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Devenir

2006/2 (Vol. 18)


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Myriam David, psychiatre de formation psychanalytique, et pionnière de la santé mentale des jeunes enfants, de la formation aux professionnels de la petite enfance, du placement familial, des soins psychologiques aux familles à domicile, chercheuse clinicienne sur la carence de soins maternels et sur les interactions mère bébé, collaboratrice de Bowlby et initiatrice des changements dans les pouponnières françaises, est morte à Paris, le 28 décembre 2004.

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Dans le service de l’hôpital Bichat, dans le XVIIIe arrondissement où je travaille, les internes en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, ne connaissaient pas son nom, même si beaucoup de professionnels de la pédopsychiatrie connaissaient, eux, son œuvre. Myriam ne faisait certes pas partie des vedettes connues et reconnues de la psychopathologie du bébé ; elle ne parlait pas volontiers d’elle-même, et détestait se mettre en avant. Elle a relativement peu écrit, est très rarement passée à la télévision – il y a fort longtemps et fort courageusement sur l’enfant maltraité – et n’a accordé que très peu d’interviews sur son passé personnel et professionnel (interview pour Devenir, qu’elle a mis quatre ans avant d’accepter sa parution ; interview avec Jean Cartry, en 1998, qui n’est paru qu’après sa mort, dans Lien social, n? 736-13, janvier 2005). Elle a participé à quelques films pour les professionnels, dont « Monique ou la Carence de soins maternels », réalisé par Geneviève Appell et signé Roudinesco et Appell.

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A l’occasion de sa disparition, il est sans doute important de rappeler combien son influence fût majeure dans le développement de la psychiatrie du jeune enfant, et combien cette influence a été méconnue. Cette méconnaissance a été partagée par un groupe de femmes, médecins ou psychologues, de formation pédiatrique et psychanalytique, proches les unes des autres mais d’esprit indépendant, intéressées à la réalisation d’une recherche clinique méthodique, ouvertes aux influences anglo-saxonnes, et qui toutes ont travaillé, après la guerre, sur la question de la séparation, de la carence et des relations parents-enfants précoces : Jenny Aubry, la patronne, Marcelle Geber, la collègue, qui étudiera avec Ainsworth la séparation, et les relations mère-enfant en Afrique, et surtout Geneviève Appell, la collègue et amie. On pourrait sans doute rattacher à ce groupe Janine Noël, qui travaille avec Michel Soulé à la Guidance infantile du boulevard Brune, avec des familles qu’on n’appelait pas encore « à difficultés multiples », mais « difficiles ». Si Michel Soulé et Jeannine Noël essaient alors de travailler avec l’Assistance Publique et le centre de Denfert-Rochereau, ce qu’aucun de leurs collègues ne faisait alors, ils ne connaissent pas encore Myriam David ni Geneviève Appell. Ils les rencontreront plus tard, et Michel Soulé apportera une aide importante à Myriam David pour qu’elle se décide à entreprendre et puis à finir son livre majeur sur le placement familial.

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Myriam David est aussi une des figures de la résistance et de la déportation. Elle a profondément été influencée, dans sa carrière et ses recherches, par son expérience, médecin et déportée à Auschwitz, ce qui lui donnera une singulière sensibilité à ce que les institutions pour enfants peuvent avoir de carcéral et de déshumanisant. Ce qu’un Bruno Bettelheim appliquera à l’autisme, Myriam David l’appliquera aux pouponnières, et aux soins à donner aux familles avec des parents malades mentaux, de façon à éviter aux enfants des maltraitances et des carences, mais aussi des placements et des séparations en urgence. Myriam David avait tôt dans sa vie perdu sa mère, et cela, bien sûr, doit avoir contribué à sa sensibilité à la dimension de l’attachement, de la solitude et de la dépression.

