Accueil Revue Numéro Article

L’Espace géographique

2002/4 (tome 31)

  • Pages : 96
  • ISBN : 9782701131290
  • DOI : 10.3917/eg.314.0289
  • Éditeur : Belin

ALERTES EMAIL - REVUE L’Espace géographique

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Pages 289 - 305 Article suivant

Introduction

1

Le poids de Paris obsède [1][1] Cette étude a été réalisée à l’Insee Picardie et a.... Neuf millions ? Onze ? Ces interrogations ont le mérite de placer au cœur de la démarche les migrations domicile-travail (Julien, 2000). Cependant, elles envisagent un espace francilien isolé, alors que sa caractéristique première est d’être le cœur d’une vaste zone qui transcende les limites administratives des régions entourant l’Île-de-France (Baccaïni, 1993). Ce fait est confirmé par les résultats du dernier recensement pour le Bassin parisien [2][2] Dans cette étude, nous avons adopté la définition administrative..., puisque les espaces du desserrement urbain parisien sont devenus jointifs de ceux des métropoles régionales les plus proches (Orléans, Rouen). Ceci pourrait témoigner de la persistance d’une croissance en tache d’huile de l’agglomération parisienne (Marchand, 1993). Sans nier l’extrême force de ce desserrement, il semble toutefois qu’il ne faille pas en tirer de conclusions hâtives concernant l’organisation du Bassin parisien. Au-delà de la dynamique démographique, un espace est en effet surtout structuré par la façon dont les gens y vivent et s’y déplacent. Dans le contexte d’un étalement urbain prononcé (Julien, 2001 ; Bessy-Pietry et Sicamois, 2001 ; Bessy-Pietri, Hilal et Schmitt, 2000), étudier les migrations domicile-travail dans le Bassin parisien permet de faire émerger, au cœur même de la tache d’huile, des pôles autour desquels des espaces locaux peuvent apparaître.

2

Les déplacements de travail sont une donnée essentielle de la structuration de l’espace. Transcription spatiale des aires de marché du travail, ils sont un des indicateurs les plus fiables des frontières ressenties par les acteurs économiques (entreprises ou ménages). Alors que les espaces urbains s’étendent de plus en plus et que leurs limites physiques deviennent plus floues, les déplacements domicile-travail esquissent des espaces de vie et permettent d’observer des relations privilégiées entre des lieux. Ils ont de plus l’avantage de réagir très vite aux changements dans l’organisation spatiale, ce qui est primordial lorsque l’on étudie des zones en évolution très rapide. Enfin, résultant de l’inadéquation entre les lieux de travail et les lieux de résidence, les réseaux de transport et les formes urbaines (étalement ou concentration), ils permettent de déceler les grandes lignes de l’organisation d’un espace même s’ils ne suffisent bien évidemment pas pour appréhender l’ensemble de son fonctionnement. À ce titre, ils sont au centre de nombreuses définitions statistiques du fait urbain. Notons d’ailleurs que dans un contexte de métropolisation prononcée de l’espace, les migrations définitives peuvent, elles aussi, répondre à terme à des logiques d’activité (Julien, 1995).

3

Le système des migrations alternantes dans la région parisienne a été beaucoup étudié. Nous ne nous attarderons pas sur le fonctionnement du centre de l’agglomération parisienne, pour essayer plutôt d’esquisser un système migratoire plus large (Zaninetti, 1998). Il y aura donc deux échelles d’analyse, puisque nous commencerons par considérer l’organisation d’un système migratoire du Bassin parisien dans son ensemble pour nous focaliser ensuite sur les modalités de l’inscription en son centre d’un vaste espace francilien [3][3] Nous appellerons espace francilien l’ensemble qui comprend....

Un espace à l’échelle du Bassin parisien

Une immense région urbaine

4

Le Bassin parisien est, en France, un espace au sein duquel la part des personnes habitant et travaillant sur les mêmes lieux est particulièrement basse et ce quel que soit le niveau de découpage retenu pour effectuer ce calcul (commune, zone d’emploi, département, région). Les déplacements domicile- travail y sont donc très nombreux. Ceci est essentiellement dû à la coexistence de géographies différentes pour les emplois et la population active. Brigitte Baccaïni a en effet montré le très fort lien qui existe entre potentiel d’attractivité et recouvrement emplois-population active résidante (Baccaïni, 1996, 1997). L’inadéquation des lieux d’habitation aux lieux de travail est confirmée par l’étude des taux d’emploi : dans le Bassin parisien, seules deux zones d’emploi (Roissy et Paris) présentent un rapport emplois/population active [4][4] La faiblesse de ce taux est inhérente à la définition... supérieur à 1. Dans un rayon de 70 km autour de Paris, et à l’exception du quart sud-ouest de l’agglomération parisienne (Nanterre, Boulogne-Billancourt, Orsay et Versailles), toutes les zones d’emploi comptent moins de 2 emplois pour 3 actifs résidants (fig. 1). Les métropoles régionales sont ainsi quasiment les seules à présenter des taux supérieurs à la moyenne régionale, à l’exception notable de Caen et de Rouen, qui est pourtant la première aire urbaine du Bassin parisien après la capitale. Il y a d’ailleurs fort à parier que ce déséquilibre serait renforcé par une étude qualitative sur les types d’emplois proposés et la structure de la population locale.

Fig. 1 - Taux d’emploi en 1999 Fig. 1
5

Au cours des dix dernières années, les écarts se sont accrus. Le nombre de zones d’emploi présentant un taux fortement inférieur à la moyenne a augmenté. Partant de la capitale, ce vaste ensemble s’arrêtait en 1990 aux limites de l’Île-de-France et du Sud de l’Oise. Il atteint aujourd’hui une vaste bande qui s’étend de la Thiérache aux portes de la Bourgogne et qui déborde dans la première couronne de zones d’emplois hors de l’Île-de-France (même si on lui adjoint le Sud de l’Oise). L’évolution des taux d’emploi entre 1990 et 1999 est d’ailleurs négative pour toutes les zones à l’exception de Nanterre et Versailles qui connaissent un léger rééquilibrage (permettant à la zone d’emploi de Versailles de passer la moyenne de l’interrégion) et de Roissy qui connaît un très fort accroissement : le taux d’emploi de la zone aéroportuaire a crû de 45 % entre 1990 et 1999 alors qu’il était déjà le seul avec Paris qui soit supérieur à 100 % en 1990.

6

Autour des métropoles régionales, ce phénomène se retrouve à une échelle moindre. D’abord, les zones d’emploi contenant les grandes agglomérations du Bassin parisien résistent en général mieux que leurs voisines. Ensuite, les zones d’emploi qui les entourent ont tendance à voir leur taux d’emploi fortement diminuer au cours de la période. Autour de Reims, de Tours, du Mans ou au nord d’Orléans et d’Auxerre se trouvent des zones en forte déprise.

