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Imaginaire & Inconscient

2008/2 (n° 22)



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C’est toujours la même histoire : deux ou trois personnages – rarement un individu seul – pénètrent dans une agence bancaire, le plus souvent masqués et cagoulés, et sous la menace de leurs armes, exigent la remise des fonds en caisse et dans les coffres. L’opération, si elle est bien « menée », ne leur prend que quelques minutes.

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S’ils visent un plus gros butin et demandent l’ouverture du DAB (distributeur automatique de billets), ils se heurtent à la temporisation, dont la durée varie selon les agences, et qui peut atteindre vingt minutes. C’est souvent le moment le plus dangereux du braquage, où la tension atteint son paroxysme et peut entraîner des dérapages par usage de la violence.

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La sortie des lieux est également chargée de beaucoup d’angoisses, tant pour les malfaiteurs que pour les employés et/ou clients présents dans l’agence, avec de nombreux cas de figure possibles, dont la prise d’otage servant de bouclier pour favoriser la fuite.

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De longues heures d’interrogatoires attendent alors les victimes : police ou gendarmerie, hiérarchie bancaire et service de sécurité exigent un récit minutieux de l’agression. Le médecin du travail peut être appelé sur les lieux et pratiquer un débriefing, mais le plus souvent les victimes sont dirigées vers leur médecin traitant, ou un service d’urgence dans les cas les plus graves.

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Depuis bientôt quinze ans, je prends en charge des employés de diverses banques ou de la Poste, victimes de braquages, et depuis quatre ans, j’ai ajouté à mon arsenal thérapeutique l’utilisation de l’EMDR pour favoriser la désensibilisation du traumatisme psychique provoqué par l’agression.

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Créé en 1987 aux Etats-Unis grâce à la psychologue Francine Shapiro, l’EMDR, qu’on peut traduire en français par « désensibilisation et retraitement de l’information par les mouvements oculaires » (en fait toute stimulation alternée, visuelle, auditive ou tactile), a été conçu d’abord pour remédier aux états de stress post-traumatique, et a vu ses indications s’élargir au traitement de nombreuses pathologies névrotiques, aux troubles addictifs ou à l’accompagnement de malades souffrant de pathologies somatiques graves ou en fin de vie.

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Cette pratique, classée dans les thérapies cognitivocomportementales obéit à un protocole strict.

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Il s’agit d’abord d’installer un « lieu sûr » où le patient pourra, en cas d’angoisse importante, se réfugier instantanément au cours de la désensibilisation.

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Celle-ci nécessite que le patient choisisse pour cible le moment qui lui paraît être le plus important dans l’évènement à traiter (s’il s’agit d’un traumatisme). Il doit dire dans une phrase courte ce qu’il pense de négatif sur lui-même en se concentrant sur cette image, puis ce qu’il aimerait penser de lui au lieu de cette cognition négative.

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Le thérapeute demande au patient de mesurer ces deux cognitions sur deux échelles différentes, de 0 à 10 pour la négative, de 1 à 7 pour la positive, et de préciser, pour la cognition négative, de quelle (s) émotion(s) elle s’accompagne et à quel endroit dans le corps.

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Lorsque la désensibilisation, qui nécessite une succession de séquences de stimulations alternées avec focalisation sur l’image de départ et ses transformations, est terminée (ce qui peut prendre plusieurs séances), le thérapeute vérifie si la cognition positive est toujours valide, demande au patient de la mesurer, et pratique là encore des séquences de stimulations jusqu’à ce qu’elle devienne maximale.

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Enfin, le thérapeute demande au patient de passer en revue mentalement son corps en entier (c’est le scanner du corps), tout en se concentrant sur la cible de départ et la cognition positive, pour y repérer des sensations qui donnent lieu aussi à des stimulations jusqu’à ce que le patient ressente un calme intérieur.

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Les séances incomplètes se terminent toujours par un temps de relaxation pour permettre au patient d’être dans un état de confort suffisant pour attendre la séance suivante. La pérennité du résultat est vérifiée lors d’une ou plusieurs séances ultérieures.

