Le Courrier des pays de l'Est 2008/2
Le Courrier des pays de l'Est
2008/2 (n° 1066)
106 pages
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Colloque«1968 vu aujourd’hui à Prague et à Varsovie » Séminaire-débat du Club Grande Europe, Paris, 31 mars 2008

1 Ce séminaire, dont le thème était une idée de Véronique Soulé du journal Libération, membre du Club, s’est déroulé en présence de Jakub Patocka, rédacteur en chef de la revue politique et littéraire, Literarni Noviny, qui a joué un rôle phare en 1968 en Tchécoslovaquie, tirant à l’époque à 250 000 exemplaires, et qui a retrouvé sa place dès 1990 dans le paysage politico-intellectuel tchèque. Etait là également Alexander Smolar, président de la Fondation Batory à Varsovie, et, pour sa part, témoin direct des événements qui ont eu lieu cette même année en Pologne.

2 J. Patocka a ouvert la séance en rappelant les débats que cette période continue à susciter quarante ans plus tard.

3 D’emblée, deux questions ont été posées : comment ces événements sont-ils perçus aujourd’hui et, par ailleurs, « l’autocélébration par les acteurs de 1968 » n’est-elle pas en train de l’emporter sur la réflexion à mener sur des faits historiques. Tout de suite, l’accent a été mis sur les différences entre les mouvements à l’Est et à l’Ouest : remise en cause du statu quo existant sur le continent européen, quête assidue d’une identité « européenne » ; remise en cause du conservatisme et du consumérisme à l’Ouest, alors qu’à l’Est les jeunes avaient soif de consommer, mais étaient en butte aux mêmes conservatismes. Le slogan « Elections, piège à cons !», scandé à Paris, ne pouvait pas être repris dans un pays où les consultations populaires étaient une mascarade et où la présence de quatre partis et de diverses associations et organisations sociales ne faisait pas illusion puisque tous étaient placés sous la houlette du Parti communiste. Si à Paris l’« enchantement révolutionnaire » faisait de nombreux adeptes, à Prague et à Varsovie n’était-on pas, déjà, dans la phase du « désenchantement post-révo-lutionnaire » ?

4 J. Patocka, âgé de 16 ans en 1989, rappelle que pour étudier cette période, il n’avait d’autres outils que la mémoire des autres et les documents disponibles.

5 Or, ces événements restaient enfouis « dans la mémoire d’un désastre » collectif et ce n’est que plus tard qu’une réinterprétation a été engagée peu à peu par la « propagande néolibérale », qui se poursuit encore aujourd’hui.

6 Les débats portent sur la nature du régime après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les troupes soviétiques en août 1968, sur les erreurs d’Alexander Dubcek et des autres dirigeants communistes~réformateurs, sur les tentatives de négociations avec l’occupant soviétique bien décidé à faire rendre gorge à ces hérétiques tchécoslovaques qui rêvaient d’un mariage entre le socialisme et la démocratie... Un rêve que, dans les rues, la population a perpétué un certain temps, en scandant les noms des hommes de ce Printemps écrasé par les colonnes des armées « des pays frères » venues « dans leurs roulottes d’acier », selon les paroles de la chanson « Petit frère, ne pleure pas !» du poète Karel Kryl.

7 C’est dans ce contexte de relecture des événements de 1968 que Literarni Noviny décida, en 2007, d’intervenir dans le débat « en déterrant des pièces de la mythologie nationale », à savoir deux textes majeurs de l’époque, l’un de l’écrivain Milan Kundera, paru dans les pages du périodique et l’autre du dramaturge Vaclav Havel, publié par la revue culturelle Tvar (Visage). Or, ces deux personnalités voyaient les choses très différemment. Le premier avait une approche romantique et nationaliste, tandis que le second était plutôt pragmatique et libéral ; en particulier, il ne souscrivait pas du tout à l’idée de M. Kundera selon laquelle « on allait voir apparaître (une fois la liberté d’expression reconnue) une société nouvelle ».

8 Pour lui, il fallait, au contraire, établir une filiation avec les forces vives du système démocratique d’avant 1938.

9 Alexander Smolar a rappelé, à son tour, ce que fut le mois de mars 1968 en Pologne : la censure d’une pièce de théâtre d’Adam Mickiewicz, pour les allusions antisoviétiques qui y étaient contenues, provoqua des manifestations estudiantines dans les universités, suivies d’arrestations.

