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Genèses

2000/1 (no 38)

  • Pages : 168
  • Affiliation : Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

  • ISBN : 9782701127910
  • DOI : 10.3917/gen.038.0105
  • Éditeur : Belin

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L’histoire des concepts associée au « tournant linguistique » n’a pas cessé de prendre de l’importance dans le monde germanique et anglophone ces vingt dernières années. Jusqu’à une date récente, les chercheurs français sont demeurés plutôt à distance d’un tel mouvement de redéfinition « langagière » de l’histoire intellectuelle [1][1] Geoff Eley, « De l’histoire sociale au “tournant linguistique”.... Il est vrai que ces chercheurs, à la différence de leurs collègues allemands [2][2] Peter Schöttler, « Wer hat Angst vor dem “linguistic..., ont tendance à dramatiser le problème de l’impact du « linguistic turn » dans la recherche historique. Focalisant leur attention sur « le tournant linguistique » à l’américaine d’Hayden White qui semble ne voir dans le discours de l’historien qu’une expression parmi d’autres de l’invention fictionnelle [3][3] Hayden White, Metahistory. The Historical Imagination..., ils craignent son pouvoir de subversion des règles du métier d’historien. Cependant l’histoire des concepts n’est concernée que marginalement par ce débat, dans la mesure où elle s’interroge en permanence sur le rôle du contexte dans ses modes de compréhension et d’explication des phénomènes conceptuels [4][4] Mark Bevir, The Logic of the History of Ideas, Cambridge,....

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Cette spécificité française, surtout attestée dans le domaine de l’histoire contemporaine, tient également au fait qu’il existe en France des orientations tout à fait distinctes en matière d’étude des concepts socio-politiques, et de surcroît une absence de consensus sur le rôle du langage dans la formation des concepts [5][5] G. Noiriel, Qu’est-ce que l’histoire contemporaine ?,.... Pour sa part, l’histoire conceptuelle du politique inscrite dans la lignée de l’œuvre de François Furet, surtout présente autour de Pierre Rosanvallon [6][6] Pierre Rosanvallon, Le Sacre du citoyen, Paris, Gallimard,... et de la revue Le Débat, étudie la formation et l’évolution des rationalités politiques sur la base d’une description des systèmes de représentation qui les structurent. Ici l’histoire des représentations langagières n’est qu’un aspect de l’histoire réflexive des représentations d’une société sur elle-même et n’a donc pas de valeur méthodologique particulière. À l’inverse, l’histoire du discours et la socio-histoire des mots politiques, initiées successivement par Régine Robin [7][7] Régine Robin, Histoire et linguistique, Paris, A. Colin,... et Maurice Tournier [8][8] Maurice Tournier, Des mots en politique. Propos d’étymologie..., puis largement reconnues par la présentation de leurs résultats dans la revue Mots, nous ont permis d’associer l’analyse de discours du côté de l’histoire au « tournant linguistique » [9][9] « À propos de l’analyse de discours : les historiens.... Cependant, du fait de l’importance accordée aux méthodologies linguistiques et lexicométriques, l’analyse de discours et la lexicologie historique éprouvent parfois des difficultés à accorder un statut social à part entière aux pratiques langagières, au-delà des considérations sur les stratégies discursives et de la focalisation sur les faits d’étymologie sociale [10][10] Cependant M. Tournier, dans un récent article « Des.... Reste enfin une socio-histoire du langage conceptuel encore peu répandue [11][11] G. Noiriel « Socio-histoire d’un concept. Les usages..., mais qui s’efforce, avec la revue Genèses, de montrer que l’analyse de discours et l’histoire des représentations peuvent s’associer dans une perspective d’histoire sociale. L’accent est mis en dernier lieu sur les déterminations pratiques qui pèsent sur la construction des significations, sans nullement négliger les ressources propres du langage des acteurs producteurs de ces significations.

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Ainsi des rapprochements, encore peu perceptibles pour beaucoup de chercheurs français, se précisent depuis quelques années, grâce à cette évolution sensible vers le « tournant langagier » et au détour de rencontres entre chercheurs allemands, anglais, américains, danois, français, finlandais et hollandais, étendues peu à peu à l’ensemble des chercheurs européens soucieux de trouver un terrain commun d’entente en matière d’histoire des concepts socio-politiques. Les réunions récentes à l’Institut finlandais de Londres (juin 1998), puis à l’ENS de Fontenay/Saint-Cloud (octobre 1999) d’une partie des membres du réseau « History of concepts » qui dispose d’une Newsletter et de possibilités de publication dans la revue The Finnish Yearbook of Political Thought, en constituent la manifestation la plus évidente. Les volumes 1 (1997) et 3 (1999) de cette revue publiée par l’université de Jyväskylä, sous la responsabilité de Kari Palonen, l’un des animateurs du réseau, présentent une partie particulièrement intéressante des débats, en particulier londoniens, autour des travaux de Reinhart Koselleck et Quentin Skinner, et en leur présence. Les autre membres du comité d’organisation du réseau sont Pim der Boer (Amsterdam), Jan Ifversen (Aarhus), Raymonde Monnier (Paris), Melvin Richter (New York), Patricia Springborg (Sydney).

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Il convient donc d’analyser les tenants et les aboutissants d’une telle rencontre, tout en marquant la spécificité de l’orientation très récente d’historiens linguistes français vers l’histoire conceptuelle sur la base de leur tradition propre. À ce titre, nous devons d’abord préciser comment nous définissons et appréhendons l’histoire des concepts, au regard des débats effectifs et des traductions disponibles en français, certes encore peu nombreuses.

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De notre point de vue, il s’agit d’un domaine de recherche qui s’intéresse au contexte historique de signification des concepts majeurs du vocabulaire socio- politique, sans pour autant le réduire à de simples considérations lexicologiques dans la mesure où ces concepts sont appréhendés au sein de relations sémantiques multiples et plus largement d’une interaction sociale à caractère langagier. L’histoire des concepts prend donc en compte les significations et les usages d’un langage spécifique dans une situation spécifique à l’intérieur de laquelle les concepts sont développés par des auteurs, des acteurs et des orateurs spécifiques.

Aperçu sur l’histoire des concepts

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Deux courants dominent actuellement l’ensemble du champ, l’histoire sémantique autour de Reinhart Koselleck et l’histoire du discours autour de John Greville Agard Pocock et Quentin Skinner [12][12] L’étude comparative de ces deux courants de recherche.... Nous en proposons une caractérisation succincte dans la mesure où leur présentation est au centre actuellement d’un nombre grandissant de publications en anglais, allemand et italien. Nous devons ainsi à Sandro Chignola toute une série de précisions sur l’histoire des concepts associée à sa réception en Italie dans la revue Filosofia politica[13][13] Sandro Chignola, Filosofia politica, n° 1, 1997 et.... L’importance de l’histoire des concepts en Italie est perceptible dans le simple fait que, parmi les cinq membres du comité international de cette revue, nous trouvons R. Koselleck, J. G. A. Pocock et Q. Skinner.