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L’EMDR s’est révélé un outil précieux pour la prise en charge de ces employés, gardiens de l’argent, visés par des malfaiteurs, et j’ai choisi d’en exposer quelques cas cliniques particulièrement illustratifs de ce qu’on peut attendre de cette technique.

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Il n’existe à ma connaissance, qu’un seul organisme bancaire qui organise de manière systématique, la prise en charge psychologique précoce de ses employés (et même des clients présents) victimes de hold-up, dans le département où j’exerce.

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La mutuelle de cet établissement a d’ailleurs été à l’initiative, en 1996, du premier congrès national sur le sujet.

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Dans les autres établissements bancaires, la décision d’une intervention spécialisée revient le plus souvent au médecin du travail, avec un temps de latence qui peut atteindre plusieurs années !

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C’est le cas n°1 de Monsieur A, âgé de vingt-sept ans quand il vient consulter pour la première fois, sur avis du médecin du travail, cinq ans après les faits.

19

Il était seul de permanence dans une agence bancaire de zone rurale, quand deux individus cagoulés et armés ont fait irruption, l’ont obligé à leur remettre les fonds, puis l’ont contraint, sous la menace de leurs armes, à les conduire, dans sa propre voiture, jusque dans une forêt. Arrivés à cet endroit, ils ont pris les clefs et l’ont fait monter dans le coffre très étroit de son véhicule, qu’ils ont abandonné avec son otage, portières fermées à clef, dans le centre de la ville voisine, en lui demandant de compter jusqu’à 1000. Monsieur As’est exécuté et quand il a été certain que les malfaiteurs s’étaient éloignés, il a appelé au secours. Peu de temps après, la police et les pompiers étaient sur place et le transféraient à l’hôpital pour des soins d’urgence.

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Le soir même il était convoqué par la police pour une première audition, et l’année suivante, avait lieu une identification, qui aboutissait à un procès pénal cinq ans après l’agression, après arrestation de deux des trois responsables du braquage.

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Monsieur A avait bénéficié de deux arrêts de travail de dix jours juste après les faits, puis huit jours, lors de l’identification, qui avait ravivé le choc psychologique. Un traitement comportant anxiolytiques, antidépresseur et somnifère avait été prescrit d’emblée et abandonné rapidement par l’intéressé.

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Lors du premier entretien, Monsieur Arévèle un sommeil agité, et surtout infiltré en permanence de cauchemars où il se réveille en sueurs, avec toujours des réminiscences du hold-up.

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Son humeur est triste, avec des envies de pleurer, mais sans idées de mort. Il n’existe pas d’atteinte mnésique, mais quelques troubles d’attention.

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Ce qui est le plus notable, ce sont les souvenirs spontanés de l’agression, qui obligent Monsieur A à faire des efforts pour éloigner ces images de sa pensée, à éviter de regarder des films violents, ou à vérifier l’environnement avant de se garer, que ce soit au travail ou dans sa vie privée. Dans les deux mois qui ont suivi le braquage, il n’a d’ailleurs pas pu utiliser son véhicule où il avait été pris en otage.

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Monsieur Ase réfugie dans le sport pour combattre l’angoisse qui l’habite depuis plus de cinq ans. Marié depuis quelques mois, il souffre de troubles sexuels et d’une hypofertilité.

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Un traitement antidépresseur et anxiolytique exclusivement phytothérapique est prescrit et sera suivi rigoureusement pendant huit mois.

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Il s’accompagne d’une sédation progressive des angoisses, d’une amélioration du sommeil et de l’humeur. Les réminiscences spontanées sont moins nombreuses et moins anxiogènes.

28

Mais Monsieur A souhaite se débarrasser totalement de l’impact négatif de cet évènement dans sa vie, et accepte ma proposition de soins en EMDR, qui a lieu presque six ans après ce braquage.

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L’image sur laquelle Monsieur A se concentre est celle d’un des agresseurs avec son revolver pointé sur lui, et la cognition négative « je suis en danger », est à 6. Elle s’accompagne d’un sentiment de tristesse perçu dans la tête.

30

La cognition positive « je peux m’en sortir » est à 2.

31

En une seule séance de quarante minutes, Monsieur A voit son angoisse diminuer lentement, puis de séquence en séquence de stimulations bilatérales, le processus s’accélère, et Monsieur Apeut dire à la fin « je ne ressens plus rien; çA m’est arrivé ».

