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L’Espace géographique

2001/2 (tome 30)

  • Pages : 96
  • ISBN : 9782701129204
  • DOI : 10.3917/eg.302.0165
  • Éditeur : Belin

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Introduction

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Les particularismes d’une ville ne sont souvent que la localisation spatiale et temporelle de caractéristiques propres à tout espace urbain. L’urbanité, parce qu’elle se situe au-delà des configurations particulières étudiables ici ou là, est donc en partie analysable à l’aide de modèles. « Représentations schématiques de la réalité élaborées en vue d’une démonstration » (Peter Haggett, 1965), ces construits théoriques sont toutefois élaborés dans un rapport fragile et ambigu avec la réalité qu’ils cherchent à modéliser. Au sein de chaque matière, ce rapport est en partie historiquement déterminé. Il dépend des fondements épistémologiques sur lesquels les disciplines se basent. Il dépend également des outils d’analyse développés par chacune d’elles. Ceci explique que le même concept soit approché de façons parfois radicalement différentes par les sciences humaines et au sein de celles-ci par la géographie et l’économie.

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Cependant, en dépit d’escarmouches répétées entre géographes et économistes spatiaux (Krugman, 1992 ; Martin, 1999), les échanges entre les deux disciplines se multiplient. Des géographes comme Y. Papageorgiou ou D. Dendrinos travaillent avec les économistes ; des économistes comme M. Beckman ou J. Thisse travaillent avec les géographes. Certes, toute la géographie n’est pas concernée, les géographes les plus enclins à se rapprocher de la science économique étant les géographes quantitatifs. Tous les économistes ne sont pas non plus concernés, ni même tous les économistes « spatiaux » ; les modèles de la nouvelle « économie géographique » (issus de la théorie du commerce international) ignorent pour l’instant les apports possibles des géographes. Si nous avons restreint le champ de notre étude aux modèles urbains, c’est d’ailleurs parce qu’ils représentent un des degrés les plus forts de convergence scientifique entre les deux matières. Si « l’histoire compte » dans les modèles urbains comme dans la nouvelle économie géographique (Krugman, 1993), les premiers cités présentent la particularité supplémentaire qu’en leur sein la géographie compte aussi : les modèles utilisés par la nouvelle microéconomie urbaine sont quasiment les seuls à introduire dans les équilibres de marché les positions relatives des agents. Ainsi, y compris dans l’étude des systèmes urbains (Fujita et al., 1999a), l’économie urbaine définit la ville comme un espace au sein duquel les individus interagissent spatialement. C’est l’existence au sein de cette littérature d’une interaction géographique qui justifie la focalisation de notre étude comparative sur le cadre et les travaux de la microéconomie urbaine [1][1] Nous utiliserons parfois le raccourci d’économie pour....

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Avant de commencer la comparaison des mécanismes de construction et de résolution des modèles intra-urbains en microéconomie urbaine et en géographie quantitative, une étude de leur positionnement est nécessaire. En nous demandant « Quel espace pour la ville ? », nous tenterons de situer ces approches modélisées par rapport à leur objet d’étude, mais aussi par rapport à leur matière. Nous nous concentrerons dans un deuxième temps sur la façon que chacune des disciplines a de caractériser la ville en nous demandant « Quelle ville pour l’espace ? ». Nous nous intéresserons d’abord à la délimitation des espaces étudiés par les modèles urbains — exercice d’autant plus important que la ville est un objet changeant aux contours intérieurs aussi bien qu’extérieurs relativement flous. L’objet d’étude étant cadré, nous analyserons, à la lumière des outils mis au jour, les principes qui sous-tendent les théories de la ville de chacune des disciplines.

Quel espace pour la ville ? (modéliser la ville)

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Puisque nous visons ici une approche comparée, il convient tout d’abord de construire nos objets d’étude, de les distinguer au sein de leurs disciplines respectives. Une approche comparée des modèles urbains suppose en effet que l’on soit à même d’étudier ceux-ci comme un tout, c’est-à-dire que l’objet de notre étude soit constitué. Ceci nécessite, entre autres, qu’apparaisse un corpus d’études dédiées à cet objet, la ville, et que celles-ci relèvent de problématiques spécifiques. Nous pourrons alors amorcer, sur une base méthodologique, une première comparaison entre les approches économiques et géographiques du fait urbain, au travers de la façon dont elles théorisent l’espace.

Une entrée tardive en tant qu’objet d’étude spécifique

La naissance d’une économie urbaine

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La science économique dans sa forme contemporaine ne s’est intéressée à la ville que sur le tard. Si, comme le remarque P. Dockès (1969), les économistes mercantilistes accordaient une place importante à l’espace, l’économie mathématisée qui s’est développée depuis L. Walras l’a ignoré jusqu’aux premières tentatives de K. Arrow et G. Debreu dans les années 1950. Pour ces auteurs, l’intégration de l’espace reste malgré tout un simple élargissement de la théorie des marchés généralisés : deux biens localisés en deux endroits ou considérés à deux moments distincts constitueraient ainsi deux biens différents. Toutefois, une telle analyse ne peut être que partielle car « il est impossible d’exprimer la valeur locale d’une marchandise éloignée à l’aide d’un taux de change qui serait à l’espace ce que le taux d’escompte est au temps : il n’existe pas d’axiome de dépréciation du lointain dans l’espace » (Ponsard, 1988).

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C’est, en fait, à la fin des années 1950 que l’économie intègre progressivement l’hétérogénéité de l’espace dans ses analyses. Sous l’impulsion de W. Isard, une science régionale voit tout d’abord le jour en lisière de la discipline. Mais elle serait restée marginale si ce développement ne s’était combiné à un renouvellement des programmes de recherche. Les conditions d’existence d’un équilibre général étant mathématiquement fondées depuis 1954, la nouvelle microéconomie travaille depuis trente ans sur les conséquences de l’existence d’hétérogénéité. Espace, temps, interactions entre agents sont en effet autant d’écarts à la situation de référence. « The most relevant explanations of the observed agglomeration of economic activity need to be based on some distortions of the market mechanism and, consequently, market outcomes are to be inefficient » (Ottaviano, Thisse, 2000). La levée de certaines hypothèses est ainsi autorisée, ouvrant la voie à de nouveaux champs d’étude auparavant impossibles (Starrett, 1978) [2][2] Remarquons qu’au-delà de la microéconomie urbaine,....