7

La question se pose ainsi de savoir vers quel espace dominant se tournent des zones telles que la Thiérache, l’Aisne dans son ensemble ou le Nord de l’Yonne, puisque ces zones sont à la fois au contact de métropoles régionales et dans l’attraction directe de la capitale.

Des zones sous influence

8

Il est intéressant de constater que l’on retrouve, en utilisant le critère des flux dominants (Nyusten et Dacey, 1968), un découpage voisin de celui qui apparaît à l’étude des taux d’emploi. La figure 2 est obtenue en ne conservant pour chaque zone que le flux principal qu’elle émet. Si ce flux est unilatéral, on dira que la zone d’emploi est « dominée » par la zone qui accueille le flux le plus important. Si une zone d’emploi « domine » une autre zone, on pose qu’elle domine toutes les zones d’emploi dominées par celle-ci. Cette méthode permet d’esquisser de vastes espaces dits « sous influence ». Cette méthode est critiquable car elle dépend fortement du découpage retenu a priori pour les zones à agréger. Toutefois, les zones d’emplois sont des espaces constitués sur la base des déplacements domicile-travail. Relativement à notre critère d’agrégation, ce sont donc des points de départ pertinents.

Fig. 2 - Les flux dominants dans le Bassin parisien Fig. 2

Pour chaque zone d’emploi, seul a été conservé le flux dominant au moment du recensement de la population de 1999

9

Il convient malgré tout d’interpréter ces résultats avec précaution. Ainsi, dans la figure 2, la Thiérache n’est que faiblement reliée à Saint-Quentin dont le lien au Santerre est aussi ténu que celui qui lie le Santerre à Amiens. Le lien entre Amiens et Paris ne doit donc pas permettre de conclure que la Thiérache est dans l’attraction directe de Paris, mais souligne plutôt l’absence d’intégration régionale en Picardie. L’attraction de Paris apparaît ainsi par défaut.

Fig. 3 - Attractivités et effets de barrière dans le Bassin parisien Fig. 3
10

Cette carte montre un très vaste Bassin parisien débordant largement les limites de l’Île-de-France et des espaces polarisés par les métropoles régionales à ses marges. Que l’attraction de Paris s’étende au-delà de l’Île-de-France n’est pas nouveau et ressort des analyses migratoires interrégionales dans les derniers recensements (Baccaïni, 1993). Ces métropoles semblent d’ailleurs en voie d’intégration au sein du système migratoire francilien qui a déjà absorbé Rouen et Orléans. Ce que montre cette carte, ce n’est donc pas une croissance totalement polarisée par Paris, mais plus vraisemblablement une croissance s’appuyant sur les structures régionales existantes. Le dynamisme et l’attraction de la capitale sont relayés par les métropoles régionales puisque, à l’exception de la Picardie et de la partie marnaise de la région Champagne-Ardenne, toutes les zones d’emploi sont reliées quasi directement à des métropoles. Orléans fait ainsi partie de l’orbite parisienne, mais polarise un vaste ensemble de zones d’emploi autour de la Loire. On observe donc à la fois l’existence d’un Bassin parisien et la forte attraction des métropoles régionales en son sein.

11

Ces données nous permettent également de répondre en partie à la question des limites de l’attraction directe de la capitale dans l’Est de la France. Si la carte des flux dominants ne complète que marginalement les contours de celle des taux d’emploi, elle fait apparaître des liens hiérarchiques. La structure d’emploi (déficitaire) de Laon est ainsi sans doute plus liée à la présence de Reims qu’à celle de Paris, de même que celle de Joigny devrait plus à Auxerre qu’à la capitale. Par contre, Sens ou Château-Thierry font apparaître une relation forte à la capitale. Pour le reste, Soissons semble intégrée dans l’orbite parisienne par l’intermédiaire de Compiègne, Senlis et Creil et des axes de la vallée de l’Oise. Au-delà, la Thiérache et Saint-Quentin sont mal reliées au grand réseau de villes qui structure le Bassin parisien. Provins et le Sud-Ouest champenois sont également des zones faiblement intégrées. La plus grande proximité de Paris laisse pressentir un devenir semblable à celui du Sud-Est de la capitale, où les zones de Fontainebleau, Melun, Nemours ou Montargis sont une à une intégrées au système migratoire de la région francilienne sans qu’une véritable organisation locale se mette en place.

12

Un enjeu majeur pour le Bassin parisien est le devenir de ce grand Est longtemps vidé par la capitale et qui se retrouve aujourd’hui sous la menace d’une progression très vive de l’agglomération parisienne alors qu’il ne bénéficie pas des relais que le Sud ou l’Ouest, dotés d’un réseau urbain plus équilibré, offrent à cette croissance.

Un espace structuré par de fortes polarisations

13

Le cadre général au sein duquel va s’inscrire notre réflexion est donc posé. Il nous reste à légitimer les frontières tracées et à étudier les relations qui existent et se développent dans le Bassin parisien. Définir des flux spécifiques suppose de disposer d’une norme, ce qui n’est pas a priori une gageure dans un espace contenant Paris. Le poids de la capitale joue en effet lorsqu’il s’agit de comparer l’attraction de la capitale à celle des métropoles régionales. Afin de gommer cet effet, on pondère chaque flux par la distance entre les communes, et les populations actives au lieu de résidence et au lieu de travail pour chacun des flux (tabl. 1).

Tabl. 1 - Les directions préférentielles Tabl. 1
14

Deux points ressortent de cette analyse. Si l’on compare les résultats obtenus pour le Bassin parisien avec ceux d’autres régions, ou au niveau national, la distance semble constituer un frein plus faible dans le Bassin parisien. Toutes choses égales par ailleurs (en particulier à populations égales), les gens sont moins rétifs à effectuer des déplacements plus longs dans le Bassin parisien que dans le reste de l’espace national. De façon générale, on constate entre 1990 et 1999 une diminution de la constante et une augmentation du poids accordé aux populations actives. Cela préfigurerait un accroissement des inégalités dans les potentiels d’attraction des différents espaces du Bassin parisien : la constante caractérise en effet l’ensemble des flux tandis que l’effet des autres paramètres varie en fonction des flux considérés. Entre 1990 et 1999, il semble donc qu’il y ait eu un infléchissement vers un espace caractérisé par des flux plus inégaux, car plus dépendants des caractéristiques locales et moins de paramètres couvrant l’ensemble du Bassin parisien. Cela signifie que, par rapport à 1990, les métropoles attirent proportionnellement plus que les villes moyennes et que les bourgs.

