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Études

2005/6 (Tome 402)

  • Pages : 140
  • Éditeur : S.E.R.

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Littérature

Alain Mabanckou, Verre cassé, Seuil, 2005, 202 pages, 17 €

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Verre Cassé est devenu le client assidu d’un bar minable mais fort connu, tenu par Escargot Entêté qui n’a confiance « qu’en ce qui est écrit » et demande à l’ivrogne de « pondre un livre ». Survient alors une série de personnages déchus et tout aussi paumés que lui, des êtres aux noms de personnages de fables dont Verre Cassé va se contenter de raconter la vie brisée. Et, comme « il est trop facile de parler des autres et de ne pas parler de soi-même », Verre Cassé parlera évidemment de sa propre histoire et de ses plaies encore ouvertes. Sa « mission accomplie », romancier improvisé, transparent, acteur en fin de piste, il décide de disparaître une fois pour toutes, dans les eaux de la rivière où avait péri sa propre mère alors qu’il était encore enfant. De nombreux clins d’œil sont lancés dans ce livre captivant, qui stimule sans cesse le lecteur, car chaque titre raconte une histoire, souligne un sentiment, nuance un propos, ridiculise un autre, parodie une attitude, déniaise une pensée... Alain Mabanckou donne à lire un manifeste littéraire dont l’enjeu est le jeu, un jeu amoureux et humoristique. En cela, Verre Cassé n’est pas tout à fait « écrivain public », mais simplement commis aux écritures, un « nègre » – ivrogne de surcroît. Alors, les mots s’appellent les uns les autres, s’alignent, et restituent fidèlement le débit haché des alcooliques. Pour parvenir à ce résultat, l’auteur s’émancipe de la syntaxe classique et n’use que d’un seul élément de la ponctuation, la virgule. D’où cette fluidité extraordinaire, non dénuée de syncopes, qui effraiera le commanditaire du manuscrit. Verre Cassé va donc profiter de la circonstance pour s’émanciper de l’auteur et des personnages. Alain Mabanckou n’est pas un chantre de la négritude à la manière des premiers maîtres fondateurs : désireux de s’éloigner des sentiers battus ou d’un folklore de pacotille désuet, il laisse le soin à ses aînés de parler de politique, des séquelles du colonialisme et autres quêtes d’identité. Tissé d’humour et d’ironie, il livre, fort à propos, une tout autre réalité africaine, notamment les conditions matérielles et culturelles dans lesquelles vivent les écrivains africains.

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Marie-Noëlle Campana

Gamal Ghitany, Le Livre des illuminations, Traduit de l’arabe par Khaled Osnan. Seuil, 2005, 878 pages, 35 €

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Livre d’un douloureux exil vécu par rapport à soi-même et aux autres, livre de la nostalgie suscitée par un présent toujours en fuite et un passé voué à la disparition, la somme proposée – par le disciple de Mahfouz, correspondant de guerre et prisonnier des geôles nassériennes – est surtout livre de la mémoire et de l’évocation. Bouleversé de n’avoir pu assister aux derniers instants de son père, Gamal Ghitany se voit accorder la possibilité de ressaisir un passé révolu et de mener la quête de ses origines indépendamment de toute barrière spatiale ou temporelle. D’illumination en illumination et d’épreuve en épreuve, le « travail de deuil » se vit comme la traversée initiatique d’un monde de correspondances en perpétuel mouvement, où communiquent tous les lieux, toutes les époques, tous les visages, toutes les voix et tous les points de vue. Contre toute attente, cette infinie dispersion du propos participe d’un puissant travail de synthèse ; à la figure du père défunt se superpose celle de « tous les justes partis avant l’heure » ; à l’histoire de l’Egypte et de l’Islam se rapportent la noblesse et l’humilité d’un seul destin ; la dispersion de tous les instants est réduite à la simultanéité d’un seul ; enfin, l’auteur est réconcilié avec lui-même : « Gamal était moi, et moi j’étais lui, il n’était plus d’un côté et moi de l’autre. » Aussi l’état de déréliction lié au spectacle d’un « monde […] en éternelle partance du monde » se trouve-t-il dépassé par une sagesse paradoxale, informée par la conception orientale du temps et par les fondements du soufisme. Comme l’écrit Ghitany au seuil et au terme de son parcours : « La fin découle du commencement, mais elle lui est aussi consubstantielle, car sans fin il n’y aurait point de commencement. […] C’est ainsi que le point rejoint le point, que le cercle se referme, que l’existence calque sa configuration sur la forme sphérique du monde – alors sachez en tirer la leçon. »

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Laurent Susini

Edouard Glissant, La Cohée du Lamentin, Gallimard, 2005, 260 pages, 17,50 €

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Soleil de la conscience (1956) ouvrait la poétique d’Edouard Glissant. Le sous-titre de La Cohée du Lamentin annonce : Poétique V, cinquième île, donc, de l’archipel d’écriture. Entre les deux, nombre de poèmes et de récits, scandés par ces publications régulières des livres de Poétique. Chacun de ces essais reprend, sous une forme éclatée et mosaïque, le ou les romans précédents, ici Ormerod et Sartorius. Il y avait eu aussi, après Tout-Monde, Traité du Tout-Monde. Poétique IV. Soleil de nos consciences, Glissant offre maintenant à nos tentations de désespoir, face à la mondialisation conquérante, l’inattendu d’une mondialité heureuse. Dans Sartorius il créait le peuple manquant des Batoutos. Dans ce recueil de textes, nés de « lieux, occasions, prétextes », il relie à Gilles Deleuze l’origine de cette création : « La fonction de la littérature, comme de l’art, est d’abord d’inventer un peuple qui manque. » Ce peuple, nous le lisons dans les pages de La Cohée du Lamentin. Les Batoutos sont ces artistes du Musée martiniquais des Arts des Amériques, ces écrivains méditerranéens (Kateb Yacine), caribéens (Césaire et Saint-John Perse), mais aussi tous ceux qui se font un devoir de « résister à la pensée de l’Apocalypse ». De ce lieu de la Cohée du Lamentin (paysage martiniquais, mais pas seulement : selon Senghor, les « écrivains nègres », tels les lamantins, remontent toujours aux sources des mythes et des rivières) une injonction est proférée : imaginez que la créolisation du monde soit une force de combat ! Imaginez que la pensée du tremblement soit un contrepoison aux certitudes meurtrières ! Imaginez que la rencontre avec l’autre soit toujours Relation ! Depuis cinquante ans, Glissant construit une œuvre majeure : poétique, généreuse, diverse.

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Véronique Petetin

Anna Maria Ortese, Alonso et les visionnaires, Roman traduit de l’italien par Louis Bonalumi. Gallimard, coll. L’Arpenteur, 2005, 316 pages, 22,90 €

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La structure du récit ne surprendra pas les lecteurs de romans policiers. Stella Winter, américaine, femme de tête tout à fait « convenable », qui vit dans l’arrière-pays de la riviera italienne, reçoit un de ses compatriotes, Jimmy Opfering, professeur d’université aux Etats-Unis. Entre eux, la douceur de moments partagés et d’insignifiantes conversations, jusqu’à ce que soit prononcé le nom de la famille Decimo, sinistrement associé aux crimes qui endeuillèrent l’Italie pendant les années de plomb. Comment le rassurant ami fut-il mêlé à ces horreurs ? C’est le début de l’énigme. Mais si le processus narratif est bien connu, il est épisodiquement comme « troué » par l’irruption d’Alonso, petit puma inoffensif et très laid. Avec Stella, on admet qu’il fut bien dans la vie des protagonistes, en Arizona, puis en Italie ; mais, une fois mort, quelles sont donc ces réapparitions de l’animal meurtri, image de la douceur de ce monde, de sa bonté et de son déchirement ? L’enquête et le conte rivalisent alors à la poursuite de ces « hommes du deuil » qui répandent la haine et le meurtre sans pouvoir s’y enfermer tout à fait. Croit-on suivre le fil de l’allégorie, qu’il s’échappe à son tour. Il n’y aura pas de fin mot de l’histoire, mais, comme dans une surabondance de lignes de fuite, s’ouvre une sorte de vision blessée du monde et des êtres, que les lecteurs de Anna Maria Ortese reconnaîtront : elle passe par l’épreuve des faibles, leur humiliation, leur usure ; elle débusque impitoyablement duplicité et complicité, mélancolie et violence, culpabilité aussi – sans compter les ravages de l’intelligence, qui n’est que fissures et lacunes. Mais elle ne parvient jamais à évacuer les Alonso et, à leur suite, les retours de la lumière, invincible.

8

Françoise Le Corre

Magda Szabó, La Ballade d’Iza, Roman traduit du hongrois par Tibor Tardös. Ed. Viviane Hamy, 2005, 264 pages, 21,50 €

9

La Porte (Viviane Hamy, 2003) avait révélé – tardivement – aux lecteurs français ce grand nom de la littérature hongroise. En toile de fond de ce roman de 1963, la Hongrie tente de tourner l’une des pages noires de son histoire, mais êtres et choses portent encore les cicatrices du passé. C’est un peu de cette tension-là qui mine la relation entre Iza et sa mère Etelka, à la mort du père. Brisée par son veuvage, transplantée abruptement de sa petite maison de province dans le moderne appartement budapestois de sa fille, la vieille dame s’étiole peu à peu, privée de sa douleur même par sa fille, qui ne comprend pas que les souvenirs et les habitudes, bien loin de l’ensevelir avec son cher époux, la maintiendraient en vie. « Son énergie impitoyable, encombrante, quasi juvénile », ne trouve pas à s’employer, tant sa fille prévient ce qu’elle croit être les désirs de sa mère ; tel un poison, l’incompréhension et l’agacement mutuels s’infiltrent dans leurs vies. La banalité du conflit de génération, rendue avec une justesse et un réalisme qui font souffrir, n’est pourtant que l’ombre du drame réel qui se joue. Car l’« amertume incommensurable et muette qui abreuve » Etelka est nourrie, sans qu’elle puisse l’admettre, par ce qu’elle croit être l’adoucissement de sa vieillesse : sa chère Iza, si aimante, une perle ! – tout le village ne le dit-il pas ? –, une perle noire, d’une générosité inhumaine. Incapable de recevoir, dure comme un diamant parfait, Iza a perdu son âme dans l’orgueil monstrueux de ne jamais rien devoir à personne. Développé plus tard dans La Porte jusqu’à l’insoutenable, le thème tient ici sa force bouleversante de la mesure avec laquelle les personnages l’incarnent. La traduction, excellente, exhale la précision et la beauté de l’écriture.

