Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2008/1
Vingtième Siècle. Revue d'histoire
2008/1 (n° 97)
288 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782724631005
DOI 10.3917/ving.097.0003
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AuteursJustine Faure[*] [*] Justine Faure est maître de conférences en histoire contemporaine...
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Pierre Melandri[**] [**] Professeur des Universités à l’Institut d’études...
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Depuis le 11 Septembre, les bouleversements de la politique étrangère de l’Amérique ont retenu toute l’attention sur l’autre rive de l’Atlantique. Pourtant, la vie politique, économique, sociale et culturelle des États-Unis s’est profondément modifiée tant sous l’influence des évolutions de fond (mondialisation, percées technologiques, changements démographiques, montée en puissance des pays du Sud, restructurations dans le secteur des médias) qui l’ont remodelée qu’en raison des efforts conduits par l’Administration Bush pour liquider les legs du New Deal et de la Grande Société, afin d’achever la « révolution conservatrice » entamée dans les années 1980. Ce numéro spécial de Vingtième Siècle. Revue d’histoire – le premier consacré à l’histoire du 21e siècle – entend retracer ces mutations, afin de les cerner et de les décrypter.

2 Car ces évolutions majeures ont aussi provoqué des tensions qu’il s’agit de saisir. Les contradictions, au vrai, abondent, entre la prospérité générale de ce double mandat et l’endettement croissant qui l’a accompagné, entre l’importance accordée aux nouvelles technologies et l’influence d’une droite religieuse volontiers millénariste, entre l’aspiration à l’unité du pays et les affrontements sans merci de ses deux grands partis. Sans omettre, bien sûr, les tensions qui opposent le souhait des républicains soucieux de transférer aux citoyens la charge de leur avenir et l’attachement des Américains aux protections sociales face aux défis d’une économie toujours plus « globale » ou les contradictions confrontant la volonté officielle de réduire le rôle de l’État à l’extension de ses domaines d’intervention après les attentats du 11 Septembre.

3 Dans son article, Samuel F. Wells montre ainsi que l’Administration Bush, qui déclarait vouloir étendre la démocratie dans le monde, a su saisir l’occasion que les attentats de 2001 lui offraient, pour restreindre aux États-Unis mêmes certaines des libertés auxquelles ce pays avait toujours été fermement attaché. Elle n’a également eu aucun scrupule à centraliser le pouvoir entre les mains du président, jusqu’à ce que ses multiples déboires (en Irak et dans la gestion de la crise provoquée par l’ouragan Katrina en particulier) viennent remettre en cause sa crédibilité et assurer le retour d’une majorité démocrate dans les deux Chambres du Congrès en novembre 2006.

4 Dans quelle mesure cette défaite résulte-t-elle de la défection d’électeurs conservateurs, longtemps sûrs alliés de George W. Bush ? Justin Vaïsse rappelle combien il était difficile au président de satisfaire un mouvement conservateur lui-même très divisé. La stratégie électorale de George W. Bush l’a conduit à des dépenses supplémentaires visant à gagner de nouveaux électorats. De plus, son projet d’une « société de propriétaires » (« ownership society»), où les individus se verraient progressivement transférer la responsabilité de la protection sociale – que, depuis le New Deal, l’État assumait –, impliquait, au moins dans un premier temps, des investissements publics. Le président prenait dès lors le risque de s’aliéner la frange des conservateurs qui estiment que réduire l’intervention de l’État constitue une priorité.

5 Une composante du mouvement conservateur, la droite chrétienne, que présente Mokhtar Ben Barka, s’est montrée peu hostile au renforcement de l’intervention de l’État dès lors qu’il s’agissait d’imposer certaines normes morales à l’ensemble de la société, en matière d’avortement par exemple. Longtemps encline, du fait de sa sociologie, à voter démocrate, cette nébuleuse à forte tonalité évangélique et sudiste s’est affirmée comme un élément clé de l’électorat républicain depuis les années 1980. George W. Bush a probablement été le président auquel elle s’est le plus identifiée. En retour, plus que tout autre de ses prédécesseurs, il s’est efforcé d’imposer certains thèmes auxquels elle était attachée. Mais, aujourd’hui, ses leaders et militants sont divisés sur certains dossiers, celui de l’environnement notamment. Surtout, ils s’inquiètent de voir le parti désigner un candidat moins acquis à leur cause que par le passé.