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Il reste cependant à légitimer, en économie spatiale, un travail spécifique sur la ville. Effectivement, « le passage de la ville, simple sujet d’enquête économique, à une catégorie économico-spatiale autonome, constitue une interrogation ouverte » (R. Camagni, 1992). C’est à la suite des travaux d’Isard (1956) qu’une théorie de la localisation s’est développée. Revenant sur les analyses de Von Thünen qui dataient de plus d’un siècle (1826), Alonso généralise en 1964 l’utilisation de la rente foncière urbaine, ouvrant la voie à toute une littérature dédiée spécifiquement aux problèmes urbains. Au-delà des externalités d’agglomération ou de l’intégration de coûts de transports, propres à l’économie spatiale, l’économie urbaine se distingue par son utilisation de la rente. Celle-ci permet de penser réellement l’espace au travers des calculs des agents qui intègrent dans leurs stratégies les positions respectives qu’ils occupent ou convoitent. Les modèles d’économie géographique élaborés dans le sillage de P. Krugman (1991) sont des modèles spatialisés, mais ils n’intègrent pas les positions relatives des agents dans l’espace. L’échelle à laquelle ils se placent enlève toute pertinence à une analyse aussi fine des logiques spatiales. Ce qui différencie l’analyse économique de la ville est ainsi l’introduction d’un bien absent des modèles spatiaux hérités du commerce international, le sol. À partir de là, les modèles reposent sur des mécanismes propres, puisque l’équilibre sur le marché de la terre intervient explicitement dans leur résolution.

L’apparition d’une géographie urbaine

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La géographie universitaire n’a longtemps fait aucune place à la ville comme centre d’intérêt spécifique. Comme le soulignent Ph. et G. Pinchemel (1983) au vu des annales des différents congrès internationaux de géographie, « there was a real division between geography and the city, a state of affairs that seems to have continued for a long period ». Ce n’est en effet qu’au congrès de Paris en 1931 que la géographie que l’on pourrait qualifier d’urbaine apparaît représentée plus que marginalement. Si l’on considère les problématiques originelles de la géographie française (les monographies régionales et l’interaction entre les hommes et le milieu naturel), un tel phénomène est largement explicable par le fait que, peu à peu, la ville s’est largement débarrassée des contraintes de son environnement. Or, jusqu’à la première guerre mondiale, il n’est pas concevable (pour la branche universitaire de la géographie) de publier une étude ne reposant pas sur le lien entre un lieu et son milieu. Ainsi, l’un des fondateurs de la géographie urbaine en France, R. Blanchard, écrit en préface à sa monographie sur Grenoble : « L’idée essentielle de cette étude est que l’origine et le développement de la ville sont explicables en termes de conditions physiques du site » (Blanchard, 1911).

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Toutefois, les concepts dont se serviront les géographes urbains sont apparus très tôt dans la littérature (Robic, 1989). En marge des courants « officiels », une pensée partiellement modélisée de l’espace urbain existe et les problématiques présentées par W. Christaller (1933) ou E. Ullman (1941) rappellent les textes de Reynaud (1841) ou de Levasseur (1889-1892). Mais le développement d’une géographie quantitative ne prendra véritablement son essor qu’après la seconde guerre mondiale. Le texte d’Ullman, « Théorie de la localisation des villes », ne trouve d’éditeur géographe qu’en 1959 dans les Readings in Urban Geography, et la première traduction anglaise de la thèse de Walter Christaller, Central Places in Southern Germany, n’est disponible qu’en 1966, soit trente-trois ans après sa parution originale. Certes, ces exemples portent plus sur l’interurbain que sur l’intra-urbain. Toutefois, pour ce dernier pan de la littérature, la bibliographie du texte d’Ullman est éclairante sur la répartition disciplinaire des contributions : les géographes y sont très largement sous-représentés. Il semble ainsi que ce soit la constitution d’un objet d’étude spécifiquement urbain qui ait longtemps freiné les géographes, plus enclins à laisser aux sociologues (l’école de Chicago) et aux historiens l’analyse du tissu urbain ou l’étude de son évolution.

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Cette association entre l’émergence d’un champ d’étude et la particularisation d’un outil ou d’une méthode d’analyse est particulièrement pertinente en géographie urbaine. L’irruption de la ville semble en effet aller de pair avec le développement de la modélisation. Afin de comprendre les faits de réseaux, que ne peuvent apprécier les analyses traditionnelles, de nouvelles pratiques sont nécessaires. Le développement d’une géographie théorique et modélisée débute ainsi avec l’analyse de la régularité des distributions spatiales. Si ce type de problématisation de l’espace semble être un très vieux compagnon de route des études géographiques de la ville, il est cependant resté marginal jusqu’à l’avènement dans les années 1950 d’une géographie analytique : « Quelques concepts essentiels d’aujourd’hui sont explorés au tournant des années 1900, tels ceux de réseau de villes et de centralité […] La notion d’interaction spatiale est donc présente, […] mais au total, le concept de centralité économique d’envergure régionale domine, laissant en friche la notion, et l’analyse, d’un réseau urbain hiérarchisé du type des places centrales » (Robic, 1989). Notons toutefois que la géographie urbaine reste essentiellement régionale : se limiter aux théories qui pensent la ville comme un objet géographique, « cela implique de s’interroger sur la signification de la ville, non comme système isolé, mais comme élément d’un territoire ou d’un système de villes » (Pumain, Robic, 1996).

Pour une théorisation de l’espace

Des espaces homogènes à particulariser

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«[…] A flat plain without any natural obstacle, without rivers or favourably situated ports, and with no political divisions carving the territory into distinct States », tel est l’espace décrit par Reclus (1895) et quelques autres géographes du xixe siècle. C’est sur un espace similaire que Christaller ou Lösch construiront la théorie des lieux centraux. Cette théorie, qui vise à rendre compte des régularités de l’espacement et des inégalités dans la taille des villes en fonction des principes d’organisation, a été testée à plusieurs échelles par Christaller, mais aussi par B. Berry (1967) sur les villes du Middle West américain, et beaucoup d’autres chercheurs. Si la théorie a été globalement validée (on constate des régularités plus grandes que ne le laissent entendre J. Hautreux et M. Rochefort, 1964), force est de reconnaître que les villes réelles n’offrent jamais une rigoureuse disposition géométrique. Faut-il alors rejeter toute la théorie sous prétexte que les zones d’attraction ne sont pas parfaitement hexagonales ? « En fait, le modèle spatial géométrique n’est attendu que sous l’hypothèse d’une homogénéité parfaite de la répartition du peuplement et des richesses. Cette condition n’étant pas généralement vérifiée, il faut tenir compte des variations observées dans l’environnement » (Pumain, 1995). Les modèles sur lesquels travaillent les géographes partent ainsi de régularités constatées dans plusieurs espaces particuliers pour en extrapoler des lois supposées s’appliquer dans un espace homogène (loi de diffusion, d’interaction, chorèmes). Ils sont ensuite confrontés aux distorsions rencontrées localement.

