2001
Hérodote
Le débat sur la Narmada : l’Inde face au dilemme des grands barrages
Jean-Luc Racine
[*]
Depuis une douzaine d’années, l’aménagement hydraulique de la Narmada fait
l’objet d’un débat très médiatisé, qui a largement dépassé les frontières de l’Inde.
La Narmada, le seul grand fleuve indien coulant d’est en ouest, traverse sur près
de 1 000 km, dans l’État du Madhya Pradesh, les plateaux du nord du Deccan,
avant de se jeter dans le golfe de Cambay ouvert sur la mer d’Arabie. Il offre ainsi
la possibilité d’irriguer de vastes terres agricoles au Gujarat, un des plus puissants
États de l’Union indienne, riche de ses traditions commerciales et de sa capacité
à l’innovation industrielle, mais sujet à la sécheresse. L’ampleur des aménagements en cours, qui comptent des centaines de barrages de toutes tailles, certains
très modestes, mais quelques-uns de plus de 100 m de haut, a fait de la Narmada
le cheval de bataille des contestataires opposés aux grands barrages. Le fer de
lance de l’opposition à ces projets est une ONG dirigée par une activiste de grande
énergie, Medha Patkar, leader charismatique du mouvement « Sauvons la
Narmada », Narmada Bachao Andolan (NBA).
L’écho médiatique du NBA n’est pas dû au seul activisme de ses responsables, ni
au renfort, très médiatisé lui aussi, apporté par le ralliement à sa cause d’Arundhati
Roy, la romancière couronnée par le prestigieux Booker Prize britannique en 1995
pour Le Dieu des petits riens. La contestation antibarrage marque tout à la fois,
dans le contexte indien, une rupture avec la tradition des grands travaux amplifiée
par Nehru après l’indépendance et la traduction d’un ensemble complexe de dynamiques qui renvoient à la tradition gandhienne de valorisation du local contre la
puissance étatique, au mouvement de défense des populations tribales et à l’essor
des actions de préservation de l’environnement conduites en milieux ruraux éloignés des grands foyers de la paysannerie structurée autour de puissantes castes
possédantes, qui, elles, sont demandeuses d’irrigation. Au mouvement antibarrage fait ainsi écho, par exemple, le mouvement Chipko, lancé par un militant
gandhien, Sunderlal Bahuguna, pour défendre les arbres menacés par la déforestation massive de l’Himalaya.
Cette possibilité de contestation de longue durée offerte par le système démocratique indien, la formulation des critiques en langue anglaise dans la presse
indienne, sur le site Internet de la NBA ou dans diverses publications, et l’ouverture de l’intelligentsia indienne aux réseaux internationaux expliquent par ailleurs
comment la Narmada est devenue un cas d’école, une cause emblématique nourrissant, de cet exemple indien très documenté, les critiques générales adressées, aux
États-Unis en particulier, contre les grands barrages. Le contraste avec le cas chinois
des Trois Gorges, évoqué également dans ce numéro, est patent : il exprime à
l’évidence les différences que dessinent, chez les deux géants de l’Asie, la relation de la société à l’État et les modes de diffusion de l’information.
La politique de développement en procès :
la grande hydraulique remise en cause
Rappelons d’abord le contexte indien. Dans cette terre de vieille civilisation,
la maîtrise de l’eau a joué un rôle essentiel dans la prospérité des royaumes ou des
empires. Les fluctuations et les incertitudes de la mousson, l’existence d’une
diagonale sèche au revers des Ghâts occidentaux, la nécessité de préserver l’eau
tombant au mieux trois mois pour une riziculture qui autrefois demandait six mois
de soins ont fait naître au fil des siècles une politique de l’irrigation touchant aussi
bien les larges vallées sablonneuses de la côte orientale, barrées depuis mille ans
par des constructions basses, que les grands deltas rizicoles (Mahanadi en Orissa,
Godavari et Krishna en Andhra Pradesh, Kaveri au Tamilnadu), et même les interfluves, grâce à un maillage parfois extraordinaire d’étangs d’irrigation, les tanks.
