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Études

2005/6 (Tome 402)

  • Pages : 140
  • Éditeur : S.E.R.


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« Renlai », un partenaire chinois pour « Etvdes »

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Au chapitre deux du Zhuangzi (célèbre traité du nom d’un philosophe taoïste rédigé aux iiie et ive siècles avant notre ère), le maître Ziqi médite en extase et soupire vers le ciel. A son disciple qui s’étonne de la façon dont il parvient à « perdre son Moi », Ziqi répond : « Tu entends la flûte de l’homme (renlai), mais pas encore celle de la terre (dilai), et si tu entends celle-ci, tu restes sourd encore à la flûte du ciel (tianlai) ! » Ces mystérieuses paroles conduisent l’auditeur à prêter l’oreille au souffle qui traverse toute chose, à la voix qui monte en l’homme, dans la nature et les phénomènes célestes. Les trois flûtes, en finale, ne font plus qu’une, car elles expriment un même souffle originel. Si l’expression « flûte du ciel » est devenue la plus courante des trois dans la pensée et l’art chinois, l’expression « flûte des hommes » désigne le champ de « la voix humaine » et de l’œuvre humaine, la création humaine dans toute sa diversité.

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Le terme de Renlai a été choisi pour baptiser la revue jésuite en langue chinoise lancée à Taipei en janvier 2004. Pour bien entendre la voix du ciel, il faut d’abord écouter les multiples voix de l’humanité. Le sous-titre de la revue la qualifie de « mensuel de débat et discernement culturel ». Il s’agit bien d’entendre et de répondre, de mêler le son d’une petite flûte au grand concert cosmique. Le lecteur des Etvdes verra une allusion à l’indication « revue de culture contemporaine ». Etvdes a, en effet, inspiré la conception de Renlai. Certains articles sont les traductions de contributions offertes par Etvdes, même si la part de la production locale prédomine. Voici donc associées deux revues jésuites à visée similaire : discerner les signes des temps dans les débats d’idées, les mouvements sociaux, les mutations internationales, les productions littéraires et artistiques ; et former des acteurs sachant donner sens à ce qu’ils voient, entendent et éprouvent, afin qu’ils décident, éclairés par la réflexion d’une communauté virtuelle, celle des auteurs et des amis de la revue.

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Si Etvdes s’apprête à fêter ses cent cinquante ans, Renlai n’a guère plus d’un an. Sa diffusion et sa réputation ne sauraient se comparer à celles de son aînée. Néanmoins, l’enjeu est immense : infuser l’héritage « humaniste et ignatien » dans le débat de civilisation qui agite le monde chinois, conscient de sa nouvelle puissance dans une société internationale en recomposition. L’ampleur du défi suscite une série de questions : quelles caractéristiques pour une revue jésuite généraliste en monde chinois ? En quoi l’apport français véhiculé par Etvdes peut-il y contribuer ? Quelles sont les perspectives de diffusion dans le contexte de la Chine continentale ? Et, enfin, quelles leçons tirer de l’aventure quant à l’évolution des médias et du débat social en monde chinois ?

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Les différences avec Etvdes sont malgré tout nombreuses : Renlai, mensuel grand format, est riche en illustrations, peintures et photos. Les articles sont de taille variable (de une à douze pages) ; le style ressemble à ce que les Américains nomment opinion leader monthly. Par ailleurs, le choix d’une illustration abondante n’a pas pour seul objectif d’attirer un public plus large et plus jeune, mais aussi de contribuer à une « culture de l’image ». L’image prolonge et donc relance la réflexion.

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La traduction des textes fournis par Etvdes a pu s’engager grâce au soutien actif du Père Henri Madelin. Quels sont donc les articles tirés des Etvdes susceptibles d’intéresser un public chinois ? Le choix, jusqu’à présent, a été subjectif. Nous avons récemment créé des liens solides avec des traducteurs d’expérience à Pékin, afin de déterminer ensemble les articles à publier. Le choix est parfois surprenant : nous n’aurions pas songé, de prime abord, à traduire l’article de Pierre Grémion, « De Pierre Bourdieu à Bourdieu » (Etvdes, janvier 2005).