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Quant à l’espace de l’économie, s’il n’est plus ce « pays des merveilles sans dimensions » que W. Isard critiquait, il n’en demeure pas moins une coquille vide. Les villes auxquelles s’intéressent les modèles économiques sont linéaires, circulaires, bandes, autant dire des surfaces planes et vides. Ce sont les hommes qui vont particulariser ces espaces en leur allouant des activités spécifiques. Rares sont en effet les modèles qui, à l’instar de celui de M. White (1976), font dépendre l’équilibre urbain de caractéristiques propres au support sur lequel les activités se répartissent, ne serait-ce qu’au moyen d’un périphérique divisant l’espace en deux. Ainsi, les modèles polycentriques sont de façon quasi unanime issus des équilibres économiques et non de l’hétérogénéité de l’espace urbain. Dans l’article fondateur de M. Fujita et H. Ogawa (1980), la multipolarisation repose sur l’arbitrage des entreprises entre l’accroissement du coût du travail lié à une structure monocentrique et la diminution de la productivité des firmes lorsqu’elles sont éclatées dans l’espace. Ainsi, le seul point auquel sont généralement attachées des propriétés spéciales est le centre de la ville (du segment, du cercle, du rectangle) que les agents sont supposés préférer. Pour le reste, la position dans l’espace n’est qu’un élément dans un problème de maximisation à n dimensions. Cela ne veut pas dire que l’espace soit neutre, puisque les localisations sont liées par l’intermédiaire du marché de la terre, mais le support vierge que les activités humaines vont transformer en espace est, lui, homogène.

Pour une science spatiale normative ou positive ?

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Sous des apparences qui peuvent sembler relativement proches (des espaces homogènes au sein desquels se produisent des événements décidant de leur spécialisation), les deux disciplines entretiennent des rapports totalement différents avec les supports sur lesquels les théories sont construites. L’espace réel est à la source et au débouché des modèles urbains de l’analyse spatiale, tandis que les faits stylisés n’interviennent que comme référence dans l’introduction des articles d’économie urbaine. Plus que le rapport à l’espace, ceci révèle en fait une conception différente du rapport de la théorie à l’objet étudié. « Représentation schématique de la réalité élaborée en vue d’une démonstration » (Haggett, 1965), un modèle peut en effet servir plusieurs objectifs méthodologiques.

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La principale alternative, en amont de la modélisation, est entre le caractère positif ou normatif de la théorie soutenant le modèle. Ceci est clairement exposée par M. Fujita (1989) : « Many studies have revealed that strong regularities exist in the spatial structure of different urban areas. The task of a positive theory is to provide explanations for these regularities and to suggest testable hypotheses for further investigation. The existence of regularities does not necesseraly imply that the structure of the city is a desirable one. Hence, we shall also be interested in normative theory for identifying the efficient spatial structure and size of cities, and for suggesting means of achieving them. » La position qu’il défend ensuite pour la science économique est celle de Lösch (1954), qu’il cite : « No ! The real duty of the economist is not to explain our sorry reality, but to improve it. The question of the best location is far more dignified than the determination of the actual one. »

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Nous avons vu précédemment que les géographes tenaient compte des « variations observées dans l’environnement » au moment d’utiliser ou de construire leurs modèles. Cette posture méthodologique est parfaitement résumée par F. Durand-Dastès (1995), lorsqu’il évoque l’utilisation des résidus finaux qui sont censés refléter les spécificités de l’espace étudié. Dès lors, « le grand avantage des procédures modélisatrices est qu’elles permettent d’orienter les enquêtes et les monographies vers des cas particuliers ». L’idée que la modélisation permettrait de faciliter l’approche des phénomènes géographiques est d’ailleurs avancée dès 1959 par B. Berry, pour lequel « Observation is necessarily proceeded by the hunch or hypothesis which needs to be tested against reality, by problem orientation rather than by inventory ». Les débats autour de l’unicité des lieux et de leur réduction au sein des modèles (Schaefer, 1953 ; Bunge, 1962 ; Hartshorne, 1959) orientent ainsi la posture méthodologique des géographes vers une prise en compte plus importante de la réalité. Les modèles urbains des géographes seraient donc plutôt positifs tandis que ceux des économistes seraient normatifs. Si les deux disciplines théorisent l’espace urbain, elles n’utilisent pas les modèles dans les mêmes directions.

Construction des espaces théoriques

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Nous avons vu que les géographes et les économistes travaillaient sur des espaces homogènes. Nous nous intéresserons maintenant à la façon dont cet espace est formulé, construit.

La construction de l’espace théorique

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Sur la base des caractérisations émergeant de la littérature géographique et s’appuyant sur de solides références mathématiques, H. Beguin et J.-F. Thisse (1979) ont essayé de revenir sur cet espace homogène dont nous avons parlé plus haut. Leur but est de construire une axiomatique qui puisse couvrir l’ensemble des définitions élaborées pour l’espace. Les trois éléments qui constituent la base de tout espace sont un ensemble de lieux S, une mesure d(L) et une unité de surface m(A). Ces composantes permettent de définir un espace prégéographique, ou encore espace « absolu » (absolute space). Pour compléter la définition, il faut assortir cet espace d’un ensemble d’attributs décomposés en éléments simples. L’introduction de ces attributs transforme l’espace « pur » en un espace « relatif », puisque ce que contient l’espace est maintenant compris dans sa définition. Remarquons déjà que, d’une certaine manière, l’espace de l’économie urbaine est prégéographique. En effet, les attributs de chaque lieu seront déterminés après la résolution du modèle qui ne dépend que de présupposés sur le comportement des agents.

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Mais un deuxième point mérite d’être soulevé. « If the cardinal of set of places is finite, then the geographical space is discontinuous. […] The reader will verify that the choice of a particular representation often depends on the assumption made concerning the cardinality of the set of places. » À l’aune de cette remarque de H. Beguin et J.-F. Thisse (1979), les modèles spatiaux des économistes et ceux des géographes peuvent en partie être distingués.

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Dans l’espace utilisé par les économistes un nombre fini d’agents se localisent sur des surfaces données. Nous ne pouvons toutefois pas dire que cet espace est discontinu puisque l’espace économique est « pur » ex-ante et « relatif » ex-post. C’est en effet le choix des agents qui va déterminer les attributs du lieu et, parmi ces attributs, la taille des parcelles. Avant la résolution du modèle, l’espace ne possède aucun attribut ni aucune dimension. L’offre de rente correspond certes à un prix pour une surface, mais les différentes fonctions sont continues et, ex-ante, rien ne prédestine deux points contigus à appartenir à la même parcelle.

