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Ethnologie française

2006/3 (Vol. 36)

  • Pages : 192
  • ISBN : 9782130554554
  • DOI : 10.3917/ethn.063.0421
  • Éditeur : P.U.F.


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Surtsey est une petite île située à quelques milles au sud de l’Islande, émergée en 1963, suite à une éruption sous-marine. Depuis lors, elle ne cesse de rétrécir, rongée par l’océan et les vents violents qui balaient ces régions de l’Atlantique Nord.

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Terre nouvellement créée, Surtsey fait l’objet depuis sa naissance d’études et d’observations menées par des scientifiques. Rapidement déclarée réserve naturelle protégée, elle est interdite à l’homme, en dehors des quelques expéditions conduites par les géologues, ornithologues, botanistes ou entomologistes. Réunis en une association, « Surtseyjarfélagið » [1]  Société de recherche sur Surtsey. [1] , ces derniers constituent en quelque sorte la garde rapprochée de l’île, assurant sa protection sous l’égide du gouvernement islandais. C’est par cette même association que tout visiteur doit passer pour obtenir l’autorisation de se rendre sur Surtsey. Autrement dit, l’accessibilité à l’île se pose autant en termes matériels (aller sur une île est toujours une aventure) qu’en termes administratifs.

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L’île sera abordée sous trois modalités. Nous partirons de son nom, Surtsey, lequel nous mènera aux sources de l’imaginaire du lieu. Puis la topologie qui s’en dégagera sera précisée par un discours plus rationnel, mais non dénué d’imaginaire : celui de la communauté scientifique, principale détentrice de la mémoire de l’île. Enfin, nous tenterons d’approcher l’île au plus près de sa réalité matérielle, à savoir dans les locaux du Muséum d’histoire naturelle à Reykjavik, au sein même des lieux où elle livre quelques-uns de ses secrets [2]  Au moment de la rédaction de cet article, la prochaine... [2] .

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Nous naviguerons donc entre deux notions centrales dans l’appréhension de ce territoire, celles de « création » et de « laboratoire ». Toutes deux sont au fondement des représentations associées à l’île. Et Surtsey est d’autant plus l’objet de projection des désirs des hommes qu’elle leur est interdite ; désirs liés à une nature livrée à elle-même, sans l’homme. Outre la relation d’exclusivité et d’appropriation d’une terre vierge qui nous intéresse ici, c’est surtout celle de patrimonialisation de la nature qui nous aidera à comprendre la relation de l’homme au lieu. L’un des aspects les plus saillants de cette relation transparaît, nous le verrons, dans le statut de l’île, patrimonialisée alors qu’elle était encore en formation et érigée en monument national. Ce rapport sera à comprendre dans le contexte plus général que les Islandais entretiennent avec leur environnement, dans un pays où la nature, faute de patrimoine bâti suffisamment ancien, fait office de monument.

L’imaginaire du lieu

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« Nos ancêtres nordiques croyaient que la vie était issue de la rencontre du limon sorti de l’eau froide, Niflheimur, et des vapeurs du monde chaud de Múspellsheimur ; plus tard, lorsque la vie se fut développée et eut prospéré, elle fut détruite par le géant qui possédait le feu, Surtur, qui donna son nom à notre nouvelle île, Surtsey… ».

(un membre de « Surtseyjarfélagið ») [Ohanian, 2003]

• L’origine

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Surtsey, l’île de Surtur, géant du feu dans la mythologie scandinave, tel fut le nom donné à cette île surgie de la mer le 14 novembre 1963. Issue de l’activité volcanique provoquée par la faille qui sépare l’Europe de l’Amérique, l’île est par essence située sur un entre-deux. Deux propriétés de Surtsey peuvent d’ores et déjà être posées : son instabilité et le rapport intime entre la mer et l’île. « Toute île, écrit Franck Lestringant dans son Livre des îles, reçoit sa forme de la mer sur laquelle elle se surimpose, et qui un jour l’engloutira » [Lestringant, 2002 : 86]. Née du couple feu-mer, et enfantée par cette dernière, Surtsey porte en elle le mythe de la Création, et plus exactement du Déluge, si l’on se réfère à la longue tradition géographique de la Renaissance chrétienne ; « cicatrices du monde » ou encore « ornements du monde », les îles seraient la marque du péché originel [3]  F. Lestringant commentant la Saincte géographie d’Auzoles-Lapeyre... [3] . À l’inverse, d’autres y voient, tel Vincenzo Coronelli à la même époque, une forme d’« achèvement du cosmos et accomplissement du projet divin » [cité in Lestringant : 51]. Ces deux visions n’auront de cesse de dessiner une constante de l’univers insulaire : l’ambivalence comme caractéristique essentielle de l’île.

• Surtur

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Si l’on se tourne maintenant vers la tradition scandinave et plus précisément vers sa mythologie, Surtur est certes le feu créateur, mais il est aussi l’un des grands acteurs du crépuscule des dieux, le Ragnarök. « En tout premier lieu, il y eut cependant le monde qui est situé dans la partie méridionale et qui est appelé Múspell. Il est lumineux et très chaud, car cette région n’est que feu et flammes, aussi est-il accessible aux étrangers et à ceux qui n’y possèdent pas de domaines ancestraux. C’est là que réside l’être appelé Surt : il se tient à la frontière de ce pays afin de le défendre et il possède une épée ardente. À la fin du monde, il partira au combat, vaincra tous les dieux et incendiera le monde entier » [l’Edda, Gylfaginning, 1991 : ch. 4 : 33]. Surtur sonne ainsi la fin d’un monde et le début d’un autre : celui des humains, apparus sur une terre surgie de la mer…

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Une île née sous le signe du feu destructeur, et promise à engendrer la vie. Une ambivalence renforcée par les laves et les cendres qui la constituent, devenues fertiles alors que l’île était encore en gestation.

• Les éléments

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Le feu, on l’aura compris, donne vie à Surtsey. Mais, pour survivre, Surtur doit résister à l’océan, qui ne cesse de ronger ses côtes. S’ajoute au feu et à l’eau un autre élément : l’air, le vent, et donc l’érosion. Depuis sa naissance, l’île voit sa forme bouger au fil des ans, sa superficie diminuer, et sa silhouette s’adoucir…

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Après avoir réussi à s’imposer au monde, l’île devait pourtant affronter un nouvel élément, l’océan, qui devait lui assigner sa forme actuelle et sans cesse en mouvement. Et, en effet, « il apparaît qu’il n’existe aucun point stable le long des côtes, et que l’érosion marine a été particulièrement intense dans la zone des falaises qui ont localement reculé de 350 m environ. Les côtes de Surtsey présentent donc les caractères d’un milieu en perpétuel rajeunissement » [Jónsson et al., 1989 : 4]. Une île mouvante donc, qui rétrécit au fil de son rajeunissement. Et dans un équilibre profondément instable. Surgie d’une faille, d’une fissure, elle est à jamais marquée du sceau de la « faillibilité », d’un entre-deux ontologique ; fossé dans lequel elle risque un jour d’être à nouveau avalée.

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De tous les éléments constitutifs de l’île, l’un d’entre eux, le feu, doit toutefois être considéré à la lueur d’une longue tradition attachée à l’Islande, celle de porte de l’Enfer.