De la civilisation de l’Indus, un des berceaux mondiaux de la civilisation urbaine,
à la floraison d’empires indiens centrés sur la vallée du Gange ou de royaumes
construits sur la richesse des deltas, partout la maîtrise de l’eau a été décisive. Les
Britanniques ont poursuivi ce travail séculaire en le modernisant, et en érigeant de
multiples barrages et parfois de grands ouvrages. Ce qui n’empêcha pas la multiplication catastrophique des famines au fil du XIXe siècle : étaient moins en cause
l’efficacité des barrages et la diffusion de l’irrigation que le mode colonial de
gestion des grains, dans un contexte de vive croissance démographique. La dernière
famine, celle du Bengale en 1943, en fut l’ultime illustration. Elle résulta entièrement d’une politique irresponsable de refus de contrôler à temps le marché, au nom
du principe libéral du « laisser-faire », alors même que les greniers étaient pleins.
Après l’indépendance, la politique de développement définie par Nehru, Premier
ministre de 1947 à 1964, fait aux barrages une place d’honneur. Définis comme
étant les « temples de l’Inde moderne », ils doivent assurer l’essor indispensable
de l’irrigation, condition sine qua non de la croissance de la production agricole,
et aussi contribuer à accroître la production électrique dans une Inde vouée à
l’industrialisation. En 1966, deux ans après la disparition de Nehru, l’Inde connaît
une dernière alerte alimentaire, la disette du Bihar, qui nécessite l’importation en
catastrophe d’une dizaine de millions de tonnes de céréales. Le choix sociotechnologique de la révolution verte est alors confirmé. Il repose sur l’effort à poursuivre en faveur de l’irrigation, tandis que la Food Corporation of India doit
constituer des stocks et réguler le transport et le commerce des grains, afin de
pourvoir à toute éventualité. Tandis que se développe l’irrigation individuelle par
puits à moteur, la politique étatique en faveur de la grande irrigation se poursuit.
À l’occasion, elle cherche aussi à résoudre, en sus des questions agricoles et énergétiques, le défi grandissant de l’approvisionnement en eau des grandes métropoles. Madras reçoit ainsi depuis peu l’eau de la Krishna, détournée sur plusieurs
centaines de kilomètres.
Dans un pays où la densité de population est forte, l’occupation de l’espace dense
et les fronts pionniers quasi inexistants, la croissance agricole ne peut dépendre
que de l’intensification des pratiques culturales : adoption de variétés à hauts
rendements et irrigation vont de pair. L’extension des surfaces irriguées est ainsi
spectaculaire. En 1952, les terres irriguées s’étendaient sur 21 millions d’hectares;
en 1996, elles avaient plus que doublé : 53,5 millions d’hectares. Mieux, les terres
irriguées plus d’une fois l’an, 2,2 millions d’hectares en 1952, occupaient
18 millions d’hectares en 1996. En comptant ces terres porteuses de plusieurs
cultures irriguées dans l’année, la part des surfaces sous irrigation double en
quarante-cinq ans : de 17,4% des surfaces cultivées en 1952, elle se hausse à
38,3% en 1996. À cette date, sur une surface nette irriguée de 53,5 millions d’hectares, les « canaux du gouvernement » de la terminologie administrative, c’est-à-dire les canaux des moyens et grands équipements, comptent pour 31% des
surfaces mises en eau. On observe donc à la fois une hausse des surfaces effectivement mises en eau à partir des barrages et une baisse de leur pourcentage par
rapport au total des terres irriguées. Ce contraste s’explique par la multiplication
rapide des puits individuels, dont l’impact est en hausse en termes aussi bien de
surface irriguée (près de 30 millions d’hectares en 1996) que de pourcentage :
55,6% des surfaces irriguées le sont par ce biais. À l’inverse, la part déclinante
des étangs d’irrigation marque le déclin des systèmes collectifs villageois traditionnels. Au total, la combinaison irrigation et variétés de riz et de blé à rendements améliorés entraîne un essor décisif de la production des grains alimentaires
(céréales et légumineuses), qui passe de 82 millions de tonnes en 1960 à
205 millions de tonnes en 2000
[1]. Nous le verrons, ces chiffres prêtent à débat,
puisque dans cet essor de la production céréalière, vitale pour la sécurité alimentaire de l’Inde, la part des grands barrages n’est pas prédominante. Elle n’en est
pas moins décisive, avec quelque 30% des surfaces irriguées.