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De la même manière, l’espace géographique est discontinu ex-post. Mais du fait même de la nécessité de poser les attributs d’un lieu pour faire d’un espace un espace « géographique », la distinction entre ex-ante et ex-post n’a plus cours. Les études de diffusion, qui pourraient éventuellement travailler sur un espace continu, nécessitent ainsi une caractérisation de l’espace pré-géographique telle qu’il est nécessaire de scinder l’espace. Th. Saint-Julien (1995) précise que « pour un processus donné, on définit un champ de contact ou grille de probabilité. […] La zone étudiée est (ainsi) un espace uniforme divisé en une grille régulière avec une distribution uniforme des adoptants potentiels ». De même, dans une approche interactionniste de l’espace urbain, les quartiers sont les éléments de base des systèmes urbains et l’interaction spatiale est « née de l’émergence […] d’une quantification et d’une modélisation des relations entre unités géographiques (quartiers, bourgs, villes, régions, États, etc.) » (Pini, 1995). En posant quelques réserves du fait de méthodes de modélisation différentes, l’espace économique apparaît ainsi continu tandis que l’espace géographique serait lui discontinu.

Holisme et individualisme méthodologique en « science spatiale »

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Les distinctions relevées ci-dessus ont de profondes racines épistémologiques. Globalement, le fait que l’espace urbain de l’économiste soit « continu » et que celui du géographe soit « discontinu » se retrouve dans le niveau micro ou macrospatial de l’approche théorique. C. Baumont et J-M. Huriot (1996) opposent ainsi « le regard microéconomique » au « point de vue macrogéographique ». Cantonner la géographie à une macrogéographie semble toutefois limitatif : cette discipline n’est-elle pas construite sur la notion d’échelle et la nécessité de faire varier celle-ci afin d’appréhender les différents aspects d’un problème spatial (Ferras, 1995) ? Si les deux auteurs jouent, malheureusement, sur l’amalgame entre micro et macrospatial d’une part et grande et petite échelle de l’autre (ils exposent longuement les différences entre l’échelle à laquelle se place la microéconomie urbaine et celle à laquelle travaillent les géographes), ils concluent leur contribution sur un point méritant d’être plus développé : « Nous avons privilégié la représentation de l’espace urbain, mais la ville est un espace où agissent des acteurs. La manière dont ces acteurs sont considérés agit de façon significative sur la représentation formelle de la ville. Or ces acteurs sont différemment perçus selon l’orientation méthodologique adoptée. »

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Les unités géographiques mises en relation dans les modèles d’interaction spatiale peuvent ainsi être de petite taille (îlots, quartiers), mais l’approche est macrogéographique, agrégée. En effet, l’approche microgéographique accorde de l’importance aux motivations de l’individu dans la réalisation de l’interaction. Si de telles données sont utilisables en psychologie, en sociologie ou en géographie culturelle au sens strict, elles perdent de leur pertinence en analyse spatiale où le problème de l’agrégation des comportements apparaît immanquablement à partir d’une certaine échelle d’étude. Que les espaces théoriques construits par les géographes soient discontinus apparaît ainsi comme une conséquence directe d’un point de vue holiste. Dans une perspective holiste, les unités de base de l’analyse sont plus que les individus qui les composent. Étudier l’espace c’est alors modéliser les relations entre des lieux dimensionnels. La microéconomie urbaine, quant à elle, adopte un point de vue relevant de l’individualisme méthodologique, puisque les équilibres résultent uniquement des choix des agents économiques et des hypothèses faites sur leurs comportements.

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Nous butons ainsi en analyse spatiale sur les problèmes de la quasi-totalité des sciences humaines : l’agrégation des comportements et l’opposition entre les points de vue « micro » et « macro ». C’est à la lumière de cette distinction qui synthétise peu ou prou la totalité des différences mises au jour dans cette partie que nous allons maintenant étudier comment les modèles urbains géographiques et économiques abordent l’objet qu’ils analysent.

Quelle ville pour l’espace (caractérisations de la ville)

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Nous venons d’étudier le support sur lequel les modèles urbains étaient construits. Cela nous a permis de distinguer des choix épistémologiques et méthodologiques parfois aussi éloignés que les outils utilisés sont proches. Il nous reste à constater les conséquences de ces options sur les travaux des différents chercheurs. Nous allons aborder cette étude en deux temps en commençant par un problème de géographes, celui des frontières. Comment les économistes et les géographes délimitent-ils leur objet d’étude, quels rapports entretiennent-ils avec les frontières internes et externes des villes qu’ils modélisent ? Nous étudierons ensuite le rapport de chacune des traditions aux espaces qu’elles se proposent de caractériser.

Fronts d’urbanisation et frontières urbaines

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Délimiter, c’est positionner son objet. Dans l’espace, les limites sont de deux ordres. Nous traiterons ici des limites externes de l’espace urbain, avant de nous intéresser aux nombreuses limites internes que comptent les villes.

La ville dans sa région (délimiter la ville)

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Comme l’explique J. Beaujeu-Garnier (1980), « pôle d’emplois et de services, concentration de consommation et de transformations, lieu de diffusion d’information et d’innovation, centre de distraction fort attractif, la ville a aussi besoin de sortir d’elle-même. […] Ainsi se trouve tissée, entre la ville et son environnement proche, plus ou moins large, toute une trame de relations ». Nous nous sommes certes placé d’emblée dans le cadre intra-urbain, cependant il est évident que les différentes façons d’aborder l’espace urbain auront des conséquences sur la perception de ses limites et sur la compréhension des relations entre la ville et l’extérieur. Les différences mises au jour au moment de l’élaboration des espaces théoriques auront ainsi des conséquences sur la nature et la portée des modèles urbains.

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Si l’on adhère, avec C. Baumont et J.-M. Huriot (1996), à l’idée que « la représentation circulaire et monocentrique de l’espace urbain est liée d’une manière particulière à la recherche d’une explication microéconomique de la ville », alors force est de reconnaître que la ville des économistes n’a aucune frontière. L’espace continu dans lequel évoluent les agents est a priori infini : il n’est urbain que si la rente offerte est supérieure à la rente agricole. Il existe donc une limite, mais celle-ci n’a rien d’une frontière, car l’espace pré-géographique ne connaît pas de caractère rural ou urbain. De plus, rien n’interdit un mitage de l’espace. Les modèles polycentriques qui sont construits depuis vingt ans, dans le but de saisir la périurbanisation et la déconcentration industrielle, se jouent ainsi des catégories traditionnelles d’urbain et rural. De la même manière, Fujita, Krugman et Mori (1994) ont ouvert de nouvelles perspectives pour modéliser l’apparition ou l’évolution des systèmes de ville dans le cadre de la microéconomie urbaine.

