2004
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Noétique et poièsis :L’idea dans la Theologia platonica de Marsile Ficin
THIERRY GONTIER
Université de Nice – CNRS-CHPM et CRHI
Nous entendons relever un défilancé par Edwin Panovsky, en montrant que la genèse
d’une conception moderne et créatrice de l’art passe aussi par le platonisme et sa translatio
renaissante. Cette réélaboration se paye cependant d’un prix métaphysique lourd : l’oblitération du noûs dans la hiérarchie des êtres et la dégradation de la noétique néoplatonicienne en une psychique de l’idea. Nous étudions ici comment l’âme, dans la Theologia
platonica de Marsile Ficin, assume les trois grands prédicats traditionnellement attachés
au noûs : vie, être et intelligence ; et comment, surtout, sur cette base métaphysique, a pu
émerger une théorie créatrice de l’idea, libérée de la tutelle de l’intellect – théorie qui met
en œuvre une relation de la noétique à la poétique inversée par rapport au célèbre schéma
aristotélicien de Métaphysique Thèta, 7, et qui initie ce que l’on pourrait appeler « noétique démiurgique ».Mots-clés :
Renaissance, Ficin (Marsile), Plotin, Panovsky (Edwin), Platonisme, Idea (théorie de l’), Âme, Poièsis, Création, Art.
We aim to take up the challenge of Edwin Panovsky and to show that the genesis
of a modern and creative conception of art goes through platonism and its reviving
translatio. However, this new elaboration is paid a heavy metaphysical price: obliteration
of the noûs in the hierarchy of beings and degradation of neoplatonician noetic into a
psychic of idea. The article examines how the soul, in Marsile Ficin’s Theologia platonica,
assumes the three great predicates traditionally bound to the noûs: life, being and
intelligence; and above all, how a creative theory of the idea could emerge from this
metaphysical foundation, free of the supervision of intellect. This theory implements a
relation of noetic at poetic reversed with regard to the famous aristotelian diagram of
Metaphysics Theta VII, and it begins what can be called a « demiurgic noetic ».Keywords :
Renaissance, Ficin, Plotin, Panovsky, Platonism, Idea, Soul, Poièsis, Creation, Art.
Marsile Ficin a rarement été considéré comme un penseur de la
poièsis.
Ne se fait-il pas, à l’encontre de certains aristotéliciens de son époque,
l’avocat le plus engagé en faveur de la vie contemplative ? A l’inverse, la
formation d’une pensée de la
poièsis n’implique-t-elle pas la négation des
principaux fondements de la métaphysique néoplatonicienne dont se
réclame Ficin ? Ainsi Erwin Panofsky, dans son ouvrage justement célèbre
Idea de 1924, exclut d’emblée Ficin de la théorisation naissante de l’art au
XV
e siècle ; sa véritable origine se situe bien plutôt dans la pensée d’un
Alberti. Selon un phénomène que Panofsky lui-même qualifie de « singulier », « la théorie de l’art, qui vient, au XV
e siècle, de se constituer comme
discipline, demeure presque complètement indépendante, au point de
départ, de la renaissance de la philosophie néoplatonicienne qui s’accomplit
pourtant à la même époque et dans le même milieu de culture florentine
[1] ».
De fait, selon Panofsky,
idea (l’idée, dans son sens originairement platonicien) et théorie de l’art sont deux termes d’un dilemme, qui ne trouvera sa
résolution que bien après Ficin, dans le néoclassicisme éclectique des Carrache, dont le grand théoricien sera Gio Pietro Bellori
[2]. Il ne s’agit pas ici
que d’historiographie de l’art. Comprenons bien en effet ce que veut dire
Panofsky : que la « poïétisation » de l’
idea ne peut être le fait d’une métaphysique de type néoplatonicienne, pour laquelle l’Idée est toujours « donnée »(et non construite) dans un arrière-monde
[3], qu’elle ne peut être le fait
que d’une métaphysique rénovée dans le sens kantien, pour laquelle l’idée se
mue en « idéal », opérant la médiation dialectique du sujet et de la nature.
Nous voulons aborder cette question à partir d’une perspective un peu
modifiée. Il ne s’agit en effet pas tant de se demander
si une métaphysique de
l’
Idea peut, ou ne peut pas, intégrer en elle une dimension poïétique, que de
prendre acte du fait même de cette intégration, pour demander
comment elle
a été rendue possible. Autrement dit, au prix de quelles transgressions la
philosophie de la Renaissance a-t-elle pu réinvestir la pensée néoplatonicienne de l’idée ? Nous espérons apporter quelques éléments de réponses à
ces questions à partir d’une confrontation directe entre certains thèmes
noétiques de l’ouvrage majeur de Marsile Ficin, la
Theologia platonica de
immortalitate animorum
[4], et la métaphysique platonicienne la plus achevée de l’idée, à laquelle cet ouvrage se réfère constamment, explicitement ou
implicitement, celle des
Ennéades de Plotin – dont la traduction occupera
d’ailleurs Ficin juste après la publication de la
Theologia platonica (1482),
dans les années 1484-1486.
L’intelligence ou l’ange ?
Comprenons en premier lieu pourquoi la métaphysique plotinienne
interdit de concilier une pensée de l’idée (
ἰδέα, εἶδος, ou
νοητόν – pour ne pas
compliquer la confrontation, nous considèrerons ici ces trois termes comme
équivalents) et une valorisation de la
poièsis. Pour le dire rapidement,
ποίησις et
εἶδο appartiennent à deux ordres bien distingués et hiérarchisés
par Plotin : la
poièsis relève de l’âme (troisième hypostase), et plus exactement de l’âme incarnée dans le corps ; l’idée pour sa part relève de l’Intelligence, c’est-à-dire de la seconde hypostase, dans laquelle se situe la partie la
plus haute de l’âme. Cette distinction des plans conduit Plotin à dévaloriser
– pour ne pas dire condamner – la
poièsis. La
poièsis est tout entière
conditionnée par son objet, situé hors de l’âme ; toute action d’ailleurs,
parce qu’elle est transitive, est marquée par le sceau de l’aliénation – même
la
praxis, qui, malgré l’immanence de sa fin, dépend de conditions ou
d’occasions particulières qui lui sont imposées extrinsèquement : pour agir
vertueusement il faut non seulement avoir en soi un
habitus de vertu (une
puissance active capable de s’exercer par elle-même et librement), mais il
faut aussi que se présente l’occasion d’exercer cet
habitus, et cette occasion
ne dépend pas de nous
[5]. Plus servile encore est a fortiori la
poièsis, en tant
que production d’un objet extérieur ; l’âme s’y asservit à une réalité qui est
inférieure à elle-même : et comment « accorder la liberté à des êtres qui sont
esclaves par nature ?
[6] » – car être esclave, ce n’est rien d’autre qu’être
empêché d’aller vers son propre bien et être soumis au bien d’un autre. De
fait, pour Plotin, l’âme n’est à elle-même, maîtresse d’elle-même et véritablement libre, que dans la contemplation, lorsqu’elle s’identifie intégralement à sa partie intellective. L’Intelligence est en effet pure autarcie : l’objet
de sa pensée, c’est-à-dire justement l’idée ou l’intelligible, se trouve en elle.
Marsile Ficin traduit lui-même la thèse fondamentale du traité V, 5 : «
intelligibilia non sunt extra intellectum ». L’Intelligence, en pensant les Idées,
ne pense rien hors d’elle-même, elle est pure réflexivité de la pensée sur elle-même,
νόήσις νοη´
σεως. Idée et
poièsis se situent ainsi aux deux extrémités
opposées de l’âme, et se présentent à elle comme les deux pôles antithétiques
de la destinée qui lui est offerte (vie contemplative et vie active), l’une
marquant son plus haut degré de liberté, l’autre son plus haut degré de
servitude.