Cette logique de la croissance fondée sur les grands barrages pourvoyeurs d’eau
d’irrigation est celle qui prévalut dans le cas de la Narmada, comme dans celui des
autres grands fleuves du Deccan (en revanche, le Gange et le Brahmapoutre sont
trop puissants pour être barrés, sauf le premier à Farakka, sur un bras du delta).
Nehru posa la première pierre du chantier de la Narmada en 1961. Quarante ans
plus tard, ce projet « pharaonique
[2] » est loin d’être achevé, et peut-être ne le sera-t-il jamais, du moins tel qu’il fut conçu au départ.
La Narmada coule sur 1312 km, pour l’essentiel dans l’État du Madhya Pradesh.
Sa vallée s’étend entre la longue ligne des monts Vindhya ( 800-900 mètres) au
nord et celle des monts Satpura ( 1200-1300 mètres) au sud, d’où descendent la
plupart des affluents. Son bassin de 97 410 km2 couvre toutefois vers le sud une
frange du Maharashtra ( 1 658 km2). À l’ouest, il couvre 9 894 km2 au Gujarat.
C’est dans cet État que s’étendent une large part des terres devant être irriguées, en
aval du dernier barrage, le Sardar Sarovar, construit, lui, au Gujarat. Le Rajasthan
devrait, au plus loin du fleuve, en être également un bénéficiaire mineur.
Les premières difficultés résultèrent des conflits d’intérêts entre États riverains, principalement le Madhya Pradesh et le Gujarat. Cas classique entre État
d’amont et État d’aval, le premier devant faire face au problème des terres submergées et de leur population à réhabiliter, le second bénéficiant de larges territoires
à irriguer
[3]. Le débat portait sur la hauteur des principaux barrages, et surtout sur
celui du Sardar Sarovar, que le Gujarat souhaitait le plus haut possible. L’affaire,
comme il est d’usage en Inde, fut portée devant un tribunal de circonstance, établi
sous l’arbitrage du gouvernement central, le Narmada Water Disputes Tribunal,
qui créa en 1980 l’Autorité de contrôle de la Narmada (NCA), chargée de mettre
en œuvre ses décisions. Au total, les vingt-neuf barrages majeurs construits au
Madhya Pradesh devraient irriguer quelque 15 000 km
2, le Sardar Sarovar à lui
seul devant irriguer 21000 km
2, pour l’essentiel au Gujarat comme on l’a dit. Sur
le plan énergétique, les plus gros barrages du Madhya Pradesh (et au premier chef
Narmada Sagar, Omkareshwar et Maheswar) devraient offrir une puissance
installée de 2 000 MW, le seul Sardar Sarovar ajoutant pour sa part 1 450 MW
[4].
Le Sardar Sarovar a cristallisé l’essentiel des conflits entre États. Sa hauteur
initialement prévue ( 138 m) fut amoindrie par une décision de la Cour suprême,
qui arrêta les travaux, en 1995, à une hauteur de 80,3 m. Décision suspendue par
la même Cour, qui autorisa en 1999 de hausser le barrage jusqu’à 88 m, avant
d’accepter 93 mètres. Ce même barrage a cristallisé l’attention du mouvement
« Sauvons la Narmada » (NBA), regroupant à compter de 1989 les opposants au
projet. Mais d’autres barrages sont l’objet des mêmes combats, en particulier celui
de Maheswar.
