Accueil Revue Numéro Article

Annales de démographie historique

2008/2 (n° 116)

  • Pages : 320
  • ISBN : 9782701154985
  • DOI : 10.3917/adh.116.0005
  • Éditeur : Belin

ALERTES EMAIL - REVUE Annales de démographie historique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Pages 5 - 8 Article suivant
1

Marcel Lachiver nous a quittés le 7 avril 2008 en laissant une grande œuvre derrière lui, dont témoigne parmi d’autres recherches son monumental Dictionnaire du monde rural, publié chez Fayard en 1997 (et réédité en 2006).

2

Né en 1934 à Soisy-sous-Montmorency, originaire d’une famille de paysans qui connut les tribulations liées à la fragilité des familles et à la Grande Guerre (son arrière-grand-père avait confié ses deux enfants à l’Assistance publique, les deux demi-frères de son père étaient morts à la guerre, son père était devenu orphelin à cinq ans), Marcel Lachiver choisit le métier d’instituteur qu’il exerça avec passion, ouvrant ses élèves à des horizons nouveaux sur les sociétés rurales d’autrefois. Il publia à leur intention un manuel (Histoire de Meulan et de sa région par les textes, 1965), un modèle des efforts pour vulgariser le courant de l’École des Annales. Soutenu par Pierre Goubert qui, parallèlement aux efforts de Louis Henry à l’Ined, avait révolutionné l’idée même de démographie sous l’Ancien Régime, Marcel Lachiver entrait à la Sorbonne comme assistant, puis comme maître-assistant. Il put alors déployer ses immenses talents de pédagogue et de chercheur. Quelques années plus tard, il intégrait Paris X-Nanterre comme professeur.

3

Sa première thèse consacrée à la population de la ville de Meulan (La population de Meulan du xviie au xixe siècle (vers 1600-1870), SEVPEN, 1969), ville près de laquelle il a habité avec son épouse jusqu’à sa disparition, avait passionné les historiens-démographes car Marcel Lachiver savait allier une grande rigueur dans l’analyse démographique (la reconstitution des familles, le calcul des taux, etc.) et une connaissance « de l’intérieur » de ce monde rural de l’Île-de-France, et particulièrement de ces bords de Seine. « Meulan » représenta une brillante synthèse entre le savoir des historiens et le savoir-faire des démographes et de nombreuses générations d’étudiants planchèrent sur les tableaux soigneusement annexés à la fin de son livre. Meulan nous livrait les secrets de la dynamique démographique d’une petite ville sous l’Ancien Régime et au-delà, de ses expériences de crises à celles de la limitation des naissances dans la famille. L’analyse était plus macro que micro, même si Marcel Lachiver connaissait par le menu la vie même des ménages pour avoir patiemment suivi mais jamais traqué (que le mot lui eût paru injuste! car l’intime ne se traque jamais), la constitution de ces familles, de la célébration du mariage au décès du premier des deux époux. Marcel Lachiver aimait ce travail minutieux, solitaire aussi un peu, qui consiste à savamment engranger des données, les agencer, puis les faire parler. Que de magie dans cette collecte laborieuse qui a donné de si vastes connaissances sur le « naître, vivre, mourir » d’il y a quelques siècles! Et ceci bien avant l’ère de l’ordinateur. Tout se faisait à la main, des premiers relevés aux derniers calculs. Patience, ténacité, rigueur dues à ses racines familiales et à sa formation scientifique? On doit rendre hommage ici à ce travailleur infatigable et fidèle qui ne ménageait pas sa peine dans les sociétés savantes auxquelles il appartenait: les Annales de démographie historique comptent nombre de ses articles, comptes-rendus: le fameux recensement du village de Brueil en 1625 (1967), un tarif des mois de nourrice en 1771 (1968), une étude sur la fécondité légitime et la contraception dans la région parisienne (1973, Hommage à Marcel Reinhard), un état des lieux de la reconstitution des familles (1980).