32

La cognition positive, légèrement modifiée, devient « je vais m’en sortir ». Elle est à 5 après la désensibilisation, puis en une séquence, passe à 7.

33

Lors du « scanner du corps », Monsieur A constate un très agréable état de détente.

34

Deux semaines plus tard, je peux fixer la date de consolidation de cette rechute d’accident de travail.

35

Monsieur A va bien et son spermogramme s’est amélioré.

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Cas n°2, Monsieur B, 35 ans.

37

Il est chef d’une agence bancaire d’une banlieue dite « sensible ».

38

Ce matin-là, deux individus, sont entrés dans l’agence, tandis qu’un troisième restait à l’extérieur.

39

Monsieur B est visé d’emblée, par l’un d’eux, grimé, portant perruque et dirigeant un pistolet devant les yeux de sa victime, tandis que l’autre agresseur, à visage découvert, pointe un fusil à pompe avec un canon scié également vers lui en lui intimant l’ordre de donner l’argent.

40

Monsieur B s’exécute et demande s’il peut faire asseoir les cinq clients présents, ce qui lui est accordé.

41

L’ouverture des coffres va se heurter au stress de Monsieur C (cas n°3) qui se trompe de code, et allonge d’autant le temps nécessaire à cette opération. Inquiets de ce retard, les agresseurs décident de quitter les lieux en prenant en otage Monsieur B.

42

Dehors, une voiture les attend, et finalement ils laissent Monsieur B seul sur le trottoir.

43

Monsieur B a eu pendant une semaine des rêves portant sur l’agression, et lorsque je le rencontre, il a encore de nombreux flashes, doit faire des efforts pour repousser ses souvenirs, a des envies de pleurer fréquentes et vérifie constamment l’environnement au travail.

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Il se sent fatigué et irritable, comportement qui est perçu par son entourage.

45

Les symptômes ont sans doute été aggravés par deux évènements survenus le jour même de son anniversaire, une semaine après l’agression : le décès accidentel d’un ami, et l’entrée à l’hôpital de son frère en urgence, pour un coma diabétique.

46

Monsieur B refusant une prescription en allopathie, il lui est proposé un traitement à visée anxiolytique et antidépressive en phytothérapie et homéopathie, qui lui permet progressivement de retrouver un état de calme intérieur, même si l’émotion l’envahit encore quand on lui parle de l’agression.

47

L’évolution est marquée par des cauchemars qui surviennent de façon sporadique, et la fatigue matinale persiste.

48

Six mois après les faits a lieu une séance d’EMDR, qui va durer une heure.

49

Après installation du lieu sûr (la terrasse de sa maison), Monsieur B revoit l’agresseur de typologie noire armer le fusil à pompe tandis que lui se trouve derrière le guichet.

50

La cognition négative « je suis impuissant », s’accompagne d’une peur perçue dans la région du cœur, évaluée à 6. La cognition positive « j’ai fait ce que j’ai pu » est à 5. En six séquences, la perturbation descend à 2, puis à 1, puis à 0; la cognition positive a toujours le même contenu et après la désensibilisation, est à 7 d’emblée.

51

Le scanner du corps révèle de multiples perceptions, pulsation dans les tempes et le bras droit, « boule » derrière le sternum et fourmillements dans les pieds.

52

En quelques séquences centrées sur la respiration, Monsieur B ressent un calme global.

53

Revu deux semaines plus tard, il avoue avoir été très fatigué pendant cette période et dit de l’agression « c’est loin, c’est un peu au second plan ».

54

À propos de la cible (l’image du fusil), Monsieur B dit « çà ne me fait plus rien ». Il se sent plus calme.

55

Il s’inquiète par contre d’un temps de latence dans ses réactions, et il lui est proposé une autre séance en EMDR, dite de « développement des ressources », avec pour objectif « d’être capable d’avoir des réponses instantanées ». La séance se déroule de façon tout à fait satisfaisante.

56

Huit mois après le premier rendez-vous, Monsieur B ne prend plus aucun traitement, et va très bien. Revu deux mois plus tard, à l’occasion de quelques épisodes d’angoisse, Monsieur B dit avoir utilisé le « lieu sûr » avec bénéfice, et sera consolidé un peu plus d’un an après les faits.