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Agnès Passot

Alexandre Najjar, Le Roman de Beyrouth, Plon, 2005, 376 pages, 20 €

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Chronique familiale et recherche historique s’entrecroisent dans un foisonnement d’anecdotes et de réflexions qui explorent les destins de trois générations en relation avec les complexités libanaises. Au carrefour de l’Orient et de l’Occident, la quête d’une cohabitation harmonieuse se heurte aux préjugés et aux séquelles d’affrontements. Presque aveugle après soixante années de journalisme, le narrateur évoque ses racines maronites : du grand-père, interprète auprès du consulat de France à Beyrouth, au père, célèbre médecin épris de tolérance. L’attachement à la langue française et le désir de liberté tissent des liens entre passé et présent. De l’école des jésuites avec un ami sunnite à la méditation sur les mystères de son couple, le vieil homme raconte sa vie : comportements et sentiments, investigations et reportages, plaidoyer pour le dialogue et foi en l’Indépendance. La lecture de cette œuvre de fiction psychologique confirme ce que disait Metternich du Liban : « Ce petit pays qui est si important. »

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Jean Duporté

Alexandre Vialatte, Les Amants de Mata Hari, Le Dilettante, 2005, 94 pages, 11,50 €

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Ce récit se dévore comme on déguste des ortolans : d’une bouchée, croquante, étourdie de saveurs. Dans ce court inédit, à l’allure de souvenirs d’une enfance et de ses camaraderies, jamais la nostalgie ne l’emporte sur l’imagination. Résume-t-on une quête et ses révélations ? Cinq copains d’une même bande rêvent autour du portrait d’une jeune femme de vingt ans photographiée à douze ou treize ans. Ils l’appellent Mata Hari, faute de connaître son nom, et vivent l’histoire qu’ils lui inventent. Seule la réalité la rendrait fantaisiste. Les objets se drapent de couleurs et d’odeurs dans l’évocation rétrospective de ce médaillon retrouvé dans le tiroir de la « table jaune », « rouge, en pitchpin vernissé ». Le bric-à-brac de ce grenier éveille Verlaine, La Fontaine, Baudelaire et Musset, et fait d’un rien le puissant talisman d’une fable exotique. Le temps passe, dénoue l’intrigue que la verve gamine a tissée et que la vie déchire. Le récit, léger et rapide, comme les aimait le Calvino des Leçons américaines, offre au lecteur toute la consistance qu’il donne en hommage à ce monde et à ces personnages.

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Patrick Goujon

Eric Chevillard, Oreille rouge, Ed. de Minuit, 2005, 160 pages, 14 €

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Qui n’a jamais rêvé de voyage ? Qui n’a jamais tremblé à l’idée de partir vers une terre inconnue ? Qui ne s’est pas senti mal à l’aise loin de chez lui ? Voici un récit pour lecteur voyageur : pas seulement pour le voyageur du bout du monde toujours prêt à l’exploit, mais aussi pour le voyageur du bout de la rue, le voyageur de proximité ou de voisinage. Eric Chevillard conte l’histoire d’un écrivain invité « en résidence d’écriture dans un village du Mali, sur le Niger ». Partir, mais pourquoi ? Est-ce dans le seul but d’écrire un grand poème sur l’Afrique ? Ou est-ce plutôt pour se faire valoir, tel un aventurier face à ses congénères ? L’œil perspicace du conteur cerne avec ironie et humour les tourments faits de questions et naïveté de cet écrivain aux oreilles rouges (sont-elles rougies par le soleil et la chaleur, ou par la honte ?). Comment se situer dans un univers étranger ? Quelle place tenir ? Quelle attitude prendre lorsque les repères ne sont plus les mêmes ? Le voyage rend fragile, il crée l’ouverture et permet de franchir des frontières insoupçonnées. Ce récit engage, dans un style pointilliste, à porter un regard sur la manière de voyager et de vivre la rencontre. Oreille rouge permet avec bonheur de retrouver odeurs et couleurs du Mali, goût et surprise du voyage, mais aussi crainte et dégoût. Voici un appel à ne jamais cesser de s’interroger sur ce que signifie aller à la rencontre du proche comme du lointain, invité ou invitant. Espérons que rien ne pourra en effacer la trace, que l’habitude et le savoir ne viendront pas clore ce qui s’est ouvert, comme le laisse entendre l’auteur.

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Franck Delorme

Béatrice Mousli, Max Jacob, Flammarion, 2005, 512 pages, 25 €

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On connaissait la biographie généreuse de Pierre Andreu, Vie et mort de Max Jacob (1876-1944) [La Table Ronde, 1982]. Elle présentait « le poète martyr » dans le but déclaré d’élargir le cercle restreint de ses admirateurs et amis. L’ouvrage de Béatrice Mousli, s’il ne manque pas d’une bienveillance discrète mais lucide envers son sujet, adopte un point de vue beaucoup plus distancié et présente une documentation plus fournie. Il n’a rien d’une compilation ennuyeuse, mais sait récapituler, dans un style limpide et fluide, les traits marquants de ce sédentaire en perpétuel exil. Quelques surprises renouvellent le portrait du « pénitent en maillot rose », quimperois de cœur et parisien de raison : le constat d’une césure entre poésie et prose, laquelle s’estompe à partir de 1931, fuyant désormais ce registre tout de sarcasme et de dérision. La prose réapparaît hors de toute fiction dans la correspondance très abondante de Max Jacob au cours des dernières années de sa vie, allant jusqu’à rédiger en service commandé quatre lettres par jour aux mobilisés de la « drôle de guerre ». On peut également être surpris de voir Jean Paulhan défendre l’œuvre de Max Jacob chez Gallimard, souvent en délicatesse avec lui. A noter aussi le rôle très favorable de Paul Petit, ami de Claudel, qui en 1936 aide à la publication d’une anthologie de l’œuvre jacobienne dans les « Morceaux choisis » de la Nouvelle Revue Française. Voilà qui vaudra au poète, retiré à Saint-Benoît-sur-Loire, une lettre d’admiration de Paul Claudel datée du 13 janvier 1937 : « [votre poésie] procure à la fois aux yeux et aux narines… cette émanation puissante de fantaisie, d’amour et de fumée. Vous avez à la fois les dons d’un poète et les grâces d’un chrétien. » Il n’y a sans doute pas de poésie sans quelque fumée, mais quel feu d’humanité et d’espérance y brûle bien davantage sans se consumer !

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Claude Tuduri

Cécile Hussher, L’Ange et la bête, Caïn et Abel dans la littérature. Cerf, coll. Littérature, 2005, 220 pages, 24 €

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Cécile Hussher s’attache à étudier d’une manière originale ce thème du double si présent dans la littérature : elle témoigne aujourd’hui du mythe biblique d’Abel et Caïn qui a imprégné les imaginaires occidentaux de l’Antiquité à nos jours. Partant de l’épisode fondateur de la Genèse qui établit la lutte fratricide, la bonté de l’un à laquelle s’oppose la monstruosité de l’autre, l’auteur retrace l’histoire de cette dualité qui expose le « problème d’identité de l’homme, abélique et caïnique à la fois ». Mais elle interroge surtout l’ambiguïté du discours biblique qui permet les réécritures successives, orthodoxes ou non, qui vont construire « la fortune » littéraire de Caïn et Abel. L’ouvrage suit alors les deux frères au cours des siècles et traque les interprétations religieuses ainsi que les versions littéraires. Tout d’abord figures du Bien et du Mal grâce à saint Augustin et les mystères médiévaux, les deux frères deviennent comiques dans les fabliaux. La Renaissance privilégie une lecture politique et présente un Caïn fourbe, qui devient sous la plume de Luther « l’ennemi commun des protestants », pour incarner ensuite « les aspects monstrueux de l’humanité sous l’emprise du mal ». C’est de Byron que viendra la transformation et la bifurcation vers celui « qui tue son frère dans un acte de désespoir contre la tyrannie divine », qui enthousiasmera le courant romantique… Caïn, ce personnage mal-aimé d’un dieu, révolté, voire innocenté, ne s’imposera pas dans l’imaginaire du xixe siècle ; il laissera la place à une vision plus vaste – quasi anthropologique – au xxe siècle, et trouvera ses ramifications autant dans la littérature que dans la psychanalyse ou l’analyse des conflits guerriers. Cet essai dense et captivant explore avec justesse les avatars littéraires de Caïn, indissociable de son frère ennemi. Cet antagonisme manichéen, inhérent à la nature humaine, à travers un texte sacré et toujours actuel, affirme la longue lutte de l’homme devant « l’universalité du mal et à ses causes mystérieuses ».

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Marie-Noëlle Campana

Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Gallimard, 2005, 470 pages, 29,50 €

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La catégorie d’antimodernes n’est-elle pas un fourre-tout où l’on peut inclure tout et le contraire de tout ? Antoine Compagnon n’ignore pas l’objection, et montre d’ailleurs à quel point tel écrivain tenu pour antimoderne peut basculer dans le camp adverse, ou osciller selon ses œuvres ou les moments de sa trajectoire. Se situant essentiellement sur le terrain de la littérature, il énumère, dans une première partie, les diverses caractéristiques à quoi l’on peut reconnaître un « anti-moderne » ; puis il s’arrête, dans un second temps, sur quelques écrivains que l’on peut tenir pour antimodernes. Lacordaire, Péguy, Thibaudet et Gracq ont droit à un traitement particulièrement long, de même que Roland Barthes. Ce dernier est traité avec un brin de tendresse, mais la démonstration du refus de la modernité est implacable. Livre peu unifié entre les deux parties, où le concept d’antimoderne reste mal cerné ou trop vaste pour inclure tous ceux dont il est question.

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Paul Valadier

Arts

Bernard Foccroulle,, Robert Legros, Tzvetan Todorov, La Naissance de l’individu dans l’art, Grasset, 2005, 244 pages, 13 €

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Ce livre vient combler un manque dans le champ des études consacrées à l’émergence de la figure de l’individu moderne, un individu libéré des hiérarchies et émancipé des traditions, acteur de son histoire. De nombreux auteurs ont déjà interrogé sur ce sujet les domaines philosophiques, juridiques, politiques ou religieux. Mais le champ esthétique restait encore à explorer. Cet ouvrage tente donc de raconter et de comprendre l’invention esthétique de l’individu. Deux auteurs ouvrent une enquête passionnante dans le domaine de la peinture (Tzvetan Todorov) et dans celui de la musique (Bernard Foccroulle), tandis que Robert Legros replace ces grandes mutations artistiques dans le cadre de l’histoire de la philosophie. Le croisement de ces approches différentes permet de se garder de l’illusion de croire à une émergence de l’individu par rupture avec le passé, alors qu’au contraire la gestation est lente et n’a rien de systématique. Une discussion finale réunit les trois auteurs et Pierre-Henri Tavoillot, qui élargit avec eux le débat à l’époque contemporaine. La question de la littérature est alors abordée, mais aussi la signification du décalage chronologique de l’émergence de la figure de l’individu entre les arts. Vient une dernière question, difficile, qui touche au cœur de l’art aujourd’hui : « Après la naissance de l’individu dans l’art, y a-t-il une mort de l’art dans l’individu ? » A côté de tendances très individualistes dans la création contemporaine, l’art du xxe siècle, qui manifeste une ouverture sans précédent aux œuvres du passé, fait apparaître la figure de l’interprète, qui a vocation d’achever ce que ces œuvres ont encore d’inaccompli. On peut voir là une manière nouvelle et féconde de continuer à poser une question de toujours : l’articulation du « je » et du « nous » dans le domaine esthétique.