Les logiques et les modes de contestation
Le mode d’action du NBA est significatif. Il allie un travail de terrain auprès des
personnes affectées par les travaux ou devant l’être : les habitants des villages devant
être submergés ou les personnes déplacées par la construction des canaux. Il use de
méthodes non violentes de contestation empruntées à la tradition gandhienne :
dharnas (sit-in), grèves de la faim et manifestations pacifiques dans l’esprit du
sathyagraha, ce néologisme créé par Gandhi pour définir, lors du mouvement
anticolonial, l’action des « combattants de la vérité », les
satyagrahis. Mais, en
même temps, le NBA sait globaliser son combat. En 1987 et en 1989, Medha
Patkar est à Washington : elle rencontre des responsables de la Banque mondiale
et démonte devant eux le projet officiel. Elle est aussi entendue au Congrès. La
Banque mondiale, qui s’était engagée pour plus de 400 millions de dollars sur le
projet, crée une commission d’enquête, qui rend son rapport en 1992 : il est si
critique que les associations environnementalistes américaines mettent en œuvre
leurs
lobbies au Congrès, publient des encarts d’une page dans le
New York Times
et le
Washington Post. La Banque se retire du projet en 1993. Même stratégie au
Japon, qui avait ouvert un crédit de 200 millions de dollars, arrêté en 1990.
Internet est largement utilisé. Le site internet du NBA
[5], très bien fait, offre le
calendrier des actions conduites, multiplie les études, cite la presse et fait le lien
avec les mouvements antibarrages à travers le monde. Les militants de la cause,
indiens ou étrangers, laissent publier en accès libre leurs travaux ou les chapitres
qu’ils ont consacrés à la Narmada dans leurs livres. Ainsi en est-il de la journaliste Catherine Caufield, auteur d’un célèbre ouvrage dénonçant les responsables
de la Banque mondiale comme étant des « maîtres de l’illusion », incapables de
combattre la « pauvreté des nations
[6] », ou d’un des dirigeants de l’International
Rivers Network, le militant écologiste Patrick McCully, qui dénonce l’écologie
et la politique des grands barrages dans un ouvrage, célèbre lui aussi, intitulé
LesRivières condamnées au silence
[7].
A fortiori trouve-t-on dans cette vaste banque
de données, au sein d’une large bibliographie, les textes d’Arundhati Roy, en particulier celui qui figure dans le recueil traduit en français,
Le Coût de la vie, publié
par Gallimard en 1999.
L’affaire de la Narmada est aujourd’hui révélatrice d’une profonde transformation des mentalités. Le cas indien est particulièrement intéressant, car il illustre
un double mouvement. On observe, d’une part, la contestation d’une politique
nationale, protestation menée selon des pratiques et des cadres nationaux, tout en
s’ouvrant, efficacité et modernité obligent, vers les réseaux internationaux.
D’autre part, on voit l’intérêt porté à ces actions par des mouvements actifs en
Europe et aux États-Unis, vecteurs d’une critique générale du système mondial.
La jonction entre les deux mouvements s’opère sur le champ de la défense de l’environnement, la protection des sociétés autochtones, la critique de la technologie
lourde et celle du système financier de Bretton Woods.
Parce qu’il mène depuis une douzaine d’années un combat résolu, médiatisé et
internationalisé, le NBA indien, qui ne pouvait exister que dans une société
ouverte, est devenu le meilleur symbole de ces idées et de ces actions à l’échelle
des pays du Sud : les critiques occidentaux du système mondial y portent donc une
attention particulière, puisqu’il est l’emblème de mouvements à la fois autochtones et mondialisés. Dans le Mouvement contre les barrages de la Narmada, la
dialectique du global et du local s’articule parfaitement : les deux vecteurs de
la contestation y gagnent l’un et l’autre. On en trouve un autre exemple dans la
complémentarité entre le rapport de la Commission mondiale sur les barrages,
publié en 2000, et l’étude du cas indien mené, pour la même Commission, par cinq
auteurs du pays
[8].
Non que leur combat soit pour autant victorieux. Le recours du NBA devant
la Cour suprême à propos de la hauteur du Sardar Sarovar a ainsi été débouté le
18 octobre 2000. La construction peut donc se poursuivre. Défaite majeure pour
le mouvement, qui n’arrête pourtant pas le combat. Pour l’heure, la décision de la
Cour vaut force de loi, mais elle ne stoppe pas la bataille d’arguments.