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En géographie, il semble qu’il y ait une réelle ligne de faille entre les systèmes urbains, qui pensent l’évolution de l’ensemble d’un territoire, et les modèles urbains qui étudient la structure de la ville. Cette forte discontinuité, propre à la géographie, trouve une illustration dans l’expression utilisée par B. Berry en 1964 de « cities as systems within systems of cities ». En distinguant les relations existant au sein de la ville (celles entre les différents quartiers ou acteurs) des relations entre villes (saisies par exemple par la théorie des lieux centraux), il met autant l’accent sur l’existence et la nécessité de combiner deux niveaux d’appréhension de l’espace urbain qu’il pose le problème de leur articulation.

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Le changement d’échelle entre la ville et la région est identifié en tant que tel. Ainsi, à la différence de l’espace utilisé par la majorité des économistes urbains, qui n’existe qu’en tant qu’il est susceptible de devenir une ville, celui des géographes apparaît presque comme une poupée russe (ne seraient les liens qui existent nécessairement entre les différents niveaux d’analyse). Îlots, quartiers, villes, régions, tous les niveaux présentent des régularités qui en font des espaces organisés, mais chacun de ces niveaux est irréductible à ses composantes. À grande échelle, la ville est irréductible aux acteurs qui la composent, tandis qu’à une échelle plus petite, les dynamiques organisationnelles des régions sont irréductibles au dynamisme des villes qu’elles abritent. Comme l’écrivent D. Pumain et M.-Cl. Robic (1996), « ce n’est pas n’importe quelle transformation locale qui est susceptible d’affecter les autres villes du système. Les observations ont montré qu’un très grand nombre des changements, qui interviennent dans les villes […] sont sans effet sur la structure du système. […] À propos des villes, le niveau “microscopique” peut être assimilé à celui des acteurs individuels ou collectifs qui composent le milieu social d’une ville. […] En dépit de la diversité de la personnalité des acteurs, de leurs motivations et de leurs actions, l’agrégation de leur comportement produit des régularités qui peuvent être analysées au niveau de l’organisation d’une ville. »

Localiser les frontières ou les légitimer (découper la ville)

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«La ville classique d’Europe occidentale, enfermée dans ses murs, bien définie par rapport au plat pays, offre la certitude du paysage. […] C’est oublier un peu vite qu’avant l’expansion moderne, la ville n’est pas forcément close ; que les enceintes ne délimitent pas nécessairement toute la ville mais des quartiers distincts, aux fonctions, au rôle, au peuplement originaux. » Cette phrase de M. Roncayolo (1990) met en lumière la nécessité de définir deux types de frontières lors d’une étude urbaine, celles qui délimitent la ville et celles qui la traversent. Si nous avons constaté que l’espace théorique sur lequel les études étaient construites était continu ou discontinu en fonction des disciplines, nous avons aussi remarqué qu’ex-post, les analyses économiques rejoignent celles des géographes en posant des limites intra-urbaines. Il nous reste à étudier le rapport de chacune des disciplines avec ces frontières existant au sein de l’espace urbain.

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Dans les modèles urbains, les frontières peuvent occuper deux places. Elles peuvent être l’enjeu de la modélisation quand la localisation d’infrastructures, de phénomènes ou d’agents est en question. Il s’agit alors de disposer dans l’espace des attributs prédéfinis. Elles peuvent aussi n’apparaître qu’en tant que limites, permettant de séparer des espaces dont le modèle s’attachera à préciser les caractéristiques. Au regard de ce que nous avons avancé plus haut, la ligne de partage entre les deux matières est alors évidente.

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Dans les modèles de la nouvelle microéconomie urbaine, le nombre de ménages et d’entreprises est déterminé par les solutions obtenues sur les différents marchés, le problème étant alors d’optimiser leur localisation. Une fois que l’équilibre est atteint, l’espace est caractérisé et, par la même occasion, les limites entre les surfaces productives ou résidentielles sont posées. Avec ces « frontières », sont précisées les relations que les zones ainsi définies entretiennent entre elles (déplacement de consommation, de travail, paiement de salaire…). Ces propriétés sont cependant attachées aux zones délimitées et la frontière n’a pas d’existence au sein du modèle. Elle n’est là que pour délimiter un espace et n’est en aucune manière « active » comme peuvent l’être les « barrières » évoquées plus haut dans le cadre des modèles de diffusion.

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Si les modèles géographiques utilisent la rente urbaine ou les mesures de densité de population, c’est en grande partie « [parce qu’elles] sont significatives des différences d’une société à une autre, des inégalités à l’intérieur d’une ville. Elles posent d’emblée la question du fonctionnement et des limites de l’agglomération » (Roncayolo, 1990). Toutefois, déterminer les valeurs de certaines variables ne fournit en soi aucune explication au phénomène constaté. Le premier travail est de donner un sens à ces valeurs qui n’en ont pas. Dans un modèle économique où chaque agent fait une offre de rente, la caractérisation du sol va de pair avec l’équilibre sur le marché de la terre. Il n’y a donc pas de problème. Dans un modèle géographique, où l’espace est déjà doté de ses attributs, caractérisation et délimitation ne vont plus de pair. La frontière intervient d’une certaine manière comme un front : « sous l’effet de la compétition pour l’espace, les individus ou les collectivités sont à la recherche de niches résidentielles et fonctionnelles. L’effet ségrégatif se manifeste alors dans la séparation des habitants et de leurs activités en zones homogènes » (Racine, 1996). Tracer une frontière, c’est ainsi autant séparer deux zones que définir deux espaces de niveau inférieur dont les organisations respectives sont à clarifier.

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L’espace pré-géographique des économistes réduit la frontière à une simple ligne de séparation entre des zones accueillant des activités différentes. En géographie, au contraire, la portée heuristique d’une interrogation sur le sens des frontières est loin d’être nulle, puisque les modèles spatiaux s’interrogent en même temps sur la localisation et la signification d’une séparation. Les discontinuités de l’espace théorique, que nous avons identifiées comme étant inhérentes aux modèles spatiaux, se traduisent ainsi dans les travaux des géographes par un souci de légitimation de la frontière qui n’existe pas en économie urbaine.