• Du feu infernal

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L’Islande est, au Moyen Âge, perçue par l’Occident chrétien comme l’une des portes potentielles de l’Enfer, dont l’entrée se situerait précisément dans l’Hekla, volcan très actif. Déjà, au vie siècle, le moine saint Brendan, dans sa Navigation, fournit une description d’éruption volcanique dans la région de la froide Thulé [4]  Récit anonyme du xie siècle de la Navigation de saint... [4]  ; phénomène que les scientifiques attribuent à une éruption sous-marine qui aurait eu lieu pour certains au Spitzberg, pour d’autres au sud de l’Islande.

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C’est le moine Herbert de Clairvaux qui, en 1178-1180, dans le Liber Miraculum, est le premier à apporter un témoignage d’une éruption sous-marine au sud de l’Islande, corroborant des sources islandaises faisant état d’éruptions et de tremblements de terre dans cette région à forte activité tectonique, à la même époque.

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Puis la faille se calme pendant environ deux siècles, réveillant par moments quelques feux sur l’océan, à intervalles suffisamment réguliers toutefois pour que le cartographe islandais Guðbrandur Þórlaksson signale, sur la carte qu’il dresse en 1590, des feux et cratères dans cette même région, aujourd’hui disparus. Ce qui nous permet d’aborder l’une des principales caractéristiques de Surtsey, à savoir son instabilité.

• De l’inconstance des îles

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Disparaissant ici, réapparaissant là, les îles changent de formes et de noms au gré des courants et de leurs découvreurs [5]  La plus célèbre d’entre elles étant actuellement en... [5] , car, « à la différence des terres fermes solidement ancrées sur le fond des mers, la forme insulaire est sujette à dérades, à glissements » [Lestringant, ibid. : 59].

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Détail de la carte des îles Vestmann, par l’évêque Guðbrandur þórlaksson, 1590 (in Sturla Friðriksson, 1994).

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Le 1er mai 1783, à peu près à l’endroit où l’on situe Surtsey aujourd’hui, le capitaine Mindelberg, du brick danois Boesand, observe un panache de fumée au sud-ouest de l’Islande, « signe, écrit-il dans son journal de bord, que le Jugement dernier approche » [Þórarinsson, 1964 : 11]. Le 3 mai, le Jugement dernier n’est toujours pas advenu, mais une île est née. Pourtant, le capitaine ne peut s’en approcher par crainte des « jets aux puissants effluves de soufre » qui s’en échappent. Il dresse un croquis et rapporte son témoignage au gouvernement danois, lequel se montre fort intéressé par cette nouvelle terre [6]  Précisons que l’Islande était alors sous domination... [6] , allant jusqu’à la baptiser du nom de Nýey : « Île nouvelle »…

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On décide donc d’aller y planter un drapeau afin de se l’approprier complètement, et à l’automne une expédition est lancée. Mais Nýey ne fut jamais retrouvée. Elle avait déjà sombré dans les profondeurs de l’océan, soumise au destin tragique des îles englouties.

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C’est, après tout, l’une des constantes de l’île que d’être inconstante, comme l’écrit déjà Pline l’Ancien au ier siècle après J.-C., consacrant dans son Histoire naturelle plusieurs chapitres aux naissances, disparitions et métamorphoses des îles : « Des nouvelles Isles qui surgissent en la mer », « Des Isles advenues par adventure », « Des terres peries par eau », « Des terres qui se sont englouties, et abysmées elles mesmes », ou encore « Des Isles qui ne sont fermes, ainsi flottent sur l’eau » [Pline l’Ancien, cité in Lestringant, 2002 : 24]… Îles englouties, îles flottantes, les îles se confondent au passage avec les animaux qui habitent l’océan, telle la baleine sur laquelle saint Brendan célèbre la messe de Pâques.

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Timbre à l’effigie de la Navigation de Saint Brendan (in Sturla Friðriksson, 1994).

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Deux siècles après l’aventure de Nýey, Surtsey émerge en 1963. Pendant qu’elle se bat contre les éléments, une autre île tente en même temps de faire sa place sur la carte des océans, baptisée Surtla, alors qu’elle n’était pas encore sortie des eaux. Petite sœur de Surtsey, elle eut le temps d’être nommée, mais jamais ne put émerger. Elle appartient à cette autre catégorie d’îles que les scientifiques qualifient à juste titre d’îles « avortées » [Jónsson et al., ibid. : 4].

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Mais la saga ne devait pas s’arrêter là : quelques mois après que Surtsey fut formée, deux nouvelles « îles satellites » [Jónsson et al., ibid. : 4] sortirent des profondeurs sous-marines, Jólnir et Syrtlingur. Elles non plus n’eurent pas cette chance de pouvoir marquer les cartes de leur naissance ; à peine avaient-elles eu le temps d’émerger qu’elles furent sitôt englouties.

La mesure du lieu : l’île laboratoire

• L’île nouvelle

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Surtsey est un exemple classique d’île volcanique, tout du moins dans son processus de formation : novembre 1963 à février 1964, première phase d’éruption sous-marine explosive ; début février 1964, puis durant tout le mois d’avril, l’activité sous-marine fait place à l’activité aérienne. Elle est tout d’abord explosive, avec projections de scories et de blocs incandescents, ainsi que des fontaines de laves, suivies de coulées, phase décisive, si l’on en croit un chercheur islandais : « Le 4 avril 1964, l’éruption explosive s’est transformée en éruption de lave, et dès lors nous avons compris que l’île deviendrait un territoire permanent… » (un membre de « Surtseyjarfélagið », in Ohanian, 2003). S’ensuit pendant près de trois ans une série d’accalmies et de phases éruptives. Surtsey doit sa permanence, toute relative, à l’importance du volume de laves émises, qui l’ont consolidée contre les assauts de l’océan.

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Une île en mouvement… Évolution de Surtsey de 1967 à 1998 (in Sveinn Jakobsson, Náttúrufraeðistofnun Íslands - Surtseyjarfélagið, 2000).

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Carte géologique de Surtsey (in Sveinn Jakobsson, Náttúrufraeðistofnun Islands - Surtseyjarfélagið, 1994).

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En 1967, elle est donc formée, et atteint une superficie de 2,8 km2. Elle en fait aujourd’hui 1,4… Certains scientifiques lui prédisent un avenir de quelques centaines à quelques milliers d’années. Tous s’accordent à dire qu’elle finira par rétrécir jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que le noyau basaltique central.

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Ce qui fait sa spécificité, ce ne sont pas les conditions géologiques de sa naissance, nous l’avons vu, mais bien plutôt les conditions « sociologiques » de son émergence et de son histoire. Surtsey a, en effet, fait l’objet de toutes les attentions de la part de la communauté scientifique islandaise, mais également internationale, depuis sa naissance jusqu’à nos jours. Or ce n’est pas parce qu’elle présentait des caractéristiques extraordinaires, mais simplement parce qu’elle offrait au monde la possibilité d’observer en direct le processus de création d’une terre et, par suite, d’apparition de la vie sur un sol vierge. Si Surtsey était née loin de tout, sans personne pour se pencher sur son berceau, elle n’aurait jamais eu le privilège d’être érigée en « laboratoire de la création » [7]  D’autres îles ont été érigées en territoires privilégiés... [7] .

• L’île de la création

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« Je citais au début de mon intervention comment la mythologie ancienne expliquait l’apparition de la vie, réduite à néant par les pouvoirs du géant Surtur et de son royaume. Et pourtant, il est possible que notre île représente une étape exemplaire dans la création de la vie, et je fais référence ici à mes premières spéculations et aux travaux de Ponnanperuma de la Nasa sur la formation possible d’acides aminés, éléments essentiels à la vie, provoquée par l’activité volcanique… » (un membre de « Surtseyjarfélagið », in Ohanian, ibid.).