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Renlai est réalisé à Taiwan (auteurs et traducteurs proviennent aussi de la Chine continentale et des communautés chinoises d’outre-mer). Les vingt-trois millions d’habitants de l’île forment une population de haut niveau éducatif et d’un pouvoir d’achat élevé. En mars 2005, Renlai comptait plus d’un millier d’abonnés payants à Taiwan (âge moyen 35 ans, à majorité féminin, enseignants et professions libérales prédominant), quelques centaines d’abonnés dans le reste du monde ; cinq cents exemplaires sont envoyés en Chine continentale à des personnalités ou bibliothèques identifiées. Entre cinq cents et mille exemplaires sont vendus au numéro chaque mois. La collaboration avec cinq stations de radio, l’organisation de rencontres dans toute l’île, donnent bon espoir de consolider progressivement notre base à Taiwan, tout en portant autant d’efforts que possible sur les perspectives en Chine même.

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La Chine continentale… reste un casse-tête : la publication d’un périodique exige une autorisation préalable de publication, à peu près jamais délivrée dans le domaine des humanités et sciences sociales, non seulement aux publications étrangères, mais aussi aux entrepreneurs ou organismes officiels locaux. La tactique employée à l’intérieur de la Chine est de publier des livres sous numéro ISBN, tout en leur donnant la forme d’un périodique. Difficulté supplémentaire : la possession des numéros ISBN est l’apanage des maisons d’édition officielles, sur la base d’un quota. Ces maisons vendent chèrement les numéros non utilisés, un bon millier d’euros par numéro… Ce n’est pas entièrement de leur faute : le prix du livre reste anormalement bas en Chine (conséquence de décennies d’économie dirigée), et les habitudes du lecteur ne changent que progressivement. D’où la nécessité de revenus supplémentaires. Renlai est donc en discussions très avancées pour ouvrir une collection de livres à Pékin, ce qui lui permettra d’y diffuser et adapter une bonne partie de son contenu. Un projet complémentaire vise à établir une édition internet payante, mais, là aussi, le problème est moins de lancer pareille version que de pouvoir la soutenir financièrement à long terme.

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L’enjeu reste néanmoins d’importance, tant la Chine essaie de sortir d’une réflexion sectorielle, technicienne et souvent formelle pour relancer un débat humaniste sur son développement, tant elle cherche à réguler et approfondir ses relations avec le reste du monde. Sa réflexion mérite d’être mieux connue ailleurs, et Renlai pourrait un jour s’essayer à traduire en langue occidentale les contributions de ses auteurs chinois.

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L’entreprise reste fragile. Le capital investi au départ était sans doute trop faible, eu égard à ce qu’exige une entreprise de presse dans des conditions culturelles et politiques particulières. L’exigence de qualité se paie, et un public plus large reste à conquérir. Les coûts du développement en Chine ne sont pas encore couverts.

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Le dialogue culturel, la traduction et l’animation de revues de réflexion restent à la racine de deux entreprises essentielles : le partage des expériences et ressources pour construire de concert une humanité solidaire ; l’enracinement de l’annonce évangélique dans une humanisation préalable des consciences et de la société, laquelle fait de la Parole entendue une « bonne nouvelle » qui touche l’être en son entier. A un niveau modeste, la collaboration entre Etvdes et Renlai montre que la tradition humaniste et ignatienne ne vit aujourd’hui que de s’ouvrir aux dimensions de l’universel.

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Benoît Vermander s.j.

« L’optimisme noir » d’Andreï Kourkov

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Le bel élan démocratique « orange » de l’hiver a fait mentir le scepticisme d’Andreï Kourkov sur ces « éphémères mouvements de masse » que raille doucement le héros du Caméléon [1]  Paru en 2000, traduit en France en 2001 chez Liana... [1] . Mais sa mise à l’écart du Salon du Livre 2005 [2]  Consacré aux lettres russes. Kourkov, pétersbourgeois... [2] par les éditeurs russes eux-mêmes est venue confirmer que la démocratie selon Poutine s’accommode bien de la censure ; traduit dans plus de vingt langues, il est pourtant absent des librairies russes depuis que, dans son dernier roman, il écorche les pratiques politiques de Poutine et de ses homologues ukrainiens [3]  Le Dernier amour du Président, Liana Lévi, 2005. [3] . Kourkov aurait-il l’étoffe et les malheurs du prophète ignoré dans son pays ? A vrai dire, non : la lecture de ses romans distille bien un peu d’inquiétude sur la prétendue démocratie russe ; elle procure surtout, comme les bons récits d’aventure ou les polars – Le Pingouin, qui a fait le succès de l’auteur, et sa suite [4]  Paru en 1996, traduit en France en 2000 chez Liana... [4] , en sont d’excellents –, une légère euphorie, que le regard lucide de l’auteur sur la réalité n’atténue pas vraiment.