Fonctions des lieux et activités des agents (expliquer la ville)

Les principes organisateurs de l’espace urbain

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Tout espace urbain, qu’il soit réel ou idéal, est caractérisé par une répartition des activités et des hommes, une organisation de leurs relations. Une approche modélisée va essayer de rendre compte de cette occupation de l’espace en privilégiant certains éléments explicatifs. Si, par exemple, la spécialisation des espaces est un élément caractéristique des villes, ce qui va nous intéresser ici ce sont les raisons et ressorts qui la font apparaître à cette place dans les modèles urbains. Ces « principes organisateurs » de l’espace urbain sont les canaux par lesquels les modèles prennent en compte les évolutions, ou les caractéristiques de l’espace.

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Alors que la géographie théorique adopte une représentation de l’espace dans l’espace, ce n’est pas le cas de la microéconomie. Si, comme toute approche théorique, elle est une représentation, elle est avant tout une représentation de l’économie hors de l’espace. L’espace du géographe tel que nous l’avons défini est lui doté d’attributs, de propriétés. Pour R. Brunet (1990), « l’espace géographique est fait de l’ensemble des populations, de leurs œuvres, de leurs relations localisées, c’est-à-dire considérées dans leur étendue et dans leurs lieux ». Les caractéristiques locales qui, dans l’espace économique, n’ont pas de signification autre que la possibilité et les conditions de la production, se trouvent donc au premier plan en géographie. Le champ des possibles s’élargit du même coup pour penser l’organisation de l’espace. Comme le remarque A. Bailly (1994), « dans la Poétique de l’espace, Bachelard (1957) aborde le territoire comme résultant d’un système de relations entre les hommes. […] En ce sens, les pratiques spatiales font de chaque territoire un espace original avec ses structures historiques, sociales culturelles et économiques ». Si le marché n’est pas ignoré, il est ainsi complété par d’autres principes organisateurs. Christaller associe par exemple à l’optimisation des aires marchandes une optimisation suivant l’efficacité des transports ou du contrôle politique. Au sein d’un territoire, comme le note Bachelard, les systèmes de relation prennent le pas sur la relation marchande. L’interaction au sens large devient alors le principe actif des modèles spatiaux.

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Ces différences se traduisent dans les méthodes de résolution adoptées. Les principes selon lesquels s’organise l’espace urbain des économistes relèvent en effet du choix des agents. Par l’intermédiaire du marché, les stratégies de ces derniers déterminent totalement les ensembles de localisation optimaux à partir d’un arbitrage entre l’attractivité d’un point (souvent le centre) et les forces centrifuges qui en émanent (des phénomènes de congestion ou d’exacerbation de la concurrence). Ces principes ont d’importantes conséquences sur l’adaptation des modèles économiques au cadre urbain. Dans un premier temps, la ville construite comme lieu du marché est un espace où de nombreux produits doivent être disponibles. Ceci conduit à l’utilisation d’une version particulière du modèle de concurrence monopolistique qui permette d’exhiber une préférence pour la diversité chez les consommateurs, seule solution qui garantisse l’existence de plusieurs producteurs au sein de l’espace urbain (Ottaviano et al., 2000). Comme le remarquent M. Fujita et al. (1999b), la nouvelle économie géographique s’est ainsi construite autour du slogan « Dixit-Stiglitz, icebergs, évolution, et simulation ». Dans un deuxième temps, les conséquences liées à l’agglomération au centre des producteurs doivent être modélisées. Si les effets concurrentiels sont capturés par des modèles inspirés de la théorie des jeux (Hotelling, 1929), les économies d’agglomération supposent, elles, un renouvellement des modèles. L’ensemble des économies liées à l’émulation, aux facilités d’information, à la spécialisation de la main-d’œuvre que peuvent fournir les villes, restent d’ailleurs, de l’aveu de M. Catin (1994), « une notion aux contours mal définis ».

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Au contraire, les modèles géographiques reposent sur des logiques qui ne sont pas celles des agents. Ceci constitue même la principale différence entre les forces d’agglomération des économistes (qui reposent sur une multitude de choix individuels) et les forces d’attraction des géographes (qui font référence aux relations entre deux corps). Décrivant les mécanismes des interactions spatiales, B. Vermot-Desroches (1994) écrit que « l’analyse spatiale ne privilégie pas nécessairement l’interaction que chaque individu autonome entretient avec un groupe de référence. Le plus souvent, si la démarche est empirique, l’interaction spatiale s’impose comme un phénomène global, un phénomène de système où une approche comportementale n’a plus de signification ». En dehors de tout cadre empirique, l’important est alors de comprendre l’articulation des logiques spatiales, de modéliser la façon que des territoires ont de se positionner et s’organiser. S’appliquant à l’étude des villes dans leurs régions, D. Pumain et M.-Cl. Robic (1996) distinguent deux paradigmes organisationnels, le réseau et la hiérarchie. Il est remarquable que l’un comme l’autre ne font aucunement appel à des arbitrages d’agents : ils reposent sur les positionnements respectifs des objets spatiaux. De même, ce ne sont pas des modèles à équilibrer puisqu’ils relèvent plutôt d’une « théorie évolutive des villes » (Pumain, 1997).

Expliquer la structure de la ville

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L. Sanders (1993) reconnaît la difficulté de définir ce qu’est la structure d’une agglomération. « Est [elle] simplement définie par les poids et fonctions respectifs du centre et de la périphérie considérée comme un tout, [ou est-elle] caractérisée par les localisations ou fonctions précises des unités spatiales les unes par rapport aux autres ». Les premières théories urbaines de Burgess (1925) et Hoyt (1940) ont mis au jour des lignes de force structurant l’espace urbain : l’opposition entre le centre et la périphérie et le découpage de la ville en secteurs. Les modèles urbains ont fait ressortir ces principes, mais la nature des explications diffèrent profondément entre les disciplines, essentiellement en raison des divergences soulevées précédemment.

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Pour un géographe, le « centre » est le « point autour duquel se distribuent les phénomènes dans l’espace » (Brunet et al., 1992). En tant que lieu de décision, il est opposé à la périphérie et peut ne pas coïncider avec le centre géométrique de l’espace. Comme le précisent les auteurs, « le centre du centre a ses périphéries internes, […] et le centre se manifeste éventuellement en banlieue (Neuilly, La Défense) ». La centralité fait ainsi référence à une position relative des espaces, comme en témoigne l’exemple de Sotteville dans la banlieue rouennaise (Sanders, 1993). Que ce quartier accueille une population résidentielle ou voie une occupation du sol plus industrielle se traduit par de fortes différences dans la dynamique locale, mais n’a que peu de conséquences sur la structure générale de l’agglomération. Le centre tertiaire s’y renforce toujours plus, et la banlieue demeure périphérique, qu’elle soit industrielle ou résidentielle.