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Philippe Charru

Martine Segalen, Vie d’un musée, 1937-2005, Stock, coll. Un ordre d’idées, 2005, 360 pages, 22 €

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En 1972, un musée d’un genre nouveau ouvre ses portes dans le Bois de Boulogne, à Paris : bâtiment orthogonal à l’architecture typique des années 60-70. C’est le couronnement des efforts d’un homme, Georges-Henri Rivière, qui se bat depuis la fin des années 1930 pour créer une institution qui recueille, conserve et présente au public les objets témoignant de la vie quotidienne et du travail des Français. A l’époque du Front Populaire, on parle d’un Louvre du peuple ; sous Vichy, d’un lieu consacré aux traditions de la terre ; dès les années 50 – et surtout dans les années 60 –, d’une institution de recherche et d’exposition consacrée à l’ethnologie de la France. Dès son ouverture, ce Musée des arts et traditions populaires (ATP) peine à trouver sa place parmi d’autres nouveaux musées qui se construisent en France par dizaines, notamment les écomusées, qui connaissent un succès passager. Dans les années 90, l’utilité de cette institution commence à être discutée. Les ATP ferment cette année, sans avoir trouvé leur public. Les collections vont émigrer vers une nouvelle création conjoncturelle, le Musée national des civilisations d’Europe et de la Méditerranée, qui ouvrira en 2010 à Marseille. Martine Segalen, qui a dirigé le Centre d’ethnologie française, un laboratoire du CNRS associé au musée des ATP, raconte, dans un livre où perce une certaine amertume, le destin de cette entreprise – de cet échec –, dans laquelle ont été investis des trésors d’invention, de travail et d’énergie. L’histoire de ce musée mort-né, avec ses tentatives de sauvetage, ses générosités, mais aussi ses démissions et ses trahisons, révèle l’envers d’une période où les musées connaissent une vogue sans précédent, et la pression que l’air du temps fait subir aux institutions culturelles.

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Laurent Wolf

Histoire

Brigitte-Miriam Bedos-Rezak, Dominique Logna-Prat, L’Individu au Moyen-Age, Individuation et individualisation avant la modernité. Aubier, 2005, 380 pages, 28 €

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Le débat contemporain autour de la notion d’individu est-il de nature à intéresser les historiens médiévistes ? Il y a quelques années, on aurait sûrement répondu à cette question par la négative. Aujourd’hui, sous les effets de déplacements épistémologiques, il n’en va plus de même, comme veut le montrer cet ouvrage collectif. Trois grandes approches sont proposées : « Les marqueurs de l’individuation », « Sujets de discours », « Individu et institution ». C’est dans ce cadre, large mais bien présenté, que s’exprime une équipe de chercheurs venus d’horizons différents : l’histoire, l’histoire de l’art, la philosophie, la littérature et la psychanalyse. Les points de vue sont donc extrêmement variés, et tous plus érudits les uns que les autres. Mais, au fur et à mesure qu’avance la lecture, une conviction se fait : s’il faut admettre que la genèse de l’individu moderne a été une longue aventure, on doit se rendre compte que, dans ce processus, les temps médiévaux ont été un moment important : celui, assurément, de « l’éveil de la conscience », mais aussi celui où l’individu a appris à dire « je », sans pour autant se démarquer du groupe qui le définit. Dans cet ensemble, on appréciera tout spécialement l’article de Brigitte-Miriam Bedos-Rezak, « Signe d’identité et principe d’altérité au xiie siècle. L’individu, c’est l’autre », et celui de Peter von Moos, « L’individu ou les limites de l’institution ecclésiale ».

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Philippe Lécrivain

Limore Yagil, Chrétiens et Juifs sous Vichy (1940-1945), Sauvetage et désobéissance civile. Cerf, 2005, 766 pages, 59 €

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Ce livre, d’une historienne israélienne, est d’un grand intérêt tant par le regard porté sur une période douloureuse que par la question posée. Comment se fait-il que 75 % des Juifs qui vivaient en France au début de 1940 aient survécu à l’Occupation nazie et aient échappé à la « solution finale » ? L’auteur bouleverse beaucoup d’idées reçues. Elle montre, en particulier, que le « sauvetage » commença, non après la rafle du Vel’ d’Hiv’ (juillet 1942), mais dès la défaite française (juin 1940). Elle établit que, à côté des fonctionnaires gagnés à l’occupant, d’autres, plus nombreux, n’hésitèrent pas à enfreindre les ordres allemands et les lois françaises, tout en étant proches de Pétain et de Vichy. Elle examine aussi le rôle des chrétiens. Son but n’est pas d’étudier ce qu’ont fait les responsables des Eglises – ce qui a déjà été étudié –, mais de souligner les multiples actions des fidèles, des prêtres, des pasteurs, des religieux et des religieuses. L’éclairage apporté est nouveau, et les raisons invoquées sont inhabituelles. Après une « étude générale » pour mettre en scène son récit, Limore Yagil entreprend des « études régionales » très documentées, avec une attention particulière pour la France du Sud. L’intérêt de ces analyses est de montrer que le sauvetage des Juifs ne fut pas seulement le fait de la Résistance, mais le résultat d’une capacité largement répandue de « désobéissance civile ». Nombre de Français, montre-t-elle, ne purent rester passifs devant la souffrance de tant d’hommes, de femmes et d’enfants. Remercions l’auteur d’avoir si patiemment labouré tant d’archives, d’en avoir fait un excellent récit, et de les avoir présentées en annexes sous forme de tableaux.

30

Philippe Lécrivain

Jeannine Verdès-Leroux, La Foi des vaincus, Les « révolutionnaires » français de 1945 à 2005. Fayard, 2005, 528 pages, 25 €

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On voit tout de suite de qui il est question. Pourtant, il faut noter que ceux qui sont ici mis dans la catégorie des « vaincus » ne le sont pas toujours ou n’ont pas le sentiment de l’être : je pense aux trotskystes d’aujourd’hui, auxquels l’auteur consacre de si longs développements. Les vrais vaincus ne sont même pas tant les « ex », qui s’excusent et chargent « le Parti » ou de dangereux maîtres ; ce sont plutôt ceux qui ont réellement changé et qui, eux, n’écrivent pas. L’auteur y fait allusion, en finale : « ceux qui ne sont plus empoignés par la politique » ; ajoutant : « Il faut donc penser sans cesse que ceux qui écrivent ne représentent que des fractions de ces milieux et qu’ils ont des caractéristiques propres. » Il est bon que cela soit dit, après les chapitres concernant les « révolutionnaires » et les « ex » ayant gardé, au fond, la même attitude. Mais il eût été intéressant de connaître le comportement, la pensée de ceux qui ont vraiment été vaincus, en ont conscience, qui ont changé et ne s’en cachent pas, même s’ils n’écrivent pas. Tel quel, le présent livre est un très riche recueil de témoignages (un peu trop polémique par endroits).

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Jean-Yves Calvez

Serge Schemann, Echos d’une terre natale, Deux siècles d’un village russe. Traduit de l’anglais par Laure Troubetzkoy et Sylvie Lucas. Fayard, 2005, 446 pages, 22 €

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L’auteur, qui fut le correspondant du New York Times à Moscou pendant dix ans, réunit ici une série d’articles retraçant l’histoire de Serguievskoïe, un village russe situé à deux cents kilomètres au sud de Moscou et qui appartint à l’un de ses ancêtres. L’une des nombreuses qualités de l’ouvrage est l’équilibre réussi entre les analyses pénétrantes d’un journaliste sur la Russie et le peuple russe, depuis l’apogée du régime tsariste jusqu’au « monumental échec » de l’URSS, et l’enquête personnelle sur les origines. En effet, s’il évoque avec une affection nostalgique et communicative la vie pleine d’une douce harmonie des familles nobles de province au xixe siècle, il rappelle aussi l’archaïsme profond de la société sur laquelle elle repose. Il montre bien comment ce monde obsolète était en faillite au moment où les bolcheviks précipitèrent la Russie, avec une brutalité inouïe, dans un chaos durable. Lettres, entretiens, documents d’époque, présentés avec autant d’enthousiasme que de professionnalisme, ressuscitent la vie des habitants du village, et soulignent en permanence la complexité formidable du peuple russe, en particulier des paysans, assis sur leurs traditions, méfiants, à la fois dociles à l’autorité et redoutablement têtus. Voici une fresque passionnante, qui s’applique constamment à comprendre au lieu de juger.

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Agnès Passot

Philosophie

Johann Gottlieb Fichte, La Doctrine du droit de 1812, Traduit de l’allemand par Anne Gahier et Isabelle Thomas-Fogiel. Présentation et notes par Isabelle Thomas-Fogiel. Cerf, 2005, 194 pages, 25 €

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Données en 1812, les Leçons regroupées sous ce titre exposent avec vigueur les lignes fondamentales du Fondement du droit naturel selon les principes de la doctrine de la science de 1796. On retrouve ainsi l’affirmation de l’universalisme juridique ; celle de l’autonomie de la sphère juridique à l’égard de la nature ; celle de l’autonomie du juridique à l’égard de la morale – Fichte marquant, sur ce dernier point, une distance avec Kant ; l’affirmation de la nécessité d’un contrat pour entrer en communauté juridique, en accord, cette fois-ci, avec Kant ; celle de la propriété dans sa double dimension de droit au travail et de droit au loisir. Mais les Leçons de 1812 comportent aussi de nets changements par rapport à l’ouvrage de 1796, comme le signale Isabelle Thomas-Fogiel dans sa présentation de l’ouvrage. Ainsi, « il s’agit de penser le droit immédiatement » comme phénomène, « dans sa formation », et non plus déduire « le concept de droit ». En outre, alors que le texte de 1796 concevait une « sorte de conseil constitutionnel » susceptible de repousser une loi, de faire appel au peuple en cas d’entêtement du pouvoir à la maintenir (le peuple étant alors placé au-dessus de l’Etat), les Leçons de 1812 éliminent cette institution. Fichte fait apparaître de manière lumineuse tout l’écart qu’il y a entre un problème relevant strictement de la sphère juridique et un problème politique : le droit ne peut assurer que le peuple ne se trompe pas. On lira donc avec grand profit cette Doctrine du droit, assortie, dans la présente traduction, d’un lexique utile, l’ensemble facilitant l’accès à une pensée, hélas, trop oubliée.