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Assister à la création d’une terre n’est pas chose commune, et on comprend aisément pourquoi, dès ses premiers balbutiements en ce mois de novembre 1963, des scientifiques venus des horizons les plus divers vinrent se pencher sur le berceau de l’île, tels les Rois mages des temps modernes. Ils ne furent pas les seuls d’ailleurs, car on peut dire que Surtsey a, pendant quelques mois, occupé le terrain de l’actualité internationale, et notamment française.

• « Un exploit Paris-Match… »

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Outre les médias islandais, qui suivirent jour après jour l’éruption dans ses moindres étapes, les journaux étrangers relatèrent l’événement avec plus ou moins d’intérêt – car rappelons qu’en ce mois de décembre 1963 l’actualité fut dominée par l’assassinat de John Kennedy [8]  Si la France a brillé par sa couverture médiatique... [8] … Parmi les journaux français, Paris-Match s’intéressa particulièrement à l’« île nouvelle », et pour cause : l’un de ses journalistes, Gérard Géry, fut le premier à poser le pied sur l’île, alors encore en éruption, précisément le 6 décembre. Prenant tout le monde de vitesse, le journaliste photographe et deux acolytes aventuriers, Philippe Laffon et Pierre Mazeaud, plantèrent un drapeau à l’effigie du magazine. Titrant « Un exploit Paris-Match. Les premiers sur l’île nouvelle ! » [Paris-Match, 1963], Gérard Géry raconte comment il a « risqué sa vie pour un vieux rêve » ; et de narrer le récit d’une extraordinaire aventure, digne d’un film hollywoodien, où les Français faillirent laisser quelques plumes au moment de quitter l’île : « Tout à coup notre moteur tousse. Il s’étouffe… Il s’arrête. Nous ne bougeons plus. Nous ne disons plus un mot. Philippe, la voix coupée de sanglots, s’accuse : “C’est pas vrai. Ce n’est pas possible. J’ai oublié de repousser le starter… Le moteur est noyé… J’ai laissé passer la chance.” » Après le récit de cette déveine, l’article se poursuit par le happy end attendu par le lecteur : « Nous allions mourir dans les scories. Alors notre moteur consent à repartir […] Philippe n’avait eu qu’à repousser le starter » [Géry, ibid. : 53].

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Les journaux islandais relatèrent l’événement après avoir été pris de court : « Alors que les Islandais se préparaient à aller planter le drapeau islandais, ils eurent vent de l’intention des Français d’aller planter un drapeau sur l’île ; ce fut alors le début d’une course effrénée » [Vísir, 7/12/1963]. Les Islandais ne tardèrent pas à réagir, après avoir aidé les « casse-cou » [Þórarinsson, ibid. : 18] français à quitter l’île qui présentait d’inquiétants signes d’éruption. « Aux Vestmann, il y avait une équipe de Français, mais personne n’y faisait attention ! Ils ont embarqué dans un Zodiac et sont partis en direction de l’île… ils ont débarqué sur Surtsey et ont planté le drapeau français… les Islandais étaient fous de rage… c’étaient des journalistes de Paris-Match ! Malgré tout, les Islandais se sont dépêchés d’organiser une expédition pour aller les chercher sur l’île… les vagues étaient tellement impressionnantes et les bateaux ont tourné un bon moment autour de Surtsey, ils étaient encerclés par les projections de lave… les Islandais ont risqué leur vie pour les sauver [9]  Précisons qu’il n’est fait aucune allusion, dans l’article... [9] ils ont eu de la chance de s’en sortir indemnes… » [Þórarinsson, ibid. : 18].

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On retiendra de cette aventure, outre la course au scoop médiatique, la notion d’appropriation : planter un drapeau sur une terre nouvelle est l’acte symbolique le plus fort pour marquer la propriété d’un nouveau territoire [10]  On pense notamment à Armstrong quelques années plus... [10] . C’est d’ailleurs ce qu’avait bien compris l’équipée française, emportant dans ses bagages le drapeau de Paris-Match.

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Rapidement, les Islandais décidèrent de statuer une fois pour toutes sur le sort à donner à cette terre nouvelle, en commençant par la « baptiser ».

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Deuxième acte fort dans le processus d’appropriation, celui du baptême. Sur demande du gouvernement, le « Comité des noms de lieux » fut chargé de trouver un nom ; Surtur fut choisi, pour l’éruption sous-marine, et si l’île devait demeurer, alors ce serait Surtsey.

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L’affaire ne devait cependant pas en rester là, car les habitants de la principale île des Vestmann, Heimaey, n’acceptèrent pas cette décision venue « d’en haut ». Le 13 décembre, quelques habitants débarquèrent sur l’île et plantèrent un drapeau portant le nom de Vesturey, « l’île de l’Ouest », effectivement la plus à l’ouest de l’archipel. Mais, comme l’écrit avec une pointe d’ironie le géologue Sigurður Þórarinsson, « Surtur réagit violemment, envoyant aux imprudents une pluie de projectiles de pierres ponces, de telle sorte qu’ils s’en tirèrent à bon compte en ayant la vie sauve… » [Þórarinsson, ibid. : 19]. Ainsi, alors qu’elle était encore dans son activité explosive, Surtsey reçut la visite de neuf scientifiques, venus y collecter des échantillons, et de quelques aventuriers, français et islandais.

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« Trois journalistes français ont érigé hier un drapeau sur le volcan » (Vísir, 7 décembre 1963).

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Et, avant que d’autres curieux et profanes ne foulent et désacralisent en trop grand nombre ce territoire encore vierge de toute trace humaine, la communauté scientifique s’empressa de s’approprier définitivement le lieu. Le nom de Surtsey fut adopté, ainsi que l’association portant son nom, créée en 1964, alors que les cendres de l’île étaient encore chaudes.

• « Surtseyjarfélagið »

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Territoire islandais géré par le « Conseil de protection de la nature » (« Náttúruverndarráð »), Surtsey est une réserve naturelle protégée depuis 1964, interdite à l’homme, à l’exception de quelques scientifiques et autres observateurs privilégiés, membres de « Surtseyjarfélagið », chercheurs étrangers ou journalistes autorisés par cette même association à poser le pied sur l’île.

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Malgré la mer qui constitue déjà un premier rempart contre une fréquentation humaine trop importante, l’île reste tout de même relativement facile d’accès pour qui veut réellement s’y rendre. Et, compte tenu de l’opportunité de pouvoir observer la formation puis l’évolution d’une terre nouvelle, ainsi que la création d’un biotope, le gouvernement islandais devait, dès 1964, décréter l’île interdite au public et la classer réserve naturelle. Fut également arrêtée une zone de deux kilomètres autour de l’île qui en étend le territoire, zone frontière à l’intérieur de laquelle il est théoriquement interdit de s’aventurer.

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Ainsi, depuis 1964, toute personne souhaitant se rendre sur Surtsey doit montrer « patte blanche » auprès de l’association, laquelle coordonne aussi l’ensemble des recherches internationales qui peuvent être menées sur l’île.

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Logo de Surtseyjarfélagið (in Sturla Friðriksson, 1994).