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Née en 1917, elle poursuit des études de médecine lorsque la guerre éclate. Après avoir été nommée à l’externat des Hôpitaux de Paris (1938), elle est nommée externe à Bichat en 1940. Les internes et les seniors sont aux armées, ou fuient Paris au moment de l’exode. Myriam est la nuit dans les gares, accueillant les réfugiés. A l’hôpital, il reste les externes femmes, les étudiantes et les médecins stagiaires étrangers. C’est eux qui font tourner l’hôpital et qui seront poliment remis à « leur place » lorsque les internes, les chefs de cliniques et les patrons rentreront. En 1942, elle passe sa thèse de médecine sur les néphrites aiguës chez l’enfant. Bientôt, les médecins juifs ne peuvent plus exercer. Elle rejoint alors le sud de la France, et rentre dans le réseau Combat. Dans l’interview qu’elle a donné pour Devenir, en 1991, elle dit qu’elle fût arrêtée « presque tout de suite ». En fait, elle s’occupe pendant plus d’un an et demi de logistique, sur deux régions, sud et nord. Jean de Bénouville la décrit alors : « Cheveux raides, sans apprêts, visage lisse, on eût dit une anarchiste russe, mais elle avait la capacité de ne pas attirer l’attention ». Elle s’occupe de forger des papiers d’identité qui puissent tenir face à une enquête de la Gestapo. Cette jeune fille de 23 ans assume cette lourde responsabilité, avec la rigueur qui toujours sera la sienne, la capacité à entraîner, à amener les gens au-delà de ce qu’ils croient pouvoir faire, le rappel sans culpabiliser à ce qui doit être fait.

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Arrêtée en décembre 1943, elle est torturée. « Les mots manquent pour dire ce qu’est la terreur, être acculée, complètement impuissante, n’être plus qu’une boule d’angoisse ». (Interview à Devenir, 1994) Elle est déportée à Auschwitz-Birkenau, avec sa sœur. Elle en reviendra en Juin 1945. Myriam David a toujours trouvé très difficile de s’exprimer sur son expérience du camp. Juste avant sa mort, pleine de projets, elle commençait à le faire, à deux voix, avec une autre psychanalyste, elle aussi résistante et déportée, Rosine Crémieux. De cette expérience, et des liens avec son travail et ses recherches ultérieures dans le champ de la petite enfance, Myriam David parlera cependant, de façon inopinée, publiquement, dans le colloque du Symposium de l’Association Pikler Loczy Lóczy à Budapest, dans cette institution pour enfants abandonnés qui réussit à rester humaine, et cette prise de parole reste bouleversante pour ceux qui y ont assisté.

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Après son retour, en 1946, elle saute sur l’occasion d’aller se former aux USA, grâce aux bourses de l’aide Alliée à la Résistance française, d’abord chez Léo Kanner, l’un des descripteurs de l’autisme infantile, à l’hôpital John Hopkins (Myriam David y passe 6 mois), puis à la Judge Baker Guidance Clinic de Boston (qui s’occupe d’enfants d’âge scolaire et d’adolescents). Au James Jackson Putnam Children Center, elle est en supervision avec Beata Rank, qui lui donne le sentiment de comprendre ce qu’elle a vécu. Dans ce centre (pour les enfants de un à quatre ans), elle trouve un modèle de travail enthousiasmant avec les familles et les jeunes enfants, associant le traitement intensif psychothérapique avec les enfants, l’aide individuelle et de groupe aux parents et la supervision. En 1950, Jenny Aubry-Roudinesco, rencontrée aux USA, lui propose de prendre en charge la recherche sur les effets de la carence de soins maternels à la pouponnière Parent de Rosan, ce qui se poursuivra en 1955 par une recherche en collaboration avec John Bowlby, à la pouponnière Amyot. Myriam David et Geneviève Appell se rendent à trois reprises à la Tavistock Clinic de Londres, mais aussi à Paris, aux USA, à New Haven (Connecticut), à Palo Alto, en Californie, et ailleurs lors de séminaires. Grâce au soutien de Bolwby, elles obtiennent un financement de l’OMS et continuent la recherche jusqu’en 1962. Elles suivent les enfants à domicile jusqu’à l’âge de quatre ans, dans un mode de recherche alors très rarement réalisé. La pouponnière Parent de Rosan était l’annexe du Dépôt central qui se trouvait lui à Denfert-Rochereau. A Parent de Rosan, Myriam a ressenti un choc immense à la vue du désespoir de ces enfants séparés, carencés, et tout lui a rappelé l’impuissance et la douleur de ce qu’elle a vécu au camp. « Je n’admets pas qu’on feigne d’ignorer… c’était bouleversant et stupéfiant de découvrir la résistance des professionnels de toutes catégories à reconnaître l’existence et la gravité des carences institutionnelles et des brutales pratiques de séparations » (Devenir, 1994). Cela conduit Myriam David à travailler avec les services qui s’occupent du bébé, avec la PMI, créée en 1945, avec les assistantes sociales, autour de la technique du Case-work, puis à créer, en 1975, une unité de soins spécialisés à domicile pour jeunes enfants grâce à la Fondation Rothschild, et avec l’aide de Serge Lebovici, pour mettre en pratique les techniques efficaces observées à Boston, de façon à prévenir ou à aménager les séparations entre parents et enfants. En 1966, elle fonde aussi un service de placement familial thérapeutique, puisque toutes les séparations ne peuvent être évitées, mais elles doivent alors être préparées et accompagnées. Myriam David écrit le livre qui reste la référence sur le sujet, dans lequel elle décrit la clinique de ces placements, chez les enfants, les familles et les professionnels.

