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Archives Juives

2003/1 (Vol. 36)



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Archives Milhaud.
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Les Milhaud doivent leur nom à la petite ville du même nom située entre Montpellier et Nîmes. Obligés au XIIIe siècle de s’installer à Carpentras, ils revinrent en Provence après 1791, à Saint Rémy, Nîmes et Aix-en-Provence. C’est à Marseille pourtant que naît Darius, fils unique de Gabriel Milhaud, négociant en amandes à Aix-en-Provence et de son épouse depuis 1790, Sophie Allatini, née à Marseille où son père tenait la succursale commerciale de la maison Allatini de Salonique, ville alors turque où sa famille, originaire d’Italie centrale, a transporté ses activités depuis la deuxième moitié du XVIIIe siècle. L’enfant reçoit à la naissance le prénom francisé de son grand-père maternel Dario Allatini. Le général Paul Dassault et l’industriel Marcel Dassault sont ses cousins germains : fils de Noémie Allatini, sa tante maternelle, et de son mari, Adolphe Bloch, ils ont choisi après la guerre de garder leur nom de la Résistance.

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Darius passe son enfance à Aix et se considèrera toujours comme aixois. Les Milhaud y étaient de père en fils présidents de la communauté depuis son arrière grand-père Joseph, qui présida à ce titre, en 1840, à l’inauguration de la synagogue. Avec sa mère il parle italien, langue en usage dans la famille Allatini, ce dont son accent garda des traces. Il apprend tout enfant le violon. Sa vie durant, il restera tendrement attaché à son milieu familial, écrivant tous les jours à sa mère jusqu’à 1940 au moins, et recevant tous les jours une lettre d’elle ; il viendra aussi, autant que les circonstances le permettront, passer ses vacances d’été dans la propriété familiale des environs d’Aix, L’Enclos. Profondément croyant jusqu’à son dernier jour – il dit sa prière chaque matin –, sans pour autant observer tous les commandements de Moïse, il est, dit-il au premier chapitre de ses Notes sans musique, « un Français de Provence et de religion israélite ».

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Il fait des études classiques au lycée d’Aix, où, en classe de philosophie, il se lie avec son coreligionnaire Armand Lunel d’une amitié qui durera leur vie entière, ainsi qu’avec Léo Latil, un peu plus âgé et profondément catholique. En 1909, Darius et Armand se rendent à Paris où Darius s’inscrit comme élève dans la classe d’harmonie du Conservatoire national de musique. Il y suit les leçons de Charles Widor, de Vincent d’Indy, de Paul Dukas et de Gedalge. Léo Latil lui fait connaître au cours de l’été 1912 Francis Jammes, autre ardent catholique, et en octobre suivant, ce dernier le met en rapport avec Paul Claudel dont, compositeur précoce et déjà prolifique (il composera plus de 400 œuvres au cours de sa longue vie), Darius avait mis en musique des textes de Connaissance de l’Est. Francis Jammes avait joint ses efforts à ceux de Léo Latil pour amener Darius au catholicisme, sans éveiller de sa part aucun intérêt, et Paul Claudel, dont on connaît par ailleurs le zèle convertisseur, n’y revint pas. Leur rencontre fut celle de deux artistes en accord, l’un poète dramaturge et l’autre musicien dont l’écriture musicale s’accordait parfaitement à la poésie et au théâtre du premier. Ainsi composa-t-il la musique de scène de L’Annonce faite à Marie. Des liens d’amitié durable se nouèrent entre eux malgré la différence d’âge – Claudel avait 44 ans, Darius 20 – ; à Hellerau, non loin de Dresde, en septembre 1913, au cours de longues promenades intercalées entre deux représentations théâtrales, Claudel fit de Darius le confident non seulement de ses projets littéraires, mais des épreuves de sa vie sentimentale et religieuse.

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La première guerre mondiale désunit le trio de jeunes Aixois, et les circonstances rapprochèrent encore Claudel et Darius. Tandis que Léo Latil s’engage – il sera tué au front en septembre 1915 – et qu’Armand Lunel est incorporé fin 1914, Darius est déclaré inapte à plusieurs reprises. Il trouve à se dévouer à Paris au Foyer des réfugiés franco-belges où il retrouve André Gide, auquel il avait dédié une composition musicale avant la guerre, puis entre à la Maison de la Presse, service de propagande dépendant du ministère des Affaires étrangères. Enfin, Claudel ayant été nommé ministre plénipotentiaire au Brésil, Darius, saisi d’un violent désir de changement après le choc de la mort de Léo Latil, l’accompagne en tant que secrétaire d’ambassade ; il arrive à Rio le 1er février 1917, en plein carnaval. Séduit par le Brésil, ses rythmes et son folklore, il gardera une profonde empreinte de ce séjour en Amérique latine, prolongé jusqu’à l’armistice de novembre 1918. Une panne de machines du navire de retour et un crochet par New York retarderont son arrivée au Havre jusqu’en février 1919.