4

Fidèle: une qualité formidable de Marcel Lachiver. Fidèle à ses ancêtres dont certains ne savaient pas signer leur nom: en leur hommage, Marcel Lachiver faisait souvent suivre sa propre signature d’une croix. Beaucoup de ses amis pourraient en témoigner. Sa fidélité à ses racines paysannes en même temps que le souci d’éclairer un « aspect original de l’économie française » le conduisirent de fil en aiguille à écrire ses passionnantes études sur les vignerons, d’abord focalisées sur l’Île-de-France (Vin, vigne et vignerons en région parisienne du xviie au xixe siècle, Pantoise, Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d’Oise et du Vexin, 1982), ce fut sa thèse d’État, puis sur la France entière (Histoire du vignoble français, Paris, Fayard, 1988). Sa connaissance du monde de la vigne, de ses techniques, de ses rites, de ses croyances, de ses crises, est immense. Elle a été reconnue mondialement. Marcel Lachiver a été célébré comme un véritable spécialiste de ce monde du vignoble français dont l’étude ouvre sur la grande histoire, ses permanences et ses soubresauts (philloxéra, révolution du chemin de fer, évolution des goûts…).

5

Tenace dans ses convictions et libre de ses actions, Marcel Lachiver publia Les années de misère: la famine au temps du Grand Roi, 1680-1720 (Paris, Fayard, 1991), un livre dérangeant par rapport à certaines thèses concernant le lien entre disette, mortalité et épidémies. Le paradoxe est là pourtant, et comme l’ont écrit nombre de contemporains du Roi-Soleil, on pouvait mourir de faim, pas loin du palais et de ses fastes. Le bilan de la grande crise de 1693-1694 est terrible selon les calculs de Marcel Lachiver: en deux ans du 1er janvier 1693 au 1er janvier 1695, la France perdit 1 500 000 habitants, passant de 22,2 à 20,7 millions d’habitants. L’injustice d’hier et celle d’aujourd’hui tenaillaient Marcel Lachiver. La solution, selon lui, n’était pas évidente: peut-on faire le bonheur d’autrui contre son vœu, expliquait-il pour l’époque récente? La liberté personnelle était une des valeurs qui lui tenaient à cœur par dessus tout.

6

À un rythme soutenu, Marcel Lachiver produisait ses livres (pas moins de 400 ou 500 pages et jusqu’à près de 1000) munis d’un appareil de références impressionnant. Jusqu’à ce monumental Dictionnaire du monde rural publié en 1997. Quelle somme de savoirs! Quelle érudition! L’œuvre fut saluée par les médias, Marcel Lachiver fut invité ici et là « courant la France du salon du livre en salon », invité à « Apostrophes » en décembre 1989, racontant avec humour et sagesse comment il avait glané depuis son enfance ces mots du monde rural, redonnant ainsi au centuple ce que lui avaient apporté ses ancêtres. Il explique avoir commencé ses recherches en 1947, il avait treize ans, notant sur un carnet à spirales ses découvertes et ses questions: il était conscient qu’un univers était en train de disparaître, en particulier un « trésor de la langue française », celui concernant l’univers des campagnes façonné par des siècles de pratiques et de pensées. Puis vinrent les fiches soigneusement rangées dans des boîtes à chaussures: quarante boîtes furent réunies… issues d’une collecte patiente dans les bibliothèques nationales et locales mais aussi sur le terrain, Marcel Lachiver vérifiant ici et là la nuance du vocabulaire régional. Collectionneur de mots après avoir collationné les actes (d’état civil) et les chiffres ? Les deux mouvements n’ont-ils pas été de pair, offrant une moisson de données inouïe pour un seul homme ? Une culture immense, une connaissance dans ses moindres détails de ces sociétés rurales d’autrefois…