• Une île, l’origine et les espèces

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Tel un laboratoire de la création, l’île s’est trouvée placée sous les feux des scientifiques durant ses vertes années, mise en demeure de livrer peu à peu le récit de la création. Le premier chercheur à avoir commencé une étude systématique de l’apparition de la vie sur Surtsey est un biologiste, Sturla Friðriksson ; il entame ce travail à partir du moment où, au mois de mai 1964, il y découvre un grand nombre de micro-organismes de différentes variétés. C’est, si l’on peut dire, le début de l’aventure de la « fertilité » de Surtsey. C’est aussi le récit de la colonisation qui s’ouvre ici, le biologiste se faisant alors « ethnologue du peuple de l’herbe » [11]  « Mannfraedingur plantnama », soit littéralement « anthropologue... [11] .

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La première mouche (Diamesa zeremy) est repérée peu de temps après, ainsi que des papillons et araignées portés par les bois flottés. Les mouettes se posent également régulièrement sur l’île, sans pour autant encore y nicher.

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Puis, en 1965, la première plante est découverte sur une plage au nord de l’île, la Cakile islandica… ; la graine avait échoué sur le rivage. Elle germe, mais ne prospère pas pour autant, soumise aux aléas climatiques. Elle est supplantée par une seconde génération de végétaux, vivaces ceux-là, tel le pourpier des mers. Toutes les espèces pionnières s’établissent ainsi aux abords des côtes, sur l’estran, profitant de la présence de débris organiques charriés par la mer, qui, se mêlant peu à peu à la cendre volcanique, finissent par former une ébauche de terre. Deux ans après, en 1967, apparaissent les premiers lichens et mousses qui colonisent le centre de l’île, aux abords des fumerolles.

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Sturla Friðriksson dans son « jardin » à Surtsey en juillet 2005 (photo Hervé Jézéquel).

• Un mythe réduit en cendres…

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Observée, cartographiée, surveillée, quadrillée, mesurée, analysée, en bref examinée sous tous les angles depuis sa naissance par une myriade de scientifiques aux disciplines les plus diverses, l’île ne devait pas tarder à livrer ce qu’aucun d’eux n’imaginait, à savoir des fossiles [12]  Découverts cinq ans après la création de l’île. [12] . En effet, surgis des profondeurs terrestres lors de l’éruption, et provenant des couches sédimentaires sous-marines, des fossiles foraminifères vieux de 6 200 à 11 000 ans se sont retrouvés émergés sur Surtsey. Un véritable pied de nez à la jeunesse de l’écosystème qui se mettait alors en place et se voyait ainsi attribuer, contre toute attente, des ancêtres vieux de quelques dizaines de milliers d’années.

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Côtoyant en effet une terre jeune de quelque quarante années, ces fossiles rappellent l’île à ses origines, la réinscrivant en quelque sorte dans l’échelle des temps géologiques. Une terre nouvelle, certes, mais portant les stigmates de ce qui s’est passé, un jour, à quelques centaines de mètres de profondeur, qui lui interdit en somme de revendiquer une naissance ex nihilo.

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Cette découverte, bien que s’expliquant naturellement dans le processus de formation de l’île, vient confirmer que le temps ici ne s’écoule pas à la même vitesse qu’ailleurs. Les microcosmes ont non seulement la propriété de condenser l’espace, mais également le temps. « Pour Surtsey, quelques mois ont suffi pour créer une terre dont la diversité et la maturité sont allés au-delà de toute espérance […], ce qui ailleurs peut prendre des milliers d’années peut être ici [Islande] accompli en un siècle » [Þórarinsson, ibid. : 28].

• L’herbier des îles ou l’île laboratoire

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C’est un peu le destin de toute île que d’être, comme l’écrit encore F. Lestringant, « le laboratoire idéal, car hermétiquement isolé du milieu ambiant et le plus visible de part en part dans sa totalité étroitement circonscrite » [ibid. : 331]. Et lorsqu’en plus cette île est minuscule et plutôt peu accueillante, alors elle se fait le support idéal du récit et d’une observation méticuleuse : « L’île se prêtera d’autant mieux à la digression botanique qu’elle est naturellement pauvre et d’un séjour peu avenant » [ibid. : 341].

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Véritable microcosme, Surtsey est ainsi observée par ses laborantins, qui s’attachent à l’inventaire détaillé de chacune des espèces y apparaissant. L’un d’entre eux, BorgÞór Magnússon, botaniste au Muséum d’histoire naturelle (Náttúrufræðistofnun Íslands), précise la méthode employée pendant les premières années : « Au début nous connaissions presque chaque plante individuellement […], chaque plante qui était trouvée sur Surtsey était signalée sur la carte et étiquetée. Sa croissance et son développement étaient mesurés au cours de l’été et d’une année sur l’autre. Des observations aussi détaillées étaient possibles tant que le nombre de plantes sur l’île était relativement réduit, et on procéda ainsi jusqu’en 1978. Après cette période, nous avons porté notre attention plus particulièrement sur des parcelles dont le développement général faisait l’objet d’un suivi régulier. »

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Ce n’est qu’après l’implantation d’une colonie de mouettes, en 1986, que la végétation sur Surtsey commence réellement à prospérer, soit vingt ans après sa formation ; la première espèce à nicher sur l’île est le guillemot noir, en 1970, puis le fulmar la même année. Ensuite, grâce à la végétation issue de la fertilisation du sol par les mouettes, des oiseaux « terrestres » pourront s’installer en raison même du développement de la population d’insectes. On comptabilise aujourd’hui un million d’insectes ; en lien direct avec cette population indéniablement dominante sur l’île, nombre d’espèces de plantes vasculaires colorent peu à peu une parcelle de l’île d’un vert fertile et prometteur.

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Le résultat de ces travaux est publié en anglais et en islandais dans la revue de l’association, Surtsey Research Progress Report. Ainsi, parmi les « dernières nouvelles de Surtsey », on peut signaler quelques heureux événements : côté botanique, l’île donne naissance à une première orchidée en 2003. Plus exceptionnel, un coléoptère (Eyjarani, Ceutorhynchus insularis), connu de par le monde uniquement sur l’île voisine de Suðurey (aux Vestmann) ainsi qu’à St Kilda (en Écosse), a été observé sur Surtsey en 2002, sur le territoire de la colonie de mouettes. Après des découvertes plus importantes les unes que les autres, le biologiste Sturla Friðriksson nous confie qu’en réalité chaque découverte représente un événement en soi, un « trésor » [13]  « C’est un peu comme une chasse au trésor […] il y... [13] . À chaque île son trésor, pourvu qu’elle soit aussi un terrain de jeu.

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Quadrillage de l’île utilisé pour le repérage des espèces et des zones de nidification (in Sturla Friðriksson, 1994).

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Enfin, dans une catégorie plus facilement identifiable et parmi les espèces mammifères habituées à fréquenter l’île, on peut signaler le phoque, qui vient régulièrement s’y reproduire.

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Comment imaginer lieu plus tranquille qu’une île déserte, sans homme pour y être dérangé dans la délicate opération de reproduction ?

Mémoires du lieu

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L’île, quoique jeune, est façonnée par les récits qui s’y rapportent ; récits de la création certes, mais également récits de ceux qui y sont allés, ou de ceux qui n’ont « pas le droit » d’y aller. C’est ce que l’on entend ici par les mémoires du lieu, paroles, écrits et images collectés au sein du Muséum comme aux îles Vestmann.

• Traces

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Rares sont les espaces naturels où l’homme est aussi explicitement perçu comme un vecteur de pollution. Sur Surtsey, au mieux l’homme est-il autorisé en tant qu’observateur, et très ponctuellement. En témoignent ces quelques traces de présence humaine : Pálsbaer, « la ferme de Paul », une petite cahute rouge de type refuge de haute montagne, représentant le seul et unique lieu d’hébergement de l’île. Visible également à l’œil nu, une tour blanche, carrée, perchée sur le point le plus haut de l’île, tel un phare dirigé vers le ciel ; il s’agit là de la station météorologique. La toponymie nous apprend également qu’il existe une plate-forme pour hélicoptère et un puits de sondage géothermique.