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Laurent Gallois

Christiane Chauviré, Le Moment anthropologique de Wittgenstein, Kimé, 2004, 154 pages, 18 €

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Ce livre, écrit par une spécialiste de Wittgenstein, explore un domaine souvent méconnu de sa philosophie : son anthropologie et, plus particulièrement, sa vision de l’action et du champ social. La notion de « capacité », notamment à suivre des règles – qui est de l’ordre pratique et ne relève pas d’abord du champ théorique –, tient une place centrale dans cet ensemble. Paradoxalement, la pensée de Wittgenstein sur les mathématiques est le lieu dans lequel la notion de norme sociale est la mieux élaborée. Ainsi les vérités mathématico-logiques sont-elles déterminées par un consensus d’action. Par exemple, 25 vient après 24 parce que nous avons appris à compter ainsi, et non pas en raison d’un arrière-monde platonicien. Pour autant, comme veut le montrer l’auteur contre d’autres interprètes, Wittgenstein n’est pas un sceptique : les jeux de langage et formes de vie s’appuient sur des régularités naturelles (stabilité des objets, régularité des comportements). Cet ouvrage est suggestif et riche : il donne une place de choix à des travaux très récents sur Wittgenstein et invite à d’autres lectures. On peut regretter, toutefois, son caractère souvent mosaïque, au détriment d’une plus grande linéarité d’exposition, et surtout un système de renvois bibliographiques sans unité ou fautif, qui nuit à la lecture.

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Eric Charmetant

Alfredo Gomez-Muller, Sartre, de la nausée à l’engagement, Ed. du Félin, 2005, 234 pages, 18,70 €

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Didactique et synthétique, le livre s’adresse autant à des spécialistes qu’à des néophytes. En reliant l’œuvre philosophique, l’œuvre littéraire et la biographie de Sartre, Alfredo Gomez-Muller fait plus qu’une biographie intellectuelle. Il est fidèle au projet même de Sartre, à sa philosophie existentielle : la pensée est toujours en rapport avec la vie et peut s’illustrer dans la littérature et l’art. C’est en honorant cette triade existentialiste « vie – pensée – représentation » que le texte montre comment la philosophie de Sartre évolue d’une compréhension individualiste à une compréhension sociale de la subjectivité, d’une métaphysique à une approche socio-historique de l’homme. Cette conversion, liée au tournant que constitue la Seconde Guerre mondiale, est déterminante dans l’appréhension des grands concepts de sa philosophie, qui ont pour soubassement la question du sens et du non-sens de l’existence. Selon ce fil conducteur, l’absurdité de l’existence de l’homme isolé fait place, non plus à la chute originelle liée à l’autre en général, mais à la chute en rapport avec les contingences sociales. A « l’individu pur » succède « l’être au monde ». La possibilité de la liberté, les valeurs et le devoir de responsabilité et de justice, dépendent entièrement de ce déplacement fondamental. Le souci métaphysique passe au second plan et ne deviendra essentiel qu’à partir du moment où l’homme sera libéré. L’éthique, devenue une « métaphysique concrète », précède donc toujours l’ontologie, et le sens n’est jamais posé a priori dans une justification abstraite, il est à reconstruire dans l’action. De cela naît un nouvel humanisme, fondé sur la « logique de la praxis » qui, dans un effort pour unifier le réel en un « universel singulier », relie sans cesse la subjectivité et le monde. L’ouvrage n’aborde pas certains problèmes que posent des textes comme la préface aux Damnés de la terre ou L’Existentialisme est un humanisme : les limites de l’authenticité, la relativité des valeurs quand la fin justifie les moyens, la violence des victimes qui deviennent des bourreaux !

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Pascale Roger

Gunter Gebauer & Christoph Wulf, Mimésis, Cerf, 2005, 522 pages, 59 €

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Courageuse entreprise que celle de rouvrir, un demi-siècle après Erich Auerbach, le « dossier mimésis ». L’ouvrage ne vise cependant pas à proposer une définition définitive de la mimésis ; c’est là sa force mais aussi sa faiblesse, tant le concept risque la dissolution. Ce dernier reste néanmoins le fil conducteur de cette étude ample et vigoureuse, qui ressaisit bien des aspects de la pensée occidentale – philosophique, esthétique, politique et sociologique – depuis l’Antiquité grecque jusqu’à la modernité de Benjamin, Girard, Adorno et Derrida. Auteurs et domaines s’articulent librement les uns aux autres au travers de ce concept « médiateur » : « La mimésis permet aux hommes d’aller vers l’extérieur, qu’ils incorporent dans leur monde intérieur, puis d’exprimer leur monde intérieur. » La succession des exemples, présentés de manière stimulante et dynamique, permet de dégager les continuités et les ruptures caractéristiques du long parcours de la mimésis, mais aussi de mettre en rapport ses différentes positions historiques. La réflexion suit les méandres de l’histoire de la mimésis et tente d’éviter les simplifications et les fausses évidences, décelant, par exemple, au cœur même du classicisme français les prémisses du théâtre bourgeois et de la mimésis sociale. Rançon de cette ampleur : plusieurs domaines importants, telles la musique ou l’architecture, ne sont guère évoqués ; mais ces lacunes ponctuelles n’atténuent aucunement la grande richesse de l’ouvrage. Au détour d’un passage, un élégant clin d’œil à Francis Ponge, caractéristique du brio qui anime l’ouvrage : « Tout comme le mimosa, la mimésis se dérobe à ceux qui veulent s’en approcher. » C’est tout le mérite de cette imposante somme que d’affronter brillamment – et fructueusement – ce paradoxe.

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Anne Régent

Daniel Dennett, Théorie évolutionniste de la liberté, Odile Jacob, 2004, 378 pages, 35 €

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Daniel Dennett, philosophe américain de l’esprit et des sciences cognitives, soutient dans cet ouvrage important l’existence non illusoire du libre arbitre et de la responsabilité morale dans un cadre naturaliste déterministe. S’opposant, conjointement, aux déterministes « durs » qui font du libre arbitre une illusion et aux défenseurs d’un libre arbitre fondé sur l’indéterminisme quantique, Dennett déploie son argumentation sur un fond de séparation très marquée entre l’homme et l’animal, mais aussi de naturalisation de la culture via la sélection mémétique (le « même », abréviation de mimème, est une unité de transmission culturelle, inventée par Richard Dawkins en 1976 et soumis à la sélection naturelle). L’évolution aurait donc favorisé l’apparition, il y a quelques milliers d’années, d’un monde de raisons et de l’autonomie. Cependant, l’autonomie et la liberté restent toujours tributaires de l’éducation et de processus d’échanges de connaissances : elles sont plus jeunes que notre espèce et demeurent fragiles. L’universalité de la liberté n’est en rien garantie, car son existence même dépend de processus empiriques complexes. Au delà des objections classiques que l’on peut faire à la mémétique, on peut se demander si le libre arbitre de Dennett pose les bases d’une réelle liberté d’un sujet humain. Sa théorie réduit la liberté à une imprédictibilité sur fond de capacités cognitives finies et d’une conscience éclatée sans « soi » et sans véritable sujet.

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Eric Charmetant

Ivan P. Kamenarovi?, Agir, non-agir en Chine et en Occident, Du Sage immobile à l’homme d’action. Cerf, 2005, 146 pages, 18 €

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Sur un sujet fondamental, voici non pas un grand traité comparatif, mais une série de courts essais. Tout commence par l’évocation de la distance entre le sage ou lettré chinois, homme d’action et d’administration, et le « philosophe », dont on imagine rarement qu’il soit homme d’action. Descartes a correspondu avec Christine de Suède ; il n’a jamais été ministre, ni même conseiller. « Imaginer Kant gouvernant une province est assez difficile. » L’auteur cite ce mot cruel d’un penseur chinois, Mou Zongsan, décédé en 1995 : « Le Sage ne parle pas en vain, il n’est pas philosophe. » Tout n’est pas de ce ton dans le livre d’Ivan P. Kamenarovi?, on apprendra beaucoup des contrastes qu’il fait valoir : à propos de la raison et du « Li » chinois ; du rapport au temps et au passé. On lit, à la fin du livre : « A la soif d’action qui habite aujourd’hui tant de Chinois semble répondre une nécessité, ressentie par de nombreux Occidentaux, de se ménager une sorte d’espace serein… Il n’est pas impossible qu’il y ait là une sorte d’appel pour que chaque civilisation enseigne quelque chose à l’autre », en complétant ce que chacun a reçu de son passé. Peut-être… mais il est certain que le Parti communiste chinois actuellement au pouvoir ne fait guère de place aux philosophes – même au meilleur sens du terme – dans ses rangs.

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Jean-Yves Calvez

Emilio Gentile, Les Religions de la politique, Entre démocraties et totalitarismes. Seuil, 2005, 306 pages, 24 €

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La sacralisation du politique est quasiment inévitable, même dans les démocraties libérales, pour donner stabilité et légitimité aux pouvoirs. Une telle sacralisation est à son zénith dans les totalitarismes divers que le xxe siècle a connus, et elle prend alors la forme d’une « religion du politique », alors que dans les démocraties elle s’identifie plutôt à une « religion civile » ; dans ces cas, la sacralisation porte sur une entité politique collective sans s’identifier à l’idéologie d’un mouvement précis. Il va de soi que ces distinctions massives obligent à regarder de près les réalités historiques, et c’est ce que fait Gentile. Elles montrent que la religion civile façon Etats-Unis ne correspond pas à la religion civile à la française, laquelle a aussi évolué au cours des années ; ou encore que le fascisme italien auquel l’auteur accorde une grande place entre mal dans le schème valable pour le bolchevisme. Malgré cela, le livre est peu critique sur l’attribution de la sacralisation aux réalités politiques, procédant par abondantes citations d’auteurs qui ont opiné dans ce sens, en ne faisant guère droit aux objections ou aux analyses contraires.