La Begriffsgeschichte revisitée

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Le premier courant se situe en Allemagne, autour de R. Koselleck et de la Begriffsgeschichte, auteur majeur dont plusieurs ouvrages ont été traduits en français [14][14] R. Koselleck, Vergangene Zukunft. Zur Semantik geschichtliche.... Ce chercheur de réputation internationale, en assurant la direction intellectuelle de la vaste entreprise menée à bien du Geschichtliche Grundbegriffe : Historisches Lexikon zur politisch-sozialer Sprache in Deutschland (Les concepts fondamentaux en histoire : Dictionnaire historique du langage politique et social en Allemagne), en collaboration avec Otto Brunner et Werner Conze [15][15] Otto Brunner, Werner Conze et R. Koselleck, Geschichtliche..., a mis au point une méthodologie spécifique, la sémantique historique des concepts qui s’est amplifiée et diversifiée jusqu’à nos jours [16][16] Hans Erich Bödeker, « Concept-Meaning-Discourse, Begriffsgeschichte....

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Prenant en compte les ressources réflexives des « grands auteurs », leurs horizons de pensée et les champs d’expérimentation de leurs discours par les acteurs qui s’en inspirent, R. Koselleck met tout particulièrement l’accent sur la période 1750-1850, désignée par l’expression de Sattelzeit, en matière de changement du langage politique et social. Travail néologique, nouvelles expressions, politisation des concepts, temporalisation de l’histoire, mise en argument des concepts dans le mouvement historique, réalisations d’attentes dans des expérimentations conceptuelles localisées, etc. s’entrecroisent au cours de cette période de changement fondamental pour lui donner un caractère de rupture sur la longue durée prise en compte dans cette entreprise dictionnairique.

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Considérant que « définir ce que représente le temps de l’histoire est, de toutes les questions posées par la science historique, l’une des plus difficiles à résoudre » [17][17] R. Koselleck, Le futur passé…, op. cit., p. 9., R. Koselleck positionne le problème de la temporalisation des concepts [18][18] R. Koselleck, « The Temporalization of Concepts »,... au centre de l’entreprise collective qu’il impulse. C’est bien au cours de la seconde moitié du xviii e siècle qu’une nouvelle expérience du temps historique s’impose en Europe. La référence à un temps propre devient un élément central de l’usage et de la signification des concepts. L’immanence du temps s’incarne alors dans une forme linguistique, « L’Histoire », qui tend à devenir un concept réflexif, donc indépendant d’un objet et/ou d’un sujet précis. D’autres concepts apparaissent, en particulier ceux de « mouvement » et de « révolution » (« un concept de perspective relevant de la philosophie de l’histoire » précise R. Koselleck), et constituent une trame historique dans laquelle s’installe une tension temporelle entre le champ d’expérimentation de l’action humaine et son horizon d’attente. R. Koselleck en conclut que la temporalisation des concepts s’étend non seulement aux concepts qui thématisent le temps historique, mais aussi aux concepts socio-politiques qui marquent la volonté et la possibilité d’un changement, par exemple ceux de « progrès » et d’« émancipation », « concepts d’avenir » à valeur d’orientation du mouvement historique où la distance temporelle entre le contenu d’expérience et l’horizon d’attente est maximale.

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Cependant la non-prise en compte de diverses séries imprimées (journaux, pamphlets, autobiographies, etc.) et la limitation des considérations linguistiques au champ de « l’histoire sémantique » devaient inciter des chercheurs proches de R. Koselleck à proposer une nouvelle entreprise dictionnairique, toujours en cours, le Handbuch politish-sozialer Grundbegriffe in Frankreich, 1680-1820 (Manuel des concepts politiques et sociaux fondamentaux en France de 1680 à 1820) [19][19] Hans-Jürgen Lüsebrink, Rolf Reichardt et Eberhard Schmitt.... À notre plus grand profit, cette entreprise a noué un dialogue permanent [20][20] P. Schöttler, « Sozialgeschichtliches Paradigma und... avec des courants français de recherche, tels que l’histoire sociale des mentalités, surtout dans sa dimension iconique (Michel Vovelle), l’histoire des savoirs et des représentations (Georges Benrekassa, Roger Chartier), l’analyse du discours du côté de l’histoire (Jacques Guilhaumou, R. Robin) et la lexicométrie politique (M. Tournier). Une partie de ces chercheurs ont publié en son sein [21][21] R. Chartier, « Civilité », Handbuch politish-soziale…,..., soulignant ainsi la proximité de leurs préoccupations avec celles de ce Manuel.

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Ainsi, l’accent est mis sur une histoire pragmatique et culturelle des concepts qui associe de plus en plus les sources iconographiques aux textes. À ce titre, les concepts ne sont pas appréhendés uniquement dans leur résonance discursive, mais aussi dans leur dimension corporelle et leur charge émotionnelle sur la base des sources visuelles. La dimension réflexive des concepts dans leur historicité même s’en trouve renforcée : il ne s’agit donc pas de construire une sémiologie du concept, mais d’en appréhender la vision que les contemporains en ont par leur conscience collective sur la base d’une combinaison d’éléments verbaux et iconiques. Le « jeu de la Révolution française », dont l’usage est attesté au cours des événements révolutionnaires, hérite certes du classique jeu de l’oie dans sa forme, mais matérialise, en isolant des termes singuliers par des représentations visuelles, les nouveaux concepts-clés de l’humanité agissante. Point de vue synthétique, il éclaire l’entreprise du Handbuch sous un jour particulier : son objectif n’est pas de proposer une standardisation pragmatique du format dictionnaire, mais de rendre visible une dynamique conceptuelle diversifiée où l’omniprésence de l’ambiguïté, de l’équivoque et de configurations antithétiques interdisent toute construction conceptuelle statique [22][22] R. Reichardt, « Historical Semantics and Political.... Ainsi chaque fascicule comprend l’analyse de plusieurs entrées lexicales sans lien alphabétique, mais situées à l’horizon d’une mise en réseau des concepts dans un schème conceptuel général, métaphorisé par les cases du jeu révolutionnaire de l’oie.