La contestation menée par le NBA s’appuie sur divers types d’arguments explicites. Certains sont généralistes et contestent le bien-fondé des assertions elles-mêmes très générales des tenants des barrages dépeints de longue date comme
instruments majeurs de développement. Si tel était le cas, rétorque Arundhati Roy,
pourquoi encore tant de pauvreté dans les campagnes indiennes, et pourquoi tant
de ruraux privés d’eau potable ?Les partisans de l’autre camp, tel B. G. Verghese,
ont beau jeu de rétorquer que la situation serait pire si une active politique de l’eau
n’avait été mise en place
[9]. Ils soulignent, comme Y. K. Alagh, que les ressources
en eau seront probablement déficitaires de 10% à 25% par rapport aux besoins
entre 2020 et 2050 et que, en l’espèce, les études ayant accompagné la conception
du Sardar Sarovar, pour s’en tenir au barrage le plus emblématique, ont été
conduites avec une précision sans équivalent jusque-là, en matière tant d’ajustement des équipements que de prévisions et de modalité de réhabilitation des
personnes déplacées
[10].
Nous nous trouvons donc en partie devant une querelle d’experts. À les lire,
on pense à ce responsable de la Banque mondiale évoqué par McCully, qui après
avoir eu en main les dossiers des deux camps avait l’impression d’avoir affaire à
deux projets différents. Je m’en tiendrai ici au seul Sardar Sarovar, l’ouvrage le
mieux documenté. La compagnie publique mise sur pied par le gouvernement du
Gujarat pour construire le barrage, la Sardar Sarovar Narmada Nigam Ltd,
formule l’argumentaire officiel. La SSNN assure que le barrage, achevé à la
hauteur voulue, permettra d’irriguer 1,8 million d’hectares au Gujarat et 75000 au
Rajasthan; qu’il apportera de l’eau potable à 8 215 villages et 136 villes du
Gujarat et à 131 villages du Rajasthan; et que sa production d’électricité, d’un
potentiel de 1 450 MW comme déjà noté, bénéficiera principalement au Madhya
Pradesh ( 57%) et au Maharashtra ( 27%), et secondairement au Gujarat ( 16%)
[11].
Dans l’autre camp, les critiques du projet portent sur trois points majeurs :
- les prévisions des concepteurs seraient fausses, en matière tant d’irrigation
(la quantité d’eau disponible serait de 23% moins abondante que prévu), d’eau
potable ( 80% de l’eau potable irait aux citadins, et du reste les projets de distribution ne sont pas finalisés), d’énergie (la capacité effective serait moins d’un
tiers de celle annoncée) que de coût, très largement dépassé
[12];
- le NBA accuse les autorités de parfaite inefficacité quant à la réhabilitation
des personnes déplacées. La Narmada Control Authority estime à 40 700 le
nombre de familles affectées par la mise en eau du Sardar Sarovar, dont 10000
auraient été réinstallées. Les opposants contestent à la fois ces chiffres et dénoncent non sans raison la faiblesse des opérations de réhabilitation;
- la rentabilité du projet serait loin d’être assurée.
On sort difficilement de ces batailles de chiffres, chaque camp accusant l’autre
d’incompétence ou d’arrière-pensées. Ces chiffres des deux bords ne disent cependant pas toute l’affaire : ils sont mis au service de représentations antagonistes
relevant d’une confrontation idéologique qu’il importe maintenant d’éclairer.