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Paul Valadier

Mohammed Arkoun, Humanisme et islam, Combats et propositions. Vrin, 2005, 316 pages, 11,50 €

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Professeur émérite à la Sorbonne nouvelle, Mohammed Arkoun a abondamment écrit et enseigné sur l’urgence de déconstruire la pensée religieuse pour lui faire retrouver sa fécondité initiale et son élan originaire. Dans d’autres ouvrages, l’auteur proposait Une critique de la Raison islamique (1984) ou de nouvelles Lectures du Coran (1982). Ici, son point de départ est une longue discussion sur l’humanisme présent dans la pensée de certains auteurs de l’époque classique, qu’il oppose à l’aveuglement d’une pensée religieuse dominée par le culte de la violence pratiquée pour elle-même. Au cœur de cet humanisme gît la quête du bonheur, qu’il distingue et rapproche de la recherche religieuse du salut. Après une longue rétrospective de l’histoire de la pensée religieuse, l’auteur offre ses vues sur le statut et la tâche de l’intellectuel vivant dans le contexte islamique. Comment peut-il contribuer à sortir la pensée des clôtures dogmatiques et à inaugurer l’ère de la réforme – voire de la transgression ? Un tel combat ne peut laisser de côté le champ de bataille de la Raison juridique, dont on connaît la prégnance et la force dans la pensée religieuse de l’islam, de l’époque classique à nos jours. Le style adopté par l’auteur est toujours celui de l’analyse rigoureuse, et M. Arkoun invite le lecteur à le suivre sur un terrain qui ne lui est pas forcément familier : celui de l’histoire des sociétés musulmanes et de leurs grands auteurs. Il est vrai que le public visé est d’abord celui des « intellectuels » musulmans, dont il dessine la tâche qui leur incombe.

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Jean-Marie Gaudeul

Sciences

Etienne Klein, Il était sept fois la révolution, Albert Einstein et les autres. Flammarion, 2005, 240 pages, 19 €

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Les nouvelles théories qui bouleversèrent la physique dans la première moitié du xxe siècle sont difficiles d’accès, même pour un spécialiste. Mais ces théories ont été élaborées par des hommes (et quelques femmes) dont les noms sont davantage connus que leur biographie. Ce sont sept récits que proposent Etienne Klein, de physiciens plus ou moins célèbres, sept figures choisies pour leur variété. Einstein côtoie son grand ami Ehrenfest, qui a laissé moins de traces que son prestigieux mentor. Les tempéraments sont aussi très variés : le jovial Gamow, polyvalent, précède l’austère Dirac, fasciné par la forme pure des mathématiques. Certaines carrières sont aussi fulgurantes que brèves, telle la destinée tragiquement interrompue du Sicilien Majorana, collaborateur de Fermi. Les goûts et les mœurs ne se ressemblent guère chez les Viennois Pauli et Schrödinger. L’anecdote émaille le propos, qui fait pourtant ressortir l’essentiel des tempéraments intellectuels de ces hommes qui se croisent, débattent, collaborent et se confrontent en permanence pendant la « décennie miraculeuse » de la physique (1925-1935). Ce livre sera tout autant profitable au non-scientifique, qui pourra ressentir quelque chose du bouillonnement des passions avant qu’elles ne se refroidissent en théories plus austères.

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François Euvé

Sociétés

Jean-Paul Maréchal, Béatrice Quenault (dir.), Le Développement durable, Une perspective pour le xxie siècle. Presses Universitaires de Rennes, 2005, 424 pages, 22 €

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Cet ouvrage collectif combine analyses techniques et réflexions philosophiques et politiques. Il est à l’image de la notion dont il vise à cerner la fortune actuelle. Loin d’être un concept fourre-tout, le développement durable relève d’une attitude qu’il importe de décliner dans les différents domaines de l’activité humaine, pour contrecarrer un économisme néo-libéral déconnecté des équilibres biologiques et sociaux. A partir d’une analyse historique, différents enjeux contemporains sont étudiés, concernant les dimensions environnementale, spatiale, économique, sociale et politique du développement. Si les contributions relèvent d’approches distinctes, un fil conducteur les relie : le rôle central de la sphère politique pour encadrer et contrôler la sphère du marché, et en faire un instrument au service des personnes et des groupes. Apparaît clairement la volonté de questionner les acquis supposés de la vulgate du développement durable (ainsi, les ambiguïtés de la notion d’empreinte écologique et les problèmes liés à l’engagement des entreprises dans le Global Compact sont soulignés), tout en refusant les critiques absolues (à l’égard de l’énergie nucléaire, par exemple). Il s’agit d’une option éthique – voire spirituelle –, qui n’hésite pas à signaler les conflits entre intérêts individuels et biens communs, et à invoquer la responsabilité humaine à l’égard d’autrui pour justifier des autolimitations individuelles et collectives. Un ouvrage de référence précieux, même si l’on peut regretter qu’il aborde la notion surtout du point de vue occidental, en analysant peu les problèmes posés par la recherche de réglementations mondiales communes dans des contextes économiques et culturels très variés.

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Cécile Renouard

Bernard Lahire, L’esprit sociologique, La Découverte, 2005, 436 pages, 26,50 €

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Il y a quelques années, une thèse de sociologie prétendait montrer que l’astrologie est une science. Son auteur s’indignait qu’aucun enseignement ne lui fut consacré dans l’enceinte de l’université française. L’affaire fit grand bruit. Ceux qui contestèrent le bien-fondé d’une reconnaissance académique à de tels propos furent soupçonnés de parti pris. Mais l’accusation, contestable, peut mettre en danger la crédibilité des sciences sociales. Qu’en est-il, en effet, de la rigueur de l’argumentation ? Bernard Lahire fut l’un des témoins à charge de « l’affaire Elisabeth Tessier ». Le livre de ce sociologue exigeant passe en revue nombre d’essais dont la prétention sociologique, à l’instar de cet épisode, n’est à ses yeux qu’usurpation, faute d’enquête empirique et d’argumentation. A vrai dire, la tentation est grande, pour une discipline dont le propos est de rendre raison des conditions d’existence des hommes, de brûler les étapes qui fondent l’interprétation. Par exemple, pour raisonner, le sociologue doit employer des termes qui prennent aussi sens dans d’autres contextes : historiques, littéraires, cognitivistes. Rien de plus normal, puisque ces termes sont des repères pour notre vie. Mais, afin d’en maîtriser l’usage sociologique, essentiellement comparatif, une réflexion épistémologique s’impose. Beaucoup se contentent de la coïncidence, évitant ainsi les soucis de l’enquête empirique. Or, malgré des intuitions, un romancier n’est pas un sociologue. De même, les hypothèses des sciences cognitives, certes utiles, ne sauraient éviter des considérations historiques ou institutionnelles. Manque parfois, dans cet examen des tentations auxquelles la sociologie risque actuellement de succomber, une position claire sur ce qui appelle plus précisément la compétence du sociologue dans un monde de grande complexité. Les pages sur la sociologie de l’éducation sont un peu vagues à cet égard. Mais les indignations de l’auteur contre l’amateurisme facile ne peuvent être éludées, et leur usage pédagogique est fort utile.

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Pascale Gruson

Maria Nowak, On ne prête (PAS) qu’aux riches, J.-C. Lattès, 2005, 270 pages, 16 €

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Maria Nowak livre ici les réflexions faites après vingt ans d’expérience sur le micro-crédit. Cette forme originale de développement permet à de toutes petites entreprises d’envisager l’avenir grâce à des prêts d’un montant très faible qu’ils doivent rembourser dans un délai assez bref. L’expérience est faite dans de multiples contextes, dans les pays en voie de développement, mais aussi en France où des milliers d’entreprises ont été créées de cette manière. Pour le croire, il faut d’abord, selon l’auteur, démonter certains mythes. La grande entreprise et l’Etat-providence n’aident pas les démarrages économiques au ras du sol. Un certain discours sur la mondialisation est plutôt démobilisateur. Il faut donc revenir à la réalité, à ce qui a été fait en Europe et dans d’autres continents pour développer le micro-crédit, les coopératives d’épargne-crédit et tous les systèmes d’appui à l’initiative économique personnelle. Mais la mise en place d’un tel système doit affronter des risques nouveaux : démographique, politique ou technique. Peut-être faut-il d’abord une véritable révolution des esprits pour convertir une opinion publique à un fonctionnement qui est né dans les marges et qui n’est pour l’instant qu’un système alternatif. En passant en revue de multiples expériences et en analysant techniquement les réalisations déjà accomplies, ce livre révèle une nouvelle méthode de développement et invite à poursuivre l’effort qui a déjà été si fructueux pour des dizaines de millions de personnes. Il est temps que le micro-crédit sorte de la marginalité.

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Pierre de Charentenay

François Vatin, Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique, La Découverte/Mauss, 2005, 274 pages, 23 €

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On ne saurait s’étonner d’une histoire encore balbutiante de la sociologie, car la discipline est récente ; on ne saurait pourtant se satisfaire de ce qui, pour l’instant, en tient lieu, soit l’hagiographie des grands qui, de Durkheim à Bourdieu, auraient tout inventé ex nihilo. L’appréciation est abrupte, mais la passion qui la suscite vaut d’être partagée. François Vatin veut en effet sortir de l’ombre ces débats qui, menés au xixe siècle, ont été le terreau fertile de la sociologie. Les fortes personnalités qui les ont animés avaient des exigences remarquables. Eugène Buret, oublié de nos jours, est l’une d’entre elles. Au cours d’une vie trop courte, il avait su montrer aux économistes le poids du social. Les pages qu’il a écrites sur l’approche de la pauvreté, sur l’appréciation des injustices sociales, en ont inspiré beaucoup d’autres – y compris Marx, dans les Manuscrits de 1844, qui, sans le citer, lui a visiblement beaucoup emprunté. Il y a aussi Edmond Perrier, directeur du Muséum d’histoire naturelle et spécialiste des oursins. De fait, alors que le débat sur l’évolutionnisme faisait rage dans les milieux universitaires, ce naturaliste sut attirer l’attention sur les divisions et interactions cellulaires. Ainsi donnait-il les moyens de substituer à la métaphore de la loi du plus fort, telle que suggérée par Darwin, celle de la solidarité. Durkheim s’en est visiblement emparé, et lui non plus n’a pas cité ses sources. Il y a aussi cette fable sur la fin des temps, écrite par Gabriel Tarde ; on l’a oubliée, car elle se distinguait trop des autres écrits du sociologue. Elle en était sans doute la quintessence très prophétique, que l’on pourrait substituer utilement à bien des propos actuellement tenus sur le développement durable. Ces héros oubliés n’étaient pas pour autant infaillibles : le libéral Buret accepta vite les méthodes coloniales ; Perrier ou Tarde ont usé d’arguments démographiques un peu ambigus. Il n’empêche, François Vatin ouvre ici un chapitre essentiel pour l’histoire de la discipline. Cette sociologie naissante avait l’ambition de réfléchir sur le sens que les hommes donnent au vivre-ensemble. Elle avait pour vocation de dépasser l’aporie ruineuse qui oppose l’individu et la collectivité. Il ne faut plus l’ignorer.