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Certes, les romans de Kourkov [5]  Cinq, sur les treize parus, ont été traduits en fr... [5] décrivent de manière limpide les sociétés russe et ukrainienne des années Eltsine, quand le capitalisme le plus débridé engendrait des « nouveaux russes », mais surtout de nouveaux pauvres avec la dextérité des machines-outils de l’ère soviétique. Le concordat des affaires et d’une politique dénuée de toute morale, le pillage du pays avec la bénédiction de l’Etat, la lassitude de l’immense majorité de ceux qui ne croient plus à grand-chose, tout cela apparaît chez Kourkov sous une forme humoristique, mais tristement réaliste : on y tue, on y trafique, on y trompe avec une évidente décontraction. Victor, le héros du Pingouin, apprend ainsi, au cours de ses aventures, à respecter la « loi de l’escargot », qui veut que chacun, quoi qu’il entreprenne, se trouve une « coquille », policière ou mafieuse. L’escargot le plus difficile à manipuler, mais aussi le plus intéressant, est « l’escargot à deux têtes », les services policiers russes s’entendant fort bien avec le crime organisé ; et Kourkov ne se lasse pas de mettre en scène cette corruption.

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Victor, journaliste sans histoire et un peu raté, est embauché dans un journal pour écrire les nécrologies de personnages encore vivants, mais dont les ambitions sont inversement proportionnelles à leur espérance de vie. Il s’aperçoit alors que ses entrefilets tiennent lieu de bons de commande pour des tueurs à gages, peut-être à la solde de l’Etat. De son côté, Micha, son pingouin dépressif et son seul ami, arrondit leurs fins de mois en jouant les figurants chics (smoking oblige) aux enterrements des grosses huiles. Pour corser le tout, un petit bonnet de la mafia, en danger, confie à Victor sa fille Sonia avant de disparaître. Victor, promu d’un coup chef de famille et homme à abattre, tente de sauver sa peau et surtout celle de ses petits protégés, assimilant avec une rapidité déconcertante les lois de ce monde corrompu.

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Kourkov arrive à faire passer pour normale la suite de hasards qui préside au destin de ce trio cocasse, comme il le fait de toutes les situations étranges qu’il bâtit à loisir et qui font le charme – qu’on a pu qualifier de gogolien – de ses romans, notamment de L’Ami du défunt [6]  Paru en 1999, traduit en 2000 chez Liana Lévi, réédition... [6] . Dans ce roman, à l’origine un scénario [7]  Il a été sélectionné comme l’un des trois meilleurs... [7] , Tolia, que sa femme a quitté, décide d’en finir avec la vie, mais avec panache, pour que sa mort, au moins, épate les copains. Il engage donc un tueur à gages pour le supprimer. Mais, l’amour aidant, le voici qui reprend goût à la vie – en plein hiver pourtant ! – et qui cherche à échapper à son futur meurtrier…

