2002
Hérodote
Le Cachemire : une géopolitique himalayenne
Jean-Luc Racine
[*]
Dans ce numéro d’
Hérodote consacré au milieu montagnard, on voudrait aborder sous cet angle spécifique l’inextricable question du Cachemire. Aux textes,
court ou long, récemment publiés
[1], on n’empruntera que ce qu’il convient pour
rappeler les origines, les développements et l’actuelle situation d’un problème
insoluble depuis 1947, aiguisé depuis l’insurrection anti-indienne commencée en
1989 et affecté par l’après-11 septembre.
Porter une attention particulière au milieu montagnard, dans ses dimensions
physiques et humaines, n’est pas sacrifier à un déterminisme géographique simpliste : c’est traiter d’une évidence – la réalité du milieu himalayen – sans s’arrêter
à l’illusion qui ferait de l’irrédentisme cachemiri un simple particularisme montagnard. Du reste, le critère majeur avancé par tous les acteurs, qu’ils soient
Cachemiris, Indiens ou Pakistanais, pour définir l’enjeu du problème n’est pas
physique, il est culturel, politique et religieux.
Reste que ce problème essentiellement politique s’inscrit dans un contexte spécifique, que la montagne marque de son sceau à de multiples échelles. Celle, quasi
continentale, du nœud montagnard où se touchent l’Himalaya, l’Hindou Kouch, le
Pamir, les monts Kunlun, c’est-à-dire l’horizon où les puissances se positionnent
au contact du monde indo-pakistanais, de l’Afghanistan, de l’Asie centrale et de la
Chine. Celle aussi des configurations cachemiries proprement dites : la vallée de
Srinagar, les chaînes himalayennes, les plateaux transhimalayens tenus par la
Chine, les axes de pénétration, les glaciers. Autant d’éléments qui définissent des
types différents de contentieux ou de conflits : désaccord frontalier sino-indien,
guerre de position indo-pakistanaise dans les glaces du Siachen, et surtout guerres
ouvertes entre Inde et Pakistan, qui se partagent l’essentiel du Cachemire; insurrection séparatiste, et guerre masquée conduite, au fil de la dernière décennie, par
des groupes islamistes radicaux usant d’un terrain propice à l’infiltration et à la
guérilla pour que quelques milliers d’hommes tiennent face à une lourde armée.
Le nœud montagnard cachemiri dans son contexte régional
« Cachemire » est un terme ambigu, et cette ambiguïté illustre une part du problème. Le vocable peut définir, comme nous le ferons ici, l’ensemble des terres
que contrôla son dernier souverain, le maharadjah Hari Singh, qui décida de rallier
son État à l’Inde en 1947. Les cartes indiennes intègrent à son royaume, et donc à
l’Inde d’aujourd’hui, les confins transhimalayens quasi désertiques menant vers le
Sinkiang et le Tibet, et contrôlés par la Chine. Pour le reste, franchement himalayen, le partage entre Inde et Pakistan, opéré en 1949 au terme de leur premier
conflit, porte sur des terres diverses par leurs langues et leurs religions, mais où
domine l’islam et que bordent au sud-ouest le Jammu hindou, et à l’est le Ladakh
bouddhiste. Si le cœur du Cachemire est bien la vallée de Srinagar, où fleurit la
langue cachemirie, on ne saurait pour autant réduire le Cachemire à son noyau
historique et culturel. Mais la diversité des éléments qui le constituent dépasse la
seule dualité mise en avant par le terme politico-administratif de « JammuetCachemire », usité aussi bien en Inde qu’au Pakistan. Cette diversité linguistique
et religieuse n’est pas sans influence sur les diverses hypothèses de compromis et
de partage qui se sont fait jour depuis 1948.
À voir les choses de haut (carte 1), le nœud montagnard cachemiri, où Himalaya
et Hindou Kouch se rejoignent dans l’immédiate proximité du Pamir et des monts
Kunlun, apparaît comme un point chaud cerné de zones de tensions actives ou
dormantes : Afghanistan au premier chef, mais aussi Tadjikistan, base arrière de
feu le commandant Massoud, Sinkiang chinois, où le mécontentement des musulmans ouigours pourrait se durcir, Tibet bouddhiste, auquel le Ladakh est apparenté, et bien sûr le récurrent conflit indo-pakistanais dont le Cachemire est une
cause essentielle ( la cause du conflit, répète Islamabad) et le terrain d’affrontement privilégié. À voir les choses de plus haut encore (carte 2), dans son contexte
asiatique, le Cachemire se trouve au centre du triangle nucléaire de l’Asie : il est le
seul point de contact territorial entre Inde, Chine et Pakistan, dans une zone où se
joua, voici un bon siècle, le grand jeu entre Britanniques et Russes. C’est parce
que Londres ne souhaitait pas s’investir trop coûteusement au Cachemire, en en
faisant un territoire sous contrôle direct de la Couronne, que les Britanniques
choisirent au XIXe siècle d’appuyer le radjah hindou Gulab Singh dans son expansion montagnarde. Londres accepta de même que sa dynastie, fidèle lors de la
révolte des cipayes, étende formellement son contrôle sur Gilgit et le Hunza, à
l’extrême nord, quand il apparut que les petits potentats locaux recevaient la visite
d’agents russes.
CARTE 2
LE CACHEMIRE DANS SON CONTEXTE ASIATIQUE
Au temps de la guerre froide, puis du divorce sino-soviétique, le Cachemire
devint le point de croisement des axes opposés : Moscou-New Delhi d’une part,
Washington-Islamabad-Pékin de l’autre. Facilitée par les Pakistanais, l’ouverture
des relations sino-américaines en 1974 fut suivie de près par le réaménagement,
en 1978, d’un axe de communication stratégique entre le Pakistan et la Chine, via
les territoires du Nord sous contrôle pakistanais : la route du Karakorum, une des
vieilles pistes de la Route de la soie se faufilant, à partir de Gilgit, dans la haute
vallée du Hunza, pour rejoindre le col de Khunjerah qui, à 4 700 m, ouvre le
Pakistan vers le Sinkiang et l’immense Chine. Pour garder ses options ouvertes,
sans pour autant entretenir avec la Chine de semblables relations transhimalayennes, New Delhi entend bien garder le contrôle de l’autre col stratégique,
celui du Karakorum ( 5575 m), beaucoup moins bien desservi à partir de Leh, la
capitale du Ladakh, et coincé entre les avancées chinoises en Aksai Chin et les
revendications pakistanaises sur le Siachen, nous y reviendrons (cartes 5 et 10).
Dans l’après-guerre froide, quand l’échec soviétique en Afghanistan, l’effondrement de l’URSS et l’indépendance des républiques d’Asie centrale redessinent
le jeu régional, Washington avance ses cartes pour faciliter le projet de la compagnie Unocal de gazoduc reliant les gisements turkmènes au Pakistan et à l’océan
Indien, via l’Afghanistan : les taliban, juge au départ l’administration américaine,
pourraient être fréquentables s’ils apportaient la stabilité dont les investisseurs ont
besoin. Le Cachemire reste en marge de cette opération, mais subira les contre-coups de la talibanisation de l’Afghanistan, favorisée par Islamabad. Les choses
changent après le 11 septembre 2001. La guerre contre le terrorisme amène des
unités américaines en Afghanistan, certes, mais aussi, en plus petit nombre, au
Kirghizstan et au Pakistan. On parle un an plus tard d’éventuelles négociations
avec Islamabad pour poster quelques hommes dans le Cachemire pakistanais, au
Baltistan (peut-être à Skardu), afin d’aider à la surveillance de la ligne de contrôle
séparant Cachemire indien et Cachemire pakistanais, et des éléments radicaux
islamistes qui entendent toujours la violer pour opérer côté indien. Cela en sus des
équipements électroniques sophistiqués qu’États-Unis et Israël doivent vendre à
New Delhi dans le même but affiché. Si tel était le cas, Washington tisserait ainsi,
fût-ce sur le mode mineur, une ligne d’observateurs prenant en écharpe la ceinture
de hautes montagnes couvrant le flanc sud-ouest de la Chine : les agents américains
mis à la disposition du Népal en 2002 pour contrer la puissante guérilla maoïste
secouant le royaume himalayen en constitueraient un autre maillon.
New Delhi, abandonnant son traditionnel antiaméricanisme sous la présidence
Clinton, et se rapprochant plus encore des États-Unis sous la présidence Bush,
accepte ces avancées, qu’elle aurait autrefois dénoncées. Mais l’Inde joue aussi,
bien entendu, son propre jeu stratégique au Cachemire. Si l’État du JammuetCachemire représente pour New Delhi beaucoup plus qu’un enjeu purement stratégique – on le dit illustrer au premier chef une conception essentielle de la nation
pluraliste –, la présence indienne sur le flanc chinois n’est pas négligeable. Tenir
le Cachemire ou même, de facto, une moitié du Cachemire, c’est plus encore pour
New Delhi tenir l’une des clés de l’économie pakistanaise, en contrôlant le vecteur décisif de l’agriculture : l’irrigation. Le Cachemire est un gigantesque château
d’eau. Si le potentiel hydroélectrique est à peine utilisé, le contrôle du haut Indus,
de la Jhelum et de la Chenab assure à l’Inde la maîtrise des fleuves qui, avec la
Ravi et la Beas, dont l’amont est également sous contrôle indien, assurent la prospérité du Pendjab pakistanais, grenier céréalier du pays, et permettent la culture
irriguée du coton, source de devises essentielle pour le Pakistan. C’est dans ce
sens que les dirigeants d’Islamabad ont plusieurs fois défini le Cachemire comme
la « veine jugulaire du Pakistan ». Certes, le traité régulant le partage des eaux du
bassin de l’Indus, signé en 1960 entre les deux voisins sous l’égide de la Banque
mondiale, n’a jamais été remis en cause, même en temps de guerre, mais des
menaces à cet égard ont été proférées de temps à autre, y compris lors de la
sérieuse tension de mai-juin 2002.
Si élevé soit-il, l’Himalaya n’a jamais été une barrière hermétique, et le Cachemire s’est trouvé être, au fil de l’Histoire, un carrefour culturel à la mesure de sa
position géographique. Il entre vraiment dans l’histoire des idées quand, à partir
de l’Inde où règne alors l’empereur Ashoka, le bouddhisme s’y diffuse au
IIIe siècle avant J.-C., sur un fonds de cultes prévédiques. La conversion des envahisseurs kushan venus de Chine vaut au Cachemire d’accueillir, en 100 après J.-C.,
un des grands conciles bouddhistes : la dynastie kushan brille alors sous le règne
de Kaniksha. Le bouddhisme d’aujourd’hui est d’une nature différente, beaucoup
plus influencé par ses formes tibétaines. Après la fin de l’apogée bouddhiste, un
hindouisme rénové s’implante et inscrit le Cachemire dans les hauts lieux de la
philosophie indienne : le shivaïsme cachemiri est une étape d’importance dans
l’élaboration de la pensée hindoue. La caste brahmane des pandits (à laquelle se
rattachait la famille Nehru), établie dans la vallée de Srinagar, témoigne de cette
permanence de l’hindouisme au cœur même du Cachemire, bien après l’arrivée de
l’islam. Un islam pacifique, venu de Perse et d’Asie centrale, islam largement
soufi, où la figure du saint patron du Cachemire, Sheikh Nuruddin, est encore
révérée aujourd’hui. Ce développement d’un islam ouvert, ne reniant pas certaines
influences bouddhistes et hindoues, a donné corps au concept de la kashmiriyat,
la « cachemirité », largement en phase avec la thèse indienne nationaliste de la
pluralité.
L’histoire du Cachemire connut cependant bien des heures sombres, quand
pesèrent des tutelles extérieures : celle des Moghols, commençant en 1586, vaut
au Cachemire, par la grâce de l’empereur Jehangir, le créateur des jardins de
Shalimar, près de Srinagar, l’image de paradis sur terre. Mais sous Aurangzeb
commence l’ère des persécutions contre les brahmanes et les chiites. Le règne des
Afghans, instauré par Ahmed Shah Durrani en 1753, est plus sombre encore.
Celui des sikhs, au début du XIXe siècle, laisse un souvenir contrasté et ouvre la
voie à l’un des alliés hindous de l’empereur sikh Ranjit Singh, le rajput dogra
Gulab Singh, bientôt radjah du Jammu, qui multiplie les conquêtes : Poonch,
Ladakh et Baltistan, entre 1828 et 1840, avant d’acheter en 1846 la vallée de
Srinagar aux Britanniques. Une dynastie hindoue, venue des marges du Cachemire,
gouvernera ainsi jusqu’en 1947 un royaume à très large majorité musulmane. Le
bastion montagnard, au total, a donc attiré bien des convoitises. En résulte une diversité linguistique et religieuse qui doit être replacée dans son contexte géographique.
À l’extrémité occidentale de l’Himalaya, le Cachemire historique, tel que
défini par son dernier souverain, le maharajdah Hari Singh, et tel que revendiqué
par l’Inde à laquelle Hari Singh décida en septembre 1947 d’accéder, dessine un
territoire de quelque 220 000 km2, presque entièrement montagnard. Seul un très
mince liséré, au sud-ouest, appartient aux marges des plaines de l’Indus. Là se
trouvent la ville de Jammu et la région du même nom, qui donnent au Cachemire
son nom administratif exact, en Inde comme au Pakistan : le Jammu-et-Cachemire.
Le Jammu, c’est la région des Dogra, l’ethnie dont est issue la famille royale, héritière de Gulab Singh. Vu sous cet angle, le Cachemire offre l’exemple de terres
montagnardes conquises par une dynastie du piémont. Mais ce n’est là qu’un côté
des choses. L’autre dimension est religieuse : une dynastie hindoue, avec la bénédiction britannique, impose son pouvoir sur des terres en majorité musulmanes et
sur une large étendue, quoique peu peuplée, bouddhiste (carte 3). Encore l’islam
cachemiri est-il divers : les sunnites dominent, mais les chiites sont nombreux
dans les territoires du Nord. Ils ont fait une percée vers le sud, côté indien, et
dominent aujourd’hui dans le très vaste district du Ladakh, la région stratégique
de Kargil.
La distribution ethnolinguistique ajoute ses paramètres, qui compliquent
le puzzle par ses chevauchements (carte 4). Les langues issues des plaines
indo-gangétiques, le panjabi fort présent dans l’Azad Cachemire pakistanais, le
dogri du Jammu, le gojri des pasteurs nomades Gujjar, montent à l’assaut des premières chaînes que sont les monts Siwalik, qui culminent à 1 300 m. Beaucoup
plus haute, la chaîne du Pir Panjal, qui dépasse 4700 m, sépare ce groupe linguistique, développé dans l’essentiel du sous-continent indien, d’un autre groupe, dont
le cachemiri est le fleuron régional, avec pour berceau la vallée du Cachemire. Là
commence le monde des langues dardiques, qui s’étend au nord, autour de Gilgit,
en divers dialectes dont le shina, avant de se déployer dans les hauteurs du nord du
Pakistan, et de là jusqu’en Afghanistan. Au-delà de la vallée de Srinagar, que
domine le Grand Himalaya ( 8126 m au Nanga Parbat, côté pakistanais), commence
le monde des langues indo-tibétaines, qui inclut Ladakh et Baltistan, dans un
milieu pour partie bouddhiste, côté sud-est, pour partie musulman, côté nord-est.
Enfin, dans les vallées des territoires pakistanais du Nord menant vers la Chine
règne une langue mystérieuse, le burushaksi, non classée dans les grandes familles
linguistiques qui convergent vers cette ligne de contact himalayenne. Faibles dans
le Cachemire indien, où la loi interdit aux allogènes d’y acheter de la terre, les
migrations ont en revanche notablement marqué le Cachemire pakistanais, tant
l’Azad Cachemire, où le panjabi s’est étendu, que les territoires du Nord, où certains locaux jugent négativement la venue notable de Pendjabis et de Pathans.
CARTE 3
DISTRIBUTION DES RELIGIONS DOMINANTES AU CACHEMIRE EN 1981
CARTE 4
DISTRIBUTION DES LANGUES DOMINANTES AU CACHEMIRE
Sur un total d’environ 15 millions d’habitants, les neuf dixièmes vivent à l’est
du Grand Himalaya, pour l’essentiel côté indien, dans la vallée du Cachemire et
ses marges, dans le Jammu, mais aussi côté pakistanais, en Azad Cachemire (carte 3).
Le versant oriental du Grand Himalaya conduit en effet à des terres peu peuplées :
suite de chaînes, toujours orientées nord-ouest/sud-est : monts du Deosai, côté
pakistanais, monts du Zanskar et monts du Ladakh, côté indien, qui culminent
vers 5 000-6 000 m et que draine la haute vallée de l’Indus. Le dernier sursaut
himalayen, le Karakorum, est un monde de très hauts glaciers, étiré en rubans successifs, presque entièrement dans les territoires du Nord pakistanais. Le Karakorum
porte les plus hauts sommets du Cachemire, dont le K 2,8 611 m, le deuxième du
monde après l’Everest. Depuis l’accord sino-pakistanais de 1963, le K 2 marque la
frontière entre les deux pays. Au-delà de l’Himalaya commencent en effet les terres
sous contrôle chinois (carte 5). À l’est du Karakorum, la vallée de la Shaksgam
( 5180 km2). À l’est des monts du Ladakh, l’Aksai Chin ( 37500 km2): plateau
Soda, plateau Lingzi Chin, déployés vers 5 000 m. C’est là l’avancée orientale du
Cachemire portée sur les cartes de l’Inde, objet de contentieux avec la Chine, qui
occupa discrètement ces déserts dans les années cinquante pour y construire la
route stratégique reliant le Tibet au Sinkiang, entre les chaînes himalayennes et
celles des monts Kunlun.
Insérée dans cette succession impressionnante de larges rubans montagnards,
la vallée du Cachemire en est le cœur historique et l’enjeu géopolitique essentiel
(carte 6). Un modeste espace, en vérité : un élargissement local de la vallée de la
Jhelum y dessine un bassin de 150 km de long sur 10 à 35 km de large. Là, sur les
rives du lac Dal, fut construite Srinagar, vers 1 500 m d’altitude : la capitale d’été
du Cachemire, dont Jammu est la capitale d’hiver. Sans équivalent au cœur de
l’ensemble montagnard, la vallée de Srinagar, qu’on appelle plus simplement la
Vallée, offrit un point naturel d’ancrage aux constructions politiques, locales ou
extérieures voulant affermir leur emprise régionale. L’Histoire retient entre autres
le souverain hindou Lalitaditya, au VIIIe siècle, le prince bouddhiste d’origine
ladakhi Ranchen, premier dirigeant converti à l’islam sous le nom de Sadruddin
au début du XIVe siècle, et le sultan Zain al-Abidin, au XVe siècle. Hindouisme,
bouddhisme, islam : le Cachemire est au carrefour de ces trois religions, qui s’y
rejoignent et parfois s’y opposent.
CARTE 5
AKSAI CHIN ET SHAKSGAM :
Le Cachemire partagé : genèse du conflit
C’est dans la vallée de Srinagar et dans les régions du Poonch et de Mirpur, qui
bordent, à l’ouest du Pir Panjal, la moyenne Jhelum, que s’est joué pour une large
part le sort du Cachemire contemporain. Dans la vallée s’est en effet développé,
dans les années trente, un mouvement d’opposition à l’autocratie du maharadjah.
Une formation politique, la Conférence musulmane, y est fondée en 1932. L’un de
ses leaders, Sheikh Abdullah, s’en détourne en 1939 pour fonder un parti rival, la
Conférence nationale, que Nehru, à New Delhi, voit d’un bon œil : le mouvement,
regroupant essentiellement des musulmans, entend dépasser les affiliations religieuses, opte pour cette forme de laïcité à l’indienne qu’on appelle le sécularisme,
et adopte bientôt un programme socialement progressiste, en matière de réforme
agraire en particulier. Un an plus tard, se produit à Lahore, capitale du Pendjab
voisin, un événement lourd de conséquences : à la session annuelle de la Ligue
musulmane, le parti qui entend porter la voix des musulmans indiens, son chef,
Mohammad Ali Jinnah, se prononce formellement pour la création d’un Pakistan
indépendant d’une Inde dont on sent bien qu’elle est promise à l’indépendance. La
logique de la partition ainsi formulée entend préserver les intérêts des musulmans
indiens (environ un tiers de la population), jugés menacés par l’arithmétique du
suffrage universel. Elle invoque la théorie des deux nations, qui veut voir dans
l’hindouisme et dans l’islam des modes de pensée et des modes de vie, voire des
civilisations, incompatibles. Jinnah n’est en rien un islamiste, au sens moderne du
mot. Il entend fonder une république islamique du Pakistan qui soit parlementaire,
qui échapperait à la tutelle des mollahs, mais qui garantirait aux musulmans
indiens sécurité, intérêts, indépendance. Le « K » de Pakistan symbolise l’État du
« Kashmir », où prévaut une majorité largement musulmane et qui aurait donc
vocation à rejoindre le Pakistan. La question se pose avec acuité en 1947, quand
Londres accepte finalement la partition et que naît le 14 août un Pakistan bicéphale, établi sur les deux zones à large majorité musulmane du sous-continent : le
Pakistan occidental, centré sur la vallée de l’Indus, et le Pakistan oriental, centré
sur une bonne part du delta du Gange.
Le maharadjah hindou du Cachemire, Hari Singh, ne l’entend pas de cette
oreille. Il caresse l’espoir d’un Cachemire indépendant. Espoir illusoire. Ses
opposants entendent mettre un terme à son régime autocratique, mollement libéralisé sur le tard. Mais ils se divisent sur l’objectif : la Conférence musulmane
adopte la logique de la partition et souhaite un rattachement au Pakistan. La
Conférence nationale opte pour un rattachement à l’Inde. Tandis que dans le bas
pays Inde et Pakistan se séparent, à la mi-août 1947, dans un bain de sang et des
flots de réfugiés, surtout au Pendjab, le Poonch se révolte contre Hari Singh.
Les insurgés, menés par la Conférence musulmane, vont bientôt chercher
armes et soutien en hommes côté pakistanais, dans la province voisine du
Cachemire, celle de la frontière du Nord-Ouest, bordière de l’Afghanistan.
L’engrenage se met en marche. Des bandes tribales de Pathans et d’Afridis, motorisées, marchent sur Srinagar. Elles pénètrent au Jammu-et-Cachemire le
22 octobre 1947, par l’entrée naturelle qu’offre la vallée de la Jhelum, à hauteur
de Muzzafarabad. En cette affaire, la géographie favorise en effet le nouveau
Pakistan, qui détient les voies d’accès les plus ouvertes vers le Cachemire : vallée
de l’Indus vers les territoires du Nord, vallée de la Jhelum vers Srinagar, plaines
du Pendjab vers Jammu. L’Inde, au contraire, ne touche au Cachemire que par
l’Himalaya, dans ce qui est aujourd’hui l’État indien d’Himachal Pradesh. La
Ligue musulmane et les autorités pakistanaises n’ont pas manqué de s’inquiéter
d’un détail du découpage décidé par Cyril Radcliffe, envoyé de Londres pour
tracer les nouvelles frontières entre Inde et Pakistan. Une entorse faite au principe
de la distribution religieuse donne en effet à l’Inde, au bord sud-ouest du JammuetCachemire, les cantons musulmans qui entourent Pathankot, ouvrant ainsi un
corridor de piémont vers Jammu. Mais cette voie ouverte, même améliorée ultérieurement, ne facilite guère la tâche de l’Inde, à laquelle le maharadjah Hari
Singh fait appel le 26 octobre, pour sauver son État envahi. L’accès routier au
départ de l’Inde est difficile. Au départ de Jammu, la route vers Srinagar peut
remonter un temps la vallée de la Chenab, mais se heurte ensuite à la chaîne du Pir
Panjal, que franchit, à 2 823 m d’altitude, le col de Banihal : rien à voir avec
l’accès aisé dont bénéficie le Pakistan via la vallée de la Jhelum. La réponse
indienne sera donc aérienne. Le 27 octobre, les troupes indiennes atterrissent à
Srinagar et bloquent l’avancée des bandes tribales, qui ne peuvent atteindre la
capitale du Cachemire. À cette date, la Conférence musulmane a proclamé depuis
trois jours un « Jammu-et-Cachemire libre », l’Azad Jammu-et-Cachemire, dans
son bastion du Poonch et de Mirpur. Muzzafarabad va accueillir son gouvernement provisoire. Quelques mois plus tard, face aux avancées indiennes, les
troupes pakistanaises entrent officiellement sur le terrain.
La première guerre indo-pakistanaise se termine par un cessez-le-feu mis en
œuvre sous l’égide de l’ONU le 1er janvier 1949. À cette date, la question du
Cachemire est posée depuis un an devant le Conseil de sécurité des Nations unies,
l’Inde y ayant déposé plainte en janvier 1948. Sur le terrain, une ligne de cessezlefeu tranche désormais le Cachemire en deux. Le Pakistan contrôle les terres
s’étendant au nord et à l’ouest de la ligne : Gilgit, Baltistan et Azad Cachemire.
L’Inde contrôle le reste : vallée de Srinagar, Jammu, Ladakh.
Les choses n’ont guère bougé depuis. La guerre de 1965, brève, marqua
quelques avancées respectives des deux parties, annulées par l’accord signé à
Tachkent en 1966 sous l’égide soviétique. La guerre de 1971, focalisée sur le
Pakistan oriental faisant sécession, avec l’appui militaire indien, pour devenir
leBangladesh, eut des contrecoups au Cachemire. Mais là encore on en revint, par
l’accord de Simla de 1972, au statu quo. La ligne de contrôle (LoC en anglais),
alors définie, reprend à quelques détails près la ligne de cessez-le-feu de 1949. La
LoC qui partage aujourd’hui encore le Cachemire court donc pour l’essentiel en
milieu montagnard. Elle commence à l’ouest de la ville indienne de Jammu, court
sur les flancs des Siwalik, remonte vers l’extrémité du Pir Panjal, à la hauteur de
Muzaffarabad (carte 6). Elle suit alors le flanc nord des montagnes qui, au sud,
enserrent la vallée de Srinagar et, au nord, dominent la vallée de la Neelam (le
nom est pakistanais : la rivière s’appelle en Inde Kishenganga). Elle court ensuite
jusqu’à son terme vers l’est. Elle tranche les chaînes du haut Himalaya, domine,
vers 5 000 m, la ville indienne de Kargil établie entre les monts Zaskar, côté
indien, et les monts Deosai, côté pakistanais. Elle se termine dans la chaîne de
Saltoro, au point dit NJ 9842 sur les cartes d’état-major, au sommet d’un pic
de 6 827 m d’altitude (carte 10). Chose extraordinaire, ni en 1949 ni en 1972 les
gouvernants, pas plus que les officiers supérieurs qui ont dessiné, et cosigné, le
tracé de la ligne sur les cartes topographiques n’ont jugé nécessaire de la poursuivre jusqu’à son terme, sur la frontière chinoise. Le texte de l’accord mentionne
simplement qu’après le point NJ 9842 la ligne « remonte au nord, vers les glaciers ». Cette imprécision à courte vue laissera le champ ouvert aux contestations
quand les deux pays voudront s’approprier, en 1984, le glacier du Siachen.
Les événements décisifs de 1947-1949 appellent une lecture politique qui
éclaire le cœur de la question du Cachemire. Mais ils illustrent aussi des modalités
d’intervention, liées au terrain, qui sont riches d’enseignement.
Pour le Pakistan, le Cachemire eût dû lui revenir, en raison de la logique de la
partition : n’est-il pas en majorité musulman ( 75% en 1981) et contigu aux terres
elles aussi à majorité musulmane qui sont devenues le Pakistan, par accord entre
toutes les parties (Congrès national indien, Ligue musulmane, Empire britannique)? Le Cachemire illustre donc cette blessure qu’est la « partition inachevée ». Le raisonnement indien est autre. New Delhi rappelle d’abord qu’aux
termes de l’accord sur la partition les États princiers, qui au côté des terres sous
tutelle britannique directe constituaient une part considérable de l’empire des
Indes, étaient libres de choisir de se rattacher à l’Inde ou au Pakistan. Le traité
d’accession à l’Inde, signé par Hari Singh, est donc parfaitement légitime. Il ne
l’est pas, rétorquent les instances pakistanaises, pour trois raisons. Islamabad met
en doute les modalités d’existence du traité d’accession et la légitimité d’un souverain contesté par son peuple. Plus important est le rappel de contre-exemples :
les États princiers de Hyderabad et de Junagadh offraient tous deux l’image
inverse de celle du Cachemire : un souverain musulman régnant sur une population majoritairement hindoue. Dans les deux cas, ces États ont été rattachés à
l’Inde, après pression militaire. Plus important encore est la clause restrictive
imposée par lord Mountbatten, dernier vice-roi des Indes puis brièvement gouverneur général de l’Inde indépendante, et entérinée par Nehru, Premier ministre
indien. Acceptant l’acte d’accession, qui concède du reste au Jammu-et-Cachemire
une très grande autonomie, Mountbatten précise : « Conformément à sa politique
considérant que, dans tout État où l’accession est sujette à contestation, la question de l’accession devra être décidée en accord avec les volontés du peuple de
l’État, mon gouvernement désire, dès que la loi et l’ordre seront rétablis au
Cachemire et que son sol sera libéré des envahisseurs, que la question de l’État
soit réglée en se référant au peuple. » Comment se référer au peuple ? Par un référendum, concèdent les représentants de New Delhi aux Nations unies. Mais
l’ONU, qui crée une commission sur la question et passe plusieurs résolutions en
faveur d’un référendum, recommande d’organiser celui-ci après que les forces
pakistanaises se sont retirées du Cachemire, ce qui ne fut jamais le cas, argue New
Delhi. Ainsi s’enlise dans des questions de procédure et de droit une querelle dont
les causes sont bien plus profondes et se nourrissent des perceptions négatives,
des méfiances sédimentées depuis un demi-siècle, des accusations réciproques de
mauvaise foi qui sous-tendent les relations indo-pakistanaises.
Sur ce plan, l’Inde accorde un poids particulier aux modalités d’intervention
pakistanaises. Dès les lendemains de l’indépendance de l’Inde et du Pakistan, la
révolte du Poonch a mis en œuvre une procédure qui définira, avec quelques
variantes, un paradigme durable. Le déclencheur est indigène, et cachemiri.
Il offre au Pakistan une opportunité d’intervention pour s’avancer masqué et
mettre en avant le modèle d’une « solidarité islamique spontanée », suscitant l’appui
aux « frères cachemiris ». Ainsi en est-il des tribus de la Province frontière du Nord-Ouest, venues soutenir les révoltés du Poonch en marchant vers Srinagar en 1947.
L’Inde a toujours dénoncé le mythe de la totale autochtonie des insurrections,
arguant que dès le début, dans un rapport de forces militairement dissymétrique, le
Pakistan a lancé des francs-tireurs en réalité encadrés par des officiers pakistanais.
Le fait fut concédé par la suite, dans les Mémoires du major Muhammad Akbar
Khan, qui joua dans l’opération un rôle décisif
[2].
Le mouvement de 1947 met en lumière trois éléments qu’on retrouvera lors de
la guerre de 1965, et surtout dans les années quatre-vingt-dix. D’abord, le continuum montagnard qui unit le Nord-Pakistan – et dans les années quatre-vingt-dix
l’Est afghan – au Cachemire (carte 7): en 1947, les francs-tireurs viennent des
terres tribales de la Province frontière du Nord-Ouest. Ensuite, le rôle de l’Azad
Cachemire comme base d’attaque du Cachemire indien. Enfin, la sous-estimation
des capacités de rétorsion indienne. Lancée par le maréchal Ayub Khan, chef d’État
pakistanais, avant que l’Inde ne se remette pleinement de la cuisante défaite subie
en 1962 face à la Chine dans l’Himalaya oriental, la guerre indo-pakistanaise de
1965 recourut de même, au départ, à des francs-tireurs. Le Pakistan, en l’affaire,
surestima le soutien attendu des Cachemiris de la Vallée, qui ne se soulevèrent pas
contre New Delhi, et sous-estima la réplique indienne.
Le soulèvement de 1989 et ses suites
Au contraire, le soulèvement de 1989, qui donne le signal de la crise encore
ouverte aujourd’hui au Cachemire, relève d’une initiative cachemirie. La politique
indienne au Cachemire a déçu. L’autonomie promise au maharadjah en 1947,
entérinée dans l’article 370 de la Constitution indienne de 1950, confirmée par
l’accord de 1952 entre Nehru et Sheikh Abdullah, a été très considérablement restreinte, et New Delhi a manipulé le jeu politique au Cachemire, emprisonnant son
leader charismatique Sheikh Abdullah, démissionnant plus tard son fils et successeur, Farook Abdullah, et manipulant enfin les élections de 1987. Toutefois, le
Front de libération du Jammu-et-Cachemire (JKLF), à l’origine du mouvement,
est pour partie piloté depuis Muzaffarabad par Amanullah Khan, qui y réside toujours, et bénéficie très vite du soutien des services secrets pakistanais : l’ISI, Inter
Services Intelligence, devenu sous le général Zia al-Haq, lors de la guerre
d’Afghanistan contre les Soviétiques et avec l’appui de la CIA, une vraie puissance, et bientôt un État dans l’État.
Les jeunes leaders de l’insurrection passent la ligne de contrôle pour les camps
d’entraînement établis par l’armée et l’ISI en Azad Cachemire, avant de retourner
dans la Vallée. Mais il ne s’agit pas d’une guérilla montagnarde au départ. Les
cibles sont urbaines et visent au premier chef, à Srinagar, des bâtiments publics ou
des personnalités symboliques de l’ordre indien, qu’elles soient hindous ou musulmanes : hommes politiques, président d’université, directeur de la télévision, chef
d’entreprise nationalisée. Mais le JKLF est suspect aux yeux d’Islamabad : il est
séculariste, se réfère volontiers à l’esprit de la kashmiriyat, et surtout il est indépendantiste. Très vite, Islamabad va mettre en avant d’autres forces, ou débaucher
une part des combattants du JKLF vers un autre projet, propakistanais cette fois,
en soutenant les Cachemiris du Hizb al-Mujahidin (Parti des moudjahidine),
proche du parti religieux de la Jamaat-e islami du Jammu-et-Cachemire. Le leader
du Hizb, Syed Salahuddin, établit son quartier général à Muzzafarabad, tandis que
les commandants locaux opèrent dans la Vallée. Ce mode d’intervention ne suffit
pas. Quand l’insurrection donne des signes d’essoufflement, Islamabad et l’ISI
vont privilégier une stratégie plus risquée, qui doit être replacée dans son contexte
régional. Il s’agit d’instrumentaliser l’islamisme, pour servir un projet géopolitique englobant les deux fronts jugés garantir la sécurité pakistanaise : le front
afghan et le front indien. Pour Islamabad, il faut à tout prix éviter la prise en
tenailles entre Kaboul et New Delhi.
Côté afghan, la victoire des moudjahidine contre les Soviétiques doit beaucoup
au Pakistan. Mais après le départ des Russes, Islamabad découvre que son poulain,
Gulbuddin Hekmatyar, n’est pas à même de s’imposer durablement à Kaboul,
entre autres face au commandant Massoud, qui campe sur des positions antipakistanaises. C’est alors que sortent de l’ombre les « étudiants » des madrassa
intégristes des environs de Peshawar, les taliban : pour l’essentiel de jeunes Pachtounes afghans formés dans les milieux des réfugiés établis dans la Province frontière du Nord-Ouest, en liaison avec certaines écoles islamistes pakistanaises.
Avec la prise de pouvoir des taliban, le continuum montagnard étiré de l’Hindou
Kouch au Cachemire via le nord du Pakistan va prendre tout son sens. Poussant
les taliban vers l’ouest, Islamabad pousse au Cachemire, à la même époque, voire
un peu plus tôt, des combattants ne venant plus, pour beaucoup, du Cachemire
indien ou du Cachemire pakistanais : l’Harkat al-Ansar (Mouvement des compagnons du Prophète) compte essentiellement des Pakistanais et accessoirement des
« Afghans », anciens de la guerre d’Afghanistan de nationalités diverses. Surtout,
une ligne idéologique radicale unit les maîtres à penser de l’Harkat aux taliban,
une ligne bien différente de la tradition de l’islam cachemiri. La logistique les lie
de même : le parcours de formation des jeunes combattants destinés à s’infiltrer
dans le Cachemire indien au travers la ligne de contrôle inclut des camps situés en
Azad Cachemire, au Pakistan et en Afghanistan. L’attaque américaine lancée
contre les bases afghanes d’Oussama ben Laden en 1998, après les attentats perpétrés contre les ambassades américaines en Afrique de l’Est, feront des victimes
dans les rangs de groupes opérant au Cachemire. Rebaptisé Harkat al-Mujahidin
après avoir été classé comme terroriste par l’Administration américaine, l’Harkat
al-Ansar sera le fer de lance de la lutte au Cachemire, avec un autre groupe radical, les Lashkar-e Taiba (les Combattants de la pureté), bras armé du Centre de
prédication de la parole divine, basé à Muridke, au Pendjab pakistanais. Libéré
par New Delhi après un détournement d’avion qui s’achève à Kandahar fin 1999,
Massoud Azhar, ancien secrétaire général de l’Harkat al-Ansar, fonde au Pakistan
en février 2000 un nouveau mouvement, la Jaish-e Mohammad (l’Armée de
Mohammad), qui va, comme les Lashkar, radicaliser le combat au Cachemire.
Le soulèvement de 1989, autochtone, répondait à la mauvaise gestion indienne
du dossier du Cachemire. Il ralliait des forces sécessionnistes diverses, certaines
sécularistes et indépendantistes, d’autres plus marquées par l’islam sans être fondamentalistes, d’autres clairement propakistanaises. Regroupant en 1993 la plupart de ces forces dans un collectif à vocation politique, la Conférence des partis
pour la liberté (All Parties Hurriyat Conference, APHC), sans définir ce que sera
le statut du Cachemire, affiche du moins dans sa « Constitution », qui reste un
texte de référence, la volonté, « compte tenu du caractère majoritairement musulman de l’État, de promouvoir la construction d’une société fondée sur les valeurs
islamiques, tout en sauvegardant les droits et les intérêts des non-musulmans
[3] ».
Ce n’est pas là la ligne des groupes les plus radicaux mis en scène par les services
pakistanais. Lashkar-e Taiba ou Jaish-e Mohammad ont un programme islamiste
rigoriste d’inspiration salafiste et se considèrent comme parties prenantes d’un
combat transnational de défense et d’affirmation de l’islam, dont les ramifications
courent de la Bosnie aux Philippines. Le Cachemire n’est qu’une étape dans la
lutte contre l’Inde et ses alliés américano-israéliens.
Une guerre tout-terrain : montagnes, villes et campagnes
Indéniable, le sentiment de frustration éprouvé par de nombreux Cachemiris à
l’encontre de l’Inde s’est accru avec la vive riposte policière, paramilitaire puis
militaire décidée par New Delhi début 1990. Pendant six ans, le JammuetCachemire fut placé sous férule directe du gouverneur, représentant le pouvoir
central. La reprise du processus électoral en 1996 ramena au pouvoir Farook
Abdullah à la tête de la Conférence nationale, mais sans convaincre. Enlisées dans
une « sale guerre », les forces indiennes, évaluées à au moins 400 000 hommes,
luttent contre quelques milliers de combattants locaux ou « invités » (c’est la
formule en usage) dans un conflit où d’évidence personne ne gagne un avantage
décisif. Le combat, urbain au départ, a peu à peu gagné toute la Vallée, puis a
débordé vers le sud : Doda, Jammu, en changeant partiellement de nature. Les
attaques contre les minorités religieuses (sikhs, saisonniers agricoles hindous
venus des plaines du Gange, pèlerins hindous en route vers la grotte d’Amarnath,
résidents de bidonvilles de Jammu) répondent à une logique de division religieuse
que mettent en avant les groupes radicaux « importés ». Elles sont le pendant des
attentats terroristes développés, y compris après le 11 septembre 2001, contre les
symboles du régime indien : Assemblée législative de Srinagar en octobre 2001,
Parlement indien à New Delhi en décembre. Cette attaque contre le Parlement
indien, attribuée à New Delhi au Jaish-e Mohammad et aux Lashkar-e Taiba, a
poussé l’Inde et le Pakistan au bord de la guerre, après la mobilisation des forces
indiennes non seulement au Cachemire, mais aussi tout au long de la frontière
indo-pakistanaise. Les pressions internationales, américaines d’abord, puis européennes et russes, ont aidé à calmer le jeu en juin 2002, mais les relations restent
tendues entre les deux voisins. Le Pakistan se dit prêt au dialogue, mais New
Delhi fait de l’arrêt significatif et durable des infiltrations de groupes terroristes
un préalable.
La guerre au Cachemire prend donc diverses formes qu’il convient d’analyser
(carte 8). La guerre peut être ouverte, comme elle le fut par quatre fois, si l’on
inclut la « guerre de Kargil » de 1999. Hormis en sa première occurrence de 1947-1948, ce mode de conflit fut généralement bref : quelques semaines au plus.
Encore, par trois fois, ce mode guerrier conventionnel a-t-il été précédé par des
francs-tireurs, les troupes pakistanaises n’intervenant ouvertement qu’en seconde
phase. Mais ces conflits ne répondent pas tous à la même logique. Les deux premiers pouvaient laisser espérer, côté pakistanais, une victoire décisive, aboutissant
à des changements territoriaux. L’objectif fut partiellement atteint en 1949, grâce
à la ligne de cessez-le-feu. 1965 fut au contraire une guerre pour rien. 1971, on l’a
dit, marqua le contrecoup, au Cachemire, du conflit sur le Bangladesh naissant.
Mais Indira Gandhi, victorieuse du Pakistan oriental, ne voulut pas pousser son
avantage au Cachemire et profiter de l’affaiblissement d’un Pakistan amputé, et
militairement humilié, pour franchir pour de bon la ligne de cessez-le-feu
etannexer Azad Cachemire et territoires du Nord. Les nationalistes aujourd’hui
au pouvoir à New Delhi le lui reprochent vivement. Elle choisit plutôt, à Simla, de
favoriser le statu quo, espérant peut-être régler plus tard la question du Cachemire
en officialisant son partage.
La guerre de Kargil
La guerre de Kargil (mai-juillet 1999) est d’une autre portée. C’est le premier
affrontement direct entre les deux voisins officiellement nucléarisés depuis 1998.
Le Pakistan avance encore une fois masqué, prétendant que les intrusions sur les
hauteurs de Kargil et de Dras, qui dominent de leurs quelque 5 000 m la route
stratégique 1A reliant Srinagar au Ladakh, sont l’œuvre de simples moudjahidine
(carte 9). L’armée pakistanaise est en réalité en cause, entre autres le bataillon
d’infanterie légère de Skardu. Calendrier de la fonte des neiges oblige, des bergers
cachemiris découvrent par hasard en mai des positions renforcées sur les hauteurs
à la faveur de l’hiver. Les équipements supposent une logistique militaire. Dans
quel but ? En violant la ligne de contrôle en plusieurs lieux particulièrement inaccessibles depuis les positions indiennes, le général Musharraf, qui n’est alors
« que » le chef des armées pakistanaises, torpille les espoirs de normalisation que
la déclaration de Lahore avait suscités en février, quand le Premier ministre indien
A. B. Vajpayee s’était rendu au Pakistan pour mettre un terme au refroidissement
occasionné par les essais nucléaires de mai 1998. Il torpille aussi, du même coup,
les négociations discrètement engagées sur le Cachemire par les émissaires personnels des deux Premiers ministres. Il questionne en outre la validité de la ligne
de contrôle : des diplomates pakistanais soutiendront bientôt que le tracé de la
ligne, sur les cartes, prête à confusion. New Delhi affirmera le contraire, en faisant
circuler un extrait de la carte montrant la ligne et les signatures des officiers supérieurs de chaque camp – fait rarissime dans les annales d’un pays obsédé par le
souci d’interdire la circulation de ses cartes frontalières. Diplomatiquement,
l’opération cherche à internationaliser la question du Cachemire, un but constant
des autorités pakistanaises. Elle y réussit, mais à contre-emploi, car la condamnation de l’aventurisme pakistanais est générale.
Au mieux, sur un plan tactique, l’armée pakistanaise peut aussi espérer ouvrir
un nouveau front par où les infiltrations pourraient s’étendre, bien au-delà des
zones habituelles de l’Azad Cachemire; mais cela implique que l’Inde ne soit pas
en mesure de reprendre ces hauteurs, ce qu’elle fait pourtant en juin, avec de
lourdes pertes. Lourdes pertes car le gouvernement indien, encouragé par l’opinion internationale, ne veut pas porter le fer de l’autre côté en franchissant massivement la ligne de contrôle, signal d’une inéluctable montée en puissance du
conflit. C’est ce qu’avait escompté l’état-major pakistanais : Kargil, en plein
Himalaya, à la sortie de l’hiver, n’est pas une opération de plus. C’est une
manœuvre d’un nouveau genre, conduite sous parapluie nucléaire, pour en tester
la force de dissuasion. Dans un contexte conventionnel, l’armée indienne aurait
franchi la ligne, comme en 1965, comme en 1971. Sur décision politique, elle a
choisi de ne pas le faire, en payant le prix en hommes. Toutefois, les risques de
dérapage du conflit entre voisins nucléarisés ont inquiété la communauté internationale. Nawaz Sharif, Premier ministre pakistanais, apparemment doublé par ses
militaires ou à tout le moins mal informé des enjeux, se rue à Pékin, à l’heure où
l’on parle de menace de riposte indienne lourde, voire de mise en position, par les
militaires pakistanais, de missiles à capacité nucléaire. Les dirigeants chinois ne le
suivent pas. Il doit alors se rendre d’urgence à Washington, où il signe avec Bill
Clinton une brève déclaration appelant les « moudjahidine » à se retirer, dans le
respect de l’accord de Simla. Les militaires obtempèrent, mais le renversent
quelques mois plus tard, en octobre, par un coup d’État qui porte au pouvoir le
général Musharraf.
CARTE 8
LE CACHEMIRE : AXES ET BARRIÈRES STRATÉGIQUES
CARTE 9
KARGIL 1999 : UNE GUERRE EN HAUTE MONTAGNE
Siachen : la guerre des glaces
Ouverte elle aussi, la guerre du Siachen (carte 10) est d’un autre ordre
[4]. Extraordinaire, elle se déroule par quelque 6 000 m d’altitude dans les glaciers du
Karakorum étendus à l’est de la chaîne des monts Saltoro, au-delà du point
NJ 9842 où s’arrête, sur les cartes, la ligne de contrôle. Conflit territorial, aux
portes de la Chine. L’Inde fait courir « sa » ligne de contrôle le long des crêtes et
des hautes passes des monts Saltoro, jusqu’au mont Gasherbrum ( 8068 m), sur la
frontière sino-pakistanaise contestée par Delhi depuis 1963. Le glacier du Siachen
lui appartiendrait donc. L’Inde argue du reste de l’hydrographie : la rivière Nubra,
qui s’écoule du glacier vers le sud-est, et donc vers le Ladakh, implique que la
ligne de partage des eaux, en amont du bassin, correspond bien au tracé qu’elle
défend. La position pakistanaise consiste plus simplement à tirer un trait rectiligne
du point NJ 9842 au col du Karakorum : ce que New Delhi appelle une « agression
cartographique ».
Tout commença en 1984, quand New Delhi s’inquiéta de la propension du
gouvernement pakistanais à accorder aux alpinistes étrangers familiers du K 2 des
autorisations d’escalade plus à l’est, dans la zone non clairement définie par les
cartes. L’Inde y vit une volonté d’expansion, vite contrée par ses propres avancées
sur le glacier, qui donnent depuis 1984 aux forces indiennes l’avantage d’une
position haute vis-à-vis de leur adversaire pakistanais. Cette guerre des glaces,
occasionnant dans les deux camps des pertes dues davantage aux accidents et aux
effets du climat qu’au feu intermittent de l’ennemi, marque une affirmation nationaliste, quel que soit le parti au pouvoir à New Delhi (l’éventail fut large en près
de vingt ans): il s’agit de défendre jusqu’au dernier arpent de glace le territoire de
la nation. Mais il s’agit aussi de tester des unités dans des conditions extrêmes.
Islamabad suggère que l’intérêt de l’Inde pour l’Antarctique, manifeste dans les
années quatre-vingt, visait déjà en sous-main à mettre ses hommes à l’épreuve du
froid. L’enjeu était certainement plus large. Mais on peut noter au passage qu’une
part des prochaines manœuvres indo-américaines devraient avoir lieu... en Alaska.
CARTE 10
SIACHEN : LA GUERRE DES GLACIERS
L’insurrection et ses agents
Plus important pour le sort du Cachemire est le second type de conflit, développé à partir de 1989. Il concerne cette fois les zones les plus peuplées et répond
d’abord au mode insurrectionnel, de petits groupes très mobiles opérant des
attaques ciblées avant de décamper, dans un contexte montagnard propice. La
riposte indienne consiste, hors des accrochages, à éliminer ces forces lors de leur
infiltration au travers de la ligne de contrôle, ou après leurs opérations. Un travail
de fourmi qui explique la disproportion entre l’énorme machine de guerre
indienne et le nombre réduit, et tournant, des commandos. Si les « frères invités »
furent au départ bien accueillis et pouvaient bénéficier, comme les « boys » cachemiris luttant pour la cause, d’un soutien populaire aidant à leur fluidité, on sent
aujourd’hui au Cachemire monter la lassitude d’être, après des dizaines de milliers de morts dans tous les camps, pris entre le marteau indien et l’enclume des
ultras basés au Pakistan.
La ligne de contrôle courant le long de l’Azad Cachemire est ici un enjeu
essentiel, non seulement sur le plan stratégique, voire politique (l’Inde souhaiterait en fait la convertir en totalité en frontière
de jure, fût-ce avec quelques ajustements), mais aussi sur le plan tactique. Censée être respectée par les deux parties
signataires de l’accord de Simla, elle fut dès le début de l’insurrection violée par
les combattants basés en Azad Cachemire, originaires du reste du Pakistan ou
d’ailleurs, ou venus du Cachemire indien pour y être formés. L’argumentaire
indien tient en deux formules : le Pakistan mène (ou menait jusqu’au début 2002)
une « guerre par procuration » usant du « terrorisme transfrontalier » pour parvenir
à ses fins. Sans nier les frustrations cachemiries, New Delhi analyse la crise du
Cachemire en termes de conflit de basse intensité, délibérément entretenu et
nourri par le Pakistan, soucieux de « saigner l’Inde » au moindre coût dans les
montagnes du Cachemire, où l’armée indienne est contrainte d’immobiliser une
part notable de son million d’hommes. Islamabad, pour sa part, insiste sur l’autochtonie d’un mouvement cachemiri réclamant par la force, en dernier recours, son
droit imprescriptible à l’autodétermination, confirmé par les vieilles résolutions
des Nations unies. Les combattants venus soutenir les Cachemiris ne répondaient
qu’au noble motif de se battre pour la liberté : les terroristes de l’un étaient les
freedom fighters de l’autre. En dépit des dénégations d’Islamabad, nul n’ignorait
le rôle déterminant des services pakistanais en l’affaire, ni le jeu dangereux
consistant, en Afghanistan comme au Cachemire, à instrumentaliser l’islam radical
à des fins géopolitiques. Islamabad récusait à la fois le mot « terrorisme » et l’adjectif « transfrontalier », arguant du fait que la ligne de contrôle n’est pas une frontière
mais une ligne de cessez-le-feu, et que le Cachemire est, dans son ensemble, un
« territoire contesté ». Les stratèges pakistanais jouaient ainsi, côté afghan et côté
cachemiri, de la porosité des « frontières » montagnardes. Côté afghan, la ligne
Durand, longtemps contestée par l’Afghanistan au nom d’une éventuelle province
du Pachtounistan à cheval sur la frontière
[5], est certes une frontière internationale,
mais officiellement fluide : le statut particulier des « zones tribales sous administration fédérale » (FATA), bordières de l’Afghanistan au sein de la Province frontière du Nord-Ouest, accorde aux habitants un droit coutumier de libre transit avec
l’Afghanistan, qui utilise depuis toujours bien d’autres voies que la célèbre passe
de Khaybar pour franchir la frontière (carte 7).
Les ramifications du conflit cachemiri : d’Al Qaida à la guerre totale ?
À la fin des années quatre-vingt-dix, le conflit du Cachemire a changé de
nature, pour deux raisons, liées à deux dates : la nucléarisation du sous-continent
en 1998, le lancement de la guerre américaine contre le terrorisme, à commencer
par son bastion afghan, en 2001. Les deux événements ont en réalité mis en
lumière des phénomènes préexistants. On savait que l’Inde et le Pakistan étaient
des « États du seuil », c’est-à-dire dotés d’une capacité de frappe nucléaire non
manifestée (l’Inde depuis 1974, le Pakistan depuis 1987). On connaissait les relations (complexes) existant entre services pakistanais, taliban et certains groupes
armés islamistes opérant au Cachemire.
Mais cette double mise en lumière a changé la donne. Le risque nucléaire, dont
le Cachemire est par excellence l’étincelle potentielle, a attiré plus que jamais sur
le sous-continent l’attention des puissances, qui depuis 1947 ne se sont guère intéressées à la question du Cachemire, hormis en phase de grave tension ou de conflit
ouvert. L’Inde a combattu cette internationalisation, répétant que la question est
interne ou, à la rigueur, bilatérale. Les attentats du 11 septembre 2001 ont pour
partie modifié cette posture, en offrant à New Delhi l’opportunité de développer
sa condamnation du « terrorisme transfrontalier » dans un nouveau contexte international plus sensible à son vocabulaire et à ses thèses, dès lors que la nébuleuse
islamiste radicale encouragée par le Pakistan sur ses deux frontières devenait une
préoccupation majeure. Comprenant très vite l’enjeu, le général Musharraf abandonnait sa politique afghane pour faire de nouveau du Pakistan l’allié privilégié de
Washington pour ses opérations en Afghanistan. Mais pouvait-il changer de cap à
l’ouest sans faire de même à l’est : lâcher l’islamisme radical en Afghanistan sans
faire de même au Cachemire ? Question délicate car, dans la logique pakistanaise,
le Cachemire compte davantage que l’Afghanistan, puisqu’il est au cœur des relations avec l’Inde, au cœur de l’héritage de la partition qui donna le jour au Pakistan.
Il est aussi l’objectif qui donne une légitimité au poids de l’armée et au budget de
la défense. Il a été enfin depuis si longtemps mis en avant que changer la ligne est
risqué, pas seulement à l’égard des partis islamistes pakistanais. D’où la voie
moyenne choisie par le pouvoir : dénoncer pour la première fois après l’attentat du
1er octobre 2001 contre l’Assemblée de Srinagar les opérations terroristes; affirmer, par un discours historique du 12 janvier (un mois après l’attentat contre le
Parlement indien), que les partisans du djihad ne pourraient utiliser le sol pakistanais; interdire le Jaish-i-Mohammad et les Lashkar-e Taiba, mais rappeler encore
et toujours – ce qui fut réaffirmé lors de la dernière Assemblée générale des
Nations unies en septembre 2002 – que la cause des Cachemiris reste juste et que
le Pakistan ne saurait s’en désintéresser.
Les positions de principe dénonçant la politique indienne au Cachemire ne
peuvent cependant suffire, car compte aussi la situation sur le terrain, ou plutôt sur
les terrains. Une situation pour le moins incertaine, marquée, côté afghan, par la
guerre inachevée contre les taliban et les transfuges d’Al Qaida, qui pourraient
avoir trouvé refuge dans les territoires tribaux des FATA pakistanais, que Musharraf
souhaite normaliser, ou dans l’anonymat de la métropole violente par excellence
qu’est Karachi. Même incertitude côté Cachemire, puisque les attentats terroristes
se poursuivent depuis le discours du 12 janvier, alors que New Delhi cherche à
rallier aux élections organisées fin septembre-début octobre 2002 un maximum de
Cachemiris, sécessionnistes inclus. Entre les deux se pose une autre grave question : celle des attentats frappant le Pakistan lui-même, en particulier les cibles
étrangères (ingénieurs français et consulat américain à Karachi, église du quartier
diplomatique d’Islamabad, école de missionnaires à Murree, hôpital chrétien à
Taxila). De toute évidence, certains groupes poursuivent le combat, y compris
contre la nouvelle ligne officielle du Pakistan. Et le secrétaire américain à la
Défense, Donald Rumsfeld, n’excluait pas lors de sa dernière visite dans le sous-continent en juin 2002 que des éléments d’Al Qaida aient pu passer en Azad
Cachemire...
La guerre du Cachemire n’est donc plus seulement une guerre au Cachemire.
Elle s’insère depuis toujours dans les difficiles relations indo-pakistanaises, bloquées
en position extrêmement tendue depuis décembre 2001, les deux pays ayant
menacé d’entrer en guerre ouverte. Mais cet horizon s’élargit aujourd’hui, car de
nouveaux paramètres, nucléarisation et terrorisme, assurent au conflit une internationalisation qui l’intègre aux nouvelles configurations de l’ordre mondial.
Pour autant, les paramètres régionaux et locaux ne perdent pas de leur pertinence.
Quelles que soient les pressions extérieures, c’est finalement Delhi et Islamabad
qui négocieront, et qui le feront aussi en fonction d’impératifs politiques et de
rapports de force nationaux. La localisation stratégique du Cachemire continuera
à peser sur la politique chinoise à l’égard de la région (une politique à double
entrée : aide militaire au programme nucléaire et balistique pakistanais, conseils
politiques de modération), tandis que les particularités du milieu influenceront la
façon dont le contrôle effectif des groupes armés peut ou non s’exercer, tant le
long de la ligne de contrôle qu’ailleurs.
Jouer de différentes échelles d’analyse permet aussi d’éviter les simplifications : à y voir de près, le choc des civilisations joue-t-il ici sur une des « lignes de
front de l’islam » chères à Huntington ? En fait, côté indien, nombre de Cachemiris soutiennent la Conférence nationale, qui entend maintenir le Cachemire dans
l’Union indienne, tout en réclamant une autonomie beaucoup plus grande. Plus
nombreux encore sont sans doute les Cachemiris qui aimeraient voir naître un
Cachemire indépendant, sans adhérer pour autant aux thèses de l’islamisme.
Quant au côté pakistanais, que dire du Bawalaristan, le « pays des hautes terres »,
que ses partisans, certes très minoritaires, voudraient voir apparaître dans les territoires du Nord, jugés exploités par la domination pakistanaise ?
Cette géopolitique du Cachemire, au total, confirme la complexité des choses.
Ni simple irrédentisme montagnard, ni simple conflit religieux, le conflit du
Cachemire pose aussi de grandes questions qui relèvent de l’ordre et du désordre
du monde, dans les chaînes et des vallées himalayennes comme ailleurs : le droit
des peuples à disposer d’eux-mêmes, la question identitaire, les conceptions de la
nation, le poids des appareils politiques et militaires, les limites de la diplomatie.
Les clés du conflit, pourtant, sont largement locales, si le retour à la paix doit
durer. Concessions territoriales des nations en cause, degré d’autonomie des
Cachemiris, résorption du déficit démocratique des deux côtés de la ligne de
contrôle, relance d’une économie montagnarde dans une société brisée par douze
ans de guerre. La dialectique des emboîtements et des interactions reste toujours à
l’œuvre...
[*]
Directeur de recherches au CNRS, Centre d’études de l’Inde et de l’Asie du Sud, EHESS.
[1]
Jean-Luc RACINE, « Le Cachemire et ses trois cercles »,
Le Débat, janvier-février 2002,
n° 118, p. 156-165;
Cachemire. Au péril de la guerre, Éditions Autrement, Paris, 2002. Voir
aussi, dans « L’Inde et la question nationale »,
Hérodote, n° 71,1993, l’étude de Christiane
HURTIG, « Le séparatisme cachemiri. Du régionalisme à l’irrédentisme ?», p. 168-185.
[2]
Major Muhammad AKBAR KHAN,
Raiders in Kashmir, Jang Publishers, Lahore, 1992.
[3]
Constitution of All Parties Hurriyat (Freedom) Conference, section 2, II, IV, Srinagar,
31 juillet 1993, p. 1.
[4]
Vient de paraître sur la guerre du Siachen l’ouvrage du général V. R. RAGHAVAN, qui y
commanda un temps les forces indiennes,
Siachen. Conflict without End, Viking, Delhi, 2002.
[5]
Pachtounes afghans et Pathans pakistanais sont de même ethnie.