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Le Handbuch, dictionnaire de sémantique historique, pose donc la question de la pertinence du choix du « format lexical » (le débat sur la pertinence du « format lexical », c’est-à-dire sur le choix de la forme dictionnaire est au centre du débat entre R. Koselleck et Q. Skinner, ce dernier récusant toute approche de l’histoire des concepts autre que monographique) : dans quelle mesure un inventaire alphabétique peut-il permettre de configurer significativement un vocabulaire-ressource du langage politico-social à un moment donné ? De fait, le choix d’une période plus courte, le xviii e siècle français, fortement marquée par des phénomènes de rupture discursive permet de mieux cibler le moment historique et son continuum mémoriel. Il s’avère ainsi complémentaire d’un travail monographique, comme le démontre l’étude exemplaire de Hans-Jürgen Lüsebrink et Rolf Reichardt sur la « Prise de la Bastille » [23][23] Hans-Jürgen Lüsebrink, R. Reichardt, Die « Bastille »..... Enfin, ces deux auteurs se sont également proposés d’étendre l’histoire des concepts au champ des transferts culturels pour la période 1770-1820 [24][24] H.-J. Lüsebrink et R. Reichardt, « Histoire des concepts.... L’enquête collective qu’ils ont ainsi impulsée sur une vaste base archivistique, et en complément du Handbuch, permet désormais d’appréhender avec exactitude les espaces du transfert des nouveaux concepts socio-politiques de la France vers l’Allemagne [25][25] H.-J. Lüsebrink, R. Reichardt (éd.), Kulturtransfer.... C’est ainsi que nous pouvons suivre les voies du transfert et de l’appropriation de la notion de « révolution », élément central de la temporalisation des concepts si chère à R. Koselleck [26][26] R. Reichardt, « Die Revolution, “ein magisher Spiegel”..... Au-delà des débats qu’elle suscite, l’histoire des concepts en Allemagne relève d’un projet d’ensemble foncièrement unitaire.

Des actes de langage au contexte rhétorique : « l’école de Cambridge »

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Du « format lexical » à la monographie, nous débouchons insensiblement sur le second courant majeur de l’histoire des concepts, « l’école de Cambridge » autour de J. G. A. Pocock (professeur d’Histoire à la Johns Hopkins University de Baltimore) et surtout de Q. Skinner [27][27] Une bibliographie des premiers travaux de Q. Skinner,.... Nous sommes ainsi confrontés à une histoire du discours centrée sur les langages politiques dont l’intérêt quasi-exclusif pour les grands textes n’entache pas la nouveauté méthodologique que J. G. A. Pocock précise dans les termes suivants :

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« It seems to us that history of political language and discourse can better be writen if we focus our attention on the acts of articulation and conceptualisation performed by thinkers as agents in the world of speech, and on the matrice of language and rhetoric within which they are constrained to speak but which they modify by the speech-acts they perform [28][28] J. G. A. Pocock, « The Machiavellian Moment revisited :... ».

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En effet il s’agit de montrer, d’une étude à l’autre, que les auteurs considérés ne se contentent pas de conceptualiser dans une situation spécifique, mais qu’en écrivant, ils investissent le contexte dans leur mouvement argumentatif par des actes de langage : ils disent donc quelque chose au sens performatif du dire, ils sont agissants. Dès ses premiers travaux [29][29] Q. Skinner, Foundations of modern political Thought,..., Q. Skinner se démarque ainsi de l’histoire classique des idées en s’intéressant à l’histoire des concepts dans le contexte d’« actions linguistiques », définies comme le moment où le potentiel normatif des concepts est pris dans l’action politique. Il s’agit bien de prendre en compte l’usage argumentatif de concepts appréhendés dans leur force illocutionnaire, donc en tant qu’actes de langage. Ce qui intéresse Q. Skinner, c’est d’étudier des textes à partir de contextes qui lui permettent d’identifier ce que les auteurs de ces textes ont fait en écrivant comme ils l’ont fait.

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Q. Skinner s’est orienté plus récemment vers l’étude du changement conceptuel dans une perspective rhétorique. C’est ainsi qu’il présente l’œuvre de Thomas Hobbes [30][30] Q. Skinner, Reason and Rhetoric in the Philosophy of... non pas à travers l’exposition statique d’un ensemble de concepts abstraits, mais à travers les catégories hobiennes inscrites au sein de la chaîne argumentative que le contexte contribue à mettre en mouvement. Il analyse donc, dans la lignée des réflexions de John Langshaw Austin et de Ludwig Wittgenstein, leur dimension d’action langagière à partir d’une description minutieuse d’un contexte rhétorique, culturel et politique. Ainsi il valorise des lignes d’arguments et leur mouvement, utilisés par Th. Hobbes lui-même pour réactiver tel ou tel élément du contexte avec pour but d’introduire un changement, en particulier stylistique et rhétorique, dans les débats anglais du xviie siècle. Il met ainsi l’accent sur la culture rhétorique de l’humanisme renaissant, et la manière dont elle occupe une position contextuelle majeure dans l’évolution de la position de Th. Hobbes en matière de construction d’une « société civile », et donc dans son choix final d’une union intime entre raison et rhétorique.

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Cependant le contextualisme de Q. Skinner ne se confond pas avec celui de J. G. A. Pocock [31][31] Q. Skinner, Politics, Language and Time, London, Methuen,.... C’est ainsi que le « moment machiavelien [32][32] J. G. A. Pocock, The Machiavellian Moment : Florentine... » est identifié de manière paradigmatique sur la base de certains vocabulaires conceptuels mis à disposition par les contemporains de la Renaissance pour tenir un discours sur les systèmes politiques et leur changement. Il s’agit alors, à partir de la formation du républicanisme florentin, d’identifier la traduction d’un modèle d’idéal civique de la personnalité dans le langage de l’humanisme civique, véritable paradigme civique opératoire pour près de deux siècles. Les usages de ce langage civique ont donc une valeur heuristique pour les investigations historiques menées tant dans la République florentine du xvie siècle que dans l’Angleterre du xviie siècle et l’Amérique de l’Indépendance. Le point de vue contextualiste de J. G. A. Pocock consiste donc dans la recherche du sens d’un texte à l’intérieur d’un paradigme langagier déterminé.

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Par contraste, Q. Skinner est plus spécifiquement « conventionaliste » dans la mesure où il s’efforce de comprendre le sens d’un texte sur la base d’une reconstitution minutieuse du contexte des débats et des conventions linguistiques dans lesquels ce texte s’inscrit. Mais nous continuerons, en dépit de cette opposition seconde, de le qualifier de contextualiste. De fait il reproche à J. G. A. Pocock de s’en tenir trop strictement aux traditions langagières, oubliant ainsi de prendre en compte les conventions linguistiques, en particulier rhétoriques, qui sont à l’origine de la force illocutoire propre à dynamiser l’intervention de l’auteur en faveur de l’action publique [33][33] Q. Skinner, « Problems in the Analysis of political.... Cependant ces deux auteurs anglophones participent d’un même renouveau de l’histoire intellectuelle du côté de l’histoire des concepts formulable dans les termes suivants :

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« We shall then be able to see how the concepts we still invoke were initially defined, what purpose they were intended to serve, what view of public power they were used tu underpin. This in turn may enable us to acquire a self-conscious understanding of a set of concepts that we now employ unselfconsciously and, to some degree, uncomprenhendingly [34][34] Q. Skinner, Liberty before Liberalism, Cambridge, Cambridge.... »