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Il ne lui reste qu’une peur : celle des armes en plastique avec lesquelles jouent les enfants dans le lotissement où il habite, mais auxquelles il fait face tout seul avec les outils appris dans les séances d’EMDR.

58

Cas n°3 : Monsieur C est employé dans la même agence que Monsieur B.

59

Il a cinquante-deux ans quand je le vois, à la demande de sa hiérarchie, trois mois après le braquage dont il a été victime, qui lui a « remémoré », c’est son expression, le premier hold-up dont il a été victime trente ans plus tôt, et pour lequel il n’avait bénéficié d’aucun suivi. Dans cette deuxième expérience, il a dû exécuter seul la totalité des gestes exigés par les agresseurs pour la remise des fonds, tandis que son chef d’agence tentait, comme on vient de le voir, de maintenir le calme dans cette situation d’exception.

60

Il souffre depuis de troubles du sommeil, avec réveils nocturnes et difficultés à se rendormir.

61

Il est tendu au travail, surtout s’il y a pénurie d’effectifs et une grande quantité d’argent à gérer.

62

Il pense sans cesse à l’agression, à chaque fois qu’il doit ouvrir la porte de l’agence, c’est-à-dire des dizaines de fois par jour. Il sursaute facilement quand il perçoit des bruits forts ou inhabituels, ou lors de circonstances qui rappellent celles de l’agression.

63

Les ruminations à propos de l’agression sont constantes au travail, s’accompagnent d’une grande fatigabilité, et d’une certaine aboulie, même si l’humeur ne semble pas atteinte.

64

Un hypnotique est prescrit, qui permet une amélioration progressive non seulement de la qualité du sommeil, mais aussi de l’ensemble des symptômes sans aller jusqu’à une disparition complète

65

Il est alors proposé à Monsieur C des soins en EMDR, qui seront pratiqués un mois plus tard.

66

Après installation d’un « lieu sûr », l’appartement du patient, la séance de désensibilisation peut commencer.

67

L’image sur laquelle Monsieur C se concentre est celle de l’arrivée des deux agresseurs, au moment où il comprend que c’est une agression, et la cognition négative « je suis en danger », est à 5, accompagnée d’une peur pour l’avenir de sa descendance, ressentie dans la poitrine. La cognition positive « je garde tout mon sang-froid », est à 5.

68

Très vite, la mesure de la cognition négative augmente lors des première séquences, où Monsieur C revoit en détail le « film » du braquage, atteignant 7, et s’accompagnant donc d’une exacerbation de l’angoisse, puis redescend à 5 où elle stagne longuement, avant de redescendre très vite à 3, puis 1, et s’annuler. La cognition positive est confirmée, à 6, et atteint en une séquence le maximum de véracité.

69

Le « scanner du corps » nécessite deux séquences pour permettre une relaxation complète, et lorsqu’il dit éprouver un grand calme, Monsieur C dit du braquage » çà ne me fait rien, c’est un peu éloigné ».

70

Revu trois mois plus tard, Monsieur C ne pense plus du tout à l’agression, ne prend presque plus de somnifère, et dit de l’EMDR « j’ai été bluffé », tant il a été surpris de la rapidité et de l’efficacité de cette technique thérapeutique.

71

Il dit « çà commence à être un souvenir lointain; j’essaie de m’imaginer si on se retrouvait dans la position, çà ne me travaille pas », et savoure pleinement la joie d’être devenu grand-père pour la première fois huit jours plus tôt.

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Cas n° 4 : Monsieur D. Il a quarante-neuf ans, et vient consulter quinze jours après un braquage dans l’agence où il est adjoint du directeur.

73

Ce matin-là, peu après l’ouverture, Monsieur S. entend son chef qui est alors derrière lui dans son bureau lui dire « on est agressés ». Il déclenche aussitôt l’alarme, avant même de voir les agresseurs, au nombre de trois, mais dont il n’en verra que deux. L’un d’eux le menace de son arme et l’oblige à s’allonger par terre. Le trio se contente de l’encaisse de surface, n’attend pas la temporisation dans la salle des coffres, et repart au bout d’une dizaine de minutes.