15

Une fois les paramètres fixés, nous considérons les résidus du modèle. C’est une autre façon de faire ressortir la polarisation des espaces : les espaces polarisés (c’est-à-dire plus attirés qu’ils ne devraient l’être compte tenu des caractéristiques du Bassin parisien) présentent des résidus positifs dans leur relation avec le pôle qui les attire, des résidus négatifs témoignant d’une liaison anormalement faible pour l’espace considéré, d’un effet de barrière. Cette analyse de l’hétérogénéité doit toutefois être prudente, les seuls facteurs socio-économiques ne pouvant prétendre expliquer l’ensemble des écarts à un modèle qui reste théorique (Pumain, 1986).

16

Le caractère métropolitain du Bassin parisien et la place spécifique de la capitale ressortent une fois de plus de cette analyse. Dans le Bassin parisien en général, la propension à se déplacer pour aller travailler est bien plus faible que lorsque l’on ne prend en compte que les espaces métropolitains (dans les sous-modèles, la constante est en effet très largement inférieure). Ceci est encore plus net dans le cas de la capitale, ce qui accréditerait l’idée de relations de proximité dans le Bassin parisien alors que l’on aurait plutôt des relations fonctionnelles pour Paris (et les grandes métropoles). Que la distance soit un frein au déplacement globalement moins fort dans le Bassin parisien qu’à Paris semble infirmer une telle hypothèse. Si l’objection fonctionne bien pour les métropoles, elle est en revanche moins pertinente pour le cas de Paris. Le poids plus grand de la distance tient en particulier à un problème de définition : en milieu essentiellement urbain, la distance à vol d’oiseau que nous avons utilisée est loin d’être pertinente. Tous les résidus négatifs sont d’ailleurs concentrés dans l’Île-de-France. Dans le reste du Bassin parisien, les flux supérieurs à 50 déplacements correspondent à des résidus positifs.

17

Si, au-delà de la relation à Paris qui apparaît pour chacune des grandes agglomérations, l’on trouve l’empreinte de la métropolisation partout, cela n’empêche pas les systèmes locaux de différer fortement. La basse vallée de la Seine polarise très fortement l’espace haut-normand autour du bipôle Rouen-Le Havre (850 personnes de la zone d’emploi de Rouen travaillent au Havre et réciproquement). La capitale régionale constitue la porte unique de ce système sur Paris, plus de 2 100 personnes s’étant déclarées migrantes alternantes entre les zones d’emploi de Rouen et de Paris en 1999. Toutefois, le long de la frontière sud-est de la Seine-Maritime, s’étend une vaste zone de contact avec l’espace francilien. Les zones d’emploi de Vernon ou Évreux ont de multiples entrées dans l’Île-de-France, ce qui témoigne de leur appartenance aux franges de cet ensemble, et elles entretiennent toutes d’importantes relations avec Rouen. Le bipôle Rouen-Le Havre constitue donc un système intégré de près d’un million d’habitants qui est en relation directe avec l’agglomération parisienne.

18

Si aucun effet de frontière n’apparaît entre les deux Normandies, au sens où il n’y a pas de répulsion entre les régions, il n’existe manifestement aucune intégration particulière à l’heure actuelle. En dehors de sa région, le seul pôle avec lequel Caen entretienne des relations préférentielles est Paris. La Basse-Normandie, que les franges franciliennes atteignent, notamment par l’intermédiaire d’Évreux, vit encore comme un système clos, Cherbourg apparaissant à l’écart d’un système migratoire centré sur Caen. Le cas d’école que constitue le réseau urbain bas-normand (Noin, 1995) conserve ainsi sa structure géométrique quasi parfaite en demi-polygone centré sur Caen. En dépit de l’implantation interrégionale d’Alençon, l’étude des flux impliquant la Basse-Normandie fait apparaître une intégration interrégionale relativement faible, tant au nord et à l’est qu’au sud, en direction de la Sarthe.

19

La situation de ce dernier département est d’ailleurs intéressante. La Sarthe manifeste indéniablement une forte participation aux échanges du Bassin parisien par une large moitié nord incluant Le Mans, alors que le Sud est plus faiblement intégré à cet espace. Une étude plus vaste qui prendrait en compte l’ensemble des régions frontalières du Bassin parisien, fournirait vraisemblablement une explication à ce phénomène : la Sarthe participe sans doute à la fois au système « Bassin parisien » et à l’organisation de la région Pays de la Loire. Nous sommes donc le long d’une zone de contact entre l’espace francilien et l’Ouest.

20

Plus au sud, un axe ligérien apparaît manifestement, avec une double porte d’entrée sur Paris par Tours et surtout Orléans. Au-delà des deux villes, un réseau urbain linéaire semble s’affirmer pendant la période intercensitaire, Blois parvenant à structurer un espace local entre ses deux voisines. À la différence de la basse vallée de la Seine, qui s’organise comme un système bipolaire fortement intégré et lié à Paris par contact, la vallée de la Loire serait plutôt un réseau multipolaire articulé et relié à Paris par l’intermédiaire de ses deux métropoles principales. La situation d’Orléans est toutefois différente de celle de Tours. Plus proche de la capitale, la ville entretient des relations privilégiées avec les zones d’emploi des franges sud de la région francilienne (Montargis, Pithiviers ou Fontainebleau). Toutefois, nous ne retrouvons pas ici des relations similaires à celles qui lient Rouen aux franges normandes de l’agglomération parisienne.

21

Le Sud de la région Centre participe plus faiblement à l’organisation de l’espace francilien et s’organise autour du bipôle Châteauroux-Bourges.

22

De la Picardie à la Champagne, le Nord-Est du Bassin parisien est un espace essentiellement organisé autour de villes entretenant des relations directes avec Paris, d’ailleurs faibles dans l’ensemble. Seule Reims parvient à structurer un espace dépassant sa zone d’emploi. Laon, Châlons-en-Champagne et Épernay sont ainsi intégrées dans un réseau de villes articulé autour de Reims, qui a des antennes jusqu’à Troyes et dans la vallée de la Meuse. À la manière de la Sarthe, la Haute-Marne semble constituer un vaste espace frontalier entre le Bassin parisien et la Lorraine. Il y a toutefois une différence majeure entre ces deux marges. Alors que la Sarthe et la Loire semblent fortement intégrées dans deux systèmes qu’elles délimitent et pourraient faciliter l’intégration des deux grands bassins, la Marne et la Haute-Marne faiblement intégrées ressemblent davantage à des frontières. Il ressort de cette étude que Paris entretient plus de relations avec les métropoles qu’avec les espaces régionaux et les espaces « vides » qui s’étendent au-delà des franges. Ces deux types d’espaces relèvent plutôt de logiques de polarisation locales liées à la métropolisation du Bassin parisien.