Contrairement d’ailleurs à ce que pouvait penser Panofsky, Plotin n’est
pas plus que Platon un penseur de la création artistique
[7]. Les traités I, 6 sur
le beau et V, 8 sur la beauté intelligible, ne doivent pas nous leurrer : la beauté
ne trouve pas sa réalisation la plus parfaite dans l’
œuvre d’art, mais dans la
seule immanence de l’Intelligence et dans son dynamisme vers l’Un. En
vérité même, et contrairement à une idée largement reçue, Plotin ouvre
moins que Platon la voie à une pensée de l’art. Car pour Platon tout du
moins, celui qui contemple le monde des idées est aussi appelé à le réaliser,
autant qu’il est possible, dans un monde inférieur dont il a en charge la
gestion. Gestion sans doute moins bien assurée par l’artiste que par le
philosophe-roi usant de psychagogie, figure terrestre du démiurge usant de
persuasion : rien n’interdit toutefois de penser que si l’artiste, au lieu de se
faire le serviteur des ombres, se tenait dans ce rôle à la fois mimétique
(reproduire les idées dans le monde sensible) et heuristique (trouver le
moyen de plier le monde sensible à l’Idée), il échapperait aux (trop) fameuses
critiques du miméticien de la
R épublique
[8]. Pour Plotin à l’inverse, l’âme
humaine ne peut assumer à la fois contemplation et production – et ce
contrairement à l’âme du monde, qui y parvient avec succès
[9] : l’action
entraîne nécessairement pour l’âme humaine une préoccupation de l’objet
dont elle devient dépendante ; elle n’est jamais pour elle un accompagnement, mais toujours une dégradation de la contemplation
[10]. Les vertus
« civiles » de la
R épublique de Platon, c’est-à-dire les vertus qui relèvent de
la bonne gestion du corps par l’âme, sont toujours pour Plotin insuffisantes,
et l’âme humaine n’a d’autre moyen de revenir à son origine que de « fuir
d’ici » (
ἐνθένδε ἐκεῖσε φεύγειν ὅτι τάχιστα selon la formule consacrée du
Théétète), c’est-à-dire d’échapper à cette caverne faite d’illusions et de servitude.
La donne est différente pour Marsile Ficin, qui ne reprend pas à son
compte, au début de sa
Theologia platonica de immortalitate animorum, la
succession des hypostases plotiniennes. La réalité comprend non pas trois
degrés, mais cinq, qui n’ont que bien peu à voir avec les hypostases plotiniennes : il s’agit du corps, de la qualité, de l’âme rationnelle, de l’ange et de
Dieu (
corpus,
qualitas,
anima rationalis,
angelus,
Deus
[11] ). Nous avons
relevé ailleurs quelques-unes des aberrations de ce dénombrement, et en
quoi il faisait bien peu « système »
[12]. Nous ne nous attacherons ici qu’à un
point essentiel : l’absence, entre le Principe suprême (ici nommé « Dieu ») et
l’âme, de l’Intelligence-hypostase – et les conséquences qui résultent de
cette absence.
Entre les deux termes, il est vrai qu’il y a chez Ficin l’ange. Les sources de
Ficin sont ici principalement Denys l’Aréopagite et Thomas d’Aquin. Mais
ce qui nous importe ici, c’est que l’ange ne remplit pas dans l’économie de la
métaphysique ficinienne le même rôle que l’Intelligence dans l’économie de
la métaphysique néoplatonicienne. D’une part, l’âme ne procède pas d’elle,
mais est créée par Dieu directement
[13] – la seule différence sur ce point étant
que l’ange est créé de tout temps, alors que les âmes sont créées chaque
jour
[14] (ce qui ne fait par ailleurs pas obstacle à leur immortalité). Pas plus
qu’il ne joue un rôle dans la procession, l’ange ne joue un rôle dans la
conversion de l’âme vers l’Un : l’âme n’accède pas à Dieu à travers l’ange.
L’ange connaît Dieu à partir d’espèces innées, alors que l’âme le connaît à
partir de formules qui se déploient dans la temporalité
[15]; ce qui n’empêche
nullement l’âme d’être naturellement capable d’atteindre sa fin, toute infinie
soit-elle
[16], et de voir Dieu dans un face à face direct – et non à travers sa
diffraction par l’ange, comme ce sera le cas dans le
De sapiente de Charles de
Bovelles
[17]. L’ange n’exerce donc nulle réelle médiation, comme le fait
l’Intelligence chez Plotin. Pour les néoplatoniciens en effet, l’Intelligence est
le lieu de rassemblement de l’unité et de la multiplicité, de l’identité et de
l’altérité, du repos et du mouvement. La totalité de l’être est en elle : ce qui
est au dessus d’elle est aussi au-delà de l’être (
ἐπέκεινα τῆς οὐσίας ) ; en
dessous d’elle et de l’âme intelligente, ce ne sont plus que les ombres de
l’être, des pseudo-substances. Qui, en l’absence de la seconde hypostase,
assumera chez Ficin cette médiation et cette totalisation de l’être ?
On pourrait tout d’abord penser que c’est Dieu qui doit l’assumer. La
seconde hypostase ne serait pas supprimée, mais simplement déplacée,
désignant les idées coéternelles à l’entendement divin – selon un transfert
caractéristique du néoplatonisme chrétien, mais qui trouve toute son
ampleur dans la scolastique thomiste. On trouve en effet dans la
Theologia
platonica, et en particulier au second livre, de nombreux textes qui font de
Dieu l’être suprême et le premier intellect qui se pense lui-même – caractères propres à la seconde hypostase plotinienne. Dieu est ainsi dit intelligent
(
Deus igitur habet mentem ), possédant l’intelligence première (
prima intelligentia), qui est aussi intelligence de soi (
Deus intelligit seispo), et identité
de l’
esse et de l’
intelligere
[18]. On sait que ces textes sont pour la plupart
directement repris au
Contra gentiles de Thomas d’Aquin – ce qui semble
contredire le projet d’une théologie qui se revendique comme « platonicienne », et ce, très explicitement, par opposition à une théologie aristotélicoscolastique suspecte d’averroïsme. Inutile de voir là un plagiat malhabilement caché (Étienne Gilson
[19] ) ni non plus une affinité profonde (Raymond Marcel
[20] ) : il ne s’agit dans ces emprunts peut-être au fond de rien
d’autre que de montrer que le platonisme s’accorde avec ce qu’il y a de
meilleur dans l’aristotélisme – la pensée du Docteur angélique. Quoi qu’il en
soit, ces textes interfèrent avec d’autres, d’inspiration plus directement
néoplatonicienne, et qui montrent en général un engagement bien plus
personnel de Ficin, contrastant avec les froids exposés de la doctrine de
Thomas d’Aquin. Selon ce second groupe de textes, Dieu doit être compris
comme l’Un-Bien qui est au-delà de l’être – conception évidement bien plus
conforme au dessein général de l’ouvrage (fonder une théologie chrétienne
sur le platonisme). Cette conception domine de façon très nette dans la
compréhension ficinienne de l’union de l’âme à Dieu, union qui s’accomplit,
non dans un acte cognitif ou noétique, mais dans un acte amoureux et
supra-noétique. Elle domine aussi dans l’affirmation réitérée de la prééminence en Dieu de la puissance et de la volonté sur l’être et l’entendement
[21].
Un argument, par ailleurs, doit nous interdire de faire de Ficin un simple
éclectique sur ce point. L’identité de l’être aristotélicien et de l’Un platonicien sera le thème majeur du
De ente et uno de Jean Pic de la Mirandole
(publié en 1491), qui tente ainsi de réaliser la fusion – comme l’écrit Stéphane Toussaint – entre « les deux principes éternels de la pensée occidentale
[22] » : or on sait avec quelle véhémence Marsile Ficin a réagi à cet ouvrage
(dont il connaissait le projet bien avant la parution), optant alors de façon
beaucoup plus explicite pour une théologie résolument néoplatonicienne :
les commentaires de la
Theologia mystica de Denys
[23], et plus encore du
Parm énide
[24], ôtent toute l’ambiguïté qu’il pouvait encore y avoir dans la
Theologia platonica, en distinguant clairement l’Un-Bien de l’être intelligible.