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La période brésilienne et la fréquentation quotidienne de Claudel se sont révélées fécondes sur le plan musical en suscitant des œuvres dont l’inspiration est puisée surtout dans la tragédie grecque, mais aussi dans la Bible, tandis que Darius Milhaud faisait provision de thèmes dans le folklore brésilien. De retour en France donc, il rejoint les jeunes musiciens du Groupe des Six, tout juste formé dans l’euphorie de l’après-guerre. Il compose en 1919 son œuvre la plus jouée, d’inspiration brésilienne, Le Bœuf sur le toit, fantaisie créée en 1930 au théâtre des Champs-Élysées, alors fief de Gabriel Astruc, tandis que débute en 1924 une fructueuse collaboration avec Armand Lunel, son ami de toujours devenu son librettiste : l’opéra Les Malheurs d’Orphée, transposition en Camargue de la légende grecque qui lui fut inspirée par un deuil douloureux – tel Orphée, il avait perdu une femme aimée –, est créé à Bruxelles en 1925, tandis qu’Esther de Carpentras, divertissement de Pourim, composé en 1925 et créé à l’Opéra-Comique à Paris en 1938, renvoie l’écho de la résistance opposée au XVIIe siècle par les Juifs comtadins, leurs ancêtres, aux tentatives de conversion forcée. C’est aussi l’époque où il se marie à Aix-en-Provence, le 4 mai 1925, avec sa cousine Madeleine Milhaud, dont il eut un fils.

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C’est en 1925 également que Darius Milhaud rencontre Albert Cohen. Sans que naisse entre les deux hommes une véritable amitié, il compose sur les paroles de l’écrivain, deux hymnes, publiés en 1926 : Hymne de Sion et Israël est vivant, dédiés respectivement aux sionistes Chaïm Weizmann et Victor Jacobson. L’audition de la première version de ces deux morceaux, pour chant et piano a lieu à Paris en 1926. La seconde version, pour orchestre, le sera, à Paris encore, en 1927.

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L’audience du musicien, d’abord discuté et joué plus souvent à l’étranger qu’en France, grandit jusqu’à la célébrité dans l’entre-deux-guerres. Mais à partir de 1933 l’exécution de sa musique, jusque-là fort appréciée en Allemagne, surtout à Berlin où son opéra Christophe Colomb, composé sur un texte de Claudel, avait été joué en 1930 (il ne le sera à l’Opéra-Comique à Paris qu’en 1938), est interdite par les nazis. Il reçoit fréquemment chez lui des musiciens juifs allemands fuyant la persécution ; il participe sous le gouvernement de Front populaire à un hymne collectif pour le 14 juillet. Il compose en outre sur des textes d’Armand Lunel, alors mobilisé, une pièce musicale pour le centenaire de la petite synagogue d’Aix qui s’inspire d’une œuvre du rabbin provençal et astronome, Salomon ben Gabirol, ainsi que, fin 1939-début 1940, des pièces aux titres tristement prophétiques : Prière pour les âmes des persécutés, Prière pour le jour de la réclusion (dans le ghetto comtadin le jour du Vendredi Saint), enfin Prière pour le Pape (souverain du Comtat avant la Révolution) ; les persécutions antijuives en France pendant la guerre et le « silence » du Vatican l’ont incité à ne pas y inscrire finalement une dédicace pour le pape Pie XII.

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Figurant en tête d’une liste de personnalités dont la police allemande devait se saisir dès la capitulation de Paris, ce qu’il ignorait, il commet l’imprudence de se rendre d’Aix à Paris pour la création à l’Opéra de sa Médée (livret de Madeleine Milhaud) en mai 1940, mais parvient à rejoindre Aix sain et sauf. En juillet 1940, il part avec sa femme et son fils pour les États-Unis, via Lisbonne, grâce à la commande d’une symphonie par la Philharmonique de Chicago, et devient professeur de musique au Mills College à Oakland. Il ne devait plus revoir ses vieux parents, morts de maladie respectivement en 1942 et 1943. Son appartement du boulevard de Clichy à Paris est pillé, mais ses amis le compositeur Henri Sauguet et le chef d’orchestre Roger Désormières mettent ses partitions à l’abri dans celui de son vieil ami Arthur Honneger, de nationalité helvétique, et sauvent son piano ; Roger Désormières paye le loyer de son appartement pendant toute l’Occupation. Sa musique déjà publiée est préservée par ses éditeurs et l’un d’eux, Deiss, exécuté plus tard comme résistant, donne ordre à son correspondant aux États-Unis de payer au compositeur ses droits d’auteur perçus aux États-Unis. En raison de son mauvais état de santé, Darius ne regagnera la France qu’en 1947. Le sort tragique de la déportation, qui fut celui de parents éloignés et de nombreux amis, avait été épargné à sa proche famille, à l’exception d’un neveu de son épouse Madeleine et de son cousin Éric Allatini et de sa femme.