23

Si l’on considère l’évolution de ces résidus pendant la période intercensitaire, quatre événements sont à noter. Les relations de Paris avec les métropoles régionales semblent s’affaiblir au profit de relations directes avec la très proche banlieue de ces métropoles. Ces métropoles, de même que Paris, étendent fortement la zone qu’elles polarisent directement. Il est notable que l’influence de Rouen vers l’est recule au profit de l’extension de l’aire parisienne. Par ailleurs, on assiste au sud à un début de jonction des aires franciliennes et ligériennes. Dans le même temps, des réseaux de villes apparaissent dans des aires où il n’y avait que des échanges entre métropoles : une zone d’échanges, certes faibles, s’esquisse ainsi à la frontière entre les deux Normandies. De même, Blois s’affirme au sein de l’axe ligérien comme un pôle à part entière entre Orléans et Tours, même si ces deux villes conservent leur statut de pôles dominants. La région qui semble s’organiser autour de Reims relève également d’une dynamique contemporaine. Enfin, les premières couronnes de communes autour des villes apparaissent moins polarisées. Une explication de ce phénomène serait la très forte métropolisation des territoires. L’intégration des communes de la proche banlieue à la commune-centre diminue les écarts existants en termes d’offres d’emplois. Cela limite à la fois les migrations domicile-travail entre un centre et sa banlieue et augmente les liens de la banlieue avec les autres centres puisqu’elle s’intègre progressivement dans un réseau dont elle était auparavant exclue. Ainsi, les communes de la proche banlieue entretiennent relativement moins de relations avec leur pôle et plus avec Paris.

24

Au total, l’espace francilien est fortement polarisé par Paris qui entretient une relation privilégiée avec toutes les métropoles de son bassin. Au sein de cet espace, une forte dissymétrie apparaît entre la moitié sud-ouest et la moitié nord-est. Dans la première, les métropoles sont nombreuses et semblent bien relayer la dynamique de croissance de la capitale dans son bassin. Par ailleurs, des réseaux de ville semblent en voie de constitution. Au contraire, le Nord et l’Est semblent démunis de grandes agglomérations (à l’exception de Reims), ce qui place des espaces non structurés sous l’emprise directe de la capitale. En un mot, l’extension de l’agglomération francilienne dans le Bassin parisien prend une forme multipolaire au sud et à l’ouest et conserve une forme monocentrique dans le grand Est. Nous allons revenir sur ceci à travers l’étude par zones du système migratoire francilien.

L’organisation de l’espace francilien

25

Nous avions défini a priori quatre zones d’études afin d’étudier comment différents types d’espaces appartenant à l’espace francilien interagissaient entre eux et avec le Bassin parisien dans son ensemble. L’hypercentre de l’agglomération, c’est-à-dire la capitale, s’imposait comme une catégorie à part entière. Après une première série d’étude, nous lui adossons sa première couronne de zones d’emploi (Nanterre, Boulogne-Billancourt, Vitry-sur-Seine, Créteil, Montreuil, Saint-Denis), qui est composée de l’ensemble des zones envoyant plus de 20 % de leur population travailler à Paris. Nous définissons ainsi ce qui constitue le centre de l’espace francilien. Nous regroupons ensuite les villes nouvelles dynamiques et les pôles économiques (Évry, Saint-Quentin-en-Yvelines, Cergy et Marne-la-Vallée d’une part, Roissy, Orly et Orsay d’autre part) pour constituer une catégorie d’espaces économiquement dynamiques et donc censés attirer les travailleurs : les pôles. Enfin, le quatrième type d’espace est un ensemble aux limites par définition arbitraires, les franges. Nous avons inclus dans ce groupe de zones d’emploi toutes celles qui envoyaient plus de 2 % de leur population travailler dans Paris intra-muros avant d’affiner notre approche. Il est apparu en effet que ces franges regroupaient en fait deux types d’espaces.

26

Au total, le système francilien semble s’organiser autour de cinq types d’espaces :

  • Paris attire des zones d’emploi situées de plus en plus loin de ses murs, mais voit son influence diminuer sur la première couronne.

  • La première couronne de zones d’emploi structure la région parisienne par quadrants et semble de plus en plus adopter un profil voisin de celui de la capitale.

  • Au-delà, tout en restant dans les limites de l’agglomération, les pôles économiques et urbains attirent les actifs franciliens selon une logique d’axes orientés vers Paris. Ils structurent l’intérieur de l’espace francilien.

  • Les franges constituent un front d’urbanisation présentant quelques pôles de fixation. Les franges internes sont tournées vers Paris. Elles présentent un échange équilibré avec les zones d’emploi voisines situées entre elles et la capitale. Elles participent à l’enracinement du front urbain au sein de l’espace francilien en gommant petit à petit les vides laissés après le passage du front d’urbanisation.

  • Les cœurs des franges externes, au contraire, ont une relation directe à la capitale où de plus en plus de leurs actifs travaillent, mais cette relation est très largement asymétrique. Dans le même temps, ils attirent les actifs de ces zones situées au contact de l’aire urbaine de Paris.

Paris et la première couronne : centre élargi d’un espace interrégional

27

L’attraction directe de la capitale dépasse l’Île-de-France.— La capitale polarise très fortement l’ensemble de sa première couronne en employant plus de 20 % des habitants de celle-ci (fig. 4). Les zones d’emploi de la deuxième couronne participent également au système parisien, puisqu’elles envoient entre 10 et 20 % de leur population active travailler à Paris (à l’exception de la zone sud de l’Oise qui ne fait que frôler cette barre avec 9,3 % de sa population active qui va travailler dans la capitale). Vers le sud, ou les zones sont plus petites, la troisième couronne appartient également à ce groupe. Au-delà, l’Est de l’Île-de-France, le Sud de l’Aisne, le Beauvaisis, la vallée de la Seine et le Nord-Est de la région Centre entrent également dans l’orbite de la capitale, 2 à 8 % de leur population active y travaillant.

Fig. 4 - Les zones d’emploi polarisées par Paris en 1999 Fig. 4
28

Hors de l’espace francilien au sens strict, les flux sont beaucoup plus faibles. Néanmoins, Paris est la première destination de travail des habitants de Rouen, Orléans ou Amiens en dehors de leur zone d’emploi.

29

Le phénomène le plus impressionnant est l’extension lointaine de l’attractivité parisienne. Ce qui était déjà apparu lors de l’étude des résidus devenus positifs entre 1990 et 1999 est confirmé ici : en tendance, l’espace francilien a atteint les limites de l’Île-de-France vers l’est, où s’affirme Reims. Il déborde vers la région Centre, la Haute-Normandie, englobe l’Oise quasiment dans son ensemble. Les métropoles du Bassin parisien qui étaient apparues intégrées au système parisien (Orléans, Tours, Le Mans, Rouen et Amiens) voient toutes leur lien à Paris augmenter.