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Très peu de psychiatres d’enfants et encore moins de psychanalystes s’occupaient à l’époque, en France, dans les années 1960-1970, de très jeunes enfants, de carence et de séparation, de travail en équipe, de liens avec la Protection Maternelle et Infantile (PMI) et l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE), de formation des équipes, de recherche-action, de dépression de l’enfant en pouponnière, d’interventions thérapeutiques parents-enfants, de troubles de la parentalité. Presque personne ne lisait la littérature anglo-saxonne, ne connaissait Bowlby et la théorie de l’attachement, n’entreprenait de recherche clinique méthodologiquement rigoureuse. Dans le cadre de cette étude, Myriam David et Geneviève Appell découvrent l’intérêt d’analyser les observations du comportement du bébé dans son milieu de vie naturel, sous l’angle de ce qu’on n’appelait pas encore les interactions parent-enfant. Ce sont véritablement elles, bien avant l’avènement de la vidéo, qui découvrent en France la nature, la richesse et la spécificité du système interactif qui se noue, dans chaque dyade, entre mère et bébé. A cet égard, Myriam David est sans doute la pionnière de la psychiatrie du bébé en France, et de la recherche clinique dans ce domaine, où l’ont suivie Serge Lebovici, Michel Soulé, Léon Kreisler, pour ne citer que quelques-uns. On mesure l’ampleur du rôle de Myriam David et de Geneviève Appell et de la méconnaissance dont elles ont été l’objet, quand on pense aux recherches-action, qu’elles ont menées à la pouponnière de Parent de Rosant et à la pouponnière Amyot, mesurant le nombre de contacts des bébés et le nombre d’intervenants, et les mettant en rapport avec la dépression et le retrait de l’enfant, ce que Myriam a décrit alors, et la première, comme le « comportement vide ». Ce qui était recherche pionnière, basée sur des faits recueillis de façon rigoureuse est devenu le quotidien du pédopsychiatre, qui sort de son cabinet, fait de l’intervention indirecte, s’appuie sur le développement précoce, utilise les soins à domicile, et tente d’intervenir tôt, dans un travail de partenariat avec la PMI, les crèches et les maternelles, les maternités.

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On mesure combien Myriam David a été une pionnière de la santé mentale précoce en France, de la recherche clinique, de la psychiatrie du bébé, de la clinique des institutions et de la façon de les mobiliser et de les faire vivre loin de l’indifférence à leur objet.

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Myriam David a été peu reconnue, dans l’ampleur de sa contribution, théorique, clinique et pratique, sauf par les nombreuses familles et « familles professionnelles » dont elle s’est occupée. En témoignaient la foule et l’émotion de ceux qui l’ont accompagnée au Père-Lachaise, le 5 janvier 2005. Elle a reçu de l’association mondiale de santé mentale du jeune enfant, la WAIMH, un hommage auquel elle a été sensible, en 2002, à Amsterdam, mais qui ne suffit pas à rendre justice à l’importance de la femme, de la vie et de l’œuvre.

Merci à Genevière Appell de ses précisions et de ses corrections sur la biographie personnelle et professionnelle de Myriam David.


Références

  • 1 –  Entretien avec Myriam David, Devenir, 1994, 6 (3) : 55-64.
  • 2 –  Contribution de quatre femmes françaises à la reconnaissance de la carence de soins maternels au lendemain de la deuxième guerre mondiale en France. Thèse de médecine, 2004 : Romain Dugravier, faculté de médecine X Bichat, Denis Diderot Paris VII.

Notes

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Chef du service de pédopsychiatrie, policlinique Ney, Hôpital Bichat Claude Bernard, AP/HP Paris.

Président-élu de la World Association for Infant Mental Health (WAIMH).


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