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À partir de 1940 un nombre impressionnant de ses œuvres, au ton plus grave, relèvent de la conscience de l’exil et de son appartenance au peuple d’Israël, de sa tendresse aussi pour les Judéo-Comtadins : la Couronne de gloire (1940), un Kaddish (opus 210, 1945) qui évoque le supplice de ses frères juifs mais aussi le courage des résistants. Il conçoit en 1947 son Service sacré pour le samedi matin comme un service religieux juif complet, en hébreu. Mais le recours prévu par lui à des voix de femmes empêchant qu’il fut donné dans une synagogue, il fut exécuté à la cathédrale de Strasbourg. Darius Milhaud reçut en mars 1951 la commande d’un opéra, David (opus 320). Il demanda à Armand Lunel d’en écrire le livret que les deux amis mirent au point au cours d’une visite en Terre d’Israël en 1952. Chant d’espoir après la tourmente et de foi dans le Tout Puissant, il est créé à Jérusalem devant un public fervent pour le troisième millénaire de la fondation de la Ville sainte (1952-1954).

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Certaines des œuvres religieuses qu’il a composées à cette époque l’ont été par ailleurs pour des chrétiens : s’il refusa toujours d’écrire une messe, il composa un morceau isolé à intercaler entre des chants grégoriens pour un couvent de l’Oregon et participa à un concert œcuménique dédié aux morts de la guerre commandé par André Malraux, alors ministre de la Culture, en 1963. Cet œcuménisme musical, « une de mes pensées les plus chères » a-t-il écrit, participe de sa volonté de s’élever contre l’intolérance, de proclamer la gloire d’un Dieu unique invoqué par des religions diverses. Il se concrétise le plus clairement en 1963 par la composition, avec l’accord du Vatican, d’une cantate sur un texte tiré de l’encyclique Pacem in terris du pape Jean XXIII, qui sera exécutée sous la baguette du chef protestant Charles Munch ; la cantate sera reprise peu après à Notre-Dame de Paris à l’occasion du 800e anniversaire de la cathédrale. D’autres participations de sa musique à des manifestations œcuméniques suivirent, selon des commandes d’André Malraux et du pape Paul VI.

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Sa fécondité musicale ne se dément pas jusqu’à la fin de sa vie, malgré sa santé souvent déficiente. Il composa toujours avec une rapidité stupéfiante comme en témoigne la rareté des ratures sur ses manuscrits. L’une de ses toutes dernières œuvres, son opus 441, Ani maanim, un chant perdu et retrouvé, sur un texte d’Élie Wiesel, sera créée en souvenir des déportés conduits à la chambre à gaz.

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Bibliographie

  • SOURCES

    • Darius Milhaud, Notes sans musique, Paris, Julliard, 1949 ; Ma vie heureuse Belfond, 1973 ; « La musique juive », Revue des études juives, t. 155, 1996 (édition d’une conférence donnée aux États-Unis au lendemain de la guerre) ; Entretiens avec Claude Rostand, Paris, Belfond, 1992 ; Paul Collaert, Darius Milhaud, Paris, Richard Massé éd., 1947. Myriam Chimenes, Catherine Massip (sous la dir. de), Portraits de Darius Milhaud, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1998 ; Armand Lunel, Mon ami Darius Milhaud, Aix-en-Provence, Edisud, 1992 ; Christelle Peyrefitte, « Chronologie de la vie et de l’œuvre d’Albert Cohen », en préface à Albert Cohen, Belle du Seigneur, Paris, Gallimard, collection de la Pléiade, 1986, p. LXXXVI ; Madeleine Milhaud, Mon XXe siècle, Paris, France Musique, Éd. Bleu nuit, 2002 ; Entretiens avec Madeleine Milhaud.

Pour citer cet article

Jessula Georges, « Darius Milhaud, compositeur de musique », Archives Juives 1/ 2003 (Vol. 36), p. 140-144
URL : www.cairn.info/revue-archives-juives-2003-1-page-140.htm.

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