Si donc on veut comprendre la pensée ficinienne dans sa logique propre,
c’est-à-dire en référence au projet théologique néoplatonicien qui l’anime, il
faut conclure que ce n’est pas Dieu ou le Principe suprême qui assume les
prédicats du
noûs plotinien. Reste l’autre solution : ces prédicats noétiques
se trouvent pour ainsi dire « libérés » théologiquement, pour être pris en
charge par l’âme. Il est vrai que Ficin parle souvent de l’intelligence (
intellectus) ou de l’esprit (
mens), mais il s’agit presque toujours chez lui de
l’intelligence (ou de l’esprit) en tant que faculté de l’âme, et plus particulièrement de l’âme humaine. Ficin donne tout naturellement des fameux textes
du troisième livre du
De anima d’Aristote une interprétation proche de celle
de Thémistius – nous reviendrons plus loin sur les différences profondes
entre les deux –, à l’encontre de la double tradition alexandriste et averroïste : l’intelligence (et même l’intelligence agente) est une faculté de notre
âme
[25]. A l’inverse, la description que Ficin fait de l’intelligence ou de l’acte
intellectif necorrespond jamais à ce qu’il dit par ailleurs de la connaissance
angélique.
Médiation et totalisation de l’Être
L’âme ficinienne doit donc assumer la fonction de l’intellect plotinien
dans sa triple dimensionnalité – être (en tant que
παντελῶς ὤν, totalité de
l’étant), vie et pensée. L’être tout d’abord, dont l’âme ficinienne prend en
charge la médiation et la totalisation. C’est en effet à l’âme qu’est dévolue la
médiation de l’étant : l’âme se retrouve au milieu de la pentade ficinienne de
la même façon que le
νοῦς se trouvait au milieu de la triade plotinienne (et
donc l’âme à son extrémité). On pourra même remarquer que le souci de
placer l’âme au milieu des êtres induit Ficin à construire une symétrie bien
artificielle. Ainsi par exemple, Ficin fait bien maladroitement, et de façon
redondante, de la qualité et du corps deux termes distincts : un néoplatonicien fidèle à la lettre plotinienne devrait savoir que le corps n’est rien d’autre
qu’un agrégat de qualités (la matière étant quant à elle, bien évidement,
incorporelle). Placée ainsi au milieu des êtres, l’âme sera tout au long de la
Theologia platonica caractérisée comme le degré intermédiaire entre les
choses (
medius rerum gradus), la copule du monde (
copula mundi), le lien
entre le divin et le mortel (
divinorum speculum, vita mortalium, utroque
connexio
[26] ). Les expressions pour marquer cette médiation psychique de
l’étant reviennent en permanence dans la
Theologia platonica. L’âme est le
milieu de tous les êtres (
medium omnium )
[27], du divin et du corporel
[28], de
l’esprit (
mens) et du corps
[29], de l’âme de l’ange et de celle de la bête
[30]; elle
concilie (
conciliat)
[31] les extrêmes et s’interpose (
interponitur)
[32] entre eux.
Elle se situe aux confins (
in confinio) entre les êtres éternels et les êtres
temporels
[33]. Concluons donc qu’en l’absence de l’Intelligence-hypostase,
c’est l’âme qui devient la grande médiatrice entre les êtres.
Cette médiation va de pair avec une totalisation. L’âme contient en elle la
totalité de l’être, compris dans son unité multipliée. L’âme est tous les êtres
en puissance. Le thème est manifestement issu du
De anima d’Aristote :
ἡ
ψυχὴ τὰ ὄντα πῶς ἐστι πάντα
[34] – l’âme est tous les êtres en quelque façon,
c’est-à-dire en puissance ; ce qui ne veut rien dire d’autre sinon que l’âme,
pour recevoir les formes intelligibles, doit n’être au départ aucune d’entre
elles : elle doit être
amégéthès – sans mélange – et sans nature sinon d’être la
puissance de toutes les natures
[35]. Mais Ficin comprend cette
dynamis non
plus au sens de la puissance passive qu’Aristote comparait à celle de la
tablette vide à recevoir l’écriture ou de la cire molle à recevoir l’empreinte du
cachet, mais au sens d’une puissance active et protéiforme (la figure de
Protée est d’ailleurs plusieurs fois invoquée dans la
Theologia platonica
[36] )
d’auto-transformation universelle. C’est moins, en effet, à travers la noétique
« active » de Platon ou de Plotin (pour qui l’âme recèle la totalité de l’être en
elle –
ἐν ἀυτῷ (
οὶ)
τὸ πᾶν
[37] – de par sa participation au
νοῦς ) qu’à travers
l’anthropologie du très fameux chapitre 6 de l’
Asclépius, selon lequel
l’homme est à la fois tout et partout («
omnia idem est et ubique idem
est
[38] »), que Ficin relit les grands textes de la noétique aristotélicienne.
L’âme, répète Ficin à satiété, tend à devenir tous les êtres (
conatur omina
fieri)
[39], à partager la vie de chacun d’entre eux – végétal, animal, homme,
héros, démons, anges, Dieu –, à revêtir toutes les formes et à assumer toutes
les opérations. Bref, tous les êtres s’assimilent à elle et elle s’assimile à tous
–
omnia sibi applicat [atque] se applicat omnibus
[40].
Vie noétique et vie psychique
L’Intelligence plotinienne était non seulement être, mais aussi vie et
pensée. L’âme chez Ficin doit aussi assumer les prédicats qui relèvent de l’un
et de l’autre. Ainsi la vie, pour Ficin, appartient en propre à l’âme – «
propria
animæ vita est »
[41]. L’âme possède une puissance infinie de vie (
virtus
infinita vivendi)
[42] –, plus encore, l’âme
est vie (
anima vita est), et ce « de
par sa propre essence » (
ex ipsa sui essentia). Ficin insiste très fortement sur
cette ipséité : « tota essentia
animæ est vita », « per se
vita dicenda est »,
« per se
vivat », « ipso esse
vivificat »
[43], etc. Comprenons les enjeux de cette
insistance. Pour Plotin, la vie de l’âme n’était que le reflet de la vie intelligible, celle attribuée par Platon au
παντελῶς ὤν dans le
Sophiste
[44], ou celle à
laquelle fait référence Aristote en disant que le moteur immobile, en tant
que
νοήσις νοήσεως , vit d’une vie parfaite et éternelle (
ζωὴ αἰών καὶ
ἀίδιος
[45] ). Cette vie intelligible est la seule véritable vie : comparée à elle, la
vie au sens biologique du terme n’est qu’une vie d’emprunt, dégradée et
dispersée dans la structure spatio-temporelle – une vie déjà bien proche de
l’inertie totale qui est celle de la matière. Plotin en tirait d’ailleurs l’un de ses
arguments principaux en faveur de l’immortalité de l’âme : l’âme ne vivant
que par son attache essentielle à l’Intelligence, elle retourne à cette Intelligence comme à sa source originaire une fois qu’elle a quitté le corps
[46]. Pour
Ficin à l’inverse, l’âme ne possède cette subsistance d’aucun autre être
qu’elle-même : loin d’être suspendue à un principe plus haut qu’elle, l’âme,
écrit Ficin, «
sustinet seipsum » – se soutient elle-même dans l’être et dans la
vie
[47]. L’immortalité de l’âme est ainsi établie chez Ficin sur un principe
différent de celui qui fondait la preuve plotinienne – en revanche plus
proche de celui qui animait la preuve finale du
Phédon de Platon : la vie étant
le propre de l’âme, celle-ci ne peut jamais l’abandonner, car l’essence n’abandonne jamais le sujet donc elle constitue l’essence.