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D’autres projets nationaux s’inscrivent dans le domaine de l’histoire conceptuelle, en particulier les projets hollandais et finlandais [35][35] Pour le cas hollandais voir l’étude de Pim den Boer,.... Dans le cas hollandais, l’accent est mis sur le mouvement conceptuel attenant à la propagation du langage national dans les Pays-Bas au cours de la seconde moitié du xvi e siècle, sorte de proto-Sattelzeit par son décalage temporel avec le tournant des années 1750-1850, ainsi qualifiée de Sattelzeit par les chercheurs allemands. Chronologiquement parlant, l’analyse conceptuelle se situe ici au plus près du moment de l’huma- nisme civique florentin mis en valeur par J. G. A. Pocock. Mais elle met plutôt l’accent, surtout avec les travaux de Martin van Gelderen [36][36] Martin van Gelderen (éd.), The political Thought of... sur la radicalité sémantique de l’usage de nouveaux concepts au moment de la révolte hollandaise, dans la lignée des réflexions de J. G. A. Koselleck. À la lumière de ses travaux, il apparaît que c’est autour de la formation de l’État-nation, et de sa crise contemporaine, que se situe là une grande partie de l’interrogation en histoire des concepts [37][37] Istvan Hont, « The permanent Crisis of a divided Mankind :....

L’histoire linguistique des usages conceptuels

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Nous l’avons déjà dit, il n’existe pas véritablement en France de courants en histoire des concepts aussi nettement constitués qu’en Angleterre et en Allemagne pour s’en tenir à l’espace européen. Cependant, la riche expérience, depuis les années 1970, du laboratoire de lexicologie politique de l’École normale supérieure de Saint-Cloud, associé au champ de l’analyse de discours du côté de l’histoire débouche actuellement sur une histoire linguistique des usages conceptuels dont nous souhaitons présenter les caractéristiques majeures.

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Deux projets français, emboîtés l’un dans l’autre, concernent donc le champ de l’histoire des concepts. Ils s’inscrivent à mi-chemin de l’enquête monographique et de l’élaboration d’un Dictionnaire des usages socio-politiques du français contemporain.

Les historiens du discours en France

Depuis R. Robin, Histoire et linguistique, op. cit., les historiens du discours en France ont précisé leur orientation dans J. Guilhaumou, Denise Maldidier et R. Robin, Discours et archive, Liège, Mardaga, 1994, au moment même où sont soutenues les premières thèses en ce domaine, tout particulièrement celles de Sophie Wahnich, « L’étranger, paradoxe de l’universel. Analyse du discours politique révolutionnaire sur l’étranger de la Fédération à Thermidor », thèse de doctorat, université Paris I, 1994 ; L’impossible citoyen. L’étranger dans le discours de la Révolution française, Paris, Albin Michel, 1997 ; Marc Deleplace, « La notion d’anarchie pendant la Révolution française (1789-1801). Formation d’un concept », thèse de doctorat, université Paris I, 1994 (publication en cours aux ENS - éditions, Lyon). Les langages de la Révolution française y occupent une place privilégiée, et font désormais l’objet d’un début de synthèse. Voir J. Guilhaumou, L’avènement des porte-parole de la République (1789-1792). Essai de synthèse sur les langages de la Révolution française, Lille, Presses universitaires du Septentrion, 1998.

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Le plus ambitieux des deux demeure à l’état de prototype thématique d’un tel dictionnaire des mots socio-politiques pour l’ensemble de la période contemporaine. L’ouvrage collectif sur In/égalité/s, élaboré sous la direction de Pierre Fiala [38][38] Pierre Fiala (éd.), In/égalité/s. Usages lexicaux et..., en donne les orientations majeures. Il résulte d’un travail transversal à l’ensemble des équipes du laboratoire « Analyse de corpus, lexicométrie et textes politiques » sur la période xviiie-xx e siècles, avec l’apport de la banque de données Frantext (Institut national de la langue française) et de la textothèque de ce laboratoire. Il s’agit donc d’un travail sur un corpus de textes qui nous confronte avec une description des usages dans des discours diversifiés et une approche partiellement quantitative selon les méthodes lexicométriques d’analyses lexicales et discursives.

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La démarche diachronique sur des corpus très divers part du principe d’une dispersion très forte et de la nature composite du discours socio-politique, qui concerne aussi bien des pratiques langagières décrites tant dans l’archive que dans l’imprimé que des textes de grands auteurs, sans oublier les produits actuels de la communication médiatique. Par ailleurs, le propos des chercheurs français met l’accent sur le manque d’attention, dans l’histoire conceptuelle du politique, pour les propriétés linguistiques des mots, leurs variations morphologiques et sémantiques en deçà de considérations langagières générales. Nous pouvons alors parler d’un essai de description diachronique d’un terme (et de sa famille morphologique) caractéristique des discours politiques contemporains, en l’occurrence le terme d’égalité.

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Reste que la dizaine d’analyses des variations, déplacements et substitutions proposées autour de ce thème demeurent monographiques, et, qui plus est, ne prennent pas vraiment en compte le contexte au sens large. Il s’agit donc d’un projet limité, tout du moins à travers ce prototype thématique, qui présente essentiellement l’intérêt de nous donner un éventail assez complet des méthodes d’analyse linguistique et discursive sur des corpus diversifiés de discours politiques. La question de la mise en œuvre d’un Dictionnaire contextuel, qui allierait l’analyse discursive des concepts, la prise en compte de la diversité des usages et de la multiplicité des pratiques langagières, la description de leurs propriétés linguistiques et de leurs variations historiques à la systématicité lexicale de la démarche dictionnairique demeure ici en suspens. Une autre solution, le Dictionnaire des fréquences, si elle s’applique à de très grands corpus, peut s’avérer très productive dans une perspective contextualiste sur une base quantitative : elle associe en effet l’analyse du champ lexical d’une notion-concept, de ses spécificités à l’étude de son réseau sémantique. Cependant une seule expérimentation a été effectuée en ce domaine ; elle concerne le corpus des résolutions des congrès fédéraux tenus par quatre organisations syndicales, la CGT, la CFDT, FO et la CFTC entre 1971 et 1990 [39][39] Anne-Marie Hetzel, Josette Lefèvre, René Mouriaux,....

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Le second projet, mis en place dans la conjoncture du bicentenaire de la Révolution française, est beaucoup plus resserré chronologiquement, mais se concrétise à travers une série de publications. Il s’agit du Dictionnaire des usages socio-politiques du français (1770-1815), constitué à l’initiative de l’équipe « xviiie et Révolution française », dont nous assurons actuellement la direction avec Raymonde Monnier et Marie-France Piguet, et publié dans la collection « Saint-Cloud » dirigée par Annie Geffroy. Six fascicules ont déjà été publiés [40][40] J. Guilhaumou, R. Monnier, Marie-France Piguet (éd.),.... Le premier volume est paru en 1985, au même moment que le premier fascicule du Handbuch, sans pour autant vouloir rivaliser avec cette vaste entreprise allemande.