10 Mais l’antisémitisme et les expulsions ou « départs volontaires » des juifs constituaient une autre face sombre de ce printemps polonais, qui voyait s’affronter, dans la lutte pour le pouvoir, deux générations d’hommes politiques. En même temps, on a vu émerger un l’élément novateur dans le discours des opposants − par ailleurs silencieux sur la façon dont le pouvoir traitait leurs compatriotes d’origine juive −, avec son glissement vers la défense des droits de l’homme.

11 Mais pas sur une base idéologique, comme à l’Ouest, où l’on se référait à Marx, à Gramcsi ou encore à Rosa Luxembourg.

12 Ceci étant, A. Smolar a mis le doigt sur une différence énorme entre les deux pays : en 1968, « on y croyait encore à Prague, mais plus du tout à Varsovie » !

13 La Pologne attendait son Dubcek, disait-on à l’époque. Evoquant les réactions dans son pays à l’invasion de la Tchécoslovaquie en août, A. Smolar ne put mentionner que la distribution des tracts à l’automne de la même année et les regrets qu’exprima le général Jaruzelski, l’un des principaux protagonistes de l’écrasement du Printemps de Prague, à la télévision tchèque en… 2007 ! Mais les événements qui se sont déroulés en Pologne en mars 1968 sont eux aussi tombés dans l’oubli : ainsi, le président L. Kaczsynski les a évoqués dans trois de ses interventions, mais seuls 6 % des jeunes Polonais savaient à quoi il faisait ainsi référence. Dans le contexte récent du retour sur le passé orchestré par les partis populistes au pouvoir de 2005 à 2007 et d’une fatigue généralisée à l’égard de la transformation, selon A. Smolar, « la droite polonaise tente de déplacer le débat, de marginaliser les acteurs de cette époque, qu’ils appartiennent à la gauche ou soient des centristes libéraux. Ainsi, Adam Michnik (l’un des principaux responsables de l’opposition sous le régime communiste et aujourd’hui rédacteur en chef du plus grand quotidien polonais, Gazeta Wyborcza) n’a pas été invité à la célébration officielle du 40e anniversaire des événements de 1968 en Pologne ».

14 Le modérateur des débats, Jacques Rupnik, évoque à ce propos le souvenir d’un colloque organisé par le Sénat français à l’occasion du 30e anniversaire du Printemps de Prague, en 1998. Il avait alors été « boudé » par l’ambassade de la République tchèque, au motif qu’il n’y avait aucune raison de commémorer « une période de combat entre communistes », alors même que le président Havel avait tenu à y être présent au travers d’une déclaration écrite. A ce propos, quelqu’un a rappelé, dans la salle, qu’en 1999, lors des cérémonies célébrant le 10e anniversaire de la chute du mur, à Berlin, si G. Bush père, Margaret Thatcher et Helmut Kohl étaient présents, il n’y avait aucun représentant de la RDA disparue, mais qu’en revanche, à Prague, Lech Walesa était le seul invité étranger aux manifestations officielles commémorant le 10e anniversaire de la « révolution de velours ».

15 En conclusion, J. Patocka, tout en se réjouissant de l’intérêt que suscite la réédition des textes rédigés en 1968 par M. Kundera et V. Havel, exprime le souhait que le débat ne se cantonne pas à l’analyse « du passé, autour des liens avec les communistes », mais qu’il incite à une réflexion sur l’actualité de 2008, à savoir le détricotage des systèmes de santé et de protection sociale. De son côté, A. Smolar estime qu’il est normal et légitime d’avoir un débat sur le « passé communiste », ajoutant, malicieusement, « qu’il y a encore bien des gens qui reprochent aux Tchèques d’avoir détruit l’Empire autro-hongrois »!

16 Il a poursuivi son intervention en racontant qu’Eduard Gierek, ancien chef du Parti ouvrier unifié polonais dans les années 1970 et sans doute influencé par son passé de mineur dans le Nord de la France, était à peu près le seul à se qualifier de « communiste ».

17 En règle générale dans les pays de l’Est, en effet, on était « membre du Parti, un point c’est tout ».

18 Jaroslav Blaha

Notes de lecture L’empire au miroir.Stratégies de puissance aux Etats-Unis et en Russie Didier Chaudet, Florent Parmentier, Benoît Pélopidas Librairie Droz, Genève-Paris, 2007,246 p.

19 Qu’on ne s’y trompe pas, l’évocation du film La Guerre des étoiles dès l’introduction de ce brillant essai ne doit pas laisser croire que sa lecture relève du divertissement. Les trois auteurs, doctorants à Sciences Po Paris − Benoît Pelopidas est également rattaché à l’Université de Genève− proposent un panorama de la vie politique aux Etats-Unis et en Russie, vu par le prisme du néo-conservatisme et du néoeurasisme, ce dernier étant moins bien connu en France que le premier.