La vie psychique, qui est pour Ficin la première et seule vraie vie, ne se
situe plus en aval de l’intelligence : elle en est bien plutôt le fondement et le
substrat : «
Intelligentia (il s’agit ici bien évidement de l’intelligence en tant
que faculté de l’âme humaine, non en tant qu’hypostase)
est vitæ reflexio in
seipsam », ou, écrit ailleurs Ficin, «
est vitæ reflexio in esse unum »
[48].
L’activité noétique vient donc
après la vie (
vitam sequitur
[49] ). C’est
d’ailleurs la réflexivité de la vie sur elle-même qui est le fondement de la
réflexivité de l’acte intellectif, dont Ficin dit qu’il n’efflue pas au dehors (
non
effluit extra), mais reflue sur lui-même (
refluit in seipsum )
[50]. A l’inverse,
pour le platonisme authentique, c’est bien plutôt la vie qui naît du dynamisme immanent de l’intelligence. Pour Ficin, le mouvement circulaire de
l’âme n’est pas non plus la conséquence, mais la cause de l’immanence
de l’acte intellectif. On voit ainsi se dessiner un nouvel ordre, qui va de
l’Un divin à l’âme, et de l’âme à l’intellect (comme faculté de l’âme), cet
ordre remplaçant celui, plotinien, qui allait de l’Un à l’Intelligence puis à
l’âme.
Un tel transfert de la vie de la seconde à la troisième hypostase porte
nécessairement en lui une réélaboration radicale de la notion même de
« vie ». Plus qu’à la vie noétique, directement émanée de l’Un, et qui servait
de substrat chez Plotin à la constitution du
noûs (en tant que matière
intelligible), la vie psychique chez Ficin doit être assimilée à la vie biologique : la puissance par laquelle l’âme est vivante est d’ailleurs pour Ficin la
même que celle par laquelle elle forme les corps
[51], les façonne et les vivifie.
L’âme est ainsi à la fois vivante et vivifiante (
vitalis atque vivifica)
[52]. Le
concept même de « vie » intègre ainsi en lui un dynamisme proprement
créateur (ou créatif), absolument impensable chez Plotin. Ainsi libérée de la
tutelle noétique, l’âme est à même, chez Ficin, de se constituer comme
origine véritable, libre de toute subordination à un principe plus haut
qu’elle.
Les idées, créations de l’âme
Ce thème de la création, dont on sait qu’il est particulièrement important dans la
Theologia platonica
[53], nous pouvons le mettre en perspective
à partir de la double relation des idées à l’Intelligence et à l’âme. A l’Intelligence tout d’abord : selon Plotin, c’est en effet la seconde hypostase qui
produit les idées comme une vision multipliée de l’Un vers lequel elle se
retourne. Précisons-le : le
νοῦς voit les intelligibles, et les produit en les
voyant : il ne produit rien de plus que ce qu’il voit. Cette production n’est pas
une « création » au sens moderne du terme (pas plus d’ailleurs que l’
εὕρεσις
platonicienne ne signifie une invention au sens moderne du terme) : la
thématique de la production noétique se réfère bien plutôt chez Plotin à une
explicitation de l’implicite, analogue à la profération d’un discours intérieur.
Moins encore, bien évidement, pour le néoplatonisme antique,
l’âme crée-t-elle ces intelligibles : pour elle, ils sont toujours déjà là, et l’âme ne peut que
les voir, les produire si l’on veut, mais au sens où elle les manifeste, les place
sur le devant de la scène de la
ι´
διο nature, les met en lumière, les exprime. C’est
pourtant sur une notion empruntée à Plotin, directement ou indirectement
(à travers le néoplatonisme latin, et en particulier saint Augustin), que
Marsile Ficin, dans les livres XI et XII de la
Theologia platonica, fonde
l’essentiel de sa théorie des idées – la notion de
formula, qui traduit celle,
plotinienne, de
λόγος ou de
λόγος σπερµ
ατικός . La notion de
logos désignait
chez Plotin une relation de l’intelligible à l’âme : le
logos est pour ainsi dire
le principe de diffraction de l’idée au niveau de la spatio-temporalité qui est
celui de l’âme. Les
logoi constituent comme un protocole réglant, dans un
ordre de succession diachronique déterminé de toute éternité, la manifestation de l’idée au monde sensible. Ce pourquoi Plotin, après les stoïciens,
nomme aussi cet ordre
pronoia – providence. L’âme est le lieu des
logoi;
elle n’en n’est pas proprement la cause ou l’origine première, car ceux-ci sont
entièrement suspendus à l’idée intelligible. L’âme voit les idées par sa partie
supérieure, et produit les
logoi par sa partie immergée dans le corps : sa
production est toujours soumise à sa vision des réalités supérieures
[54].
Pour Ficin aussi, les formules sont innées à l’âme humaine ; et elles ont
pour terme une idée intelligible. Ce sont là les seuls points de rencontre entre
Ficin et la tradition néoplatonicienne, car, dès que nous entrons dans le
détail de ces relations, ce sont bien les oppositions qui frappent. En premier
lieu, les formules ne sont pas comprises par Ficin comme des objets noétiques, mais comme des objets proprement psychiques. Dieu a directement
disposé les formules en notre âme, comme des habitus actifs (
effectivi
habitus
[55] ) de production des intelligibles. Certes, dans certains textes, Ficin
suit Augustin et sa théorie des
rationes seminales (ou
rationes causales) :
ces formules sont aussi des protocoles en nos âmes, dont le déroulement est
comme pré-déterminé par les idées qui préexistent de toute éternité dans
l’entendement divin. C’était d’ailleurs là un modèle que l’on trouvait repris
par Thomas d’Aquin. Plusieurs textes cependant, et plus significatifs de
l’intention propre de Ficin, font signe vers une conception plus audacieuse,
tendant à démontrer que les idées ne sont pas les origines des
formulae, mais
bien plutôt leurs produits. Tout d’abord c’est l’âme en elle-même (
essentia
animæ) et par elle-même – par sa propre force (
per vim suam
[56] ) ou par son
« instinct naturel » (
naturali instinctu) – qui est à l’origine des
species
universalium, et, à travers eux, des idées intelligibles. D’autre part, la
production des idées par l’âme au moyen des formules n’est ni
explicatio ni
manifestatio, mais bien invention et création.
Le lexique employé par Ficin est à cet égard remarquable. Certains
termes ficiniens pourraient encore à la limite être rapprochés de ceux
qu’utilise Plotin pour nommer la relation processive de l’Intelligence aux
intelligibles, tels ceux de créer (
creare), procréer (
procreare), engendrer
(
generare) ou même produire (
promere)
[57]. D’autres se réfèrent bien plus
directement à la langue de la
poièsis : ainsi pour le terme « innover »
(
innovare
[58] ) : rappelons à ce propos que l’innovation constituait pour Plotin
l’acte même de l’apostasie ; ainsi, dans le traité sur le temps et l’éternité,
c’est lorsque la nature errant en tous sens (
φύσις πολυπλαγµ
όνος ), et insatisfaite de son état présent, veut « innover » qu’elle se compromet dans la
temporalité
[59]. Ficin utilise aussi le terme de
facere :
facimus veritatem
écrit-il en commentant de façon tout à fait originale un passage de l’Épître de
Jean – nous faisons la vérité, et ne la voyons qu’en tant que nous la faisons
[60].
Ficin emploie aussi le terme de
fabricare :
fabricamus species – nous fabriquons les espèces intelligibles, comme au moyen d’un art qui nous est propre
et inné (
quasi per artem propriam nobis et insitam )
[61]. Il emploie enfin (et
très souvent) celui de
fingere, ajoutant même à l’occasion l’ablatif
manibus :
l’âme façonne ou, mieux, pétrit l’intelligible « de ses mains »
[62].