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Dans les modèles économiques, un centre correspond simplement à un maximum local de la rente urbaine. Il coïncide généralement avec le centre géométrique de l’espace, mais peut s’en écarter à la faveur de modifications dans les paramètres des modèles. Comme l’espace est organisé autour des lieux de production ou de vente (les ménages choisissant de minimiser leur coût de consommation ou de maximiser leur salaire, nets des coûts de transport), les gradients de rente sont croissants vers les centres de production ou de consommation. Une zone industrielle peut ainsi apparaître comme un « centre » alors qu’elle s’apparenterait plus à un technopole [3][3] «Un pôle est un pivot. On tend à nommer “technopôles”.... Par ailleurs, la polarisation induite par les agglomérations et les économies qu’elles engendrent ont des ressorts individuels alors que les oppositions entre un centre et une périphérie mettent en jeu des équilibres structurels.

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Cette première différence en appelle une autre. Derrière l’opposition entre un espace polarisé par les zones d’activités et un espace séparé en zones plus ou moins centrales apparaît l’opposition entre un espace spécialisé et un espace segmenté. Supports des économies d’agglomération, les logiques de spécialisation spatiales sont à la base des modèles économiques. Si un espace discontinu (en termes d’occupation des sols) émerge des processus de localisation des agents, c’est en grande partie dû au caractère auto-entretenu des externalités. La spécialisation est à l’origine et à l’arrivée des choix individuels (dans la limite des congestions de tous ordres qu’une trop grande agglomération entraîne).

43

De même que les modèles polynucléaires de Harris et Ullman (1945) ne sont pas uniquement fondés sur une approche économique, les approches géographiques de la spécialisation se veulent plus larges. « Le risque est grand en effet de ne voir dans la ségrégation urbaine qu’une « séparation physique » mesurable par des approches quantitatives, en oubliant la « mise à distance sociale ». […] On peut accorder du sens à cette « séparation physique » en la considérant comme la résultante spatiale de formes plus ou moins institutionnalisées de distance sociale » (Lajoie, 1998). Visant la compréhension d’un espace qui englobe les zones spécialisées, les géographes quantitatifs s’intéressent plus à la place de la zone dans l’organisation de la ville (ce qui n’interdit pas, au contraire, un travail sur l’évolution des marges de la zone ni sur sa définition) qu’aux logiques légitimant la localisation d’une ligne de séparation.

Activités ou fonctions : caractériser les espaces urbains

44

«L’interrogation centrale, en géographie, passe par l’articulation sociétés humaines/territoires (le “social” et le “spatial”). L’outil opératoire est l’échelle qui joue sur tous les niveaux, du quartier au pays, du district à l’État » (Bailly, Ferras, 1997). Dans les analyses urbaines, cela se traduit par le centrage de l’intérêt des chercheurs sur les fonctions d’un quartier plutôt que sur la localisation des activités. D’une certaine manière, alors que les activités se voient allouer des espaces en économie urbaine, les espaces se voient attribuer des fonctions en géographie : c’est la fonction qui indirectement définit la ville, écrivent D. Pumain et Th. Saint-Julien (1976). Ces fonctions peuvent être construites autour des activités économiques (basiques ou non-basiques), mais elles constituent plus que ces activités. Pour caractériser la fonction d’une ville, les auteurs ne retiennent en effet que celles « qui sont l’expression d’une liaison de l’organe avec l’ensemble ». Au sein d’un espace de référence, la fonction est donc une émanation des diverses activités, qui les dépasse car elle s’inscrit dans un espace de référence plus vaste. « Structures internes et relations externes se trouvent ainsi rattachées à un même concept : d’un côté les fonctions paraissent déterminer le contenu social, le mode de vie de la ville ; d’un autre côté elles délimitent des aires d’influence, expliquant la place de la ville dans l’organisation spatiale » (Roncayolo, 1990).

45

L’espace « pur » de la microéconomie urbaine supporte quant à lui plutôt des activités. Ce ne sont pas les interactions entre espaces qui définissent les équilibres, mais les relations entre agents économiques. C’est sur cette distinction que nous avons fondé la distinction entre un espace économique « continu » et un espace géographique « discontinu ». C’est sur elle que repose également la frontière méthodologique entre les deux matières : un agent optimise sa localisation en relation avec les autres intervenants sur les différents marchés et cela se traduit par une situation d’équilibre pour laquelle chaque point s’est vu attribuer un certain type d’activité. Dans cette perspective, ce n’est pas le lieu qui est important, mais ce que fait l’agent qui s’y installe. En géographie quantitative, des espaces prédéfinis interagissent et leurs caractéristiques évoluent, leurs marges se recomposent, en fonction de lois de diffusion ou de dynamique spatiale. En économie, au contraire, la définition d’une activité est première et le lieu qui l’accueille n’accueille qu’elle, est défini par elle et ne la transformera pas. Le lieu n’ayant pas de rôle en tant que lieu, il n’est pas caractérisé par une fonction au sein de l’espace urbain : il participe à la caractérisation d’une activité (qui se trouve « localisée en x ») et non l’inverse.

Conclusion

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Entre les modèles économiques et les modèles spatiaux de l’espace urbain une première différence tient aux postures méthodologiques adoptées. Pour reprendre l’expression de J.-B. Racine (1996), les économistes considèrent plus « la ville comme espace » alors que les géographes étudieraient plutôt « la ville dans l’espace ». Au moment de l’analyse de la structure de la ville, cette opposition se traduit par le recours à la notion d’« activité » pour les économistes ou à celle, différente, de « fonction » pour les géographes. La première définit ce que font les acteurs lorsqu’ils occupent telle ou telle partie de l’espace alors que la deuxième caractérise une section de l’espace (un quartier de la ville, voire la ville dans son ensemble) à partir des activités qui jouent un rôle dans son organisation. L’existence de cette distinction appelle deux séries de commentaires.

47

D’une part, elle révèle une opposition qui semble fondamentale entre le point de vue structurel adopté par les tenants de la géographie quantitative et celui des économistes : l’espace des premiers est un agrégat d’espaces de niveaux inférieurs, celui des seconds est le lieu d’évolution des individus. Ces deux optiques s’insèrent dans une opposition à caractère plus épistémologique. Il semble effectivement que la ligne de partage entre « individuel » et « collectif », entre une science spatiale holiste ou individualiste-méthodologique, passe entre géographie quantitative et économie spatiale. La chose est énorme, il est surprenant qu’elle n’ait été clairement soulevée par personne. Si C. Baumont et J.-M. Huriot (1996) abordent l’opposition entre une micro-économie et une macro-géographie, ils infléchissent leur argumentation vers l’échelle de l’étude des problèmes spatiaux et non vers les racines épistémologiques de cette opposition. Celui qui va le plus loin sur cette voie est R. Martin (1999), mais il en déduit un refus de la modélisation en géographie.