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Fruit d’une collaboration entre historiens, lexicologues et linguistes, ce dictionnaire accorde un place prépondérante à la présentation de résultats discursifs, donc à la recension et l’interprétation d’usages en contexte. S’adressant pour une part à la communauté des historiens de la période révolutionnaire, il ne s’en tient pas au « format lexical », voire refuse toute nomenclature a priori, au profit d’une approche aussi diversifiée que possible des pratiques langagières. Nous sommes donc bien là dans l’espace de l’histoire langagière des concepts, à l’égal de l’histoire des concepts prise dans le « tournant linguistique ». C’est pourquoi la perspective ouverte par ce projet débouche actuellement sur une réflexion autour de ce que nous appelons désormais l’histoire linguistique des usages conceptuels.

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D’abord, et en liaison avec les chercheurs allemands soucieux de sémantique historique, de pragmatique historique de texte et de sociolinguistique historique (hormis H. E. Bödeker, R. Koselleck, H. J. Lüsebrink, R. Reichardt déjà cités, il s’agit aussi de Brigitte Schlieben-Lange, historienne des idées linguistiques, spécialiste des idéologues), cette entreprise s’appuie sur un point de vue herméneutique qui considère l’analyse des conditions langagières d’apparition des formes discursives comme un accès privilégié à leur compréhension historique. Dans les termes de l’analyse de discours, une fois inséré par la lecture d’archives, dans une configuration discursive, l’énoncé ainsi attesté est appréhendé dans sa mise en acte, par la concrétisation d’usages de notions, d’arguments dans un continuum entre le contexte, les ressources et les thèmes du discours socio-politique. L’histoire linguistique des usages conceptuels est donc aussi une histoire pragmatique dans la mesure où elle accorde, à l’exemple de Q. Skinner, une grande importance aux actes de langage constitutifs d’usages performatifs de notions socio-politiques.

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Cependant, d’un fascicule à l’autre du Dictionnaire des usages socio-politiques, nous passons d’un intérêt quasi-exclusif pour l’usage de mots désignants et/ou instituants du discours révolutionnaire – tels que aristocrates, sans-culottes, suspects… d’une part, et terreur, liberté, anarchie… d’autre part – à une ouverture vers des configurations discursives plus diversifiées, par le fait de la lecture d’archives et du recours aux banques de données, et des problématiques plus élaborées, au point de rencontrer des questions proprement langagières de l’histoire des concepts, en particulier celles de l’abus et du pouvoir des mots. Il ne s’agit plus seulement d’enrichir l’approche lexicologique classique en décrivant des usages de mots dans des événements discursifs, mais de considérer la dimension de conscience linguistique, voire le statut cognitif, de notions appréhendées au sein de pratiques langagières diversifiées.

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De fait les choix thématiques des six volumes publiés peuvent être regroupés en trois volets. Deux volumes (I-1985 et IV-1989) concernent très classiquement une série de désignants socio-politiques (sans-culottes, aristocrates, anarchistes, etc.) tout à fait courants dans le discours révolutionnaire, mais sujets à des retournements/réélaborations situés ici précisément dans leur contexte discursif. Les désignants socio-politiques concernent ainsi une ressource lexicale peu homogène sémantiquement, mais dont la valeur auto-désignante et la forte prise en charge énonciative permettent d’en situer assez précisément le contexte et les conditions d’émergence. Deux autres volumes (III-1998 et V-1991) s’intéressent aux outils linguistiques, essentiellement les dictionnaires, et à la conscience linguistique de l’époque. Les études présentées, d’une grande diversité méthodologique, s’insèrent dans le champ plus large de l’histoire des idées et des théories linguistiques [41][41] Voir Sylvain Auroux (éd.), Histoire des idées linguistiques,.... Les deux volumes restants (II-1987 et VI-1999), parcourent un trajet significatif des notions-concepts aux notions pratiques.

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Avec les notions-concepts, il s’agissait, dans la conjoncture du bicentenaire de la Révolution française, de restituer, par le retour à l’archive et au contexte discursif, la portée conceptuelle, au sein même des événements révolutionnaires, de notions toujours citées par les historiens, mais particulièrement mal connues dans leur réalité langagière, c’est-à-dire leur mise en argument dans des trajets discursifs. Si le choix de la série lexicale terreur, république, liberté, tyrannie, etc. n’étonne personne, reste que ces notions-concepts constitutives du « nouvel ordre des choses » sont présentement appréhendées plus dans leur émergence discursive que dans leur résonance doctrinale.

32

Cependant une telle approche discursive des notions organisatrices du discours révolutionnaire prises dans la dynamique contextuelle devait finir par rencontrer les préoccupations de l’histoire des concepts. Ainsi l’accent mis par R. Koselleck et le Geschichtliche Grundbegriffe sur l’importance grandissante de la notion-concept de démocratie au xviiie siècle se retrouve dans l’analyse historico-linguistique de R. Monnier, plus centrée sur la période révolutionnaire [42][42] R. Koselleck, « The Temporalization… », op. cit. ;.... À l’articulation de l’horizon d’une forme idéale et de l’expérimentation de la dynamique démocratique, un projet civique, donc en appui sur l’opinion publique, confère à la société sa temporalité propre. L’attente d’une émancipation politique prend ainsi tout son relief dans un agir démocratique indissociable d’un projet de société.

33

À ce titre, le dernier volume publié sur les notions-pratiques permet de caractériser le champ discursif de notions mises en acte dans une étroite relation aux objets et aux circonstances. Nous retrouvons des notions (humanité, loi, harmonie, etc.) héritées de la tradition des Lumières, mais dont la diversification dans l’événement même leur donne une dimension pratique définissable à partir des seules ressources textuelles attestées. Nous entrons donc dans l’univers de la rationalité de l’action, de « l’action qui convient » au sens sociologique [43][43] Laurent Thévenot, « “L’action qui convient”, Les formes.... Ainsi le champ sémantique d’une notion-pratique ne peut rendre compte de sa valeur conceptuelle dans le seul cheminement du mot, elle doit considérer une diversité d’usages de termes appréhendés dans les mêmes circonstances, proches du même objet, donc présents dans les mêmes actions. Nous nous rapprochons ainsi singulièrement de l’histoire sémantique, à la différence près d’une attention prononcée à « l’action qui convient ». En effet, dans une perspective proche de l’ethnométhodologie, mais étendue du discours ordinaire au discours socio-politique, il est désormais possible de rendre compte de la manière dont les notions s’organisent en faisant réflexivement sens dans leur contexte propre, qui structure en outre les expérimentations et les attentes des acteurs concernés par l’usage de ces notions-pratiques. Ce que les ethnométhodologues appellent « la réflexivité des descriptions sociales », c’est-à-dire le fait qu’un langage descriptif d’un membre d’une société est à la fois une activité sociale pratique et une activité de connaissance concertée, a fortement influencé les recherches en histoire du discours sur archives depuis les années 1980. Nous sommes finalement projetés dans le monde de notions pratiquement réalisées au sein de processus constitués par les membres d’une société, tout en conservant leur valeur de connaissance des mécanismes socio-politiques.