7

Feuilletons ce gros livre de 1766 pages, riche de 45000 entrées, merveilleusement illustré, dédié à Roland et Andrée Vasseur, couple d’instituteurs érudits du Vexin amis de Marcel Lachiver… On y trouve une kyrielle de mots anciens qui touchent le monde rural: l’agriculture, l’élevage, la forêt, la nature, les métiers, les outils, et ceci du Moyen Âge à 1950. Aux pages 778 et suivantes: on lit « feuillage », « feuillaison », « feuillantine » (cette pâtisserie feuilletée garnie de crème…). Mais que veut dire « feuillard »? des branches d’arbres encore garnies de leurs feuilles qu’on laisse sécher pour les donner comme fourrage d’hiver aux moutons; selon la région, on dit « feuillas », « feuillée », « feuillerin » et même « faire de la feuille »! L’ouvrier qui fait les feuillards se nomme « feuillardier » mais ce mot désigne aussi dans le centre de la France « un petit râtelier portatif muni de pointes de bois qu’on place sur le sol des bergeries pour donner la feuillée aux agneaux pendant l’hiver »! Le simple mot de « feuille » contient neuf usages ou sens, de la partie mince du végétal à une espèce de table, aux lames de scie, à une sorte de fromage dans la région de Dreux… Plus loin, on trouvera « feuillerin », fourrage en montagne, jusqu’à « feuillette », mesure de capacité pour le vin et anciennement pour l’huile. Quelle richesse, quelle patience, quel sens de l’organisation… On est confondu par tant de travail dont le résultat est une œuvre à mille facettes, chatoyante, gourmande, pittoresque parfois, et profondément humaine. Oui, c’est un trésor que Marcel Lachiver nous a légué là, et à toutes les générations futures. Chose étonnante, neuf ans plus tard, Marcel Lachiver livrait une deuxième version de son Dictionnaire, enrichie de 12 500 entrées nouvelles !

Sa sensibilité au monde des humbles, « des femmes et des mères » comme il nous l’écrivait, se retrouve dans le roman qu’il publia chez Fayard en 1999, Une fille perdue. Un livre étonnant qui allie savoirs savants sur le vignoble, mais cette fois-ci, il s’agit d’une vigneronne, Catherine Ozanne, observation par le dedans des liens sociaux au sein d’une petite ville des bords de Seine, récit de l’expérience d’une femme confrontée à une situation qu’elle ne comprend pas: être enceinte, commérages, procès, exécution en 1773 à Meulan. Une histoire découverte par l’historien dans les archives de la ville, restituée avec retenue, par ce grand connaisseur des hommes et des femmes d’hier et d’aujourd’hui.

Marcel Lachiver expliquait que son nom était un nom breton d’origine anglo-saxonne, qui vient de to achieve « accomplir ». Celui qui va jusqu’au bout. Il est allé jusqu’au bout d’une œuvre d’une rare qualité. Les sociétés qu’il a animées de ses contributions, de ses questionnements et de son humanité, gardent de lui un souvenir ému et reconnaissant. Cheville ouvrière de la Société historique et archéologique de Pontoise, du Val-d’Oise et du Vexin (dont il fut le président de 1975 à 1986), membre de la Société de Démographie historique depuis ses origines, membre fondateur de la revue Histoire et Sociétés Rurales, collaborateur de nombreuses revues, il restera pour tous et toutes l’ami qui savait dire, stimuler, écouter. Que son épouse qui a accompagné l’historien dans sa vie, et son fils, trouvent ici le témoignage de notre hommage.


Principales publications de Marcel Lachiver

  • Histoire de Meulan et de sa région par les textes, Meulan, Éditions Figures, 1965.
  • Mercuriales du Pays de France et du Vexin français (1640-1792), avec Jacques Dupâquier et Jean Meuvret, Paris, SEVPEN, 1968.
  • La Population de Meulan du xviie au xixe siècle (vers 1600-1870), étude de démographie historique, Paris, SEVPEN, 1969 (préfacé par Pierre Goubert).
  • Histoire de Mantes et du Mantois à travers Chroniques et Mémoires, des origines à 1792, Meulan, chez l’auteur, 1971.
  • 2000 ans d’histoire de France, Paris, Hachette, 1976.
  • Le Vexin français à travers les âges, Pontoise, Centre d’animation pédagogique et d’au-dio-visuel de la région de Pontoise, 1979.
  • Vin, vigne et vignerons en région parisienne du xviie au xixe siècle, Pontoise, Société historique de Pontoise, 1982.
  • Vins, vignes et vignerons: histoire du vignoble français, Paris, Fayard, 1988.
  • Les années de misère: la famine au temps du Grand Roi, Paris, Fayard, 1991.
  • Dictionnaire du monde rural: les mots du passé, Paris, Fayard, 1997, réédité, refondu et complété en 2006.
  • Par les champs et par les vignes, Paris, Fayard, 1998 (traduit en japonais).
  • Une fille perdue, Paris, Fayard, 1999, réédition Livre de poche, 2001.
  • Vivre à Hardricourt il y a trois siècles: 1651-1800, Mairie d’Hardricourt, 2004.

Pages 5 - 8 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info