74

Après le départ des malfaiteurs, Monsieur D tente de rassurer ses collègues les plus choqués, répond aux questions de la police, des responsables de la direction et de la sécurité, tous arrivés très rapidement sur les lieux. Ce n’est qu’à la fin de cette matinée qui a commencé avec le braquage qu’il peut exprimer son ressenti en présence du médecin du travail.

75

Des troubles du sommeil sont apparus chez lui aussitôt après l’agression, marqués de réveils fréquents avec une grande difficulté à se rendormir et des cauchemars, en rapport avec le travail.

76

Une grande fatigue s’est installée et le sentiment que « quelque chose en lui s’est brisé ».

77

Monsieur D. alterne entre énervement et aboulie, grignotages et troubles de concentration, tendances au pessimisme.

78

L’évaluation de cet état de stress post-traumatique, utilisant l’échelle de Yao, Cottraux et al., a lieu un mois après les faits, et montre un score élevé, à 57/85, avec émotions et réactions physiques intenses lors de rappels de l’évènement, efforts pour ne pas y penser, troubles de sommeil, de concentration, irritabilité et sensation d’avenir bouché. Monsieur D accepte la proposition de soins en EMDR qui a lieu ce même jour et dont la première séance va durer un peu plus d’une heure.

79

L’installation du lieu sûr (la chambre du patient) déclenche une sensation de calme, qui résiste à l’évocation d’un appel téléphonique dérangeant.

80

La séance de désensibilisation porte sur la cible suivante : Monsieur D est allongé par terre, face contre terre.

81

La cognition négative « je ne peux pas le supporter », s’accompagne d’angoisse perçue au niveau de l’estomac, et atteint 7 tandis que la cognition positive, « je peux apprendre à faire face », est à 6.

82

Au bout de trois à quatre séries de mouvements oculaires, Monsieur D va déclencher le signal d’arrêt, qu’il va répéter trois fois au cours de la séance. Il se réfugie alors par la pensée dans sa chambre, ce qui le rassure.

83

Il se retrouve même à un moment avec la superposition de l’image de lui allongé dans son lit et allongé par terre lors du braquage, ce qui le surprend. Peu à peu, la désensibilisation s’opère, et Monsieur D a l’impression d’être dans un train et de voir l’image de l’agression s’éloigner. Elle devient floue, il a du mal à se concentrer. L’exercice est difficile, Monsieur D a besoin de se reposer deux fois et de boire un peu d’eau.

84

À plusieurs reprises, Monsieur D dit de ses agresseurs « j’ai l’impression que je leur en veux de moins en moins ».

85

À la fin de la désensibilisation, la cognition positive, est à 6 et passe au maximum en une séquence.

86

Lors du « scanner du corps » Monsieur D ressent des impatiences dans la tête et les jambes et en deux séries de mouvements oculaires, celles-ci disparaissent.

87

Il repart très détendu, souhaitant utiliser son lieu de sécurité s’il doit faire face à des souvenirs intrusifs.

88

Revu dix jours plus tard, Monsieur D. dit qu’un cauchemar a suivi cette première séance, où il a rêvé que « son chien se battait avec un autre chien et avait une patte arrachée ». Il n’a pas de mal à relier ce rêve au sentiment d’impuissance vécu pendant l’agression.

89

Dans la journée, il ne note plus de souvenirs spontanés de l’évènement, se sent de plus en plus serein, son agressivité se réduit peu à peu.

90

Il dit que le souvenir de l’agression s’estompe et qu’il se sent « spectateur » de celle-ci. La fatigue est encore présente, et le sentiment négatif qui persiste est celui d’une injustice, mesuré à 3, la cognition positive étant comme lors de la première séance « je peux apprendre à faire face », évaluée à 6, ce qui montre que le processus de désensibilisation a perduré en grande partie.

91

En quelques mouvements oculaires, le sentiment d’injustice disparaît, et la phrase « je peux apprendre à faire face » s’imprègne, devient quelque chose de positif, de volontaire.