Conclusion

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Au terme de ce trajet notionnel au sein des usages conceptuels, il apparaît qu’une notion-concept est attestée dans une situation précise d’échange des ressources disponibles pour la rendre intelligible. La médiation des observateurs, spectateurs et acteurs dans l’argumentaire de cette notion introduit un co-partage de la responsabilité de l’usage des mots en société, et donc une volonté d’en clarifier l’emploi social. C’est pourquoi la question du contrôle sémiotique de « l’abus des mots », déjà abordée par John Locke [44][44] John Locke, Essai philosophique concernant l’entendement..., devient un véritable enjeu méthodologique [45][45] Handbuch politish-sozialer…, op. cit, fasc. 1 ; J..... Compte tenu du sérieux de la parole des acteurs, donc de la réalité de son impact et de la croyance dans son intelligibilité, l’accent est mis tant historiquement que présentement sur la nécessité de ne pas laisser se développer un usage abusif des mots qui risque de rendre particulièrement instable l’espace commun de communication au sein d’une société.

35

Ainsi l’histoire des concepts est partie prenante dans le perpétuel travail de négociation, d’ajustement que la connexion empirique de la réalité au discours nous impose. Si elle admet bien l’existence de lignes de résistance du réel à toute interprétation purement textuelle, voire fictionnelle, de la réalité, il s’agit de lignes de tendance du réel toujours susceptibles d’être négociées par des auteurs, des acteurs, des orateurs et des spectateurs qui disposent de possibilités langagières ayant valeur de ressources interprétatives diversifiées, donc suffisantes pour comprendre le réel. Ainsi se dégage une volonté commune des divers courants de l’histoire conceptuelle, y compris l’histoire linguistique des usages conceptuels, de travailler le lien empirique entre l’action concrète et le discours, de ne pas les dissocier de façon artificielle au titre d’une recherche de stratégies qualifiées aussi vite d’illusoires. Nous sommes donc loin, nous semble-t-il, des inquiétudes des historiens français sur les risques, en adoptant le « tournant linguistique », de détruire le régime de vérité propre au métier d’historien [46][46] R. Chartier dans Au bord de la falaise…, op. cit..

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Qui plus est, les développements actuels de l’histoire des concepts tendent à combler le retard du champ français de la recherche en la matière. À lire les débats les plus récents suscités par les travaux en histoire des concepts (d’abord au sein du réseau « History of Concepts », mais aussi autour des interrogations suscitées par l’ouvrage de M. Bevir, The Logic of the History of Ideas), ce domaine de recherche en pleine expansion apparaît particulièrement apte à configurer les significations historiques des concepts autour d’agents rationnels appréhendés dans leur activité sociale la plus large possible, c’est-à-dire tant dans la part la plus abstraite de leur production intellectuelle que dans la dimension anthropologique de leur effort de conceptualisation.

37

Prenons l’exemple, dans l’espace français, du concept de souveraineté. Déjà, l’approche à la fois critique et réflexive d’un concept présent au premier plan de la Révolution française, après avoir insisté sur le caractère particulièrement abstrait de l’idée de souveraineté, s’intéresse principalement au problème de la localisation de la souveraineté en explicitant les diverses réponses historiquement attestées au questionnement sociopolitique suivant : « Qui est effectivement souverain ? [47][47] D’après Lucien Jaume, Le discours jacobin et la démocratie,...». Alors une étude localisée de la mise en acte du concept de souveraineté permet d’en appréhender la dimension argumentative dans le parcours visible et conscient d’un investissement contextuel précis [48][48] J. Guilhaumou, « Un argument en révolution, la souveraineté.... Plus avant, ce concept apparaît comme un répertoire singulier d’arguments où la part réflexive des croyances et des émotions est incontournable : elle permet en effet de répondre d’une manière particulièrement intelligible à la question initiale : « Quel est le détenteur du pouvoir souverain ? [49][49] Sophie Wahnich, « Puissance des concepts et pouvoir...».

38

Dans une telle perspective, l’histoire des concepts s’ouvre largement à un champ anthropologique où l’approche conceptuelle de la rationalité du jugement des acteurs est indissociable d’une réflexion sur les fondements cognitifs et moraux de l’individuation pratique. Si l’histoire sémantique a prouvé sa capacité à rendre compte de la formation historique de l’identité sociale et nationale, elle s’avère désormais également capable d’analyser la formation de l’identité moderne sur la base métaphysique des « sources du moi » [50][50] Charles Taylor, Les sources du moi. La formation de.... Elle évite ainsi la réduction ordinaire de la métaphysique politique dans le contexte social. C’est ainsi qu’il faut comprendre notre approche de l’univers conceptuel de Sieyès dans la complémentarité de sa métaphysique du moi et de son projet anthropologique d’une société ordonnée, telle que nous l’avons présentée [51][51] J. Guilhaumou, « Nation, individu et société chez Sieyès »,.... La prise en compte de la réciprocité individuelle, posée dans son principe et concrétisée dans sa part de sympathie, d’enthousiame et d’émotion, interdit alors tout réalisme contextuel. Considérer historiquement les concepts spécifiques de la subjectivité individuelle, en tant qu’instance fondatrice de l’agir, du parler et du savoir, pourrait bien devenir l’une des préoccupations essentielles de l’histoire des concepts.

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D’objet en objet, de concept en concept, d’événement en événement, il est donc désormais question de l’agencement conscient et rationnel des actions individuelles étendu aux raisons pratiques, aux croyances et aux émotions. Des individus, au-delà de tout paradigme langagier et de toute convention discursive, développent activement leur faculté de connaître par l’exercice local de leur raison, enrichissant ainsi leurs réseaux de croyances. L’expression des besoins, des désirs, des sympathies, des enthousiasmes, des émotions font désormais partie intégrante de la signification historique des concepts. Ainsi s’opère, dans le domaine français, un rapprochement plein de promesses entre l’histoire des concepts, en particulier dans sa version allemande (R. Koselleck), et la sociologie des raisons pratiques lorsqu’historiens et sociologues s’intéressent conjointement à l’opérativité historique et à l’individuation pratique des concepts [52][52] Voir la revue Raisons pratiques de l’EHESS ; Louis....