Le choc idéologique : développement et société
L’Inde compte de multiples mouvements écologiques militants, actifs sur le
terrain, et souvent confortés par les travaux d’une
intelligentsia soucieuse de
renforcer le lien entre la critique de l’économie politique mise en œuvre par l’État et
la double défense de l’environnement et des populations défavorisées. À l’inverse,
l’éventail politique indien, pourtant si riche, n’est pas investi. La seule Chambre
du peuple, élue au suffrage universel à l’échelle du pays, compte une quarantaine
de partis, mais pas un seul parti vert. Du reste, les grands adversaires se rejoignent : le Parti du Congrès, longtemps dominant, et son adversaire majeur, le
Bharatiya Janata Party (BJP), nationaliste, qui gouverne l’Inde depuis 1998 (et qui
est en position de force au Gujarat), sont tous deux favorables au principe des
barrages. Le fait vaut d’être noté, car le BJP, si prompt à critiquer le paradigme
nehruvien, ne suit pas ceux qui dénoncent sa politique de l’eau et des grands
travaux. Que l’homme fort du parti, le ministre de l’Intérieur L. K. Advani, soit un
élu du Gujarat, comme l’était le bras droit de Nehru, lui aussi ministre de l’Intérieur,
le Sardar Patel
[13], n’explique pas tout. Ce non-investissement du champ politique
par les défenseurs de l’environnement, dans un pays aussi politisé que l’Inde,
mériterait analyse : est-ce parce que les objectifs seraient impopulaires (on l’a vu
en 2000 quand la municipalité de Delhi a voulu expulser les ateliers polluants de la
ville)?Reste que le débat se déroule sur le double champ de l’expertise et du verbe.
Le camp antibarrages, riche de très nombreux textes, diffuse une idéologie
qu’on peut résumer comme suit.
Certaines prises de position traduisent une vision romantique, voire rousseauiste, de la nature et des populations tribales. L’INTACH (Indian National Trust
for Art and Culture Heritage) est une fondation importante, dédiée à la préservation du patrimoine culturel indien. Une étude publiée par ses soins contre le Sardar
Sarovar ne manque pas de célébrer avec lyrisme l’harmonie que génèrent les
rivières, dont les vallées alluviales portent les « racines mêmes de la culture
humaine » et sont les « symboles de l’autorégénération, de l’autopurification, et des
cycles de la matière et de l’énergie porteurs de vie ». Mais c’est pour mieux
dénoncer les « donjons de béton » qui conduisent au « meurtre des rivières pour un
profit à court terme ». L’amalgame englobe dans une même dénonciation « l’irrigation, les biotechnologies, les produits chimiques toxiques et les manipulations du
marché ». Le procès s’étend donc aux projets modernes de développement : « Les
coûts véritables à long terme sont masqués, ou ignorés, voire délibérément
supprimés. » Les bénéfices annoncés ont un revers : celui de l’« injustice intrinsèque de ce modèle de développement envers les faibles, les pauvres, les marginalisés, les mal-équipés, les microcultures, les vieux, les femmes ». Couvrir la
Narmada de barrages devient un « nouveau symptôme d’une maladie collective de
l’esprit humain ». En entraînant le départ de 170 000 familles (estimation officieuse, la Narmada Control Authority estime, on l’a dit, le nombre de familles
affectées à 40700), le projet d’équipement de l’ensemble du fleuve ne conduirait
à rien d’autre qu’au « génocide », au « pogrom planifié du peuple de la Narmada
[14] ».
Moins verbeux, d’autres critiques soulignent qu’en Inde les plus défavorisés
sont les premières victimes des déplacements imposés dans les terres submergées :
« Près de 62% de la population affectée consistent en tribaux ou en membres des
castes répertoriées (“intouchables”): une très forte disproportion, puisque ces
populations ne comptent que pour 24,5% de la population indienne. » Et de souligner que les tribaux, communautés vivant à l’écart du système paysan dominant,
constituent 47% de la population affectée, mais seulement 8,5% de la population
indienne
[15]. La Narmada illustre parfaitement ce constat général.