20 En décortiquant très finement les influences respectives de ces deux courants sur les mondes politiques américain et russe, les auteurs fournissent au lecteur une précieuse grille de lecture des événements contemporains, comme l’intervention américaine en Irak qui trouve ses origines dans l’« obsession personnelle » du néoconservateur Paul Wolfowitz dans la seconde moitié des années 1970.

21 L’exposé de la « généalogie » de chacun des deux courants met en lumière la filiation, la tradition et les ruptures dans lesquelles ils s’inscrivent depuis la fin du XIXe siècle pour la Russie et les années 1930 pour les Etats-Unis.

22 La trajectoire des « néoconservateurs » est singulière puisqu’un bon nombre d’entre eux basculent de la gauche à la droite dans les années 1970. Leur rupture avec le reste de la gauche est totalement consommée sous J. Carter. Quant à l’eurasisme, il finit par se rapprocher du bolchévisme alors que rien ne les y préparait, lorsque la Révolution éclate. Les deux courants ont, par ailleurs, surmonté des périodes historiques qui auraient pu les faire disparaître, comme la Seconde Guerre mondiale pour l’eurasisme. Les auteurs détaillent leur montée en puissance auprès des décideurs politiques, ces dernières années, avec notamment le rôle important joué par les médias (Weekly Standard et Zavtra) et les think tanks pour les néoconservateurs mais aussi, dans une certaine mesure, pour les néoeurasistes.

23 Un certain nombre de parallèles entre les deux mouvements sont nettement identifiés, tout comme les oppositions. En premier lieu, la Russie et les Etats-Unis sont des fédérations, ce qui, selon les auteurs, est compatible avec les caractéristiques de l’empire. Par ailleurs, le rôle de la religion, (vision spiritualiste et religieuse chez les eurasistes et facteur d’ordre irremplaçable pour les néoconservateurs) fait partie de ces points de rapprochement.

24 Leurs positionnements vis-à-vis de l’islam sont, en revanche, très divergents puisque les néoeurasistes considèrent les peuples musulmans comme des alliés naturels et que, de plus, ces derniers sont séduits par le discours néoeurasiste. Mais la différence fondamentale entre néoconservatisme et néoeurasisme s’articule autour de la notion d’empire que les auteurs s’emploient à disséquer, ce qui les conduit naturellement à forger leur propre définition dont les caractéristiques essentielles sont une expansion indéfinie de sa domination sur un territoire auquel sont imposés la paix, la volonté de transformation du monde et un projet associatif.

25 Une fois posés ces critères, les auteurs constatent que l’emploi du terme empire est à utiliser avec précaution : « la campagne de démocratisation entreprise par les Etats-Unis est a priori territorialement indéfinie bien que stratégiquement sélective, cela rapproche la stratégie américaine du modèle impérial alors que le projet néo-eurasiste n’y accède même jamais ». Dans le cas russe, ils lui préfèrent le nom d’hegemon régional, au sens où « sa sphère d’extension maximale est a priori délimitée au monde de la steppe ». Cela ne signifie pas pour autant que la Russie soit exempte de toute ambiguïté puisqu’elle « ne prétend pas dépasser sa sphère régionale mais se pense comme un chef de file d’un mouvement qui pourrait en dépasser ses frontières ».

26 La confrontation des idées des deux mouvances aux réalités des politiques étrangères des Etats-Unis et de la Russie en Turquie, en Asie centrale et au Moyen-Orient révèle des ambiguïtés et des contradictions. Côté russe, les idées néoeurasistes tiennent davantage de la volonté hégémonique de défense de son pré carré que de la dimension proprement impériale. Mais ce sont les Etats-Unis qui semblent être les plus déchirés entre ignorance de l’autre et messianisme démocratique. Ainsi, en Ouzbékistan et au Tadjikistan, s’exerce « une volonté hégémonique des néo-conservateurs plus qu’un souci de démocratiser la région ». Les auteurs soulignent que la politique actuelle des Etats-Unis est « aux antipodes de la dynamique impériale authentique » et qu’ils font preuve d’une quasi-incom-pétence en Asie centrale, en ayant négligé le caractère autoritaire des régimes de cette zone. Or, toujours selon les auteurs, l’importance prise par les mouvements islamistes radicaux est liée à l’existence de ces pouvoirs forts. Aussi est-il légitime de se demander si une partie des inquiétudes que peut susciter la politique étrangère américaine ne provient pas du hiatus entre les idées qui la sous-tendent et sa mise en œuvre.