L’originalité de l’intention ficinienne est peut-être plus manifeste encore
dans l’emploi du terme
efficere, lié directement à la causalité efficiente
[63],
c’est-à-dire à celle qui, dans la tradition aristotélicienne, met en relation (une
relation proprement poïétique) l’ouvrier et la statue. Ficin tire de cette
relation un argument en faveur de l’immortalité de l’âme, dont l’apparente
parenté avec les modèles platonicien, plotinien et augustinien ne doit pas
cacher la profonde différence. Dans le
De immortalitate animæ d’Augustin
par exemple, dont Ficin rappelle à de multiples endroits la démonstration
[64]
(inspirée du
Phédon de Platon et d’
Ennéades IV, 7 de Plotin), l’âme
comprend la vérité, et c’est en tant que réceptacle qu’elle doit être homogène
à ce à quoi elle s’accorde, et par là éternelle. Ficin aménage la preuve à sa
façon au livre XI de sa
Theologia platonica : l’âme intellective engendre
(
generat) naturellement et par son être propre (
per suum esse naturaliter)
les intelligibles, en tant qu’elle en est la cause efficiente (
efficiens causa)
[65].
Or, explique Ficin, la cause (efficiente) ne saurait être inférieure à l’effet
qu’elle produit : elle doit donc être dotée d’une immortalité au moins égale
à celle des intelligibles. Preuve sans doute plus mathématique et directement
intuitive que celle de l’affinité augustinienne entre le réceptacle et ce qu’il
reçoit (l’âme et la vérité) – mais qui, du point de vue néoplatonicien, repose
sur une relation d’efficience inversée (ce sont les hypostases supérieures qui
produisent – au sens de l’efficience créatrice – les hypostases inférieures, et
non l’inverse), et tombant sous le coup des critiques faites par Plotin aux
stoïciens. Notre âme possède ainsi en elle-même, selon Ficin, une puissance
efficiente (
efficax virtus) de production des intelligibles, qui est aussi un
« pouvoir merveilleux » (
mirabilis vis) de création
[66] : merveilleux – car
infini – de par sa puissance d’opérer le passage du non-être à l’être, saut que
seul peut opérer une puissance infinie
[67]. Cette
vis peut sans doute être
rapprochée de l’intellect agent aristotélicien. De fait, si Ficin reprend la
division des deux intellects, c’est pour en tirer une doctrine, certes inachevée, mais profondément originale. Elle s’oppose en premier lieu, et de façon
explicite, à Averroès, dont la réfutation fait l’objet de tout un livre de la
Theologia platonica (le livre XV), en ce qu’elle attribue l’intellect agent à
l’homme lui-même. Elle n’est proche qu’en apparence de la noétique très
plotinienne de Thémistius : l’intellect agent est finalement moins « en nous »
que notre intellect
est, essentiellement et tout entier, agent. Elle s’oppose
enfin à la noétique alexandriste, en ce que l’intellect possible, loin d’être une
préparation imaginative et sensorielle, est une préparation de l’intellect
agent lui-même :
agens [intellectus] preparat capacem
[68]. L’intellection ne
consiste pour Ficin ni dans l’union des deux intellects, ni dans la réception
par l’intellect possible de l’intellect agent, mais dans la seule production de
l’
idea par la spontanéité propre de l’âme intellective, production pour
laquelle la préparation imaginative ne joue le rôle que de simple stimulant ou
d’occasion.
L’idée comme puissance créatrice
Faisons un dernier pas. Ce qui importe en premier lieu pour Ficin, c’est
la puissance – cette
vis mirabilia – de la faculté intellective et non ses
produits (les intelligibles), qui lui sont subordonnés. Cette conception,
radicalement opposée à l’ontologie aristotélicienne de la puissance et de
l’acte (selon laquelle l’acte constitue l’achèvement de la puissance), est en
revanche parfaitement en accord avec la conception néoplatonicienne de la
dynamis – telle que Plotin l’expose dans son traité sur l’acte et la puissance
[69]. C’est la transposition de cette conception dans le contexte que nous
venons de caractériser qui est bien peu néoplatonicienne. Pour Plotin en
effet, chaque hypostase est puissance de ce quelle engendre en dessous
d’elle : ainsi par exemple l’Intelligence par rapport aux
logoi et aux qualités
corporelles qui en sont les produits. Mais Plotin lui-même réfute par avance
(contre les stoïciens) qu’un tel schéma puisse servir à penser la relation d’un
inférieur au supérieur : « le plus absurde, c’est de mettre au premier rang ce
qui est en puissance et de ne pas placer l’acte avant la puissance. Car l’être en
puissance ne saurait jamais passer à l’acte, s’il tient le premier rang des
êtres »
[70]. Or, en substituant à l’Intelligence-hypostase l’âme, et plus précisément l’âme humaine, comme sujet et cause de la formation des Idées, Ficin
aboutit bien à une telle conséquence que Plotin dénonçait.
La vraie fin de l’âme intellective n’est pas l’idée qu’elle produit dans son
exercice, mais cet exercice même :
in operationem suam [...] mens hominis
terminatur
[71]. Pour parler de façon stoïcienne (car nous ne sommes ici pas
très loin d’un certain stoïcisme), l’idée ne constitue qu’un thème ou une
épreuve proposé à l’exercice de l’âme, non sa fin propre, un
propositum ou un
officium, non sa
finis. Car l’âme humaine, selon Ficin, ne veut que son
propre vouloir : «
seipsam vult [...], et vult se velle, et rursus vult quod velit,
similiterque deinceps
[72] » (elle se veut elle-même, et veut se vouloir, et veut
vouloir ce qu’elle veut, et ainsi de suite) – l’acte intellectif n’est rien d’autre
d’ailleurs que cette
reflexio infinita. La quête de l’âme, tout comme sa
puissance, ne saurait trouver le repos dans la mise au jour d’un intelligible.
L’habitus intellectif est essentiellement infini : «
Habitus enim sistit motum
et motum quodammodo interminatum habitus infinitus » – l’habitus détermine le mouvement, et un habitus infini détermine un mouvement en
quelque façon indéfini
[73]. De même, la volupté que poursuit l’âme est, au
contraire de la
voluptas épicurienne, une volupté essentiellement dynamique – Ficin le précisera mieux encore dans son commentaire du
Philèbe.
Penser la formule comme pure puissance de production psychique,
n’est-ce pas enfin nécessairement la penser comme recelant une part d’indétermination ?Ficin ne va pas jusqu’à thématiser explicitement cette indétermination, mais il l’évoque discrètement à plusieurs endroits. Ainsi par
exemple, la
ratio, qui constitue le centre de l’âme, le lieu de formation des
formules, mais aussi et surtout la « puissance intermédiaire par laquelle nous
sommes hommes » (
potentia media per quam nos homines sumus), a pour
caractéristique principale la liberté de son mouvement (
liber motus
[74] ) ; le
terme de liberté fait ici référence à une indétermination essentielle : Ficin
emploie le verbe presque intraduisible de
vagor
[75], qui renvoie à un mouvement qu’il dit ailleurs sans terme ; il emploie aussi, au même endroit,
l’adjectif
solutus, qui renvoie pour sa part au pouvoir de l’âme humaine de
se défaire de ses liens et attaches aux réalités inférieures comme aux réalités
supérieures. L’idée, ce n’est au fond rien d’autre que la formule elle-même,
c’est-à-dire la pure puissance d’invention et d’innovation de l’âme. Au regard
de cette puissance réflexive et infinie, qui est coessentielle et innée à l’âme,
les intelligibles se présentent toujours à elle comme des notions adventices et
contingentes
[76], bref, comme inessentielles.