Notes

[*]

Linguiste et historien, nous présentons ici une version écourtée, mais renforcée de références bibliographiques, d’un travail intitulé « De l’histoire linguistique des usages conceptuels à l’histoire des événements linguistiques » qui doit paraître prochainement en Allemagne dans un ouvrage collectif sur l’histoire des concepts dirigé par Hans Erich Bödeker

[1]

Geoff Eley, « De l’histoire sociale au “tournant linguistique” dans l’historiographie anglo-américaine des années 1980 », Genèses n° 7, 1992.

[2]

Peter Schöttler, « Wer hat Angst vor dem “linguistic turn” ? », Geschichte und Gesellchaft, n° 23, 1997 ; Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Paris, Belin, 1996.

[3]

Hayden White, Metahistory. The Historical Imagination in Nineteenth-Century Europe, Baltimore et Londres, The John Hopkins University Press, 1973 ; Roger Chartier, Au bord de la falaise. L’histoire entre certitudes et inquiétudes, Paris, Albin Michel, 1998, pp. 108-125.

[4]

Mark Bevir, The Logic of the History of Ideas, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.

[5]

G. Noiriel, Qu’est-ce que l’histoire contemporaine ?, Paris, Hachette, 1998, pp. 179 et suiv.

[6]

Pierre Rosanvallon, Le Sacre du citoyen, Paris, Gallimard, 1992 ; Le Peuple introuvable, Paris, Gallimard, 1998.

[7]

Régine Robin, Histoire et linguistique, Paris, A. Colin, 1973.

[8]

Maurice Tournier, Des mots en politique. Propos d’étymologie sociale, Paris, Klincksieck, 1997.

[9]

« À propos de l’analyse de discours : les historiens et le “tournant linguistique” », Langage et Société, n° 65, 1993.

[10]

Cependant M. Tournier, dans un récent article « Des mots en histoire », Communiquer, Presses universitaires du Septentrion, 1998, conclut en faveur d’une linguistique des historiens. Nous nous inscrivons pleinement dans cette perspective d’ouverture.

[11]

G. Noiriel « Socio-histoire d’un concept. Les usages du mot “nationalité” au xixe siècle », Genèses, n° 20, 1995.

[12]

L’étude comparative de ces deux courants de recherche par M. Richter dans The History of political and social Concepts. A critical Introduction, New York, Oxford University Press, 1995, est à l’origine de la formation du réseau « History of concepts ». Voir également la série d’échanges entre John G. A. Pocock, Q. Skinner et M. Richter dans Harmut Lehmann and M. Richter (éd.), The Meaning of historical Termes and Concepts. New Studies on Begriffsgeschichte, German Historical Institute, Washington DC, Occasional Paper n° 15, 1996. Kari Palonen propose également une comparaison très précise des points de vue de Reinhart Koselleck et Quentin Skinner dans « Rhetorical and Temporal Perspectives on Conceptual Change », Finnish Yearbook of political Thought, n° 3, 1999.

[13]

Sandro Chignola, Filosofia politica, n° 1, 1997 et n° 3, 1999.

[14]

R. Koselleck, Vergangene Zukunft. Zur Semantik geschichtliche Zeiten, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1979 (éd. fr., Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, EHESS, 1990) ; L’expérience de l’histoire, Paris, Le Seuil-Gallimard, 1997.

[15]

Otto Brunner, Werner Conze et R. Koselleck, Geschichtliche Grundbegriffe. Historisches Lexikon zur politisch-sozialer Sprache in Deutschland, Stuttgart, Klett Cotta, vol. 1-8 (1972-1997).

[16]

Hans Erich Bödeker, « Concept-Meaning-Discourse, Begriffsgeschichte reconsidered », in Iain Hampster-Monk, Karin Tilmans et Frank Van Vree, History of Concepts : comparative Perspectives, Amsterdam, Amsterdam University Press, 1998.

[17]

R. Koselleck, Le futur passé…, op. cit., p. 9.

[18]

R. Koselleck, « The Temporalization of Concepts », Finnish Yearbook of political Thought, vol. 1, 1997 ; « Begriffsgeschichtliche Anmerkung zur Zeitgeschichte », in V. Conxenius, M. Greshat und H. Kocher (éd.), Die Zeit nach 1945 als Thema kirchlicher Zeitgeschichte, Göttingen, Vandenhoek & Ruprecht, 1988.

[19]

Hans-Jürgen Lüsebrink, Rolf Reichardt et Eberhard Schmitt (éd.), Handbuch politish-sozialer Grundbegriffe in Frankreich, 1680-1820, München, Oldenburg, fasc. 1-20, 1985-2000.

[20]

P. Schöttler, « Sozialgeschichtliches Paradigma und historische Diskursanalyse », in J. Fohrmann et H. Müller (éd.), Diskurstheorien und Literaturwissenschaft, Frankfurt am Main, 1988 ; R. Reichardt, « Historische Semantik zwischen lexicométrie und new cultural History », in R. Reichardt (éd.), Aufklärung und Historische Semantik, Berlin, Duncker & Humblot, 1998.

[21]

R. Chartier, « Civilité », Handbuch politish-soziale…, op. cit., fasc. 4, 1986 ; Georges Benrekassa, « Mœurs », « Modération », fasc. 16-18, 1996 ; Jacques Guilhaum ou, « Subsistances (pain, bleds, grains) », fasc. 19-20, 2000.

[22]

R. Reichardt, « Historical Semantics and Political Iconography : The Case ot the French Revolution (1791-1792) », in I. Hampster-Monk, K. Tilmans and F. Van Vree, History of Concepts…, op. cit.

[23]

Hans-Jürgen Lüsebrink, R. Reichardt, Die « Bastille ». Zur Symbolgeschichte von Herrschaft und Freiheit, Frankfurt am Main, Fisher, 1990.

[24]

H.-J. Lüsebrink et R. Reichardt, « Histoire des concepts et transferts culturels, 1770-1815. Note sur une recherche », Genèses, n° 14, 1994.

[25]

H.-J. Lüsebrink, R. Reichardt (éd.), Kulturtransfer im Epochenumbruch Frankreich-Deutschland 1770 bis 1815, 2 vol., Leipzig, Leipziger Universitätverlag, 1997 ; Matthias Middel, « La Révolution française et l’Allemagne : du paradigme comparatiste à la recherche des transferts culturels », Annales historiques de la Révolution française, n° 317, 1999.

[26]

R. Reichardt, « Die Revolution, “ein magisher Spiegel”. Historich-politische Begriffsbildung in französisch-deutschen Übersetzungen », ibid., vol. 2, pp. 883-999.

[27]

Une bibliographie des premiers travaux de Q. Skinner, professeur de science politique à l’université de Cambridge, se trouve dans l’ouvrage James Tully (éd.), Meaning and Context : Quentin Skinner and his Critics, Oxford/Princeton, 1988. Q. Skinner dirige la collection « Ideas in Context » à Cambridge University Press qui comprend actuellement plus de 40 titres et anime un programme de recherche sur The Early Modern European Republicanism.