Sans heureusement toujours tomber dans les excès d’un culte humaniste de
la nature qui interdirait tout aménagement de quelque ampleur, l’affaire de la
Narmada expose en pleine lumière la remise en cause de la philosophie du
développement. Pour Shiv Visvanathan, l’arrêt de la Cour suprême permettant de
poursuivre la construction du Sardar Sarovar ne fait qu’exprimer un discours
rationnel, étatiste, qui ne souhaite pas entendre les voix protestataires. Visvanathan
use de l’image de la
trimurti, la triade des grandes divinités hindoues (Brahma,
Vishnou, Shiva), pour qualifier la philosophie dominante à l’œuvre, celle d’une
nouvelle
trimurti des trois « D » :
dams (barrages),
democracy,
development. De
fait, le débat sur la Narmada, lutte de pouvoirs et de contre-pouvoirs pour un
territoire en pleine transformation, en aval comme en amont des barrages, illustre
un mouvement d’idées qui se développe, et dont les tribaux habitant les villages
condamnés deviennent les figures symboliques, dans une formulation qui les
dépasse. Dans la critique radicale des barrages, derrière les querelles d’experts et
les batailles de chiffres, derrière le véritable problème de la compensation des
déplacés et de l’identification des vrais bénéficiaires – les citadins pourvus d’eau
ou les paysanneries aisées de l’aval – se déploie sur un champ géographique ce
qu’il faut bien appeler la critique postmoderne de l’État dominateur, de l’État
aménageur, bousculant les petites communautés autochtones au nom du principe
de la planification centralisée et des intérêts de la majorité dominante. Ce n’est pas
par hasard qu’on trouve le nom d’Ashis Nandi, grand pourfendeur de la modernité, parmi les signataires d’un manifeste appelant à « décentraliser la gestion de
l’eau » et à la « dénationaliser ». On y retrouve, comme dans d’autres textes
de Nandi, une des figures de proue des intellectuels indiens, la dénonciation de
l’usage incontrôlé de la science, la condamnation des dérives de la technologie
moderne et celle du « capital global
[16] ». Ce n’est pas plus surprenant de voir en
Arundhati Roy une essayiste qui dénonce avec la même force les grands barrages
et les essais nucléaires.
À chacun sa vérité ? Représentations locales, représentations globales
L’exemple indien montre en définitive que le problème des grands barrages,
qui soulève de véritables interrogations sur leurs effets pervers et leurs conséquences sociales, ne peut se cantonner à la seule question de la maîtrise de l’eau.
L’équipement de la Narmada va se poursuivre, mais à pas comptés. Au-delà des
excès d’une théologie de l’environnement et des petites communautés autochtones se pose une série de questions plus larges : celle du contrôle des décideurs,
celle du dialogue entre la puissance étatique et la population affectée, celle des
études d’impact trop négligées jusqu’alors, établissant non seulement les coûts
financiers mais aussi les conséquences sociales des grands projets, et identifiant
précisément qui gagne et qui perd, dans une compétition souvent inégale entre
groupes aux intérêts divergents. Le développement bénéfique pour tous est aujourd’hui dénoncé comme un mythe, construit et manipulé par les dominants et l’appareil d’État. Il ne faudrait toutefois pas jeter le bébé avec l’eau du bain, et il
conviendrait, dans les pays nantis, d’évaluer la portée des critiques qu’on voit
aujourd’hui lancées non seulement contre les grands barrages, mais aussi, si
étrange que cela puisse paraître, contre la pratique même de la riziculture irriguée
rendue responsable d’une « augmentation sensible de l’effet de serre », chiffres
incertains à l’appui
[17].
Le débat n’est pas clos, et il dépasse clairement les frontières de l’Inde. II revêt
d’ailleurs en cela une dimension géopolitique plus vaste que celle des conflits
territoriaux locaux. Y. K. Alagh y fait allusion en un sens, en mesurant l’ambiguïté
de la globalisation de certaines protestations, quand il dénonce les amalgames qui
feraient de Nehru un oppresseur à la mode des conservateurs américains du
Middle West, et quand il appelle à ne pas laisser la Narmada devenir un élément
des « dérives de la politique des Verts dans les pays riches
[18] ». Reste un point sur
lequel tous les protagonistes sont d’accord : multiplier les études pré- et post-projets. Mais il serait naïf de penser que cela suffise à définir
une vérité d’expert.
À chacun sa vérité ?Ce constat, en matière d’évaluation des politiques de développement, illustre à sa façon l’une des facettes de la grande transition dans laquelle
l’Inde est aujourd’hui engagée.
[*]
Directeur de recherche CNRS.