30

Par ailleurs, Orléans, Rouen ou même Amiens se trouvent désormais au contact de la zone de croissance par débordement de l’espace francilien. Ainsi, un continuum de zones d’emploi où l’attraction de la capitale augmente significativement apparaît entre Paris et les principales métropoles régionales.

31

Ensuite, les relations de Paris aux zones d’emploi de la première couronne se sont fortement réduites entre 1990 et 1999. Ceci doit en partie s’expliquer par l’augmentation du taux d’emploi dans les zones d’emploi du Sud-Ouest parisien. Il y aurait une légère redistribution des flux de travail au détriment de la capitale et au profit de zones de la première couronne (Nanterre, Boulogne, Vitry-sur-Seine, Créteil, Montreuil et Saint-Denis).

32

La première couronne : constitution d’un centre intégré.— Ces zones d’emploi envoient toutes plus de 20 % de leur population travailler à Paris. À l’exception de Boulogne, toutes voient ce pourcentage décroître entre 1990 et 1999.

33

Ce sont les seules zones d’emploi (à part Versailles) à avoir un recrutement parisien affirmé puisqu’elles parviennent à attirer une part non négligeable de la population active résidant à Paris. Nanterre accueille ainsi 8,7 % des actifs parisiens, Boulogne 4,7 %, Saint-Denis 3,2 % ou Montreuil 2,6 %. Hors de la première couronne et de Versailles (1,4 %), les pôles qui attirent le plus les Parisiens sont les deux aéroports avec 0,6 % chacun, puis Orsay avec 0,3 % des actifs venant de Paris. La spécificité de la première couronne est donc notable.

34

Hormis Nanterre, qui recrute tout autour de la capitale (fig. 5a), les aires de recrutement décrivent des quadrants au départ de Paris qui s’étendent jusqu’aux limites de l’aire polarisée par Paris (au seuil de 10 %). Ainsi, Boulogne (fig. 5b) accueille des travailleurs venant des zones d’emploi de Paris, de Nanterre et Vitry-sur-Seine pour la première couronne, de Versailles, Saint-Quentin-en-Yvelines, Orsay et Orly pour la deuxième et Dourdan et Évry pour la troisième couronne.

Fig. 5a - Les zones d’emploi polarisées par Nanterre en 1999 Fig. 5a
Fig. 5b - Les zones d’emploi polarisées par Boulogne-Billancourt en 1999 Fig. 5b
35

En tendance, ces zones attirent plus de Parisiens et étendent leur aire de recrutement. Ces aires correspondent ainsi de moins en moins à des quadrants de l’espace comme cela est actuellement observé et s’étendent de façon plus homogène autour de la capitale. Leur assimilation au système migratoire de Paris intra-muros se traduit donc par un effet plus faible de la présence de la capitale sur le dessin de l’aire de recrutement et par un marché du travail de moins en moins autocentré [5][5] Ceci est général puisque, à l’échelle du Bassin parisien,.... Elles tendent ainsi vers un profil plus « parisien ».

Les pôles économiques et les villes nouvelles : un vaste espace francilien multipolaire en devenir ?

36

Les « pôles » sont définis de façon subjective comme l’ensemble des pôles économiques majeurs appartenant à l’ensemble des zones d’emploi qui envoient au moins 10 % de leur population travailler à Paris. On trouve dans ce groupe les zones des deux aéroports, les villes nouvelles (sauf Melun) et Orsay.

37

Les seules zones à être significativement attirées par les pôles sont les zones d’emploi qui leur sont immédiatement contiguës (sauf Orly) et, parmi ces zones contiguës, on voit apparaître une logique d’axes radiaux. Les seules zones d’emploi attirées par Orsay (au seuil de 2 %) sont Dourdan et Orly, c’est-à-dire les zones d’emploi qui se trouvent entre Orsay et Paris par les grands axes de communication, ou au-delà d’Orsay suivant ces mêmes axes. De même, Roissy attire des actifs de la zone de Saint-Denis (3,4 %) ou du Sud de l’Oise (3,5 %), mais comparativement beaucoup moins de Meaux, Lagny-sur-Marne ou Montreuil (entre 1 et 1,5 %).

38

Toutes les zones subissant l’influence des pôles sont caractérisées par une très forte progression de cette attraction. En tendance, la logique d’axe est d’ailleurs battue en brèche. Le pôle le plus dynamique de l’Île-de-France, Roissy, attire ainsi de plus en plus de travailleurs de Cergy (147 % de croissance) ou de Lagny-sur-Marne (137 %), de Nanterre (2 360 migrants de plus en 1999 qu’en 1990, soit une croissance de 113 %) et de Montreuil (104 % de croissance avec 3 012 migrants de plus).

39

Les pôles de l’Île-de-France attirent près de 3 % de sa population active. Ce pourcentage est en très forte augmentation et le contour des espaces dont la polarisation augmente déborde largement le cadre de la région. Ceci semble marquer un début de multipolarisation de l’espace francilien sans que cela se traduise d’ailleurs par une réduction des distances moyennes parcourues pas les migrants (Neveu et Zembri, 1989, Ronsac, 1989 ; Baccaïni, 1997).

Les franges : relais en devenir face à l’extension de la capitale ?

40

Il semble donc qu’il y ait deux types de franges dans l’espace francilien. Les premières, que nous appellerons « franges internes » sont tournées vers Paris et le centre de l’agglomération. On y trouve le Sud de l’Oise au nord, Poissy, Les Mureaux ou Mantes au nord-ouest, une partie de la zone d’emploi de Versailles, celle de Dourdan et celle d’Étampes au sud-ouest ou encore celles de Coulommiers et Meaux au nord-est et de Fontainebleau et Melun au sud-est. Ce sont pour l’essentiel des zones d’emplois au contact direct du front d’urbanisation.

41

Les secondes, les « franges externes », se situent plus loin de Paris et ne sont pas au contact du front d’urbanisation, mais plutôt au contact de l’aire urbaine ; elles résistent d’ailleurs pour l’essentiel à l’intégration dans cette aire urbaine grâce à l’existence d’un centre d’emploi important. Localisées en bordure de l’Île-de-France les zones d’emplois de Chartres, Dreux, Évreux, Beauvais, Compiègne, Château-Thierry, Provins, Sens, sont de plus en plus directement liées à Paris et polarisent leur espace local. Ces zones d’emploi jouent ainsi un rôle de pompes aspirantes-refoulantes : lorsque l’agglomération parisienne capte de nouveaux espaces, ceux-ci envoient une part croissante de la population de leur centre travailler dans la capitale. En même temps les actifs des communes voisines, rurales ou périurbaines, sont attirés par le marché du travail que constituent ces zones en voie d’intégration.