6 S’il est une politique étrangère chère à la droite chrétienne, c’est le soutien traditionnel que les États-Unis, et George W. Bush en particulier, ont apporté à Israël. Il ne faut pourtant pas se tromper sur les raisons de cet appui. Après avoir analysé les tournants et l’ambiguïté de la politique du président au Proche-Orient, André Kaspi s’attache à cerner les déterminants internes susceptibles d’expliquer l’approche américaine de ce dossier. Tout en disséquant les ressorts de l’influence d’un lobby pro-israélien soutenu par des néoconservateurs et des chrétiens évangéliques désormais, il en rappelle aussi les limites. La relation qui unit Washington à Jérusalem repose moins sur l’activisme d’un lobby que sur des intérêts nationaux bien compris.

7 Le président s’est heurté de front tant à certains de ses alliés qu’à nombre d’élus de son propre parti au Congrès sur un dossier brûlant, la réforme de l’immigration et la modification du statut des sans-papiers. L’article d’Isabelle Vagnoux nous éclaire sur les racines de cet affrontement qui amena à la défaite du président. Depuis des décennies, la famille Bush (George Walter, son père et son frère) a cherché à nouer des liens authentiques avec une minorité hispanique appelée, du fait de sa croissance, à jouer un rôle de plus en plus important. En 2004, les Latinos semblaient acquis au Grand Old Party, mais l’hostilité d’une majorité de républicains à une immigration perçue surtout comme une source de dangers a miné, au moins provisoirement, de longues années d’un patient travail.

8 La crise des prêts immobiliers risqués pourrait, inversement, représenter l’aboutissement des périls inhérents à un long processus de « fuite en avant dans l’endettement ». Jacques Mistral rappelle que l’actuel président a poussé cette politique à un niveau jugé, dès 2003, extravagant. Certes, l’envol de la dette a soutenu, fût-ce artificiellement, la croissance depuis les années 1990. Mais si les taux négatifs pratiqués par Alan Greenspan ont dopé une consommation qu’une distribution des revenus toujours plus favorable aux profits aurait pu freiner, ils ont également débouché sur une explosion du crédit. L’idée que les techniques de répartition des risques des produits dérivés permettraient d’éliminer toute menace a bien entendu pesé. À l’été 2007, cet espoir s’est cependant révélé infondé. Du coup, les réticences des investisseurs, peu enclins à se risquer sur un marché financier plus opaque que jamais, a provoqué un assèchement des liquidités : seul l’État est apparu, une fois encore, à même de sauver le marché de ses excès. Au risque de les encourager.

9 C’est aussi dans les mécanismes du marché comme dans les avancées technologiques, montrent Pierre Noël et David Reiner, que l’Administration semble avoir cherché la réponse à sa dépendance énergétique et au réchauffement climatique. Parce qu’elle a voulu agir sur l’offre et non sur la demande, elle n’a pu prévenir l’émergence, à partir de la fin de l’année 2005, d’un sentiment d’insécurité que sa conversion aux agrocarburants n’a guère atténué. La stratégie de l’Administration Bush face au réchauffement climatique a longtemps découlé de son scepticisme face aux travaux qui le dénonçaient : refus de toute limitation contraignante des émissions, a fortiori des contraintes que le protocole de Kyoto imposait. Si, à partir de 2006, l’Administration a reconnu la réalité de cette menace, elle a continué à s’en remettre à la technologie pour y parer. Cette conception n’a pourtant empêché ni certains États fédérés d’adopter des mesures plus directives, ni le pays d’élire une majorité démocrate, plus sensibilisée au problème, au Congrès.

10 Romain Huret pointe lui aussi les évolutions de la politique républicaine. Élu en 2000 sur un programme de « conservatisme compassionnel », le président voit échouer ses propositions de réformes sociales au cours de son premier mandat. Son interventionnisme dans les domaines de l’éducation et de la santé s’est en effet heurté à l’opposition d’un Congrès conservateur peu favorable à un engagement trop marqué de l’État sur ces questions. Le président Bush doit finalement accepter de n’agir qu’à la marge, d’autant plus que la guerre en Irak coûte cher. Révélateur des carences de l’État, la crise provoquée par l’ouragan Katrina en août 2005 accélère paradoxalement son désengagement sur le plan social. Les conséquences de ce désinvestissement apparaissent rapidement : les inégalités se creusent, en particulier dans le secteur de l’éducation.

11 Si l’Administration Bush a échoué sur le plan social, le président peut en revanche se targuer d’avoir renforcé de manière exceptionnelle les pouvoirs de l’exécutif. En se penchant sur les relations entre la Maison Blanche et la Cour suprême, Vincent Michelot aide à comprendre les ressorts d’une Administration toute-puissante : face à une présidence considérablement renforcée par les attentats de 2001 et alors que le Congrès fait pâle figure, la Cour suprême a confirmé dans une large mesure l’extension des pouvoirs présidentiels. En nommant des juges conservateurs, George W. Bush s’est aussi assuré de la coopération de la Cour dans son entreprise de démantèlement de l’héritage socioculturel progressiste des années 1960 (notamment les lois sur l’avortement et sur la discrimination positive).