92

Une troisième séance pratiquée deux mois et demi après le braquage confirme les résultats des précédentes. Monsieur D dit de ce souvenir récent « c’est comme un film. Au bout d’un certain temps j’ai du mal à faire revenir les détails, j’ai l’impression que çà s’efface ».

93

Il est proposé à Monsieur D de répondre à nouveau au questionnaire d’évaluation du stress post-traumatique. Le score est alors à 22/85 (sachant que dans cette échelle le minimum est de 17, car l’absence de symptômes pour chaque item est coté 1).

94

Autant dire qu’il ne reste quasiment rien des symptômes liés à cette agression, où Monsieur D a été mis dans une position humiliante et menacé de mort.

95

Cas n° 5 Monsieur E : ce jeune homme, à deux semaines de ses vingt-trois ans, vient consulter cinq jours après un braquage qui a duré quarante minutes, commis par un individu qui s’est présenté à visage découvert au guichet, simulant une opération bancaire, puis sortant son arme en précisant qu’elle était chargée.

96

Monsieur E et son collègue sont les deux seuls employés présents ce jour-là. Dans la salle des coffres, l’agresseur oblige le collègue à attacher les mains de Monsieur E dans son dos, et celui-ci à s’agenouiller devant le coffre, pendant la temporisation. Il le fait libérer pour mettre les espèces dans un sac, puis fait vider le distributeur. Il se montre courtois, mais tendu, dialogue avec les employés, et laisse volontairement entrer les clients dans l’agence.

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Au moment de partir, il enferme les employés et l’un des clients dans la salle des coffres, et sort avec l’autre client présent, qu’il ne prend finalement pas en otage, car il s’enfuit sur un scooter.

98

Une fois l’individu parti, Monsieur E s’effondre en larmes, assis contre un mur.

99

La suite est identique dans la forme à celle vécue par Monsieur B et Monsieur C. Monsieur E vit mal de devoir répéter à chaque intervenant, que ce soit les responsables de sa banque, ou les différents officiers de police, le déroulement de l’agression. La déposition auprès du SRPJ durera trois heures.

100

Attendu au service d’urgences de l’hôpital le plus proche, Monsieur E y retrouve sa fiancée et un responsable de sa banque. Il est examiné par un psychiatre qui ne repère rien d’alarmant et le renvoie sur son médecin traitant pour les certificats médicaux. Celui-ci ne fait pas de prescription médicamenteuse, mais propose un arrêt de travail d’une semaine. Monsieur E retourne à l’agence le lendemain pour des formalités. L’angoisse le prend à deux cent mètres du lieu, et arrivé sur place il s’effondre en larmes, malgré la présence de sa fiancée à ses côtés, « dont il a failli écraser la main ».

101

Monsieur E a un sommeil agité, et se sent angoissé à l’idée de reprendre son travail.

102

Il refuse tout traitement mais accepte une prolongation d’arrêt de travail. Revu à intervalles de quinze jours, Monsieur E décrit des moments d’angoisse aiguë, une fatigue matinale, des flashes, une prospection anxieuse de l’environnement, et une difficulté à pénétrer dans une agence bancaire quelle qu’elle soit.

103

Devant ce tableau, il est proposé un traitement en EMDR qui a lieu sept semaines après l’agression.

104

Après l’installation du lieu sûr (sa chambre), dont il vérifie la validité après un dérangement, Monsieur E se fixe sur l’image cible « quand l’agresseur sort son arme et la braque sur moi ».

105

La cognition négative « je suis impuissant », mesurée à 8, s’accompagne d’une sensation d’effroi perçue au niveau du cœur, et la cognition positive, ce qu’il préfèrerait penser de lui est « j’ai fait ce que j’ai pu », est à 6.

106

Comme dans le cas de Monsieur C, on remarque une note élevée de la cognition positive, alors que la cognition négative est également élevée. Certaines victimes ont des difficultés à évaluer correctement la cognition positive car elles se placent alors dans la pensée et non dans le ressenti. Cette dissociation précède souvent une exacerbation des émotions, voire une abréaction lors de la désensibilisation, et c’est ce qui se passe pour ces deux patients.

107

La séance de Monsieur E dure une heure trente, et très vite l’angoisse monte au maximum(10), puis redescend progressivement à 5, puis remonte à 7, et redescend ensuite à 2 puis 0, au fur et à mesure des tapotements alternés sur les genoux.

108

La cognition positive est confirmée dans son contenu et atteint 7 d’emblée.

109

Le scanner du corps met en évidence une sensation de lourdeur dans les jambes, puis de palpitations, avant que le calme envahisse complètement Monsieur E.

110

À l’issue de cette séance, il se sent bien mais très fatigué, et cette fatigue va persister quelques jours après le soin.

111

Trois semaines plus tard, une seconde séance s’avère nécessaire, car le souvenir du braquage génère encore de l’angoisse. Nous réutilisons la même cognition négative, qui est à 6 et descend rapidement à 1 puis grimpe à nouveau à 6, pour redescendre à 2 puis s’annuler.

112

La cognition positive qui est à 6 en début de séance, elle atteint 7 après la désensibilisation, tandis que le scanner du corps montre un calme retrouvé.

113

Trois mois après le braquage, Monsieur E n’a plus de cauchemars et dit de l’évènement « c’est une expérience passée, la page est tournée, c’est quelque chose qui m’est arrivé, maintenant je peux en parler ».

114

Il vérifie de moins en moins l’environnement quand il est dans une agence (il est encore en arrêt de travail), et voudrait pouvoir entrer dans une agence bancaire sans ressentir d’angoisse.

115

Il lui est proposé une séance de développement des ressources, toujours en utilisant la stimulation bilatérale alternée, et à l’issue de ce soin il peut dire « je suis apte à rentrer dans une agence sereinement ».

116

Revu trois semaines plus tard, quatre mois après l’agression, Monsieur E confirme qu’il est maintenant à l’aise quand il pénètre dans une agence bancaire.

117

Il a mis à profit son arrêt de travail pour une reconversion professionnelle, qu’il envisageait déjà avant l’agression.

118

Il dort bien, et son sommeil est réparateur. Il ne ressent pas d’émotion devant des stimuli évocateurs de l’agression, n’a pas de troubles de concentration, et confirme « c’est une page du livre, elle est tournée ».

119

Je peux signer ce jour-là le certificat de guérison.

120

Ces cinq cas cliniques illustrent bien la symptomatologie qui peut s’épanouir après un choc psychologique, suite à une agression avec menace vitale, et parfois se constituer en état de stress post-traumatique, chez des individus indemnes par ailleurs de tout antécédent psychiatrique.

121

Pourtant, si le scénario est très proche d’une situation à l’autre, on constate de grandes différences de perception de l’agression selon les individus, et la diversité des réponses lors de la désensibilisation par l’EMDR, avec dans certains cas augmentation du mal-être en cours de soins, et besoin dans un cas de se réfugier dans le lieu de sécurité, ou d’interrompre provisoirement les séquences de stimulation alternée.

122

Dans tous ces cas, le faible nombre de séances est déconcertant, et ce quel que soit le délai qui sépare le soin de l’agression. On peut se demander comment en si peu de temps, des symptômes aussi importants, constitutifs d’un état de stress post-traumatique, ont pu disparaître au point que les intéressés disent « c’est un souvenir lointain, je ne ressens plus rien, une page est tournée ».

123

Francine Shapiro et ses collaborateurs ont tenté d’explorer les mécanismes en cause dans ce retraitement de l’information.

124

Pour eux «.. Les mouvements oculaires, ou toute autre stimulation bilatérale de l’attention, provoquent une réaction d’orientation », qui peut être analysée selon un modèle cognitif, neurobiologique ou comportemental.

125

Il s’agirait selon certains d’un « processus d’inhibition réciproque » (id.), pour d’autres, cette réaction d’orientation viendrait « rompre le réseau mémoriel traumatique » (id.) ou pour d’autres encore les stimuli « affaiblissent la netteté de l’image et les émotions qui lui sont liées ». (id.)

126

Pour Jacques Roques, dans son ouvrage « EMDR une révolution thérapeutique « la dysfonctionnalité de la mémoire traumatique provient du fait..qu’elle s’impose à nous comme un fait actuel et non pas comme un simple souvenir désagréable/ et entraîne des jugements de valeur de la victime sur soi-même autant irrationnels que négatifs ». Le thérapeute qui utilise l’EMDR contraint le patient à être à la fois dans la mémoire du passé qu’il vit au temps présent, d’être dans le présent du soin, dans un lieu chaleureux, et d’être en présence de quelqu’un qui le soutient et qu’il sent « fort et assuré ».