L’oblitération de la seconde hypostase conduit Ficin à construire une
noétique purement psychique, et pour ainsi dire para-noiaque (au sens où
elle est privée de toute attache à un
noûs prédonné). On assiste corrélativement à un glissement de l’idée de la seconde vers la troisième hypostase.
Parallèlement à ce glissement, la production de l’idée devient non plus
explicitation d’un contenu toujours implicitement présent, mais proprement création
ex nihilo et innovation. L’idée n’est plus – pour reprendre
une opposition dont Pierre Magnard avait fait le titre d’un collectif – tant
forme qu’elle est
force. Peut-on dire pour autant que la noétique ficinienne
intègre en elle la structure propre de la
poièsis ? André Chastel n’hésitait pas
à voir, dans la pensée de Marsile Ficin, « la rencontre entre la culture des
ateliers et celle de la science néoplatonicienne
[77] ». Pour donner un contenu
plus précis à cette intuition forte, il conviendrait de montrer dans le détail en
quoi l’organisation du travail se modifie à la fin du XV
e siècle dans l’atelier
florentin (l’atelier de Brunelleschi nous en fournirait un exemple), en substituant à une relation pragmatique de l’homme à la matière une pure
domination de l’idée, intégrant en elle le travail de la main, et réduisant
l’ouvrier au simple rôle d’exécutant. Cette évolution a rencontré les critiques
acerbes de Ruskin : l’ouvrage récent de Pierre Caye,
Empire et décor, lui rend
sans doute mieux justice
[78].
C’est à la condition de penser la poièsis hors de tout résidu empirique,
pour n’en conserver que le noyau infiniment inventif, que l’on pourrait
relever le défide Panofsky, et concilier une pensée platonicienne de l’Idea et
une pensée de la création artiste. La recherche généalogique ne peut être ici
dissociée de la spéculation métaphysique : la résolution de l’antinomie
panofskienne de l’Idea et de la poièsis, tout comme celle de l’esprit et de la
nature, ne fait dès lors plus signe vers une résolution kantienne, mais bien
plutôt actualiste. Le perpétuel labeur de la faculté intelligente de l’âme,
toujours insatisfaite de ses produits, ne se rapporte pas chez Ficin à une
résistance au fond invincible d’un matériau dont la contingence intrinsèque
échapperait toujours à la règle de l’artisan, comme c’est le cas dans la pensée
aristotélicienne. Elle désigne plutôt l’autodéploiement d’une puissance
qu’aucune des déterminations particulières ne parvient à épuiser. En ce
sens, nous croyons avoir montré que cette intégration de la main à la pensée
s’accomplit sur un plan théorique, et même métaphysique, dans la noétique
de Marsile Ficin et dans sa conception nouvelle de l’Idea, comme fabrication
« manuelle » (manibus) de l’âme.
Marsile Ficin, on le lui a quelquefois reproché, parle peu des arts dans la
Theologia platonica. Les rares occurrences n’en sont que plus précieuses.
Chacun connaît le célèbre éloge de l’
homo faber du livre XIII, qui place la
puissance artiste de l’homme à l’égal de celle de Dieu (seul la matière lui
manque, et non le génie artistique, pour qu’il fasse lui aussi une terre et des
cieux)
[79]. A l’égal de la puissance divine, car Dieu comme l’homme créent
sans modèle préalablement fixé, pas même un modèle intellectuel immanent. Si l’homme est dit l’« émule » (
æmula) de Dieu, ce n’est pas au sens
traditionnel, selon lequel l’homme serait en possession d’une quasi-idée, à
l’image de l’idée éternellement inscrite dans l’entendement divin (thème
cicéronien que l’on trouve parfaitement développé chez Thomas d’Aquin,
comme l’a bien montré Panofski). Un tel modèle ne peut plus valoir pour
Ficin : Dieu lui-même, en effet, crée, par un acte de sa volonté, ses propres
idées
[80]; l’homme dispose d’un même pouvoir de
creare et d’
innovare. C’est
en ce sens qu’il est
æmula : comme Dieu, il ne se trouve jamais en aval de
l’idée, mais toujours en amont.
Un autre texte, situé au livre X, est moins souvent cité
[81]. Ficin fait une
comparaison entre la création divine et les arts humains, dont il dresse une
hiérarchie en trois catégories, distinguées en fonction de la relation qu’entretient en chacun la puissance créatrice à la matière qui reçoit son ouvrage.
Dans tous les arts en effet, la matière est plus ou moins disposée à recevoir
l’intention de l’artiste (
intentio artificis), qui est la quasi-figure de l’âme
elle-même (
quasi figura animi ipsius). Elle y est moins disposée dans les arts
qui relèvent de l’olfaction, du goût et du toucher (la parfumerie, la cuisine, la
fabrication de mobilier) ; elle l’est plus dans les arts qui relèvent de la vue (la
peinture et l’architecture), où le projet et l’habileté de l’artiste (
consilium et
prudentia artificis) sont mieux manifestés : l’intelligence s’y reflète (
figurat)
comme dans un miroir : «
animus in operibus istis exprimit et figurat, ut
vultus hominis intuentis in speculum seipsum figurat ». Dans les arts de
l’ouïe, la matière atteint son degré maximum de préparation, ne faisant plus
qu’un avec l’esprit ingénieux lui-même : c’est surtout, écrit Ficin « dans les
arts du discours, des chants et des sons que l’âme se manifeste à la lumière (
se
depromit in lucem ) »
. Et il ajoute enfin : «
In his enim tota mentis dispositio
et voluntas planissime designatur » – en eux, la disposition entière de
l’esprit et de la volonté se dessinent avec la plus grande précision. Ce
designatur doit retenir toute notre attention : il y a bien chez Ficin une
pensée du
disegno, dont l’art suprême ne se manifeste pas, paradoxalement,
dans la peinture ou l’architecture, mais dans la musique et la poésie. Ce
disegno, ce n’est pas la réalité intelligible qui vient le fixer dans une matière
à travers la médiation de l’
ingenium artiste : il constitue bien plutôt la
marque de cette
vis mirabilia de l’esprit humain, capable de tracer par
lui-même la ligne de partage à l’intérieur du néant d’une matière infiniment
disponible.
[1]
E. PANOFSKY,
Idea. Contribution à l’histoire du concept de l’ancienne théorie de l’art,
trad. H. Joly, Paris, Gallimard, 1983, rééd. 1989.
[2]
Ibid., p. 128
sq.
[3]
Cette incompatibilité entre la théorie platonicienne des idées et l’élaboration d’une
philosophie de la
poièsis avait été développée auparavant par Ernst Cassirer, dans son étude
remarquable (mais aussi partielle), «
Eidos et
eidolon. Le problème du beau et de l’art dans les
dialogues de Platon », trad. Ch. Berner, dans E. CASSIRER,
Écrits sur l’art. Œuvres XII, Paris,
Cerf, 1995, p. 27-52.
[4]
Theologia platonica de immortalitate animorum [
Theol. Plat.]. Nous utiliserons ici le
texte de l’édition de référence, à savoir celle de Bâle (
Marsilium Ficini Florentini insignis
Philosophi Platonici, Medici atque Theologi clarissimi, Opera,..., Basilæ, 1576, t. I, p. 78-424
[Bâle]) dans la réédition anastatique réalisée par la Société Marsile Ficin en 2000. Nous mettons
aussi les références de l’édition bilingue traduite par Raymond Marcel (Marsile FICIN,
Théologie platonicienne de l’immortalité des âmes, texte critique établi et traduit par R. Marcel,
Paris, Les Belles Lettres, 1964,3 volumes [R. Marcel]).
[5]
« La vertu est toujours forcée d’attendre les circonstances accidentelles pour agir selon
l’occurrence [...]. La vertu se manifeste dans des actions. Elle a nécessairement un rôle de
défense. Comment, dès lors, pourrait-elle dépendre franchement d’elle-même ?[...] Il n’y a rien
dans l’action pratique elle-même qui dépende de nous » (
Ennéades, VI, 8 [39], 5). Nous
utilisons toujours la traduction d’Émile Bréhier, quelquefois en la modifiant.
