sollicité et anticiper les bouleversements des comportements de son lectorat comme en atteste le récent développement de son site internet d’informations et d’annonces. L’entreprise-Figaro, dont l’histoire est encore insuffisamment connue, a su privilégier des stratégies commerciales audacieuses et une politique publicitaire lucrative qui lui ont permis d’être rentable sur le long terme en dépit d’un train de vie dispendieux. L’aisance financière ainsi assurée au quotidien du Rond-Point des Champs-Élysées, au lieu d’en faire un organe du conservatisme politique, lui a donné les garanties de son indépendance.

32

Journal mondain, journal d’opinion, quotidien littéraire et politique de référence, Le Figaro, ainsi dévoilé par les intervenants de ce colloque qui aura eu le mérite de renouveler nos approches de l’histoire de la presse en favorisant le croisement disciplinaire des démarches, apparaît comme un journal de caractère, inscrit dans la tradition d’un journalisme littéraire et résolument tourné vers le progrès dans ses formes et ses contenus. Journal d’informations, soucieux d’y apporter une certaine valeur ajoutée, il s’est avéré capable pendant près d’un siècle et demi de « capter le durable dans l’éphémère », comme l’a souligné Alain-Gérard Slama, de se construire une identité forte dans un paysage médiatique concurrentiel et de dépasser son espace imprimé pour devenir un écho et un acteur dans l’espace public contemporain.

33

Alice Bernard

Plan de l'article

  1. Sorties de guerre
  2. Travailler en entreprise 1940-1945
  3. L’Europe et la sécurité mondiale
  4. Chaban-Delmas en politique
  5. Le Figaro

Pour citer cet article

« Avis de recherches », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/ 2007 (no 93), p. 197-204
URL : www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2007-1-page-197.htm.
DOI : 10.3917/ving.093.0197

© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback