2001
Hérodote
Hérodote a lu
Alain MAHÉ, Histoire de la Grande
Kabylie, XIXe-XXe siècle. Anthropologie historique du lien social dans les communautés
villageoises, Éditions Bouchène, Paris, 2001,
650 pages.
Un aussi gros volume, tout récemment
publié, sur un sujet qui attire l’attention
d’autant plus qu’il est parfois au cœur de
l’actualité, ne peut passer inaperçu. On ne
peut que saluer le courage de l’éditeur qui
a eu l’audace de le publier. Une histoire de
la Kabylie : enfin ! Depuis Le Djurdjura à
travers l’histoire (Bringau, Alger, 1925) de
Si Saïd Boulifa, c’est-à-dire depuis trois
quarts de siècle, les amateurs étaient restés
sur leur faim : aucune synthèse spécifique
de l’histoire de la Kabylie n’avait été publiée.
Seuls pourvoyaient à l’appétit d’histoire de
la Kabylie des parties d’ouvrages consacrés
à l’ensemble de l’Algérie, certes consistants
et solides (comme la « bible » d’Ageron,
Les Algériens musulmans et la France,
PUF, Paris, 1968; et Histoire de l’Algérie
contemporaine, PUF, Paris, 1977 et 1979),
ou des chroniques locales (telles des publications du Fichier de documentation berbère).
Et ce volume est copieux, un « pavé » ! Pas
moins de 650 pages en petits caractères,
réparties en deux « livres » et pas moins de
dix chapitres.
Le propos en est alléchant tel qu’il est
présenté dans l’introduction : s’intéresser
aux « institutions politiques locales » qui
auraient pu être à même de « constituer
des points d’ancrage à la construction du
système démocratique... », à savoir « l’assemblée (jemaâ) » (p. 7). Aujourd’hui que l’on
voit foisonner les « comités de villages » et
autres « coordinations », notre appétit devient
gourmandise. L’auteur montre bien, en effet,
à travers son analyse du Mouvement culturel
berbère (chapitre 9), comment les jeunes
générations ont été amenées à relayer les
anciennes et à prendre les rênes de ces
assemblées villageoises, il décrit la soif
d’organisation, l’appétit culturel et politique
de la jeunesse actuelle qui a conduit aux
présentes révoltes... que l’auteur a ignorées
puisque son livre a été publié en février,
juste avant qu’elles ne commencent. Ce
sont pourtant là les meilleurs pages, lorsque
Alain Mahé prend place parmi les jeunes
Kabyles pour nous faire partager et
comprendre leurs aspirations, leurs actions,
leur volonté politique.
L’ensemble du volume est donc une
somme qui retrace les différentes étapes de
l’histoire de la Grande Kabylie dès le début
du siècle qui devait être celui de la conquête
française (XIXe). L’auteur s’y efforce à une
précision d’historien, tout à son honneur,
mais avec un souci d’objectivité distanciée
qui ne réussit pas à faire pénétrer le lecteur
dans la vie kabyle, ce que l’on attendrait
d’un « anthropologue », puisqu’il se veut
aussi tel. Le sous-titre du livre, pourtant,
aurait dû donner l’alerte : « Anthropologie
historique du lien social dans les communautés villageoises. » Ce souci d’objectivation de l’auteur est tel qu’il le conduit à
privilégier ce qu’il désigne comme une
« épure à quatre niveaux », qui formerait le
« système social villageois », où il distingue
en premier lieu un « système vindicatoire »
dans lequel s’affrontent les groupes lignagers (à savoir l’honneur fondé sur la
parenté), puis l’« esprit municipal » des
assemblées villageoises – ce qui constitue,
de beaucoup et dans une heureuse formulation, le « niveau » le plus intéressant –,
enfin, les deux « niveaux » restants sont
désignés respectivement comme l’« identité
musulmane » et le « magico-religieux »,
qu’il n’était peut-être pas utile de différencier aussi nettement, car il est discutable
que cela rende compte de la réalité comme
des représentations kabyles. Que ces différents aspects de la réalité de la vie villageoise puissent être ainsi distingués n’est
guère contestable, mais pourquoi ne pas y
voir plus simplement un système de valeurs
de différents ordres : l’honneur de chaque
lignage, les valeurs et pratiques sacrées, en
sus de cet « esprit municipal » bien nommé,
qui constitue l’instance politique ?
Cet essai de systématisation prive,
hélas ! le livre d’une dimension humaine
qu’on s’attendrait à rencontrer de la part
d’un anthropologue. L’exposé offre souvent
la froideur d’un administrateur (A. M. a sans
doute été influencé par les archives coloniales) qui s’efforce de rendre compte d’une
observation demeurée à distance prudente.
On n’assiste pas à une seule réunion de cette
assemblée de village dont il est si souvent
question. De sorte qu’on ne comprend pas
quelles représentations les Kabyles eux-mêmes ont de leurs institutions, et l’on ne
peut pressentir ce qu’ils vont en faire, par
exemple dans l’actualité présente. Tout se
passe comme si l’auteur s’était trouvé si
empêtré dans son désir de construction d’un
modèle qu’il en avait oublié de prendre en
compte les Kabyles eux-mêmes. À la fin de
l’ouvrage (p. 493), il est enfin question des
« cinq villages où nous avons enquêté » ! On
aurait aimé savoir quels étaient ces villages
en question, connaître les sources de cette
enquête, ce qui aurait permis de juger au
moins de leur représentativité.
De même, il est regrettable que des
enquêtes n’aient pas été conduites par
exemple sur la terminologie kabyle désignant les instances décrites, ce qui a conduit
à bien des erreurs (confusion entre « assemblée » et « lieu de sa réunion », désignation
des quartiers, hameaux et groupements de
villages). Ce paraît être erreurs de néophyte,
auxquelles il aurait pu remédier... Car il y
a bien des maladresses, et des procès injustement faits, à Mouloud Mammeri par
exemple, à propos de son usage du terme
de tamusni’, la « science », le « savoir »,
qu’A. M. critique pour son « peu de sérieux »,
et croit corriger, alors même qu’il commet
une grossière erreur, en ajoutant à la
« racine » sn la désinence de la première
personne (sngh), ce qui reviendrait, en français, à dire, pour l’infinitif savoir, « je sais »
(p. 118)!
Dommage qu’une telle accumulation de
travail et d’élaboration n’ait pu être présentée
dans une forme plus élaguée afin de pouvoir
être utile à de plus nombreux lecteurs, que son
excès de complication risque de dissuader.
Quoi qu’il en soit, ce livre restera incontournable pour de nombreux lecteurs assoiffés
d’histoire kabyle. Il faut saluer l’effort courageux d’un éditeur algérien replié à Paris, qui
a su prendre le risque et assumé la publication d’un si gros ouvrage.
Camille Lacoste-Dujardin