[1]
Tous ces chiffres sont extraits du
Statistical Outline of India 2000-2001, Mumbai, 2000.
[2]
Le terme, laudateur au départ, tend à devenir accusateur aujourd’hui. Je l’emploie pour
ma part sans connotation.
[3]
Pour une vision d’ensemble des conflits liés à l’eau en Asie du Sud, renvoyons à l’étude
systématique d’Alain LAMBALLE, « L’eau, source de conflits en Asie du Sud »,
Guerres mondiales
et conflits contemporains, n° 195,2000, p. 115-167. L’auteur y traite aussi bien des tensions
interétatiques (Indus entre Inde et Pakistan, barrage de Farakka entre Inde et Bangladesh, etc.)
que des compétitions internes aux pays considérés (sur la Narmada, voir p. 146-148).
[4]
Chiffres avancés par la Narmada Control Authority sur son site <http ://nca.nic.in>.
[5]
<http :// www. narmada. org>
[6]
CAUFIELD C.,
Masters of Illusion. The World Bank and the Poverty of Nations, Henry
Holt, New York, 1996.
[7]
MC CULLY P.,
Silenced Rivers. The Ecology and Politics of Large Dams, Zed Books,
Londres, 1996.
[8]
RANGACHARI R., SENGUPTA N., IYER R. R., BANERJI P. et SINGH S.,
Large Dams : India’s
Experience. A WCD Case Study Prepared as an Input to the World Commission on Dams,
Le Cap, 2000.
[9]
VERGHESE a répondu au pamphlet d’Arundhati ROY, « A Greater Common Good », paru
dans le magazine indien
Outlook, en la félicitant pour son style, mais en l’accusant de déformer
les faits au nom de ce qu’autorise la « licence poétique » (« A Poetic Licence »,
Outlook, 5 juillet
1999). Il affirme que les bénéfices du projet du Sardar Sarovar ne pourront être évalués qu’avec
l’achèvement de sa construction. Roy répond à Verghese une semaine plus tard, dans le même
magazine, en reprenant point par point son argumentaire. Verghese est un expert reconnu de la
question de l’eau, qui a publié entre autres une étude intitulée
Les Eaux de l’espoir (
Waters of
Hope. From Vision to Reality in Himalaya-Ganga Development Cooperation, Oxford & IBH,
New Delhi, 1999). Le débat Roy-Verghese se trouve sur le site Internet du NBA.
[10]
Communication de l’ancien ministre de l’Énergie devant la Société de géopolitique,
Paris, 28 juin 2001. Voir aussi ALAGH Y. K., « Lessons from Sardar Sarovar »,
The Hindustan
Times, 19 mai 1999.
[11]
Voir le gros dossier disponible sur le site Internet de la compagnie,
<http :// www. sardar
sarovardam.com>.
[12]
« Sardar Sarovar Project : Claims and Reality »,
<www. narmada. org/ sardar-sarovar/
claims.html>.
[13]
C’est en l’honneur de Patel que le grand barrage d’aval de la Narmada s’appelle le lac
du Sardar : Sardar Sarovar (Sardar est un titre de notable).
[14]
Citations extraites de SANTHI S.,
Sardar Sarovar Project. The Issue of Developing River
Narmada, INTACH Series, Current Environmental Issues, I, New Delhi. Disponible sur
<www. narmada. org/ sardar-sarovar/ intach. html>.
[15]
« South Asian Network on Dams, Rivers and People »,
Press Release, 20 septembre 2000.
[16]
IMTIAZ A., AJAYA D. et ASHIS N.,
Water, Power and People. A South Asian Manifesto
on the Politics and Knowledge of Water, Fellowship in South Asian Alternatives, Regional
Centre for Strategic Studies, Colombo, 1997.
[17]
Exemple : LENOIR Y., « Petites rigoles, grands cyclones ?»,
Le Monde, 30 novembre
1999, où l’auteur n’hésite pas à rendre les rizières responsables des cyclones ayant affecté
l’Orissa, sur la côte indienne du golfe du Bengale !
[18]
ALAGH Y. K., art. cité, 19 mai 1999.