42

Les franges internes : tournées vers Paris.— Ces zones ne polarisent quasiment pas l’espace qui les entoure. Si l’on fixe un seuil de 2 % de la population locale se déplaçant pour aller y travailler, aucune zone d’emploi n’apparaît dans l’orbite des franges. Elles sont en revanche attirées par d’autres zones d’emploi. Ceci est assez peu étonnant dans la mesure où ces zones ont de très faibles taux d’emploi pour la grande majorité d’entre elles. Les seules zones qu’elles attirent appartiennent elles aussi aux franges et sont pour la plupart des zones situées plus loin encore de la capitale. Fontainebleau attire ainsi 1 200 personnes de Melun, 1 100 de Nemours et 700 de Montereau-Fault-Yonne, Paris n’arrivant qu’en quatrième position puisque 350 Parisiens seulement travaillent dans cette zone d’emploi.

43

Au sein de la partie des franges orientales de l’espace francilien [6][6] Nous avons retenu pour notre analyse l’ensemble des... la plus proche de Paris, chaque zone est polarisée par une commune principale. Le réseau de centres locaux qui apparaît est dense, puisqu’il n’existe pas de « trou », d’espace qui ne subirait pas l’attraction significative d’un centre local. À quelques exceptions près, ces relations sont en forte croissance sur la période 1990-1999 et il semble qu’une hiérarchie se mette progressivement en place entre les différents centres locaux. Les échanges entre centres augmentent, de même que les flux liant les principaux pôles à Paris. Ainsi, le lien de Coulommiers à Meaux croît alors que son lien direct à Paris a fortement diminué sur la période, tandis que, parallèlement, les flux entre Meaux et Paris sont en forte croissance (fig. 6).

Fig. 6 - Évolution des flux de navettes dans l’Est parisien entre 1990 et 1999 Fig. 6
44

Chaque zone se recompose donc selon une logique double : attrait de Paris et polarisation à l’intérieur de chaque zone. Les relations entre zones qui restent marginales témoignent de l’éclatement actuel de l’espace, même si une hiérarchie commence à apparaître, comme en témoigne l’exemple de Coulommiers.

45

Au nord-est de l’espace francilien, toutes les zones d’emploi situées à l’extérieur de la couronne de franges (mise à part Santerre-Oise) envoient une part plus importante de leur population active travailler dans les franges externes en 1999 qu’en 1990. Ainsi, alors que les pôles économiques attirent un espace majoritairement inclus dans la région parisienne, les franges recrutent dans une couronne supplémentaire, qui coïncide avec l’extension maximale de l’espace subissant l’attraction directe de Paris intra-muros. On retrouve donc, au niveau des migrations de travail, un mécanisme décrit au xixe siècle par Ravenstein et résumé par Daniel Noin : « une ville à croissance rapide attire les gens de la région environnante ; les vides ainsi créés sont comblés par des migrants de districts plus éloignés ; la force des villes se fait donc sentir de proche en proche ».

46

Les franges externes : autour de pôles locaux.— Si les valeurs atteintes par les migrations alternantes ne sont pas encore très élevées, la polarisation exercée par les franges internes est tout de même en très forte augmentation. Elle s’exerce notamment sur une quatrième couronne de zones d’emploi qui s’étend à plus de 80 km de la capitale. L’augmentation de la polarisation des villes moyennes comme Vernon ou Beauvais par les franges de l’espace francilien confirme la remarque formulée plus haut : au nord-ouest, un continuum d’espaces attirés se dessine entre Paris et Rouen ou entre Paris et Amiens. Dans les deux cas, la métropole et les zones d’emploi interstitielles sont de plus en plus attirées par Paris.

47

Ces villes moyennes progressivement intégrées à l’espace francilien participent fortement à sa structuration. Ceci apparaît lorsque l’on étudie la courbe de distance moyenne parcourue en fonction de la distance au centre. Dans une ville-centre, cette courbe prend la forme d’un V (fig. 7) : plus on est loin du centre de part et d’autre de celui-ci, plus longues sont les navettes. Paris, Rouen, Tours ou Orléans et, dans une moindre mesure, Caen, Le Mans ou Tours illustrent ceci dans le Bassin parisien. Par contre, si la commune-centre est dans l’orbite d’un autre centre, la courbe dessine un W : la logique est la même que précédemment, sauf que les habitants du centre secondaire proprement dit ont tendance à partir travailler dans le centre principal. Lorsque l’on considère la couronne de franges externes, on observe ce profil en W pour plusieurs zones d’emplois entourant l’aire urbaine parisienne : c’est le cas pour Chartres, Dreux, Évreux à l’ouest et Beauvais ou Compiègne au nord. Notons que deux villes plus peuplées ont un tel profil, Amiens (pour 1990 et 1999) et Reims (pour 1999 seulement). Une couronne de villes avant-postes, de villes structurant la croissance de la métropole francilienne à ses marges (Gilli, 2003) apparaît ainsi.

Fig. 7 - Distance domicile-travail : cas d’une ville centre (V) et d’un centre secondaire (W) Fig. 7
48

Ces villes se trouvent potentiellement dans la situation des villes nouvelles en 1960. À terme, la question qui se pose pour ces villes moyennes est leur capacité à polariser leur espace. Le cas de Pithiviers est intéressant : l’auréole de son aire d’influence, dessinée à l’aide des distances médianes parcourues par les habitants pour se rendre à leur travail, était symétrique en 1990 (fig. 8b). En 1999, elle montre une forte dissymétrie nord-sud (fig. 8a) : les communes situées entre Paris et Pithiviers font désormais partie de l’auréole parisienne. Notons également à ce chapitre que la faible densité des populations (et des flux) de l’Est parisien, relativement à ce qui existe à l’ouest, comme la nouveauté de l’expansion de la capitale dans cette direction, conduisent à des réseaux urbains aux mailles plus lâches vers Troyes ou Reims que vers Orléans ou Rouen. Alors que le développement de l’agglomération parisienne vers l’ouest se fait par absorption progressive d’espaces urbains, elle se fait vers l’est en consommant des espaces relativement moins denses, suivant un modèle quasi américain d’urbanisation (Garreau, 1991).

Fig. 8a - Distance séparant le lieu du domicile du lieu de travail en 1999 Fig. 8a
Fig. 8b - Distance séparant le lieu du domicile du lieu de travail en 1990 Fig. 8b
49

Si l’on considère que les espaces ne se constituent pas ex nihilo mais se construisent progressivement et que les franges, à la différence de l’urbain, ne se définissent pas par rapport à une densité ou à une occupation du sol mais par rapport à une dynamique de croissance et un rapport particulier au centre, force est donc de constater qu’une couronne supplémentaire de franges s’esquisse tout autour de la région parisienne, avec ses caractéristiques propres. Ces franges de l’espace francilien se constituent autour de villes-relais, véritables centres périphériques qui prolongent l’influence du centre principal, manières de postes avancés de la métropole dans l’espace rural. Ces « villes avant-postes », similaires aux Edge Cities observées par J. Garreau (1991) autour des grandes villes américaines, peuvent être historiques (Chartres), ou sorties de terre (secteur 4 de Marne-la-vallée) et participent pleinement de l’organisation de l’espace francilien.