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Ainsi, quelques hommes y ont épisodiquement séjourné, essentiellement pour des raisons scientifiques. On compte aussi des journalistes, photographes qui, tous, en réfèrent à l’association « Surtseyjarfélagið » avant de se rendre sur l’île. Seuls ceux qui n’ont pas d’autre raison que la curiosité pour s’y rendre, soit quelques rares habitants des Vestmann, ne prennent pas la peine de s’adresser à la « haute autorité ». Mais ils sont peu nombreux, et viennent alors en étant conscients du privilège qu’ils s’octroient, comme le décrit un membre de la Société de sauvetage en mer : « C’est comme un retour aux origines, se retrouver sur une terre si jeune […]. C’est un sentiment étrange… un peu comme… aller sur la Lune ! Et aussi cet étrange sentiment, d’être dans un endroit où vous n’êtes pas supposé être, où vous n’avez pas le droit d’être, et où relativement peu de personnes sont autorisées à être. C’est une sorte de privilège… » Conscient d’être un peu marginal par rapport au reste des habitants des Vestmann, il poursuit : « Pour les gens de Heimaey, c’est comme si elle était pas là. Très peu de gens y vont. […] Elle est loin, c’est difficile d’accoster, et tout le monde sait qu’il ne faut pas y aller donc on cherche pas à y aller. […] La naissance était spectaculaire et importante à l’époque ; c’était un spectacle visuel. Mais après, y a eu l’éruption sur Heimaey, qui a plongé dans l’ombre Surtsey. » Sans compter que l’île est tout de même à une vingtaine de kilomètres d’Heimaey, d’où se font les éventuels départs pour Surtsey. Mais, surtout, l’éruption du volcan Eldfell en 1973, qui recouvre la ville de ses cendres et ferme partiellement le port, a effectivement pris le dessus dans le souvenir de ceux qui ont vécu les deux événements.

• La nature pour mémoire

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Nous touchons à un aspect important du rapport que les Islandais entretiennent avec leur environnement naturel et leur histoire : dans un pays où les éruptions volcaniques et autres accidents géologiques redessinent perpétuellement le paysage, la notion de mémoire, et plus largement de patrimoine, est éminemment liée à celle de nature. Ce rapport particulièrement étroit entre nature et histoire pourrait être résumé par une formule utilisée par l’anthropologue danoise Kirsten Hastrup dans l’un de ses ouvrages consacrés aux représentations de la nature en Islande : « La nature est en elle-même aussi profondément historicisée que l’histoire est naturalisée » [14]  « Nature itself is as deeply historicized as history... [14] [Hastrup, 1998 : 120].

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En d’autres termes, la nature fait œuvre de mémoire, voire de monument historique, dans un pays où les rares traces de son histoire figurent dans les sagas et dans quelques monuments datant tout au plus du xviiie siècle [15]  Les bâtiments les plus anciens sont situés à Reykjavik... [15] . Nous prendrons pour seul exemple l’ancien site du Parlement islandais, Þingvellir, situé sur l’une des parties émergées de la ride médio-atlantique. Choisi pour ses qualités géographiques autant que géologiques par les premiers Islandais au ixe siècle, il ne fut abandonné par le Parlement qu’au xixe siècle au profit de la capitale, Reykjavik. C’est cependant encore là que fut proclamée, en 1944, l’indépendance de l’Islande vis-à-vis du Danemark. Autant dire que s’il existe un monument historique en Islande, c’est bien celui de la « Plaine du Parlement » (Þingvellir), monument autant naturel qu’historique.

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Ainsi, non seulement la nature est un représentant essentiel de l’histoire islandaise, mais elle en est également un marqueur social. C’est ce qu’entend Kirsten Hastrup lorsqu’elle qualifie le paysage d’acteur social : « C’est en ce sens que la nature devient un agent social à part entière. Les cas d’éruptions volcaniques créant hors des flots des îles où rien n’existait auparavant (telle Surtsey durant les années soixante), ou détruisant pour tout ou partie d’autres îles (comme c’est arrivé aux îles Vestmann, au sud-ouest de l’Islande, en 1973), ou encore transformant des terres arables en vastes étendues incultes à cause de coulées de lave ou de pluies de cendres volcaniques […], ne peuvent mettre en doute l’action de la nature […]. D’un bout à l’autre du pays, les mouvements de la nature sont inscrits au rang de l’histoire, et affectent la vie de tous les jours » [ibid. : 123]. Même s’il ne s’agit pas pour les Islandais de songer chaque jour au danger que représente la proximité d’un volcan ou l’éventualité d’une avalanche, la nature joue comme « fait social total » [16]  Faisant ici, bien sûr, référence à l’expression de... [16] .

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Ce rôle de la nature importe à plus ou moins grande échelle pour toute population, et ce à partir du moment où la survie de celle-ci est dépendante de ses ressources naturelles.

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Plus encore, la nature est érigée en miroir par les Islandais, pour eux-mêmes autant que pour les touristes de plus en plus nombreux attirés par une nature vantée comme « vierge et intacte ». Discours que les Islandais aiment à entendre et à tenir au visiteur, autour de la notion de pureté : de la nature et de ses différents composants (l’eau, l’espace) ; de la langue, de la population [17]  Population qui fait l’objet d’études génétiques, depuis... [17]  ; ou encore de la nourriture, comme l’exprime Magnús Einarsson : « Les Islandais aiment présenter une image romantique d’eux-mêmes en insistant sur l’idée de pureté dans toutes les sphères du pays – environnementale, historique, linguistique, culturelle, et culinaire (eaux et alimentation non polluées) » [Einarsson, 1996 : 228].

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S’il est difficile en Islande de mesurer par des traces matérielles combien l’homme habite la nature depuis la colonisation de ce pays au ixe siècle, celle-ci n’en est pour autant pas moins porteuse d’histoire(s), tant par les événements géologiques, historiques ou encore surnaturels dont elle est chargée.

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En effet, et pour terminer sur ce point, la capacité de cette nature à pouvoir être investie par l’homme au moins autant qu’elle le hante se lit notamment dans les êtres de la nature : trolls (tröll), elfes (álfar), fantômes (draugar) et autres catégories d’êtres de la nature marquent le paysage dans sa toponymie comme dans son organisation spatiale [18]  Sur ce point, voir : [Hastrup, 1985 ; 1990 ; 1998]... [18] .

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Là n’est pas le lieu de s’attacher aux représentations de la nature en Islande, mais on se doit de regarder Surtsey à la lueur de ces quelques éléments. Surtsey ne semble pas peuplée de créatures surnaturelles, et pour cause, puisqu’elle n’est pas même habitée par les hommes ; le besoin de lui attribuer quelques álagablettir, sortes de « gardiens des lieux », n’est nullement nécessaire du fait de son statut et de sa situation géographique [19]  Les seuls « gardiens des lieux » s’illustrent dans... [19] . De même, sa toponymie ne laisse transparaître aucun mystère, elle est essentiellement descriptive et assez pauvre. En revanche, s’agissant de la notion de pureté, on ne peut manquer de constater qu’elle est ici portée à son comble dans l’interdiction qu’elle fait à l’homme de visiter l’île librement. La virginité de Surtsey, entretenue à son paroxysme, se manifeste d’autant plus lorsque se pose la question du rapport à l’autre en tant que touriste ; perçu de façon générale comme un vecteur de pollution [Einarsson, ibid.] mais néanmoins bienvenu en Islande, le tourisme sur Surtsey a finalement été écarté par les scientifiques, après maints débats. Même s’il devait être placé sous contrôle de Surtseyjarfélagið, le risque de dégradation et de pollution irait à l’encontre des recherches menées par les scientifiques.