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Pascale Gruson

Jacques Arènes, Nathalie Sarthou-Lajus, La Défaite de la volonté, Figures contemporaines du destin. Seuil, 2005, 246 pages, 22 €

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Libérer la liberté : ce beau projet porté par toute une tradition philosophique – et qui fut aussi le but premier de la thérapeutique analytique – est-il encore d’actualité ? On serait tenté de dire : « plus que jamais » en lisant ce travail conjoint d’un psychanalyste et d’une philosophe qui s’appliquent à décrypter les représentations collectives contemporaines et la façon dont les existences individuelles en sont marquées au plus intime d’elles-mêmes. Leur constat : l’homme de la modernité, théoriquement affranchi et émancipé, non seulement ne paraît guère avoir gagné en liberté, mais semble en proie à un véritable sommeil de la volonté. Une double origine à cet accablement stérilisant : une représentation scientificisée de l’existence et l’attraction du vide ; un subtil mélange de fatalisme et de nihilisme. En effet, comme autant de nouvelles figures du destin, les déterminismes de l’inconscient, une certaine idéologie génétique et les mécanismes sociaux pèsent sur l’individu. D’où le fait que « l’être humain d’aujourd’hui se perçoit libre par intermittences et se découvre fataliste par crise ». Curieusement, la lucidité qui éclaire les stations de ce « pathétique » contemporain, loin d’être écrasante, se révèle stimulante. Elle est déjà en elle-même l’amorce d’un réveil, d’autant que les auteurs, avec la force de conviction humaniste qui est la leur, dessinent des horizons pour des sujets susceptibles de s’arracher à toutes les pesanteurs et de se révéler créateurs. L’accord de ces deux voix, l’une et l’autre sans affectation ni pédanterie, constitue une réussite originale.

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Françoise Le Corre

Adam Phillips, La Boîte de Houdini, l’art de s’échapper, Traduit de l’anglais par Jean-Luc Fidel. Payot, 2005, 172 pages, 18 €

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Dans une interview à Libération en septembre 2002, à propos de son livre précédent consacré à Darwin et Freud, La Mort qui fait aimer la vie, Adam Phillips confiait qu’il préférait les descriptions aux explications, ajoutant : « Mon projet n’est pas d’avoir de meilleures théories, mais de meilleures descriptions. » Ainsi en va-t-il dans l’essai présent, où alternent les chapitres racontant la vie de Houdini, illusionniste du début du xxe siècle, et ceux restituant un moment de cure. Houdini s’était rendu célèbre en Amérique pour la façon dont il s’inventait les pièges les plus abracadabrants (menottes, cages suspendues au-dessus du vide, boîte submergée remplie d’eau glacée…) pour parvenir à s’en libérer en un temps record. La petite fille abusée, l’universitaire, le phobique, nous-mêmes, sommes tous « pris ensemble dans quelque chose qu’on pourrait appeler le besoin ou la sexualité, ou le souhait de certaines formes de reconnaissance et de réassurance ». Nous jouons notre vie durant à un jeu de cache-cache qui « rassure ceux qui jouent sur le fait que personne ne peut s’échapper, qu’il n’y a nulle part où s’échapper ». D’autant que ce dont il faut s’échapper « est souvent en fait et avec ingéniosité construit par soi-même », et que nous sommes capables de tout pour fuir notre désir qui, de toute manière, galope au delà de nous. Cet essai brillant, parfois elliptique, se termine par une évocation de la poétesse Emily Dickinson, qui mourut à l’âge de 55 ans après être restée enfermée chez elle plus de vingt-six ans. Dans un de ses poèmes, Dickinson chante le mot « s’échapper », le qualifiant de « mot loyal » puisque, grâce à lui, nous avons la capacité de nous imaginer ailleurs : le langage comme complice de notre évasion.

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Cécile Sales

François Simon, Journaliste, Arléa, 2005, 156 pages, 15 €

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Ancien journaliste du Monde auquel il a collaboré pendant plus de vingt ans, François Simon a souhaité s’exprimer à son tour sur ce journal exceptionnel qui a nourri tant de passions. Il a choisi pour cela une voie originale : reprendre un certain nombre de textes d’Hubert Beuve-Méry, le père fondateur, sur l’éthique et le métier de journaliste, et les mettre en perspective à la lumière de sa propre expérience et par rapport aux événements récents survenus dans la presse française et américaine. Le résultat est passionnant. Ce petit livre plein de sagesse montre la pérennité des défis qu’affrontent les acteurs de la presse. Les propos de Beuve-Méry, écrits souvent il y a plus d’un demi-siècle, sont toujours actuels. Hier, comme aujourd’hui, les journalistes trop pressés risquent de déraper en exposant des événements insuffisamment vérifiés ou en se laissant manipuler par les pouvoirs politiques et économiques. Aujourd’hui, plus encore qu’hier, Le Monde est une entreprise fragile qui a trop vite oublié les conseils de prudence et de bonne gestion de Beuve-Méry, au risque de se rabaisser au niveau de journaux moins exigeants. L’auteur se garde bien de condamner. Il multiplie citations et exemples pour nous avertir : si nous voulons sauvegarder une presse indépendante et citoyenne, il ne faut jamais relâcher l’effort, et ne pas oublier les exemples heureux ou désastreux du passé. De ce point de vue, une réflexion sur le parcours du fondateur du Monde est plus que jamais utile.

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Antoine de Tarlé

André Schiffrin, Le Contrôle de la parole, La Fabrique, 2005, 92 pages, 15 €

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Il y a six ans, André Schiffrin publiait en France un livre qui bénéficia d’un succès international considérable : L’Edition sans éditeurs (La Fabrique, 1999). En s’appuyant sur son expérience passée de grand éditeur américain, à la tête de Pantheon Books, il traçait un portrait inquiétant du monde de l’édition aux Etats-Unis. Il montrait le poids croissant des groupes multinationaux, avides avant tout de best-sellers, et le rôle des chaînes de librairies géantes qui dominaient de plus en plus le marché. Il concluait en soulignant que l’Europe – et notamment la France – avait heureusement échappé à ce processus dévastateur pour la création littéraire. Aujourd’hui, constate Schiffrin dans son nouvel ouvrage, le paysage européen s’est dangereusement rapproché de la situation américaine, et cela est vrai notamment de la France. La concentration dans les médias et l’édition ne cesse de s’amplifier : le rachat de Socpresse par Dassault, la vente d’Editis et du Seuil, sont des symptômes d’autant plus inquiétants que la classe politique reste muette et ne cherche absolument pas à freiner cette évolution. Ce qui semble le plus surprendre l’auteur, qui est un observateur attentif de notre pays (où il est né), c’est cette passivité de l’opinion et de la classe dirigeante face à un phénomène qui menace, à terme, les libertés et que personne ne songe à corriger. Ce petit livre vient donc à son heure et contient des propositions qui méritent d’être débattues.

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Antoine de Tarlé

Francis Fukuyama, State Building, Gouvernance et ordre du monde au xxie siècle., Traduit par Denis-Arnaud Canal. La Table Ronde, 2005, 200 pages, 17 €

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On a, au début du livre – et longtemps après –, le sentiment d’être convié au marché du State Building, qui s’offre comme un service parmi d’autres. Il est nécessaire, actuellement, de permettre à des peuples à l’Etat défaillant ou trop faible d’en construire un fort. Il y a quelques années, on a lutté contre l’étatisme ; avec le 11 Septembre, on s’est aperçu du risque résultant de nombreuses zones à Etat faible. Fukuyama surprend par certaines volte-face : « Les Européens croient aujourd’hui qu’ils vivent une sorte de “fin de l’Histoire”, c’est-à-dire dans un monde largement pacifié, de plus en plus régi par des lois, des normes et des accords internationaux. Dans ce monde, le pouvoir politique et la Realpolitik seraient devenus obsolètes. Les Américains pensent, au contraire, qu’ils vivent toujours dans l’Histoire… » La dernière partie de l’ouvrage – une comparaison entre Européens et Américains –, bien qu’esquissée, devient très intéressante. Les Européens croient en l’Etat même et en des organisations internationales semblables à lui, intrinsèquement supérieures, gardiennes d’un bien commun à l’échelle mondiale, « à part et au-dessus des volontés des Etats-nations individuels » (ils n’ont peut-être pas tort, mais c’est terriblement inefficace). Les Américains, eux, ne connaissent rien au-dessus de la volonté populaire. L’identité américaine est purement « civile » : ni « religieuse », ni « culturelle », « ni raciale ou ethnique ». De plus, pour les Américains, leur Constitution n’est pas simplement la base d’un ordre pour une partie du continent nord-américain, elle est « la concrétisation de valeurs universelles et a, pour l’humanité entière, une signification qui va bien au delà des frontières des Etats-Unis ». Fukuyama n’est certes pas seulement louangeur ; il invite à regarder le monde, auquel appartiennent les Etats-Unis, pour mieux le comprendre. Cela ne rejoint-il pas bien des choses apprises au cours des décennies récentes sur la relation entre les Etats-Unis et la communauté internationale, ainsi que sur le droit international ? Des choses problématiques, assurément.

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Jean-Yves Calvez

Edouard Husson, Une autre Allemagne, Gallimard, 2005, 396 pages, 26,90 €

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Autre Allemagne. Autre par rapport à quoi ? Elle est surtout autre que celle qu’on put imaginer – ou redouter – du fait de la réunification. Elle n’est pas devenue l’Allemagne d’une politique de puissance ; par son économie tout particulièrement, par sa démographie aussi (hypothèse de 32 millions d’habitants en 2100 !), elle est devenue – la mondialisation aidant – plus faible. Et, comme les Etats-Unis sont devenus, eux, très forts, guerriers de surcroît, les Français ont bien avantage à soutenir l’Allemagne, à être proches d’elle : Allemagne qui fut, un court instant, tentée de rester attachée aux Etats-Unis, puis qui s’en est clairement détachée. « L’Allemagne ressemble de plus en plus à la France ». L’autre Allemagne est une Allemagne qui n’est justement pas devenue « autre », mais qui demeure fidèle au pacte fondateur adénauérien : l’Allemagne démocratique pour vaincre son passé, l’Allemagne vraiment entrée dans l’Europe. On comprend tout l’intérêt de ce livre : faire le point sur cette grande question. Nous, Français, avons grand besoin d’écouter, car il s’est passé bien des choses depuis 1989 : rien n’est plus en l’état.