[28]

J. G. A. Pocock, « The Machiavellian Moment revisited : A Study in History and Ideology », Journal of Modern History, n° 53, 1981.

[29]

Q. Skinner, Foundations of modern political Thought, 2 vol., Cambridge, Cambridge University Press, 1978.

[30]

Q. Skinner, Reason and Rhetoric in the Philosophy of Hobbes, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.

[31]

Q. Skinner, Politics, Language and Time, London, Methuen, 1972 ; « Languages and their Implications. The Transformation of the Study of political Thought » ; M. Bevir, The Logic…, op. cit.

[32]

J. G. A. Pocock, The Machiavellian Moment : Florentine Political Thought and the Atlantic Republican Tradition, Princeton London, Princeton University Press, 1975 (éd. fr., Le moment machiavélien, Paris, Puf, 1997).

[33]

Q. Skinner, « Problems in the Analysis of political Thought », in J. Tully (éd.), Meaning and Context…, op. cit.

[34]

Q. Skinner, Liberty before Liberalism, Cambridge, Cambridge University Press, 1998, p. 110.

[35]

Pour le cas hollandais voir l’étude de Pim den Boer, « The Historiography of German Begriffsgeschichte and the Dutch Project of conceptual History » dans I. Hampsher-Monk, K. Tilmans, F. Van Vree, History of Concepts…, op. cit. Le cas finlandais, hormis dans la revue déjà citée The finnish Yearbook of political Thought, est présenté par Tuija Pulkkinen dans « One Language, one Mind. The nationalist Tradition in finnish policial Culture », in Tuomas M. S. Lehtonen (éd.) Europe’s northern Frontier. Perspectives on Finland’s western Identity, Porvoo, PS-Kustannus, 1999.

[36]

Martin van Gelderen (éd.), The political Thought of the Dutch Revolt (1555-1590), Cambridge, Cambridge University Press, 1992.

[37]

Istvan Hont, « The permanent Crisis of a divided Mankind : “contemporary Crisis of the Nation State” in Historical Perspective », Political Studies, n° 42, 1994.

[38]

Pierre Fiala (éd.), In/égalité/s. Usages lexicaux et variations discursives (xviiie-xxe siècles), Paris, L’Harmattan, 1999.

[39]

Anne-Marie Hetzel, Josette Lefèvre, René Mouriaux, Maurice Tournier, Le syndicalisme à mots découverts. Dictionnaire des fréquences (1971-1990), Paris, Syllepse, 1998.

[40]

J. Guilhaumou, R. Monnier, Marie-France Piguet (éd.), Dictionnaire des usages socio-politiques du français (1770-1815), fascicules 1-6, Paris, Klincksieck, 1985-1999. Un septième fascicule sur les notions théoriques est en cours de publication.

[41]

Voir Sylvain Auroux (éd.), Histoire des idées linguistiques, Liège, Mardaga, 3 vol., 1989-1999.

[42]

R. Koselleck, « The Temporalization… », op. cit. ; « Demokratie », Geschichtliche Grundbegriffe…, op. cit. ; Raymonde Monnier, « Démocratie et Révolution française », Mots n° 59, 1999.

[43]

Laurent Thévenot, « “L’action qui convient”, Les formes de l’action. Sémantique et sociologie », Raisons pratiques, vol. 1, Paris, Éd. de l’EHESS, 1990.

[44]

John Locke, Essai philosophique concernant l’entendement humain, 1690, rééd., Paris, Vrin, 1972, en particulier le livre III qui distingue « l’imperfection naturelle au langage » et les « négligences volontaires » à l’origine de « l’usage inconstant que l’on fait des mots ».

[45]

Handbuch politish-sozialer…, op. cit, fasc. 1 ; J. Guilhaumou, La langue politique et la Révolution française, Paris, Meridiens/Klincsieck, 1989. Cette question a aussi été l’un des thèmes de discussion de la réunion 1999 du réseau « History of Concepts ».

[46]

R. Chartier dans Au bord de la falaise…, op. cit.

[47]

D’après Lucien Jaume, Le discours jacobin et la démocratie, Paris, Fayard, 1989. Cet ouvrage est l’une des productions majeures du courant de « l’historiographie critique » rassemblé autour de François Furet et Mona Ozouf et dont le dialogue avec la recherche anglophone s’avère particulièrement fructueux. Voir à ce propos notre étude, « Un débat franco-américain autour de la Révolution française », Dix-huitième siècle, n° 30, 1998.

[48]

J. Guilhaumou, « Un argument en révolution, la souveraineté du peuple. L’expérimentation marseillaise », Annales historiques de la Révolution française, n° 298, 1994.

[49]

Sophie Wahnich, « Puissance des concepts et pouvoir des discours. Quelques débats révolutionnaires sur la souveraineté », Ethnologie française, n° 4, 1999 ; « Déclarer la patrie en danger, de l’émotion souveraine à l’acte de discours souverain », Sur la Révolution française. Approches plurielles, Mélanges Michel Vovelle, Paris, Société des Études Robespierristes, 1997.

[50]

Charles Taylor, Les sources du moi. La formation de l’identité moderne, Paris, Seuil, 1998 (éd. orig., Sources of the Self : the Making of the modern Identity, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1989).

[51]

J. Guilhaumou, « Nation, individu et société chez Sieyès », Genèses, n° 26, 1997.

[52]

Voir la revue Raisons pratiques de l’EHESS ; Louis Quéré, La sociologie à l’épreuve de l’herméneutique, Paris, L’Harmattan, 1999 ; L. Thévenot De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991, (coll Luc Boltanski).

Résumé

Français

Cet article s’efforce de dégager les lignes de force des courants allemands et anglophones qui structurent actuellement l’histoire des concepts associée au « tournant langagier » (« linguistic turn»). Leur insertion récente dans les débats du réseau européen « History of concepts » permet, par ailleurs, de les confronter entre eux et avec les recherches proches d’historiens linguistes français. Cet article montre également que l’histoire des concepts accorde une grande place à la connexion empirique entre la réalité et le discours, donc aux contextes, aux conventions linguistiques et aux raisons pratiques qui permettent aux arguments du discours d’acquérir valeur d’acte.

English

SummaryThis article attempts to bring out the main lines of the German- and English-speaking currents now structuring the history of the concepts related to the “linguistic turn”. Furthermore, their recent introduction into the debates of the European “History of concepts” network makes it possible to compare them to each other as well as to similar research conducted by French linguistic historians. This article also shows that one of the important concerns of the history of concepts is the empirical connection between reality and discourse, and therefore contexts, linguistic conventions and the practical reasons allowing the arguments of discourse to assume the value of acts.

Plan de l'article

  1. Aperçu sur l’histoire des concepts
    1. La Begriffsgeschichte revisitée
    2. Des actes de langage au contexte rhétorique : « l’école de Cambridge »
  2. L’histoire linguistique des usages conceptuels
  3. Conclusion

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