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En fait, derrière l’analyste ironique d’une société malade, il y a un vrai sentimental. L’aversion de Kourkov pour toutes les manifestations de la vie politique russe lui donnait matière à écrire de grands réquisitoires. Mais ses personnages, loin d’être des révoltés, sont de doux rêveurs, souvent paumés, toujours seuls. Leurs histoires sont tellement absurdes et leurs vies souvent si pitoyables, qu’elles en sont comiques. Sympathique, voici le mot qui pourrait qualifier tout le petit monde de Kourkov : quadragénaire blasé ou pingouin neurasthénique, truand confirmé, scientifique oublié, rebelle tchétchène ou kagébiste converti, ils suscitent tous une sympathie presque immédiate. On se retrouve comme complice de toutes leurs affaires peu nettes, comme contaminé par l’état d’esprit actuel de nos frères d’outre-Oural. On s’accommode de tout, on ne s’étonne de rien, et l’on s’entraide sans faire de grands discours, car on s’économise… Cette docilité, héritage du fameux fatalisme russe et de l’ère soviétique, rend les personnages vulnérables et touchants. Surtout, elle traduit une peur universellement partagée de la solitude. Pour y échapper, et ne pas boire son thé ou sa vodka tout seul (petits rituels qui rythment les romans), les personnages de Kourkov sont prêts à tout. Le voici, le credo des héros du Caméléon qui veulent faire tomber les barrières des nationalismes et créer une grande nation humaine unie par le souci de devenir meilleure. Le voici, le mal qui ronge les cœurs plus sûrement que la peur de la mort, pourtant bien présente dans ces romans, et qui nous rend ces anti-héros si familiers, si proches. Si les rencontres qui redonnent de l’élan à leurs vies sont souvent le résultat du hasard, de l’instinct de survie et du besoin de chaleur, il est une loi kourkovienne aussi efficace que celle de l’escargot, qui veut que d’un mal, souvent, surgit un bien. De là la générosité instinctive et maladroite de Victor prenant chez lui le pingouin dépressif que le zoo ne peut plus nourrir et la petite Sonia ; ou la générosité intéressée, mais aux effets bien réels, du mafieux en pleine campagne électorale offrant le Mac Donald à des orphelins ; ou encore celle du combattant tchétchène obligé, parce qu’il a donné légèrement sa parole, d’honorer une belle promesse…

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Humanisme frileux ? Tendance non assumée au sentimentalisme ? On aurait sans doute tort de prendre les élans lyriques, ceux du Caméléon par exemple, avec ironie, car quand il s’agit de sentiments, Kourkov est rarement ironique et n’est jamais cynique. La définition qu’il donne ailleurs de lui-même, un « optimiste noir », est très juste ; son humanisme revendique pour le bonheur de l’homme la banalité essentielle de l’optimisme, qui se fie à la juste amertume du café ou à la bonne humeur miraculeuse d’un réveil matinal pour croire à la valeur d’une journée. Une façon de retrouver l’essentiel quand le superflu fait défaut. Cet optimisme repose, plus profondément, sur une morale de la responsabilité assez classique – pas trop regardante, il est vrai, sur les moyens employés (les temps sont ce qu’ils sont) – qui veut que l’accomplissement du devoir envers son semblable rend juste et procure la paix du cœur. Un précepte assez solide pour rendre aux relations humaines un sens plein et offrir aux lecteurs des happy ends presque vraisemblables. A défaut d’être un prophète, ou même un moraliste, Kourkov est un romancier au cœur tendre.

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Agnès Passot

Notes

[*]

Le directeur de la publication est Jacques Duraud, s.j. L’équipe rédactionnelle et les services réunissent une dizaine de personnes. Site internet de Renlai : <www. riccibase. com> ; contact : <rriccitpe@ seed. net.tw>. – A noter que L’Institut Ricci de Macao a lancé vers la même époque un trimestriel anglais-chinois, Chinese Cross-Currents, spécialisé dans les dossiers thématiques sur la Chine contemporaine.

[1]

Paru en 2000, traduit en France en 2001 chez Liana Lévi, réédition poche au Seuil.

[2]

Consacré aux lettres russes. Kourkov, pétersbourgeois vivant à Kiev, écrit en russe et non en ukrainien, au grand dam des nationalistes ukrainiens.

[3]

Le Dernier amour du Président, Liana Lévi, 2005.

[4]

Paru en 1996, traduit en France en 2000 chez Liana Lévi, réédition poche au Seuil. Les Pingouins n’ont jamais froid, suite du Pingouin, paru en 2003, traduit en 2004 chez Liana Lévi, réédition poche au Seuil.

[5]

Cinq, sur les treize parus, ont été traduits en français.

[6]

Paru en 1999, traduit en 2000 chez Liana Lévi, réédition poche au Seuil.

[7]

Il a été sélectionné comme l’un des trois meilleurs d’Europe par l’Académie du film européen à Berlin en 1997.

Titres recensés

  1. « Renlai », un partenaire chinois pour « Etvdes »
  2. « L’optimisme noir » d’Andreï Kourkov

Pour citer cet article

« Notes de lecture », Études 6/ 2005 (Tome 402), p. 837-842
URL : www.cairn.info/revue-etudes-2005-6-page-837.htm.


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