27 Hélène Rousselot
Doctorante à l’EHESS

Histoire de l’Estonie et de la nation estonienne Jean-Pierre Minaudier L’Harmattan & ADEFO, collection Bibliothèque finnoougrienne, Paris, 2007, 402 pages

28 Comment peut-on être Estonien ? Ou plutôt comment les Estoniens en sont-ils arrivés à se revendiquer en tant que nation, en dépit des − ou grâce aux − occupations étrangères successives ? Et que recoupe le terme de nation dans un pays dont près de 30 % des habitants appartiennent à la minorité russophone, arrivée pendant la période soviétique ? Jean-Pierre Minaudier s’empare de ces questions avec vitalité et livre dans son ouvrage des réponses documentées et stimulantes. Ce professeur d’histoire, chargé de cours à l’Inalco (section estonien), va au-delà de la simple synthèse des livres existants sur le sujet, publiés en estonien, en anglais, en allemand et en français. Un tel exercice − plus vaste qu’il n’y paraît − aurait déjà eu le mérite de mieux faire connaître ce väikerahvas (petit peuple), expression par laquelle les Estoniens se définissent en permanence.

29 L’auteur donne aussi un sens et une âme à cette « étrange et fascinante aventure collective » que fut l’émergence de la nation estonienne et à la lutte pour sa survie.

30 Des premières traces d’occupation humaine, vers 9000 ans av. J.C., dans ce qui allait devenir l’Estonie, sur le littoral oriental de la Baltique, à l’entrée de cet Etat dans l’Union européenne, en mai 2004, le lecteur suit la destinée d’un peuple « perpétuellement en proie à l’angoisse de l’inexistence ». La langue est son creuset, sa raison d’être. Pour les Estoniens, note Jean-Pierre Minaudier, la nation estonienne est avant tout « une communauté linguistique et culturelle, ce qu’on appelle parfois chez nous, à l’allemande, une Kulturnation».

31 Une nation qui, bien qu’elle se proclame finno-ougrienne, en référence à la famille linguistique à laquelle appartient l’estonien, et se réclame volontiers de leurs traits communs avec les Nordiques, a beaucoup emprunté à l’Allemagne. « Une Allemagne plutôt septentrionale et protestante », comme le souligne l’auteur, dont l’influence fut véhiculée par l’élite germanophone ayant dominé la région du XIIIe au début du XXe siècle.

32 Si l’indépendance estonienne fut acquise un peu par hasard, en 1918, elle put s’appuyer sur « un siècle de travail sur un plan presque purement culturel ». Le « petit peuple » se sentait mûr, prêt à assumer ce nouveau statut acquis tardivement, contrairement à d’autres nations ayant franchi ce cap trop tôt. Ce qui explique, d’après l’auteur, pourquoi les tentatives de russification ultérieures échouèrent.

33 Bien qu’éprouvant une sympathie évidente pour le peuple estonien, Jean-Pierre Minaudier n’hésite pas, comme une nouvelle génération d’historiens du cru, à écorner quelques mythes entretenus jusqu’à aujourd’hui dans des ouvrages historiques ou des récits littéraires. Il raconte comment le passé a pu être déformé ou magnifié au nom de cette construction identitaire.

34 Ainsi en est-il de la surestimation, par le mouvement national des XIXe et XXe siècles, de la période ayant précédé la croisade germano-danoise, achevée dans les années 1220, et de la résistance aux chevaliers porteglaive. Cet épisode lointain fut aussi exploité, du temps de l’URSS, par les auteurs estoniens proches du régime pour mettre en avant l’aide que les Russes avaient alors apportée aux tribus baltes...

35 En voie de disparition progressive au sein de l’Union soviétique, les Estoniens de souche, aujourd’hui au nombre de 920 000 environ, doivent désormais régler le « casse-tête » de l’intégration de la minorité russophone, restée après le retour à l’indépendance (1991). L’auteur campe bien le décor : sentiment d’exclusion, handicap social, tensions autour du système scolaire, exploitation du problème par la Russie, poids du passé. « La rancune, écrit-il à l’intention des Estoniens, est la pire des conseillères, d’autant qu’inévitablement, et même si c’est injuste, les minoritaires apparaîtront toujours comme des victimes aux yeux de l’opinion publique internationale ».

36 Antoine Jacob
Journaliste

 

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« Entendu et lu », Le Courrier des pays de l'Est 2/2008 (n° 1066), p. 95-100.
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