Synthèse

50

Le grand Bassin parisien est organisé autour de Paris, qui polarise la plus grande partie de cet ensemble de 20 millions d’habitants. L’aire de recrutement de Paris s’étend largement au-delà de l’Île-de-France. La capitale est la seule entité territoriale à attirer des travailleurs venant à la fois de l’agglomération parisienne, de l’ensemble de l’espace francilien et des métropoles régionales qui l’entourent.

51

La première couronne de zones d’emploi (qui correspond à peu près aux trois premières couronnes de communes autour de Paris) a un rôle structurant dans l’agglomération. Ces zones polarisent l’espace francilien par secteurs, elles adoptent de plus en plus un profil voisin de celui du centre qu’elles entourent. La dynamique actuelle de Montreuil ou de Nanterre illustre bien les logiques à l’œuvre.

52

Les pôles et villes nouvelles apparaissent comme autant de lieux vers lesquels les Franciliens convergent. Ils structurent l’espace qui les entoure, en privilégiant les axes radiaux, et constituent ainsi des centres d’emplois dynamiques loin des murs de la capitale. La forte progression de leur attractivité au cours des années 1990 confirmerait ainsi l’apparition d’un espace multipolarisé, même si le poids du centre reste primordial.

53

Les franges semblent doubles. Une couronne de franges dites « internes » correspond aux espaces qui constituent actuellement la limite du front d’urbanisation. Ce sont des espaces tournés vers la capitale, en voie d’intégration rapide à l’agglomération parisienne ou y appartenant déjà. Ces espaces se restructurent très vite et les flux de travail semblent y esquisser une hiérarchie entre des pôles auparavant similaires.

54

Les franges que nous avons qualifiées d’externes apparaissent comme des espaces de transition qui envoient leur population travailler à Paris et accueillent une population habitant au-delà de l’espace francilien. Alors que les franges internes structurent et densifient un espace précédemment acquis à l’espace francilien, les franges externes esquissent le front urbain en devenir. Parmi ces territoires, les plus structurés ne subissent pas le débordement de Paris mais le canalisent. Ils sont organisés autour de villes avant-postes qui polarisent leur espace local et sont autant de relais entre Paris et les métropoles régionales.

55

Ces métropoles régionales, dont la population varie entre 150 000 et plus de 500 000 habitants polarisent de vastes espaces et sont souvent en relation directe avec la capitale. Elles sont au centre de zones d’emploi souvent dynamiques. Leurs profils sont cependant variés. On notera tout d’abord que deux espaces multipolaires se dessinent aux portes de l’espace francilien autour de Rouen et Le Havre dans la basse vallée de la Seine et entre Orléans et Tours le long de la Loire. Ces ensembles dépassent tous deux les 800 000 habitants et sont en très forte interaction avec le cœur de la région parisienne. On observe également des espaces régionaux fortement intégrés, que cela relève de dynamiques locales particulières (Vimeu) ou que ce soit autour d’une agglomération. Reims semble ainsi commencer à organiser l’espace champenois et cette construction se fait contre l’influence grandissante de Paris dans l’Est. Dans l’Ouest, les espaces déjà constitués n’évoluent que marginalement et soulignent un équilibre entre les attractions de la capitale, de Caen et du Mans.

56

Mais tout le pourtour des franges externes n’est pas organisé autour de métropoles régionales. Que les espaces métropolitains soient éloignés de la capitale (cas du Perche par rapport à Caen et au Mans), que l’agglomération peine à métropoliser le territoire régional (cas d’Amiens et de Troyes), ou qu’elle soit tout simplement absente et remplacée par un ensemble de villes de moyenne importance (vallée de l’Oise, Auxerrois), des espaces faiblement structurés apparaissent. Ce sont des espaces qui peuvent s’intégrer très fortement dans le Bassin parisien, comme la Picardie, mais dont l’organisation est restée essentiellement locale, dépassant rarement le niveau de la zone d’emploi.

Fig. 9 - Le Bassin parisien, un espace organisé autour de la capitale Fig. 9
57

Les marges du Bassin parisien sont des espaces faiblement structurés qui ne sont pas situés sur des axes de communication majeurs. Ces vastes espaces ruraux constituent des frontières « naturelles » entre les grandes régions économiques qui se dessinent. Ainsi, le Sud champenois et la Marne séparent le Bassin parisien de l’Est, la Thiérache et le Nord du Santerre jouent ce rôle avec le Nord-Pas-de-Calais et la Belgique. La différence est frappante entre la façon dont le Bassin parisien s’essouffle dans les marges (en Champagne, par exemple avant de rencontrer les villes de l’Est de la France) et la façon dont son influence est progressivement relayée et remplacée par le grand Ouest le long de la vallée de la Loire.

58

Il convient de noter pour conclure que ces analyses devront être approfondies à l’aide de données plus détaillées afin de pouvoir caractériser les migrations de travail en fonction des types socioprofessionnels des migrants (Baccaïni, 1997), approche complémentaire essentielle dans notre perspective.


Références

  • BaccaÏni B. (1997). « Les navettes de périurbains en Île-de-France ». Population, n° 2, p. 327-364.
  • BaccaÏni B. (1996). « Les trajets domicile-travail en Île-de-France : les contrastes entre catégories socioprofessionnelles ». Économie et statistique, n° 294-295, p. 109-126.
  • BaccaÏni B. (1993). « Régions attractives et régions répulsives entre 1982 et 1990 ». Population, n° 6, p. 1 791-1 812.
  • Bessy-Piétri P., M. Hilal et B. Schmitt (2000). « Recensement de la population 1999. Évolutions contrastées du rural ». Insee Première, n° 726.
  • Bessy-Piétry P., Sicamois Y. (2001). « 4 millions d’habitants en plus dans les aires urbaines ». Insee Première, n° 765.
  • Garreau J. (1991). Edge City. New York : Random House.
  • Gilli F. (2003). « Les villes avant-postes, une alternative à de nouvelles villes ». Urbanisme, n° 326.
  • Julien P. (2001). « Les grandes villes étendent leur aire d’influence ». Insee Première, n° 766.
  • Julien P. (2000). « Mesurer un univers urbain en expansion ». Économie et statistique, n° 336, p. 3-33.
  • Julien P. (1995). « La “ métropolisation ” des actifs structure le territoire ». Économie et statistique, n° 290, p. 33-49.
  • Marchand B. (1993). Paris, Histoire d’une ville. Paris : Seuil.
  • Neveu A., Zembri P. (1989). « Migrations alternantes : des comportements sociaux différenciés dans un espace polarisé ». Données sociales Île-de-France, p. 146-150.
  • Noin D. (1995). L’Espace français. Paris : Armand Colin, coll. « Cursus ».
  • Noin D. (1998). Géographie de la population. Paris : Armand Colin, coll. « Cursus ».
  • Nyusten J., Dacey M. (1968). « A graph theory interpretatives of nodal regions ». Spatial Analysis, a reader in statistical Geography, Berry et Marble (eds.), Englewood Cliff, NJ : Prentice Hall.
  • Pini G. (1995). « L’interaction spatiale », in Bailly A., Ferras R., Pumain D., (dir.), Encyclopédie de Géographie. Paris : Economica, p. 539-558.
  • Pumain D. (1986). « Les migrations interrégionales de 1954 à 1982 : directions préférentielles et effets de barrière ». Population, n° 2, p. 378-388.
  • Ronsac J.-J. (1989). « Géographie des déséquilibres entre habitat-emploi : des surprises ». Données sociales Île-de-France, p. 134-137.
  • Zaninetti J.-M. (1998). « Bassin parisien : les déplacements domicile-travail en 1995 ». Insee Picardie Chroniques, 7.