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Jean-Yves Calvez

Anna Politkovskaïa, La Russie selon Poutine, Trad. française. Buchet/Chastel, 2005, 272 pages, 20 €

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Anna Politkovskaïa est une journaliste passionnée, mais d’abord courageuse : elle s’est souvent risquée pour la vérité sur la Tchétchénie et a écrit Tchétchénie, le déshonneur russe (en français en 2003). Elle élargit ici son champ : les mœurs de l’armée aussi bien que des autres forces de sécurité, mises en œuvre en Tchétchénie, se répandent à travers la Russie, en partie par le moyen d’anciens « Tchétchènes » – entendez, des gens qui ont servi et combattu en Tchétchénie, largement abandonnés ensuite par le pouvoir et qui n’ont de ressources que de renouveler leurs pillages et leurs violences dans les zones du pays (Ekaterinenburg, par exemple) où ils sont parqués. Corruption et gangrène font leur chemin. L’auteur s’en prend vivement à Poutine lui-même et à la présidence. Elle lui impute aussi beaucoup de faiblesses. Mais ce sont les gouvernements faibles qui sont obligés de faire le matamore. Peut-être est-ce en effet, chaque jour davantage, la situation. Il faudrait alors craindre des désordres et – qui sait ? – un renversement de l’actuel pouvoir : son remplacement plutôt par la droite nationaliste que par le centre démocrate… De telles perspectives demeurent ouvertes à la discussion ; elles méritent nos interrogations.

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Jean-Yves Calvez

Questions religieuses

Peter Neuner, Théologie œcuménique, La quête de l’unité des Eglises chrétiennes. Traduction par Joseph Hoffmann. Cerf, coll. Initiations, 2005, 516 pages, 54 €

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L’ouvrage rend compte de ce qu’a été, depuis plusieurs décennies, la contribution de la théologie à l’unité des chrétiens. Il retrace sous cet angle l’histoire du mouvement œcuménique, et montre comment les différentes Eglises s’y sont elles-mêmes engagées. Il présente ensuite les résultats du travail ainsi accompli. La dernière partie du livre, spécialement importante, passe en revue les principaux problèmes qui ont été abordés dans le cadre d’un tel travail : l’Ecriture et la Tradition, la question des sacrements, le ministère dans l’Eglise, la doctrine du mariage, la théologie de la justification par la foi. Cette riche synthèse attire justement l’attention sur les nombreuses avancées que le travail théologique a permises. Mais, s’il y a bien des convergences sur le terrain doctrinal, le problème de la réception demeure posé : comment pourra-t-on passer du consensus théologique à l’union effective des Eglises (p. 453) ? Le problème touche en même temps la compréhension de l’unité, qui n’est pas à entendre comme uniformité mais comme « communion des Eglises » (p. 481-486). Le livre (dont l’original allemand avait été publié en 1997, mais qui a été actualisé pour la traduction française) montre bien toute l’ampleur de l’apport théologique au mouvement œcuménique ; il indique en même temps les chemins qui restent à parcourir en vue de la communion espérée.

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Michel Fédou

Groupe des Dombes, « Un seul Maître », L’autorité doctrinale dans l’Eglise. Bayard, 2005, 248 pages, 18 €

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Cette publication du Groupe des Dombes (œcuménistes francophones protestants et catholiques) tranche sur les documents antérieurs. Le thème est d’une importance centrale pour l’avancée des recherches d’accord. Au cœur de la réflexion théologique chrétienne se trouve un paradoxe : comment articuler l’expérience de la révélation unique et totale du mystère de Dieu en Jésus-Christ et le rôle qui revient à des autorités doctrinales ? Ce paradoxe est conçu comme apportant des principes de discernement quant à la diversité des formes d’autorité auxquelles la documentation historique donne accès. Ce chapitre est précédé d’un parcours historique en deux parties : la première envisage l’époque des Pères et le Moyen-Age occidental ; la deuxième présente la Réforme et les temps modernes. Les chapitres suivants, les plus originaux, reposent sur les échanges ayant eu lieu dans un climat de réflexion et de prière. Les rédactions ont été particulièrement soignées sur de nombreux points où l’honnêteté professée invitait à de grandes nuances. Le chapitre quatrième, « Propositions doctrinales », se développe en trois étapes. La première dégage les points qui font l’objet – du moins entre catholiques romains et protestants des Eglises historiques – d’un « consensus différencié », accord qui n’exclut pas la persistance de différences de points de vue ou interprétations. La deuxième propose « un diagnostic des divergences qui demeurent » et dresse un constat sévère. Ces divergences laissent place, cependant, à un espoir. L’inventaire de ces « nombreuses pistes de dépassement » est présenté à l’étape suivante, dans le prolongement des accords œcuméniques déjà obtenus, qu’ils aient été ou non officialisés par les hiérarchies. Le dernier chapitre, « Pour la conversion des Eglises », avance des propositions prises en compte par le Groupe entier, dans la diversité de sa composition confessionnelle : propositions collectivement adressées aux Eglises, non pas seulement de se « réformer », mais de se « convertir ». La conclusion reprend la perspective de spiritualité évangélique retenue pour le titre du document : appel final que fait résonner une citation du dernier livre du Père Bruno Chenu, récemment décédé, comme un autre président du Groupe, le Pasteur Alain Blancy.

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Pierre Vallin

Philippe Bacq & Christoph Theobald (dir.), Une nouvelle chance pour l’Evangile, Vers une pastorale d’engendrement. Lumen Vitae/Novalis/Ed. de l’Atelier, coll. Théologies pratiques, 2004, 200 pages

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Titre et sous-titre disent la veine qui traverse l’ouvrage. Les quatre premières contributions situent la pastorale d’engendrement dans l’horizon des mutations culturelles contemporaines. Elles sont habitées par une conviction : « C’est aujourd’hui le moment favorable. » Une Eglise décentrée (C. Theobald), pariant sur une humanité « capable de Dieu », notamment dans sa recherche de mieux-être (A. Fossion), « espérance d’unité à la mesure de l’attention qu’elle accorde à chaque témoignage » (J.-M. Donegani), retrouve « l’attitude pastorale du Christ » faite de confiance et de réciprocité, qu’il s’agisse du compagnonnage avec les siens ou d’une rencontre occasionnelle en Galilée. L’image de l’engendrement renvoie à la qualité de telles relations. Elle suggère tout autant une durée que des événements plus signifiants, où chacun naît à son identité la plus profonde (O. Ribadeau Dumas et P. Bacq). Cette « pastorale d’engendrement » n’est donc pas un modèle d’action parmi d’autres, mais le mode d’être de celle ou celui qui s’expose à la rencontre en vérité, et qui s’y laisse engendrer. Cette pastorale déborde le cadre de l’action que l’on dit habituellement pastorale, même si la suite de l’ouvrage cherche à en ouvrir le champ. Les groupes de lecture d’évangiles sont présentés comme des lieux privilégiés d’écoute de la Parole qui engendre l’Eglise (O. Ribadeau Dumas et P. Bacq). L’accès aux sacrements lui-même peut favoriser un « cheminer ensemble où chacun est prêt à recevoir de l’autre » (B. Malvaux). Des expériences plus inédites achèvent l’ouvrage. Tous ceux qui se passionnent ou s’inquiètent pour les chances de l’Evangile ou une figure possible de l’Eglise en modernité, trouveront au fil de ces pages de quoi vivre et réfléchir.

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Anne-Marie Petitjean

Robert Scholtus, Petit christianisme d’insolence, Bayard/Christus, 2005, 126 pages, 15,90 €

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Du souffle, c’est bien ce que donne Robert Scholtus à la lecture de cet ouvrage. En sept chapitres, il revisite la foi chrétienne, partage si bien ses aspirations, ses réflexions et ses convictions, que le lecteur se laisse prendre à ce feu communicatif. « Plaider pour un christianisme souple et allègre, ouvert et cordial, humble et pudique » n’est pas si fréquent ; de tels propos appellent au dynamisme et à l’espérance pour l’Eglise et pour les hommes. « Audace d’essayer, par quelques mouvements de la main (« la main à la plume ! ») et quelques mouvements d’humeur, de déplier autrement, de froncer discrètement, d’ajuster légèrement l’ample étoffe de la tradition chrétienne sur le corps si vif et si fragile de l’homme actuel. » Audace dans la manière de dialoguer avec la culture contemporaine, d’évoquer en liberté les écrivains, les poètes ou les philosophes qui l’ont aidé à devenir son « propre contemporain », et qui ouvrent « sans concession la pensée chrétienne à la réalité du monde ». Invitation à l’audace, car l’auteur incite chaque chrétien à l’engagement et à la créativité, pour construire une Eglise appelante. « Elle ne convaincra ceux qui lui tournent le dos […] qu’en témoignant de ce style qui doit plus à l’hospitalité de l’amitié, au génie inventif de la sainteté et aux espiègleries de l’Esprit qu’à la perfection aseptisée des discours et des structures. » Un ouvrage à méditer et à transmettre, pour nourrir foi et réflexion, qui offre des perspectives et engage chacun à risquer sa parole pour dire à son tour « l’insolence » de sa foi.

82

Franck Delorme

Gilles Langevin, Consentir et croire à l’intimité de Dieu, Essai sur la foi. Bellarmin, Montréal, 2004, 120 pages, 14 €

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Sur un ton limpide, et de ce fait facilement accessible, ce petit livre présente un itinéraire sur l’acte de foi : sa justification anthropologique, ses témoins dans la Bible et la tradition ecclésiale, l’attitude spirituelle du croyant et la mise en réseau de l’acte de foi dans l’ensemble des rapports qui lui donnent sens et lui permettent d’exister. L’ouvrage se termine par une brève analyse de la difficulté de croire en notre temps. Il se recommande par son information très complète, son discernement théologique et son sens pédagogique. A la fin des différents chapitres, des textes permettent d’approfondir les questions, et parfois des tableaux visualisent l’exposé. Bref, un livre excellent pour un travail de groupe.

84

Bernard Sesboüé

Carlo M. Martini, Paul et son Ministère, Deuxième Lettre aux Corinthiens. Traduit de l’italien par G. Ispérian. Ed. Saint-Augustin, 2005, 100 pages, 18 €

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La réflexion sur le ministère dans l’Eglise est habituellement alimentée par des études théologiques. Les diagnostics contemporains, appuyés sur des considérations concernant les mutations de nos sociétés, ne manquent pas, mais donnent souvent l’impression de passer un peu à côté de la question. Qu’est-ce qu’être ministre de l’Evangile aujourd’hui ? Le cardinal Martini, dans un petit ouvrage transcrit d’une retraite, propose son point de vue, nourri à la fois par sa longue expérience pastorale, son intelligence des Ecritures et des relations humaines ; il livre ici quelques secrets de bon sens. Loin d’un ton polémique ou incantatoire, le cardinal Martini affronte d’entrée de jeu les épreuves qui marquent tout service : non seulement le découragement, mais la désolation ; non seulement les difficultés, mais les malentendus qui portent au désespoir. Guidé par la lecture méditée de la Deuxième Lettre aux Corinthiens, selon une méthode qui fit la renommée de son enseignement épiscopal, le cardinal Martini reconduit aux racines de tout ministère ecclésial, le service du Christ lui-même. Il dévoile alors en quoi il s’agit pour tous, à partir de situations vécues en famille, au travail, en Eglise, de vivre de la réconciliation offerte par le Christ. Loin de s’en tenir à une lecture abstraite ou spirituellement généreuse, le cardinal Martini, avec discrétion, partage quelques conseils reçus des souffrances et des échecs qu’il a traversés ou dont il a été témoin. Un livre en tout point salutaire, utile bien au delà des seuls ministres ordonnés, tant il prend avec pragmatisme les choses à leur niveau élémentaire.