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Pourtant, la communauté scientifique ne semble pas opposée aux regards exogènes ou profanes qui se posent de temps en temps sur l’île ; on peut noter l’intérêt récent qu’ont pu porter sur l’île quelques journalistes, en raison notamment de la célébration de ses trente ans, puis de ses quarante ans. Un artiste français, Melik Ohanian, s’est également intéressé à l’île au travers d’une installation au Palais de Tokyo à Paris mettant en évidence l’impossible appropriation de ce territoire [Ohanian : 2003]. Quant au projet d’exposition et de publication dont nous sommes avec Hervé Jézéquel les porteurs [20]  Nous travaillons à ce projet depuis 2003. [20] , celui-ci semble avoir séduit la communauté de chercheurs. L’autorisation à débarquer sur l’île, qui nous a été accordée en 2004, n’a pu être suivie d’effet cette année-là, pour des raisons météorologiques. Un bon nombre d’informations nous ont cependant été généreusement livrées. Il est prévu que nous soyons accueillis parmi eux lors de leur expédition annuelle sur l’île, en juillet 2005 [21]  Cf. encart : depuis la rédaction de l’article, nous... [21] . Nous sommes donc tenus de rappeler que nous ne sommes jamais allés sur l’île. En attendant d’y poser le pied, nous avons fait nôtre cet adage de Bruno Fuglini au sujet de l’île Julia : « Pas besoin de s’y installer. Il suffit qu’il soit possible d’y songer » [Fuglini, 2003 : 89].

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Malgré un contrôle strict des visiteurs éventuels, les scientifiques jugent plutôt favorablement l’intérêt que l’on peut porter à leur « progéniture », nous ayant même glissé qu’ils encourageaient l’idée d’une histoire de l’île d’un point de vue général et non pas spécifiquement scientifique ; une biographie de Surtsey, et donc de « Surtseyjarfélagið », reste à entreprendre…

• Le « terrain »

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Le récit de Surtsey s’écrit et se raconte en dehors et parfois bien au-delà des limites de l’île, et surtout au sein de laboratoires, islandais, anglo-saxons, français ; d’abord et surtout à Reykjavik, mais également à Heimaey, à Paris et, bien sûr, en des lieux virtuels, tels que les sites internet.

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Avant d’en venir au terrain dans ce qu’il a de tangible, il faut dire quelques mots de ses caractéristiques, cette fois-ci méthodologiques. Sa caractéristique essentielle, rappelons-le, est d’être interdit à l’homme. Il s’ensuit donc que ce qui se dit et se construit comme discours autour de ce lieu est « collecté » en dehors même dudit lieu. En bref, plus nous tentons de nous rapprocher physiquement de Surtsey en tentant d’y mettre le pied, plus nous nous éloignons du terrain. Ce n’est pas la matérialité du lieu qui prime ici, mais l’imaginaire qui en résulte. Le lieu tangible n’a, d’un point de vue méthodologique, que peu d’importance ; ce sont ses seules représentations qui importent. Ce lieu pourrait d’ailleurs ne pas exister, telle une utopie [22]  Comment ne pas songer ici au projet évoqué dans un... [22] portée par une petite communauté de scientifiques ; en l’occurrence une anti-utopie, car, à l’inverse de l’Utopia de Thomas More, celle des membres de « Surtseyjarfélagið » est une négation de l’état de culture au bénéfice de la seule nature. Entre ces deux états « purement » conceptuels, il n’est pas de meilleur liant que les représentations qui y sont associées.

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« Un lieu, c’est d’abord l’objet d’un récit », écrit Philippe Bonnin [2003 : 242]. On pourrait également reprendre ses termes et parler de « topologie » de Surtsey plutôt que d’ethnologie.

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Malgré cela, le besoin de se rendre sur l’île et de prendre la mesure du lieu avec ses pères s’impose plus par nécessité de matérialiser un discours que pour établir quelque vérification par l’observation. Et l’on rejoint là également l’autre bout du fil par lequel nous commencions notre récit, à savoir le postulat posé par Franck Lestringant selon lequel « l’espace, et plus exactement la topographie, est une forme de pensée […]. Le postulat fondamental est que la forme de la terre influe sur celle de la littérature » [ibid. : 31].

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Et il ne fait pas de doute que si nous avions foulé le sol de l’île et arpenté ses pentes, la géographie de ce récit en eût été toute différente [23]  La géographie du récit certes, mais pas celle du lieu ;... [23] . Sans doute serions-nous alors partis du « réel » pour aller vers l’imaginaire du lieu. La démarche inverse s’est imposée à force d’avoir arpenté la « pensée d’espace » plus que l’espace lui-même. Et encore le tangible s’arrêtera-t-il au Muséum d’histoire naturelle d’Islande, qui accueille dans ses locaux l’association, à Reykjavik.

• Le laboratoire de Surtsey

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C’est au sein du Muséum de Reykjavik que Surtsey livre ses secrets, trop lentement selon la communauté scientifique internationale ; en effet, si, depuis 1990, les chercheurs étrangers peuvent librement se livrer à des recherches sur la nature islandaise (auparavant une autorisation gouvernementale était nécessaire), le prélèvement d’échantillons est théoriquement interdit. Seule l’association est donc officiellement autorisée à en effectuer, ce qui induit que, pour les analyser, il faut nécessairement en passer par les locaux du Muséum.

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Est donc conservée en ce lieu la mémoire de Surtsey et de sa défunte voisine, Jólnir : échantillons de bombes volcaniques, morceaux de laves, cendres volcaniques, ou encore insectes naturalisés, nés ou échoués sur l’île, soigneusement archivés dans des tiroirs.

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De même, l’image sert à reconstituer la géographie de l’île sous toutes ses formes : les photographies prises au microscope électronique permettent de saisir une géographie intime, tandis que les photographies aériennes dressent un portrait mouvant d’une île chahutée par les vents et les courants.

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Timbres édités en 1963 et 1964 (photo Hervé Jézéquel, coll. particulière).

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Cartes des îles Vestmann (Náttúrufraeðistofnun Íslands - Surtseyjarfélagið, 2000).