[6]
Ennéades, VI, 8,4.
[7]
« Pour Plotin, l’esprit de l’artiste accompagne désormais, en son essence et pour ainsi
dire en son destin, l’‘esprit’créateur qui représente de son côté la forme actualisée de l’insondable unité et absoluité. Car, dans la conception plotinienne, l’‘esprit’engendre aussi les Idées
à partir de lui et en lui [...]. Dès lors, l’art combat pour le même enjeu que l’‘esprit’, c’est-à-dire
pour le triomphe de la forme sur l’informe » (
Idea, éd. cit., p. 40-41).
[8]
A l’encontre de l’idée reçue d’un Platon « poïétophobe » (qui reste encore celle développée par Cassirer – cf. note supra), on pourra lire l’étude, claire et précise de Pierre Rodrigo,
L’Étoffe de l’art, Paris, Desclée de Brouwer, 2001, p. 27-59.
[9]
Cf. en particulier
Ennéades, IV, 3,6, ainsi que le commentaire de W. Helleman-Elgersma,
Souls-sisters, a Commentary on Enneads IV, 3 [27] 1-8 of Plotinus, Hildesheim,
Gerstenberg/Amsterdam, Rodopi, 1980.
[10]
Il nous semble en effet qu’il faut distinguer, dans le texte célèbre d’
Ennéades, III, 8
[30], 4, l’
ἀσθένειας θεωρία de la
παρακολούθηµ
α θεωρίας, en deux niveaux hiérarchiquement
diversifiés d’action.
[11]
Ces cinq degrés font l’objet des cinq chapitres 2-6 du premier livre de la
Theologia
platonica (Bâle, p. 79-91, R. Marcel, I, p. 40-72).
[12]
Cf. notre article « Un platonisme sans cosmos ? La sagesse de Marsile Ficin »,
P. Magnard (dir.),
Marsile Ficin. Les platonismes à la Renaissance, Paris, Vrin, 2001, p. 69-74.
[13]
Cf.
Théol. Plat., X, 8, Bâle, p. 237, R. Marcel, II, p. 87-88.
[14]
Cf. en particulier
Theol. Plat., XVIII, 2, Bâle, p. 400-401, R. Marcel, III, p. 183-185.
[15]
Theol. Plat. XVI, 1, Bâle, p. 368-370, R. Marcel, III, p. 107-110.
[16]
Notre âme, émule de la sagesse divine, désire en effet naturellement se diviniser, en
revêtant la
forma Dei (
Theol. Plat., XIV, 1, Bâle, p. 306, R. Marcel, II, p. 249), et en obtenant
les puissances de Dieu (
Theol. Plat., XIV, 5, Bâle, p. 313, R. Marcel, II, p. 266). Créée du néant,
par la puissance infinie de Dieu, « l’âme participe à la puissance infinie, et, si je puis parler ainsi
[...] elle en est à ce point capable (
capacem ita esse) qu’elle atteint par elle l’infinité de Dieu »
(
Theol. Plat., X, 8, Bâle, p. 237, R. Marcel, II, p. 88).
[17]
«
Recipitur igitur humanus Intellectus in Deo haud immediate et per se, sed per
angelicum medium. Necque insuper Deum ut simplicem et per se Deum, sed ut Deum per
angelice nubis transparentiam micantem humana intelligentia speculatur » (L’intellect
humain n’est pas reçu en Dieu immédiatement et par lui-même, mais à travers la médiation
angélique. De plus, l’intelligence humaine ne contemple pas Dieu en tant que Dieu simple et
par soi, mais en tant que Dieu brillant en transparence à travers la nuée angélique),
Liber de
Sapiente, cap. XL (nous traduisons).
[18]
Theol. Plat., II, 9, Bâle, p. 103-104, R. Marcel, I, p. 98-99.
[19]
E. GILSON,
Humanisme et Renaissance, Avant-propos de J.-F. Courtine, Paris, Vrin,
1983, p. 102
sq. Cf. à ce propos notre étude « Une catégorie historiographique oblitérée :
l’humanisme », dans Y.Ch. ZARKA (dir.),
Comment écrire l’histoire de la philosophie ?, Paris,
PUF, p. 267-281.
[20]
R. MARCEL,
Marsile Ficin (1433-1499), Paris, Les Belles Lettres, 1958, en particulier
p. 674
sq.
[21]
Ce thème, déjà présent à la fin du ch. 11 du second livre (
Theol. Plat., II, 11, Bâle,
p. 107-108, R. Marcel, I, p. 110-112), prend toute son ampleur au chapitre suivant, dans le
compendium de la seconde partie du traité VI, 8 de Plotin (
Theol. Plat., II, 12, Bâle, p. 109-110,
R. Marcel, I, p. 114-115). Sur ce texte capital, et son rapport à la
causa sui cartésienne, cf. notre
ouvrage
Ontothéologie ou humanisme ? Descartes et la causa sui, Paris, Vrin, à paraître en
2004.
[22]
S. TOUSSAINT,
L’Esprit du Quattrocento. Le De Ente et Uno
de Pic de la Mirandole,
Paris, Honoré Champion, 1995, p. 7.
[23]
Cf. sur ce point C. VASOLI, « L’‘‘ Un-Bien ’’dans le commentaire de Ficin à la
Mystica
Theologia du Pseudo-Denys », dans P. Magnard (dir.),
Marsile Ficin. Les Platonismes à la
Renaissance, éd. cit., p. 181-193.
[24]
Cf. A. ETIENNE, « Marsile Ficin, lecteur et interprète du Parménide à la Renaissance »,
dans A. Neschke-Hentschke (dir.),
Image de Platon et lectures de ses œuvres. Les interprétations de Platon à travers les siècles, Louvain, Éditions de l’Institut Supérieur de LouvainlaNeuve, 1997, p. 153-185.
[25]
Cf. par exemple le commentaire du
De anima, III, 5 d’Aristote en
Theol. Plat., XI, 2,
Bâle, p. 240, R. Marcel, I, p. 94, et notre commentaire
infra.
[26]
Theol. Plat., III, 2, Bâle, p. 119-120, R. Marcel, I, p. 138-139.
[27]
Theol. Plat., III, 2, Bâle, p. 121, R. Marcel, I, p. 142, et V, 15, Bâle, p. 152, R. Marcel,
I, p. 214.
[28]
Theol. Plat., XI, 3, Bâle, p. 244, R. Marcel, II, p. 103.
[29]
Theol. Plat., XII, 4, Bâle, p. 272, R. Marcel, II, p. 168.
[30]
Theol. Plat., XV, 4, Bâle, p. 336, R. Marcel, III, p. 31.
[31]
Théol. Plat., V, 15, Bâle, p. 152, R. Marcel, I, p. 214.
[32]
Theol. Plat., XV, 2, Bâle, p. 331, R. Marcel, III, p. 20.
[33]
Theol. Plat., X, 3, Bâle, p. 227, R. Marcel, II, p. 66. On remarquera au passage que
Ficin, à l’inverse de Plotin, pense dans une stricte univocité l’être intelligible et l’être sensible
– l’
ἐκεῖ et l’
ἐνθαῦτα.
[34]
De anima, III, 6,431 b 21.
[35]
De anima, III, 4,429 a 18-22.
[36]
Theol. Plat., X, 1, Bâle, p. 222, R. Marcel, II, p. 54, et XI, 3, Bâle, p. 244, R. Marcel, II,
102.
[37]
Ennéades, II, 5 [25], 3.
[38]
Asclépius, VI, dans
Corpus hermeticum, trad. A.J. Festugière, Paris, Les Belles Lettres,
1946, rééd. 1992, t. II, p. 302.