86

Patrick Goujon

Dounia Bouzar, Monsieur Islam n’existe pas, Hachette/Littératures, 2004, 220 pages, 17 €

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La marche des Beurs en 1983 exprimait la quête de reconnaissance et d’égalité de la part d’une génération de jeunes issus de familles immigrées. Les années qui ont suivi ont vu cette démarche socio-politique se doubler de références religieuses qui ont étonné tous les commentateurs. La tentation de beaucoup fut alors de vouloir expliquer leur démarche comme une simple application de principes religieux puisés dans les sources textuelles et juridiques d’un islam intemporel et immuable. Dounia Bouzar, anthropologue, chargée d’étude à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, membre du Conseil Français du Culte Musulman (C.F.C.M.) jusqu’à sa démission de cette instance, il y a quelques mois, étudie le parcours et les évolutions d’une douzaine de leaders associatifs de cette mouvance « jeunes musulmans ». Elle leur a d’ailleurs déjà consacré deux ouvrages : L’Islam des banlieues (Syros, 2001) et L’Une voilée, l’autre pas (Albin Michel, 2003), écrit en collaboration avec Saïda Kada. Le présent ouvrage rappelle que les choix – même religieux – des personnes ne sont jamais une simple mise en application de principes théologiques. La vraie question demeure de savoir pourquoi les personnes choisissent de mettre en pratique tel principe plutôt que tel autre. Leur choix n’est pas dicté par les seuls arguments religieux : certains se servent de la religion pour exprimer leur malaise ou leur révolte, adoptant, en conséquence, une attitude religieuse militante ou même intégriste ; d’autres, en approfondissant leur engagement, combinent citoyenneté responsable et fidélité religieuse. Collant au terrain, ce livre dérange nos clichés, mais rassure sur l’avenir.

88

Jean-Marie Gaudeul

Régis Debray, Les Communions humaines, Pour en finir avec « la religion ». Fayard, 2005, 160 pages, 13 €

89

Le mot « religion » serait trop polysémique et indistinct pour un bon usage ; c’est pourquoi mieux vaudrait parler de « communions » pour désigner des regroupements humains liant les hommes entre eux. Mais élimination du mot ne vaut pas élimination de la chose, étant donné « le ressort symbolique » selon lequel les êtres humains ne peuvent se contenter des données immédiates de l’expérience et visent un au-delà chosifié dans les religions. Sous des dehors brillants et une rhétorique époustouflante, avec quelques zestes de provocation et une farandole de paradoxes, la plupart du temps sommaires, on devine une apologie habile, quoique peu convaincante, en faveur de l’agnostique : lui au moins ne chosifie pas l’au-delà et se garde bien de déterminer l’inconnu… Il peut donc s’autoriser à regarder avec un brin de commisération les adeptes des religions, ces réificateurs de l’indéterminé ! Au terme, on se demande si l’idée d’en finir avec le mot « religion » est une proposition sérieuse.

90

Paul Valadier

Titres recensés

  1. Littérature
    1. Alain Mabanckou, Verre cassé, Seuil, 2005, 202 pages, 17 €
    2. Gamal Ghitany, Le Livre des illuminations, Traduit de l’arabe par Khaled Osnan. Seuil, 2005, 878 pages, 35 €
    3. Edouard Glissant, La Cohée du Lamentin, Gallimard, 2005, 260 pages, 17,50 €
    4. Anna Maria Ortese, Alonso et les visionnaires, Roman traduit de l’italien par Louis Bonalumi. Gallimard, coll. L’Arpenteur, 2005, 316 pages, 22,90 €
    5. Magda Szabó, La Ballade d’Iza, Roman traduit du hongrois par Tibor Tardös. Ed. Viviane Hamy, 2005, 264 pages, 21,50 €
    6. Alexandre Najjar, Le Roman de Beyrouth, Plon, 2005, 376 pages, 20 €
    7. Alexandre Vialatte, Les Amants de Mata Hari, Le Dilettante, 2005, 94 pages, 11,50 €
    8. Eric Chevillard, Oreille rouge, Ed. de Minuit, 2005, 160 pages, 14 €
    9. Béatrice Mousli, Max Jacob, Flammarion, 2005, 512 pages, 25 €
    10. Cécile Hussher, L’Ange et la bête, Caïn et Abel dans la littérature. Cerf, coll. Littérature, 2005, 220 pages, 24 €
    11. Antoine Compagnon, Les Antimodernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Gallimard, 2005, 470 pages, 29,50 €
  2. Arts
    1. Bernard Foccroulle,, Robert Legros, Tzvetan Todorov, La Naissance de l’individu dans l’art, Grasset, 2005, 244 pages, 13 €
    2. Martine Segalen, Vie d’un musée, 1937-2005, Stock, coll. Un ordre d’idées, 2005, 360 pages, 22 €
  3. Histoire
    1. Brigitte-Miriam Bedos-Rezak, Dominique Logna-Prat, L’Individu au Moyen-Age, Individuation et individualisation avant la modernité. Aubier, 2005, 380 pages, 28 €
    2. Limore Yagil, Chrétiens et Juifs sous Vichy (1940-1945), Sauvetage et désobéissance civile. Cerf, 2005, 766 pages, 59 €
    3. Jeannine Verdès-Leroux, La Foi des vaincus, Les « révolutionnaires » français de 1945 à 2005. Fayard, 2005, 528 pages, 25 €
    4. Serge Schemann, Echos d’une terre natale, Deux siècles d’un village russe. Traduit de l’anglais par Laure Troubetzkoy et Sylvie Lucas. Fayard, 2005, 446 pages, 22 €
  4. Philosophie
    1. Johann Gottlieb Fichte, La Doctrine du droit de 1812, Traduit de l’allemand par Anne Gahier et Isabelle Thomas-Fogiel. Présentation et notes par Isabelle Thomas-Fogiel. Cerf, 2005, 194 pages, 25 €
    2. Christiane Chauviré, Le Moment anthropologique de Wittgenstein, Kimé, 2004, 154 pages, 18 €
    3. Alfredo Gomez-Muller, Sartre, de la nausée à l’engagement, Ed. du Félin, 2005, 234 pages, 18,70 €
    4. Gunter Gebauer & Christoph Wulf, Mimésis, Cerf, 2005, 522 pages, 59 €
    5. Daniel Dennett, Théorie évolutionniste de la liberté, Odile Jacob, 2004, 378 pages, 35 €
    6. Ivan P. Kamenarovi?, Agir, non-agir en Chine et en Occident, Du Sage immobile à l’homme d’action. Cerf, 2005, 146 pages, 18 €
    7. Emilio Gentile, Les Religions de la politique, Entre démocraties et totalitarismes. Seuil, 2005, 306 pages, 24 €
    8. Mohammed Arkoun, Humanisme et islam, Combats et propositions. Vrin, 2005, 316 pages, 11,50 €
  5. Sciences
    1. Etienne Klein, Il était sept fois la révolution, Albert Einstein et les autres. Flammarion, 2005, 240 pages, 19 €
  6. Sociétés
    1. Jean-Paul Maréchal, Béatrice Quenault (dir.), Le Développement durable, Une perspective pour le xxie siècle. Presses Universitaires de Rennes, 2005, 424 pages, 22 €
    2. Bernard Lahire, L’esprit sociologique, La Découverte, 2005, 436 pages, 26,50 €
    3. Maria Nowak, On ne prête (PAS) qu’aux riches, J.-C. Lattès, 2005, 270 pages, 16 €
    4. François Vatin, Trois essais sur la genèse de la pensée sociologique, La Découverte/Mauss, 2005, 274 pages, 23 €
    5. Jacques Arènes, Nathalie Sarthou-Lajus, La Défaite de la volonté, Figures contemporaines du destin. Seuil, 2005, 246 pages, 22 €
    6. Adam Phillips, La Boîte de Houdini, l’art de s’échapper, Traduit de l’anglais par Jean-Luc Fidel. Payot, 2005, 172 pages, 18 €
    7. François Simon, Journaliste, Arléa, 2005, 156 pages, 15 €
    8. André Schiffrin, Le Contrôle de la parole, La Fabrique, 2005, 92 pages, 15 €
    9. Francis Fukuyama, State Building, Gouvernance et ordre du monde au xxie siècle., Traduit par Denis-Arnaud Canal. La Table Ronde, 2005, 200 pages, 17 €
    10. Edouard Husson, Une autre Allemagne, Gallimard, 2005, 396 pages, 26,90 €
    11. Anna Politkovskaïa, La Russie selon Poutine, Trad. française. Buchet/Chastel, 2005, 272 pages, 20 €
  7. Questions religieuses
    1. Peter Neuner, Théologie œcuménique, La quête de l’unité des Eglises chrétiennes. Traduction par Joseph Hoffmann. Cerf, coll. Initiations, 2005, 516 pages, 54 €
    2. Groupe des Dombes, « Un seul Maître », L’autorité doctrinale dans l’Eglise. Bayard, 2005, 248 pages, 18 €
    3. Philippe Bacq & Christoph Theobald (dir.), Une nouvelle chance pour l’Evangile, Vers une pastorale d’engendrement. Lumen Vitae/Novalis/Ed. de l’Atelier, coll. Théologies pratiques, 2004, 200 pages
    4. Robert Scholtus, Petit christianisme d’insolence, Bayard/Christus, 2005, 126 pages, 15,90 €
    5. Gilles Langevin, Consentir et croire à l’intimité de Dieu, Essai sur la foi. Bellarmin, Montréal, 2004, 120 pages, 14 €
    6. Carlo M. Martini, Paul et son Ministère, Deuxième Lettre aux Corinthiens. Traduit de l’italien par G. Ispérian. Ed. Saint-Augustin, 2005, 100 pages, 18 €
    7. Dounia Bouzar, Monsieur Islam n’existe pas, Hachette/Littératures, 2004, 220 pages, 17 €
    8. Régis Debray, Les Communions humaines, Pour en finir avec « la religion ». Fayard, 2005, 160 pages, 13 €

Pour citer cet article

« Recensions », Études, 6/2005 (Tome 402), p. 843-863.

URL : http://www.cairn.info/revue-etudes-2005-6-page-843.htm


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