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L’un de ces portraits a attiré tout particulièrement notre attention ; il n’était pas rangé parmi les photographies aériennes, et pourtant il ressemblait à s’y méprendre à une vue aérienne, aquarellée. Il s’agissait en réalité de la photographie d’un gâteau représentant Surtsey, réalisé par un pâtissier pour la célébration des quarante ans de l’île, en 2003. Cette photographie souvenir condense à elle seule le goût de la commémoration, la célébration de l’éternelle jeunesse de l’île, la fierté de ses pères et, de manière sous-jacente, le caractère éphémère de l’île-gâteau…

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Enfin, conservées dans des « albums de famille », les photographies des expéditions témoignent des débarquements toujours difficiles, parfois périlleux, d’aventures humaines invisibles en dehors de ces quelques photographies. Celles-ci conservent le souvenir de ceux qui, tels des pionniers, ont œuvré à la mémoire de l’île. À peine entr’aperçues lors de notre visite au Muséum, ces photographies ont gardé le secret des petites histoires qui font le sel des expéditions scientifiques. Il faudra du temps avant que cette mémoire émerge de l’île ; les scientifiques en sont les seuls détenteurs, et encore certains d’entre eux l’ont-ils déjà emportée avec eux…

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Le récit des origines ne saurait s’achever sans une conclusion de l’un des pères de Surtsey, Sigurður Þórarinsson, qui nous permet de réinscrire l’île dans la géographie des îles désirées : « Et cette île nouvelle, qui a émergé de l’Atlantique et qui est là pour rester, a aussi la saveur d’une romance et d’une aventure. C’est exactement comme si l’une de ces îles bienheureuses (“insulae fortunatae”), que les cartographes du Moyen Âge situaient dans l’océan au sud de l’Islande, mais que personne n’avait encore eu l’opportunité de voir, était devenue une réalité » [ibid. : 29].

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« Surtseyjarfélagið », sous l’égide du gouvernement islandais, est le principal acteur du processus de patrimonialisation de l’île, commencé d’ailleurs dès 1964 par l’impression d’un timbre à l’effigie de Surtsey. Puis quelques cartes postales suivirent. Rapidement, en dehors des anniversaires décennaux, seuls les écrits des scientifiques ont produit le principal corpus de l’île ; ils peuvent être en ce sens considérés comme les pères fondateurs de Surtsey.

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Il aurait pu en être autrement si les habitants d’Heimaey avaient pu s’approprier le lieu, au moins symboliquement. Lorsqu’on regarde la carte des Vestmann, l’île mère, Heimaey, est prolongée d’un chapelet d’îles et d’îlots, et Surtsey ferme la marche depuis près d’un demi-siècle. Sa filiation naturelle revient donc, de fait, aux Vestmanneyjar, les « îles des hommes de l’Ouest ».

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À l’interdiction faite aux habitants des Vestmann de s’approprier l’île, ces derniers semblent avoir répondu par l’indifférence, et au mieux bravent-ils l’interdit sans que quiconque ne vienne les en inquiéter. Notre regard devra désormais interroger d’un peu plus près cette deuxième communauté, ne serait-ce qu’en mémoire de « Vesturey »… ■


Annexe

Mission juillet 2005

Cet article fait suite à une première mission en 2004, non suivie, comme l’explique notre conclusion, de « terrain réel ». En juillet 2005, par contre, nous avons réussi, avec Hervé Jézéquel, à nous rendre sur Surtsey. Associés à une équipe islandaise de trois botanistes et deux entomologistes, nous avons partagé leur quotidien durant le temps de leur mission. Pendant trois jours, chacun des membres s’est affairé à effectuer un travail minutieux d’inventaire des plantes, des nids, de collectage des insectes et d’étude de la prolifération des espèces. La durée limitée de la mission s’explique, en partie, par les contraintes de préservation imposées à l’île – marquer le moins possible le lieu de la présence humaine –, mais également par des raisons matérielles – manque de temps et de financement. Pourtant, l’homme y est éminemment présent, tant par les traces qu’il y a laissées au fil des années que par les empreintes éphémères accumulées en quelques jours sur l’île ; les pas y creusent des chemins, les pièges à insectes et les piquets quadrillent les aires inventoriées, les cairns balisent le sommet de palagonite, ou encore les nombreux objets échoués, naturels et manufacturés, dessinent d’étranges amoncellements sur la pointe nord de l’île. Sans compter les deux seuls édifices érigés par l’homme, l’ancien phare et le gîte, havre de chaleur, de convivialité et d’hospitalité. C’est en ce dernier lieu que se déroule une grande partie de la sociabilité de l’île ; repas, debriefing de la journée, poursuite du travail des entomologistes, conversations liées aux travaux de recherche, aux souvenirs des uns et des autres attachés à l’île, ou encore joutes oratoires en forme de strophes poétiques – quatrains caractéristiques, les visur – composées par leurs auteurs. Des objets, cartes, photographies, et autres bribes de mémoires, habitent autant qu’ils décorent le gîte. Le résultat de ces quelques jours passés parmi la petite communauté de chercheurs fera l’objet d’une étude ; nous savons d’ores et déjà que les données et observations faites sur le « terrain » concrétiseront et confirmeront un certain nombre de pistes évoquées avant la mission. Pour l’heure, derrière le rapport de chercheurs à un terrain se dessine une relation intime à un lieu, et derrière l’île-laboratoire se dresse un jardin secret.


Références bibliographiques

  • Bonnin Philippe, 2003, « Topologie de l’inconnu », in Hervé Jézéquel (dir.), L’île Carn, Paris, Créaphis : 242-244.
  • Borges Jorge Luis, 1983, Fictions, Paris, Gallimard.
  • Doutreleau Vanessa, 2003, « Elfes et rapport à la nature en Islande », Ethnologie française, 4 : 655-663.
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  • Einarsson Magnús, 1996, « The wandering semioticians : tourism and the image of modern Iceland », in Pierre Durrenberger et Gisli Pálsson (éd.), The Anthropology of Iceland : 215-235.
  • Friðriksson Sturla, 1994, Surtsey, lífríki í mótun, Reykjavik.
  • Fuglini Bruno, 2003, L’île à éclipses, Éd. de Paris.
  • Géry Gérard, Paris-Match, 1963, déc. : 46.
  • Hastrup Kirsten, 1981, « Cosmology and society in Medieval Iceland : A social anthropological perspective on world-view », Ethnologia Scandinavica, vol. XI : 63-78.
  • – 1985, Culture and History in Medieval Iceland : An Anthropological Analysis of Structure and Change, Oxford, Oxford University Press.
  • – 1990, Nature and Policy in Iceland, 1400-1800, Oxford, Clarendon Press.
  • – 1998, A Place Apart, Oxford, Clarendon Press.
  • Jónsson Sigurður, Karl Gunnarsson, Jean-Pierre Briane, 1989, « Évolution de la nouvelle flore marine de l’île volcanique de Surtsey, Islande », Paris, Institut océanographique : 3-8.
  • Lestringant Franck, 2002, Le livre des îles, Genève, Droz.
  • More Thomas, 1978, L’Utopie, trad. André Prévost, Paris, Mame.
  • Ohanian Melik, 2003, Island of an Island, Paris, exposition Palais de Tokyo.
  • Paris-Match, déc. 1963, no 764 : 46.
  • Þórarinsson Sigurður, 1964, Surtsey, eyjan nýja í Atlantshafi, Almenna bókafélagið.
  • Sturluson Snorri, 1991, L’Edda, récits de mythologie nordique (inclus Gylfaginning), trad. François-Xavier Dillmann, Paris, Gallimard.
  • Vísir, 1963, 7 décembre.

Notes

[1]

Société de recherche sur Surtsey.

[2]

Au moment de la rédaction de cet article, la prochaine étape est encore à venir : elle devrait permettre, en accompagnant les chercheurs lors d’une prochaine expédition sur l’île, de relier les fils de ces trois types de discours. Rappelons que Surtsey est aussi, pour nous, un lieu désiré, que nous n’avons pas encore « abordé ».

[3]

F. Lestringant commentant la Saincte géographie d’Auzoles-Lapeyre [2002] : 47.

[4]

Récit anonyme du xie siècle de la Navigation de saint Brendan.

[5]

La plus célèbre d’entre elles étant actuellement en Méditerranée : Julia, dite aussi Ferdinandea, Graham…

[6]

Précisons que l’Islande était alors sous domination danoise, et le restera jusqu’en 1944.