[39]
Par exemple,
Theol. Plat., XIV, 3, Bâle, p. 309, R. Marcel, II, p. 256.
[40]
Theol. Plat., XIV, 3, Bâle, p. 312, R. Marcel, II, p. 259.
[41]
Theol. Plat., V, 13, Bâle, p. 147, R. Marcel, I, p. 203.
[42]
Theol. Plat., VIII, 16, Bâle, p. 202, R. Marcel, I, p. 332.
[43]
Theol. Plat., V, 14, Bâle, p. 150-151, R. Marcel, I, p. 209-210. C’est toujours nous qui
soulignons.
[44]
Sophiste, 248 e – 249 a.
[45]
Métaphysique, XII, 7,1072 a26-30.
[46]
Cf. p. ex.
Ennéades IV, 5 [29], 7, où le rapport de la vie de l’âme au
νου˜ est pensé à
travers le rapport de la lumière solaire à sa source.
[47]
Theol. Plat., IV, 1,, Bâle, p. 122
sq., R. Marcel, I, p. 144
sq. Cf. aussi notre article « Un
platonisme sans cosmos ? ... », art. cit., p. 71-74.
[48]
Theol. Plat., VIII, 4, Bâle, p. 193, R. Marcel, I, p. 310, et XII, 4, Bâle, p. 275,
R. Marcel, II, p. 173.
[49]
Theol. Plat., VIII, 4, Bâle, p. 193, R. Marcel, I, p. 310. Rappelons que l’immanence des
νοητα´ (et les âmes particulières sont ici considérées comme des
νοητα´ ) au
νου˜ donne lieu chez
Plotin à une étonnante comparaison avec Kronos qui engendre et dévore ses propres enfants
(p. ex.
Ennéades, V, 1 [10], 7).
[50]
Theol. Plat., XII, 4, Bâle, p. 275, R. Marcel, II, p. 173.
[51]
Cf. encore une fois les textes de
Theol. Plat. IV, 1 sur les générations spontanées,
produites par l’âme de la terre, et notre commentaire dans « Un platonisme sans cosmos ? ... »,
art. cit., p. 71 sq.
[52]
Theol. Plat., VI, 2, Bâle, p. 161, R. Marcel, I, p. 235.
[53]
André Chastel a très bien su le mettre en valeur dans son petit mais dense ouvrage,
Marsile Ficin et l’art, 1954, rééd. Genève, Droz, 1996.
[54]
Cf. notre étude sur la théorie plotinienne des
logoi et sa relecture par Marsile Ficin :
« La technique comme capture du ciel. La lecture de la quatrième
Énnéade de Plotin dans le
De
vita cœlistus comparanda de Marsile Ficin », dans
Paradigmes de la technique à la Renaissance, recueil d’articles sous la direction de P. Caye et Th. Gontier, revue
Corpus, n
o 39,2001,
p. 103-132.
[55]
Theol. Plat., VI, 2, Bâle, p. 161, R. Marcel, I, p. 235.
[56]
Theol. Plat., XI, 3, Bâle, p. 242, R. Marcel, II, p. 98.
[57]
Cette terminologie est à ce point récurrente dans la
Theologia platonica que nous
devons nous limiter à quelques références particulièrement caractéristiques : cf. en particulier
Theol. Plat., VIII, 10 (Bâle, p. 196-197, R. Marcel, I, p. 319), VIII, 15 (Bâle, p. 199, R. Marcel,
I, p. 326) et XI, 3 (Bâle, p. 246, R. Marcel, II, p. 104 : dans tout ce chapitre d’ailleurs, Ficin
multiplie cette terminologie faisant référence à une poïétique de l’idée).
[58]
Theol. Plat., VIII, 16, Bâle, p. 201, R. Marcel, I, p. 329.
[59]
Ennéades, III, 7 [45], 11. Mais, comme on le sait, c’est aussi, dans un tout autre registre,
parce qu’Aristote (pour ne pas parler des gnostiques ...) a voulu « innover » en disant que le
Principe se pense lui-même, qu’il a trahi à la fois le platonisme et la vérité (
Ennéades, V, 1 [10],
9).
[60]
Theol. Plat., XII, 2, Bâle, p. 201, R. Marcel, II, p. 268-269.
[61]
Theol. Plat., XV, 11, Bâle, p. 350, R. Marcel, III, p. 64. Ficin parle ailleurs de l’idée
comme d’un édifice incorporel fabriqué par l’âme (
ædificia fabricat incorporea),
Theol. Plat.,
VI, 2, Bâle, p. 159, R. Marcel, I, p. 229.
[62]
Theol. Plat., VIII, 10, Bâle, p. 196-197, R. Marcel, I, p. 319.
[63]
Theol. Plat., XI, 3, Bâle, p. 242, R. Marcel, II, p. 98.
[64]
Theol. Plat., V, 15, Bâle, p. 152-153, R. Marcel, I, p. 215
sq., XII, 5, Bâle, p. 276-277,
R. Marcel, II, p. 177 et, XII, 7, Bâle, p. 280-281 et 283, R. Marcel, p. 188 et 192.
[65]
Theol. Plat., XI, 3, Bâle, p. 241, R. Marcel, III, p. 101.
[66]
Theol. Plat., XI, 2, Bâle, p. 240, R. Marcel, I, p. 94.
[67]
Theol. Plat., VIII, 16, Bâle, p. 201, R. Marcel, I, p. 329.
[68]
Theol. Plat., XV, 15, Bâle, p. 356, R. Marcel, III, p. 79.
[69]
Ennéades II, 5 [25]. On pourra consulter sur ce traité le commentaire de Jean-Marc
Narbonne (PLOTIN,
Traité 25, intro. trad. comm. et notes par J.M. Narbonne, Paris, Cerf, 1998).
[70]
Ennéades VI, 1,26. Le traité IV, 7 réfute aussi cette thèse d’inspiration stoïcienne.
[71]
Theol. Plat., VIII, 15, Bâle, p. 200-201, R. Marcel, I, p. 325.
[72]
Theol. Plat., VIII, 16, Bâle, p. 200, R. Marcel, I, p. 328. Il s’agit ici de la volonté de
l’âme, mais on trouve une formule très semblable pour l’intelligence (de l’âme, évidement)
elle-même quelques pages avant («
cum aliquid velle se vult, et vult quod velit se velle atque
eadem ratione deinceps »,
Theol. Plat., VIII, 15, Bâle, p. 199, R. Marcel, I, p. 325).
[73]
Theol. Plat., X, 8, Bâle, p. 237, R. Marcel, II, p. 87. La traduction de Marcel ne nous
semble ici guère convenable.
[74]
Theol. Plat., XIV, 10, Bâle, p. 326, R. Marcel, II, p. 294.
[75]
Theol. Plat., XIII, 2, Bâle, p. 290-291, R. Marcel, II, p. 211.
[76]
Cette distinction est faite en
Theol. Plat., XI, 3, Bâle, p. 244, R. Marcel, II, p. 103.
[77]
Marsile Ficin et l’art, éd. cit., p. 86.
[78]
Cf. P. CAYE,
Empire et décor. L’architecture et la question de la technique à l’âge
humaniste et classique, Paris, Vrin, 1999, et notre recension dans le
Bulletin bibliographique
et critique de la Renaissance n
o 1,
Archives de Philosophie, 2001/1, p. 23-25.
[79]
Theol. Plat., XIII, 3, Bâle, p. 297-298, R. Marcel, II, p. 227-229.
[80]
«
Sicut vult, ita intelligit et existit », écrit Ficin résumant Plotin (
Theol. Plat., II, 12,
Bâle, p. 109-110, R. Marcel, I, p. 114-115). Sur ce texte, cf. note
supra.
[81]
Theol. Plat., X, 4, Bâle, p. 228-229, R. Marcel, I, p. 69-70.