127

Les stimulations alternées, oculaires, auditives ou tactiles, permettraient la mise en route d’un balayage sensoriel, correspondant « à une attitude archaïque de surveillance de l’espace visuel et vital », bref d’un mécanisme de survie dans une situation passée et non résolue où le sujet a été menacé de mort, et/ou réduit à l’impuissance absolue.

128

Même s’il reste encore beaucoup de place pour des recherches qui permettraient de comprendre le mécanisme intime qui se joue en EMDR, force est de constater l’efficience de cette pratique, à condition qu’elle soit mise en œuvre par des praticiens dûment formés d’abord à la psychopathologie, et à cette technique d’autre part, avec les supervisions qui s’imposent.

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J’avais déjà, dans le numéro 15 d’Imaginaire et Inconscient intitulé « tre Victime », relaté dans l’article « Être ou ne pas être victime », la désensibilisation réussie d’une patiente souffrant depuis soixante ans d’un traumatisme vécu pendant la seconde guerre mondiale.

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Elle avait été une de mes premières patientes à bénéficier de ce nouvel outil. Mon champ d’expérience s’est agrandi de plusieurs centaines de séances, qui continuent toutes de m’émerveiller tant il est gratifiant pour un thérapeute de voir sous ses yeux un patient cesser de souffrir, et de pouvoir en vérifier la pérennité parfois dans un suivi au long cours, lorsque la phase d’EMDR s’inscrit dans un parcours global de soins psychothérapiques, ou, dans le cas des employés de banque, lorsqu’ils me contactent pour l’établissement de certificats médicaux destinés aux procès d’assises ou pour l’ouverture d’un dossier à la C.I.V.I.

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L’EMDR participe ainsi à la prévention de la constitution d’un état de stress post-traumatique (cas n° 4 et 5), permet d’en réduite la durée (cas n° 2) ou de faire disparaître une symptomatologie ancienne (cas n°1), que l’évènement soit isolé ou qu’il vienne réveiller le souvenir d’un évènement similaire (cas n°3).

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Il est un outil précieux dans l’arsenal des psychothérapeutes, aussi bien dans des suivis qui ont vocation à être brefs, que dans une psychothérapie d’inspiration analytique, où des événements traumatiques, passés ou survenant au décours de la cure, bloquent l’évolution favorable de celle-ci.

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Même s’il ne peut couvrir l’ensemble des maladies psychiatriques (son usage étant proscrit dans les psychoses, surtout dans les moments féconds, et nécessitant beaucoup de prudence dans les états dissociatifs), l’EMDR constitue pour moi aussi, selon l’expression de Jacques Roques, « une révolution thérapeutique », et m’a fait découvrir que le mot « guérison » pouvait faire partie de mon vocabulaire professionnel.


BIBLIOGRAPHIE

  • Roques J., EMDR Une révolution thérapeutique, Paris, La méridienne, Desclée de Brouwer
  • Shapiro F. Silk Forest M. Des yeux pour guérir, Seuil.

Résumé

Français

Illustration de la thérapie EMDR par cinq cas cliniques d’employés de banque victimes de braquages. Diversité des réactions de stress immédiats et à distance, et de réponses à la désensibilisation. Apport curatif et préventif de cette pratique dans les suites d’agressions.

English

A pistol at your temples llustration of EMDR therapy with five clinical cases of bank employees: victims of robberies. Diversity of immediate stress reactions and long term stress reactions; and response to desensitization. Curative and preventive contributions of this practice in the aftermath of attacks.

Key-words

  • EMDR
  • desensitization
  • victims
  • robberies
  • post traumatic stress
  • prevention
  • cure

Pour citer cet article

Fleury Martine, « Un canon sur la tempe », Imaginaire & Inconscient 2/ 2008 (n° 22), p. 83-95
URL : www.cairn.info/revue-imaginaire-et-inconscient-2008-2-page-83.htm.
DOI : 10.3917/imin.022.0083


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