Notes

[1]

Cette étude a été réalisée à l’Insee Picardie et a bénéficié d’un financement de la MIIAT Bassin parisien. Je tiens à remercier Thérèse Saint-Julien, Brigitte Baccaïni, Bernard Robert, Pascale Bessy, Julien Talbot, Jean-Paul François et Bénédicte Macrakis.

[2]

Dans cette étude, nous avons adopté la définition administrative du Bassin parisien, qui correspond aux régions Île-de-France, Picardie, Champagne-Ardenne, Centre, Basse-Normandie et Haute-Normandie, augmentées de deux départements de régions voisines, la Sarthe (Pays-de-Loire) et l’Yonne (Bourgogne). L’étude qui suit aurait certainement mérité d’être menée à un niveau plus vaste afin de légitimer les frontières de l’interrégion. Néanmoins, il semble que nous touchions à plusieurs reprises aux frontières de cet espace, ce qui tendrait à en légitimer les limites actuelles.

[3]

Nous appellerons espace francilien l’ensemble qui comprend l’aire urbaine parisienne (la région Île-de-France) et ses franges externes au sens large (franges que nous tenterons de préciser au cours de cet article). Le Bassin parisien désignera généralement l’ensemble de l’interrégion étudiée.

[4]

La faiblesse de ce taux est inhérente à la définition de population active retenue qui ne pose aucune limite d’âge. Ainsi, les marges du Bassin parisien, où la proportion de population de plus de 65 ans est forte, ont de faibles taux d’emploi.

[5]

Ceci est général puisque, à l’échelle du Bassin parisien, les zones d’emploi recrutent 11% d’actifs en moins en provenance des communes qui les composent.

[6]

Nous avons retenu pour notre analyse l’ensemble des zones d’emploi de Seine-et-Marne (Lagny-sur-Marne, Meaux, Coulommiers, Provins, Montereau-Fault-Yonne) auxquelles nous avons ajouté Château-Thierry et le Sud-Ouest Champenois, contenues entre les axes Paris-Troyes et Paris-Reims.

Résumé

Français

Les chiffres du dernier recensement ont confirmé la croissance continue des espaces métropolitains. Ce phénomène interroge au premier chef la grande concentration humaine qui entoure la capitale française. Au cœur d’un bassin de vingt et un millions d’hommes, Paris voit évoluer les modalités de sa croissance. Sont examinées ses relations avec les espaces directement sous le feu de la croissance de l’agglomération, et les vastes espaces régionaux qui s’étendent au-delà de ces fronts d’urbanisation.
À l’aide des migrations alternantes, un outil certes partiel mais qui présente l’avantage de la synthèse, deux types d’espaces participant de l’espace francilien sont discernables aux frontières de l’agglomération, deux types de franges : des franges internes, tout entières tournées vers la capitale et en voie d’intégration rapide à la métropole et à ses pôles de banlieue, des franges externes, espaces vivant autour et pour un centre local qui vit autour et pour Paris. Un ensemble de « villes avant-postes » structure ainsi l’espace à quatre-vingts kilomètres de la capitale.
Au-delà de cet espace francilien, fortement intégré, des ensembles régionaux s’organisent autour des villes de plus de cent mille habitants. Monocentriques ou multipolaires, ces espaces vivent essentiellement par eux-mêmes et par leurs relations avec la capitale plutôt qu’entre eux ou avec l’espace francilien dans son ensemble. Ils sont par ailleurs de plus en plus au contact de la zone de croissance de l’agglomération francilienne.

Mots-clés (fr)

  • BASSIN PARISIEN
  • ESPACE FRANCILIEN
  • MÉTROPOLISATION
  • MIGRATIONS ALTERNANTES

English

An understanding of the Paris basin through commutingIn a region changing as fast as Greater Paris, particularly the edge of the metropolitan area, the figures from the last census may answer some interesting questions. Is the conurbation expanding? Is the city evolving towards a monocentric or a polycentric configuration? We look at commuting in the whole Parisian basin in order to understand how the huge metropolitan area interacts with its immediate surrounding area and with the other cities in the basin.
If the past decade has seen a reduction of a trend that emerged in the early 1980s, the city continues to spread, and it is now extending to larger urban centres. There seems to be a reorganisation of the edge of the metropolitan area around these secondary centres, which is producing two kinds of fringe. The first, the closest to Paris, has simply become part of the metropolitan area. Most of its residents and workers now live and work in the urban area and a hierarchy is emerging between these centres. The second is not yet part of the metropolitan area, even if many of its residents are commuting to the city. This pattern is common around Paris. It is observed in almost all the large cities of the basin. The regional metropolitan centres attract and shape the region they belong to, while developing increasing links with Paris. Since there are few cross-links between the different regions of the Parisian basin, it still has a monocentric configuration: Paris interacts with all the main cities of the regions surrounding the capital region, while these cities shape their local areas.

Mots-clés (en)

  • COMMUTING
  • EDGE CITIES
  • GREATER PARIS
  • METROPOLISATION
  • URBAN SYSTEMS

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Un espace à l’échelle du Bassin parisien
    1. Une immense région urbaine
    2. Des zones sous influence
    3. Un espace structuré par de fortes polarisations
  3. L’organisation de l’espace francilien
    1. Paris et la première couronne : centre élargi d’un espace interrégional
    2. Les pôles économiques et les villes nouvelles : un vaste espace francilien multipolaire en devenir ?
    3. Les franges : relais en devenir face à l’extension de la capitale ?
  4. Synthèse

Pages 289 - 305 Article suivant
© 2010-2017 Cairn.info