[7]

D’autres îles ont été érigées en territoires privilégiés des scientifiques ; l’île de Tinjil au large de Java, également interdite à l’homme, où sont élevés des singes cobayes, protégés de tout virus, envoyés ensuite dans des laboratoires occidentaux ; Palmyra dans le Pacifique, ou encore Krakatoa, dont l’éruption, dans les années trente, a donné lieu à une observation très suivie des scientifiques. Réserve naturelle, elle est cependant accessible librement à tout visiteur.

[8]

Si la France a brillé par sa couverture médiatique de l’événement, elle le doit essentiellement à Paris-Match. Nous n’avons pas fait l’analyse des autres médias étrangers, mais il est certain que le scoop médiatique est revenu au média français avant tout autre, pour la simple raison que ses journalistes furent les premiers à poser le pied sur l’île.

[9]

Précisons qu’il n’est fait aucune allusion, dans l’article de Paris-Match, à l’aide qu’auraient apportée les Islandais aux journalistes… Les uns et les autres auront pourtant bien « risqué leur vie » dans cette affaire !

[10]

On pense notamment à Armstrong quelques années plus tard. Plus d’un point commun relie Surtsey à la Lune, notamment du fait exceptionnel de pouvoir fouler le sol d’une terre nouvelle. La nature de leur sol également a beaucoup en commun (c’est en Islande que les essais avaient été effectués avant que les Américains n’aillent sur la Lune).

[11]

« Mannfraedingur plantnama », soit littéralement « anthropologue des plantes colonisatrices ».

[12]

Découverts cinq ans après la création de l’île.

[13]

« C’est un peu comme une chasse au trésor […] il y a toujours quelque chose de nouveau à trouver ; chaque découverte est un événement. »

[14]

« Nature itself is as deeply historicized as history is naturalized. »

[15]

Les bâtiments les plus anciens sont situés à Reykjavik et datent au mieux du xviiie siècle (deux ou trois tout au plus), du fait de la fragilité des constructions en tourbe jusqu’au début du xxe siècle, ainsi que des catastrophes naturelles récurrentes.

[16]

Faisant ici, bien sûr, référence à l’expression de Mauss s’agissant du don : « The landscape is a total social fact » [Hastrup, ibid. : 124].

[17]

Population qui fait l’objet d’études génétiques, depuis quelques années, par la société « De Code Genetic », de par une relative homogénéité « tout droit descendue des Vikings »… De même pour la langue, « tout droit descendue du vieux norrois »…

[18]

Sur ce point, voir : [Hastrup, 1985 ; 1990 ; 1998] et [Doutreleau, 2003].

[19]

Les seuls « gardiens des lieux » s’illustrent dans « Surtseyjarfélagið »…

[20]

Nous travaillons à ce projet depuis 2003.

[21]

Cf. encart : depuis la rédaction de l’article, nous avons effectué une mission sur l’île.

[22]

Comment ne pas songer ici au projet évoqué dans un des chapitres de l’ouvrage de Jorge Luis Borges [1983 : 32-45, « Tlon, Uqbar, Orbis, Tertius »] d’un monde encyclopédiquement inventé par une communauté de scientifiques.

[23]

La géographie du récit certes, mais pas celle du lieu ; l’encart ajouté à cet article ne permet pas d’entrer dans le détail de la mission effectuée en juillet 2005, mais il est certain que le rapport physique au lieu et aux hommes l’arpentant et l’aimant aurait modifié notre approche de l’île : nous aurions insufflé plus d’« humanité » à notre approche du lieu, sans en changer pour autant la structure. Car l’expérience de Surtsey nécessite à elle seule un récit…

Résumé

Français

Surtsey est une île située dans l’archipel des Vestmann au sud de l’Islande. Née il y a une quarantaine d’années, elle est l’une des terres les plus jeunes au monde. Ce qui lui doit d’être observée, depuis sa naissance, par la communauté scientifique internationale, et tout particulièrement islandaise. Véritable « laboratoire de la création », l’île est interdite à l’homme, en dehors de quelques expéditions menées chaque année par des scientifiques, sans l’autorisation desquels on ne peut se rendre sur place. L’auteure – qui au moment où elle écrit l’article n’a pas encore accédé à son terrain – s’interroge sur les formes d’appropriation d’un territoire inhabité, accessible quelques fois par an à une communauté restreinte de chercheurs. À travers cet exemple de sanctuarisation à l’extrême d’un lieu naturel, c’est la notion de patrimonialisation de la nature qui est soulevée, au regard du rapport que les Islandais entretiennent avec la nature.

Mots-clés

  • île
  • Islande
  • volcan
  • laboratoire
  • création

English

Surtsey is an island situated in the Westmann archipelago south of Iceland. Born some fourty years ago it is one of the youngest lands in the world and, as such, is used as an observatory by the international scientific community, and more especially the Icelandic one. Access to this true « laboratory of formation » is not allowed, except to a few expeditions conducted every year by scientists who are empowered to deliver access permission. The author – who did not yet began her fieldwork – questions the forms of appropriation of an inhabited territory accessible only a few times a year to a restricted community of researchers. This extreme sanctuarization of a natural site raises the problem of patrimonialization of nature in view of the relation of Icelanders to it.

Keywords

  • island
  • Iceland
  • volcano
  • laboratory
  • creation

Deutsch

Surtsey ist eine Insel, die in dem Westmann Archipel südlich von Island liegt. Sie entstand ungefähr vierzig Jahre her und ist ein der jüngsten Länder auf der Welt. Daher wird sie als eine Beobachtungsstelle von der internationalen wissenschaftlichen Gemeinschaft und besonders der isländischen gebraucht. Als die Insel ein echtes « Bildungslaboratorium » darstellt, ist sie dem Menschen verboten mit Ausnahme von einigen Expeditionen, die jedes Jahr von Wissenschaftlern geführt werden, welche berechtigt sind, Zugangsgenehmigungen zu erteilen. Die Autorin – die ihre Feldforschung noch nicht begonnen hat – fragt sich über die Weisen, wie man sich einer unbewohnten Territorium aneignen kann, das einige Male im Jahr für eine beschränkte Zahl von Forschern zugänglich ist. Diese höchste Sanktuarisierung eines Naturlandes stellt die Frage der Patrimonialisierung der Natur angesichts der Beziehung der Isländer zu ihr.

Stichwörter

  • Insel
  • Island
  • Vulkan
  • Laboratorium
  • Schöpfung

Plan de l'article

  1. L’imaginaire du lieu
    1. • L’origine
    2. • Surtur
    3. • Les éléments
    4. • Du feu infernal
    5. • De l’inconstance des îles
  2. La mesure du lieu : l’île laboratoire
    1. • L’île nouvelle
    2. • L’île de la création
    3. • « Un exploit Paris-Match… »
    4. • « Surtseyjarfélagið »
    5. • Une île, l’origine et les espèces
    6. • Un mythe réduit en cendres…
    7. • L’herbier des îles ou l’île laboratoire
  3. Mémoires du lieu
    1. • Traces
    2. • La nature pour mémoire
    3. • Le « terrain »
    4. • Le laboratoire de Surtsey

Pour citer cet article

Doutreleau Vanessa, « Surtsey, naissances d'une île », Ethnologie française 3/ 2006 (Vol. 36), p. 421-433
URL : www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2006-3-page-421.htm.
DOI : 10.3917/ethn.063.0421

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