48

D’autre part, les différences constatées dans le rapport à l’espace théorique transparaissent dans la délimitation de l’objet d’étude et dans le rôle de cette délimitation. L’espace des géographes est « discontinu », tandis que celui des économistes est « continu » : les séparations qui peuvent apparaître au moment de la résolution des modèles sont formelles en économie tandis que le changement de raison d’être (ou le déplacement) d’une frontière peut affecter la définition même des espaces mobilisés dans une étude géographique. Ce rapport aux discontinuités rencontrées dans les espaces étudiés témoigne en fait d’une conception différente du rôle de la théorie. Alors que les visées normatives de la science économique sont clairement affichées, la géographie est plus une science positive, à l’interface entre la théorie et la réalité dont elle vise à la compréhension. Si l’on revient, par exemple, sur la place des frontières dans les modèles spatiaux, c’est dans l’aller-retour « description-légitimation » des frontières qu’a lieu une grande partie de l’analyse spatiale.

49

Notons pour finir que nous avons placé la nouvelle économie géographique hors du cadre de notre étude. Issus des théories du commerce international, ces modèles pensent des relations entre lieux aux contours définis ex-ante (relevant d’une approche holiste de l’espace), les mécanismes de résolution reposant eux sur des logiques individualistes. Force est de constater que, dans la perspective qui a guidé notre étude, le statut de la « nouvelle économie géographique » est ambigu. Ambigu, mais pas sans intérêt, ne serait-ce qu’analytique. Dans une optique géographique, où les jeux d’échelle ont toute leur place, l’un des principaux challenges qu’offre la nouvelle économie géographique est ainsi de réfléchir au cadre de validité d’une telle approche, aux échelles pour lesquelles ces modèles qualifiés d’« interrégionaux » sont pertinents.

Je tiens à remercier tout particulièrement Thérèse Saint-Julien, Denise Pumain, Marie-Claire Robic, Léna Sanders, François Durand-Dastès, Jean-Michel Léotard, Hubert Jayet et Jacques Thisse pour leurs conseils et éclairages épistémologiques très instructifs.


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Notes

[1]

Nous utiliserons parfois le raccourci d’économie pour qualifier certains raisonnements ou certaines positions. Il ne faut pas croire que nous oublions le caractère holiste de certains raisonnements macroéconomiques, ni le caractère discontinu de l’espace posé par les modèles de la «nouvelle économie géographique» inspirés du commerce international. Les analyses qui vont suivre ne sont pleinement valables que dans le cadre de la microéconomie urbaine.

[2]

Remarquons qu’au-delà de la microéconomie urbaine, ces nouveaux postulats sont à la base de l’ensemble de la «nouvelle économie géographique», comme le remarque Krugman (1995).

[3]

«Un pôle est un pivot. On tend à nommer “technopôles” des lieux, en général bien délimités, où sont censées se faire des fertilisations croisées ; […] hypothèse est faite que quelque chose tournera autour. Le terme de parc est plus précis et plus objectif. […] Un technopole n’est pas une faute de français : c’est quelque chose qui vend de la technique. En ce sens, ce peut être aussi bien un parc, qu’une entreprise ou un conglomérat de laboratoires. Le mot est plus neutre que celui qui, chapeau sur l’o, fait se prendre pour l’axe du monde ».

(Brunet in Benko, 1991)

Résumé

Français

Émanation d’une formidable concentration d’hommes et d’activités, l’urbanité transcende les sociétés humaines. Autour de ce sujet, économistes et géographes ne se sont rapprochés que depuis une trentaine d’années, en dépit d’ancêtres communs. Ce sont les conditions actuelles de ce rapprochement qui m’ont intéressé. Pour un économiste, raisonnant à l’équilibre, une parcelle sera définie ex-post par l’activité de l’agent qui s’y est localisé. En analyse spatiale, un lieu sera plutôt caractérisé par la façon dont les activités qui sont localisés en son sein influent sur ses relations avec les autres espaces de la ville. D’une certaine manière, lorsque les activités sont distribuées à la surface de l’espace le travail de l’économiste est terminé, celui du géographe commence : caractériser l’espace considéré afin de déterminer ses fonctions dans l’organisation de la ville et ses relations avec les autres lieux. Il semble ainsi que la ligne séparant une science spatiale holiste ou individualiste-méthodologique passe entre géographie et économie, cristallisant les débats autour de la notion de lieu.

Mots-clés (fr)

  • épistémologie
  • microéconomie
  • modélisation
  • ville

English

In all societies, the enormous densities of people and activities in cities imbue such concentrations with urban characteristics. The development of urban studies in almost all the social sciences therefore comes as no surprise. This paper focuses on the way geographers and economists approach this phenomenon. Strikingly, microeconomists view the city as a space rather than as something within a space. An explanation can be sought in the way theoretical space is built. Whereas an economist seeks equilibrium, a geographer, as a spatial analyst, is more concerned with the way places interact. An economic analysis of places describes a set of activities without taking account of places. A geographical analysis highlights the qualities of a place that produce something new. One could say that the economist’s job is done when the activities have been distributed on the surface of the space, which is where the geographer’s begins: characterising the space to determine its functions in the organisation of the city and its relationships with other places. Spatial analysis thus seems to contain both holistic and individualistic conceptions of society.

Mots-clés (en)

  • epistemology
  • microeconomics
  • theoretical approach
  • urban studies

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Quel espace pour la ville ? (modéliser la ville)
    1. Une entrée tardive en tant qu’objet d’étude spécifique
      1. La naissance d’une économie urbaine
      2. L’apparition d’une géographie urbaine
    2. Pour une théorisation de l’espace
      1. Des espaces homogènes à particulariser
      2. Pour une science spatiale normative ou positive ?
    3. Construction des espaces théoriques
      1. La construction de l’espace théorique
      2. Holisme et individualisme méthodologique en « science spatiale »
  3. Quelle ville pour l’espace (caractérisations de la ville)
    1. Fronts d’urbanisation et frontières urbaines
      1. La ville dans sa région (délimiter la ville)
      2. Localiser les frontières ou les légitimer (découper la ville)
    2. Fonctions des lieux et activités des agents (expliquer la ville)
      1. Les principes organisateurs de l’espace urbain
      2. Expliquer la structure de la ville
      3. Activités ou fonctions : caractériser les espaces urbains
  4. Conclusion

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