12 Cette absence de contre-pouvoirs est également au cœur de l’étude d’Anne-Emmanuelle Deysine qui s’interroge sur les relations entre argent et politique. Alors que les campagnes électorales sont de plus en plus onéreuses (quatre milliards de dollars en 2004), les hommes politiques deviennent plus vulnérables aux pressions (sinon à la corruption) qu’exercent les lobbies, d’où la série de scandales politiques qui ont émaillé la présidence de George W. Bush. Anne-Emmanuelle Deysine souligne en outre combien l’Administration républicaine, loin de lutter contre ces dérives, les a encouragées en supprimant les frontières entre public et privé. La politique énergétique ou pharmaceutique de l’Administration Bush a ainsi été directement élaborée par les principales entreprises des secteurs concernés.

13 Divina Frau-Meigs confirme également l’absence de contre-pouvoirs lorsqu’elle analyse les mécanismes expliquant le suivisme des médias – que l’on peut difficilement qualifier de « quatrième pouvoir ». L’auteur insiste notamment sur le poids des grands groupes – souvent liés au mouvement conservateur – dans le secteur de l’information, et sur la crainte, depuis les attentats de 2001, d’apparaître antipatriote ou complaisant sur les questions du terrorisme. Le président Bush et son entourage ont su habilement jouer de ces peurs pour faire taire les critiques.

14 Le parti démocrate a lui aussi été paralysé entre 2001 et 2006 par le réflexe patriotique de l’opinion publique consécutif au 11 Septembre, comme l’explique François Vergniolle de Chantal. Affaibli par les défaites électorales de 2000, 2002 et 2004, le parti démocrate est également en pleine mutation, du fait de l’évolution sociologique de sa base et de son ancrage territorial. Après la victoire aux élections législatives de novembre 2006, ternie cependant par l’incapacité du Congrès à infléchir la politique de l’Administration en Irak, le parti démocrate semble désormais bien placé pour emporter la présidence des États-Unis en 2008.

15 Le dynamisme renouvelé des démocrates s’explique par l’évolution de l’opinion publique américaine. Caroline Rolland-Diamond rappelle ainsi qu’après les attentats de 2001, l’effet de « ralliement autour du président » atteint son apogée, les voix dissidentes restant rares. À partir de juin 2004, la guerre en Irak suscite en revanche un mécontentement croissant. Cette hostilité, que les sondages et les élections de 2006 confirment, ne se traduit pourtant pas par de grandes manifestations publiques, au rebours de la guerre du Vietnam. Seule une minorité radicale exprime son opposition à la guerre, par des moyens qui ne recueillent pas toujours l’assentiment de la majorité silencieuse.

16 En conclusion, Pierre Melandri inscrit la présidence de George W. Bush dans le temps long du 20e siècle en se plaçant sur le cycle historique de la « révolution conservatrice ». Née dans les années 1970 des contradictions de l’État providence qu’instaura, dans les années 1930, le New Deal de Franklin D. Roosevelt et que la Grande Société de Lyndon B. Johnson compléta dans les années 1960, la « révolution conservatrice » s’accélère sous les Administrations de Ronald Reagan puis, surtout, de George W. Bush. Cependant, la présidence Bush signe aussi le déclin d’une révolution dont le caractère radical a finalement heurté les Américains, profondément centristes.

17 Alors qu’un cycle historique s’achève, il s’agit, pour le ou la futur(e) président(e) américain(e), d’imaginer comment désormais « réenchanter le rêve américain ».

 

Notes

[ *] Justine Faure est maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Robert Schuman (Strasbourg) et membre du comité de Rédaction de Vingtième Siècle. Revue d’histoire. Elle est l’auteur de L’Ami américain : la Tchécoslovaquie enjeu de la diplomatie américaine 1943-1968 (Tallandier, 2004, traduit en tchèque et publié aux Éditions Lidové Noviny, 2005).
(justine.faure@urs.u-strasbg.fr)Retour

[ **] Professeur des Universités à l’Institut d’études politiques de Paris et membre du comité de Rédaction de Vingtième Siècle. Revue d’histoire, Pierre Melandri a publié ou dirigé plusieurs livres sur la politique étrangère américaine, notamment une biographie de Ronald Reagan (Laffont, 1988) et, en collaboration avec Justin Vaïsse, L’Empire du Milieu : les États-Unis et le monde depuis la fin de la guerre froide (Odile Jacob, 2001). Il est en train d’achever une Histoire des États-Unis contemporains (André Versaille éditeur).
(pierre.melandri@wanadoo.fr)Retour

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Justine Faure et Pierre Melandri « Présentation », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 1/2008 (n° 97), p. 3-7.
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